INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE
Dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, le monde
des anciens nous parait divisé en deux régions principales : l’Empire Romain et
le pays des Barbares.
D’un côté, des nations policées obéissent au gouvernement
des empereurs : elles possèdent de grandes richesses ; une
armée permanente habituée à vaincre, les défend ; des lois écrites
les protègent. De l’autre, nous voyons des peuples de races
diverses, belliqueux et pauvres ; puis des tribus campées sur de
vastes territoires qui s’étendent jusqu’aux glaces du pôle, et où
elles mènent pour la plupart une vie rude sous un ciel
rigoureux. Mais, de fréquentes relations avec les Romains avaient
appris aux Barbares à connaître ce bien-être que procure l’opulence.
Ils brûlaient de franchir la frontière impériale, que longtemps
ils attaquèrent sans succès, parce que leur valeur désordonnée ne pouvait
tenir contre la puissante organisation des légions. Rome parvint à les
contenir, les refoula même au loin et fil sur eux la conquête de vastes
pays, tant que son gouvernement conserva quelque vigueur, que ses armées
se recrutèrent avec facilité.
Mais il vint un temps de décadence où les Barbares,
trouvant la frontière dégarnie et les aigles confiées à des
mercenaires étrangers, ne craignirent plus d’attaquer un empire qui
s’en allait en ruines. Débordant alors de toutes parts sur l’Europe, ils
prirent possession des meilleures provinces, y fondèrent
des établissements permanents et anéantirent cette vieille
puissance romaine qui avait brillé d’un si vif éclat.
Les annales des peuples modernes datent de cette époque.
Non-seulement l’ancien ordre social disparut à la suite des invasions,
mais tout ce qu’on avait appris durant celte longue période que nous
nommons l’Antiquité fut à peu près oublié : le monde entier devint le pays
des Barbares. Pendant longtemps on n’y connut d’autres droits que ceux de
la guerre, d’autres distinctions sociales, que celles de forts et de
faibles, de vainqueurs et de vaincus.
La chute de l’empire romain doit au reste causer moins de
surprise que son existence de cinq siècles. Les bases de ce gouvernement
étaient mauvaises, et jamais il ne put s’appuyer que sur la force
militaire, c’est-à-dire sur un principe également menaçant pour la sûreté
du prince, la liberté et le bonheur des peuples. César avait creusé d’une main
puissante les premiers fondements de la monarchie ; son successeur acheva
d’élever l’édifice, mais ce fut avec hésitation, parce qu’il voulut
combiner la pratique du despotisme avec les apparences de la
liberté. Monarque absolu aux dehors républicains il se réserve tous
les pouvoirs politiques, militaires et religieux, il crée une
garde impériale eu même temps qu’il fait légitimer son autorité par
le sénat, et qu’il repousse la couronne qu’on lui met dans la main. Son
gouvernement n’eut ainsi aucun principe avoué ; il laissa indécise la
question vitale de toutes les monarchies, l’hérédité. Tibère, bien décidé
à anéantir les débris d’une république désormais impossible, attaque
vigoureusement l’opposition toujours nombreuse dans la ville. Vers la fin de sa
vie, il se retire à Caprée, moins pour se livrer à de sales débauches que
la vieillesse ne comporte plus, que pour cacher aux Romains sa décrépitude et
frapper avec moins de danger ceux qui lui faisaient obstacle. Tyran invisible
derrière les rochers de son ile, il y brave les poignards et ne cesse de
proscrire que quand ses ennemis ont disparu. Après lui, il ne resta plus
dans l’empire qu’un despote, des soldats et des esclaves. Un tel système,
dont toute la force reposait sur un pouvoir viager, et sur le
dévouement intéressé des prétoriens devait dégénérer rapidement. Le
règne des Trajan et des Antonins, fut pour l'empire nu temps
d'arrêt sur la pente rapide de la décadence ; mais après eux les
jours redevinrent de plus en plus mauvais : la bassesse du sénat,
la licence des gens de guerre, les caprices du maître n’eurent
plus de bornes. Une révolte éclatait, ou tuait l’empereur, ou
traînait son corps aux Gémonies, puis un nouveau despote, qu’un
sort semblable attendait, était mis à sa place, sans que personne songeât
à recouvrer des libertés dont le nom même se perdait. La pourpre, mise à
la folle enchère, était adjugée par les soldats à l'ambitieux qui promettait
davantage ; simple légionnaire, sénateur, Romain ou Barbare, peu importait.
L’esprit militaire, longtemps conservé, s’affaiblit, dès que les richesses
du monde appartinrent aux Romains. Situation étrange ! depuis que l’armée
disposait du pouvoir suprême, le recrutement devenait de plus en plus
difficile. Il fallut remplir les cadres de Goths, de Germains et d’autres
Barbares, ennemis naturels de Rome, et auxquels fut confié le soin de
défendre l’État.
Au milieu de tant de désordres, présages infaillibles
d’une grande catastrophe, la religion chrétienne, nouvellement enseignée aux
hommes par une bouche divine, jetait des racines profondes. Aux riches,
elle commandait la charité, aux malheureux la patience ; elle promettait aux
justes une vie meilleure, car celle-ci n’était pour eux qu’un passage, et
les récompenses célestes les attendaient. Les classes populaires et les
esclaves, étonnés d’un langage si nouveau, désertaient les temples
des idoles et allaient adorer le vrai Dieu, celui qui ne veut ni premier
ni dernier dans sa maison, parce qu’à ses yeux les hommes sont égaux. Les
premiers chrétiens sortirent des rangs du peuple. Mais comme l’Évangile
était la charte d’affranchissement du genre humain, que sa doctrine appelait la
société à des destinées meilleures, dès le premier siècle de notre
ère, une multitude de gens de tous états, que le dégoût des
mœurs païennes poussait à abandonner le culte des idoles, embrassèrent la
religion nouvelle. De son côté, le gouvernement avait très-bien compris qu’un
grand danger le menaçait. Non content de dominer les choses terrestres,
les empereurs plaçaient dans le ciel leur autorité. Le paganisme leur
élevait des temples, le sang des victimes arrosait leurs autels. Pour les
chrétiens, au contraire, Dieu était unique, immatériel, et la mort
effaçait toute distinction mondaine ! Jusqu’alors le pouvoir avait toléré,
protégé même le culte des dieux étrangers ; il proscrivit celui du Christ.
La religion devint le prétexte de persécutions dont la cause était toute
politique. On voua au supplice les ennemis
des idées anciennes et des empereurs païens en qui elles
s’étaient personnifiées. Mais ces rigueurs, impuissantes contre
des croyances, ne firent que hâter les progrès de la révolution
religieuse. Vers la fin du IIIe siècle les chrétiens, sans former
encore la majorité de la population de l’empire, étaient nombreux
dans les provinces et jusque dans le palais impérial. Constantin,
loin de chercher, comme ses prédécesseurs, à arrêter le mouvement des
esprits, rompit avec les superstitions païennes. Déjà, les Barbares
étaient aux portes ; l’empire s’écroulait et Dieu, dans sa miséricorde,
choisissait cet instant pour faire triompher la religion annoncée par le
Christ, parce qu’elle devait bientôt sauver la société et changer la face
du monde.
Le temps marqué pour la chute de Rome approchait. Constantin
hâta ce grand désastre en transportant le siège de l’empire sur les rives du
Bosphore. Il sauva l’Orient, mais il perdit l’Italie. Le Capitole fut
dépouillé à la fois de ses faux dieux et de sa puissance. Plus tard,
quand, assaillis de tous côtés par les Barbares, les successeurs de Constantin
firent deux lots de l’empire, la reine des cités n’eut plus que le vain
litre de capitale de l’Occident. Les empereurs n’y parurent qu’à de longs
intervalles et habitèrent de préférence Milan ou Ravenne, plus rapprochées
de la frontière qu’il fallait défendre. Depuis longtemps dans l’empire, la
corruption du siècle avait dépravé les mœurs ; l’antique vertu guerrière
avait disparu ; plus d’amour de la patrie, plus d’institutions, plus de
gloire, rien ne restait de ce qui conserve la vie à une nation. Ce fut
alors que des peuples inconnus, poussés les uns sur les autres par une
impulsion irrésistible se précipitèrent sur l’Europe. Ils franchirent les Alpes
et s’avancèrent jusqu’au l’étroit de Messine, dévastant tout sur leur
passage, connue un torrent de lave brûlante qu’aucun obstacle ne
peut arrêter. Les malheureux Italiens, sans appui el sans
espérance, abandonnèrent leurs villes en cendres pour chercher un
asile dans les lieux les plus sauvages de l’Apennin, ou parmi
les lagunes de l’Adriatique. Rome elle-même était prise et
saccagée par Alaric sans qu’Honorius, son faible empereur, osât
sortir de Ravenne, d’où il pouvait contempler, â l’abri du péril, les ravages
des Goths. Le gouvernement, habitué à acheter à haut prix le repos d’un
moment, ne savait obtenir de courtes trêves qu’en se soumettant à des
traités honteux, en faisant de lâches concessions. Le peuple ne pouvait
acquitter les impôts dont ou le surchargeait, et les dernières ressources
de l’empire servaient à payer les Barbares, de plus en plus exigeants et
redoutables. On vil alors Alaric imposer un empereur aux Romains;
traîner à sa suite cet esclave couronné, puis le dépouiller de la pourpre dont
il l’avait revêtu. Les légions tremblaient à la vue dos hordes ennemies ;
un chef goth disait avec un mépris insultant qu’il était las d’immoler des
guerriers aussi timides. Il ne concevait pas comment ceux qui fuyaient devant
lui comme de vils troupeaux prétendaient disputer plus longtemps la
possession des provinces et de leurs trésors.
L’Empire romain finit misérablement. Romulus Auguste, que
son jeune âge avait fait surnommer Augustule, ne fit que paraître sur le trône
impérial. Les mercenaires qui composaient la presque totalité de sa garde, ne
se contentant plus d’une solde mal payée, demandèrent qu’on leur cédât le
tiers des terres de l’Italie. Le gouvernement refusa. Ils mirent â leur tète
Odoacre, chef des Hérules, qui, après avoir détrôné le successeur
imberbe des Césars lui aumôna avec la vie une pension de 6,000
sols d’or (476). La victoire avait donné l’empire à Odoacre, mais ne prit point
le titre d’empereur. Les soldats le proclamèrent roi d’Italie, et ce fut pour
ce pays le commencement d'une ère nouvelle : la domination des Barbares.
Une ombre de sénat siégeait encore dans la ville :
assemblée sans pouvoir, parée d’un vain titre. Augustule lui signifia
son abdication. Après en avoir délibéré, seulement pour la forme, le
sénat renvoya à Constantinople les insignes du pouvoir suprême, en déclarant
qu’il était inutile de conserver un empire en Occident. Comme un seul
maître, portait le message, suffit à tenir les rênes de l’État, le peuple
et le sénat romain renoncent volontairement au droit d’élection et
transportent à Constantinople le siège unique du gouvernement impérial. Signalant
enfin avec de grands éloges le mérite et les vertus d’Odoacre, le
sénat suppliait l’empereur Zenon de conférer à ce roi barbare le
titre de patrice et le gouvernement de l’Italie.
Quatre-vingt-sept années s’étaient écoulées depuis la première
invasion d’Alaric. Rome s’en allait en ruines ; la Péninsule se dépeuplait et
restait presque inculte ç, lorsque les Ostrogoths ou Goths orientaux envahirent
cette contrée, sons la conduite de Théodorie leur roi (489). Zenon,
empereur d’Orient, avait autorisé le chef des Ostrogoths à prendre possession
de l’Italie, en lui recommandant d’avoir de grands égards pour le peuple
romain et de gouverner, connue une dépendance de l’empire d’Orient le royaume
qu’il allait conquérir. En mettant aux prises les Hérules et les
Ostrogoths sur une terre lointaine, Zénon délivrait sa capitale d’un
voisinage dangereux et cherchait à procurer un peu de repos aux
provinces orientales.
Suivant d’anciens historiens, l’armée de Théodoric était
forte de deux cent mille soldats, ce qui veut dire que la tribu
des Ostrogoths comptait deux cent mille hommes en âge de porter les
armes : c’était l’émigration de tout un peuple. Odoacre assiégé dans
Ravenne, après la perte de trois batailles, capitula. Quelles furent les
conditions du traité ? Théodoric assura-t-il seulement la vie sauve aux
vaincus, ou promit-il de partager avec le roi des Hérules l’autorité
suprême ? Mais les historiens ne
s’accordent pas sur ce fait ; mais on sait qu’Odoacre périt dans un
festin, frappé par Théodoric lui-même, et que sa mort fut suivie du
massacre général de ses soldats (493).
Il y eut un nouveau partage des terres, les anciens
possesseurs, toujours appelés Romains, conservèrent les deux tiers de
leurs propriétés ; le reste fut cédé aux barbares. Remarquons ici
que ce nom n’avait rien d’injurieux, et que les Ostrogoths se le donnaient
dans les actes publics. Les vainqueurs, divisés en deux classes, les
nobles et les hommes libres, reçurent des lots proportionnés au nombre de
serviteurs on d’esclaves que chacun possédait.
De toutes les tribus barbares qui s’établirent dans
l’empire romain, celle des Ostrogoths parut la plus propre à se
civiliser. Théodoric, élevé à la cour de Byzance, où il s’était habitué
aux formes du gouvernement impérial, ne les voulut pas changer. Sous
lui, il y eut des consuls qui donnaient leur nom à l’armée, un sénat sans
pouvoir, des jeux du cirque, des distributions de vivres. C’était encore
la société romaine, mais dominée par quelques barbares. Le règne de ce
prince dura trente-trois ans, et procura à l’Italie un repos qui devait
finir avec lui. Quoique bien supérieur aux chefs barbares qui avaient
démembré l’empire, ce prince ne sut rien fonder, et sa prévoyance ne parut
pas s’étendre au-delà de sa vie. Loin donc de chercher à réunir
les peuples en un seul corps de nation, il les tint
soigneusement séparés. Chacun conserva ses mœurs à part, ses anciennes
lois, son idiome et ses croyances religieuses. Les Ostrogoths, organisés
militairement, allaient seuls à la guerre et méprisaient les lettres :
leur culte était l'arianisme. Les Romains, destinés exclusivement aux
professions de la vie civile, pratiquaient la foi catholique. On ouvrait pour
eux des écoles, mais l’accès des camps leur était interdit. Le résultat de
cette organisation politique fut, que bientôt après la mort de Théodoric, quand
un ennemi puissant vint attaquer le royaume des Ostrogoths,
ces barbares, isolés dans un pays qu’ils gouvernaient depuis près d’un
demi-siècle, eurent à supporter tout le poids de la guerre. La victoire
même devait les affaiblir, parce qu’ils ne pouvaient réparer leurs pertes,
et que les peuples, naturellement enclins à changer de maîtres, et les
voyant menacés d’une ruine prochaine, se tournaient contre eux.
Théodoric mourut en 526, laissant pour lui succéder son
petit-fils, âgé de dix ans, que de précoces débauches conduisirent au tombeau
en 534. Amalasonte, la mère et la tutrice du jeune roi, fit asseoir à côté
d’elle sur le trône Théodat que les guerriers goths méprisaient, parce
qu’il cultivait les lettres. En lui offrant sa main, elle avait exigé de
lui la promesse de rester soumis à ses volontés. L’ambitieux Théodat ne
fit aucune objection ; mais bientôt après, il se délivra de sa
bienfaitrice, qui péril étranglée dans un bain.
Pendant que ces choses se passaient, Justinien, qui était
monte sur le trône d’Orient, chassait les Barbares de plusieurs
provinces en Europe et en Asie, et déjà les Grecs, avec leur jactance
ordinaire, se vantaient de rendre bientôt à l’empire ses anciennes limites.
La mort d’Amalasonte, que l’empereur voulait venger, lui fournit un
prétexte pour envahir l’Italie. Bélisaire, déjà célèbre par ses victoires,
avait la conduite de cette guerre. Il descend en Sicile, avec une armée
peu nombreuse, composée en grande partie de mercenaires étrangers ; il
soumet cette île, passe le Phare, traverse la Brutie,
le pays des Lucaniens et pénètre jusqu’en Campanie, sans trouver de résistance
sérieuse. Après avoir forcé Naples, défendue par huit cents
Ostrogoths, auxquels s’étaient joints les Juifs, nombreux dans la ville,
il se présente devant Rome. Le peuple romain, qui n’était plus qu'une
ombre et le sénat, dont le nom, dit un historien goth, était presque enseveli
avec la puissance, le reçoivent en triomphe : la ville fut dans la joie et se
crut délivrée. Le temps n’était plus où les soldats goths faisaient
trembler l’empire d’Orient. Quarante-sept ans s’étaient à peine écoulés depuis
que ces Barbares avaient mis le pied en Italie, et déjà leurs descendants,
amollis par une longue paix, tremblaient à leur tour devant une
poignée de Grecs. La réaction des Italiens fut complète ; les villes
ouvrirent leurs portes; chacun courut au-devant des enseignes
impériales, qui, en rappelant la vieille gloire de Rome, réveillaient
d’anciennes et puissantes sympathies. C’est ainsi, que les peuples, toujours
prompts à oublier les maux qu’ils ont supportés, ne perdent pas le
souvenir des grands faits d’armes. Ils aiment les drapeaux victorieux, et
se passionnent pour la gloire militaire, sans penser à ce qu’elle leur coûte de
sang, d’argent et de libertés.
Des succès si rapides, loin d’assurer à Bélisaire la
faveur du prince, lui préparaient une disgrâce. L’empereur, pour ne
pas rendre son général trop puissant, n’envoyait en Italie ni
argent, ni renforts. La guerre, privée de subsides, se ralentit ; il
fallut ravager le pays pour faire subsister les troupes. Les
Romains, ruinés par les deux camps, reconnaissaient trop tard qu’en
changeant de maîtres, ils avaient aggravé leur sort. La domination des
Barbares, si elle blessait leur orgueil, avait du moins protégé leurs
intérêts, et, dans leur détresse, ils regrettaient le gouvernement de
Théodoric, sous lequel ils avaient vécu en paix.
Cependant Théodat, qui avait attiré sur sa nation cette
guerre funeste, avait été massacré par ses propres soldats. Son successeur fut
pris par les Grecs et conduit à Constantinople, où il orna le triomphe
décerné à Bélisaire. Ce grand général venait d’être rappelé d’Italie pour
aller défendre, contre des hordes de barbares, la frontière asiatique. Il
reparut encore une fois dans la Péninsule, et remit enfin le commandement
à l’eunuque Narsès, son rival de gloire.
Narsès avait enrôlé à la solde de l’empire des
mercenaires Hérules, Huns et Longobards, avec lesquels il prit vigoureusement
l’offensive. Deux rois, successivement élus par les Ostrogoths, furent
presque aussitôt massacrés. Totila périt les armes à la main, après une
longue et énergique résistance. Enfin, en 553, les Grecs obtinrent une
dernière victoire près de Sarno, au pied du Vésuve. Dans cette journée
décisive, la monarchie gothique succomba sans retour. Les débris de
l’armée vaincue obtinrent la permission de se retirer au-delà des Alpes,
dans le pays des Francs. Ceux des Ostrogoths, qui préférèrent demeurer
en Italie, perdirent en peu de temps le souvenir de leur
ancienne nationalité et devinrent Romains. Le nom de ce peuple
cesse dès lors de paraître dans l’histoire de la Péninsule.
Depuis longtemps déjà, Rome n’était plus le siège du
gouvernement. Narsès s’établit à Ravenne, d’où il gouverna durant quinze ans la
province d’Italie, sons le titre d’exarque ou de lieutenant de l’empereur
grec (553-568). Des officiers, appelés ducs, duces, furent envoyés
à Rome, à Naples, à Gaète et dans quelques autres grandes villes ; il y
eut, pour les lieux moins importants, des officiers inférieurs chargé de
rendre la justice au nom du prince. Déjà, depuis douze ans Justinien, avait
supprimé les anciennes magistratures, sans excepter le consulat, que les
Ostrogoths avaient maintenu comme une tradition chère au peuple. En
Orient, on compta l’année à partir de la création du monde, selon la
version des Septante, et de l’avènement des empereurs de Constantinople.
Les derniers vestiges de l’empire d’Occident disparurent pour toujours.
En 551, Narses repoussa une double invasion de Germains
et de Francs austrasiens, qui s’étaient avancés jusqu’au-delà de Rome. Cette
victoire valut à la Péninsule quelques années de paix. Malheureusement,
les grandes qualités du général grec étaient ternies par une cupidité
insatiable. Les Romains, accablés sous le poids des taxes, se plaignirent
; la cour crut n’avoir plus besoin du vainqueur des Ostrogoths, et
l’impératrice Sophie, qui régnait sous le nom du faible Justin II, le fil
révoquer. Joignant l’insulte à la disgrâce, on se plut à blesser son orgueil, à
rabaisser une gloire importune aux courtisans. S’il faut en croire d'anciens
récits, un fuseau et une quenouille accompagnaient la lettre de rappel : a
« Reprends, lui écrivait-on, ces armes à ton usage, et reviens filer
avec les servantes du palais. » Narsès, indigné, se retira d’abord à
Naples, puis à Rome, où il mourut à l’âge de quatre-vingt-quinze ans.
Comme l’invasion des Longobards suivit de près sa chute, on l’accusa d’avoir,
par esprit de vengeance, appelé cette nation en Italie. Les preuves
historiques manquent ici pour condamner ou pour absoudre ; mais ne sait-on
pas que sous les successeurs de Constantin l’exil, la calomnie, la mort
même payèrent presque toujours les plus illustres services ? Quoi qu’il en
soit, l'incurie du pouvoir rendit tacite la lâche des envahisseurs.
Longin, le nouvel exarque, oubliait dans le palais de Ravenne les provinces
dont il avait la garde. Cependant la famine et la peste désolaient la
Péninsule ; les peuples, appauvris, accablés, se lassaient d’une
domination tyrannique. La frontière était dégarnie; l’armée, trop
peu nombreuse et mal conduite, ne pouvait suffire à la défense
du pays.
A l’époque de la grande dislocation de l’empire romain,
la tribu des Longobards, que nous appelons Lombards, s’établit en
Pannonie. C’était un peuple pauvre, grossier et belliqueux comme toutes
les races barbares. Plus d’une fois, les guerriers de cette nation avaient
servi dans les armées impériales. Récemment encore, ils avaient aidé Narsès à
chasser les Ostrogoths de l’Italie, et ils restèrent sans solde quand le grand capitaine
licencia ses troupes. Les récits qu’ils tirent à leur retour en Pannonie de la
fertilité des belles contrées du midi, de l’impuissance des Grecs et du
mécontentement des Romains, enhardirent celle vaillante tribu à franchir
les Alpes. Vers le printemps de l’année 568, la nation tout entière,
hommes, femmes, vieillards, enfants, abandonna pour toujours les bords du
Danube, sous la conduite d’Alboin, qu’on avait élu roi. Plusieurs
peuplades de Saxons, de Gépides, de Bulgares et de Suèves, d'autres, dont
les noms sont restés inconnus, suivirent les Longobards, et celle
multitude se répandit comme un torrent dans les plaines fertiles du Pô et
du Tésin. Milan succomba ; Pavie devint la
capitale du royaume d’Alboin, qui, en moins de quatre ans, s’étendit dans
l’Italie centrale, jusqu’è Spoleto. Cléphon campa sur
les bords du Tibre; mais ce ne fut qu’en 589, vingt et un ans après
l'arrivée de ces barbares en Italie, qu’Autharis, le troisième de leurs
rois, put pénétrer jusqu'au détroit de Sicile, où son armée s’arrêta.
Les Longobards n’eurent jamais de marine ; ils ignoraient
l’art d’assiéger les places, et leurs efforts échouèrent devant les cités
maritimes de la Douille, que la flotte grecque pouvait toujours ravitailler.
Rome, Naples et toute la Romagne, qu'on appela l'exarchat de Ravenne,
demeurèrent également au pouvoir des troupes impériales ; mais les autres
villes, moins fortifiées ou mal défendues, se rendirent aux Barbares qui les
démantelèrent. Sous la domination longobarde, personne ne pouvait élever
de forteresses sans une permission du roi.
L’établissement des fiefs en Italie remonte à l’invasion
d’Alboin. Dès que l’armée longobarde s’était emparée d’une ville, le roi en
conférait la possession à quelque seigneur dont il voulait récompenser les
services. Ces fiefs, donnés d’abord à titre d’emplois révocables,
devinrent inamovibles avec le temps, et presque indépendants du chef de
l’État, qui ne conserva sur le territoire conquis d’autre droit que celui
de suzeraineté. Ce système remplaça l’ancienne organisation romaine, et, à
peu d’exceptions près, en fit perdre le souvenir.
A la mort de Cléphon, en 574, les Longobards essayèrent
d’une république aristocratique. Il y eut un interrègne de dix ans à
la faveur duquel la puissance des nouveaux seigneurs put se consolider.
Sous les deux premiers rois, beaucoup de sang avait été répandu ; on en
versa bien plus sous cette aristocratie, et quand après dix années de luttes
intestines la nation, menacée à la fois par les Grecs et par les Francs,
revint aux formes du gouvernement monarchique, le sort des Romains n’en fut pas
immédiatement amélioré. L’Italie ne s’est pas relevée des dévastations qui
suivirent la conquête longobarde. Le royaume actuel de Naples eut à
souffrir plus qu’aucune autre province de la Péninsule. Là, les églises furent
pillées ; la plupart des villes, réduites en cendres et dépeuplées ; des
plaines fertiles se couvrirent de ronces ou devinrent de grands marécages.
Cette contrée opulente où le luxe et la civilisation des anciens avaient élevé
de merveilleux monuments, dont nous admirons encore les
débris, changea totalement d’aspect. Le temps n’a pu effacer les
traces de celle terrible invasion.
Les deux principaux capitaines ou chefs de tribus avaient
été créés par Alboin ducs de Frioul et de Spolelo.
Autharis, une fois maître du midi de la Péninsule, établit en 589 un duc à
Bénévent. Le premier de ces trois grands dignitaires gardait la frontière
du coté de la Germanie et de l'Illyrie ; le second protégeait l’Italie
centrale contre les exarques de Ravenne ; enfin, le duc de Bénévent était
opposé aux Grecs de la Pouille. Les longobards portèrent sur ce point
leurs principales forces, afin d’empêcher les troupes impériales, qui
débarquaient habituellement à Brindes ou à Otrante, de s’avancer dans
l’intérieur du pays. On créa pour d’autres officiers trente-six duchés
moins considérables, dont les possesseurs, grands feudataires du royaume,
payaient à l'État la moitié des impôts levés sur les terres de leur
domination ; le surplus était employé à la solde des troupes qu’ils
commandaient. Au-dessous d’eux, des comtes, chargés de rendre la justice,
étaient assistés de Juges inférieurs versés dans la connaissance des lois ou
des coutumes, et qui étaient les conseillers de ces seigneurs ignorants.
Enfin, d'autres magistrats, nommés sculdahis ou scabini, rectores loci, élus par le peuple, réglaient
les affaires civiles de peu d'importance. Remarquons ici que le
nom de peuple désignait les hommes libres, c’est-à-dire les
guerriers longobards. Les habitants indigènes des provinces
conquises étaient devenus métayers, gens de peine ou
esclaves. Les plus considérables étaient tombés sous le glaive des
Barbares, qui les massacrèrent par cupidité, dit l’historien Paul le
Diacre, et pour s’emparer de leurs biens. Les autres avaient été soumis à
des maîtres auxquels ils rendaient le tiers de leurs récoltes. Dans
la suite, quand les affranchissements eurent élevé au rang
d'hommes libres un grand nombre d’artisans ou de serfs romains, et
que les communes commencèrent à s’établir, les scabini,
sous le nom de consuls, furent mis à la tête des nouvelles municipalités.
Comme le trône des Longobards n’était point héréditaire,
chaque élection, en éveillant l'ambition des principaux chefs, excitait
des troubles. L’hérédité du pouvoir royal n’était alors reconnue nulle
part, el les tentatives de quelques princes pour faire admettre ce
principe en Italie n’eurent aucun succès. Sur vingt-cinq rois proclamés
dans une période de deux cent-cinq ans, seize périrent de mort violente ou
furent détrônés. Les Longobards, comme les Francs sous les deux premières
races, restèrent sur le pied de guerre, campés militairement an
milieu des terres conquises, toujours prêts à défendre une
possession mal assurée que d’autres Barbares convoitaient. Tout homme
de race longobarde était soldat, et celui qui ne marchait pas
avec l’armée payait une amende de 20 sous. Le voisinage des
Grecs entretenait des hostilités continuelles entre les deux
peuples; mais soit lassitude, soit impuissance, les rois longobards ne
parvinrent pas à subjuguer toute l’Italie. Celle situation, à la
fois violente el précaire, eut pour eux de funestes conséquences.
Les Longobards ne s’allièrent pas aux Romains qu’ils
méprisaient, et la haine qui divisait les deux peuples subsista même après la
chute du trône fondé par Alboin. « Nous autres Longobards, Saxons, Francs,
Lorrains, Bavarois ou Bourguignons, écrivait l’évêque Liutprand, vers le
milieu du Xe siècle , nous ne connaissons pas de plus grande injure à dire
à nos ennemis a que de les appeler Romains; car ce nom exprime à la
fois l’avarice, la luxure, le mensonge, tous les vices enfin. »
Malgré cette séparation absolue, la domination de ces Barbares finit
par s’adoucir, et vers le commencement du VIIIe siècle la
publication d’une législation nouvelle préférable à celle des autres
nations germaniques rendit quelque sécurité aux anciennes races.
Le peuple des campagnes, les Romains de condition libre et les serfs,
furent protégés par des lois écrites ; les esclaves eux-mêmes cessèrent
d’être assimilés an bétail de leurs maitres; on ne put impunément les
mutiler ou leur ôter la vie. L’homme libre « qui tue un esclave, dit la
loi longobarde, doit payer vingt sous ; « l’esclave qui attente aux jours
de son maître sera lui-même mis a à mort. » Ce nouveau code tarifait à
prix d’argent tous les crimes commis par les hommes libres. On y trouve de
curieux détails sur l’organisation sociale de ce temps, sur les usages
des Barbares et la condition des Romains. Celui qui violait
une sépulture et jetait dehors le cadavre après l’avoir dépouillé
payait 900 sous aux parents. La vie d’un guerrier de race
longobarde était évaluée à 300 sous d’or; mais celle d’un paysan libre
ou Romain possesseur ne valait que 150 sous. Une blessure avec fracture
d’un os coûtait 12 sous pour un Barbare, 6 sous pour un Romain, 4 sous
pour un esclave. Dans tons les cas, l’amende appelée wergheld,
prix de l’homme, restait fixée pour le Longobard au double de ce qu’on
exigeait pour le Romain; celui-ci appartenait à la dernière classe du peuple
libre; sa condition était à peu près semblable à celle des Grecs sons le
bâton des Turcs.
Dans les causes criminelles, le payement du prix de
composition devait mettre fin à tout litige. Il n’y avait point d’appel ; mais celui
qui tuait son adversaire après avoir reçu l’argent était taxé au double de
la somme; et si l’une des parties refusait le wergheld;
la querelle continuait. Dans les cas douteux on en appelait au jugement de
Dieu, ce qui s’entendait des épreuves par le fer chaud, l’eau bouillante
ou glacée, et le combat judiciaire. Ce droit du glaive était tellement enraciné
dans les mœurs, que les rois eux-mêmes n’osaient s’en affranchir
et encore moins en proscrire l’usage.
Parmi les duels judiciaires de ce temps, l’un des plus
mémorables eut lieu à Pavie, en 632, sons le règne d’Ariovald. Voici à quelle
occasion : La reine Gundeberte, arrière-petite-fille de Clovis, était
célèbre par sa grande beauté. Un seigneur longobard en devint éperdument
amoureux; mais après ‘inutiles efforts pour se faire écouter, sa passion
fit place à une haine aveugle; il jura la perte de celle qu'il n’avait pu
séduire. Une prétendue trame, ourdie par la reine avec le duc de Toscane pour
placer ce seigneur sur le trône après avoir assassiné le roi, fut dénoncée
a Ariovald. L’époux, se croyant outragé, confina sa femme dans une étroite
prison. Vainement Dagobert, roi des Francs et le proche parent de
Gundeberte, fit demander la fin de celle injuste captivité; ses
ambassadeurs, ne pouvant fléchir la colère d’Ariovald, réclamèrent le
jugement de Dieu. Caribert, l’un d'eux, descendit dans la lice au nom de
la reine ; l'accusateur lui-même était le champion du roi ; mais comme il
périt dans ce duel à outrance, Gundeberte, rétablie dans ses
droits d’épouse, fut honorablement replacée sur le trône. Dans
la suite, quelques bons esprits essayèrent vainement de
protester contre les combats judiciaires ; l'antique coutume prévalut.
Liutprand, dans un édit publié en 721, déclare qu’iI ne croit point au jugement de Dieu, parce que trop souvent, dans ces
sortes d'affaires, la victoire et la justice ne sont pas du même côté;
mais il ajoute que cette loi impie est trop chère à sa nation pour
qu’il puisse l’abolir,
On a peine à comprendre comment les Longobards purent
concilier leur mépris pour les indigènes de la Péninsule avec la haute
protection accordée par la loi aux ecclésiastiques, presque tous latins
d’origine. Le wergheld, pour la mort d’un
simple diacre était de quatre cents sous d’or; et de six cents pour
celle d’un prêtre ; il s’élevait à sept cents sous pour un moine,
et jusqu’à neuf cents pour un évêque : somme très-considérable à cette
époque, et que peu de gens pouvaient payer. C’est qu’en moins de cent ans,
les opinions religieuses des tribus longobardes avaient
pris une direction toute nouvelle. Les soldats d’Alboin pillaient les
sanctuaires et n’épargnaient pas les prêtres orthodoxes, parce qu’ils étaient
presque tous païens, et que ceux qui avaient reçu le baptême faisaient
profession de l’arianisme. Mais avant la fin du VIIe siècle les longobards
adoptèrent généralement la communion de Nicée; leurs rois reconnurent dans
le pape le chef de l’église chrétienne, et, avec le zèle de nouveaux
convertis, ils élevèrent de nombreux couvents richement dotés ; ils firent
de pieuses fondations pour racheter leurs âmes de l’enfer. La peur d’une
damnation éternelle devint un frein salutaire pour les Barbares et
contribua puissamment à rendre moins dur le joug imposé aux peuples. Voici
comment sont rédigées la plupart des chartes de ce temps : « Avant de paraître
devant le tribunal de Jésus Christ, voulant mériter le pardon de ma
coupable conduite et des crimes que j’ai commis dans ce monde périssable
et transitoire, j’ai résolu de fonder un monastère. » Celle ferveur
religieuse ouvrit aux vaincus une carrière inespérée de repos et de
fortune. Le Romain libre ou possesseur, vexé, pillé par le Longobard, se
jetait dans un cloître, où il trouvait une sécurité que la vie civile ne
pouvait lui offrir. Supérieur au Barbare lui-même, la Ioi mettait sa vie
au prix le plus élevé; il pouvait parvenir aux premières dignités
ecclésiastiques. Remarquons ici, qu’à côté de la constitution longobarde où
l'élément aristocratique dominait, le gouvernement de l’Église, fondé
sur le droit électoral le plus absolu, grandissait sans contestation.
Il reposait sur un principe tellement vivace que quand des
rois renonçaient aux grandeurs humaines pour se retirer dans
un couvent, ils devenaient de simples frères soumis non moins que les
autres à l’autorité des supérieurs. Dans le VIIIe siècle, Ratchis, roi
des Longobards, et Carloman, frère de Pépin le Bref, ayant pris l’un et
l’autre l’habit des solitaires de Mont-Cassin, obéirent à la règle
commune, comme le dernier procès, et ne furent pas même élus abbés de leur
monastère.
Depuis la mort de Théodoric, l’étude des lettres était
généralement négligée en Occident. Les bibliothèques, respectées par les
Ostrogoths, ne l’avaient pas été dans les guerres de Bélisaire et de
Narsès; bien moins encore sous les Longobards. On perdit alors un grand
nombre de manuscrits anciens, et peut-être auraient-ils tous disparu, si
quelques couvents n'eussent conservé avec un soin digne d’éloges, les
livres qu’ils possédaient. Mais bientôt les ténèbres s’étendant jusque sur
les cloîtres, les moines eux-mêmes cessèrent d'estimer des auteurs
généralement oubliés. Comme on ignorait l’art de fabriquer le papier de
linge, et que le parchemin était rare et cher, ils se mirent à gratter
les anciens textes pour y substituer des missels et des glossaires, seuls
ouvrages dont l'utilité fût reconnue ; ils écrivirent des légendes et
quelques chroniques, dignes de ces temps de barbarie. Plus on en composait,
plus on détruisait d'anciens livres. Le pape saint Grégoire le Grand, que
des historiens ont accusé, sans en rapporter de preuves décisives, d’avoir
détruit les monuments de Rome, et particulièrement la bibliothèque Palatine,
a laissé une curieuse correspondance dans laquelle il manifeste
son aversion pour les lettres anciennes. Suivant lui, tout ce qui
est étranger à la religion doit être soigneusement écarte des
études, parce que les louanges de Jupiter et celles du Christ ne
peuvent être prononcées par la même bouche. Il défend aux évêques
d’enseigner la grammaire, et d’expliquer les beautés des auteurs latins. Cette
injonction si précise sert du moins à prouver que vers la fin du VIe
siècle, quelques ecclésiastiques lisaient encore les chefs-d’œuvre de
l'ancienne Rome ; mais les écoles étaient rares, il n’en existait guère
que dans la capitale du royaume, et dans quelques villes principales
telles que Milan, Bologne et Pise. Les Longobards, et après eux les
Francs, firent de grands efforts pour généraliser en Italie l’usage de la
langue allemande, qui y était parlée dès le temps des Ostrogoths; mais ils
n’étaient pas assez nombreux, et ne purent anéantir l’idiome national
qui prévalut. C’était un latin corrompu, à l’usage du peuple, et
dont quelques traces se retrouvent dans les litres des IXe et Xe
siècles. On s’aperçoit, en les lisant, que les notaires ne sachant plus
assez bien la langue latine pour exprimer leurs idées,
empruntaient des mots au dialecte populaire. Les noms des lieux, les
surnoms donnés aux individus, ont souvent une physionomie
italienne facile à reconnaître; mais rien encore ne fait pressentir la
belle langue de Dante et de Pétrarque; pendant la durée de l’ère
des Barbares, le langage vulgaire est une sorte de patois grossier
et informe livré aux caprices du peuple, sans lois fixes, sans modèles à
imiter.
Dés le temps de Constantin, les évêques ou papes de la ville
éternelle tenaient le premier rang dans la hiérarchie de l'Église, et
avaient droit aux hommages du clergé. Voulons-nous connaître leurs rapports
avec les autres évêques pendant les premiers siècles du christianisme?
Consultons les actes officiels de cette époque : en 314, les prélats de
l’Occident, assemblés à Arles, envoient le procès-verbal de leurs sessions
au pontife romain. « Nous saluons, disent-ils, le vénérable pape
Sylvestre, avec tout le respect que nous lui devons. » Au premier concile
tenu à Nicée en 325, en présence de Constantin, Osius, évêque de Cordoue,
préside l’assemblée au nom du même pape. Sylvestre avait envoyé deux prêtres
chargés de consentir en son nom à ce qui s’y décréterait. Ils signèrent le
procès-verbal avant les patriarches, les archevêques et les évêques du concile,
qui étaient au nombre de 318. Osius, dit saint Athanase, n’étant que
simple évêque, n'aurait pas obtenu la présidence de cette auguste réunion sans
sa qualité de légat, et s’il n’eut occupé la place du pape. Enfin, dans le
Ve siècle de l’Église, des décrets impériaux prescrivirent aux évêques
d’obéir aux décisions des pontifes romains, et de ne rien entreprendre
sans leur autorisation. Ces faits prouvent suffisamment que l’autorité
spirituelle du siège de Rome sur les autres sièges épiscopaux était
généralement reconnue et fondée en droit, dès le temps des empereurs.
Mais, jusqu'au VIIIe siècle, les papes n’avaient joui d’aucun
pouvoir temporel. Subordonnés en matière politique au chef de
l'Etat, ils n’avaient point encore cherché à obtenir une indépendance à
laquelle trop d’obstacles s’opposaient. L’antique capitale du monde
dépendait de Constantinople ; un lieutenant de l’empereur, appelé duc ou
préfet, y commandait les forces militaires, et rendait la justice. Les
monnaies étaient frappées à l’effigie du prince, et ses images exposées
dans les églises, comme le nom du sultan l’est aujourd’hui dans les mosquées.
La mort d’un pape survenant, voici comment les choses se passaient. Un
jeune de trois jours était ordonné ; après quoi le clergé et les citoyens
notables de Rome se réunissaient pour l’élection, et, avec le concours du
peuple tout entier, désignaient le nouveau chef de l’Église, sauf l’approbation
impériale. Le procès-verbal était adressé à Constantinople, et on écrivait
en même temps à l’exarque de Ravenne pour le prier de confirmer ce qui
avait été fait, si le pouvoir lui en était délégué, ou autrement de hâter,
autant qu’il le pourrait, la décision de l'empereur. Dans aucun cas,
l’élection n’était réputée canonique, si le prince, en l'approuvant,
n'autorisait l’ordination du pontife. Cette formalité essentielle une fois
remplie, l’élu était conduit à la confession de saint Pierre, consacré par
l’évêque d’Ostie et revêtu du pallium par le doyen des diacres. Il prenait
place sur le siège pontifical, et lisait à liante voix sa profession de
foi, se soumettant à l'excommunication s’il ne l’observait fidèlement. Entre
autres promesses il s’obligeait à ne point s’écarter des enseignements transmis
par ses prédécesseurs; à n’aliéner ou diminuer en rien les biens de l’Eglise et
sous aucun prétexte de ne les concéder en fief, ni de les grever de cens on
d’emphytéoses. Ce fut pendant la période longobarde, lorsque les Grecs et les
conquérants venus du Nord se disputaient l’Italie que les papes purent
entrevoir pour le Saint-Siège un meilleur avenir. La puissance longobarde était
alors à son apogée, tandis que les armées impériales que des Bélisaire
ou des Narsès ne commandaient plus, défendaient mal un empire en
décadence, dont les limites se resserraient de jour en jour.
Les Romains, environnés d’ennemis, sans cesse menacés,
réclamaient à Ravenne ou à Constantinople des secours, souvint promis, toujours
différés. Dans leur délaissement, ils s’adressaient au chef de l’Eglise, près
duquel ils trouvaient les consolations de la religion, de sages avis et de
l’argent. Telle fut l’origine de la puissance pontificale à Rome, autorité
toute morale, tonie populaire dans son principe, parce qu’elle avait pour base
des bienfaits continuels et la reconnaissance publique.
Dans le cours du VIIIe siècle, l’hérésie des Iconoclastes
ou destructeurs d’images, soutenue par trois empereurs, et approuvée par le
concile de Constantinople, malgré la résistance du Saint-Siège et des nations
de l’Occident, opéra une grande révolution politique. Les Romains, unis au
pape, qu’à compter de ce jour on peut considérer comme le chef de la
ville, mirent dehors le lieutenant impérial, et abjurèrent l’autorité des
empereurs d‘Orient. L’antique capitale du monde avait successivement perdu ses
conquêtes, et comme au temps de ses rois, le territoire de Rome ne
s’étendait guère au-delà des plaines volcaniques du Latium. Trop faible
pour maintenir son indépendance récente, il fallait de toute nécessité
qu’elle trouvât au dehors de puissants secours. Une ancienne loi
d’Honorius autorisait a designer pour les villes, serrées de trop près par
les Barbares, des défenseurs ou chefs militaires, pourvu qu'ils fussent
catholiques et élus dans une assemblée du clergé, du sénat et des principaux
citoyens, présidés par l’évêque. Ce fut vraisemblablement en vertu de
cet acte qu’en 740, Grégoire III, le premier pape dont le nom paraisse sur
les monnaies, offrit à Charles Martel, an nom de la population Romaine,
les titres de patrice et de consul, en l’informant que le peuple, après avoir
renoncé à la domination impériale, l’appelait à sa défense, et invoquait sa
clémence invincible.
Dix ans plus tard, le roi des longobards Haistulfe,
s’étant rendu maître de l'exarchat de Ravenne, établit son camp sur
les deux rives du Tibre et mit à feu et à sang la campagne de
Rome. Il menaçait la ville d’une ruine complète, si elle n’ouvrait
ses portes, et si après lui avoir livré le chef de l’Eglise, elle ne
se soin net lait au tribut annuel d’une pièce d’or pour chaque habitant.
Par bonheur, un envoyé franc se trouvait en mission à la cour pontificale.
Après de vains efforts pour obtenir la paix, le pape Étienne II prit un
grand parti. Protégé par cet ambassadeur, il traversa le camp longobard, sans
qu’on osât l’arrêter, et il alla, au nom du sénat et du peuple, demander
au nord des Alpes un secours assez puissant pour sauver les Romains
et le Saint-Siège.
Pépin le Bref, chef de la dynastie austrasienne, que nous
nommons carolingienne, venait d’être élu roi par les seigneurs à l’exclusion du
dernier descendant de Clovis (751). Zacharie, le prédécesseur d’Étienne
II, consulté sur cet acte, lui avait donné son approbation. Pépin, après
avoir été élevé par les soldats sur un pavois ou grand bouclier, suivant
l'ancienne continue des nations barbares, avait reçu la couronne des
mains de l’apôtre de l’Allemagne, saint Boniface, archevêque
de Mayence, et légat du Saint-Siège. Mais, quand il apprit l’arrivée d’Étienne
dans le pays des Francs, il désira recevoir l’onction sainte des mains du
pontife de Rome, dans l’espoir que cette cérémonie religieuse, plus
auguste que la première, affermirait son autorité et rendrait sa race plus
respectable à ses nouveaux sujets. Le roi et le pape scellèrent une
alliance utile à l’un comme à l’autre. Pépin validait, par elle, son litre
aux yeux de l’Église, dont il s’assurait l’appui, et le souverain pontife,
par son intervention dans le choix du souverain des Francs, établissait un
droit nouveau qui devint dans la suite d’une extrême importance pour le
Saint-Siège. Non-seulement Etienne consentit à délier les peuples du serment
qui les attachait à la faillite mérovingienne, mais les conjurant de
prendre désormais leurs rois parmi les seuls descendants de Pépin, il
déclara excommuniés et maudits quiconque tenterait de faire passer la
couronne dans une autre maison. Le monarque franc, prosterné avec
ses deux fils aux pieds du pape dans l’église de Saint-Dénis,
fut sacré aux acclamations des grands et du peuple (751). Il reçut
le titre d’avocat et de défenseur du siège apostolique; les
jeunes princes, celui de patrice romain
Pépin fit en moins de trois ans deux expéditions en
Italie (754 et 757). Quand ses armes victorieuses eurent dégagé Rome et
chassé Haistulfe de l’exarchat de Ravenne, des envoyés grecs le pressèrent
de rendre à l'empereur d'Orient cette province, qui dépendait de l'empire.
Pépin refusa : « En faisant la guerre aux Longobards répliqua-l-il, ma pensée
n’était pas de favoriser un homme ; j’ai combattu par amour pour le
bienheureux Pierre el afin d’obtenir la rémission de mes fautes ».
Jusqu’alors l’église romaine n’avait possédé que de riches métairies dont elle
lirait le revenu ; le fondateur de la dynastie carolingienne lui fit présent de
Ravenne et des villes dépendantes de l’exarchat. Celte donation, dont le
titre n’existe plus, mais qui est rappelée dans un diplôme du grand Othon,
fut le fondement de la puissance temporelle des papes. Quelles en étaient
les stipulations ? Aucun texte contemporain ne nous l’explique; on
voit seulement par le récit des chroniqueurs, que cet acte de munificence,
envers l’Église et le peuple de Rome, fut considéré comme la juste
restitution d’un droit légitime. La monarchie longobarde, frappée au cœur
dans cette lutte inégale, tomba bientôt après pour ne plus se relever.
Didier, le dernier roi de sa nation, essaya vainement de reprendre les
anciennes conquêtes de son prédécesseur. Charlemagne qui avait épousé
en 770, et répudié l’année suivante une tille de Didier, vainquit
le roi longobard, le dépouilla de ses États (774) puis le fit tondre et
enfermer dans un monastère oú ce malheureux prince
finit ses jours.
Les Longobards ne furent point opprimés par Charlemagne.
Non-seulement ce prince leur laissa les terres qu’ils possédaient, mais ils
gardèrent leurs anciennes lois, et jouirent sous la domination carolingienne
des mêmes privilèges que les vainqueurs. Il y eut alors en Italie jusqu’à
cinq législations diverses : la loi salienne, la ripuaire,
la bavaroise, introduites par les Francs; le code longobard et le droit romain. En se présentant devant la cour des plaids,
chaque homme libre était tenu de déclarer sous quelle loi il vivait. Les
notaires ne manquaient pas de l’énoncer en tête de tous les actes. Il en
résulta bientôt une extrême confusion ; les choses en vinrent au point que le
mari et la femme, le père et le fils ne reconnaissaient pas toujours la
même loi. Néanmoins, comme les fiefs s’étaient multipliés dans les
provinces, les codes barbares prévalurent ; on croyait prouver sa noblesse en
s’y soumettant, et le droit romain, abandonné au peuple, tomba dans le
mépris.
Charlemagne, quoique doué d’une liante intelligence,
était illettré comme tous les guerriers austrasiens. On sait qu’à aucune époque
de sa vie il ne parvint, malgré un travail patient, à écrire avec
facilité, et qu'il mettait au bas des édits une empreinte de son anneau,
avec un signe ou monogramme tracé de sa main. Mais ce prince, supérieur en
tout à son siècle, sut deviner le parti qu’on pouvait tirer des études
pour humaniser un peuple barbare. La Péninsule, si souvent dévastée depuis
près de quatre siècles, devait pourtant conserver quelques traces de son
ancienne civilisation, puisqu'il y trouva des maîtres de grammaire ; de théologie
et de rhétorique, dont il émula les leçons. Non content d’honorer les hommes
instruits, qu’on put découvrir dans ses vastes États, Charlemagne décida
les plus renommés d’entre eux à le suivre en France, où il institua, dans
son propre palais, une académie dont il voulut être le chef el le
protecteur. Malheureusement le siècle ne partagea pas les convictions du
grand roi. Les doctes académiciens, semi-lettrés,
semi-barbares, étaient des religieux remplis de piété el de zèle, mais,
comme la plupart avaient été nourris dans les principes de Saint-Grégoire
ils cherchèrent moins à former d’habiles littérateurs que de bons
ecclésiastiques. Les efforts du monarque, mal secondés, n’obtinrent qu'un
succès passager et faible; après cette renaissance avortée, on abandonna
presque généralement l’étude des lettres. Elles se réfugièrent dans trois
grands monastères, Cluny, Saint-Gall et Mont Cassin, on pendant plus de
deux siècles elles, attendirent qu’une deuxième renaissance fut inaugurée
par Grégoire VII.
La victoire avait livré aux Carolingiens le trône fondé
on Italie par Alboin. Charles, proclamé roi des Longobards, se rendit à
Rome en 774, et se prévalut de son litre de patrice pour y exercer l’autorité
suprême Lorsqu'il entra pour la première fois dans l’antique ville des Césars,
on lui rendit les honneurs dus à l’exarque, qui représentait le souverain.
Le clergé, les nobles, les juges allèrent au loin à sa rencontre, et dès
que le roi franc aperçut ce cortège, il descendit de cheval et voulut conduire
lui-même la procession jusqu’à l’église des saints apôtres, où il baisa
respectueusement chaque marche du sanctuaire. Il prit la place d’honneur
et s’attribua le droit d’approuver l’élection des papes, qui jusqu’à ce jour
avait appartenu à l'empereur grec. Le peuple lui prêta serment de fidélité ; on
mit son nom sur les monnaies ; enfin des magistrats ou comtes
du palais furent par lui établis pour rendre la justice aux Romains. Des
officiers royaux, appelés missi dominici, parcoururent
les provinces, où leur autorité temporaire devint un puissant
moyeu d’ordre et de domination. Ils avaient charge d’inspecter
l'administration intérieure du pays, et de tenir des plaids où ils se faisaient
informer de la manière dont chaque agent local remplissait son office.
Rencontraient-ils de graves abus ? Ils les réformaient ; ils destituaient
les magistrats prévaricateurs, en instituaient d’autres, et leur touillée
finie, ils rendaient au souverain un compte exact de ce qu’ils avaient fait.
Remarquons ici que les villes comprises dans la donation de Pépin, et que
les papes faisaient gouverner par des ducs à leur nomination, restèrent
néanmoins soumises, comme toutes celles de France et de Lombardie, à
l'inspection des officiers royaux. Ne doit-on pas en conclure que les
premiers Carolingiens, en donnant le domaine utile, avaient retenu le droit de
souveraineté sur l’exarchat, droit réclamé depuis par les papes, et
toujours contesté par les empereurs ? Ce droit était mal défini, mais il
était reconnu en principe par le pape. « Si nous avons fait quelque chose
incomplètement, écrivait Léon III à Charlemagne, et si dans les affaires
qui nous sont soumises nous n’avons pas suivi le vrai sentier de la loi,
nous sommes prêts à le réformer d'après votre jugement et celui de vos
commissaires.» S’il fallait un preuve de plus, le testament du grand
empereur la fournirait. Par cet acte, il lègue une somme à chaque métropole
de ses Etats, au nombre de vingt et un. Les deux premières nommées sont
Rome et Ravenne; viennent ensuite, sans aucune distinction, Milan, Cologne,
Sens, et toutes les autres, sur lesquelles la cour de Rome ne prétendit
jamais exercer aucun droit temporel.
Pour assurer la paix dans son nouveau royaume,
Charlemagne mit à Ravenne une forte garnison de guerriers francs, et laissa
les autres cités sous l’autorité des comtes. Il confirma dans la
possession de leurs duchés les ducs longobards, sans en excepter celui de
Bénévent, puis il conduisit son armée sur les bords de l’Oder, où ses
lieutenants faisaient sans résultats décisifs la guerre aux Saxons
idolâtres.
Sous la domination grecque, la province ou duché de Rome
était partagée en sept évêchés ; la ville avait vingt-huit paroisses. Le§
titulaires des diocèses portaient le nom de cardinaux-évêques, les curés celui
de cardinaux-prêtres ; un troisième ordre, les cardinaux-diacres, composé
des diacres des hôpitaux et de quelques dignitaires, complétait le sacre collège.
Les cardinaux étaient les grands de l’Église ; ils prenaient part, avec le
clergé, les habitants notables et le peuple de la ville, à l’élection des
papes. On a vu plus haut que, pour valider celle opération, l'approbation
impériale était nécessaire, et que l'empereur, après avoir reçu le serment
de fidélité du nouveau pontife, autorisait son installation. Charlemagne
maintint cette ancienne coutume. A la mort d’Adrien Ier, en 796, Léon fit élu pape,
rendit compte au roi franc de ce qui avait été fait, et lui envoya, avec
l’étendard de la ville, les clefs de la confession de saint
Pierre, insignes de sa dignité. « Nous avons lu la lettre de Votre
Excellence et le décret de votre élection, répondit Charlemagne ; nous
nous réjouissons de l’humilité de votre obéissance et de la promesse de
fidélité que vous nous faites. »
Léon III avait pour lui la majorité des habitants de Rome
et tout le clergé; mais le parti républicain, auquel s’étaient joints des
parents du dernier pape, ourdissait dans l’ombre un complot qui éclata au
bout de quatre ans. Les conjurés attaquèrent une procession conduite par
Léon lui-même, mirent en fuite la foule désarmée, et portèrent au pontife
des coups qu’ils crurent mortels. Après avoir essayé de lui crever les yeux, de
lui couper la langue, ils l’abandonnèrent privé de sentiment. Mais
comme Léon guérit de ses blessures, on prétendit qu’un miracle
l’avait dérobé à la fureur de ses assassins. Charlemagne, informé de cet
attentat, vole en Italie, convoque un concile, et rétablit le pape, qu’il
venge de ses ennemis. De l’ancien empire d’Occidenl,
il restait dans les esprits des souvenirs et des traditions qui flattaient
la vanité romaine. Léon III releva de terre la couronne de Théodose, et de
concert avec le sénat de Rome la donna au vainqueur des Longobards ;
c’était à la fois plaire au peuple, s’acquitter envers Charlemagne, et
s’assurer une protection puissante contre de nouveaux dangers. Le jour de
Noël de l’an 800, Léon, après avoir célébré à Saint-Pierre l’office
divin en présence du roi, posa un riche diadème sur le front de
ce prince, et le proclama empereur des Romains aux acclamations de la
multitude. Les voûtes de la basilique retentirent à trois reprises des
cris de : ¡Vive Charles Auguste ! Gloire et longue vie au pieux empereur! On ne sait si cette cérémonie avait été concertée entre le souverain pontife et
le roi des Francs ; mais, chose digne de remarque, Charlemagne, qui méprisait
les habits étrangers et ne quittait jamais le vêtement de sa nation, s’était
paré pour la première fois de la longue tunique, de la chlamyde et
de la chaussure romaine, qui étaient le costume du patrice. Il manifesta
d’abord de la surprise, et, après quelques paroles de regrets, se laissa
couronner. A genoux sur les marches de l’autel, il fit serment de
maintenir la foi catholique, de protéger et de défendre de tout son
pouvoir la sainte Église et le peuple romain. De là ce droit exclusif de sacrer
les empereurs que les papes s’attribuèrent dans la suite, droit immense à
l’aide duquel on les verra s’élever au-dessus des rois, et ne reconnaître
au chef de l’empire que le second rang dans la chrétienté.
Charlemagne, ébloui par trente-deux années d’un règne glorieux, crut
recevoir un hommage et n’entrevit pas les traverses qui en pouvaient
résulter pour ses successeurs. S’aperçoit-il plus tard de sa méprise ? Certaines
circonstances qu’il est bon de rappeler ici pourraient le faire supposer.
Avant le couronnement de Rome, la meilleure intelligence règne entre le
roi et le pape; mais bientôt après les choses changent de face. Ce sont
d’abord les missi dominici qui empiètent sur les attributions des
officiers pontificaux. « Nous ne savons, écrit Léon III à l’empereur, si
c’est d’après votre ordre que vos délégués, venus pour rendre Injustice,
ont installé dans nos villes des agents qui enlèvent aux ducs par nous établis
les causes de leur ressort, et lèvent le tribut qu’on nous a payé
annuellement. Il en résulte que les peuples sont épuisés et que les ducs
ne peuvent nous satisfaire. Nous craignons extrêmement de vous être
importun, et nous niellons en bien notre confiance pour qu’il fasse durer
la paix dont l’Église a joui jusqu’alors sous votre règne. » Quelque fondée
que paraisse celte réclamation, rien ne prouve qu’elle ail été accueillie.
Cinq ans plus tard, en 813, Charlemagne, voyant le dépérissement rapide de
sa santé, associe à l’empire son fils Louis, déjà roi d’Aquitaine; mais il
ne le fait point sacrer. Pour donner une apparence de sanction religieuse
à l’avènement de ce fils, on déposa sur l’autel le diadème impérial; puis
le vieil empereur, agenouillé à côté du jeune prince, lui ordonna
de prendre cet ornement et de le placer lui-même sur sa tète. Mais si Charlemagne crut ainsi affranchir ses
successeurs des conséquences de l’intervention active des papes dans
rétablissement du nouvel empire, son erreur fut complète. Dans les siècles
barbares, les hommes sont tout. Pépin et Charlemagne avaient fondé et
soutenu d’une main ferme la monarchie carolingienne ; mais le temps ne
l’avait pas consolidée, et la faiblesse du règne do Louis
le Pieux suffit pour préparer sa chute. Bientôt après la mort de
Charlemagne, le mouvement réactionnaire qui se manifesta contre sa famille
ayant été favorable aux entreprises de l’Église, elle fit l’essai de ses
forces sur le fils de son bienfaiteur. L’histoire atteste que Louis le
Pieux, déposé dans un synode d’évêques francs et dépouillé des ornements
impériaux qu’il reprit un an plus tard, fut condamné par le clergé à une
pénitence publique trente-quatre ans seulement après le sacre de son
glorieux père. Grégoire IV, appelé en France pour rétablir la paix entre
Louis et ses fils rebelles, refusa de valider par sa présence un acte
qu’une partie de la nation désapprouvait ; mais il retourna à Rome sans oser ou
sans vouloir le condamner. Ajoutons ici que quelques évêques du parti de Louis
ayant fait menacer le pape de déposition s’il venait pour nuire à ce
prince, il leur répondit. : « Les ordres du siège apostolique ne doivent
pas vous paraître moins sacrés que ceux de l’empereur; sachez que
l’autorité du pontife passe avant toutes les autres, et que le gouvernement des
âmes remporte sur le pouvoir impérial, qui n’est que temporel. »
Mais si dans le cours du IXe siècle, on voit la puissance
pontificale mettre à profil la faiblesse ou les embarras du chef de l’empire,
pour travailler à la future grandeur du siège romain, elle se montre
soumise quand les circonstances l’exigent, sauf à ressaisir plus tard ce
qu’elle a été contrainte de céder. « Nous prenons l’engagement, écrivait
Léon IV à l’empereur Lothaire Ier, de maintenir inviolablement et de faire
exécuter vos propres décrets et ceux de vos prédécesseurs. » D'un
autre côté, le clergé et le peuple romain, dans le serment qu’ils faisaient
à l'empereur, lui promettaient obéissance, sauf leur fidélité envers le pape.
Enfin, en 859, Lothaire, roi de Lorraine, ayant fait casser son mariage par des
évêques austrasiens, le pape Nicolas Ier, qui ne vit dans cet arrêt qu’une
preuve de la corruption du prince et du clergé, ordonna à Lothaire de reprendre
sa femme, et fit pour la première fois un appel à l’esprit de liberté.
« Examinez attentivement, écrivit-il à l'évêque de Metz,
si les fils de l'empereur’ gouvernent bien leurs peuples et s’ils
règnent selon le droit; car s’il en était autrement, ils seraient des
tyrans plutôt que des rois, et au lieu de nous soumettre à eux, notre
devoir serait de leur résister.» A mesure que le pouvoir impérial
s’affaiblissait, la papauté gagnait du terrain; en 875, deux princes,
Charles le Chauve et Louis le Germanique se disputent le titre d’empereur
; le premier des deux devance l’autre à Rome et gagne le pape Jean VIII,
en déclarant qu’il reçoit la couronne comme un présent du pontificat. Une
diète s’assemble à Pavie et proclame Charles le Chauve roi
d’Italie. Voici les termes du décret . « Puisque par les saints apôtres
Pierre et Paul, et le seigneur Jean, leur vicaire, vous avez été
élevé à l’empire ; de notre côté, nous vous élisons d’une voix
unanime pour notre souverain.»—Ce style ne ressemble plus à celui
qui était en usage sous Charlemagne.
On a dit plus haut qu’après la mort de ce prince, un
mouvement de réaction s’était manifesté contre l’empire militaire des
Carolingiens. Il s’étendit des Pyrénées aux bords du Weser, et du Danube à
la mer de Sicile. Les peuples, étrangers les uns aux autres, que
Charlemagne avait réunissons son sceptre, et à l’aide desquels il avait arrêté
l’invasion des nations barbares, qui durait depuis quatre siècles ; tous ces
peuples tendent à se séparer dès que le pouvoir tombe dans les mains de Louis et
de ses fils. Un premier démembrement a lien en 843 ; d’autres
viennent successivement. Des partages de territoire, des guerres
civiles, des traités entre les petits-fils de Charlemagne, remplissent les
annales de la plus grande partie du IXe siècle. En 888, la déposition de
Charles le Gros est suivie d’une dislocation générale. Les Impériaux, quoique
nombreux, ne peuvent résister au mouvement national qui éclate partout à la
fois. Sept royaumes, France, Navarre, Provence , Bourgogne, Lorraine,
Allemagne et Italie, se forment des débris du grand empire; rien ne reste
de l’unité factice établie par Charlemagne. En France, les Gallo-Francs
de la Neustrie, fatigués de la prépondérance qu’ils ont
laissé prendre aux Austrasiens, depuis l’élection de Pépin le Bref,
placent sur le trône Eude ou Ode, un des leurs, entièrement étranger à la
maison régnante (décembre 888 ou janvier 889). Néanmoins, la lutte entre les
deux partis se prolonge encore jusqu'en 987, époque de l’avènement des
Capétiens. C’est seulement alors que les Francs, se mêlant aux anciens
habitants de la Gaule, deviennent pour toujours Français. En Souabe, les
seigneurs, par une sorte de transaction, élisent roi de Germanie
Arnolphe ou Arnould, bâtard de Carloman, le petit fils de Louis le Pieux
; mais vingt-cinq ans plus tard (913), l’élection de Conrad, duc de
Franconie, exclut à jamais du trône la race de Charlemagne. Bozon avait
été créé duc de Provence par Charles le Chauve ; il se fait élire roi dans
un synode d’évêques (15 octobre 879). Rodolphe s’empare de la Bourgogne;
l’Italie devient un royaume séparé, que se disputent des prétendants,
d’origine germanique, la plupart descendants de Charlemagne, mais
naturalisés italiens depuis plusieurs générations. A la suite de ces
troubles, le désordre plus complet se met dans L’Église comme dans
l’empire. Chaque faction veut avoir son pape et son empereur ; mais
il n’est plus question, au sud des Alpes, d’un parti carolingien. On voit
Guido, duc de Spoleto, et Lambert, son fils, Arnolphe, roi de Germanie et
Béranger, duc de Frioul, se disputer l’empire, puis se faire sacrer dès
qu’ils peuvent entrer dans Rome. Presque en même temps, deux cardinaux,
Sergius et Formose, soutenus par des factions rivales, luttent pour un
siège sanglant. Pendant près d’un siècle, la ville éternelle reste en
proie à la plus violente anarchie. Les marquis de Toscanella, les comtes
de Tusculum, d’autres seigneurs de la campagne, et jusqu’à des
courtisanes, y dominent tour à tour, et tiennent le siège apostolique
dans une longue servitude. Si d’aventure un pontife zélé et charitable est
appelé à gouverner l’Eglise, son bras impuissant ne peut guérir un mal
trop profond. D’indignes successeurs le remplacent, et sont à leur tour
emprisonnés ou mis à mort, quand la faction contraire reprend le dessus.
Le palais de Latran est souillé de débauches, de crimes et d’infamie, dont
nous nous hâterons de détourner les yeux. Le pieux cardinal Baronius
lui-même, dans ses annales ecclésiastiques, déclare que durant cette
longue période d'iniquités, l’église romaine fut réellement sans
pape, mais non sans chef, parce que Jésus-Christ lui-même continua
à la gouverner.
Pour surcroît de malheur, deux peuples nouveaux, les
Sarrasins au midi et les Hongrois au nord, plus barbares que les Huns d’Atila,
et que toutes les anciennes tribus germaniques, désolent l’Italie. Les
Musulmans paraissent en Sicile en 820, commencent en 827 la conquête de
cette île, qu’ils ne devaient finir que vers les dernières années du
siècle, et descendent pour la première fois sur les côtes de Calabre en
838. Vingt ans plus tôt, leurs bandes, peu nombreuses, auraient été
facilement détruites par les Iongobards unis
sous une seule domination ; mais les troubles qui éclatèrent précisément en 839
dans la principauté de Bénévent, favorisèrent les progrès des Arabes. Le
prince Sicard venait d’être assassiné par les Bénéventins, qui lui
avaient donné, pour successeur Radelchise, son trésorier.
Bientôt après, Siconulphe, frère de Sicard, fut
élu à Salerne. Comme aucun des deux n’était assez fort pour l'emporter sur
son compétiteur, ils cherchèrent partout des alliés, et, dans leur délire,
ils appelèrent de Crète et de Sicile des Sarrasins qu’ils opposèrent les
uns aux autres. Cette guerre intestine dura longtemps pour le malheur et
la ruine des peuples. On ne put y mettre fin qu’en faisant plusieurs lots
de l’ancien duché de Bénévent ; il y eut à Salerne et à Capoue, des
princes indépendants, rivaux sans puissance, et toujours prêts à se faire
la guerre. Les Arabes eux-mêmes n’auraient pu conseiller un ordre de
choses plus fatal à l’Italie, et plus favorable à leurs déprédations. Ils
en profitèrent pour dévaster impunément ce pays mal défendu, livrant aux
flammes les villes démantelées par les Longobards, et mettant à la
chaîne les prisonniers qu’ils n’égorgeaient pas. Suivant un
historien napolitain, trente-deux cités maritimes et vingt-cinq de l'intérieur
du pays, dont il rapporte les noms, furent par eux réduites en cendres.
Les Sarrasins remontèrent le Tibre jusqu’à Rome, dont ils brûlèrent un
faubourg (an 846); leurs courses s'étendirent dans le centre de l’Italie. Ils
eurent des camps retranchés en Pouille, en Calabre, sur le Garigliano, non
loin des ruines de l’antique Minturnes. L’Italie
méridionale resta pendant près de deux siècles ouverte aux incursions de
ces barbares.
En l’an 900, les Hongrois passèrent l’Isonzo et se répandirent
dans les plaines fertiles du Milanais. L’origine de ces nouveaux venus
était inconnue ; ils ressemblaient aux Huns; mais ils les surpassaient
tellement en férocité, qu’on crut que l’enfer les avait vomis sur la terre
pour exterminer la race humaine. Des chroniqueurs font naître les Hongrois de
l'union d’une louve et de l’esprit des ténèbres. Ils revinrent à diverses
reprises pendant la première moitié du Xe siècle, sans pénétrer toutefois
dans le sud de la Péninsule, que ravageaient les Arabes. Après s’être
gorgés de butin en Italie, les Hongrois se jetaient sur l’Allemagne
et rentraient enfin en Pannonie où était leur repaire. En 955,
ils firent une dernière incursion, plus menaçante que toutes les autres.
Othon le Grand, roi de Germanie, publia une levée en masse, marcha contre
les Hongrois, les atteignit près d'Augsbourg, dans la vallée de la Lech, el
obtint une victoire si complète (10 août 955) que ces barbares, rejetés chez
eux, ne reparurent plus hors de leurs frontières.
Vers la fin du Ixe siècle, mais bien plus encore dans le
siècle suivant, l’anarchie sociale devint si complète que l’obscurité de
ces temps malheureux ne se peut aisément percer. An nord du Tibre, les
seigneurs italiens élèvent d’une main un empereur, et de l’autre lui suscitent
un concurrent. En entretenant le feu de la guerre civile, ils
affaiblissent le pouvoir souverain, et réduisent au rôle de chefs de faction
les deux Béranger et les autres rois ou empereurs de race
franco-italienne. De leur côté, les papes, effrayés de voir que de toutes
ces luttes pouvait sortir un homme assez habile pour réunir la Péninsule
sous un même sceptre, croient l’affranchir du péril en ouvrant une
seconde fois ce pays aux armées étrangères. En 960, Jean XII
sollicite Othon le Grand, roi de Germanie, de délivrer l’Église et
la république romaine de la tyrannie de Béranger II et d’Adalbert. Le
prince allemand franchit les Alpes, en 962, entre à Pavie, l'ancienne
capitale du royaume des Longobards, et s’y fait sacrer. Appelé à Rome pour
y recevoir la couronne impériale, il prête en personne le serment qui
avait été fait une première fois en Allemagne par ses fidèles; puis
renouvelé par ses ambassadeurs près du Saint-Siège. Ce serment, rapporté
par Baronius, dans ses annales ecclésiastiques était ainsi conçu :
« J’élèverai de tout mon pouvoir la sainte église apostolique,
et toi qui en es le chef. Jamais ta vie ni tes honneurs ne le seront
enlevés par mes conseils ou de mon consentement. Les domaines que je
possède et qui appartiendraient à l’Eglise, le seront rendus. Je ne
tiendrai aucun placite dans Rome et je œ
n’y rendrai, sans l’avoir consulté, aucune décision qui serait dans les
attributions ou dans celles du peuple. Ceux de mes fidèles que je commettrai au
gouvernement de l’Italie devront protection et sûreté à la personne et à
l’Eglise. »
A son tour Othon reçut du pontife et du peuple le serment
de fidélité qui avait été prêté aux carolingiens. Les monnaies furent de
nouveau frappées à l’effigie impériale, avec le nom du chef de l’Église au
revers. Enfin, un diplôme en confirmant les donations faites au
Saint-Siège par Pépin, par Charlemagne et par Othon lui-même, établit avec
autant de soin que de clarté les droits suprêmes de l’empereur sur le
duché de Rome et sur les villes et les territoires concédés. « Que ces concessions, porte le décret,
soient maintenues telles qu’elles font été précédemment sans préjudice de notre
domination supérieure sur les territoires susdits et de leur soumission à nous
et à notre fils ; que le droit de principauté et de juridiction nous
demeure et ne puisse nous être enlevé par aucun argument ou aucune
machination. »
Passant à la situation des papes à l'égard de l’empire,
Othon défend qu’après une élection faite canoniquement aucun pontife soit consacré
avant d’avoir renouvelé entre les mains de l’empereur ou de ses commissaires
les promesses faites autrefois par le pape Léon. Il ordonne qu’en cas de
plaintes portées contre les ducs et les juges pontificaux, ses propres
commissaires en informent le Saint-Siège, qui y pourvoient, sinon qu’ils y
pourvoient eux-mêmes, et s’ils ne le peuvent, qu’ils en donnent avis à
l’empereur.
Au Xe siècle les commissaires impériaux avaient donc à
Rome et dans les provinces pontificales une autorité supérieure à celle
des ducs et des juges chargés par le pape de rendre la justice : nouvelle
preuve qu’en réalité les concessions faites à l’Église par les premiers
empereurs ne comprenaient que le domaine utile et non la pleine
souveraineté.
L’authenticité du décret d’Othon Ier, a été contestée.
Mais soit qu’il émane de cet empereur, tel que nous le possédons, ou qu’il
ait été refait ou interpolé postérieurement, un fait considérable implique la
reconnaissance des droits de l’empire par l’église romaine. C’est qu’en 1245,
au concile de Lyon, le pape Innocent IV présenta le litre original aux Pères du
concile ; qu’une copie en fut faite, puis collationnée et contresignée
par eux, et que, dans un séjour que le même pape fit à Cluny,
il déposa cette copie avec beaucoup d’autres titres dans la tour
des Archives de l'abbaye, pour y être conservés et pour remplacer, en
cas d’événement, les titres originaux. Ces pièces contenues dans un coffre
de fer, sont restées à Cluny, jusqu’en 1789.
Après le couronnement d'Othon, on crut à Rome que la paix
serait terme et stable ; mais une rupture éclata bientôt entre Jean XII et
le nouvel empereur. Plus que jamais la ville fut livrée à un esprit de
désordre et de vertige. Au sud du Tibre, pendant que les Longobards de
Bénévent, de Salerne et de Capoue s’épuisaient en vains efforts dans une guerre
que rien ne pouvait apaiser, les Sarrasins couraient le pays et le
mettaient à rançon. Les Grecs, à la faveur de ces discordes, reprenaient
la Pouille, l’Abruzze, la Calabre, envoyaient des ducs à Naples et en
Campanie. Ils se flattaient de reconquérir l’Italie entière,
qu’on regardait à Constantinople comme une province de
l’empire d’Orient. Opprimés par tant de maîtres, les peuples ne savaient plus
à qu’ils n’appartenaient ni à quelles enseignes ils devaient se rallier.
Cette époque sanglante, ces révolutions dont on vient de
voir un tableau très raccourci, eurent une grande influence sur l’avenir et sur
le moral des nations. Au milieu de la confusion qui régnait en Europe, à
l’aspect des malheurs qui accablaient l'humanité, un profond découragement
gagna les esprits, on crut que les anciennes prophéties allaient
s’accomplir, et que le monde finirait avec le siècle.
Mais les souffrances du peuple avaient eu pour effet de
le fortifier dans sa foi religieuse. Privé d’appui sur la terre, il se tourna
vers le Ciel, et la religion ne lui refusa pas les sublimes consolations
qu’elle sait répandre sur les douleurs humaines. Aussi, quand le premier jour
d’un autre siècle parut, et que les hommes virent un avenir inespéré s’ouvrir
devant eux, au lieu de rougir de leurs terreurs, ils furent pénétrés de
reconnaissance pour le Tout-Puissant qui les avait épargnés. Leur
foi s’affermit ; ils se livrèrent à l’espérance et ce ne fut pas en
vain, car leur sort ne tarda guère à s’améliorer. Vers cette
époque, plus d’un siècle avant l’affranchissement de nos plus
anciennes communes du nord de la France, les principales villes du royaume
des Longobards, si souvent dévastées par les Hongrois et par les
Sarrasins, obtinrent des premiers empereurs allemands l’autorisation de
relever leurs murailles et de s’armer pour les défendre. On vit se
développer dans la haute-Italie le germe du régime municipal, tandis qu’au
sud du Tibre, quelques aventuriers normands réunissaient sous une même
domination des provinces depuis longtemps ennemies, fondaient un puissant
État et mettaient cette contrée à l’abri de nouvelles invasions.
Ce fut aussi vers ce même temps que les épaisses ténèbres
répandues sur le monde commencèrent à se dissiper. Le XIe siècle marque
l’époque de la renaissance des études, le point de départ des
connaissances modernes. L’impulsion partit du sein des cloîtres, et si les
progrès de l’esprit humain paraissent d’abord lents et peu marqués, ce
siècle appelé par les Italiens le mille, n’en fut pas moins le
premier âge d’une civilisation et d’un ordre social qui exercèrent une
influence salutaire sur le développement intérieur de l’homme, et qui ne
manquèrent d’ailleurs ni de force, ni de durée, ni de grandeur.
DEUXIÈME PARTIE
Dans la première partie de cet aperçu historique, on a
assisté à la décadence de la puissance impériale et à sa longue
agonie. Les Barbares, après avoir accompli l’œuvre de destruction
à laquelle ils semblaient prédestinés, ont établi une organisation toute
militaire qui a effacé jusqu’aux derniers vestiges de l’ordre social des anciens.
Cinq siècles se sont écoules depuis la chute de l’empire romain et, cette
longue période de transition, celle ère des Barbares a conduit à
une époque où les gouvernements nés de la conquête tombent de vétusté et
deviennent impossibles, où tout en Europe semble appeler une grande
transformation de la société.
Cette seconde partie sera consacrée à étudier les
premières luttes du sacerdoce et de l’empire allemand, et le premier
âge de la nouvelle nation italienne. Ici, la démarcation injurieuse établie
entre les vainqueurs et les vaincus ne tarde pas à s’effacer ; la condition
misérable des basses classes devient meilleure, l’esclavage disparaît, le
peuple des villes commence à sentir ses forces ; bientôt il en fera
l’essai.
Si on lit attentivement les chroniques du Xe siècle, rien
ne paraîtra à sa place dans les monarchies nées des débris de l’empire
carolingien. Personne n’est content de sa condition ; une révolution
semble inévitable, parce qu’elle est dans tous les esprits.
Les Barbares campés au milieu des terres conquises se
tiennent soigneusement séparés des anciennes races qu’ils ont laissé grandir,
tandis qu’eux-mêmes s’affaiblissaient de jour en jour par l’effet
inévitable de cette séparation. Désormais, ils ne sont plus assez nombreux
pour maintenir une domination appuyée uniquement sur la force : il ne
faudrait qu’une occasion pour armer les indigènes, une lutte heureuse pour
les émanciper.
En France, l'avènement de la troisième race, à la suite d’un
siècle entier de guerres civiles, et l'exclusion du dernier carolingien, qui
représentait le principe de la force militaire ou de la conquête, fixent
la date précise de cette grande émancipation (987). Les Francs des
diverses tribus se réunirent aux Gallo-Romains, et de leur fusion sortit la
nation française.
En Italie, le mouvement arrêté pendant soixante-treize
ans (888-961) par une anarchie complète sous les rois ou
empereurs franco-italiens, ne put se développer avant le règne d'Othon
le Grand. Vainement dans la première moitié du Xe siècle on chercherait
une nation italienne; il n'en existait aucune trace, parce que jusqu’alors
le mélange des peuples de race barbare avec les Romains n’avait pu s’opérer. De
Rome jusqu’aux Alpes, chaque ville appartenait, sauf quelques exceptions,
au comte ou à l'évêque, quelquefois à tous deux. Les artisans, sans armes,
pillés, opprimés par tous les partis, ne jouissaient d’aucune liberté,
et se voyaient de plus exposés aux courses des Hongrois et des Sarrasins
qui achevaient de les réduire à l’étal le plus déplorable.
On sait qu’Othon le Grand avait été appelé en Italie pour
en expulser les rois de race franco-italienne, dont les papes,
les évêques, et une grande partie de la noblesse redoutaient également la
domination. Après avoir renversé le trône fragile de Bérenger II et d’Adalbert,
le roi d’Allemagne reçut des mains de Jean XII la couronne impériale (2
février 962) et posséda, avec la Germanie, le nord et le centre de la
Péninsule, jusqu’aux frontières du royaume de Naples. C’était là ce que,
dans le moyen âge, on appelait l’empire romain. Mais Jean XII
s’était flatté que le nouvel empereur se contenterait d’un vain titre,
et comme ce pontife s'aperçut bientôt qu'au lieu d’un protecteur il
s’était donné un maître, il se rapprocha des fils de Bérenger et se tourna
avec eux contre Othon. Telle fut l’origine de la longue lutte du sacerdoce et
de l’empire qui fait l’objet de ce livre. De grandes violence s’en signalèrent
le début. Rome était partagée en deux camps : Othon y rentra à la tête de son
armée et fit déposer, par un concile, le pape Jean XII, qui avait fui à
son approche. Les plus étranges imputations motivèrent cet
arrêt. Outre le crime de simonie, vice habituel du clergé de ce
temps, on prétendit que le pontife, perdu de débauchés, avait
porté, dans un joyeux repas, des santés à Jupiter et à Vénus. Plein
de mépris pour les choses divines, il avait, disait-on, célébré
les saints offices revêtu d’un costume militaire, sacré un prêtre
dans une écurie, et fait mutiler un cardinal. Le concile élut un
autre pontife qui prit le nom de Léon VIII. Cet antipape,
entièrement soumis aux volontés de l'empereur, rendit le décret suivant,
qui attribuait au pouvoir séculier le choix du chef de l’Eglise
: « Nous, Léon, etc.... avec le clergé et le peuple Romain,
nous a accordons à perpétuité au roi des Allemands, Othon 1er et à
ses successeurs au royaume d’Italie, le droit d’élire un pape quand le siège sera
vacant et de choisir les archevêques et les évêques qui recevront de lui
l'investiture, et seront ensuite consacrés par ceux qui ont ce pouvoir.»
Celle innovation, qui enlevait au peuple de Rome un droit
ancien, fit beaucoup de mécontents. Dès que l’empereur se fut éloigné, Jean
XII, rappelé par le peuple, exerça sur ses ennemis une cruelle vengeance.
Mais, suivant les chroniques du temps, il mourut bientôt après frappé par
un mari qu’il avait outragé. Les Romains lui donnèrent un successeur que l'empereur chassa
dès l’année suivante. Durant le règne d’Othon la ville éternelle, souvent
en révolté et prise plusieurs fois par les Allemands, fut un théâtre de
cruautés et de désordres inouïs.
A partir de celte époque, les destinées de la péninsule
italique se trouvèrent étroitement liées à celles de la Germanie; et dans celle
union politique de deux peuples si différents de mœurs, de langage et
d’intérêts, les Allemands s'attribuèrent, sur les ultramontains, une
supériorité qui exista de fait jusqu'il la dislocation de l’empire. Ils
élisaient les empereurs sans la participation des seigneurs el des évêques
italiens, qui se trouvèrent privés des droits politiques sous un gouvernement
électif. Les couronnements, à Monza où à Milan, pour le royaume d’Italie, et
à Rome pour l’empire, ne furent d’abord considérés que comme de simples
cérémonies où les feudataires prêtaient serment de fidélité et recevaient du
nouveau souverain l’investiture de leurs fiefs ; mais, quand les papes se
crurent assez puissants pour se passer de la confirmation impériale, ils
voulurent exercer un droit de contrôle sur le choix des empereurs, et, à
cet effet, ils donnèrent une plus grande importance au sacre
qui devint le complément indispensable de l'élection. Dès lors il
ne fut plus permis à l’élu des princes allemands de prendre avant la
consécration pontificale, ‘autre litre que celui de Roi des Romains ou de
futur empereur. L’Église prétendit même faire admettre comme une règle de
droit public, que le chef de l’empire auquel le pape refusait la couronne
n’était pas empereur.
Othon le Grand, rappelé au nord des Alpes par des
intérêts germaniques, ne pouvait établir dans la Péninsule un gouvernement
militaire semblable à celui des conquérants longobards el carolingiens.
Son armée était féodale, c’est-à-dire formée de contingents entretenus par
les possesseurs de fiefs impériaux pendant un temps déterminé, passé
lequel ces seigneurs étaient libres de retourner chez eux. Pour les
retenir en Italie, il aurait fallu leur distribuer les terres des
nationaux, ce qui, dans un siècle où le système né à la suite des
invasions, s’écroulait de toutes parts, ne pouvait établir qu’une
domination odieuse et sans cesse menacée. Si, d’un autre côté, le chef de
l’empire se fiait aux feudataires italiens, habitués à une
insubordination complète el au mépris du pouvoir souverain, ne devait-il
pas craindre de perdre son nouveau royaume dès qu’il aurait repassé les
monts ? Othon sut par d’habiles moyens échapper à ce péril. Certaines
villes de la frontière commandaient les principaux passages des Alpes ; elles
furent données à titre de fief à des nobles allemands, chargés de tenir ouverte
aux années impériales l’entrée de la Lombardie. Rome était un foyer de sédition
: l’empereur conserva nominalement le sénat, mais il le fit présider par
un préfet, officier militaire et civil tout à la fois qui recevait
l’investiture de la main du prince et avait dans ses attributions la
guerre, la police, les affaires criminelles. Othon s’appliqua aussi à
gagner l’affection du clergé et à améliorer le sort du peuple, afin de
s’en faire un double appui. On n’a pas oublié que Pépin et Charlemagne
avaient trouvé les villes d’Italie démantelées pour la plupart, ce qui, après
une seule bataille perdue par les armées longobardes avait livré le pays aux Francs. Mais quand, sous les derniers Carolingiens
et sous les empereurs de race franco-italienne, les Sarrasins et les Hongrois
se répandirent dans la Péninsule, il fallut, pour arrêter les
Barbares, bâtir à la hâte de nouvelles forteresses. Quelques chartes
autorisèrent des évêques à entourer leurs villes de murailles,
d’où s’ensuivait tout naturellement le droit d’armer les
hommes libres pour les défendre. C’est ainsi qu’en 883, sous
Charles le Gros, Milan fut de nouveau fortifié, qu’en 885 et en
891, les évêques de Bergame et de Reggio obtinrent de Bérenger
Ier une autorisation semblable. Othon le Grand, tout en tenant celte
voie, accorda aux habitants des principales villes libres certains
privilèges non moins importants, et entre aitres l'exemption de la
juridiction des comtes, ce qui les plaçait sous celle de l’évêque, qui
était exercée par le prévôt du prélat, et par des consuls ou des échevins
pris parmi les hommes libres et élus par eux. C’était un commencement
d’organisation municipale qui fit de rapides progrès à la faveur des guerres
et surtout des doubles élections, si fréquentes à Rome et dans les
diocèses. Deux évêques étaient-ils promus au même siège, par des factions
rivales, on n’en reconnaissait aucun; leurs prévôts étaient mis hors de
charge, et l’administration restait dans les mains des élus du peuple. Ces
concessions, que les successeurs d’Othon le Grand multiplièrent, furent
pour résultat d’affaiblir la noblesse, et furent l’origine de la plupart
des communes du nord de l’Italie. La bourgeoisie lombarde apprit à se protéger
elle-même, et avec le temps les communes devinrent de
véritables républiques; mais comme elles devaient leurs premières
franchises aux princes de la maison de Saxe, elles se montrèrent pour eux
dévouées et fidèles.
Dans l'Italie méridionale, les Grecs accordaient
volontairement, ou se laissaient arracher par quelques grandes villes, des
franchises très-étendues. Naples, Amalfi, Gaëte, qui s’enrichissaient par le
commerce maritime, obtinrent une véritable indépendance sons le plus
despotique des gouvernements.
Ainsi, la nation-italienne dut, comme les autres nations
modernes, son origine à la fusion des Barbares avec la race latine. Mais celte
assimilation qui, au nord des Alpes, forma avec le temps un lien de
nationalité entre les peuples qu'elle réunissait, n’eut pas un aussi
complet résultat dans la Péninsule. Les descendants des Longobards et des
Francs, ceux des Germains qui suivirent les premiers empereurs et
s’établirent dans la haute Italie, adaptèrent les mœurs et le langage de cette
patrie nouvelle : ils devinrent Italiens. Mais tout en accordant des
franchises municipales à quelques villes, le souverain, loin de chercher
à organiser une nation italienne puissante et unie, la voulait
bien plutôt faible et obéissante. Comme d’ailleurs le siège de
l’empire resta en Allemagne, que les provinces méridionales de
l’Italie ne furent point unies à celles du nord, et enfin que les
papes s’efforcèrent d’établir une séparation absolue entre le
domaine pontifical et l’empire, il résultat de toutes ces causes que, dès
le temps de la dynastie saxonne l’Italie lendit naturellement à se grouper
en petites fractions, à former, comme de nos jours, des États distincts et
indépendants. La Lombardie, soumise à l’autorité féodale des empereurs,
entendit la première retentir le cri de liberté. Mais remarquons ici
qu’entre l’Apennin et les Alpes personne ne porta ses vues au-delà de
l’émancipation de sa ville, d’abord sous la suzeraineté impériale au même
titre que les princes allemands, puis affranchie de toute
autorité étrangère. Aucun Italien, dans le cours du moyen âge, ne
parut songer à obtenir une constitution nationale, à réunir les provinces
de la Péninsule sous un gouvernement unitaire et indépendant. Les papes
cherchaient à se rendre maîtres de Rome. Le midi de l’Italie, non
incorporé à l’empire qui en convoitait la possession, était un champ de
bataille on les trois grandes races qui se disputèrent le monde, les Grecs,
les peuples teutoniques et les Arabes, devaient souvent se rencontrer. Dans
les principautés longobardes, le gouvernement
militaire des conquérants, réduit à une extrême faiblesse, quoique
toujours debout, prolongeait l’anarchie sociale. Les Grecs
remportèrent de grands avantages sur les princes de Bénévent, de Salerne
el de Capoue, sans parvenir toutefois à subjuguer entièrement leurs
États, derniers débris de la conquête longobarde. Le mouvement national,
comprimé jusque vers la fin du Xe siècle, ne put s’y réaliser que quand
les aventuriers normands, devenus maîtres des provinces qui forment
aujourd’hui le royaume des deux-Siciles,
renoncèrent à opprimer un pays trop vaste pour leur petit nombre, et
qu’ils n’eussent point conservé s’ils s’y fussent établis en vainqueurs.
Ces guerriers, guidés par d’habiles chefs, ouvrirent leurs rangs aux
nationaux, et formèrent par cette sage fusion un peuple nouveau qui aurait
pu prospérer et grandir, si la Providence eût accordé à la puissance
normande une durée moins courte.
Les Normands tiraient leur origine du Danemark et des
montagnes de la Scandinavie, où leurs ancêtres, presque tous nomades, vivaient
de la chasse, des troupeaux qu’ils élevaient, et surtout de la piraterie. Chez
eux, il n’y avait de gloire ou de fortune que dans le métier d’écumeur de
mer. Leurs chefs ou rois, appelés hers-konung,
conducteurs d’hommes, devaient être de vaillants pirates ; et si ces chefs négligeaient
de les conduire chaque année à de nouvelles expéditions, bientôt la guerre
civile ensanglantait la patrie. Dès le IIIe siècle du christianisme,
les Normands s’étaient montrés sur les côtes de la Grande-Bretagne et
de la Gaule, dont ils épouvantèrent les peuples par leur courage et leurs
excès. Sous la dynastie mérovingienne, pendant que les Barbares
continuaient par la voie de terre leur mouvement du nord vers le sud, les
courses maritimes des Normands devinrent moins fréquentes; elles
recommencèrent vers la fin du VIIIe siècle, précisément lorsque
Charlemagne portait la guerre en Saxe, afin d’opposer une forte barrière à
de nouvelles invasions. Les pirates Scandinaves s’avancèrent alors jusqu’aux
embouchures de la Meuse, de la Seine et de la Loire. Comme ils étaient peu
nombreux, ils débarquaient en silence pendant la nuit, et attaquaient à
l’improviste les bourgs voisins de la côte. Mais à l’approche des soldats
francs, ils regagnaient en toute hâte leurs barques amarrées au rivage,
emmenant avec eux les esclaves et le butin qu’ils pouvaient enlever.
Quarante-cinq ans plus tard (843), tes Normands mettaient
sur pied de grandes armées aussi vaillantes que celles des Francs; ils
ravageaient l’intérieur de la Gaule et assiégeaient Paris.
En 888, ils se procurèrent enfin un établissement
permanent, à a faveur de la guerre civile qui éclata, après la déposition
de Charles le Gros, entre les seigneurs gallo-francs des deux partis national
et impérial. Les premiers venaient de proclamer roi Eudes, comte de Paris;
les impérialistes défendaient les droits héréditaires de Charles le
Simple, arrière-petit-fils de Louis le Pieux. Après la mort d’Eudes, en
897, Charles, soutenu par les puissances teutoniques, fut momentanément
reconnu dans toute la Gaule; mais cette restauration n’avait point
d’avenir, parce que les provinces situées entre la Seine et les Pyrénées
ne voulaient plus obéir à la race toute germanique des
carolingiens. Charles le Simple ne mérita point ce surnom, lorsqu’il
contracta une étroite alliance avec Rolf ou Rollon, le chef des Normands,
et qu’il lui donna l’investiture de la Neustrie, depuis l’embouchure de la
rivière d’Eple, dans la Seine, jusqu’à la mer (912). Ce traité fui un acte de
haute politique qui rendit de nouvelles forces au parti impérial, et
contribua à prolonger dans la Gaule, durant soixante-quinze ans, le règne
des descendants de Charlemagne. Rollon, premier duc de Normandie, ayant obtenu
en mariage une fille de Charles le Simple, sous la condition de
se faire baptiser, jura, ses mains dans celles du roi
carolingien, d’être désormais son fidèle vassal pour les fiefs dont il
prenait possession. Des officiers normands eurent en partage les meilleures
terres du duché dont on dépouilla les anciens possesseurs. Ce fut d’abord
une colonie armée, plutôt qu’un paisible établissement. Néanmoins, l’ordre se
rétablit presque aussitôt sous le gouvernement énergique de Rollon. En peu
d’années, les descendants des pirates ne se distinguèrent plus des Francs,
dont ils avaient adopté le langage, les mœurs, la religion. Un
siècle entier de combats n’avait point fatigué l’ardeur belliqueuse
des Normands, et la possession d’une des meilleures provinces de
la Gaule ne put satisfaire leur ambition. Comme il se trouvaient
à l’étroit dans les limites de la Neustrie, beaucoup d’entre
eux portaient dans des contrées lointaines leur turbulente
activité. Vêtus en pèlerins, ils visitaient par troupes nombreuses les
saints lieux, et préparaient l’esprit des peuples à ces grandes
entreprises des croisades qui devaient ébranler l’Europe pendant près de
deux siècles, et entraîner sept générations à la délivrance de Jérusalem.
L’histoire de la première apparition des Normands en Italie mérite d’être
rapportée ici.
Vers l’an 1016, quarante pèlerins de cette nation
abordent à Salerne, au retour d’un pieux voyage en Palestine.
Guaymar, prince, des Longobards, exerce envers eux une hospitalité
généreuse, et veut qu’ils trouvent auprès de lui le bien-être dont
ils sont privés depuis longtemps. Mais à peine commencent-ils à jouir
de ce repos si désiré, qu’une horde de Sarrasins débarque, dresse ses
tentes le long du rivage, à peu de distance des vieillies murailles de
Salerne, et menace de saccager la ville si elle ne lui paye rançon. Les
discordes intestines de l’Italie méridionale et le morcellement des
principautés longobardes attiraient fréquemment sur
ce malheureux pays ces sortes d’avanies. De l’argent ou le pillage, tel était
le mot d’ordre des Sarrasins, et faute de pouvoir ou d’oser se défendre,
on payait. Comme personne dans Salerne ne songeait à combattre, Guaymar
s’apprêtait à donner aux Arabes la somme qu’ils exigeaient de lui.
Pendant ce temps, ces pillards faisaient débauche, sans même prendre
la précaution de s’entourer de sentinelles. Témoins muets
d’un événement étrange à leurs veux, les Normands s’indignent de l’insolence
des pirates, de la résignation honteuse du peuple, et ils proposent aux
guerriers longobards de marcher avec eux contre ces mécréants. Les plus
braves y consentent, et cette poignée de gens de cœur sort en silence de
la ville et surprend le camp arabe dans le plus étrange désordre. Les
Sarrasins, étonnés d’une attaque si imprévue, tombent sous les coups des
chrétiens avant de pouvoir se rallier. Une terreur panique les saisit ;
ils fuient, poursuivis l’épée dans les reins par ces hommes inconnus
dont la valeur tient du prodige. Ils se jettent à la nage pour
regagner leurs navires, mais la plupart périssent dans les flots.
Salerne est délivrée, et les pèlerins y rentrent aux acclamations
des habitants.
Le prince des Longobards, après un tel service, comble de
présents ses vaillants défenseurs. Non-seulement il les presse de se fixer
pour toujours à Salerne, où leur mérite sera dignement récompensé, mais il
veut appeler d’autres Normands avec lesquels il se croira invincible. Les pèlerins
répondent qu’ils ont combattu, non pour prendre mérite de deniers, mes
par l’amour de Dieu, et pour ce qu'ils ne pouvaient soutenir tant de
superbe des Sarrasins. Impatients de revoir leur patrie, après
l’accomplissement de leur vœu, ils parlent sur des vaisseaux de
Salerne, chargés de fruits inconnus au nord des Alpes, et d’étoffes
précieuses destinées au duc de Normandie. Les récits merveilleux de cette
expédition, la vue de tant de richesses si promptement gagnées, les instances des
officiers longobards, font une sensation profonde dans les manoirs de la
Neustrie. Chaque Normand, se croyant certain d’une rapide fortune, parle
de se rendre à la cour du prince de Salerne. Les chevaliers qui
entreprennent ce long voyage, sont accueillis avec faveur et trouvent
bientôt à se signaler dans les combats.
Voici quelle était alors la situation politique de
l’Italie méridionale. En Campanie, la principauté longobarde de Capoue se
trouvait resserrée entre les domaines de l’abbé de Mont-Cassin et les
duchés de Naples, de Gaëte et d’Amalfi, auxquels
on donnait aussi le nom de Républiques, peut-être à cause de
l’indépendance presque absolue dont ces petits États jouissaient. La
principauté de Bénévent et celle de Salerne ne dépassaient pas les limites
actuelles des deux provinces de Principato citra et ultra. Les Grecs possédaient le reste de ce qui forme
aujourd’hui le royaume de Naples. Bari était leur capitale; le Catapan,
qui était le lieutenant de l’empereur, résidait dans cette ville, et gouvernait
la province impériale avec une autorité absolue. Du Tibre au Phare, les
courses fréquentes et les déprédations des Arabes, maîtres de la Sicile,
avaient réduit le peuple à un état misérable. Les exactions de quelques
catapans achevèrent d’irriter les esprits : des insurrections éclatèrent
en Pouille. Un habitant de Bari, Longobard d’origine, appelé Mélo,
était l’âme de tous les complots, et prêt à braver les plus
grands périls pour délivrer sa patrie du joug des Grecs; il ne
cessait d’appeler ses concitoyens aux armes et à la liberté. En 1011,
à la suite d’une émeute populaire, le catapan fut chassé de Bari avec
sa garnison; mais dès l’année suivante, il revint à la tête de forces
considérables et les insurgés achetèrent leur pardon en livrant la famille de
Mélo. Ce dernier s’était échappé. Pendant plusieurs années, il parcourut
l’Italie, sollicitant partout des secours que nul prince ne se montrait
d’humeur à lui accorder. Dans un voyage au mont Gargano, où était le sanctuaire de
l’archange saint Michel, l’un des plus célèbres de la Péninsule, il rencontra
en 1017 cent chevaliers normands qui y étaient venus en pèlerinage. Il
leur fit le récit des malheurs qui accablaient la Pouille, et exagérant,
suivant la coutume de tous les proscrits, les ressources de sa faction ,
il leur promit, s’ils voulaient embrasser sa cause, un riche butin et une
victoire certaine sur des ennemis sans courage. Les Normands acceptèrent
avec joie les offres de Mélo. Secourus par leurs compatriotes, déjà nombreux
dans l'Italie méridionale, ils pénétrèrent jusque dans le cœur de la
Pouille. Mais la fuite honteuse des Italiens fit perdre une bataille
décisive dans les plaines de Cannes, au lieu illustré par la victoire
d’Annibal (1019). Les aventuriers, de trois mille qu’ils étaient dans ce
combat, revinrent à peine cinq cents, et celte perte irréparable les mit
hors d’état de rien entreprendre pour leur propre compte. Ils durent
rentrer au service des princes longobards ou de l’abbé de Mont-Cassin,
combattre à prix d’argent pour tous les partis, et attendre, souvent en
vain, la récompense de leurs travaux. Onze années s’écoulèrent
jusqu’à ce qu’un de leurs chefs appelé Raynolfe, à la solde de
Sergius, duc de Naples, qui était en guerre avec le prince de Capoue,
en eut obtenu la cession d'un territoire contesté, sur les limites
des deux États. Les Normands y bâtirent la ville d’Aversa (1030)
et l’environnèrent de bonnes murailles; elle devint leur place
de sûreté et le rendez-vous des soldats de fortune de la
Neustrie. Raynolfe, élu comte par ses compagnons, fit hommage et
prêta serment de fidélité au prince de Salerne, qui lui donna
l’investiture suivant la coutume italienne, en plaçant dans sa main droite
un étendard.
Il y avait alors à quelques lieues de Coutances, en basse
Normandie, un chevalier de noble race appelé Tancrède, fort renommé par
d’anciens exploits guerriers. Après avoir combattu à la tête de douze hommes d’armes
dans les guerres du duc Robert le Magnifique, père de Guillaume le
Conquérant, il passait en paix sa vieillesse, entouré d’une nombreuse famille,
dans son château de Hauteville. Tancrède, marié deux fois, avait
cinq fils du premier lit, sept du second, et plusieurs filles en
bas âge. Trop pauvre pour laisser à chacun de ses enfants un patrimoine
digne de leur état, le vieux chevalier vit avec joie trois de ses fils,
Guillaume, surnommé Bras-de-Fer, Drogon et Humphroi,
quitter le manoir paternel, pour aller au-delà des Alpes chercher fortune.
Suivis de quelques compagnons d’armes aussi pauvres qu’eux, ils partirent
la besace sur l’épaule, le bourdon à la main. Guaymar le Jeune, prince de
Salerne, les prit à sa solde; mais plus tard, l’espoir du butin fit passer
ces aventuriers sous les étendards de l’empereur d’Orient. Voici à quelle
occasion :
Georges Maniacès, catapan des Grecs, en Italie, préparait
une expédition contre les Arabes, établis en Sicile depuis près de deux
siècles. Comme il avait entendu vauter la valeur des
Normands, et que l’empire de Constantinople était alors en paix avec les
Longobards, il fit prier le prince de Salerne de lui envoyer quelques escadrons
de ces braves étrangers. Guaymar, à qui l’ambition des Normands commençait
à porter ombrage, pressa leurs chefs d’accepter les offres avantageuses du
catapan. Les fils de Tancrède entrèrent dans les rangs des
Impériaux. Arrivés en Pouille, non-seulement ils virent de près la
mauvaise organisation des troupes, mais ils furent frappés de
l’imprévoyance avec laquelle le général grec dégarnissait cette
province remplie de mécontents. Pendant toute la guerre, le poste le
plus périlleux fut réservé aux aventuriers. Les Grecs leur
durent plusieurs avantages et les traitèrent avec de grands égards
tant qu’ils eurent besoin de leurs services. Mais après la prise
de Messine et celle de Syracuse, où Guillaume, Bras-de-Fer, tua de sa
main l’émir des Arabes, lorsque l’armée impériale eut conquis une grande partie
de l’île, les chevaliers réclamèrent vainement leur part du butin. Un
Longobard, nommé Ardoin, leur interprète, fut, par ordre du catapan,
dépouillé de ses habits, rasé, puis battu de verges autour des tentes. La
vengeance suivit de près l’injure. Dès la nuit suivante, les Normands
traversèrent le Phare sur des barques de pécheurs, et abordèrent en
Italie. On était au cœur de l’hiver; la neige couronnait les montagnes et
les torrents gonflés par les pluies inondaient les vallées. Mais comme le
moindre retard pouvait tout compromettre, les chevaliers résolurent, malgré la
rigueur de la saison, d’attaquer de suite la Pouille, où ils se flattaient
de trouver de nombreux auxiliaires. A cet effet, Ardoin, qu’ils venaient de
prendre pour général, appela près de lui à Aversa, les soldats d’aventure
de Salerne, ceux de Mont-Cassin, et tous les Longobards disposés
à partager ses périls et sa fortune. Raynolfe lui donna trois
cents hommes d’armes, et quand les troupes furent réunies, elles élurent
douze comtes ou capitaines pour les commander sons l’autorité supérieure du
Longobard Ardoin. Ce dernier, rompu aux intrigues des Grecs, entretenait
des intelligences dans plusieurs villes, où il se faisait annoncer comme
le libérateur des Italiens. Sa première expédition fut dirigée contre
Melfi, l’une des meilleures places de la Pouille. Les Normands, entrés de nuit
dans le faubourg, trouvèrent les habitants en armes sur le rempart
et disposés à se bien défendre. Ardoin accourut, et s’adressant à eux
:
« Cette est la liberté laquelle vous avez cherchée,
s’écria-t-il. Nous non sont ennemis, mes grand amis, et j’ai fait ce que
je vous avait promis, et vous, faites ce que vous m’avez promis, Dieu a
miséricorde de la servitude et vergogne que vous souffrez tous les jours,
et pour ça a mandé ces chevaliers a vous délivrer. »
Gagnés par ce discours, les habitants reçurent à bras
ouverts ces étrangers qu’ils prenaient pour des libérateurs. Venosa,
Ascoli, Lavello, imitèrent Melfi, et ce
fut ainsi qu’en deux campagnes, les Grecs perdirent la
meilleure partie de la province impériale.
Mais les Normands, peu nombreux, eussent inévitablement
succombé dans cette guerre sans l’appui des Italiens. On vient de voir que
pour remuer le peuple, ils lui parlèrent de liberté, et offrirent de
l’aider à secouer le joug de leurs oppresseurs. Ce moyen ne pouvait manquer
de réussir dans le XIe siècle, puisque l’abus qu’on en a fait depuis n’a
point encore détrompé la crédulité populaire. Ajoutons que les choses se
passèrent alors comme elles se passent de nos jours; les prétendus libérateurs,
devenus les maîtres, ne tardèrent pas à jeter le masque et
opprimèrent le peuple dont ils n’avaient plus besoin. Non-seulement
leurs promesses furent mises en oubli, mais, ne reconnaissant
d’autre loi que leur caprice, ils traitèrent la Pouille en pays conquis
et tirent regretter le despotisme des Grecs. Il y eut entre eux
un partage des terres. Chaque comte devint le seigneur d’une
ville, les officiers inférieurs obtinrent en fief de châteaux ou des
maisons. Raynolfe prit possession du mont Gargano et de Sypoute. D’une
commune voix on résolut de confier le commandement supérieur à un guerrier
de race normande, et Guillaume, Bras-de-Fer, fut élu comte des Normands de la
Pouille (comes normannorum)
(1043). Remarquons ici que les seules prérogatives attachées à cette haute
dignité, étaient de commander les troupes à la guerre et de présider les
assemblées générales de la nation.
Comme la coutume féodale n’admettait pas de possession
sans seigneur, les nouveaux conquérants, forcés de se soumettre à
un suzerain, pour légitimer leurs droits, tirent serment de
fidélité au prince de Salerne, de qui chaque comte reçut l’investiture. Il
était d’ailleurs avantageux pour ces seigneurs mal affermis de s’appuyer sur
le plus puissant des États longobards, lorsqu'ils avaient contre eux les
troupes grecques et les peuples mécontents. Ce fut par un motif semblable, que
trois ans plus tard (1047), Drogon, élu comte des Normands de la Pouille,
après la mort de son frère Guillaume, et Raynolfe, comte d’Aversa, tirent
l’hommage et payèrent une grosse somme à l'empereur allemand Henri II, qui
leur accorda l'investiture de toutes leurs terres. Cette faveur impériale ne
fut pas considérée comme une concession nouvelle, mais elle donna plus de force
à celle déjà faite par Guaymar, dont elle était la confirmation. A compter
de ce jour, Drogon prit le titre d’homme de l’empereur et de duc italien: mais
pour ceux de sa nation, il resta leur comte, c’est-à-dire leur général.
Les seigneurs ne perdirent pas le droit d’élire son successeur :
l’occasion d’en faire usage ne tarda guère à se présenter.
On vient de voir que chaque comte, à peine fortifié dans sa
ville, s’était affranchi de tous devoirs envers les peuples. Une réaction
était inévitable ; elle se manifesta en Pouille par des conspirations.
Drogon fut assassiné dans une église (1051); plusieurs comtes tombèrent sous
des poignards italiens. Mais, comme les mécontents manquaient de chefs et
de drapeau, que les Normands se tinrent sur leurs gardes, ces derniers
parvinrent à arrêter le mouvement insurrectionnel avant qu’il put
s’organiser dans toute la province.
Vers cette époque, de nouveaux aventuriers vinrent
chercher fortune en Italie. Robert Guiscard ou Viscart,
l’ainé des enfants du second lit de Tancrède de Hauteville, arriva à Melfi
en 1047 avec quelques compagnons d’armes. Ce renfort ayant mis le comte
de la Pouille en état de tenter de nouvelles conquêtes, il fil des
invasions en Calabre et jusque sur les terres du prince de Bénévent. Alors
les peuples voisins et le pape lui-même prirent l’alarme : les habitants de
la Pouille, de plus en plus opprimés, invoquèrent à la fois la protection
de l'empereur Henri III et celle du siège apostolique. Léon IX, que
l’Église a mis au nombre des saints, occupait depuis près de deux ans le
trône pontifical, et, dès son arrivée à Rome, il avait résolu la perte des
Normands dont l’ambition l'inquiétait. Pour réaliser ce dessein, il excitait
les peuples de l’Italie à se liguer, et il demandait aux empereurs
d’Orient et d'Allemagne des troupes qu’il voulait conduire lui-même
contre l’ennemi commun. Ce pape, proche parent de Henri III, était un
esprit très éclairé pour le temps où il vivait, et joignait à une grande
piété, des mœurs austères qui durent frapper de surprise les Romains,
habitués depuis deux siècles à d’étranges scandales. Léon fit publier la guerre
par ses légats, comme depuis on prêcha la croisade contre les infidèles. «
Non-seulement, disait le pontife, les cruels Normands massacrent sans
pitié ceux qui leur résistent, et n’épargnent ni les enfants ni les femmes,
mais ils pillent et brûlent les sanctuaires, sans tenir compte des menaces
spirituelles ni des excommunications.» Non content d’appeler aux armes les
peuples d’Italie, l'infatigable pontife se rendit en Allemagne, où il obtint,
après de longues sollicitations, un secours de sept cents cavaliers
suèves et lorrains, qu’il conduisit à Rome. Le peuple de la ville,
les nobles de la campagne, ceux de la Terre de Labour et de la Marche
d’Ancône, se rangèrent en grand nombre sous la bannière pontificale. L’armée,
forte, de plus de douze mille hommes, sous le commandement de Léon IX
lui-même, quitta les bords du Tibre et franchit l’Apennin.
De leur côté, les chefs normands, après avoir laissé de
faibles garnisons dans les places, avaient réuni le reste des troupes
aux environs de Civitella, bourgade mal fortifiée en Capitanate.
Leur corps de bataille n’était pas de plus de trois mille lances
avec quelque infanterie. Effrayés de leur petit nombre, ils demandèrent la
paix en offrant de payer tribut au Saint-Siège et de lui faire l’hommage
pour leurs possessions. Mais loin de souscrire à aucun accord, le
chancelier de l’Église leur commanda de déposer les armes et de quitter
l’Italie s’ils ne voulaient tous être passés au fil de l’épée.
Les Normands aimèrent mieux combattre, et leur victoire
fut complète (18 juin 1053). Dès le premier choc, les troupes italiennes
prirent la fuite; les Allemands combattirent au contraire avec une rare
valeur. Le pape s’était enfermé à Civitella; mais les habitants, qui
craignaient de s’attirer de fâcheuses affaires s’ils donnaient asile à un
tel hôte, le mirent dehors. Le malheureux Léon, abandonné des siens, ne sachant
où chercher un refuge, fut aperçu par des soldats qui le firent
prisonnier.
Alors une scène remarquable se passa près des tentes
normandes. Léon X, à la merci de ses ennemis qu’il avait traités avec rigueur,
devait craindre de cruelles représailles. Il s’avançait vers eux, tremblant,
mais résigné à son sort, lorsque les guerriers qui l’avaient reconnu se
rassemblèrent à l’entrée du camp. Ils se jetèrent à ses genoux, pleurant,
se couvrant de poussière, et demandant à grands cris un pardon qu’il eût été
dangereux de refuser. Léon s’empressa de bénir l’armée normande, sur le
lieu même où elle venait de consommer sa ruine. On le conduisit à
Bénévent, où, pendant près de neuf mois, le comte de la Pouille le fit garder
à vue, tout en lui prodiguant des honneurs et de grandes marques de
respect. Le chagrin avait altéré la santé du pontife, qui, se voyant près
de succomber, consentit à se détacher de ses alliés italiens. Il confirma
aux Normands, moyennant un simple hommage, la possession de leurs
conquêtes en Pouille et en Calabre; et les autorisa, au nom de l’Église,
à envahir les terres des Grecs; ce traité signé, on lui permit
de retourner à Rome, et il y mourut bientôt après.
Robert Guiscard, avec un petit nombre d’aventuriers sans
possessions, fut envoyé en Calabre pour chercher un établissement. De San
Marco, où il s’était retranché, il tenait en échec les places du Val de Crati.
Ses succès ne purent être rapides, parce que son frère, le comte de la
Pouille qui le jalousait, l’avait abandonné dans un pays où il ne se
procurait des vivres qu’en le dévastant. Souvent Guiscard se trouvait
réduit à la plus grande détresse, sans pain, sans argent, sans fourrages.
Venait-on lui dire qu’il ne restait plus de provisions pour le repas de
ses chevaliers, il allait avec eux piller quelque bourg, surprendre
un château, ou mettre à rançon de riches possesseurs assez
crédules pour se lier aux belles paroles du héros normand; puis
après ces exploits, moins dignes d’un vaillant homme de guerre
que d’un cher de bandits, Guiscard rentrait dans sa forteresse
chargée de butin. Il fallait que les Grecs fussent tombés dans le
plus complot avilissement, pour laisser subsister sous leurs yeux ce
repaire, défendu par une garnison peu nombreuse et dénuée de toutes choses.
Non-seulement les troupes impériales n’attaquèrent point San Marco, mais se
tenant elles-mêmes renfermées dans les places fortes, elles abandonnèrent
les campagnes aux déprédations des Normands.
Guiscard fut un guerrier d’une rare valeur et d’une
adresse incomparable. Il s’était couvert de gloire à la bataille de Civitella, où
il commandait la réserve. Toujours le premier à s’engager dans le péril, il ne
s’en éloignait que le dernier ; ses soldats, dont il partageait toutes les
fatigues, le suivaient avec enthousiasme. L’inconstante fortune, après
l’avoir tenu longtemps dans une situation misérable, se plut à l’élever au
rang suprême. Humphroi mourut (1057), et Robert
Guiscard fut proclamé comte de la Pouille, malgré les efforts d’une
opposition qu’il sut déjouer. Celle élection sauva les Normands d’une
ruine infaillible ; car pendant qu’ils se divisaient en deux partis,
dont l’un voulait établir le gouvernement féodal, et l’autre
conserver leur république aristocratique avec un chef sans pouvoir,
une ligue des peuples italiens, grecs et longobards se formait
dans le midi de la Péninsule. Le prince de Salerno lui-même, le
plus ancien protecteur des aventuriers, celui dont ils avaient
reçu des investitures pour leurs possessions, n’aspirait qu’à se
délivrer du voisinage dangereux de ces étrangers. L’empire d’Allemagne menaçait,
celui d’Orient armait, enfin, le pape Nicolas II venait d’excommunier les
Normands. Robert Guiscard, dont le génie semblait grandir avec la fortune,
entreprit de faire face à tous ces ennemis, d’anéantir l’opposition des
seigneurs, de placer son autorité sur une base plus large, et d’agrandir
le duché de la Pouille aux dépens des États voisins. On verra bientôt
comment il conduisit celle difficile entreprise.
Les longues querelles du sacerdoce et de l’empire sur la question
des investitures ecclésiastiques commencèrent à troubler l’Italie vers le
milieu du XIe siècle, durant la minorité de Henri IV. On sait que depuis
la fin du IXe siècle jusqu’au pontificat de Léon IX, le trône apostolique,
déchiré par des schismes et livré aux factions, n’avait été qu’une riche, proie
que d’indignes successeurs des apôtres se disputaient. L'Eglise elle-même,
asservie par la puissance séculière et déshonorée par ses propres ministres,
appelait une réforme, aussi prompte qu’énergique. La simonie la plus éhontée
présidait aux élections ; les dignités ecclésiastiques, mises à l'enchère ou
distribuées sans discernement, tombaient en partage à des hommes dont la vie
parlait scandale. Une religion moins pure eût probablement succombé dans
cette rude épreuve; celle du Christ n’en fut pas ébranlée, parce que
la divine parole doit éclairer le monde, en dépit de nos passions
et des désordres qu’elles entrainent. Après celle longue
anarchie, lorsque le siècle était tout à la fois grossier, barbare et
dépravé, un homme supérieur parut sur la scène politique : c’était
Hildebrand, fils d’un charpentier de Soano en Toscane, moine à Cluny,
cardinal, puis enfin pape sous le nom de Grégoire VII.
Hildebrand était prieur de son abbaye, lorsque Léon
IX le vit à Cluny en 1049. Ce pape, nouvellement nommé par
l’empereur Henri III, traversait la France revêtu de ses habits
pontificaux, et allait en Italie pour y prendre possession du gouvernement
de l’Eglise. Hildebrand osa lui proposer de rejeter cette
pompe inutile, de se présenter à Rome seul, le bourdon à la main ;
puis, après s’être fait élire canoniquement, de s’installer lui-même sur
le trône de saint Pierre, sans se soumettre à recevoir d’un laïque le
pouvoir pontifical. C’était la première manifestation du projet conçu par
Hildebrand de rendre le pape indépendant de l’empereur, et de réformer
l’Église pour l'élever au-dessus de l’Étal. Ce conseil, s’il ne fut pas
tout à fait suivi, frappa vivement l’esprit de Léon IX et fit la fortune du
prieur de Cluny. Appelé à la cour romaine et promu à la dignité de
cardinal (1049), Hildebrand dirigea pendant vingt-trois ans, sous quatre
papes, les affaires du Saint-Siège, et prépara la grande révolution
qu'il voulut accomplir lui-même après son élévation au pontifical en
1073. « Il se proposait, dit un savant historien, de soumettre le
monde civil à l’Église, et l’Église à la papauté, dans une vue de réforme
et de progrès, non dans un but stationnaire ou rétrograde, comme nous
sommes habitués à l’entendre répéter. »
On sait que l’élection des papes se faisait à Rome par le
clergé et par le peuple, en présence un commissaire impérial. Le chef de
l’empire, à qui on en rendait compte, donnait ou refusait son approbation ;
quelquefois il désignait lui-même un autre pontife, ce qui entraînait des
schismes dans l’Eglise. Par une conséquence naturelle de ce droit, il
confirmait dans les diocèses l’élection des prélats, et leur donnait
ensuite, comme seigneur féodal, l’investiture par la crosse et l’anneau
des terres de la couronne affectées à la dotation de leurs églises. De
son côté, le pape ordonnait la consécration de ces dignitaires, cérémonie
qui, dans l’empire, n’avait lieu qu’après l’investiture. La prérogative
impériale reposait donc sur un usage ancien et sur des actes que le temps
avait sanctionnés, ce qui rendait d’une exécution difficile le projet de la
détruire. Hildebrand avait très-bien compris que, pour soutenir la lutte qu’il
voulait engager, un puissant appui lui devenait nécessaire. Robert
Guiscard, le comte des Normands, homme d’entreprise, habile et
dévoré d’ambition, devait être pour le Saint-Siège un dangereux
voisin, ou un puissant auxiliaire. Hildebrand, qui l’avait pénétré, décida
le pape à faire avec ce chef une étroite alliance, afin d’opposer au besoin
l’épée des Normands à celle des impériaux.
Guiscard désirait fort de s’assurer la protection du
Saint-Siège, afin de poursuivre d’un pas plus ferme ses projets
ambitieux. Son plan était de s’emparer des principautés longobardes et de la Sicile, de rendre héréditaire
dans sa famille la dignité suprême jusqu’alors élective, et enfin d’obliger les
seigneurs à lui prêter serment de fidélité comme à leur souverain direct.
Mais une forte opposition aristocratique fomentait des troubles
sans cesse renaissants. Ne pouvait-elle, sous prétexte de
l’excommunication de Guiscard, se donner au Saint-Siège, et devenir formidable
avec un tel appui? Le nouveau duc se garda donc bien de repousser les avances
d’Hildebrand. Dans un concile à Melfi, on régla, après de longues discussions,
les articles de la paix. Ce traité remarquable devint la base fondamentale
du code politique sicilien, et régla, du consentement des maîtres de
l’Italie méridionale, leurs devoirs envers le Saint-Siège.
Nicolas II donnait aux Normands une absolution pleine et
entière des sentences ecclésiastiques prononcées contre eux, tant par
lui-même que par ses prédécesseurs. Non-seulement il accordait le titre de
duc de Pouille et de Calabre à Robert Guiscard, avec l'investiture pontificale
pour toutes les terres au pouvoir des Normands dans ces provinces, mais il
l’autorisait à s’emparer des possessions des Grecs et des Sarrasins en
Italie et en Sicile. Richard, comte d’Aversa, proclamé prince, obtint l'investiture
de la principauté de Capoue, dont le souverain légitime, de race
longobarde, qui avait soutenu le parti du Saint-Siège, venait d’être
dépossédé par les Normands. Pour prix de ces concessions qui ne coûtaient rien
au pape, le duc Guiscard et le nouveau prince de Capoue se reconnurent
eux, leurs héritiers ou successeurs, hommes lèges de la sainte église
romaine; ils s’obligèrent à lui fournir des troupes contre ses ennemis, et
à payer un cens annuel de 12 deniers, monnaie de Pavie, pour chaque
attelage de charrue.
Le traité, de Melfi, cette œuvre d’Hildebrand, était un
premier pas vers la suzeraineté universelle sur le monde chrétien
qu’il voulait établir au profit du siège apostolique. Cet acte,
attentatoire aux prétentions du chef de l'empire sur le midi de la Péninsule,
donna le signal d’hostilités contre le pouvoir temporel. Aux yeux des
peuples, l’empereur représentait le principe militaire ou le droit né de la
conquête, tandis que l’Église, toute nationale, était l’expression de l’élément
démocratique. C’est par celte raison que, dans la longue querelle pour les
investitures entre le sacerdoce et l’empire, comme dans la guerre
de l’indépendance des villes lombardes qui en fut en quelque sorte la
continuation, on voit le peuple se ranger de préférence du côté des papes. Leur
cause était la sienne, il ne s’en séparait pas. Les nobles devaient, au
contraire, soutenir l’empereur, et ils prirent en effet, pour la plupart
du moins, parti contre le siège apostolique.
La première entreprise sérieuse de l’Église romaine
contre le pouvoir séculier eut lien sous Nicolas II, en avril 1059, au
concile de Latran, où cent treize évêques se trouvaient réunis. On
y décida qu’à la mort d’un pape, les cardinaux-évêques, après
avoir traité entre eux de l'élection, appelleraient les
cardinaux-clercs, et que tous ensemble feraient un choix auquel le clergé
et le peuple romain donneraient leur approbation. Le nouveau pontife, pris
autant que possible dans l’Eglise de Rome, sera immédiatement intronisé, porte
le décret, sauf l'honneur dû à Henri, actuellement roi, et qui, s’il plaît
à Dieu, sera empereur, ainsi que nous le lui avons accordé. Si, par suite
de troubles, un faux pontife était promu, contrairement à ces
dispositions, qu’il soit déposé et frappé d’anathème comme antéchrist. Ce
statut, qui enlevait au chef de l’empire le droit ancien d'approbation,
souleva de graves conflits. Deux ans plus tard ( juillet 1061 ), Nicolas II
étant mort, Hildebrand, sans demander le consentement de l’empereur, fit
proclamer pape, sous le nom d’Alexandre II, Anselme, évêque de Lucques. De
son côté, le parti allemand, après avoir déclaré illégaux les canons du
concile de Latran, élut à Bâle Cadalaous, évêque
de Parme. Celle double promotion divisa l’Église, mais le pape
d'Hildebrand prévalut à la fin. Son compétiteur, assiégé par le peuple de
Rome dans le tombeau d’Adrien, prit un déguisement et parvint à sortir de
la forteresse. Sa mort, qui survint bientôt après (1064), mit fin au
schisme.
Le 21 avril 1073, Hildebrand fut enfin élu pape dans
l'église de Saint-Pierre ad vincula, et prit le nom de Grégoire VII.
II avait alors soixante ans. L'élection faite, il eut un moment
d’hésitation. Les difficultés de sa position nouvelle se présentèrent
à son esprit, et ce pontife, qui se montrera si ferme, ne put envisager
l’avenir sans une anxiété pénible. Il se demandait avec inquiétude par quels
moyens il réformerait le siècle, lorsque le pouvoir séculier était
contraire à ses vues, et que le clergé, sans le concoure duquel celte
entreprise ne pouvait réussir, avait besoin lui-même d’une complète
réforme. Les évêques de Lombardie, écrivait Grégoire, « travaillent bien
plus à troubler l’Église qu’à la défendre. Ne cherchant qu’à satisfaire leur
avarice et leur ambition, ils s’opposent comme des ennemis à tout ce qui
regarde la religion et la justice de Dieu. » Il finit néanmoins par
accepter le pontificat, et comme le moment de rompre avec le chef de
l’empire n’était pas encore venu, des légats furent envoyés en Allemagne,
tant pour informer ce prince de ce qui avait été fait, que pour lui
demander de ne point s’opposer au sacre de Grégoire. Henri IV, alors âgé
de vingt-trois ans, voulut d’abord refuser, parce qu’on avait agi sans son
autorisation. Les évêques allemands, qui redoutaient la sévérité bien
connue du nouveau pape, présagèrent à Henri de mauvais jours s’il laissait
entre les mains d’un tel homme le gouvernement de l’église. Des commissaires
impériaux se rendirent à Rome pour annuler l’élection s’ils la trouvaient
irrégulière. Mais Grégoire prit Dieu à témoin qu’on lui avait imposé le
fardeau de la papauté malgré lui et sans qu’il eût recherché cet honneur.
Il promit au surplus de ne point se laisser ordonner avant d’en avoir
reçu l’autorisation. Henri l’accorda, et Grégoire fut sacré le 2 février
de l’année suivante, 1074.
C’est à partir de ce jour qu’une lutte violente s’établit
entre la puissance monde du Saint-Siège et l’autorité temporelle.
Mais pendant que ce pontife se préparait à contester les
anciennes prérogatives des empereurs, une puissance, jusqu’alors
inconnue dans la société nouvelle, celle du peuple commençait à se
montrer. Faible à son origine, environnée d’ennemis redoutables, elle ne
pouvait inspirer de crainte aux papes ni aux rois. Hildebrand lui-même, bien
qu’il fût sorti des rangs du peuple, ne prévit pas ce que deviendrait un
jour cette puissance populaire, foyer brûlant de désordres et dé révolutions. Ses successeurs, livrés à de chimériques
projets, se liguèrent d’abord avec le peuple contre les rois; et ce ne fit que
longtemps après que rois et papes, voyant les trônes et la tiare également
menacés par les idées démocratiques qu’on appelait la Réforme,
voulurent s’unir contre l’ennemi commun. Il était trop tard, les digues
étaient ouvertes, et les deux grands pouvoirs sociaux, affaiblis par
les coups qu’ils s’étaient portés, ne purent que ralentir pour un
temps le mouvement progressif de la révolution, qui de nos jours
s’est remise en marche.
Grégoire savait que la corruption à laquelle le clergé
s’abandonnait, devait lui ôter toute force morale. Déjà, sous Nicolas II, il
avait fait promulguer de sévères règlements pour la réforme des mœurs. Il
les renouvela au concile de Rome en 1078. Homme d’une haute capacité, comme
il avait reconnu qu'une instruction solide donne plus d’autorité à
l’enseignement religieux, et que le pouvoir finit par revenir sous une
forme quelconque aux plus intelligents et aux plus habiles, il voulut
placer les ecclésiastiques à la tête de l’instruction. Dès le temps des
apôtres, l’Église avait défendu aux prêtes de contracter mariages après
leur ordination. Toutefois, comme elle ne permettait pas le divorce
et qu’elle admettait à la prêtrise des hommes mariés, elle les avait autorisés
à conserver leurs femmes, ce qui se tolérait encore au XIe siècle dans un
grand nombre de diocèses. Mais les prêtres mariés, dominés par des
affections de famille, ne se montraient pas assez dévoués aux intérêts de
l’Église, et Grégoire, pour les y attacher exclusivement, fit décider par
le premier concile de Rome, en 1074, que le mariage était incompatible
avec la prêtrise. « Qu’aucun prêtre ne se marie, porte le décret, et que
celui qui a une femme s’en sépare, sous peine de déposition. Que personne
ne soit élevé au sacerdoce sans s’être soumis à garder a une continence
perpétuelle. »
Cette déclaration mit le clergé en rumeur. Les prêtres
qu’elle atteignait s’autorisèrent, dans leur résistance, des paroles de
l’apôtre : Que celui qui ne peut vivre dans la continence, sc marie, car
il vaut mieux se marier que d’être brûlé (Ép. aux Corinthiens). On ne
pouvait exiger, disaient-ils, que les ministres des autels vécussent comme
des anges, et plutôt que de quitter leurs femmes, ils préféraient renoncer an
sacerdoce. On sait qu’à cette époque la simonie était ta plaie de
l’Église. Grégoire la combattit avec non moins d’énergie. A sa
sollicitation, le cinquième concile de Rome rendit une décision ainsi conçue :
« Qu’aucun ecclésiastique ne puisse conserver une dignité obtenue à prix
d’argent ; que nul ne se permette d’acheter ou de vendre les droits d’une
église.» Des lettres, remplies de menaces, furent écrites par le pape au
roi des Français, Philippe Ier, et à ceux des prélats de son royaume qui
avaient trafiqués de ces biens. Il les menaça de l'excommunication et
parla même de jeter l’interdit sur la France, en ajoutant que, si le roi
refusait de sc soumettre, avec l’aide de Dieu, il mettrait tout en œuvre pour
délivrer le royaume de son oppression. L’Église tomba dans une confusion
inexprimable : les uns soutenant l’autorité pontificale, beaucoup la
contestant, et bravant à la fois censure et déposition. Grégoire, inébranlable
dans ses desseins, ferma l’oreille aux plaintes, méprisa les menaces et
finit, à force de persévérance, par soumettre les plus récalcitrants. Mais
avant de le suivre dans l’arène où il va bientôt rencontrer l'empereur,
interrogeons ses propres écrits, afin de bien connaître le fond de sa
pensée.
« Comme mère des fidèles, nous dira Grégoire, l’église
romaine est supérieure a toute la chrétienté. Dans ce
triste siècle elle supporte le poids des affaires temporelles aussi bien que
des spirituelles; elle commande aux autres églises et aux membres qui en
dépendent : empereurs, rois, princes, archevêques, évêques, prélats, et
généralement tous les chrétiens. Investie d’une autorité suprême, elle les
institue, les juge et les dépose. L’épée du prince, par cela même a
qu’elle est chose humaine, doit être subordonnée au successeur de Pierre, car
le siège de l'apôtre relève de Dieu seul. Lui « résiste-t-on ? Il doit, à
l’exemple du Sauveur, lutter avec persévérance, souffrir, mourir s’il le faut,
mais ne jamais déserter l’œuvre. Deux flambeaux, le soleil ci la lune éclairent
le monde; deux pouvoirs, le pape et les rois le gouvernent; mais de
même que la lune reçoit sa lumière de l’autre astre plus brillant, de même
les rois règnent par le chef de l’Église qui vient de Dieu. A lui
d’enseigner, d’exhorter, de punir, de décider. La force des empereurs et
des rois, les entreprises des mortels ne sont que paille et fumée, si on les
compare à la toute-puissance divine et à l’autorité du siège apostolique. Dieu
a dit à son vicaire : tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ;
ce que lu lieras sur la terre sera aussi lié dans le ciel. (Mallh. xvi).
Existe-t-il une exception pour les rois, et ne font-ils pas partie du
troupeau confie à Pierre ? Si donc on contestait au souverain pontife, qui
succède à l’apôtre, a le droit de commander comme régulateur à ceux qui
portent a la couronne, si celui qui ouvre et ferme le ciel était soumis à
un pouvoir mondain, ce serait une folie non moins misérable, que si
le fils prétendait commander au père, l’apprenti au maître. Ainsi, par sa
puissance, le siège romain étant bien au-dessus des trônes, les rois sont
subordonnés au souverain pontife, les royaumes appartiennent à Pierre, et lui
doivent tribut. Ce qui devient une fois la propriété de l’Église lui reste
toujours ; et lors même qu’elle en perd la jouissance, elle ne peut perdre son
droit, sans une légitime cession. Quiconque est rebelle au Seigneur ne peut
exiger l’obéissance de personne. Tel est le but; pour l’atteindre, il est
indispensable que l’Église ne dépende que d’elle-même. Elle est dans le péché,
parce qu’elle n’est pas libre; il faut la délivrer et, quels que soient
les obstacles, comme celle cause est celle de Dieu, l’Église les
surmontera. »
Dès la première année de son pontifical, Grégoire essaya de
faire valoir des droits qu’il attribuait au siège apostolique
sur plusieurs États de l’Europe. Selon lui, l’Espagne et la
Hongrie appartenaient à l’Église ; le premier de ces royaumes, dès
avant la conquête Musulmane; le second en vertu d’une cession
faite au prince des apôtres par le roi saint Étienne. Un an plus tard, il
tourna ses pensées vers la France, se bornant toutefois à demander le
tribut annuel d’au moins un denier pour chaque maison. Des titres, déposés
aux archives pontificales, faisaient foi, disait-il, que Charlemagne avait
payé à l’Église de Rome 1200 livres d’argent à litre de redevance, et lui
avait de plus donné la Saxe. Ces tentatives étaient autant de jalons pour
l’avenir ; mais elles ne furent pas suivies avec cette persévérance
qui caractérisait Grégoire. Peut-être craignait-il, s’il attaquait à
la fois plusieurs souverains, de faire naître de grands obstacles
à son projet d’émanciper l’Église, et de ne pouvoir assurer
au Saint-Siège la suzeraineté sur les États catholiques. Ce qui
est certain, c’est qu’on le voit bientôt après faire de la lutte avec
le chef de l’empire sa principale affaire et y employer ses
plus puissants moyens d’agression.
Henri IV, roi des Romains dès le berceau, avait alors
vingt-cinq ans. Doué par la nature de qualités éminentes, il était vaillant à
la guerre, charitable et bon pour le peuple ; mais la mauvaise éducation
qu’on lui avait donnée, l’avait rendu opiniâtre, égoïste, infidèle à sa parole.
Livré de bonne heure à des tuteurs ambitieux qui lui passaient toutes ses
fautes, et à des flatteurs de cour qui corrompirent son cœur et son
esprit, ce prince, plongé dans le désordre, vivait pour le plaisir, et
s’abandonnait entièrement à ses passions. Uni depuis neuf ans à une
princesse qu’il n’aimait point, il s’entourait de concubines, et attentait à
l’honneur des femmes, dont il faisait périr secrètement les maris. Sans
règle ni mesure dans ses dépenses, son revenu ne pouvait lui suffire, et pour
y suppléer, il dilapidait les biens de l’État et ceux de l’Église. Les
investitures, les dignités et les bénéfices ecclésiastiques, étaient
donnés au plus offrant. Comme un sérieux mécontentement s’était manifesté
en Allemagne, ou dès l’an 1073 il avait été question d’élire un autre
empereur, Grégoire se flattait de trouver dans les ennemis de Henri, d’utiles
auxiliaires.
Vers la fin de février 1075, ce pontife tint à Rome un
synode de cinquante évêques, par lequel il fit défendre aux clercs sous peine
d’excommunication, de recevoir d’une main étrangère à l’Église
l’investiture des dignités ecclésiastiques. Le même châtiment devait être
infligé à tout séculier, comte, marquis, duc et même empereur, qui aurait
la présomption de conférer des investitures. C’était une grande nouveauté,
si ce n’était une grande usurpation, car sous le régime féodal, chaque
fief vacant, faisant de droit retour au suzerain, qui le conférait à un
nouveau titulaire, il semblait juste que l'empereur approuvât l'élection d’un
feudataire ecclésiastique, avant de le mettre en possession des terres
impériales, qui formaient la dotation de son siège et qui d’ailleurs
n’étaient exemples ni des charges civiles, ni des devoirs de vassalité.
Ajoutons toutefois que la simonie, qui se pratiquait ouvertement,
compromettait à un tel point la dignité de l’Église, que cette situation
était pleine de périls. Il eut été difficile de décider en effet, qui du
chef de l’État ou du haut clergé se montrait le plus âpre, le prince à trafiquer
des bénéfices, les prélats à les acheter. En Allemagne, où
certains évêques possédaient de si vastes domaines qu’ils
contrebalançaient la puissance des grands de l’empire, ce décret
devait frapper vivement les esprits et tourner le souverain contre
Rome. Grégoire s’y attendait. Mais, outre que Henri IV avait alors
sur les bras la révolte des Saxons, guerre terrible, qui épuisait
ses forces, l’habile pontife se flattait que les ecclésiastiques,
tout occupés de la question du célibat, se montreraient faciles sur
les prérogatives de la couronne dans l’espoir d’obtenir du Saint-Siège
quelque concession. Henri veut résister et continue à donner des
investitures. Le pape le fait sommer de comparaître à Rome devant un
synode, afin de se disculper, s’il le peut, des actions coupables dont on
l’accuse ; en cas de refus il le menace d’excommunication. Pour toute
réponse l'empereur, que des succès momentanés en Saxe ont enflé d’orgueil,
oppose un synode d’évêques allemands à celui de Rome et fait
prononcer la déposition du pontife. Comme cet acte a besoin d’être
justifié aux yeux du monde chrétien, on accuse Grégoire, entre autres
crimes, d’un complot contre la vie de Henri, de se livrer à la magie et
d’avoir jeté dans le feu l’hostie sainte. Dès lors, la violence prend
partout la place du droit : l’empereur enjoint au pontife de descendre du
trône de saint Pierre; la lettre qu’il lui écrit porte cette suscription :
à Hildebrand, faux moine et non pape. A son tour, Grégoire frappe le
monarque d’anathème (février 1076), le déclare déchu des royaumes
d’Allemagne et d’Italie, délie ses sujets de leur serment, et défend de le
servir comme roi. Henri, dans un conciliabule à Pavie, fait excommunier le
pape par des évêques italiens, et convoque à Worms pour le jour de la
Pentecôte 1076, une diète de l’empire par laquelle il se flatte de faire
ratifier la déposition de Grégoire. Déjà ce prince se croyait certain du
succès, quand l’insurrection qui se rallume en Saxe, rend sa situation
difficile. Le pape, que beaucoup de voix accusaient d’outre-passer ses
pouvoirs, écrit en ces termes au clergé allemand : « Rappelez à ceux qui
nous taxent d’arbitraire, ces paroles de saint Ambroise, dans son a
pastoral : l’épiscopat est autant au-dessus de la royauté, que l'or a est
au-dessus du plomb. Si le siège romain a reçu de Dieu le droit de décider dans
les choses spirituelles, pourquoi ne jugerait-il pas les choses temporelles?
Zacharie n’a-t-il pas déposé le roi des Francs, et ne lit-on pas dans le
registre de saint Grégoire que non-seulement il excommuniait les
souverains qui méprisaient les décrets de l’Église, mais qu’il privait
ces princes désobéissants de leur dignité. » A cet appel, une opposition
formidable s’élève dans le sein même de la diète, et seconde les projets
du pape, en donnant pour prétexte qu’on ne doit point obéir à un
excommunié. Bientôt après, Grégoire, se voyant maître du terrain, rappelle
aux grands que par cela même que Henri est sous le poids de
l’excommunication, il se trouve de plein droit privé de la puissance
souveraine. Grégoire veut qu’on l’avertisse si l’ex-roi se soumet, et il priera
Dieu de l’éclairer sur ce que la justice commande de faire. Mais, si ce prince
persiste dans la désobéissance, qu’on en élise un autre, prêt à se dévouer au
salut de l’Église, et ce choix sera confirmé par le pouvoir apostolique.
Henri est de plus en plus abandonné. Dans une diète réunie à Tribur, en présence des légats pontificaux, et où ses
ennemis forment la majorité (16 octobre 1076), on décide que si au bout d’un
an, à compter du jour de son excommunication, il n’est pas absous par le
pape, un autre chef sera donné à l’empire. Accablé par ce revers de fortune,
Henri, qui voit avec effroi approcher le terme fatal, traverse les Alpes,
malgré les rigueurs d’un rude hiver. La neige encombrait les chemins, les
chemins étaient couverts d’une glace épaisse, à chaque pas de nouveaux
obstacles retardaient sa marche. Arrivé enfin au terme de ce dangereux
voyage, il se présente avec peu de suite à la porte du château de
Canossa, qui s’ouvre devant lui seul, et il est introduit dans la
seconde enceinte de cette forteresse, habitée par Grégoire. Là, un indigne
traitement lui était réservé. On lui fait quitter ses riches habits pour
un cilice de laine, puis, on le laisse trois jours entiers, les pieds nus,
sans abri, presque sans nourriture, invoquant vainement la croix du
Sauveur et la pitié de son vicaire. Personne dans Canossa ne pouvait retenir
ses larmes. Seul Grégoire se montrait impassible et fermait l’oreille aux
murmures des siens, qui le taxaient de cruauté et de tyrannie. Cédant
enfin à leurs prières, le fier pontife consent à admettre en sa
présence le royal pénitent. Henri, demi-mort de froid, abattu par la
douleur, se soumet à tout, pourvu qu’on le délie de
l'excommunication. Grégoire le reçoit à la sainte table, mais sous la condition
expresse qu’il répondra personnellement aux accusations formées contre lui par
les grands de l’Allemagne, et que le pape, juges dans celle cause,
décidera si le monarque peut conserver la couronne ou s’il doit y
renoncer. En attendant, Henri s’abstiendra de gouverner l’empire, et ne
portera aucune marque de sa dignité. Ceux qui lui oui fait serment en
demeureront déliés devant Dieu et devant les hommes.
Les chroniques de ce temps rapportent qu’après une absolution
mise à si haut prix, Grégoire prit une hostie, la rompit et en avala une moitié
: « On m’a accusé, s’écria-t-il, de simonie et d’autres crimes
énormes ; j’en appelle au jugement de Dieu! Si je suis coupable, qu’il me
frappe ici de mort. » Présentant ensuite à l’empereur l’autre moitié : «
Reçois-la, sans crainte, lui dil-il, si tu te
crois innocent des fautes pour lesquelles tu as été séparé de l’Église. »
Henri s’excusa en alléguant qu’il s’était soumis à la décision des princes
de l’empire.
Grégoire avait dépassé le but, et cette faute pensa le
perdre. Les évêques el les comtes lombards, ennemis du pontife réformateur,
excitèrent Henri à ne pas laisser impunie l’insulte faite à la dignité
impériale. Ce prince avait quitté Canossa la haine et la vengeance dans le
cœur; dès qu’il se vit à la tête d’une armée, il recommença la lutte.
De son côté, Grégoire envoya de nouveaux légats en
Allemagne. Bientôt après, une diète où les partisans de l’Église formaient la
majorité, s’assembla à Forcheim. On y prononça la
déchéance de Henri. Rodolphe, duc de Souabe et beau-frère de l’empereur,
fut proclamé chef de l’empire, après avoir promis d’exécuter fidèlement les
décrets du Saint-Siège (15 mars 1077). Les envoyés pontificaux
approuvèrent cette élection mais Grégoire les désavoua, et écrivit qu’on
aurait dû attendre son arrivée en Germanie pour procéder à une affaire
d’une si grande importance. Ce ne fut que trois ans plus tard, dans le
septième synode de Rome, qu’il reconnut Rodolphe pour roi des Romains, et
que Henri IV fut pour toujours destitué de la dignité souveraine. Ajoutons
ici, qu’à cette diète de Forcheim, on décréta
que la couronne ne pourrait devenir héréditaire dans une famille, et que
le fils de l’empereur régnant ne l’obtiendrait que par le libre choix des
princes et s’il s’en montrait digne.
A cette époque (1076), la comtesse Mathilde, fille de
Boniface, marquis de Toscane, et cousine de l’empereur au troisième degré,
possédait dévastes domaines dans la Péninsule. Plusieurs villes d’Étrurie
lui étaient soumises ; son autorité s’étendait suites territoires de Parme, de
Plaisance, de Modène, de Reggio, de Mantoue, de Vérone ; sur une partie de
la Romagne, et enfin sur ce qu’on a appelé depuis le patrimoine de saint Pierre,
de Viterbe à Orvieto. Mathilde, toute dévouée à l’église
romaine, dont elle soutint chaudement les intérêts contre l’empereur,
fit en 1077 un premier testament par lequel elle léguait ses
biens propres au Saint-Siège. L’acte s’étant égaré, elle le
recommença dans les mêmes termes vingt-cinq ans plus lard,
sous Pascal II. Cette donation devint dans la suite l’objet de longues
controverses entre les papes, qui soutenaient qu’elle comprenait,
outre les terres allodiales, les fiefs relevant de l’empire, et les
empereurs qui opposaient à celle prétention leur droit inaliénable
de suzeraineté. Ce qui est certain, c’est que dans le titre, pas
un mot ne prouve l’intention de transmettre les fiefs à l’église romaine.
Bien plus, en 1111, six ans après la date de ce dernier testament, le fils
de Henri IV s’étant rendu à Rome pour son sacre, la comtesse Mathilde lui
fit foi et hommage pour ces mêmes domaines; nouvelle preuve qu’elle n’en
contestait pas la suzeraineté à la couronne. Après sa mort (1115), les
empereurs tirent gouverner par leurs officiers les terres féodales
qui avaient appartenu à Mathilde, et ils ne s’en dessaisirent
que quand l’autorité impériale eût perdu sa puissance dans la Péninsule.
Mais reprenons la marche des événements. Après s’être
assuré du concours de la plupart des évêques et des seigneurs de la haute
Italie, Henri retourna en Allemagne, bien décidé à vider ses différends
l’épée à la main. Les provinces du Rhin et une partie du haut pays lui
étaient restées fidèles ; sa présence ranima le zèle de ses partisans,
qui, dans une diétine à Ulm, condamnèrent à mort l’anti-empereur, et
prononcèrent la confiscation de ses biens. Les choses prirent alors une autre
face, la défection éclaircit les rangs de Rodolphe. Vainement les légats
excommunièrent Henri IV pour la seconde fois, et lui tirent défense de
gouverner l’empire. Non moins vainement le pape, lui-même fulmina en plein
synode à Rome (1080) l’anathème contre ce prince, et déclara, au nom des
apôtres, que l’autorité royale était accordée à Rodolphe, en récompense de
son humilité chrétienne, de sa soumission, de sa droiture. A cette
scission dans l’empire, Henri oppose un schisme dans l’Église.
Trente évêques réunis en conciliabule à Brixen, prononcent la déposition
de Grégoire, et élèvent à la papauté, sous le nom de Clément III, Guibert,
archevêque de Ravenne, qui depuis longtemps était interdit et excommunié (25
juin 1080). Le cri de guerre retentit dans toute l’Allemagne, et bientôt
les armées des deux compétiteurs se rencontrent à Mersebourg sur l’Elster. Une bataille décisive s’engage; Rodolphe y trouve la mort;
Henri remporte une victoire complète (15 octobre 1080).
Le parti pontifical était vaincu sinon détruit au nord
des Alpes ; restait encore à l’attaquer sur les bords du Tibre au foyer
même de sa puissance. A cet effet, Henri IV, suivi de son
antipape, passa en Italie au printemps de l’année 1081, et mit le
siège devant Rome. Chassé de ses positions par l’air pestilentiel
des campagnes romaines, il les reprit d’année en année jusqu'à
trois fois, et parvint enfin à se rendre maître de la cité Léonine.
Alors les assiégés, fatigués d’une lutte qui les ruinait, et poussés
à la sédition par des agitateurs, lui ouvrirent leurs portes. Grégoire se
réfugia, avec une poignée de monde, dans le tombeau d’Adrien. L’antipape
Guibert prit possession du palais de Latran, et donna à Henri la couronne
de Charlemagne, dans la basilique des saints Apôtres, le jour de Pâques
1084. Déjà depuis quelque temps Grégoire avait appelé à sou secours Robert
Guiscard, duc de la Pouille. L’armée impériale était peu nombreuse, et
l’empereur lui-même se trouvait en Toscane, quand le héros normand accourut à
l’appel du souverain pontife. Il força une porte, et après avoir réduit en
cendres les quartiers qui s’étendent de Saint-Jean-de-Latran au Colisée,
et mis à la chaîne nombre d’habitants signalés connue traîtres à l'Église,
il conduisit le pape à Salerne, loin d’une population inconstante à
laquelle personne n’osait se lier. Grégoire y mourut l’année
suivante, après un pontifical de douze ans, un mois et treize jours,
léguant à ses successeurs les projets qu’il avait conçus pour élever
le Saint-Siège au-dessus de tous les pouvoirs humains. Comme on lui
demandait à son lit de mort, s’il ne voulait pas user d’indulgence envers ses
ennemis : « Je donne, répliqua-t-il, l’absolution à ceux qui croient que j’en
ai le pouvoir, à l’exception néanmoins du faux pontife Guibert, du prétendu roi
Henri et de a leurs fauteurs. » Ses dernières paroles furent celles-ci : «
J’ai aimé la justice et haï l’iniquité, c’est pourquoi je meurs en exil. »
Certains historiens, dans leur appréciation du caractère
et des projets de Grégoire VII, n’ont vu dans ce pontife qu’un
prêtre ambitieux, emporté plutôt qu’énergique, et décidé à se servir
de tous les moyens pour atteindre son but : la domination universelle.
Mais, s’ils eussent examiné plus à fond l’état de la société chrétienne au Xe
siècle, la situation faite à l’Italie par l’Allemagne, l’état de servitude où
tombait l’Eglise, peut-être eussent-ils prononcé différemment. En effet, le monde
à celle époque se montre à la fois barbare et corrompu : l’Italie, animée
d’un vif sentiment de liberté, était moins une province qu’une colonie de
l’empire germanique; enfin l’Église, dominée par des rois ignorants et
cupides, pour la plupart, tombait dans une complète décadence. Beaucoup
d’évêques, avides de biens terrestres, étaient de véritables barons
tonsurés, qui courtisaient le pouvoir et négligeaient l’autel. Hildebrand,
Italien, homme de savoir et souverain pontife, voyait le mal et brûlait d’y
apporter remède. Certes, c’était une noble pensée que celle de se tourner
contre les envahisseurs de sou pays, de vouloir tirer l’Église de
l’état d’abaissement où la force militaire la retenait, et d’élever
enfin l’intelligence au-dessus de la barbarie. Mais, les moyens
ne furent pas toujours bons, parce que Grégoire était homme, que la
passion l’emporta au-delà des bornes, et qu’arrivé à la vieillesse, il voulut
brusquer une entreprise qui, pour réussir, eût demandé beaucoup plus de
temps.
La mort de Grégoire VII, loin de porter les esprits à la
conciliation, ne fit que les irriter. Henri IV n’avait garde d’abandonner son antipape, sous la main duquel l’Église restait subordonnée à
la puissance laïque. De leur côté les cardinaux, promus presque tous par le
pape défunt, et imbus de ses principes, se hâtèrent de lui choisir un
successeur bien décidé à suivre ses traces. Victor III, puis Urbain II,
quoique exilés l’un et l’autre de Rome, ne reculèrent devant aucun moyen
pour assurer le triomphe de l’Église, souillant au besoin la sédition,
suscitant au chef de l’empire des ennemis jusque dans sa propre
famille. Henri IV, que les affaires de l'Allemagne rappelaient au
nord des Alpes, laissa en Italie Conrad, l’ainé de ses fils, qu’il
avait fait élire roi des Romains. En excitant les passions de ce
jeune prince, le parti pontifical parvint à le tourner contre son
père, et pour l’engager plus avant dans cette voie coupable, les Milanais
lui donnèrent à Monza la couronne des rois longobards. L’empereur indigné
d’une trahison si énorme, obtint de la diète germanique la déposition de ce
fils rebelle (1097); et l’année suivante, les princes proclamèrent roi Henri,
le frère puîné de Conrad, âgé de dix-sept ans. Dans la cérémonie de son
sacre, à Aix-la-Chapelle, Henri le Jeune jura de ne point s’ingérer
dans les affaires de l’empire du vivant de son père, et de rester soumis à
son autorité. Voyons comment il tint ce serment.
Urbain II, Clément l’antipape et l'ex-roi des Romains
Conrad meurent presque en même temps; mais à Rome on élit Pascal II, qui
renouvelle l’excommunication contre l’empereur. Henri le Jeune, poussé à
la révolte par les légats pontificaux, veut détrôner son père.
L’opposition allemande se joint à lui ; Pascal II approuve sa conduite, le délie de son serment et lui assure le pardon de
ses fautes, au jour du grand jugement, s’il règne avec équité, et s’il
délivre l’Eglise romaine du tyran qui la persécute. Vainement l’empereur,
qui n’a plus que ce fils, se jette à ses pieds, et les yeux pleins de
larmes, lui ouvre ses bras paternels : « Je ne puis répondit le prince sans
s’émouvoir, je ne puis reconnaître un excommunié pour mon souverain ni
pour mon père. » L’Autriche et la Bohème le soutenaient dans
sa rébellion ; de part et d’autre on court aux armes. Mais l’empereur met sur
pied une armée si puissante, que son triomphe parait certain. Changeant alors
de langage, Henri le Jeune oppose la fourbe à la force. Il obtient de son
père une entrevue, et se prosternant la face contre terre, il demande
miséricorde, il jure d’être désormais fidèle, et de travailler sans
relâche à réconcilier l'empereur avec le chef de l’Eglise. Henri IV,
facilement trompé par ce semblant de repentir, pardonne, embrasse son
fils, congédie ses troupes, et se laisse conduire à Creutznach,
ou on l’arrête prisonnier. Encore une fois, les légats
pontificaux lancent l’anathème sur le trop crédule monarque. Henri le
Jeune assemble la diète, et séduit par de magnifiques promesses
la majorité des princes, qui le déclarent chef légitime et unique de
l’Etat. L’archevêque de Mayence, ennemi personnel de Henri IV, lui porte la
sentence de déposition, et le somme de rendre les ornements impériaux qu’il n’a
plus le droit déporter. L’empereur s’en était revêtu : « Viens les
prendre, s’écrie-t-il, si tu ne crains pas que le Dieu vengeur des
parjures ne te punisse, comme l’apôtre qui a trahi son maître. » Le prélat
lui ôte la couronne, puis l’arrachant avec violence de son siège,
il aide à le dépouiller du manteau impérial et de l’épée. Bientôt après,
ce malheureux prince, traduit devant une dicte tonte composée de ses
ennemis, se voit, à force de menaces, contraint de signer l'acte de son
abdication. Abandonné, manquant du nécessaire, il est réduit dans sa
détresse à solliciter auprès de l’évêque de Spire, dont il avait enrichi
l’Église, un mince bénéfice laïc qui lui est refusé. Trompant enfin la
vigilance de ses geôliers, il parvient à gagner Liège, où il trouve des
amis restés fidèles qui s’offrent à le venger. Mais le chagrin avait tari
en lui les sources de la vie, et après un règne d’un demi-siècle et
une lutte de trente et un ans avec le Saint-Siège, durant laquelle
il n’avait pas fait une seule concession sur les questions importantes,
Henri IV mourut en exil, comme Grégoire VII, le 7 août 1106, à l’âge de
cinquante-six ans. Près d’expirer, il ajourna son fils au tribunal suprême
: « Bien de justice, dit-il d’une voix défaillante, vous punirez le
parricide. » Le pape avait défendu de lui donner la sépulture chrétienne,
et pendant cinq ans sou corps, privé d’honneurs, resta en dépôt dans une
cellule de la cathédrale de Liège
Henri V avait embrassé la cause du siège apostolique,
moins par conviction du bon droit de I’ Église que pour détrôner plus facilement
son père. Aussi, à peine se vit-il le maître, que la collation des
bénéfices redevint à ses veux une prérogative incontestable du chef de
l’empire. En 1111, il se rendit à Rome pour son sacre. Pendant qu'il
séjournait en Toscane, Pascal II lui fil demander une renonciation
formelle au droit d’investiture. Henri se dit prêt à la donner, si le clergé
restituait à la couronne les fiefs qu’il avait reçus d'elle depuis le
règne de Charlemagne, à l’exception des biens héréditaires de saint
Pierre, dont la possession aurait été confirmée à l’Église par les successeurs
du grand empereur. C’était ne s’engager à rien, car Henri n’ignorait pas qu'une
telle condition serait repoussée par les riches prélats dont elle aurait
détruit l’opulence. Et, en effet, quand le 12 février, dans la basilique
vaticane, le pape, avant de lui donner le diadème impérial, eut fait lire
à haute voix le traité qu’on avait rédigé sur celle base, les évêques
protestèrent avec tant de violence que la cérémonie fut interrompue.
Henri déchira l’acte, en déclarant que cet écrit devenait nul dès que
le souverain pontife ne pouvait le faire exécuter. Pascal fut
arrêté et mis en prison avec tous ses cardinaux. Les Romains
prirent les armes pour les délivrer, et après une lutte sanglante,
Henri, forcé de sortir de la ville, emmena ses captifs et les lit
enfermer dans une forteresse de la Sabine. Le pape, traité avec rigueur
et craignant qu’on ne se portât envers lui à la dernière extrémité, signa
un nouvel accord qui rendait au chef de l’empire le droit d'investiture
par la crosse et l’anneau, sons la seule réserve que les élections
seraient faites librement. Le sacre des nouveaux prélats ne devait venir
qu’après l’investiture ; enfin, Pascal promettait de ne jamais excommunier
l’empereur. A ce prix, la liberté lui fut rendue.
Mais son premier soin, dès que l’année impériale eut
repassé les Alpes, fut de convoquer un concile qui cassa cet acte, comme avant
été extorqué â force de menaces. Henri V fut frappé d’excommunication ; la
guerre se ralluma.
Quatre années sc passèrent avant que ce prince pût
rentrer en Italie (mars 1116). Chemin faisant, il prit possession
des fiefs de la comtesse Mathilde, qui était morte depuis huit
mois (21 juillet 1113); puis s’étant dirigé vers le bas Tibre, il
entra dans Rome sans coup férir, et y séjourna trois ans. Pascal
s’était réfugié à Bénévent, où il mourut le 1 janvier 1118. Les cardinaux
mirent à sa place Gélase II, qui siégea un peu plus d’un an. De sou côté, l’empereur avait fait élire un antipape sous le
nom de Grégoire VIII; mais ce schisme dura peu. Caliste II, le successeur de
Gélase, remporta à la fin, et Grégoire VIII, arrêté à Sutri, mourut en
prison. Alors les grands de l’Allemagne, fatigués d’une guerre qui depuis
quarante-cinq ans troublait l’empire, intervinrent pour pacifier toutes
choses. On cardinal arrêta, de concert avec la diète germanique, les
conditions d’un traité qui pour quelque temps mit fin au conflit. En voici
les dispositions principales :
Henri V renonçait à donner l’investiture par la crosse et
l’anneau. Les élections ecclésiastiques redevenaient libres, mais le chef de
l’empire avait le droit d’y assister, pourvu qu’il n'eût recours ni à la
violence ni à la simonie. Il restituait à l’Église les biens qui lui
avaient été enlevés depuis le commencement de la querelle. Chaque prélat canoniquement
élu, après avoir été investi de sa dignité par l'autorité ecclésiastique,
recevait du souverain une seconde investiture par le sceptre pour les
biens relevant de la couronne et qui formaient la dotation de son
siège. De plus, il prêtait serment d’accomplir avec fidélité ses
devoirs féodaux envers l’Étal et envers l'empereur. Caliste promettait
de soutenir Henri V contre ses ennemis, et, à son tour, ce
prince prenait à l’égard du pontife un engagement semblable.
Ce pacte, connu sous le nom de Concordat de Worms, fut
ratifié dans un concile Latran en 1123, et reçu avec satisfaction
par l’Allemagne. L’empereur y perdit la nomination directe
aux prélatures, mais le droit d’assister aux élections pouvait l’en constituer
l’arbitre. Enfin, les gens d’église auxquels il conférait des bénéfices
relevant de la couronne restaient ses vassaux et lui prêtaient serment
comme les feudataires laïques. Mais si le pape, ne pouvant réaliser d’un
seul coup les projets de Grégoire VII, avait cédé sur quelques points pour
conclure une paix nécessaire, cette première lutte du sacerdoce avec l'empire
venait en définitive d’assurer à la papauté, entre autres avantages, une véritable
indépendance à l’égard des empereurs, premier pas vers la suprématie à
laquelle la cour pontificale était loin de renoncer. Vainement, pendant un
demi-siècle, Henri III et Henri IV s’étaient efforcés de faire prévaloir en
Allemagne le principe héréditaire. Non-seulement l'ancienne loi
électorale était restée en vigueur, mais le pape avait pris occasion de
la déposition du dernier de ces princes pour s’attribuer un droit de
contrôle et de surveillance sur l’élection du chef de l’empire. En
réalité, malgré des actes condamnables qu’il était du devoir de
l'historien de signaler, le principe de l'intelligence avait prévalu sur la
force matérielle : réaction importante qui à cette époque de barbarie, et
si on évitait à l’avenir de dangereux excès, pouvait ouvrir une voie
meilleure aux destinées humaines.
Pendant que ces événements troublaient le monde
chrétien, d’autres faits, bien dignes d'attention, avaient élevé l’Italie
méridionale et la Sicile au rang d’un puissant État. Comme la possession du
royaume fondé bientôt après dans celle partie de la Péninsule par les Normands
devint une des principales causes de la guerre à outrance qui éclata entre
le Saint-Siège et les empereurs de la maison de Souabe, il est utile de faire
connaître, en peu de mots, l’enfance et les progrès de cette nouvelle
monarchie.
On n’a pas oublié que le traité de Melfi avait placé sous
la suzeraineté pontificale le territoire enlevé aux Grecs et au prince de
Capoue, par Robert Guiscard et par Richard d’Aversa. Ces feudataires de
l'église romaine reçurent de la main du pape l’investiture de leurs
possessions. Ils tirent serment de fidélité et promirent en leur nom et au
nom de leurs héritiers ou successeurs, que les engagements qu’ils avaient
contractés envers le pontife régnant comme envois ses successeurs
légitimes, qui leur auraient confirmé l’investiture, seraient fidèlement
remplis.
Telle fut l'origine des droits temporels du Saint-Siège
sur l'Italie méridionale, droits incontestables et sur lesquels on voudrait
vainement élever des doutes. Il ne s’agissait plus, comme après la
bataille de Civitella, d’un simple hommage, ou même du tribut appelé le denier
de saint Pierre, au prix duquel certains princes obtenaient alors la protection
de l’Église. Ces sortes d’actes étaient dictés, moins encore par l’esprit
religieux que par la crainte de l'excommunication, cause destructive de
toute popularité. Robert et Richard se soumirent, de leur plein gré,
aux devoirs du feudataire envers le suzerain. Ils se placèrent, à l’égard
des papes, dans une position assez semblable à celle des
ducs contemporains de Bourgogne ou de Normandie, grands vassaux du
roi des Français.
On sait que le besoin de donner à ses usurpations l’appui
de l’Église avait décidé Guiscard à faire la paix avec le Saint-Siège. La
crainte, de ne pouvoir dompter, avec ses seules ressources, une opposition
puissante motiva ses concessions. Au XIe siècle, le principe d’élection
était encore dans les habitudes des peuples. On élisait les papes et les
empereurs. En France mémé, où, depuis trois générations, la royauté se
maintenait dans la descendance de Hugues Capet, chaque roi prenait la
précaution défaire élire et sacrer, de son vivant, le fils qu’il destinait
â lui succéder. En 1059, précisément à l’époque du concile de Melfi, Henri
Ir négociait un accord avec les seigneurs français, pour qu’ils
consentissent à couronner Philippe, son fils, à peine âgé de sept ans et
qu’ils lui prêtassent le serment de fidélité. L’ambitieux Guiscard avait-il
pensé à établir une monarchie héréditaire et indépendante ? On ne peut le dire
; mais, ce qui est certain, c’est qu’â cette époque une telle innovation eut
rencontré des obstacles presque insurmontables. Comme il en était tout autrement
à l’égard des fiefs dont l’hérédité, qui existait de fait depuis
longtemps, venait d’être reconnue comme un droit par une loi de l'empereur
Conrad, Guiscard fit un grand fief de son duché, afin d’en assurer la
transmission à sa famille. Dès lors, l’autorité suprême ne dépendit plus
d’une élection soumise au caprice des seigneurs ; elle reposa sur le droit
que l’investiture pontificale donnait à Guiscard de choisir lui-même son
successeur parmi ses enfants. Ceux-ci régnèrent après lui, et l’Italie
méridionale resta soumise à cette branche de la maison de Hauteville.
Guiscard ne mettait plus de bornes à son ambition depuis
que le pape l’avait autorisé à envahir les terres des Grecs et des Musulmans.
Toutefois, ses progrès ne purent être rapides, parce que les seigneurs,
dont il avait fait des vassaux, le secondèrent faiblement. Les Grecs, toujours vaincus en rase campagne, s’entendaient
très-bien â défendre les places, que les Normands ne savaient pas attaquer.
Le seul siège de Bari dura quatre ans. Il fallut des efforts inouïs de
constance et de courage pour dompter tant d’ennemis avec de si faibles moyens.
Après une longue lutte, l’empereur d’Orient perdit ce qui lui restait en
Pouille et en Calabre. La Sicile fut soumise ; les Sarrasins, autorisés à
rester dans l’île, servirent dans les armées normandes et purent pratique
librement leur culte sous la protection d’un prince vassal du Saint-Siège.
Salerne (1075) et Bénévent (1077) succombèrent à leur tour. Les derniers débris
de cette vieille puissance longobarde, qui comptait 507 ans de durée
depuis l’invasion d’Alboin, disparurent pour jamais. Dès lors le nom des
Longobards ne doit plus se présenter dans l’histoire de l’Italie.
La seconde moitié du XIe siècle fut l’époque de la plus
grande prospérité des Normands. La fortune secondait les entreprises de
cette vaillante race, et pendant que Guillaume le Bâtard, duc de
Normandie, achevait avec une nombreuse année la conquête de l’Angleterre
(1068), le fils de l’un de ses plus pauvres feudataires réunissait sous un même
sceptre la plupart des provinces qui forment aujourd’hui le royaume des
Deux-Siciles. Hubert Guiscard, ce gentilhomme sans terres et sans argent,
obligé de se déguiser pour pénétrer dans le pays où il doit régner un
jour, réduit à voler des bestiaux, à dévaliser des paysans pour
faire vivre ses compagnons, finit par épouser une sœur du prince
de Salerne. Roger, le plus jeune de ses frères, auquel il abonné la Sicile
en fief, obtient la main d’une fille du comte de Flandre, et devient par
cette alliance le neveu de Philippe Ier, roi des Français. Enfin la propre
fille de Guiscard épouse Constantin, le fils de l’empereur grec Michel
Ducas. Mais, par une de ces révolutions, si fréquentes en Orient, un usurpateur
monte sur le trône de Constantinople. Le duc de la Pouille, qui déjà porte
ses vues ambitieuses au-delà de l’Adriatique, conduit une armée sur
les côtes d’Épire, s’empare de l’île de Corfou, envahit une partie
de la Bulgarie et remplit l'empire grec de la terreur de son
nom. C’est au milieu de ses victoires qu’il apprend, comme on l’a
dit plus haut, que Grégoire VII, assiégé dans le tombeau
d’Adrien, réclame l’exécution du traité de Melfi, qui oblige les
Normands à secourir le chef de l’Eglise. Prompt à se décider, Robert
Guiscard laisse l’armée d’Orient sous les ordres de Bohemond, son fils
aîné, passe la mer presque seul, lève en Pouille de nouvelles troupes et
délivre le pape. Après avoir assuré la tranquillité de l’Italie
méridionale, il retourne en Grèce pour y poursuivre ses succès. Peut-être
allait-il monter sur le trône des Césars, si la mort ne l’eût frappé le 17
juillet 1076, lorsqu’il se préparait à attaquer Constantinople. Roger, son
second Fils, qu’il avait désigné pour son successeur, hérita de tous ses
domaines.
C’est ainsi qu’après vingt-cinq ans de pénibles travaux,
Guiscard parvint à établir solidement la domination normande dans le sud de la Péninsule.
Il réussit, parce qu’il comprit son siècle et qu’il sut créer autour de
lui des intérêts nouveaux. Le lendemain d’une victoire, il distribuait
généreusement aux troupes le butin dont il s’était montré avide sur le
champ de bataille ; mais en même temps il appelait à lui les nationaux,
que ses frères avaient tenus sous le joug. Il leur ouvrait les rangs de
son armée et s’efforçait d’effacer l’ancienne et injurieuse distinction
établie depuis cinq cents ans entre les vainqueurs et les vaincus. Cette politique
habile eut d’heureux résultats. Avant la fin, de sa vie, un lien de
nationalité commençait à se former entre les peuples de races si diverses
qu’ils avaient subjugués. L’Italie méridionale s’élevait à un degré de
puissance et de civilisation très avancée pour le temps.
A aucune autre époque du moyen âge, les sentiments
chrétiens ne furent plus profondément gravés dans les esprits que vers la fin
du XIe siècle. Ce qui dut favoriser puissamment cet élan religieux, c’est que depuis
le pontificat de Grégoire VII, les ecclésiastiques, presque toujours en
lutte avec le pouvoir civil, parlaient de liberté aux classes populaires,
dont ils étaient sortis pour la plupart ; qu’ils exploitaient les idées
nouvelles ; en un mot qu’ils étaient les libéraux de ce temps.
Alors la puissance morale du Saint-Siège, relevée aux jeux des peuples par
le grand caractère de Grégoire et par la réforme opérée dans
l'Eglise, parvenait à son apogée. Une circonstance inattendue mit en mouvement
toute la chrétienté. Urbain II prêcha la croisade contre les infidèles,
maîtres depuis quatre cent soixante ans du tombeau de Jésus-Christ. A la
voix du souverain pontife, les peuples se levèrent en masse : laboureurs,
artisans, serfs ou esclaves, se précipitèrent avec une égale ardeur sous la
bannière de la croix, n’attendant qu’un guide pour aller en Asie
combattre les ennemis de Dieu. On voit déjà que cette première
expédition, bien différente des autres croisades, prit dès le principe
une couleur toute populaire. Le peuple, poussé par une
impulsion irrésistible, se mit en marche ; les gentilshommes le
suivirent de loin, et comme à regret; les rois restèrent immobiles.
Un pauvre ermite Picard, nommé Pierre, excita cet
enthousiasme. Après avoir passé du métier des armes au mariage et du mariage à
la prêtrise, il vivait loin du monde dans une profonde solitude, cachant
sous un extérieur ignoble une âme ardente, un esprit inquiet. Depuis
longtemps des chrétiens allaient par troupes nombreuses visiter le saint
sépulcre; le bruit de ces pieux voyages vint jusqu’à lui; il suivit les
pèlerins. Un jour, dans une église de Jérusalem, il crut entendre une voix
céleste qui lui disait: Lève-toi, va annoncer les tribulations de mon
peuple; il est temps que les saints lieux soient délivrés. Aussitôt il
retourne en Europe, il parcourt l’Italie, puis la France, monté sur une
mule, vêtu d’une bure grossière, les pieds nus, le crucifix à la main; sa
parole puissante révèle la mission dont il se dit chargé ; communique aux
populations l’ardeur qui l’enflamme et leur persuade de voler à la délivrance
des lieux saints. Une foule innombrable suivait ses pas; chacun voulait
entendre l’envoyé du ciel, toucher ses vêtements, arracher quelques crins à sa
mule pour les conserver comme une précieuse relique. Le pape prit la
direction de ce grand mouvement, deux conciles furent successivement
assemblés, le premier à Plaisance, l’autre à Clermont en Auvergne. Dans
celui-ci, Urbain II, après avoir excommunié le roi des Français, Philippe Ier,
dans un pays relevant de sa couronne, prêcha la croisade au milieu d’une
grande multitude de peuple, qui répondit à son appel par Je cri : Dieu le
veut, la croix.
Cet événement, si diversement jugé par les philosophes et
par les historiens, fut comme le prélude d’une organisation meilleure de la
société. C’était en quelque sorte le complément du premier mouvement réactionnaire
contre la conquête, devant lequel la dynastie des Carolingiens disparut en
987. Mais alors les nobles, c'est-à-dire le peuple libre, pouvaient seuls
prendre une part active à cette révolution, parce que le peuple, serf ou esclave
ne comptait pour rien. La première croisade marque un mouvement des basses
classes vers la liberté. La veille encore, la plupart des soldais du
Christ étaient sous le joug de la servitude; en se rangeant sous la sainte
bannière, ils rompirent leurs chaînes, et le signe de la rédemption devint
pour eux la marque de leur affranchissement.
Ici, on se demande si un autre Grégoire VII, après avoir
donné l’impulsion à cette masse plébéienne jusqu'alors inerte,
n’aurait pas cherché à en tirer avantage pour obliger le pouvoir
séculier à se ranger sous la suzeraineté temporelle du siège
apostolique. Non seulement Urbain II, chassé de Rome, par l’antipape
Guibert, ne tenta rien de semblable, mais vainement dans la suite ses
successeurs voulurent reprendre les projets d’Hildebrand. Le moment
propice ne se présenta plus. Le torrent qui pouvait changer la face des
choses en Occident avait été jeté sur l’Asie, et comme près d’un million
d'hommes avaient péri dans cette première expédition, que d'ailleurs les
communes, déjà nombreuses en Italie, procuraient, sans aucun déplacement,
la liberté aux classes populaires, leur enthousiasme pour les
guerres saintes ne tarda pas à se refroidir. On verra dans le siècle
suivant prêcher d’autres croisades ; mais déjà les papes ne pourront plus
se passer des rois ; ils les appelleront avec de grandes instances sous le
saint drapeau, et leur offriront le commandement des armées du Christ. La
puissance pontificale elle-même commença bientôt à décliner. Sans parler
des schismes qui s’élevèrent dans l’Église, des hérésies qui pénétrèrent
jusque dans le clergé, et dont plusieurs grandes villes étaient
infectées, deux partis s’étaient formés dans Home : celui du Saint-Siège
et celui du sénat, qui voulait établir sur les bords du Tibre
une république aristocratique. Vers le milieu du XIIe siècle, on commença
à contester le pouvoir temporel des papes, à publier dans la capitale du
monde chrétien que les biens terrestres ne devaient point être le partage du
vicaire d’un Dieu mort dans la pauvreté. Les premiers novateurs
succombèrent, mais leurs maximes ne tombèrent pas dans l’oubli. Elles
remplirent les esprits, d’idées nouvelles, qui ne furent pas sans
influence sur l’affermissement du régime municipal dans une partie de
la Péninsule.
Une autre question non moins importante, celle de
l'hérédité du pouvoir, agitait l'Europe depuis plus d’un siècle. La
famille de Henri l'Oiseleur avait donné à l’empire quatre souverains
en ligne masculine et quatre en ligne féminine, dont le dernier,
qui était Henri V, mourut en 1125 sans laisser d’enfants. On
pouvait croire que l'hérédité, établie de fait depuis si longtemps, ne
pouvait plus être mise en doute; mais la chose ne se passa point ainsi.
Deux partis politiques s’étaient formés en Allemagne: celui de la maison
régnante, qui prit le nom de Ghibeling ou
Gibelin, et l’opposition appelée Wolf ou Guelfe, du nom d’un de ses
principaux chefs. A la mort de Henri V, les Guelfes se trouvèrent assez
puissants pour faire élire Lothaire, due de Saxe, à l’exclusion de la maison
gibeline.
Dès le temps du grand Othon, la politique impériale
s’était montrée à découvert. Elle embrassait deux choses bien distinctes, l’hérédité
de la couronne, et la possession des provinces italiennes, toujours considérées
comme pays de conquête par les empereurs. Mais, pour établir une monarchie
héréditaire, il faillait y joindre les grands duchés de l’Allemagne, que
le chef de l’empire ne pouvait posséder en propre, et dont il
devait même investir un nouveau titulaire un an au plus après
qu’ils étaient devenus vacants. Un tel plan était bien fait pour
pousser la haute noblesse allemande dans une voie d’opposition,
et même de révolte armée. Dès la fin du siècle, les rois cherchaient
partout à substituer l'hérédité à l’élection. Avec le temps ce principe
prévalut dans la plupart des États chrétiens, mais il ne put se consolider
en Allemagne, parce que les empereurs, occupés à soumettre les communes
lombardes et à combattre les projets de domination temporelle du
Saint-Siège, épuisaient leurs ressources dans les guerres d’Italie, et ne
se trouvaient plus assez forts pour triompher au nord des Alpes de
l’opposition des grands de l’empire. Ces seigneurs, ennemis naturels d’un
principe qui leur eût fermé le chemin du trône, détendirent avec constance
le droit électoral contre les entreprises du pouvoir. La position des
empereurs, obligés de soutenir en même temps une double et quelquefois une
triple lutte, devint plus difficile que celle des autres souverains. Il ne
faut pas chercher d’autre cause aux révolutions qu’on verra se développer
dans cette histoire.
L’habile tactique des papes pour maintenir leur prépondérance
suscita encore d’autres embarras aux empereurs. Lorsque les princes venaient à
Rome pour recevoir la couronne impériale, l’usage voulait qu’ils donnassent au
chef de l’Église des lettres de sûreté. Quand Henri II entreprit ce
voyage, on fit ajouter à l’ancienne formule une promesse de rester fidèle
au pontife régnant et à ses successeurs. Bientôt cette parole fut
interprétée par la cour apostolique dans le sens de la loi féodale ; mais,
comme les empereurs l’entendaient tout autrement, les papes entrèrent dans
les vues de l’opposition allemande, et mirent à profit les temps de
minorité, les règnes faibles et les discordes de famille pour miner la
puissance impériale. Ils parvinrent ainsi à pouvoir contester au souverain ses
plus importantes prérogatives ; ils excitèrent les grands à ne jamais renoncer
à leur droit électoral, afin que la couronne ne devint pas héréditaire.
Pendant que ces choses se passaient, les villes
italiennes grandissaient sans bruit, à la faveur des privilèges qu’elles tenaient
des empereurs allemands. A cette époque de guerres privées, les seigneurs
donnaient la liberté à leurs serfs pour en faire des hommes d’armes, et
chaque jour de nouveaux affranchissements augmentaient le nombre des
francs bourgeois. Dès le XIe siècle, les grandes communes de Lombardie
résistèrent à main année au comte et à l’évêque de qui elles dépendaient.
Dans les deux siècles suivants, durant la grande lutte des papes et des
empereurs, on les verra, selon qu’elles y trouveront plus ou moins d’avantage,
admettre ou contester l’autorité du Saint-Siège. Dans ces villes, où le
régime municipal prenait des formes toutes républicaines, l’esprit
d’indépendance l’emportait même sur le sentiment religieux. Les
excommunications, de plus en plus fréquentes, faisaient impression sur
l’esprit des peuples, parce qu'étant presque toujours dirigées contre ceux
qui les gouvernaient, elles favorisaient les intérêts populaires et
devenaient dans les mains des factions une arme d’une forte trempe
contre les rois. Ce qui achève de prouver qu’il y avait autre
chose qu’une simple idée religieuse dans celte adhésion aux
arrêts quelquefois injustes de la cour romaine, c’est que souvent
on voit les communs guelfes elles-mêmes ne tenir aucun compte de
l’interdiction dont elles étaient frappées. Alors, le peuple imitait les
rois; il résistait. Rome, plus qu’aucune autre cité de la Péninsule se
montra hostile au Saint-Siège, parce que les papes prétendaient exercer une
souveraineté absolue sur cette capitale du monde chrétien. Les Romains,
pour s’affranchir de cette domination, instituèrent des magistrats an nom
de la république qu’ils parvinrent à établir, malgré l’opposition de l’autorité
pontificale. Dès le milieu du XIIe siècle, on verra les successeurs d’Urbain II
chassés de leur palais et souvent réduits à errer de ville en ville. Si de fois
à autre un caprice populaire les rappelle dans Rome, un autre caprice ne
tarde guère à les en chasser.
Dans l’Italie méridionale, plusieurs cités obtinrent l’autorisation
de nommer des syndics qui administraient les revenus de la ville et réglaient
ses intérêts, sans toutefois porter atteinte à l’autorité du prince. Ces
concessions peu nombreuses confirmèrent presque toujours des privilèges plus
anciens. Les Normands, tout en accordant certaines franchises municipales
aux villes dont ils prenaient possession, n’avaient garde d’y laisser pénétrer le large système de liberté des républiques lombardes.
Ainsi pendant la première moitié du XIIe siècle, la situation politique
des deux extrémités de la Péninsule offrait un contraste digne
d’attention. Dans le nord, non-seulement les bourgeois contestaient aux
empereurs les droits absolus que ces princes prétendaient exercer, mais ils
ne pouvaient s’accorder avec les nobles dans les limites de la commune.
Les gentilshommes, retranchés dans leurs châteaux, bravèrent longtemps des
attaques que leur union et le peu d’habileté des assaillants
rendaient presque toujours vaines. Il n’en fut plus ainsi lorsque
beaucoup de possesseurs de fiefs, séparant leur cause de celle du
souverain, eurent affaibli le lien féodal qui faisait leur force.
Chaque petit feudataire, réduit à ses propres ressources, se vit dans
la nécessité d’accepter ou même de solliciter le droit de
bourgeoisie dans la commune la plus rapprochée de son manoir. Dans
le midi de l’Italie, au contraire, Robert Guiscard et ses
successeurs introduisirent, avec certains adoucissements, le régime féodal établi
en France et en Normandie ; ils fondèrent une monarchie qui devint
florissante sous leur domination. Comme les Normands étaient de vaillants
hommes de guerre, intelligents et essentiellement civilisateurs, ils
eussent fait disparaître les vestiges de l’ancienne séparation des races, si le
temps ne leur eût manqué. Leur domination fut courte, et, après eux, le droit
de suzeraineté accordé an Saint-Siège devint une source féconde
de luttes et de révolutions.
Guillaume, petit-fils de Robert Guiscard, mourut sans
enfants en 1127. Ses Etats échurent à Roger II, grand comte de Sicile, son
cousin, qu’il avait institué son héritier ; et l’île de Sicile fui
définitivement réunie en un seul corps d’État au duché de la Pouille.
Rappelons ici que depuis le traité de Melfi, la transmission du pouvoir
souverain n’était plus subordonnée an hasard de l'élection, ni même à
l'acceptation de la haute noblesse. Roger, alors sous le poids de
l'excommunication, se fait proclamer duc de Pouille et de Calabre, sans
solliciter l'autorisation du pape, son suzerain. La cour pontificale
s’en émeut, Honorius II excommunie une seconde fois Roger, et appelle aux
armes l’ancien parti aristocratique. Il accorde l’indulgence plénière aux
soldats de l’Église qui mourront dans celle guerre, et aux survivants la
rémission de moitié de la peine due à leurs péchés. Ce fut la première
croisade précitée contre un prince chrétien. Elle ne réussit pas, parce
que la petite armée pontificale, mal conduite, se débanda pendant l’hiver.
Le pape, forcé de demander la paix, accorda au duc Roger une investiture
tout aussi complète que celle de ses prédécesseurs.
A cette époque, des schismes trop fréquents divisaient
l’Église. Après une double élection, chaque pontife cherchait à
attirer dans son parti les souverains de l’Europe pour les opposer
à son adversaire. A la mort d’Honorius II, en 1130, deux factions élurent
à Rome Anaclet et Innocent II. Le premier, promu par vingt-sept cardinaux,
eut pour lui la plus grande partie du peuple, et resta maître du palais
pontifical. Innocent II, élu par dix-neuf suffrages, se retira en France,
où saint Bernard le fit reconnaître pour le successeur légitime de saint
Pierre. L’Église a confirmé celle décision. L’empereur Lothaire se soumit
à l’obédience d’innocent, ce qui décida le duc de la Pouille soutenir
Anaclet. Cette circonstance eut pour l’Italie méridionale d'importants
résultats. Roger, plus puissant que ses prédécesseurs, trouvait le titre de duc
trop au-dessous de sa fortune et voulait être roi. Anaclet, qui ne pouvait
que condescendre au désir de son unique allié, s’empressa de lui envoyer
une bulle d’investiture. Elle comprenait, outre la Pouille et la Sicile,
la principauté de Capoue, qui appartenait aux Normands d’Aversa, et
le duché de Naples, petit duché sous le patronage des Grecs. Un cardinal
fut envoyé à Palerme pour sacrer au nom du Saint-Siège le feudataire de
l’Église.
Cette nouveauté ne plut pas à la haute noblesse. Les
Siciliens, et principalement les habitants de Palerme, en
témoignèrent beaucoup de joie, parce que cette ville devenait la capitale
de la nouvelle monarchie et le séjour habituel des rois. Mais dans
les provinces de terre ferme, l'ancienne opposition
aristocratique reparut plus menaçante que jamais. Robert, prince
dépossédé de Capoue; Raynolfe, comte d’Airolo, et Sergius, duc de
Naples, se mirent à la tête des mécontents. Ils obtinrent près de Scafati un important succès sur les troupes royales ;
mais Roger regagna bientôt l’avantage et finit par dompter la rébellion.
Capoue lui ouvrit ses portes ; Naples conserva ses anciennes
franchises municipales, et Sergius en resta le duc titulaire sous la
haute souveraineté du roi, auquel il lit l'hommage et le serment
de fidélité.
Pendant ce temps, Innocent II réclamait le secours de la
France pour chasser de Rome le schismatique Anaclet. C’était par une
démarche semblable qu’Étienne III avait jadis jeté les fondements de la
puissance temporelle du Saint-Siège. Mais les choses avaient bien changé
de face, et, à la cour des premiers Capétiens, rien ne rappelait la
puissance de Pépin et de Charlemagne. Louis le Gros se voyait environné de
vassaux riches et insoumis, auxquels il résistait en les opposant les uns
aux autres. Son dévouement à l’Eglise lui gagnait le clergé, et par la
concession de chartes communales aux villes de ses domaines il se procurait quelque
argent. Sous ce règne, l’autorité royale, réduite depuis longtemps à une
extrême faiblesse, commençait à se relever; mais Louis était hors d’état
d’entreprend une guerre lointaine. Il accueillit respectueusement Innocent
II, lui rendit de grands honneurs, puis après avoir fait prononcer au
concile de Reims l'excommunication contre Anaclet et contre ses partisans,
il conseilla au pape de s’adresser à l’empereur Lothaire, qui préparait
une expédition contre le roi de Sicile.
En Allemagne, l’élection de Lothaire ne s’était pas faite
sans opposition. La minorité gibeline avait porté au trône
Conrad d’Hohenstaufen, le cousin germain de Henri V, et ce
prince comptait dans son parti les Milanais qui lui donnèrent à Monza la
couronne d’Italie La présence d’innocent à la cour de Lothaire mit
naturellement Conrad du côté d’Anaclet, ce qui lui valut, avec l'amitié
des Romains, celle des villes de l’obédience de l’antipape. Mais dans
cette lutte l’Italie ne pouvait l’emporter sur l’Allemagne, et comme,
bientôt après, de nombreuses défections éclaircirent les rangs de Conrad, ce
prince renonça a la couronne et se soumit à son
heureux rival.
L’empereur était à Liège, occupé de préparatifs de
guerre, quand Innocent II, accompagné de saint Bernard, vint le supplier de lui
ouvrir le chemin de Rome. Lothaire, subjugué par l’éloquence du célèbre
abbé de Clairvaux, promit de chasser l'antipape et d’anéantir la puissance
normande en Italie. Mais ce ne fut pas sans exiger, pour prix de ce
service, des concessions onéreuses au Saint-Siège. Outre le droit d’investiture
par la crosse et l’anneau, pour lequel tant de sang avait été
versé, il obtint en viager pour lui-même et après sa mort pour
son gendre, Henri le superbe, duc de Bavière, l'usufruit des
biens allodiaux de la comtesse Mathilde, moyennant le cens annuel de
cent livres d’argent. Dans ce traité, aucune mention ne fut faite du droit
de suzeraineté sur les États siciliens, auquel le pape et l’empereur
prétendaient l’un et l’autre : se ménageaient-ils un faux-fuyant pour pouvoir
rompre la paix. Quoi qu’il en soit, les moyens d’exécution ne répondirent
pas à l’importance de l’entreprise, et l’armée impériale, qui ne comptait
pas plus de deux mille lances ne put forcer les Romains à recevoir
Innocent. Comme la faction d’Anaclet tenait la rive droite du Tibre où se
trouve l’église de Saint-Pierre, il fallut contrairement aux anciens
usages couronner l’empereur dans la basilique de Latran (4 juin 1133). Il y eut
entre les partis plusieurs rencontres sans résultat, puis l’empereur
reconduisit ses troupes en Allemagne.
A l’approche des impériaux, les mécontents du royaume de
Sicile avaient repris les armes et s’étaient jetés dans Naples. Roger
assiégea la ville et était sur le point de s’en rendre maître, quand
l’empereur revint en Italie vers le mois de septembre 1136. Cette
expédition, mieux concertée que la première, releva le courage des
Napolitains. Pendant que Lothaire pénétrait dans le royaume par l’Abruzze et
qu’il recevait la soumission des villes depuis le fleuve Pescara jusqu’à
Bari, Innocent II rétablissait à Capoue le prince Robert; Naples
était délivrée par un corps de trois mille Allemands. Roger,
chassé des provinces de terre ferme par des forces supérieures, se retira
en Sicile.
Mais l’alliance d’un pape et d’un empereur ne pouvait être
chose durable, parce que tous deux voulaient dominer sur l’Italie, et
qu’ils se disputaient le premier rang dans la chrétienté. D’une part la
nécessité, l’intérêt personnel du pontife, de l’autre l’ambition de Lothaire,
avaient amené ce rapprochement, si peu en harmonie avec les plans légués au
Saint-Siège par Grégoire VII. L’ancienne rivalité des deux pouvoirs se
ranima dès que les troupes impériales eurent envahi la Pouille et qu’il
fallut donner un duc à cette province. Chacun prétendait avoir seul le
droit d’investir de ce duché le nouveau titulaire. L’empereur,
pour justifier ses prétentions, citait le diplôme donné à Drogon
par Henri III; le pape opposait en faveur de l’Église romaine
une possession non interrompue de près d’un siècle. Personne
ne voulant céder, on ajourna la question, faute de pouvoir la résoudre. Le
duché de la Pouille releva provisoirement de l’empire et du Saint-Siège,
sauf a examiner plus tard le droit en litige.
Innocent II prit un drapeau que tenait aussi Lothaire, et tous deux le
remirent en même temps, en signe d’investiture, au comte Rodolphe
d’Airolo, le chef de l’insurrection.
Salerne tomba au pouvoir des confédérés, qui s’en
disputèrent la possession. On ne sait à quel titre l’Église romaine
s’attribuait des droits sur cette vieille capitale d’une principauté
longobarde; mais depuis Grégoire VII, les papes refusaient de la
considérer comme pouvant appartenir au duché de la Pouille. Le souverain pontife
et l'empereur se séparèrent sans avoir pu vider ce différend. Lothaire repassa
les Alpes et mourut dans le Tyrol, le 3 décembre 1137, après un règne de
douze ans. Innocent II se retira à Rome, dans le palais de Latran, d’où il
dominait sur les quartiers du Celio et du Colisée, restés presque déserts
depuis l’incendie allumé par Robert Guiscard. L’antipape Anaclet s'était
fortifié dans le Tombeau d’Adrien et sur la rive droite du Tibre. La ville
fut plus troublée que jamais.
L’insurrection sicilienne, privée de l’appui des
impériaux, ne put se soutenir. Salerne se rendit à Roger; Capoue, prise
d’assaut, fut pillée et livrée aux flammes. La plupart des villes rebelles,
craignant un sort semblable, ouvrirent volontairement leurs portes. Le parti
d’Anaclet était près de triompher au sud du Tibre, lorsque cet antipape
mourut à Rome, le 7 janvier 1138. Un peu plus d'un an après, le comte
d’Airolo le suivit dans la tombe, et ces événements inattendus changèrent
toute la face des affaires. Les cardinaux schismatiques avaient proclamé
un nouveau pontife, appelé Victor IV; mais à peine élu, il se
laissa persuader par saint Bernard de rendre la paix à l’Église. Son
abdication mit fin au schisme, qui durait depuis plus de huit ans.
En Allemagne, les deux factions se disputent l’empire. Le
duc de Bavière, Henri le Superbe veut être empereur ; mais ses immenses
domaines l’eussent rendu trop puissant. Une réaction s’opère ; plusieurs
princes abandonnent son parti et s’entendent avec les Gibelins pour élire
Conrad d'Hohenstaufen, qui l’emporte sur Henri, parce qu’on le craint moins.
En Italie, innocent II excommunie Roger et ses adhérents
(avril 1139); puis il lève des troupes, se met à leur tête et pénètre dans la
Terre de labour, où il rencontre l’armée sicilienne. C’était la seconde
fois qu’un pape exposait sa personne dans une guerre contre les Normands.
Cette expédition ne fut pas moins malheureuse que celle de Léon IX. Les
troupes pontificales, campées autour du fort de Galluccio, entre Teano et
Saint-Germain, se laissèrent surprendre par un fils de Roger. Le
pape tomba dans une embuscade et fut fait prisonnier, ainsi que
la plupart des cardinaux. Ses riches équipages et de grosses sommes
d'argent devinrent la proie des soldats, qui se les partagèrent sous les yeux
du pontife.
Cette catastrophe rendit la paix à l’Italie. Les
vainqueurs, prosternés aux pieds de l’apostole (c’est ainsi qu'ils appelaient le pape), honorèrent en lui le chef de l’Église,
mais ne voulurent point abandonner les droits de la victoire. Pour sortir
de leurs mains, Innocent sacrifia ses alliés; il révoqua les
excommunications, et donna à Roger une investiture dans laquelle le litre
de roi, avec les prérogatives du pouvoir suprême, était accordé à lui
et à ses héritiers, è perpétuité. La principauté de Capoue, comprise dans
cette concession, fut réunie à la couronne de Sicile. Les Napolitains, qui
n'attendaient de secours de personne, se soumirent volontairement. Les
limites de la monarchie nouvelle se trouvèrent dès lors irrévocablement fixées
du côté de l’Italie. Remarquons ici que ce royaume, si souvent envahi par
des étrangers, conserve encore aujourd’hui, après sept siècles, l’étendue
qu’il eut sous le premier de ses rois, exemple unique dans l’histoire des
nations.
En 1146, le pape Eugène III fil prêcher une deuxième croisade,
que la faiblesse du royaume de Jérusalem, pressé de tous côtés par les Turcs,
rendait indispensable. Quarante-sept ans s’étaient écoulés depuis la
délivrance du saint sépulcre, et déjà les colonies chrétiennes étaient
menacées d’une ruine prochaine. Saint Bernard, dont l’influence se fait
remarquer dans toutes les grandes affaires de son temps, fut, au nord des
Alpes, l’apôtre de la croisade, et il excita en France et en Allemagne un
enthousiasme général. « Les prélats, les princes, les monarques, dit
un historien, se faisaient gloire de suivre ses conseils, et
croyaient que Dieu parlait par sa bouche. » La noblesse française
lui répondit par le cri d’armes des premiers croisés : Dieu le veut ! Les Allemands, plus faciles encore à se laisser persuader,
se pressaient autour du saint abbé, dont ils ne comprenaient pas les
paroles, prononcées dans une langue étrangère. Un jour, la foule fut si grande,
que Bernard pensa périr. On lui offrit le commandement suprême, mais il
eut le bon esprit de refuser ce dangereux honneur. Louis le Jeune et
l’empereur Conrad, cédant à ses pieuses exhortations passèrent en Asie, où ils
n’éprouvèrent que des désastres. Ils revinrent presque seuls en
Europe, laissant Jérusalem plus faible et plus menacée que jamais.
Les communes italiennes avaient profité de l’éloignement
de Conrad pour consolider leur gouvernement populaire. Plusieurs d’entre elles
envoyèrent quelques hommes d’armes outre-mer; mais, si l’on en excepte les
villes maritimes, que la guerre sainte enrichissait, la nouvelle croisade
n’excita dans le nord de la Péninsule que peu d’enthousiasme. Une fièvre de
liberté agitait la Lombardie. Les artisans, maîtres dans l’intérieur des
villes, songeaient moins à porter secours aux Orientaux qu’à faire la
guerre à leurs voisins, et surtout à opprimer les gentilshommes, contre
lesquels la classe bourgeoise eut toujours une envie haineuse. Le
peuple les assiégeait dans leurs châteaux et les obligeait, s’il était
vainqueur, à devenir membre de la commune. Dans ce cas, ils étaient tenus de
bâtir une maison dans l’enceinte des murailles, de l’habiter en temps de
guerre deux murs par an, et un mois au moins pendant la paix; de marcher
avec les bourgeois sous la bannière municipale, de payer une redevance, et
enfin de tenir leurs manoirs ouverts aux magistrats élus par le
peuple. La commune promettait de protéger leurs personnes et
leurs possessions. Il en résulta que ces familles, habituées à une
vie guerrière et dissipée, introduisirent de grands changements dans
les mœurs publiques, que quelques-unes mêmes se formèrent de puissants partis,
ce qui prépara la ruine du principe républicain et rétablissement de la
tyrannie. Indépendamment de ces dissensions intestines, deux grandes
factions politiques s’étaient formées à l’imitation de celles de l'Allemagne, dont
elles adoptèrent les noms. Mais pour éviter toute obscurité, hâtons-nous
de dire qu’il n’y eut jamais entre elles d’autre ressemblance. On sait
qu’en Allemagne la lutte des partis avait pour cause réelle l’antagonisme
de deux principes : l’hérédité de la couronne et le droit électoral. En Italie,
il s’agissait de toute autre chose. La vieille haine des vaincus pour les
vainqueurs se ranimait, et nul accord durable n’était possible, parce
qu’une fusion complète entre les deux races latine et teutonique ne pouvait
jamais se réaliser. Au milieu des troubles de cette époque, on démêle aisément
cette grande question de nationalité autour de laquelle se groupent des
intérêts bien divers. Le pape et l’empereur, chefs des deux camps, se
disputaient l’Italie. Chacun d’eux prétendait y établir son autorité sur
des bases fortes et durables ; le premier, en tournant l’élément populaire
contre la domination germanique ; l’empereur, en ralliant â lui la
noblesse féodale et en profilant avec adresse de la rivalité de voisinage, qui
dès lors nourrissait la discorde entre les villes. Pour eux la question
fut toute personnelle; mais pour les peuples c’était en réalité une réaction du parti national contre les Allemands auxquels
ils ne voulaient plus obéir. Les impérialistes, qui prirent le nom de gibelins,
soutenaient l’ordre établi, c'est-à-dire l’union do l’Italie et de
l’Allemagne sous le sceptre impérial. Ceux du parti italien voulaient,
pour chaque ville, un affranchissement complet et la dislocation de ce
qu’on appelait l’Empire romain
A Rome, les choses allèrent encore plus loin. Déjà des
voix s’étaient élevées contre les richesses de l’Église, et les
esprits fermentaient, quand les prédications républicaines d’Arnaud
de Brescia décidèrent le peuple à secouer le joug des prêtres,
dont le novateur signalait en tenues virulents les vices et l’ambition.
Arnaud, le disciple et l'ami d’Abailard, et comme ce dernier accusé
d’hérésie, rejetait, en effet, le sacrement de baptême, le culte de la
croix, les prières pour les morts, l'office de la messe. Il voulait que le
clergé dépouillé de ses biens, en faveur des laïques, vécût de dîmes et
d’offrandes, que le souverain pontife, réduit à la condition de simple
évêque, chef du clergé, fût désormais privé de tout pouvoir temporel. Dans sa
jeunesse, Arnaud était entré à l'université de Paris pour y achever ses
études. Plus tard il prit à Brescia l’habit monacal. Les austérités qu’il
pratiqua le firent remarquer, et bientôt sa parole puissante et la hardiesse
avec laquelle il attaquait la vie mondaine des ecclésiastiques,
attirèrent la foule à ses sermons. Dénoncé en 1139, au concile de
Latran, et condamné pour les dogmes pernicieux qu’on lui
reprochait, il se retira en Allemagne ; il y sema cet esprit de révolte
contre le Saint-Siège qui devait longtemps après aboutir à la réforme.
Les troubles qui, sur ces entrefaites, éclatèrent à Rome, le rappelèrent
en Italie. Innocent II, après avoir mis fin au schisme, s’était cru assez
puissant pour détendre aux Romains de faire la guerre à Tibur dont une
rivalité de clocher leur faisait désirer la ruine. Ce fut le signal d’une
insurrection. Le peuple chassa le préfet, officier nommé tantôt par
l’empereur, tantôt par le pape, et il mit à sa place un patrice el
cinquante-six sénateurs. Après la chute du grand empire, le sénat s’était
maintenu à Rome avec une autorité plus ou moins réelle, suivant les
temps, mais, comme vers la fin du XIe siècle son nom cesse de paraître
dans les actes publics, sa participation aux affaires, et même son
existence jusque vers le milieu du siècle suivant, peuvent être mises en
doute. Le décret qui fonde le nouveau gouvernement est daté de l’an premier de
la rénovation du sénat, ce qui autorise à croire que ce corps avait
disparu dans les luttes du Saint-Siège et de l’aristocratie romaine. Ce
qui est certain, c’est que îa république fut
proclamée, et que le pouvoir nouveau s'attribua les droits régaliens qui
avaient appartenu au pape. On rasa les tours fortes des cardinaux, leurs
palais furent pillés, leurs biens confisqués : Arnaud reparut triomphant,
« Gardez-vous de croire, disait-il au peuple, que le clergé ait le monopôle des lumières; les laïques l'égalent en intelligence,
et le moment est venu de leur rendre le pouvoir, de les faire participer à la direction morale de la société.» On prête à Arnaud le projet de créer un nouvel empire
romain, dont un sénateur de Rome aurait été le chef. La vérité est qu'il fit rétablir l'ordre équestre, qui prit rang entre le sénat et le peuple. Le pape et le patrice s’adressèrent en même temps à l’empereur Conrad, le
premier pour réclamer sa protection contre la nouvelle république;
le chef du sénat, pour inviter ce prince à venir résider à Rome, afin
portait le message, de rendre à la ville éternelle son antique puissance,
comme au temp où Constantin et Justinien gouvernaient le monde par le sénat et
par la force du peuple. Conrad ne répondit point à ces appels.
L’installation du gouvernement républicain à Rome date du
24 septembre 1113. Innocent II fit de vains efforts pour en empêcher
rétablissement, et mourut à la peine. Luce II, son successeur, voulut arrêter
le mouvement populaire et péril d’une blessure qu’il reçut en assiégeant
le Capitole. Eugène III, ce même pontife qui avait poussé l’Europe à la
seconde croisade, dut s’exiler d’une ville où ses jours étaient en péril.
Pendant près d'un siècle et demi, l'histoire de la papauté va nous
offrir un étrange spectacle. Les papes, redoutés hors de l’Italie,
où leur voix puissante ébranle les trônes, chefs du parti national
en Lombardie et en Toscane, suzerains du royaume difficile, soutiennent
une lutte terrible contre les empereurs; ils poussent Ies masses
populaires contre les armées de l'Allemagne , el finissent par abattre la
puissance impériale au sud des Alpes. Mais pendant qu’ils déploient celte
énergie, ils sont si faibles chez eux qu’ils ne peuvent vaincre la résistance
des habitants dégénérés de Rome, et s’établir avec sécurité dans la capitale
du monde chrétien. Tant il est vrai que les pouvoirs sociaux n’ont de
force réelle que dans leur principe, dont jamais ils ne s’écartent impunément.
La papauté s'éloignait du sien. Toute démocratique à son origine, elle avait
privé le peuple romain de son droit électoral, et depuis Grégoire VII,
elle se transformait en une monarchie aristocratique sous un chef électif.
La décadence de l’autorité politique des papes date de cette époque. Dés qu'ils se font princes, ils s’affaiblissent, et
les sympathies populaires ne leur reviennent que lorsqu’il s’agit
d’abattre la puissance impériale, ou d'affranchir l’Italie d’un joug
délesté.
Si les communes lombardes, tout occupées de leur
émancipation, n’avaient concouru que faiblement à la deuxième croisade, le roi de
Sicile s’y était engagé avec empressement. Pour assurer la paix intérieure,
souvent troublée par l’aristocratie normande, il fallait occuper au loin
une noblesse turbulente, et distraire la bourgeoisie des idées de liberté
qui germaient de toutes parts. Dès qu’on apprit à Palerme le départ
prochain des croisés français, Roger fit offrir an roi Louis le Jeune des
vaisseaux de transport et même un corps de troupes commandé par l’ainé de
ses fils. On sait que les Français préférèrent la route de terre, qui devait
leur être fatale. Roger résolut alors de faire la guerre pour son propre
compte sur un autre point. Sa flotte aborda en Afrique, prit Tripoli et
plusieurs autres villes maritimes (1146), qu’il rendit tributaires de la
Sicile.
Bientôt après, une seconde année fut envoyée contre
l’empereur grec, qui tenait en prison des ambassadeurs de Roger. Elle attaqua
Corfou; elle parcourut le Péloponnèse, l’Achaie, et
eût peut-être déployé ses bannières victorieuses devant Constantinople, si
les Vénitiens, avec soixante galères, n’eussent protégé celte capitale de
l’empire. Des ouvriers en soie, faits prisonniers à Thèbes et à Athènes,
portèrent à Palerme leur riche industrie, et ce ne fut pas le moins beau
résultat des conquêtes de Roger.
Les rois de la dynastie normande n’abandonnèrent jamais
les projets de Robert Guiscard sur l’Orient. Roger, et après lui Guillaume Ier
et Guillaume II envoyèrent à plusieurs reprises leurs flottes dans la mer Ionienne,
dont elles dévastèrent le littoral. De son côté l’empereur grec Manuel
Comnène fit, en 1155, une courte invasion en Pouille. Il existait en Ire
les deux peuples une haine réciproque qui ne s’assoupit que longtemps
après, quand des princes latins s’assirent sur le trône de Constantinople.
L’empire grec, assailli de toutes parts, en proie aux révolutions, aurait
pu être démembré par les Normands, sans l’appui des Vénitiens ses alliés
naturels. Ceux-ci, jaloux de la puissance maritime des rois de Sicile, ne
voulaient pas qu’ils eussent au delà de
l’Adriatique des établissements menaçants pour le commerce de Venise. C’était
une maxime invariable de la politique vénitienne ; elle explique l’état
presque permanent d’hostilité qui exista dès le temps de Robert Guiscard
entre la république et les princes normands.
Les mœurs de celle époque offrent dans le royaume de
Sicile un singulier mélange de barbarie et de civilisation, de libellé et de
despotisme. Les villes principales, telles que Messine, Bari, Naples,
Amalfi, Gaeta, conservaient sous la protection royale leurs anciens
privilèges municipaux ; mais les bourgs et les campagnes appartenaient aux
feudataires, à l’Église ou au domaine. Partout s’élevaient des forteresses, des
donjons, autour desquels les peuples soumis au régime féodal, récemment
introduit dans les provinces qui avaient appartenu à l’empire
grec, étaient pourtant moins opprimés que dans les autres États chrétiens.
Les affranchissements furent même si nombreux durant la domination
normande, que vers la fin du XIIe siècle, il ne restait presque plus de traces
de l’ancienne servitude. Un décret, pris dans le code romain, qualifiait
de sacrilège toute opposition aux volontés du roi : c’était le pur
despotisme; mais une autre loi notait d’infamie le juge prévaricateur, et
le condamnait à la perte de son emploi et même de la vie s’il s’était
laissé corrompre.
L’Italie méridionale, si dévastée, si appauvrie lors de l’arrivée
des aventuriers, se présentait sous un aspect tout nouveau. Les vaincus,
appelés par Guiscard sous les enseignes normandes, et formés aux habitudes
guerrières, grossissaient les rangs de l’armée, à laquelle les Sarrasins
de la Sicile fournissaient d’excellentes troupes légères. Une marine
puissante sillonnait en tous sens la Méditerranée, enrichissait par un
commerce lucratif les ports du royaume, et transportait à prix d’argent
des croisés en Palestine. L’industrie prospérait dans les grandes villes,
et déjà une civilisation plus développée et tout empreinte d'usages orientaux,
y avait remplacé l'antique rudesse des premiers Normands. Palerme, qu’on
ornait de superbes édifiées, pouvait par sa splendeur, donner aux pèlerins une
idée anticipée des merveilles de l’Asie : comme le roi possédait des
revenus considérables, que les dépenses ordinaires n’épuisaient pas, la
cour était fastueuse. Des eunuques gardaient l'intérieur du palais, et
plusieurs d’entre eux furent pourvus d’offices éminents. Citons ici un
trait propre à caractériser cette fusion des mœurs orientales dans les
mœurs normandes. Un de ces eunuques, nommé Philippe,
musulman converti, avait été promu par le roi Roger â la dignité
d’amiral du royaume. Il fut envoyé en Afrique, où il prit Hippone,
en 1149. Ses richesses excitèrent l’envie, et on prétendit, pour
le perdre, qu’étant resté musulman au fond du cœur, il mangeait gras pendant
le Carême, et qu’il envoyait des présents au tombeau de Mahomet. Sous ces
prétextes, il fut condamné au bûcher, et le bourreau jeta ses cendres au
vent.
Durant le règne de Guillaume Ier, dit le Mauvais (1153-1166), la cour se corrompit, et ses intrigues troublèrent l’État.
Des conspirations s’ourdirent contre la vie du souverain.
Guillaume tomba dans les mains des rebelles, qui voulaient le déposer
pour mettre à sa place Roger, son fils, âgé de neuf ans. Il ne
s’agissait plus comme autrefois de renverser un trône héréditaire à
l'avantage du principe aristocratique. Quelques ambitieux se
disputaient le pouvoir que l’insouciant monarque semblait leur
abandonner. C’était une intrigue de palais, et comme la nation était
étrangère à ces menées, elle ne se sépara point du gouvernement,
qui triompha de ses ennemis.
Les intrigues et la corruption dont le règne de Guillaume
Ier offrent le tableau, s’expliquent à la fois, par les vices du prince et
par la situation du pays. La conquête de nouvelles provinces en Italie,
était désormais impossible, parce que les Étals de l’Église opposaient de
ce côté une barrière infranchissable. Dès que le royaume fut délivré de la
guerre étrangère, les Siciliens et les Normands eux-mêmes, se dégoûtèrent
de la vie des camps; l’esprit de la nation tendit à s’assouplir. Guillaume
II appelé le Bon, parce qu’il fut ami de la justice el qu’il ne puisa que
rarement dans la bourse de ses sujets, rétablit la paix intérieure,
et favorisa par sa sage administration la fusion des peuples de races
diverses qu’il gouvernait. Ce prince est le Henri IV des Siciliens; son
nom est resté dans la mémoire du peuple, comme en France celui du
Béarnais.
Depuis la dernière expédition de Lothaire en 1136, les
armées impériales n’avaient plus passé les Alpes, et la puissance germanique
s’affaiblissait de plus en plus en Italie, lorsque les Guelfes et les Gibelins
allemands s’unirent pour appeler au trône Frédéric, surnommé Barberousse,
neveu de l’empereur Conrad. Cette élection peut être considérée comme une
manifestation de la pensée du peuple conquérant, qui veut rétablir son
autorité dans la Péninsule. On verra bientôt Frédéric jeter les forces de
l’Allemagne sur la Lombardie, qu’il doit soumettre avant d’envahir
le royaume de Sicile. Mais la résistance inattendue des
communes lombardes, secondée par le pape, fera échouer ce plan de domination.
Après trente années de combats, le nord de l’Italie est sur le point
d'échapper à ses anciens maîtres. Barberousse, à bout d’efforts, n’y
conserve qu’une puissance fort restreinte par les droits politiques cédés
aux républiques italiennes, lorsque le mariage de son fils Henri, roi des
Romains, avec Constance, héritière de la couronne de Sicile, en assurant à sa
famille la possession de ce beau royaume, le dédommage amplement de ce
qu’il a perdu, depuis le commencement de la guerre. Cette union donnera
le signal du duel à outrance entre la cour romaine et les princes de la
maison de Souabe, qui est le sujet de ce livre. Les empereurs, après
s’être établis au-delà de Rome, redoubleront d’efforts pour réduire au néant la
puissance temporelle du Saint-Siège, en Italie ; on verra quels obstacles
les papes sauront opposer à leurs desseins.
La maison de Souabe ou de Hohenstaufen, l’une des plus
illustres parmi celles qui portèrent la couronne impériale, fut presque toujours
en guerre avec les papes, qui de leur côté, après avoir employé vainement
les négociations et la menace pour arrêter ses progrès en Italie, avaient
résolu la ruine de celte maison. Les empereurs eurent à combattre tout à
la fois, le chef de l’Église, armé des foudres spirituelles, l’esprit
républicain des communes, et l’indépendance ombrageuse des princes de
l’empire. Dans tout le moyen Age, il n’y eut pas d’époque plus troublée ; mais,
malgré le malheur des temps, l’esprit des nations était en travail, et le
siècle des princes de Hohenstaufen, n’en devint pas moins pour l’Allemagne
et pour l’Italie un temps de progrès. Le goût des lettres et des arts se
répandit, la langue italienne commençait à peine à adoucir ses formes
primitives, quand les poètes italiens, en grande faveur à la cour
impériale, firent entendre leurs premiers accents. Plus tard, ils
luttèrent avec les troubadours provençaux qu’ils tirent oublier, et ils précédèrent
de peu d’années, le grand Alighieri, ce géant de la poésie italienne. Frédéric
II, poète lui-même, fonda des académies, encouragea tous les progrès,
moins ceux de la liberté, qu’il combattit sans relâche. Sa famille en porta la
peine ; jamais elle ne parvint à se faire adopter par les populations
siciliennes, qui reçurent ses bienfaits sans gratitude, et se souvinrent
seulement des charges trop pesantes qu’un état de guerre permanent leur
avait fait supporter. L’Italie ne voyait dans les princes de celle race
que des rois allemands ; l’Allemagne leur reprochait d’être trop
Italiens. C’est que ces deux pays, si dissemblables sous tant de
rapports, et longtemps unis par le seul lien de la force, une fois ce
tien rompu, ne pouvaient rester en paix sous une commune domination. Les
empereurs de la famille de Souabe crurent pouvoir lutter contre l’esprit
du siècle, mais l’esprit du siècle, plus fort qu’eux, finit par les
renverser.
LIVRE I
FRÉDÉRIC BARBEROUSSE
1152 — 1190
CHAPTER I
DE L’AVENEMENT DE FRÉDÉRIC BARBEROUSSE A LA
MORT DU PAPE ADRIAN IV
1152 — 1159