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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE |
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LIVRE IX . MANFRED 1254-1266
CHAPITRE III
L’ALLEMAGNE APRÈS LA MORT DE CONRAD. — MANFRED VEUT SE
RAPPROCHER DES GUELFES.— LE PAPE L’EXCOMMUNIE DE NOUVEAU.— MORT D’ECCELIN.-
BATAILLE DE L’ARBIA.
Pendant que les événements qui viennent d’être racontés
rendaient un peu de repos au royaume de Sicile, l’empire germanique était en
proie à de grandes dissensions. A aucune époque il n’y eut au nord des Alpes
plus de guerres intestines, une anarchie plus complète. Les
excommunications et les croisades si souvent prêchées contre des princes
catholiques qu’on signalait comme d’implacables ennemis de Dieu et des hommes,
les récompenses offertes à la trahison et à la révolte, étaient
autant de germes funestes qui devaient, à la Fin, porter leurs
fruits. Dans toute l’Allemagne, la subordination du feudataire,
sa loyauté, ses devoirs envers le suzerain, n’étaient plus que
de vains mots. Si quelques consciences timorées croyaient encore à la
religion du serment, le chef de l’Église, après avoir employé sollicitations
et menaces pour les attirer dans son parti, anathématisait leur résistance et
les déclarait déchus de tout bien terrestre et d’une place dans le ciel. A cet
ancien sentiment national des peuples germaniques, par lequel on a vu
accomplir tant de faits glorieux, succédait un esprit étroit d’égoïsme et
de cupidité. La corruption était en honneur. Depuis qu’en plein concile
la déchéance de Frédéric II avait été prononcée au nom de
l’Église universelle, nobles et prélats se croyaient affranchis de
toute obéissance; et, en voyant la ruine du pouvoir impérial,
chacun prétendait à une large part de ses dépouilles. Usurper les
fiefs et les droits régaliens, opprimer les peuples, les surcharger
de taxes, et porter au trône un prince impuissant à réprimer
ces coupables désordres, telle était la politique de la plupart
des grands de l’empire. Comme l’abandon des devoirs réagit nécessairement
sur les mœurs, l’Allemagne devenait à la fois barbare et corrompue. On s’y
livrait avec tant d’ardeur à des débauches honteuses, à des vices infâmes
et contre nature, que le pape chargea les dominicains de prêcher
publiquement contre les coupables et de leur appliquer le châtiment
infligé aux hérétiques Le long séjour des croisés en Orient et les guerres de
la Péninsule avaient introduit, avec ces habitudes dépravées,
un besoin de luxe et de richesses que le peu de numéraire en circulation
ne permettait pas de satisfaire: aussi tout moyen de se procurer de l’argent
semblait-il légitime. Des seigneurs pillards altéraient les monnaies,
établissaient des péages ruineux, et dévalisaient sur les chemins
marchands et voyageurs. Un fait prouvera que nul n’était à l’abri de ces
violences. Au mois de décembre 1254, la reine des Romains, femme de
Guillaume de Hollande, se rendant avec une escorte peu nombreuse du
château de Trifels à Oggersheim, fut arrêtée par un
noble appelé Hermann de Riltberg, qui ne la laissa poursuivre sa route
qu’après lui avoir pris ses effets les plus précieux Il fallait que
le gouvernement n’eût conservé aucune force, si, comme tout porte à
le croire, le roi ne put tirer vengeance d’une si grave injure. Trop
souvent des prélats donnaient aux laïques l’exemple du relâchement, de la
cupidité, de la perfidie; ils allumaient la guerre civile pour des
intérêts mondains, faisaient d’intolérables exactions, dilapidaient les biens
de leurs églises, et foulaient aux pieds les lois et les règlements
canoniques. Au grand scandale des fidèles, on voyait des évêques élus
conserver l’administration de leurs diocèses sans avoir l’ordre de
prêtrise; ils ne rentraient dans le devoir que lorsque le pape les
menaçait de destitution. Le clergé inférieur vivant et se recrutant
parmi le peuple, partageait son ignorance et sa grossièreté. Dans beaucoup
de couvents, la règle était mise en oubli; et quand les supérieurs
voulaient la rétablir, les moines se jetaient dans la révolte, et quelquefois
même commettaient des actes de férocité qui passent toute croyance.
Le départ de Conrad pour l’Italie, après sa défaite à
Oppenheim en 1251, avait laissé son compétiteur maître d’une grande partie de
l'Allemagne. Quand, en 1254, la mort eut frappé à Lavello le dernier roi des Romains, de la dynastie de Hohenstaufen, Guillaume de
Hollande put se regarder comme le maître légitime de l’empire. De la
nombreuse postérité de Frédéric II on sait qu’il ne restait que Conradin,
alors âgé de deux ans, et dont le parti, après de trop nombreuses
défections, n’était plus assez fort pour soutenir avec quelque apparence
de succès les prétentions de cet enfant au trône impérial; aussi dans
les premiers moments personne n’osa remuer. Il ne manquait au roi
Guillaume que le titre d’empereur, qu’il ne pouvait prendre avant d’avoir
été couronné à Rome. Alexandre, à peine élu, l’appela dans cette ville;
mais une série d’événements défavorables ne permit jamais à ce prince de passer
en Italie. Il est digne de remarque que depuis le jour où ce protégé du
siège apostolique n’eut plus d’adversaire à combattre, sa puissance, loin
de s’étendre, déclina visiblement. Soit que les grands
craignissent de l’élever trop haut, soit qu’il ne pût satisfaire leur
cupidité, toujours est-il qu’il n’en obtint qu’un très-faible
appui. Bientôt même plusieurs de ceux qui avaient le plus
favorisé son élection travaillèrent à son abaissement. Le
métropolitain de Mayence, primat d’Allemagne se tourna contre lui;
l’archevêque de Cologne, à la suite d’une discussion sur des
intérêts privés, voulut incendier la maison que Guillaume habitait
à Neuss avec le légat, et ils n’échappèrent qu’à grand peine à
ce péril. Vers le même temps l’escorte royale fut mise en fuite par
les bourgeois de Coblentz, à l’instigation de l’archevêque de Trêves. Les
communes, trop occupées à se défendre contre les nobles qui infestaient
les routes et ruinaient leur commerce, ne soutinrent point Guillaume. On
n’a pas oublié que, précisément à l’époque de son sacre, en 1247, une
ligue s’était formée entre les villes de la vallée du Rhin , sous le titre
de la sainte paix; elle prit un grand développement après la mort de
Conrad. Le 13 juillet 1254, les confédérés renouvelèrent pour dix années
leur traité, auquel les trois archevêques électeurs, quatre
évêques, l’abbé de Fulde, le comte palatin et
plus de trente seigneurs laïques accédèrent de gré ou de force Dans des
réunions postérieures, défense fut faite d’entreprendre une guerre, de
prêcher aucune croisade sans l’autorisation préalable de la ligue.
Cent navires équipés à frais communs par les villes situées entre
Baie et la Moselle, protégèrent la navigation du haut Rhin ;
cinquante autres gardèrent le cours inférieur du fleuve; des
hommes d’armes soldés veillèrent à la sûreté des chemins. Les
douanes et les péages illégalement perçus furent abolis pour
toujours; tout violateur de la paix, clerc, noble ou bourgeois, devait
être poursuivi jusqu’à complète réparation; enfin, pour faire face aux
dépenses, un décret imposa une taxe d’un denier sur ceux qui possédaient
cinq livres d’argent. Ajoutons ici que ces règlements, mal exécutés, ne firent
point cesser le désordre. Guillaume, dont on n’avait pas réclamé le concours,
ne pouvant briser cette confédération menaçante pour la puissance
impériale, imagina de s’en déclarer le chef. Il consentit en même temps
à accorder aux villes et aux seigneurs, dans toute l’Allemagne,
la permission de former des ligues semblables sous l’autorité du chef
de l’empire: c’était avouer l’impuissance du gouvernement. Un chroniqueur
affirme que ce prince, voyant le déclin de ses affaires, regretta d’avoir
accepté la couronne : ce qui est certain, c’est que dès lors il se montra moins
occupé des intérêts généraux de l’État que des siens propres. Sa présence
n’inspirait pas ce sentiment respectueux, attribut nécessaire de
la majesté royale. Pour flatter la bourgeoisie, il s’était fait
inscrire dans plusieurs villes sur le rôle des habitants. Un jour qu’il
était au milieu du clergé sous le porche de l’église d’Utrecht, un
bourgeois osa lui jeter un pierre qui l’atteignit à la tête. «
Comment ai-je pu mériter cette grave insulte? s’écria-t-il; ne me suis-je pas
toujours montré un bon citoyen d’Utrecht?» Il obtint pourtant à force de
menaces qu’on lui livrât le coupable et le fit punir.
Depuis plusieurs années, Guillaume était en guerre avec Marguerite-la-Noire,
comtesse de Flandre, à l’occasion de certains fiefs du comté de Hollande qui
relevaient du Hainaut. Ces biens, déclarés libres en 1252 par la diète de
Francfort, avaient été conférés comme fiefs d’empire à Jean d’Avesnes, beau-frère
de Guillaume. De son côté, Marguerite, pour s’assurer l’appui
de Charles, comte d’Anjou, frère de saint Louis, lui avait donné
le Hainaut. Guillaume écrivit à Charles pour le détourner d’accepter ; et
comme ce dernier répondit par des moqueries, le roi des Romains lui
proposa le combat en champ clos, qui fut refusé. Louis IX, nouvellement
revenu d’Orient, offrit son arbitrage; mais avant que cette querelle fût
assoupie, Guillaume se brouilla avec les Frisons, qui avaient commis des
déprédations sur ses terres patrimoniales. C’était au cœur de l’hiver. Il
envahit une partie de la Frise, pays dont les marécages se gèlent dans
cette saison. Le 28 janvier 1256, ce prince était avec son
avant-garde sur le bord d’un fossé large, profond et couvert d’une couche
de glace, trop mince pour que la troupe osât le traverser. Il se
mit seul à la recherche d’un gué, s’embourba dans la vase, et fut tué
par des paysans, placés près de là en embuscade, avant que ses gens
pussent le secourir Guillaume, âgé de vingt-huit ans, était roi des
Romains depuis huit ans et environ quatre mois, à compter du jour de son
élection. Il survécut à Conrad un peu plus de vingt mois. Prince rempli
d'ardeur et passionné pour la gloire militaire, il se crut appelé par la
Providence à de grandes choses; mais l’égoïsme de ses partisans le
réduisit à l’impuissance. Il ne fut qu’un instrument pour le Saint-Siège,
et plus encore pour la haute noblesse, qui prétendait gouverner sous
son nom. L’avènement de Guillaume avait empiré les affaires de l’Allemagne; sa
mort acheva de plonger ce malheureux pays dans la plus complète anarchie.
Quand le trône devenait vacant, il était de règle qu’on
procédât à une nouvelle élection dans le délai d’un an et un jour. Près d’une année
s’écoula, durant laquelle plusieurs tentatives pour donner un chef à
l’empire furent faites sans succès. Chaque électeur prétendait disposer du
trône, ou, pour dire mieux, le vendre au plus offrant. Quelques anciens
amis de la maison de Souabe se prononcèrent assez haut en faveur du
dernier rejeton de cette famille, pour que la cour romaine en conçut de
sérieuses inquiétudes. Alexandre IV enjoignit, sous peine d’excommunication,
aux archevêques de Mayence, de Cologne et de Trêves, de s’opposer de tout
leur pouvoir à l’élévation de Conradin : « Le monde entier, écrivait-il à
chacun des trois prélats, sait par quels actes d’oppression et de tyrannie
Frédéric et ses fils ont payé d’innombrables bienfaits. L’exemple du passé
apprend de reste ce qu’on doit attendre d’une race incorrigible. Jamais
serpent n’engendra de colombe, et en aucun temps a plante vénéneuse ne produira de bons fruits. Qu’on se garde donc d’élire le fils de
Conrad; que, sous aucun prétexte, il ne puisse porter le sceptre impérial.
Non-seulement son âge le rend inhabile à gouverner le royaume de Teutonic, mais personne ne doit oublier que s’il devenait
roi (ce qu’à Dieu ne plaise!), le siège apostolique, qui a besoin d’un
défenseur, ne le trouverait point en lui. C’est pourquoi nous prions la
fraternité, nous t’avertissons, nous t’enjoignons, en vertu
de l’obéissance que tu dois à nous et à ta sainte mère l’Église romaine,
et sous peine d’excommunication, de ne pas élire cet enfant, et de ne
consentir sous aucun prétexte à son élection. Tu devras, en outre, t’opposer
énergiquement à toute tentative semblable que pourraient faire les autres
princes ecclésiastiques ou séculiers, et tu les préviendras que s’ils s’en
rendaient coupables, ils encourraient l’excommunication et toutes les peines
qui en résultent. »
Soit que les menaces du souverain pontife fissent reculer
les partisans, d’ailleurs peu nombreux de Conradin, soit qu’ils reconnussent
l’impossibilité de réussir dans leur entreprise, ils l’abandonnèrent. Une
prérogative de l’archichancelier était d’assembler les États de l’empire. Comme
l’archevêque de Mayence, titulaire de cette dignité, avait été fait
prisonnier de guerre par les troupes du duc de Brunswick, le métropolitain
de Cologne, vice-chancelier, convoqua les électeurs à Francfort, pour le
6 janvier 1257. Pendant l’intervalle, il y eut des conférences,
dans lesquelles ce prélat et l’archevêque de Trêves se disputèrent
le choix du nouveau roi des Romains. Plusieurs princes renoncèrent
volontairement au rang suprême qu’on leur offrait, ou en furent écartés
sous divers prétextes: le roi de Bohème avait trop de puissance
territoriale; le marquis de Brandebourg, le landgrave de Thuringe, le comte
d’Henneberg, n’étaient pas assez riches. Après de longues discussions, les
deux prélats, divisés d’intérêt, mirent en quelque sorte la couronne à
l’encan. L’archevêque de Cologne jeta les yeux sur Richard, comte de Cornouailles,
le frère du roi Henri III. Richard avait alors quarante-sept ans, et
passait pour le prince le plus riche de l’Europe. Le soin de sa fortune
devant l’appeler souvent en Angleterre, on pouvait croire que les rênes de
l’État seraient flottantes dans ses mains, ce qui entrait parfaitement
dans les vues de la haute noblesse. L’archevêque le fit sonder là-dessus. Des
agents du prince vinrent traiter l’affaire et promirent en son nom 18
mille marcs sterling au duc de Bavière, l’oncle de Conradin, 12 mille
marcs au poids de Cologne au métropolitain de cette ville, et 8 mille marcs aux
autres électeurs. Une si forte prime offerte à la corruption n’empêcha pas
le prince anglais de protester que s’il acceptait lé trône, ce n’était ni
par ambition, ni pour amasser des richesses, mais pour restaurer l’empire,
et le gouverner selon les règles de l’honneur et de la justice. Cette
réponse déplut à l’archevêque de Trêves, qui, de dépit de n’être pas
traité à l’égal de son collègue de Cologne, forma, en faveur d’Alphonse,
roi de Castille, un contre-parti. Alphonse, qu’on a surnommé le Sage et le
Savant, descendait, par les femmes, de Frédéric Barberoussc. Son père,
Ferdinand III, dit le Saint, avait épousé la plus jeune des filles
du roi Philippe, le grand-oncle de Conrad IV, et les Gibelins d’Italie le
considéraient, à défaut de Conradin, comme le représentant naturel
des droits de la famille de Hohenstaufen. Dès le mois d’avril
1256, des ambassadeurs pisans s’étaient rendus près de lui en
Espagne et avaient fait serment de le reconnaître pour légitime empereur.
C’était un premier jalon à la candidature d’Alphonse, et cette démarche
qui pouvait paraître au moins prématurée, avait valu à la commune un
traité de commerce et de navigation signé le 10 mai à Soria, et par lequel le
futur empereur accordait aux Pisans, entre autres privilèges, la franchise
entière du négoce dans ses États. Pour gagner les électeurs de l’empire,
20 mille marcs furent offerts, au nom d’Alphonse, à chacun d’eux, ce que
les princes de Saxe et le marquis de Brandebourg, à qui Richard n’avait
offert que 8 mille marcs, acceptèrent, moyennant de bonnes garanties. Ces
indignes trafics ainsi conclus, les deux factions songèrent à s’assurer de
Francfort, où la diète devait se réunir. L’archevêque de Trêves y entra le
premier avec un corps de troupes, et en ferma les portes à l’archevêque de
Cologne et au duc de Bavière, comte Palatin, sous prétexte que leur suite
trop nombreuse pourrait influencer l’assemblée. Ces deux électeurs
s’étaient fait transmettre le suffrage de l’archevêque de Mayence. Sans perdre
de temps, ils s’établirent à peu de distance de la ville, sur le
territoire de Franconie, où, le 13 janvier 1257, quinze jours avant l’expiration
du délai légal, ils élurent avec trois voix Richard de Cornouailles à la
dignité de roi des Romains. Bientôt après, cette élection fut ratifiée par
le roi de Bohême. De son côté, le métropolitain de Trêves, après
d’inutiles démarches pour ramener les dissidents, porta les suffrages dont il
disposait sur le roi de Castille, qui fut proclamé à Francfort le 1er
avril, dimanche des Rameaux. Les Anglais prétendirent que
l’élection d’Alphonse avait été faite à l’instigation du roi de France,
dont il était le cousin germain. Ce qu’il y a de vrai, c’est que
l’intrigue et la corruption donnèrent à la malheureuse Allemagne deux rois
également étrangers à ses mœurs, à ses lois, à ses intérêts. Tel fut le
résultat de vingt années de troubles fomentés par trois papes, scission
funeste qui fit perdre à l’empire sa puissance au dehors, et le livra plus
que jamais à des discordes intestines. Chaque membre de la haute noblesse
se rangea du côté dont il se promettait le plus de profit, sauf à en
changer si l’autre en offrait davantage. Le sentiment patriotique
s’éteignit presque entièrement dans le cœur des grands de la
Germanie; et les électeurs, qu’on appelait les lumières de l'empire, firent
de leurs votes un infâme trafic. La cour pontificale, à qui ces élections
furent soumises, n’essaya pas de mettre fin à une situation si déplorable.
Dans sa politique, la lutte engagée au nord des Alpes ne pouvait que
favoriser la séparation de l’Italie d’avec l’Allemagne, but constant de ses
efforts ; aussi Alexandre évita-t-il de se prononcer pour l’un ou pour
l’autre des deux compétiteurs, auxquels, dans ses lettres, il donna également
le titre de rois élus des Romains.
Après la mort de Guillaume, les membres de la ligue du
Rhin s’étaient assemblés à Mayence, ci avaient décidé qu’en cas de double
élection, ils ne reconnaîtraient aucun des élus tant que l’unité du
pouvoir ne serait pas rétablie. Mais la discorde se mit parmi les prélats
et les seigneurs, et la ligue ne tarda guère à se dissoudre. Quelques
évêques et la plupart des villes du haut Rhin, plus particulièrement
attachées à la maison de Souabe, prirent parti pour Alphonse, dans lequel,
à l’exemple des Gibelins d’Italie, ils croyaient voir le représentant de cette
illustre famille. Au contraire, les cités de la basse Allemagne, et en
général les Guelfes, se tournèrent du côté de Richard ; ajoutons ici
que les deux factions, loin d’être disposées à aucun sacrifice pour
soutenir leurs nouveaux chefs, s’en promettaient de notables avantages. Le
prince anglais, à peine informé de sa promotion, aborda le 5 mai 1257, à
Dordrecht, sur les côtes de Hollande. Comme il s’était muni de grosses sommes
d’argent, et qu’on vantait sa libéralité, beaucoup de nobles coururent à
sa rencontre; c’était à qui le premier lui offrirait sa bassesse, et
son dévouement intéressé. Le jour de l’Ascension, il fut couronné à
Aix-la-Chapelle, avec Sancia de Provence, sa femme, par l’archevêque de
Cologne, et placé sur le trône de Charlemagne, son fils fut décoré de la
ceinture militaire. Au dire d’un historien, deux archevêques, six évêques,
trente feudataires directs de l’empire, et mille chevaliers, assistèrent à
cette cérémonie. Richard se crut si bien affermi, qu’il annonça aux villes
lombardes son arrivée prochaine, en même temps qu’il les exhortait
à le reconnaître pour roi, et à le soutenir. Mais son règne s’acheva avant
qu’il pût réaliser ce projet. Non content de prodiguer ses richesses à
d’insatiables amis, Richard fit délivrer à beaucoup
de villes d’Allemagne des lettres de franchise, ce qui en détacha quelques-unes
du parti contraire. Ajoutons que leur fidélité, plus apparente que réelle,
durait tout juste autant que ses largesses. Quant à Alphonse, préférant
l’étude aux affaires, il ne consacra à celles de l’empire ni l’application
ni l’argent qu’elles réclamaient. De Tolède, où il tenait sa cour, ce
prince ordonna, dans les provinces du bas Rhin, la mise sur pied
d’une armée considérable; mais on ne put faute de fonds rassembler
les troupes. Des documents contemporains prouvent que certains grands
feudataires n’étaient entrés que conditionnellement dans son parti. Ferry
III, duc de Lorraine, l’un d’eux, ayant été recevoir à Tolède
l’investiture de ses fiefs, stipula qu’il serait de plein droit dégagé de
son serment, si, avant l’expiration de deux années, le roi ne se rendait
point en Germanie. Malgré les engagements les plus formels, Alphonse ne quitta
jamais l’Espagne, et se borna à conférer le titre de vicaire au duc de
Brabant, ce qui refroidit ses partisans les plus zélés.
Ces longs troubles avaient réduit l’Allemagne à un état
de faiblesse tel, qu’à l’époque du couronnement de Manfred, le roi des Romains,
quel qu’il fût, Alphonse ou Richard, ne pouvait en réalité songer à
rétablir le pouvoir impérial en Italie. Mais, d’un autre côté, les
affaires de l’Église étaient loin de prendre, au sud des Alpes, un tour
favorable. Dans les Marches Véronaise et Trévisane, Eccelin de Romano avait
formé, avec le marquis Pelavicini et Buoso de Doara,
les chefs gibelins de Crémone, une ligue qui tenait en bride toute la
Lombardie. En Toscane, les Guelfes étaient maîtres de Florence, mais de
nombreux émigrés gibelins, retirés à Sienne, comptaient dans leur ville
natale beaucoup de partisans, et se flattaient, avec l’appui du roi
Manfred, de l’emporter bientôt sur le parti contraire.
A Rome, où de graves événements s’étaient accomplis, le
pape était autant que jamais le jouet de la fortune. Brancaleone,
ce rigide exécuteur des lois, à force de poursuivre à outrance les violateurs
de la paix publique, avait ligué toute la noblesse contre lui. Battu dans une
rencontre en 1255, et fait prisonnier, il eut porté sa tête sur l’échafaud, si
les otages qu’on gardait à Bologne n’eussent répondu de sa vie. Cet événement
fut le signal d’une révolution. Les nobles romains élurent un nouveau
sénateur pris dans leur ordre, et se hâtèrent de rappeler Alexandre, qui,
au mois d’octobre de cette même année, reprit possession du palais de
Latran. A peine admis dans Rome, le pontife excommunia les Bolonais, pour les
obliger à restituer les otages; mais ils résolurent de tout souffrir
plutôt que d’abandonner leur concitoyen. Rendu à la liberté en 1256, sous
la condition d’abdiquer le pouvoir et de sortir de la ville, Brancaleone
s’était retiré à Florence, où il avait publié un manifeste dans lequel
ses droits étaient réservés. En 1258, le peuple romain, las du
joug de la noblesse, le rétablit avec honneur, et à son tour
Alexandre repartit pour l’exil. Il voulut frapper les Romains d’anathème; mais,
non content d’exciper d’un ancien privilège qui exemptait à jamais de
l’interdit la capitale du monde chrétien, le terrible sénateur menaça de
détruire Anagni, la ville natale du pape; et ce dernier se hâta de
révoquer son arrêt. Avant la fin de l’année, Brancaleone mourut, vivement
regretté par le parti populaire, qui, après avoir mis à sa place son oncle
Castellano d’Andolo, refusa de soumettre cette élection à la sanction pontificale.
C’est ainsi que, dans l’État ecclésiastique, le chef de l’Église perdait chaque
jour du terrain, et vivait dans de continuelles alarmes.
On pouvait, non sans vraisemblance, supposer que l’avènement
de Manfred au trône de Sicile donnerait aux affaires de la Péninsule une face
toute nouvelle. Ce prince, né en Italie, élevé dans les mœurs de ce pays,
ne pouvait prétendre à l’empire. Son usurpation, si elle se consolidait,
devait, en rendant impossible la réunion, sous le même sceptre, de l’Allemagne
et du royaume fondé par les Normands, détruire ce plan de domination
des empereurs de la dynastie de Souabe, qui, depuis plus d’un siècle,
mettait en péril l’indépendance de l’Église romaine. L’oncle de Conradin
venait de rompre pour jamais avec la Germanie; et non-seulement il ne pouvait
s’en promettre aucun appui, mais plus que personne il avait intérêt à
empêcher le chef de l’empire de prendre pied au sud des Alpes. Régent,
Manfred était Gibelin; roi illégitime, il devait tout naturellement se
jeter dans les bras des Guelfes, auxquels son admission dans
leur ligue eût assuré une supériorité réelle. Des pièces
authentiques prouvent en effet qu’aussitôt après son sacre, il fil les
plus grands efforts pour se réconcilier avec cette faction. Voyons quel en
fut le résultat. Gênes mit son alliance à haut prix. A la suite de longues
négociations, un traité de commerce fut signé à Melfi, le 22 mars 1259. Les
Génois obtinrent protection dans le royaume pour leurs personnes et leurs
biens. Manfred renonça au droit d’aubaine sur leurs vaisseaux naufragés, et
promit de les indemniser des dommages dont ils auraient à se plaindre. A
l’avenir, les émigrés et les ennemis de la république ne devaient plus
être reçus dans le royaume. Les droits de douane furent diminués; les
anciens comptoirs que les Génois avaient possédés à Messine ou dans
d’autres villes leur furent rendus; et ils obtinrent, de plus,
l’autorisation d’en construire de semblables à Naples, à Barletta, à Siponte, à Syracuse et à Augusta, le roi s’obligeant
à leur payer cent onces d’or pour les frais de chaque
établissement nouveau. Un consul ligurien devait connaître des causes
civiles et criminelles entre sujets de sa nation, sauf le cas d’homicide, réservé
à la justice royale. Autorisation était donnée à la commune de Gênes, d’acheter
annuellement dans les ports du royaume, avec exemption de droits, mille salmes de grains, quand le cours du marché ne s’élevait pas
au-dessus d’une once d’or pour cinq salmes. Enfin,
ceux des Génois au service de Sicile qui avaient pris parti pour l’Église
étaient amnistiés et rentraient dans leurs biens.
Venise, dont la politique était essentiellement
commerciale, ne fit aucune difficulté de reconnaître Manfred pour roi;
et, moyennant quelques nouvelles concessions , elle confirma
le traité précédemment conclu avec Conradin. Par un acte supplémentaire signé
à Lago-Pesole au mois de juillet 1259, on stipula que les Vénitiens
pourraient vendre et acheter dans le royaume les marchandises non
prohibées, moyennant le droit d’un pour cent. Ils ne devaient d’ailleurs
être tenus à aucune taxe ou gabelle. Enfin, autorisation était donnée au doge
de tirer annuellement des États de Manfred dix mille salines de blé, quand
le prix ne s’élèverait pas à plus d’une once d’or pour six
salines dans la Pouille, et à une once pour cinq salines en Sicile.
Quant aux sujets siciliens, ils payaient dans les ports de la
république, un et un tiers pour cent soixante; mais leurs navires qui
dépassaient Zara et Ancône, étaient tenus de vendre à Venise leurs cargaisons,
et s’ils portaient des denrées de provenances étrangères, la taxe ordinaire
devenait exigible .
En Lombardie, des tentatives de rapprochement avec les
Guelfes ne furent pas repoussées, et les principaux seigneurs et trois
communes de l’ancienne association, se portant fort pour les autres,
firent avec les Crémonais une convention par
laquelle on reconnut Manfred pour roi, en promettant de le
compter désormais au nombre des alliés de la ligue. Les Guelfes
signataires de cette paix comprenaient si bien que, par son usurpation, le fils
de l’empereur était devenu l’ennemi naturel de l’empire, qu’ils firent
pour lui ce qu’ils ne lui eussent accordé sous aucun prétexte quand il avait la
régence au nom de Conradin. L’acte, signé à Crémone le 11 juin 1259,
portail ce qui suit: « En premier lieu, le marquis d’Este, le comte de
Saint-Boniface, les communes de Mantoue, de Padoue et de Ferrare, stipulant
au nom des autres confédérés toscans, lombards et romagnols, auront
désormais pour ami l’excellentissime seigneur Manfred, roi de Sicile. Ils le
soutiendront, et feront tous leurs efforts pour le réconcilier avec le
siège apostolique. » Certes, les destinées de l’Italie eussent été
différentes si cet acte eût reçu son exécution; mais les instances que
Manfred fit à plusieurs reprises auprès des Guelfes de Toscane furent
repoussées. Les Florentins, non contents de rejeter bien loin tout
projet d’accord, résolurent d’opposer à ce prince un compétiteur;
et, chose étrange, ce fut sur Conradin qu’ils jetèrent les veux.
Ce qui néanmoins peut expliquer leur choix, c’est que, depuis bientôt deux
ans, Richard, roi des Romains, voulant s’attacher les partisans de la
maison de Hohenstaufen, et notamment le duc de Bavière, avait, au mépris
des droits conférés à son neveu Edmond par l’Église romaine, donné dans un
acte authentique au fils de Conrad le titre de roi de Sicile et de
Jérusalem. Le 25 janvier 1257, douze jours après son élection, deux
délégués du prince anglais avaient juré sur l’Évangile que, dans la
solennité de son sacre comme roi des Romains, Richard conférerait à
Conradin l’investiture du duché de Souabe et de toutes les terres
d’empire possédées autrefois par le père et l’aïeul de ce jeune prince. Déjà
la plupart des Guelfes d’Italie s’étaient prononcés en faveur de Richard;
les Florentins lui députèrent un ambassadeur appelé Guillaume Berardi, pour le
solliciter de venir au plus tôt se mettre à leur tête; contradiction
remarquable avec la politique de la ligue lombarde, et dont on a déjà vu
plus d’un exemple. Cet envoyé avait ordre de se rendre ensuite en Bavière,
afin d’armer l’héritier légitime contre l’usurpateur. La négociation n'eût,
pour le moment, aucune suite; elle paraît, au surplus, avoir été ignorée
d’Alexandre IV, qui vraisemblablement ne se fût pas moins opposé à la
restauration du neveu qu’à l’avènement de l’oncle. Quoique Manfred, dans
sa position nouvelle, semblât plus propre qu’aucun autre à seconder la
politique pontificale, la cour romaine n’en voulait pas pour protecteur.
Elle savait que ce prince, également distingué par son courage, ses
lumières et l’élévation de son esprit, ne serait jamais dans la main du
pape un instrument docile; que si la convoitise du pouvoir
suprême lui avait fait trahir ses devoirs de parent, il n’en voudrait
pas moins régner avec honneur, et qu’il sacrifierait son trône et
sa vie plutôt que de se soumettre à des exigences injustes. Nourri dans
les principes de Frédéric II, initié aux études philosophiques, et fortement
imbu de cet esprit d’opposition aux doctrines romaines, qui, au XIIIe
siècle, faisait de grands progrès parmi les lettrés, les savants et les
jurisconsultes, le nouveau roi de Sicile n’inspirait au pape que des
sentiments de défiance. Le jeune fils du roi d’Angleterre convenait mieux
à ses desseins, auxquels il se prêterait sans les discuter. Les espérances
du Saint-Siège se tournèrent donc plus que jamais vers cet enfant, et le
légat en Angleterre redoubla d’instances pour armer Henri III contre
l’Italie méridionale. Quant à Manfred, la politique romaine le
comprit dans l’arrêt de déchéance prononcé contre sa famille. Alexandre IV
ne voulut lever l’excommunication qui liait les chefs crémonais et ratifier leur accord avec les Guelfes, qu’à la condition expresse que
le fils de Frédéric serait exclu de la confédération. L’archevêque
d’Embrun, légat en Lombardie, eut ordre de rompre cette alliance avec
l’ennemi de l’Eglise, à laquelle le pape déclarait qu’il ne consentirait à
aucun prix. Par d’habiles pratiques, le légat parvint à séparer Manfred
des Guelfes lombards, ses nouveaux amis, ce qui le jeta forcément dans les
bras des Gibelins.
Après avoir affermi son autorité en Sicile, Manfred
quitta Palerme le 11 septembre, et se dirigea vers la Pouille, en traversant le
Val de Crati et les deux principautés. Partout il se montra généreux et
affable, promettant de gouverner selon les lois et la justice. La plus
exacte discipline avait été recommandée aux troupes; et comme, malgré cet
ordre, les Allemands mercenaires commirent des exactions, il en licencia un
grand nombre, ce qui satisfit l’opinion publique1. Une cour plénière était
indiquée à Foggia pour le mois d’octobre ; la noblesse et les
délégués des villes domaniales s’y portèrent en foule. Manfred y
parut dans tout l’éclat de la royauté, assis sur un trône magnifique,
la couronne sur la tête et le sceptre dans la main. A sa droite
était le grand connétable portant l’épée, et à gauche le grand justicier
vêtu de la simarre rouge; les autres dignitaires avaient pris place chacun
selon son rang. Le roi jugea les causes qui lui étaient réservées, fit des
édits, nomma à des emplois et distribua des récompenses. Chaque jour, des
jeux variés, des bateleurs et des musiciens divertissaient le peuple; le
soir, on allumait des feux, et de brillantes illuminations éclairaient la
ville. On fit dans les plaines de la Capitanate la chasse de l’Incoronata, à laquelle un grand nombre de gentilshommes
furent invités. Mais dans ces occasions, où tant de feudataires, de chefs
étrangers et de musulmans, se trouvaient ensemble, il était difficile de
maintenir la concorde, et trop souvent de sérieuses querelles éclataient jusque
sous les yeux du souverain. Un jour, dans la chambre royale, un capitaine
de la garde sarrasine ayant repoussé avec son esponton messer Gritto, chevalier
napolitain, nouvellement décoré de la ceinture militaire, celui-ci
riposta par un si rude soufflet, que la figure de l’Arabe en fut
ensanglantée. Aussitôt chrétiens et musulmans mirent l’épée à la main,
et, sans quelques hauts barons qui se jetèrent entre eux, cette
rixe aurait mis le désordre dans l’armée. Une loi de Frédéric II qualifiait
d’attentat à la majesté royale tout acte de violence commis en présence du
souverain, et punissait le coupable de la perte de la main droite.
Manfred, qui sentait la nécessité de faire un exemple, voulut que la
justice eût son cours. Vainement les amis de Gritto sollicitèrent sa
grâce; tout ce qu’ils purent obtenir fut qu’on lui coupât la main gauche au
lieu de la droite. Le jour suivant, le roi, informé que le malheureux
chevalier avait été en péril de mort, lui envoya cent augustales,
et destitua de ses fonctions l’officier sarrasin.
Cependant le sacre de Manfred avait allumé la colère du
pape. De l’avis des cardinaux, une nouvelle excommunication frappa celui
qu’on qualifiait à Anagni d’adversaire de Dieu et de la sainte Église; le
déclara déchu de ses possessions, titres et honneurs; défendit de le
reconnaître pour roi, de le servir, de lui donner assistance ou conseil.
Entre autres griefs, on lui reprochait de retenir dans ses prisons le
frère Ruffino, légat en Sicile; de s’être emparé des biens d’un grand
nombre de cathédrales, et notamment de celle de Brindisi, dont l’archevêque
avait été chargé de fers. Ordre fut donné d’interdire les églises dans les
lieux où il séjournerait. Quant aux prélats consécrateurs, ils furent
excommuniés; l’évêque d’Agrigente perdit la dignité épiscopale et ses
bénéfices; l’archevêque de Sorrento, l’administration de son diocèse;
l’abbé de Mont-Cassin, celle de cette abbaye. On ajourna devant la cour
pontificale les métropolitains de Salerne, de Morreale et d’Acerenza, pour
se justifier des graves imputations qui pesaient sur eux. La sentence fut
ensuite confirmée solennellement à Anagni le jeudi saint de l’année
suivante. Manfred, voyant que toute espérance de rapprochement avec le pape
était chimérique, envoya un corps de troupes allemandes et sarrasines sur
les confins de l’État pontifical, et prit possession du comté de Fondi, que Frédéric II avait cédé à l’Église en 1212; un
autre corps alla occuper Aquila, forteresse de l’Abruzze, toute dévouée au
pape. Pour chasser de cette ville les mécontents dont elle était le refuge
ordinaire, et la mettre hors d’état de rien entreprendre, ses murailles furent démantelées,
et la plupart de ses habitants dispersés dans la province. Ces mesures
prises, le roi alla passer le reste de l’hiver à Barletta, où il arriva le 2 décembre, 1259.
Manfred, alors âgé d’un peu plus de vingt-six ans, était
beau, bien fait et d’humeur enjouée. Adonné aux plaisirs de la jeunesse,
il s’y livrait avec d’autant plus d’ardeur, qu’au dedans comme au dehors
du royaume ses affaires s’amélioraient de jour en jour. Non-seulement
Alexandre IV, épuisé d’argent, ne pouvait plus rien entreprendre par lui-même,
mais c’était en vain qu’il se flattait d’obtenir de l’Angleterre les
troupes et les vaisseaux tant de fois promis. Les querelles interminables de
Henri III et de ses barons réduisaient ce prince à l’impuissance. On
savait que, sous prétexte de réformer l’État, le comte Simon de Leicester,
beau-frère du roi et l’un des chefs de la noblesse, exerçait de fait
l’autorité suprême, et tenait Henri dans une sorte de captivité. De si heureux
incidents remplissaient de joie le cœur de Manfred, et lui faisaient
envisager sous de riantes couleurs un avenir gros d’orages, quand, vers le
milieu du mois de février de nouveaux envoyés bavarois vinrent démentir le
bruit de la mort de Conradin et réclamer sa couronne héréditaire.
On leur fit de grands honneurs, et, quelques jours après, le roi
les reçut en audience solennelle. L’un d’eux, ecclésiastique fort
âgé, demanda expressément qu’on rendit au jeune prince son patrimoine, et que
ceux qui, dans des vues coupables, l’avaient dit mort, fussent punis. «
Chacun sait, répondit Manfred, que le royaume de Sicile semblait à jamais
perdu quand nous l’avons reconquis, les armes à la main, sur deux papes
qui avaient proscrit la race entière de Souabe. La nation ne voulait
plus vivre sous la domination allemande; aujourd’hui même on ne parviendrait
pas à la lui faire accepter. Loin donc d’usurper le pouvoir, nous l’avons sauvé
de sa ruine. Pour le consolider, il faut une main virile; celle d’un
enfant serait impuissante. Notre projet n’est pas, néanmoins, de priver à
jamais du trône le fils de notre frère, mais de le garder durant notre
vie, pour le défendre contre toute attaque: après nous, Conradin en prendra
possession. Qu’il vienne, en attendant, à notre cour: il y sera traité
comme notre propre fils; nous le ferons élever dans les mœurs italiennes,
et ses futurs sujets s’accoutumeront à lui. » En congédiant ces envoyés, il
leur donna pour Conradin des joyaux d’une valeur de mille onces d’or et
des chevaux de prix pour le duc de Bavière .
Beatrix de Savoie, que Manfred avait épousée en 1247,
était morte, laissant une fille appelée Constance, et ce prince recherchait en
mariage Hélène, jeune princesse âgée de dix-sept ans, la seconde fille de
Michel l’Ange Ducas, despote d’Épire. Hélène apportait en dot les trois
districts de Butrinto, de Subuto et d’Avlona, positions d’une grande importance,
tant par leur situation à l’entrée du golfe Adriatique, vis-à-vis d’Otrante,
que parce qu’elles pouvaient ouvrir le chemin de la Grèce, ou servir au
besoin de places de refuge. Pendant qu’on négociait cette
alliance, Manfred oubliait ses traverses dans un enchaînement de
plaisirs. Chaque jour c’étaient des chasses aux chiens ou à l’oiseau,
des courses, des joutes à la lance; le soir, des bals où les beautés
de la ville et de la cour étaient réunies. Pendant la nuit, le roi
parcourait les rues de Barletta en chantant des strombuotti,
strophes rimées de huit vers, chacun de onze syllabes, qu’il aimait à
composer. Sa cour, que les Guelfes appelaient un foyer de corruption, était le
rendez-vous des poètes et des plus habiles musiciens de France, d’Allemagne et
d’Italie Souvent, dans ses promenades nocturnes, il se faisait suivre par
deux Siciliens qui excellaient à chanter des romances. La poésie en langue
italienne, cultivée depuis un demi-siècle en Sicile, où l’on croit qu’elle
avait pris naissance, célébrait l’amour, mais restait étrangère à la
politique et aux événements qui mirent la Péninsule en feu. Pendant que le chef
de l’Église appelait des étrangers à la conquête du royaume, qu’il lançait
l’excommunication sur le fils de l’empereur et poussait les peuples à la
révolte; que, dans le nord de l’Italie, Eccelin trouvait à peine assez de
bourreaux pour tuer ses victimes, les poètes et Manfred lui-même chantaient,
avec une exagération toute méridionale, les désirs des amants, les rigueurs
des belles, et ces théories de l’amour chevaleresque qui nous paraissent
bien peu en rapport avec l’état de la société italienne au moyen âge. Des
commentateurs en ont conclu que ces poésies dans le goût
provençal cachaient, sous une forme allégorique, des vœux pour
l’affranchissement de la Péninsule du joug de l’Église. Leur système, plus
ou moins applicable à certaines époques, durant lesquelles on ne pouvait
sans danger parler à découvert, cesse de l’être quand il s’agit de Frédéric
II, de Manfred et des poètes contemporains de ces princes. Ne suffit-il pas, en
effet, des lettres de l’empereur, rapportées précédemment, pour prouver
jusqu’à l’évidence qu’il n’en était pas réduit à exprimer ses pensées
dans un langage maçonnique; qu’il ne songeait nullement à envelopper d’un
voile ses manifestes contre la cour romaine? Tant qu’il vécut, le parti
gibelin fut trop fort pour recourir à des armes si peu dangereuses. La
prose était le langage de la politique; la poésie, un simple amusement. Vers la
fin du règne de Manfred, on verra paraître en Italie la chanson satirique,
imitée des sirventes des troubadours provençaux. Plusieurs de ces
chansons, pleines de verve et d’énergie, seront rapportées dans la suite
de ce récit; elles prouveront que les poésies amoureuses qui précédèrent
la chute de la maison de Souabe ne peuvent sans invraisemblance être
réputées allégoriques, et que bien vainement on y voudrait chercher
quelque allusion aux événements de la Péninsule.
Les plaisirs ne détournaient pourtant pas Manfred du soin
des affaires. Par ses ordres, les malfaiteurs et les agents de
troubles furent sévèrement châtiés dans le royaume. Le commerce, que la
guerre civile avait presque anéanti, commença à se relever; et, pour ouvrir des
débouchés à ses exportations, un ambassadeur se rendit en Égypte, afin de
rétablir sur l’ancien pied les relations de la Sicile avec les États du
sultan.
Huit galères apuliennes avaient été prendre en Épire la
fiancée du roi ; elle débarqua à Trani le 2 juin, avec une suite nombreuse
de dames et de gentilshommes. Hélène, dans la fleur de la jeunesse,
joignait à une beauté éclatante cette grâce aimable qui en double le
charme : pour plaire, elle n’eut qu’à se montrer. A sa descente du navire,
Manfred l’embrassa, puis il lui fit parcourir les principales rues de la
ville avant d’arriver au château, où tout était prêt pour la cérémonie
nuptiale. Le peuple se pressait sur les pas de la jeune reine, et, en la
voyant si gracieuse et si belle, il se prit à l’aimer. Il y eut des repas
splendides, des bals et des concerts; le soir, on alluma de grands feux,
et les bourgeois illuminèrent si brillamment leurs maisons, que l’éclat des
lumières, dit une chronique, le disputait au jour. Le roi fit plusieurs
chevaliers, et, entre autres, deux habitants notables de Trani, qui
commandaient les galères armées par celte ville.
Des officiers allèrent prendre possession des terres
données en dot à Hélène, et mirent de bonnes garnisons dans les
forteresses. Bientôt après, le beau-père du roi, engagé dans une guerre
sérieuse contre Paléologue, le général de Jean Lascaris, empereur de
Nicée, invoqua l’appui de Manfred. Presque en même temps plusieurs villes
de la Marche d’Ancône, qui s’étaient prononcées contre le pape,
demandèrent aussi à être secourues. Pour répondre à ce double appel, Manfred
assembla son armée à Pescara, dans le mois de juillet. Un premier corps,
composé de feudataires et de Sarrasins, fut envoyé dans l’État ecclésiastique,
sous la conduite de Percival Doria, noble Génois, qui prit le titre
de lieutenant dans la Marche, le duché de Spolète et la Romagne. Un
mois plus tard, un autre corps de cavalerie passa en Grèce, où il fit sa
jonction avec les troupes du despote d’Épire et de Villehardouin, prince
d’Achaïe, le beau-frère du roi. Leurs forces réunies marchèrent contre
Paléologue. Ce dernier avait été élu tuteur du petit-fils de Vatace, alors
âgé de six ans, et se préparait à usurper l’empire. Michel Ducas et
Villehardouin voulaient obtenir une part de cette riche proie; Manfred
lui-même concevait peut-être des espérances semblables. Il y eut vers le
milieu de septembre, près du lac d’Ochrida, en Macédoine, une bataille
décisive, fatale aux confédérés. Par de faux avis, Paléologue avait su
décider Michel à se séparer de ses alliés, qui, se croyant trahis, prirent
la fuite. Villehardouin resta prisonnier; la plupart des Siciliens furent tués
ou pris. Paléologue, vainqueur, s’empara de Nicée, et bientôt après tourna
toutes ses forces contre Constantinople, où il entra deux ans plus tard.
La Pouille se maintenait en paix, malgré les sourdes
menées des partisans du pape ; mais il n’en était pas de même de
la Lombardie, où de graves événements, qu’il est nécessaire de mettre
sous les yeux du lecteur, avaient entraîné la destruction de la famille de
Romano.
Depuis près de trente ans, le chef de cette maison,
Eccelin IV, que l’histoire a surnommé le Féroce, remplissait de sang et
de deuil le pays situé entre les Alpes, le Pô, l’Adda et
l’Adriatique. Durant le règne de Frédéric II, il avait gardé certains
ménagements, et s’était montré plein de zèle pour la cause impériale, dont
il fut, en Lombardie, le plus ferme appui. Malgré les malédictions dont le cri
public le chargeait, telle était sa puissance, que l’empereur le faisait
son gendre et son lieutenant, tandis que le pape, toujours prêt à
l’absoudre, cherchait à l’attirer dans le parti de l’Église. Moins retenu
sous Conrad, Eccelin, depuis la mort de ce prince, se considérait comme
entièrement indépendant, et appesantissait sur les peuples soumis à sa loi la
plus épouvantable tyrannie qui ait fait gémir l’humanité. C’était un homme
robuste, d’une taille moyenne, d’un aspect sévère et menaçant; d’un
courage à toute épreuve; croyant peu à la religion, beaucoup à l’astrologie;
protecteur des hérétiques, ennemi des prêtres, et surtout des frères
mendiants, avec lesquels, dit un historien, il redoutait d’avoir affaire,
plus qu’avec qui que ce put être au monde. Jamais il ne connut l’amour,
l’amitié, les liens de famille. Son frère naturel, appelé Ziramonte, mourut de faim dans ses cachots, après
avoir subi la torture; le fils d’une de ses sœurs, le père de sa dernière femme,
et deux de ses beaux-frères, furent au nombre de ses victimes. Il entassait ses
ennemis dans des prisons dont on eût dit que Satan lui-même
était l’architecte. C’étaient des cabanons bas et étroits, où ils ne
pouvaient ni se coucher, ni se tenir debout; une chaleur fétide régnait
dans ces lieux, image de l’enfer. Là, des milliers d’infortunés, privés d’air,
de jour, de sommeil, mutilés, livrés aux tortures de la faim et de la
soif, se disputaient un peu de pain, se jetaient avec une inexprimable avidité
sur les liquides les plus impurs. Sans cesse il en sortait des cris
lamentables, arrachés par les tourments; sans cesse la mort y faisait de
larges vides, aussitôt remplis; mais elle n’abrégeait pas la besogne des
bourreaux, qui, à défaut de victimes vivantes, exécutaient leurs cadavres. La
vertu, la piété, l’estime publique, l’opulence, étaient aux yeux du
despote des crimes irrémissibles. Son palais se remplissait de délateurs à
gages. Jamais suspect ne trouva qui osât le défendre, tandis que, du sein
même des familles, s’élevaient des accusateurs prêts à livrer de proches
parents, croyant ainsi sauver leur propre vie. Dans toute la province,
personne n’eût osé se dire guelfe, ou avouer aucun rapport avec la cour romaine.
La défiance était trop générale pour qu’une conjuration
pût se former ; aussi les jours du tyran furent-ils rarement mis en péril.
Une fois pourtant il faillit devenir victime d’un acte de violence qui mérite
d’être rapporté. Au mois de février 1253, Monte et Araldo, deux frères
issus d’une famille patricienne de Monselice, avaient
été impliqués dans un prétendu complot. Envoyés sous bonne escorte à
Vérone, Eccelin était à table quand ils y arrivèrent, et on les garda dans
le vestibule du palais en attendant la fin du repas. Comme ils élevaient la
voix pour protester de leur innocence, Eccelin, qui les entendit, courut
vers eux en s’écriant : « Malheur aux traîtres! » Monte voit sa perte
inévitable, se dégage de ses gardiens, renverse le tyran, et, ne
trouvant pas d’armes dont il puisse s’emparer, il le déchire avec ses
dents et avec ses ongles. Araldo veut aider son frère, mais les
glaives sont tirés, et on le perce de coups. Monte, dans un état
inexprimable de rage, s’attache comme un dogue à sa victime, qu’il veut
étrangler. On lui coupe un pied, puis une main ; il ne lâche prise qu’en
perdant la vie. Eccelin, couvert de sang et muet d’effroi, avait le visage
sillonné de déchirures profondes; il se vengea en multipliant les
confiscations et les supplices.
Peu de temps avant la mort de Conrad, Innocent IV, voyant
ses avances repoussées par Eccelin, l’avait compris avec les hérétiques, et en
général avec tous les ennemis de l’Église, dans une sentence
d’excommunication. La croisade fut prêchée contre lui en Italie, sans
aucun succès. Le pape Alexandre IV se montra d’abord disposé à
l’indulgence, mais une dernière tentative ayant échoué comme celles de son
prédécesseur, il résolut de poursuivre à outrance cet homme de sang, ce
fils de perdition, et ses coupables associés. Par son ordre, Philippe
Fantoni, archevêque élu de Ravenne, légat en Lombardie, assembla dans
un colloque les partisans du Saint-Siège. Mais La plupart,
tremblant de peur au seul nom d’Eccelin, répondirent que la main de
Dieu pouvait seule abattre leur puissant ennemi. Sans se
déconcerter, Fantoni annonce une croisade pour laquelle les indulgences
réservées pour la Terre Sainte sont promises. Il se ligue avec les Vénitiens,
il appelle à lui les nombreux émigrés de la Marche, et se dispose à ouvrir
la campagne. Eccelin, plus prompt dans ses préparatifs, croit avoir le
temps de prendre Mantoue avant qu’on l’attaque chez lui. Les astrologues
qu’il consulte, suivant sa coutume, prédisent un plein succès. Mais,
pendant qu’il est occupé de cette expédition, l’armée, réunie sous la
bannière envoyée par le pape, marche rapidement sur Padoue, qui est
mal défendue. Un neveu d’Eccelin, fourbe et cruel comme lui, était depuis
sept ans podestat de cette ville. L’attitude menaçante du peuple lui fait
perdre la tête, et il prend la fuite si précipitamment, qu’il ne veut même pas
demander une capitulation, qui n’eût point été refusée. Huit jours
entiers, les prétendus champions du Christ, enivrés de leur facile victoire,
livrent au pillage une cité catholique dont ils se disent les libérateurs;
ils se gorgent de butin, sans faire aucune distinction de l’ami ou
de l’ennemi, des satellites du tyran et des familles de ses victimes.
Voilà ce qu’au XIIIe siècle on appelait, en Italie, la guerre sainte!
La vengeance d’Eccelin fut épouvantable. Après avoir fait
pendre le messager qui lui annonça la prise de Padoue, il conduisit en une nuit
ses troupes à Vérone, et fit fermer sur lui les portes de la ville. S’il
faut en croire une chronique contemporaine, onze mille Padouans servaient
sous son étendard. Il les rassemble sans armes dans le cloître du monastère de
S. Georges, ceint de hautes murailles, et leur annonce la ruine de leur
patrie. Au cri de douleur qui sort de toutes les bouches, le tyran
répond par des menaces. Il exige qu’on mette entre ses mains les habitants
du bourg de Sano, où le légat a réuni les croisés; et ces malheureux sont
livrés par leurs compagnons, qui croient ainsi se sauver eux-mêmes. Mais,
pendant que des satellites entraînent ces premières victimes, Eccelin en
demande de nouvelles. Ce sont d’abord les hommes du château, qui a donné l’exemple
de la défection, puis ceux du faubourg, ceux de telle rue, les nobles, les
artisans, tous enfin, jusqu’au dernier. Les moins malheureux sont passés
au fil de l’épée; beaucoup sont mutilés, privés de la lumière, et
abandonnés sur la voie publique, où personne n’ose les secourir. Le reste,
entassé dans les cachots, y périt faute d’aliments, et deux cents hommes à
peine échappent à cet affreux massacre.
Le tour des Véronais vint l’année suivante. Plusieurs
grandes familles étaient suspectes à Eccelin. Il en fil arrêter les chefs,
et avec eux un grand nombre de chevaliers et de bourgeois notables,
accusés par ses espions de vouloir livrer Vérone aux Mantouans. Ces infortunés,
après avoir clé traînés dans les rues et dans les carrefours, au son des
cloches, furent brûlés vifs, sans que personne, dans la ville, osât
manifester son indignation.
Après de telles énormités, on s’attend peut-être à voir
l’Italie entière s’unir contre Eccelin, le poursuivre et
l’exterminer comme une bête féroce. Loin de là, l’un des seigneurs
guelfes sur lesquels le Saint-Siège semblait devoir le plus compter,
si l’ingratitude ne payait pas trop souvent le bienfait ; celui qui
récemment encore avait accepté du pape une donation des biens du tyran,
Albéric de Romano, le frère d’Eccelin, et depuis dix-huit ans son ennemi
déclaré, passa dans son parti peu de temps après le massacre de Vérone.
Albéric s’était rendu suspect aux Guelfes, qui lui refusèrent l’entrée de
Padoue; et ce grief servit de prétexte à sa défection. L’année suivante,
Eccelin forma une ligue non moins étroite avec Buoso de Doara, Pelavicini et les Crémonais.
Le 28 août 1258, leurs troupes réunies partirent de Peschiera, firent
pendant la nuit une marche forcée, traversèrent l’Oglio au-dessous de Volongo, et surprirent l’ennemi, bien inférieur en
nombre, près de Torricella, château du Crémonais. On en vint aux mains; les pontificaux, qui
se crurent trahis, s’en allèrent à la débandade, laissant 4,000
prisonniers au pouvoir du vainqueur. Dans ce nombre il y avait, outre
beaucoup de chevaliers, le podestat de Mantoue, l’évêque élu de
Vérone, le légat lui-même et son astrologue, qui était un frère dominicain.
Brescia, d’où la faction gibeline avait été chassée par le peuple, ouvrit
ses portes et se rendit aux alliés.
La mauvaise foi d’Eccelin tourna cette victoire contre
lui. On était convenu de posséder Brescia en commun. Non content de
s’approprier cette ville, il voulut détruire ses alliés l’un par l’autre:
mais ceux-ci découvrirent sa perfidie, et jurèrent la mort du traître.
Pour cet effet, ils conclurent avec les Guelfes une alliance offensive et
défensive, qui fut signée à Crémone le 11 juin 1259. C’est ce traité dont
il a été parlé plus haut, et dans lequel on avait compris Manfred qui
depuis qu’il portail la couronne était devenu l’ennemi déclaré des Romano.
Cette famille protestait contre l’usurpation du fils de l’empereur et ne reconnaissait
d’autre roi de Sicile que Conradin. Les confédérés convinrent de lui faire la
guerre à feu, et à sang, et de ne déposer les armes qu’après sa
destruction totale, celle de ses fauteurs et de ses complices. Remarquons
ici que, loin d’appeler à la liberté les communes tenues sous le joug
sanglant d’Eccelin, les membres de la ligue se les partagèrent: nouvelle
preuve que l’ancien esprit républicain n’existait plus en Lombardie.
Brescia échut à Pelavicini, à Buoso et aux Crémonais.
Chacun promit de mettre de grandes forces sur pied et d’exécuter le
traité, nonobstant tout ordre contraire d’un pape ou d’un empereur.
Sans perdre de temps, Eccelin se mit à la tête de son
armée, reprit Friola sur les Padouans, et livra au
bourreau les bourgeois et la garnison de cette place. Prêtres, femmes,
enfants, soldats, tous furent mutilés; on leur arracha les yeux, on
leur coupa le nez et les pieds ; puis, dans cet état déplorable, ils furent
abandonnés sur la voie publique, afin que la vue de tant de misères épouvantât
le peuple et le retint dans l’obéissance.
Cependant la noblesse milanaise, toujours en lutte avec
la bourgeoisie, qui l’emportait sur elle, avait offert à Eccelin de lui
livrer la capitale de la Lombardie. Les confédérés n’avaient pas encore
réuni leurs troupes, et le tyran espérait qu’une fois maître de Milan, il
n’aurait plus à craindre les coups de la fortune. On sait que dans les
occasions importantes il ne manquait pas de consulter ses astrologues :
cette fois encore leurs paroles furent encourageantes. Pour tromper
l’ennemi et l’attirer sur le territoire bressan, il attaqua vers la fin du
mois d’août le château d’Orzinovi avec des forces
considérables. Martino délia Torre, capitaine du peuple de Milan, appelé
au secours des assiégés, s’avança jusqu’au pont de Cassano avec les milices
qu’il commandait, laissant air.si la ville mal défendue. Eccelin, qui
en est informé, envoie son infanterie à Brescia, prend avec lui 8,000
cavaliers, dont 3,000 d’élite, la plupart Allemands, traverse l’Oglio sur le
pont de Palazzolo, l’Adda au gué de Vavari, et
couche à Vaprio, croyant entrer le lendemain dans
Milan. A la rapidité de cette marche, on eût dit un aigle fondant sur
sa proie. Mais les portes de la ville ne s’ouvrirent point: déjà Martino
de la Torre revenait sur ses pas; les milices de Crémone occupaient Soncino, les Mantouans et le marquis d’Este le
cours de l’Adda; et Eccelin, sans vivres, au milieu d’un pays
ennemi, et avec deux rivières à traverser, se trouvait entre trois
armées bien supérieures en nombre, qui, en vingt-quatre heures, pouvaient
faire leur jonction et l’écraser. Il fallait s’ouvrir un passage l’épée à la
main. Une première tentative sur Monza échoua; il en fut de môme à Trezzo,
où Eccelin voulut passer l’Adda. Se repliant enfin sur Vimercato, il y fit
reposer le gros de sa cavalerie, pendant qu’un fort détachement s’emparait du
pont de Cassano, abandonné par les Milanais : le tyran se crut sauvé. Mais,
dès la nuit suivante, le marquis d’Este, les Mantouans et les Crémonais remontèrent la rive gauche de l’Adda, reprirent
le pont de vive force, et le couvrirent d’un épaulement avec un large
fossé. Ils firent garder les gués tant au-dessus qu’au-dessous de Cassano, et
avertirent les Milanais, campés à peu de distance sur la rive droite, de
se préparer à une attaque générale.
Pendant ce temps Eccelin dormait à Vimercato ; la
veille, il n’avait pas voulu s’arrêter à Cassano, parce qu’un devin lui
avait prédit qu’un lieu de la même désinence lui serait fatal.
Oubliant ses terreurs quand on lui annonça la perte du pont, il se mit
à la tête de ses meilleurs cavaliers pour reprendre ce passage,
d’où dépendait son salut. Mais celui qu’on appelait à si juste
titre l’ennemi de Dieu et des hommes avait enfin lassé la fortune.
Dès le commencement de l’action, une flèche lui perça le pied gauche;
circonstance fatale qui, en ébranlant le courage des siens, redoubla celui
des confédérés. Contraint de rétrograder jusqu’à Vimercato pour mettre un
appareil à sa blessure, qui était très douloureuse, il se fit ensuite indiquer
un endroit guéable, qu’il força l’épée à la main. Cependant les colonnes
ennemies arrivaient de toutes parts. Derrière lui le podestat de Milan
commençait à franchir l’Adda, tandis que sur la rive gauche de cette rivière
le marquis d’Este et Pelavicini pressaient le pas pour lui barrer le
chemin. Chaque instant était précieux. Eccelin voit le péril, veut rallier
les siens et se retirer en combattant. Mais, sur ces entrefaites, la
cavalerie bressane, placée à l’arrière-garde, abandonne le champ de
bataille ; sa défection met le désordre dans les rangs, et beaucoup
de soldats fuient à toute bride. Les plus intrépides se pressent autour de
leur chef, dans l’espoir de gagner Bergame. Il n’en était plus temps. Les
Lombards entourent ce faible escadron, le taillent en pièces, et Eccelin,
renversé de cheval, blessé au pied et à la tête, tombe vivant au
pouvoir de ses ennemis.
Une immense acclamation annonça au loin la chute du
tyran: des fanfares, et jusqu’aux cloches des paroisses, y
répondirent. Soldats et officiers accoururent pour voir celui qui avait
été si longtemps l’effroi de la Lombardie. L’un lui redemandait un parent,
l’autre un ami; tous le menaçaient et l’accablaient d’outrages. Un villageois
dont Eccelin avait fait mutiler le frère lui porta plusieurs coups: il eût
été mis en pièces, si les chefs de l’armée ne l’eussent pris sous leur
protection. Transporté d’abord dans la tente de Buoso de Doara, et bientôt après à Soncino,
il y fut traité humainement: on le mit dans les mains de
chirurgiens habiles, mais il repoussa leurs soins. Comme il avait été
impitoyable pour ses ennemis, il n’attendait d’eux aucune pitié. Immobile dans
sa prison, replié sur lui-même, il jetait autour de lui des regards
farouches; et s’il prononçait quelques paroles; c’était pour refuser les
aliments qu’on lui présentait. Un désespoir sombre lui épargna l’horreur du
supplice. Le onzième jour de sa captivité, il mourut à Soncino,
sans témoigner aucun repentir, et laissant un nom à jamais odieux dans la
mémoire des hommes. Eccelin, né le 26 avril 1194, avait soixante-cinq ans
et demi, et ne laissait pas d’enfants; sa domination sur la
Marche avait duré trente-trois ans. « Le diable ont son âme, dit un chroniqueur
contemporain et puisse pour cette mort
Dieu être à jamais béni dans tous les siècles, et même au-delà. »
L’Église l’avait excommunié comme hérétique, et son corps, privé de
la sépulture chrétienne, fut déposé dans un tombeau de pierre sous le
porche du château de Soncinos.
La mort d’Eccelin entraîna la ruine de sa maison. Dans
toute la Marche véronaise, les satellites du tyran furent mis dehors
et les bannis rappelés. Par le conseil des Vénitiens, les émigrés
de Trévise firent une tentative sur cette ville, où Albéric de
Romano n’osa les attendre. Ce digne frère d’Eccelin, non moins que
lui chargé de la haine publique, voyait grossir l’orage, et ne
savait comment le conjurer. Il sortit de Trévise à la faveur de la nuit
et se retira avec sa famille et ses soldats mercenaires, pour la plupart
Allemands, dans le château de S. Zenone, au pied des montagnes, vers les confins
du territoire trévisan.
Après la mort d’Eccelin, Alexandre IV consentit à lever
l'excommunication qui frappait Pelavicini, Buoso et la commune de Crémone, mais
sous l’express condition, ainsi qu’on l’a vu plus haut, qu’ils rompraient
sans retour avec Manfred, l’ennemi et le persécuteur de la sainte Église,
et qu’ils feraient satisfaction entière pour les faits qui avaient motivé
leur condamnation. Les Gibelins, loin de céder aux exigences du Saint-Siège,
s’unirent plus étroitement au roi de Sicile; et Pelavicini, qu’on
accusait d’avoir embrassé l’hérésie des Pauliciens, devint son vicaire
en Lombardie. Ce seigneur tenait à sa solde un corps
nombreux d’hommes d’armes, et ne mettait point de bornes à son ambition. Il
fil si bien que la commune de Parme l’élut podestat, qu’il occupa
Plaisance et Novare, et que le peuple de Milan, qui n’avait pas de
cavalerie à opposer à celle des nobles, l’appela dans la ville et lui donna le
titre de capitaine général pour quatre années, avec une pension de quatre
mille livres impériales. Pelavicini retint le légat dans la prison où Eccelin
l’avait enfermé à Brescia; plus tard, il fit chasser de Milan un dominicain qui
prêchait contre les hérétiques; mais le pape, malgré ces actes
d’agression, évita d’en venir avec lui à une rupture ouverte.
Cette circonspection, à laquelle la politique romaine se
pliait rarement, avait pour but d’empêcher un rapprochement
entre Pelavicini et Albéric de Romano. Ce dernier se croyait en
sûreté à S. Zenone, où il avait rassemblé toutes ses ressources.
C’était une forteresse excellente, munie abondamment de vivres, d’armes et
de machines de guerre. De ce repaire, réputé imprenable, Albéric faisait
des courses sur le territoire de Trévise, portant le fer et la flamme
jusque sous les murs de la ville, et emmenant des prisonniers, dont il
exigeait de grosses rançons. Par représailles, la commune confisqua ses biens
et condamna Albéric et ses fils à être pendus, sa femme et ses filles à
périr dans les flammes. Pour exécuter cette sentence, les peuples voisins
unirent leurs efforts. On vit encore une fois les milices de
Crémone marcher avec celles de Mantoue, de Ferrare, de Vicence, de Trévise,
que commandaient le marquis d’Este, Pelavicini et Buoso de Doara. Albéric ne pouvait seul l’emporter sur tant
d’ennemis : toutefois, comme c’était un vaillant guerrier, il se
défendit avec courage. Le siège de S. Zenone, commencé dans les premiers
jours de juin de l’année 1260, se prolongea jusque vers la fin d’août. La
place fut prise par la trahison du chef des Allemands mercenaires, qui, après
avoir gagné ses soldats, ouvrit une porte aux assiégeants. Albéric parvint
à entrer avec sa famille et quelques soldats fidèles dans le donjon, où il
essaya de se maintenir; mais au bout de trois jours les vivres
manquèrent, et il fallut se rendre à discrétion. Dans cette extrémité
cruelle, le frère d’Eccelin espère encore sauver sa femme et ses
enfants. « Livrez-moi au marquis d’Este, dit-il aux siens : il se
souviendra a peut-être de notre ancienne amitié et du lien étroit qui
unit nos deux familles. » Une scène d’une épouvantable barbarie
se passa bientôt après. Les confédérés, ces champions de l’Église, dont un
grand nombre portaient sur leurs habits le signe de la rédemption,
s’étaient fait livrer les prisonniers, au nombre de dix: Albéric,
vieillard sexagénaire, sa femme, deux filles nubiles et six fils, dont le plus
jeune sortait à peine du berceau. Quelques instants leur sont accordés
pour se préparer à la mort, puis on les charge de chaînes; et pendant que
se dressent pour eux les instruments de supplice, le podestat de Trévise
leur fait parcourir le camp au son d’une musique guerrière et les
livre aux insultes de la soldatesque. Par un raffinement
d’inhumanité digne d’Eccelin, le malheureux Albéric, condamné à périr
le dernier, voit allumer le bûcher qui consume sa femme et
ses filles; il entend leurs cris et assiste à leur agonie. Ses fils
sont l’un après l’autre attachés au gibet, coupés par morceaux
sous ses yeux, et on le frappe au visage avec leurs membres palpitants.
Son tour vint enfin; et quand le bourreau lui eut donné le coup de grâce, on
dépeça son corps, et les chefs s’en partagèrent les quartiers. Ces infâmes
trophées, envoyés aux villes de la ligue, furent brûlés aux acclamations des
peuples. C’était sous les yeux de prélats, de nobles éminents, de
magistrats, que l’on commettait ces actes de sauvages, en profanant le nom
du Dieu des miséricordes, et sous le prétexte de venger l’humanité!
Il fallait que les mœurs de ce siècle fussent bien barbares, pour que
personne n’élevât la voix contre de telles horreurs. Les chefs les
approuvèrent, le peuple y applaudit, le légal pontifical lui-même garda le
silence; et trois chroniqueurs contemporains qui rapportent ce fait n’ont
pas trouvé une parole de blâme pour en stigmatiser les auteurs!
La mort des deux frères de Romano ne rendit pas la paix à
la haute Italie. Ce malheureux pays resta en proie à des
troubles intestins qui achevèrent la ruine de ses libertés. Les
temps étaient changés; aucune pensée généreuse ne germait dans les cœurs.
Les factions, un moment unies, en vinrent de nouveau aux prises; seulement
il ne s’agissait plus pour les anciennes républiques de faire triompher
l’empire ou l’indépendance italienne, mais de prendre pour tyran un Gibelin ou
un Guelfe. Ces noms, toujours en usage, comme au temps de la
grande lutte contre les empereurs, avaient changé de signification;
et, dans l’état actuel des esprits, il eût été plus vrai de leur
substituer ceux de partisans intéressés ou d’ennemis des papes. L’empire
allemand était de plus en plus hors de cause. Pelavicini, le chef
principal des Gibelins, s’efforçait de soumettre à sa domination plusieurs
villes de la faction contraire.
Manfred avait suivi les événements d’un œil attentif,
pour en tirer avantage et étendre, s’il le pouvait, son autorité au préjudice
de celle du Saint-Siège. A cet effet, il s’unit plus étroitement à Pelavicini, et promit de lui fournir au besoin des secours
de toute espèce. Une solde fut assurée aux émigrés des villes guelfes
: elle était de 3 livres impériales par mois pour les hommes d’armes, et
de 20 sous pour les fantassins. La Toscane, l’où on se souvient que des
démarches pour le réconcilier avec les Guelfes avaient été repoussées, appelait
plus qu’aucune autre province toute son attention. Ce parti, qui dominait
alors Florence, en avait banni les principales familles gibelines, et se préparait
à les poursuivre jusque dans Sienne, où elles s'étaient retirées. Il
avait pour lui Lucques, Arezzo, Prato, Pistoja,
Volterra, Colle et S. Miniato. Du côté des Gibelins
étaient Sienne, Grossetto et les Maremmes. Les
Florentins, quoique attachés à la cause de l’Église, se trouvaient alors
sous le poids de l’excommunication, pour avoir appliqué à la torture, puis
décapité sur la place publique, l’abbé de Vallombrosa,
qu’on accusait de tramer le retour des bannis. Cette circonstance
favorisait les projets du roi de Sicile, et il se flattait que les seules
forces des Gibelins, conduites par un habile chef, suffiraient à rétablir
leurs affaires.
Cependant les Siennois, qui craignaient de réunir contre
eux la confédération guelfe tout entière, se tenaient sur la défensive, et
plusieurs mois se passèrent sans amener d’événement digne d’être rapporté.
A la fin, le conseil de la commune, vivement pressé par les émigrés
florentins d’ouvrir la campagne, sollicita le roi de Sicile de lui donner
secours. Au printemps de l’année précédente, Sienne avait fait serment de
fidélité à ce prince, qui, de son côté, avait pris l’engagement de
maintenir les constitutions et les privilèges de la ville, de la défendre
contre ses ennemis. Le moment était venu de réaliser cette promesse.
Manfred offrit cent lances allemandes, et les députés gibelins, qui
avaient compté sur une armée, tombèrent dans le découragement. « Ne nous
laissons point abattre, leur dit Farinata degli Uberti, l’un des principaux de la faction; ayons seulement avec nous une
enseigne du roi, et bientôt, si vous suivez mon conseil, on nous enverra
de plus nombreuses troupes sans qu’il soit nécessaire de les demander. »
Sur ces entrefaites, les milices de Florence envahirent le territoire
siennois et s’avancèrent jusque sous les murs de la ville. Farinata
n’avait garde de laisser échapper une occasion
si favorable à ses projets. Il enivre les Allemands de Manfred et leur
promet double paie, s’ils veulent aller surprendre l’ennemi dans son camp.
La proposition acceptée, ils partent avec joie, croyant courir à la victoire;
mais les Guelfes, s’étant bientôt ralliés, les repoussent et en font un
grand massacre. La bannière royale est prise et envoyée à Florence,
ou la population la traîne dans la boue en signe de mépris.
C’était bien là ce que désirait Farinata.
Le roi de Sicile, prompt à se venger d’une si grave
injure, donne le titre de vicaire royal à son parent, le comte Jourdan d’Anglano et l’envoie en Toscane vers la fin du mois de
juillet avec huit cents lances allemandes. Jourdan, quoique jeune
et tout récemment promu aux honneurs de la chevalerie, s’était acquis
le renom de guerrier valeureux, prudent et loyal. La commune de Sienne
avait fait tenir au roi 20,000 florins d’or empruntés à de riches
marchands de la ville; moitié de la somme paya trois mois de solde aux
Allemands. Les alliés fournirent du renfort, et en peu de temps l’armée
gibeline compta, outre une multitude de gens de pied, mille huit cents
lances complètes Dans l’espoir d’attirer l’ennemi en rase campagne, on mit
le siège devant Monte Alcino, château situé bien au-delà de
Sienne, et qui avait pris parti pour les Guelfes; mais, durant six
semaines entières, aucune troupe ne sortit de Florence pour dégager
cette forteresse. Les émigrés voyaient avec douleur qu’ils ne pourraient à
défaut d’argent, retenir sous le drapeau les mercenaires du roi de Sicile
quand leur temps de service serait expiré. Pour sortir d’embarras,
Farinata tendit à ses ennemis un piège auquel ils se laissèrent prendre. Après
s’être concerté avec le conseil des vingt-quatre qui gouvernait la commune
de Sienne et avec le capitaine du peuple, il envoya à Florence deux
frères mineurs, chargés d’une mission secrète. Ces religieux,
admis en présence de la seigneurie, montrèrent leurs lettres de
créance et dirent que l’affaire dont ils étaient chargés était d’un si
haut intérêt pour la commune, qu’elle ne devait être connue que de deux
personnes au plus, afin qu’une publicité hors de propos ne fit point tout
échouer. On les crut, et le conseil élut deux de ses membres, auxquels pouvoir
fut donné d’accueillir ou de rejeter la chose. L’un de ces délégués était
plein d’orgueil, l’autre sans énergie; tous deux avaient peu de sens. Les
frères mineurs, après avoir prêté serment sur l’autel, déclarèrent que les
bannis gibelins et beaucoup de Siennois, également fatigués de la
domination despotique du capitaine du peuple, offraient de livrer Sienne
aux Florentins moyennant dix mille florins d’or. Pour assurer la réussite
de ce projet, ils demandaient que la république envoyât de grandes forces sur
les bords de l’Arbia, promettant qu’aussitôt que les Guelfes paraîtraient les
conjurés leur ouvriraient la porte de S. Vito, sur le chemin d’Arezzo. Les
deux conseillers, trop faciles à persuader, se procurèrent l’argent; puis,
dans une assemblée générale, ils dirent que le bien de l’État exigeait
qu’on mit sur pied une puissante armée pour faire lever le siège de Monte
Alcino. Les principaux chefs de guerre combattirent cette résolution. Le
comte Guido Guerra, l’un des meilleurs généraux de la république, déclara
qu’il y aurait folie à s’aventurer sur le territoire ennemi, quand avec
peu de dépense il était facile de faire secourir par les Guelfes d’Orvieto
la place assiégée. Bientôt, ajoutait-il, le temps de service des Allemands
venant à finir, on pourra plus sûrement reprendre l’offensive. Cet avis était
sage, mais le parti populaire ne voulut rien entendre, et la guerre fut
par lui résolue. Un chevalier qui soutenait l’inopportunité de
l’entreprise fut taxé de poltronnerie; on défendit à un autre de parler, sous
peine de 100 livres d’amende : il continua, et la somme fut élevée jusqu’à
300 livres; enfin, on le menaça de la peine capitale.
Cette décision prise, la république fit de grands efforts
pour en assurer le succès. Elle demanda des secours aux alliés, et il lui
en vint de Lucques, d’Orvieto, de Bologne et de plusieurs autres communes.
Outre huit cents cavaliers florentins, la ville en prit six cents à sa
solde. La plus grande partie du peuple marcha sous les enseignes des
compagnies, et il n’y eut pas de famille qui ne fournît deux ou trois de
ses membres. Malgré l’arrêt d’exil porté contre les Gibelins, beaucoup de
cette faction étaient restés à Florence, et furent admis dans les rangs de
l’armée, dont la force s’éleva à trente mille combattants. Elle dressa ses
tentes, le 2 septembre, sur la colline de Pieve Asciata, dans le val
d’Arbia, à six milles au nord de Sienne. Le carroccio, magnifiquement
équipé, avait pour sa garde cent cinquante-deux hommes d’élite, choisis par une
députation de notables, dans les six quartiers de Florence. La cloche
appelée Martinella n’avait pas été oubliée : après avoir averti les
bourgeois de se préparer à la guerre, elle devait, pendant le combat,
encourager les troupes et les rallier au besoin. Le chef des Guelfes,
confiant dans les promesses des émigrés gibelins, fil sommer les
magistrats de Sienne de rendre la ville. Il exigeait qu’une brèche
fût ouverte aux murailles pour lui livrer passage, et que la commune fit
bâtir une citadelle où les recteurs de Florence mettraient garnison. En cas de
refus, les habitants ne devaient attendre de lui aucun quartier. Le
conseil des vingt-quatre, assemblé dans l’église de Saint-Christophe,
répondit aux envoyés guelfes que la décision de la commune leur serait
communiquée le lendemain.
Malgré l’opposition d’une minorité peu nombreuse, la
guerre fut résolue. Le comte Jourdan, mandé au conseil, y vint avec douze
de ses officiers et un interprète. Après leur avoir expliqué l’affaire, on
leur offrit double paie pendant tout le mois, s’ils vengeaient dans cette
journée l’honneur de leur drapeau. Cette proposition fut accueillie par
eux avec des cris de joie, et ils promirent de bien gagner l’argent de la
commune. Une autorité sans limites fut attribuée au podestat de Sienne,
qui se rendit avec les conseillers, tous en chemise et les pieds nus, à la
cathédrale, où, en présence d’une multitude de peuple
également déchaussée, ils donnèrent la ville à la Vierge Marie. On fit
une procession générale du clergé et des citoyens; ceux qui le purent se
confessèrent, et vers le soir l’armée, dont la force n’excédait pas dix-sept
mille combattants, alla prendre position à cinq milles de Sienne, sur la
colline de Poggio Rapoli. L’ennemi occupait, près de Monte Aperto, le lieu
appelé il Piano delle Corline, entre les deux ruisseaux de Malena et de Valdibiena.
Les Guelfes reconnurent trop tard leur erreur. Pendant
toute la nuit, ils furent harcelés par des détachements gibelins qui
se succédèrent pour les empêcher de prendre du repos. Le lendemain
mercredi 4 septembre, de grand matin, le comte Jourdan d’Anglano passa l’Arbia à la tête des siens, et chargea
vigoureusement la cavalerie guelfe, qui avait à peine eu le temps de
sc former. Le choc fut rude; les Allemands signalèrent leur courage, et
leur chef fit de tels exploits, que les chroniques siennoises le placent parmi
les héros, bien au-dessus à Hector le Troyen. Les Florentins,
quoique troublés de se voir pris au piège, soutinrent vaillamment le
combat jusqu’à ce que les Gibelins, qu’ils avaient reçus dans leurs rangs, y
missent le désordre en se tournant contre eux. Un de ces transfuges,
appelé Messer Bocca degli Abbati, coupa d’un
coup de sabre la main droite du porte-enseigne. Les hommes d’armes, saisis
d’une terreur panique en voyant leur drapeau renversé, prirent la fuite.
Pendant ce temps, l’armée entière des Gibelins en était venue aux mains avec
l’infanterie ennemie, qui, malgré un désavantage marqué, se défendit
longtemps. Le soleil, déjà près de descendre, incommodait les Guelfes; les
Allemands, qui avaient tourné la colline, les attaquaient par derrière, et
les Siennois, voyant la victoire se déclarer pour eux, ne faisaient point
de quartier, « Venez, soldats de Florence, s’écriaient-ils, venez
occuper Sienne et y construire une citadelle! » La terre était jonchée de
cadavres, le carroccio pris, et sa garde massacrée; enfin, la cloche Martinella
ne sonnait plus, indice certain de la défaite des Guelfes. Les Lucquois les
premiers rompirent leurs rangs, les autres alliés les imitèrent, et tous
ensemble, poursuivis l’épée dans les reins, fuirent dans une déroute
complète vers Monte Aperto. On en fit un grand massacre; il y eut une
multitude de prisonniers; le camp, tous les bagages, restèrent au pouvoir
du vainqueur. Malespini, chroniqueur guelfe
contemporain, porte à deux mille cinq cents le nombre des morts et à mille
cinq cents celui des prisonniers, en ajoutant qu’ils appartenaient pour la
plupart aux meilleures familles de Florence et des communes alliées. Une
autre chronique évalue les captifs à plus de quinze mille, nombre fort
exagéré, sans aucun doute. Ce qui est certain, c’est que la victoire des
Gibelins fut complète, et qu’elle eut pour résultat de changer entièrement
la situation politique de la Toscane.
Le lendemain, l’armée siennoise rentra en triomphe dans
la ville, au son de toutes les cloches, aux cris de joie de la population.
Celui des envoyés florentins qui avait demandé qu’on abattit les murailles
de Sienne ouvrait la marche, les mains liées derrière le dos, monté à
rebours sur un âne, qui traînait dans la boue la bannière de Florence. Venait
ensuite une musique guerrière, puis le drapeau victorieux de Manfred. Les
braves Allemands du comte d’Anglano avaient orné
leurs casques de rameaux de verdure, et chantaient en chœur des airs guerriers
de leur pays. Le carroccio de Sienne, richement décoré, portait à son
antenne la grande bannière de la commune, blanche comme le manteau de
la Vierge, à qui la ville appartenait. A sa suite venaient les captifs,
presque aussi nombreux que l’armée victorieuse; les drapeaux pris aux Guelfes,
leurs tentes, leurs équipages; la cloche Martinella sur son char; le
carroccio des Florentins, honteusement dépouillé de ses agrès. Des chroniqueurs
citent une vivandière appelée Usiglia, qui, suivant
eux, aurait fait trente-six prisonniers: on la remarquait, ajoutent-ils,
dans le cortège, les conduisant enchaînés, à la grande joie du peuple, qui
la couvrait d’applaudissements, et accablait d’outrages ses ennemis vaincus.
Les milices gibelines fermaient la marche en chantant les louanges de Dieu
et de la Vierge, à qui ils devaient un si éclatant triomphe. Ce jour et le
suivant furent fériés; on fit des prières publiques, il y eut une
procession générale avec les reliques des saints : hommes, femmes,
enfants, tous y assistèrent. Autorisation fut donnée de recevoir une rançon des
captifs. Chacun était libre d’en fixer le montant; mais, par un de
ces étranges caprices si fréquents dans les guerres civiles de la
Péninsule, les magistrats exigèrent qu’en sus du prix de rachat il fût
donné un bouc en échange de chaque prisonnier. Le narrateur à qui ce récit est
emprunté raconte qu’en peu de jours ces animaux devinrent si rares, que
leur valeur finit par excéder le prix de la rançon. On les égorgea tous,
ajoute-t-il, et leur sang servit à fondre la chaux avec laquelle on répara
une fontaine située hors de la ville, et qui prit le nom de Fontaine
des Boucs, en mémoire de cet événement. Une belle église fut
bâtie sous l’invocation de saint George, et chaque année on y célébrait une
fête anniversaire, où figurait le saint combattant le dragon.
Les débris de l’armée vaincue portèrent à Florence un
profond découragement. Le deuil était général : ce n’était partout
que larmes et cris de douleur. La ville, entourée de fortes
murailles et de fossés pleins d’eau, aurait pu longtemps résister;
mais personne ne songeait à la défendre, et, neuf jours après
leur défaite, les Guelfes, voyant la mauvaise disposition des
esprits, s’en exilèrent volontairement. Cet exemple fut suivi par ceux
de Volterra, de Prato et de Pistoia. Les uns se retirèrent à Lucques avec
leurs familles, les autres à Bologne. La faction gibeline domina sur la
plus grande partie de la Toscane. Le 16 ou le 17 septembre, les émigrés de
Florence et Jourdan d’Anglano, avec la cavalerie
allemande, prirent, sans aucun empêchement, possession de la ville, pendant que
les Siennois soumettaient les châteaux de la dépendance de leur commune,
qui s’étaient tournés contre elle. Lecomte Guido Novello, élu podestat,
exigea des Florentins le serment de fidélité au roi Manfred. On
abolit les lois qui limitaient les prérogatives de la noblesse, et le
peuple perdit son autorité. Enfin, la solde des troupes étrangères
fut mise à la charge de Florence.
Bientôt après, les Gibelins convoquèrent à Empoli un
parlement général pour réformer le gouvernement. Jourdan d’Anglano venait d’être rappelé en Pouille, mais, avant de s’éloigner, il voulut présider
ce congrès, et il y déclara que son oncle, Francisco Simplice, était nommé
par le roi Manfred vicaire général en Toscane avec une autorité entière
pour assurer la paix du pays, punir par le glaive ceux qui oseraient la
violer, garantir la sûreté des chemins, établir et révoquer des
magistrats, partout où besoin serait. Dès la première session, cet esprit
de clocher, celte haine de ville à ville, qui a fait le malheur de l’Italie,
éclatèrent de toutes parts. Les délégués des communes voisines de Florence
voulaient réduire cette puissante rivale à l’état de simple bourgade, seul
moyen suivant eux de consolider dans la province le triomphe de la ligue
gibeline et l’autorité du roi Manfred. Telle était l’animosité des
factions, que les Guidi, les Alberti, les Ubaldini,
et la plupart des gentilshommes florentins, n’hésitèrent pas à voter la ruine
de leur patrie. Une seule voix généreuse protesta; ce fut celle de
Farinata degli Uberti, ce chef à qui l’on devait
l’heureuse issue de la guerre. « J’avais cru, leur dit-il, que nous étions
rassemblés ici pour assurer le salut commun, et non pour nous détruire les
uns par les autres. Les ennemis de Florence, aveuglés par la passion, sont
d’un avis contraire; mais, quoi qu’ils puissent dire et quoi qu’ils
fassent, la ville qui m’a vu naître ne périra point, et, s’il ne reste que moi
seul pour la défendre, je mourrai, s’il le faut, l’épée à la main. »
Personne n’osa contredire ces nobles paroles, et Florence fut sauvée
Sur ces entrefaites, les Guelfes florentins, revenus de
leur abattement, se reprochèrent d’avoir abandonné à l’ennemi leur ville natale
et songèrent aux moyens d’y rentrer. En s’y présentant sous des dehors
pacifiques, ils se flattèrent que la population urbaine, guelfe au fond du
cœur, se joindrait à eux. Leur troupe grossie de quelques soldats mercenaires,
de Lucquois et de Toscans, partit de Lucques le 26 septembre, sous la conduite
d’un légat pontifical, et s’avança jusqu’auprès de Signa, à sept
milles de Florence. Avec eux marchaient des femmes, des enfants
et des prêtres, portant des croix et demandant à grands cris la
paix. Les milices gibelines sortirent en armes de la ville pour leur
en barrer le chemin. Le jour suivant, Francisco Simplice
accourut avec ses hommes d’armes et marcha contre les Guelfes, qui,
sans oser l’attendre, firent une retraite précipitée et
regagnèrent Lucques à la débandade.
Tout espoir de rentrer à Florence étant perdu; Maghinard, comte de Panicote,
podestat élu par les émigrés florentins, et Guido Guerra, leur général,
renouèrent avec le roi Richard et avec Conradin les négociations dont il a
été parlé précédemment. Un ambassadeur, chargé de rendre compte au petit-fils
de Frédéric des événements survenus en Italie depuis le couronnement de
Manfred, partit pour l’Allemagne. L’objet principal de cette mission était
de démentir le bruit répandu dans toute la Péninsule de la ruine complète
des Guelfes, et, après avoir fait connaître au jeune prince leurs projets
et leurs ressources, de le supplier de se joindre à eux contre l’ennemi
commun. « Plusieurs villes et beaucoup de seigneurs, écrivaient les deux
chefs a florentins, tiennent encore pour nous; l’Église romaine soutient
chaudement notre cause, et non-seulement le pape vient de frapper nos ennemis
d’excommunication, mais il appelle aux armes les peuples de la Marche d’Ancône,
du duché de Spolète et du patrimoine de Saint-Pierre. Nous-mêmes,
avec l’appui des Lucquois, nos fidèles alliés, nous rassemblons de nouvelles
forces avec lesquelles, Dieu aidant, nous reprendrons l’avantage. Cédant à nos
instantes prières, disaient-ils en finissant, que votre Excellence, en qui
nous mettons tout notre espoir, ne tarde pas à venir en Italie avec une
puissante armée, tant pour châtier l’insolence de nos oppresseurs
que pour reconquérir le royaume de Sicile sur un perfide parent. Soyez
certain que vos ennemis fuiront à votre approche, qu’une multitude de
cœurs fidèles accourront au-devant de vous, et que, sans beaucoup
d’efforts, tout réussira selon vos désirs. »
Conradin répondit qu’il avait entendu, en présence de son
oncle et tuteur Louis, duc de Bavière, l’envoyé des Guelfes; qu’après avoir
attentivement examiné la proposition qui lui était faite de s’unir à eux contre
Manfred et contre les Gibelins toscans, il leur ouvrait ses bras comme à de
fidèles amis, les prenait sous sa protection et promettait de les
défendre. En conséquence, il était disposé à passer en Italie aussitôt
qu’il aurait pu réunir et consulter les princes allemands et les seigneurs
de sa mouvance, ce qui exigeait un certain délai. Le duc de Bavière ajouta
à cette lettre son approbation formelle.
La cour romaine avait appris avec une vive douleur la
défaite des Guelfes, et Alexandre IV, en engageant les réfugiés à ne point
se laisser abattre, leur avait promis l’appui moral de l’Eglise et les
secours dont elle pourrait disposer. L’effet suivit de près les paroles:
le 18 novembre, le pontife renouvela devant le maître-autel de
Saint-Pierre l’excommunication qui frappait Manfred et ses adhérents.
Furent comprises dans celle sentence Sienne et celles des communes de
Toscane, de Lombardie et de la Marche, qui donnaient à l’usurpateur de la Sicile
secours, conseils ou faveur, qui entretenaient avec lui des
correspondances, obéissaient à ses ordres ou marchaient sous sa bannière.
Défense fut faite d’y célébrer les offices. Les églises devaient rester
fermées, les sacrements étaient interdits, à l’exception du baptême aux
nouveaux nés, et de l’eucharistie aux mourants. Comme on pouvait craindre
que les habitants de Pise, récemment réconciliés avec le Saint-Siège, mais
toujours gibelins dans le cœur, ne prissent parti pour Manfred, le pape
leur recommanda de ne point céder aux suggestions perfides de ses ennemis,
et les prévint que tout acte d’hostilité de leur part contre les Lucquois
et contre les Guelfes florentins serait puni avec autant de
rigueur que s’ils attaquaient l’Église elle-même. Mais le roi de
Sicile, loin de s’effrayer de la colère du pape, s’attribuait sur la
Toscane la puissance souveraine. C’est ainsi que, par un diplôme en date du
20 novembre, deux jours après son excommunication, il concédait aux Siennois le
château de Monte Pulciano, son territoire et ses
dépendances, pour y exercer dans toute leur plénitude la juridiction et les
droits qui appartenaient à l’empire.
Pendant que ces choses se passaient, le comte Jourdan et
la plus grande partie de ses troupes rentraient dans le royaume. Au mois
de mai 1260, des troubles avaient éclaté en Sicile, Frédéric Malecta, le
lieutenant et le proche parent de Manfred, avait été tué par un Allemand,
ancien serviteur du marquis Berthold. Le meurtrier, réfugié dans la
montagne d’Érix, à la pointe occidentale de l’île,
prenait le titre de défenseur de l’Église, et appelait à lui les ennemis du
prince excommunié. Cette montagne, l’une des plus hautes de la Sicile, à un
mille de Trapani, est un roc isolé, coupé presque à pic, dont le pied est
battu par la mer et le sommet couvert de neige pendant une partie de
l’année. Frédéric Lancia, envoyé contre les rebelles, prit sur eux
Trapani, qu’il livra au pillage, les poursuivit de rocher en rocher,
jusque dans leur dernière retraite, et les fit prisonniers. Le chef de la
rébellion et ses principaux complices furent menés à la potence.
L’ordre était rétabli à l’intérieur; les ennemis du dehors étaient abattus; le pape, réduit à de vaines menaces, cessait d’être redoutable; enfin, Manfred, confiant dans l’avenir, se croyait affermi sur le trône, quand la Providence, qui d’un souffle détruit les projets les mieux concertés, lui envoya un nouveau sujet d’alarme. Alexandre IV, cassé de vieillesse, mourut à Viterbe le 25 mai 1261, après un pontificat de six ans cinq mois et quelques jours. Le lendemain, il fut inhumé en grande pompe dans l’église de Saint-Laurent de cette ville. Cet événement éveilla de sérieuses inquiétudes à la cour de Palerme. Une élection, en plaçant une autre Innocent IV sur le trône pontifical, pouvait amener de violentes tempêtes, quand déjà on croyait le vaisseau dans le port. En effet, le dénouement du drame approchait; de secrets pressentiments semblaient en avertir les esprits. Les Guelfes reprirent courage; Manfred et les Gibelins regrettèrent le pontife, dont la mort les exposait à tant de chances périlleuses, et tous se préparèrent en silence aux graves événements que recélait l’avenir.
LIVRE IX . MANFRED 1254-1266
CHAPITRE IV.
PONTIFICAT
D’URBAIN IV. — NÉGOCIATIONS AVEC CHARLES
D’ANJOU, AUQUEL LE PAPE OFFRE L’INVESTITURE DU ROYAUME DE SICILE. — CHARLES
D’ANJOU SÉNATEUR DE ROME. — MORT D’URBAIN IV
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