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BIBLIOTHÈQUE D'HISTOIRE UNIVERSELLE

 

 

 

HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

LIVRE I . FRÉDÉRIC BARBEROUSSE . 1152 — 1190

 

CHAPTER III

CONGRES DE VENISE POUR LE RETABLISSEMENT DE LA PAIX —TRAITÉ DE CONSTANCE — NOUVEAUX DEBATS AVEC LE SAINT-SIEGE

1175— 1185

 

La lutte sanglante qui durait presque sans interruption depuis un quart de siècle, fatiguait les peuples et les épuisait d’argent. En Lombardie, les Guelfes avaient payé chèrement des avantages qui pouvaient être suivis de revers; la prospérité de leurs villes était détruite, les campagnes étaient dévastées, le commerce et le travail des artisans perdus. Si la constance des confédérés n’en paraissait pas affaiblie, s’ils montraient toujours la résolution généreuse de sacrifier leurs vies et leurs biens au triomphe de la liberté, les esprits sages désiraient la fin d’une guerre si fatale à la Péninsule. En Allemagne lorsque les messagers de l’empereur appelaient les grands de l’empire à une diète générale, ou leur demandaient des subsides pour une campagne en Italie, loin de montrer l’ardeur des premiers temps, chacun avait une excuse toute prête. La mort avait moissonné les meilleurs soldats, les amis les plus fidèles de Frédéric, et quand ce prince était dans la nécessité de rassembler de nouvelles forces pour les conduire au-delà des Alpes, il y trouvait beaucoup d’obstacles. Deux grands événements assez rapprochés l’un de l’autre firent une impression profonde sur son esprit et achevèrent de déconcerter ses projets belliqueux.

Le chef de la maison guelfe, Henri le Lion, était le prince le plus riche de l’Allemagne. Petit fils de l’empereur Lothaire, et cousin germain de Frédéric, il descendait d’Othon II par les femmes à la sixième génération. Indépendamment des duchés de Saxe, de Bavière et de Westphalie, qu’il tenait de l’empire, Frédéric lui avait rendu Brunswick et d’autres terres patrimoniales confisquées sous Conrad III. Depuis plus de vingt ans, Henri le Lion suivait son cousin à toutes ses guerres, et le servait avec une fidélité qui ne s’était pas démentie, lorsqu’on 1174, au siège d’Alexandrie, où il avait conduit en personne 1500 hommes d’armes, il embrassa le parti contraire. Son oncle le duc Welf, qui tenait de grands fiefs en Italie venait de mourir, et cet héritage auquel Henri prétendait, mais qui l’eût rendu trop puissant, était rentré dans le domaine impérial. L’ambitieux duc en éprouva un ressentiment si profond qu’il repassa les Alpes la vengeance dans le cœur. De nouveaux ordres le rappelèrent en Lombardie, mais il refusa d’obéir. Frédéric surpris et affligé de cette défection, demande à son cousin une entrevue, et le rencontre à Chiavenna en Rhétie.

« Tu es mon proche parent et mon ami, lui dit-il en lui serrant la main; je t’ai donné tous les biens que tu m’as demandés; pourrais-tu m’abandonner quand de grands périls me menacent, et qu’il s’agit de l’honneur de l’empire, dont je t’ai fait le plus puissant feudataire? »

Henri balbutie quelques paroles d’excuse, parle du trouble d’esprit que lui fait éprouver l’excommunication pontificale, et finit par exiger pour prix de nouveaux services, qu’on lui cède Goslar, ville impériale, voisine de ses domaines. Frédéric, les jeux baignés de larmes, s’élance vers lui, embrasse ses genoux, et fait un dernier et inutile effort pour ranimer dans le cœur de cet ingrat parent une affection déjà éteinte. L’impératrice, témoin de l’entrevue les sépara. Monseigneur, dit-elle, à son époux, quittez cette posture, indigne de votre rang; n’oubliez pas ce qui vient de se passer, et puisse Dieu s’en souvenir! Chacun d’eux retourna vers les siens ; mais Frédéric qui jusqu’à ce jour, n’avait eu à combattre que les ennemis de l’État, comprit que Henri le Lion allait réveiller en Allemagne les factions endormies, et que les troubles de ce pays paralyseraient ses efforts pour dompter les rebelles Lombards

L’événement de la courte campagne de 1176 en Italie fut plus fâcheux encore. Dès le commencement du printemps, les princes de l’empire, moins ceux de la maison Guelfe, qui ne répondirent pas à l’appel du souverain, prirent encore une fois les armes contre la ligue lombarde. Comme le pas de Cluse, dans le Val de l’Adige, était fermé par la milice véronaise, ils traversèrent les montagnes de la Rhétie, malgré la difficulté des chemins, et arrivèrent mal en ordre et harassés de fatigue à Como, où l'empereur les attendait. Le samedi, 29 mai, l’année allemande, forte de mille chevaliers, et grossie par les milices comasques se mit en marche pour opérer sa jonction avec les Pavesans et les troupes du marquis de Montferrat. Arrivée à Lignano, bourg voisin de la petite rivière d’Olona, entre Sesto et Milan, elle rencontra l’ennemi, qui lui barrait le chemin. Outre les milices milanaises et celles de Brescia, il y avait en ligne du côté des Guelfes, quatre cents fantassins de Lodi, cinq cents de Plaisance, de Novare et de Verceil et quelques hommes d’armes de la marche de Vérone. A l’approche des Impériaux, les Lombards, quoique très inférieurs en cavalerie, se préparèrent au combat. Après avoir invoqué à genoux, Dieu, le bienheureux Pierre et saint Ambroise, le patron de Milan, ils engagèrent résolument l’action. Frédéric, qui suivant sa coutume combattait à la tête de sa cavalerie, rompit dès le premier choc l’infanterie bressane et une grande partie de celle de Milan. Déjà les Impériaux se croyaient assurés d’une pleine victoire, quand un renfort qui arriva aux Guelfes changea la face des affaires. Les Milanais, ralliés autour de leur caroccio, recommencèrent la lutte; les Allemands, rompus à leur tour, et poursuivis jusqu’au Tessin, à huit milles de distance, ne purent se reformer. La plupart se rendirent prisonniers; les tentes, les bagages, restèrent au pouvoir des Guelfes. Frédéric fut désarçonné et séparé des siens; on le chercha parmi les morts; le bruit de son trépas se répandit jusqu’à Pavie, où l'impératrice prit le deuil. Mais il revint peu de jours après, suivi d’un petit nombre de cavaliers, qui s’étaient dérobés à la poursuite du vainqueur.

Depuis vingt-quatre ans que ce prince gouvernait l’empire, il avait jeté jusqu’à sept fois les forces de l’Allemagne sur l’Italie pris d’assaut ou reçu à composition un grand nombre de villes, livré de sanglants combats, déployé une activité infatigable. Quel était le résultat de tant de travaux? L’affaiblissement de son parti, de grands sacrifices et d’étranges révérs. Beaucoup de ses anciens alliés l’abandonnaient; l’autorité souveraine, qu’il prétendit exercer sans limites, lui échappait; c’eût été folie de songer davantage à réduire par la force des armes le royaume de Sicile, qu’on n’avait pu jusqu’alors attaquer sérieusement. Dès ses premiers pas en Lombardie, Frédéric s’était heurté contre un principe qui, s’il l'irritait de plus en plus, pouvait mettre en péril la fortune de sa famille. Demander aux moyens violents le triomphe des desseins qu’il n’abandonnait pas, n’était plus de saison, et le seul parti qu’indiquât la prudence était de transiger avec ses ennemis. Faisant donc de nécessité vertu, Frédéric fit sonder les dispositions du pape et celles des communes de la ligue; partout il trouva un grand désir de paix. L’heure était opportune; il en profita pour offrir à la cour romaine des conditions acceptables. Au mois d’octobre 1176, Christian, archevêque intrus de Mayence, se rendit à Anagni, muni de pleins pouvoirs pour reconnaître la légitimité d’Alexandre III, et conclure un accord que l’empereur promettait d’accepter.

Le schisme durait depuis dix-sept ans. A l’antipape Pascal, mort le 20 septembre 1168, avait succédé, sous le nom de Calliste III, Jean, abbé du monastère de Sturm en Hongrie. Cette situation, en divisant le monde chrétien et en habituant les nations à discuter la validité du pouvoir pontifical, portait un coup funeste à l’autorité apostolique. Alexandre III lui-même, quoique rappelé par les Romains après un long exil, n’osait se fier à ce peuple d’un esprit variable, et qui tant de fois s’était tourné contre lui. Il habitait une petite ville de l’État ecclésiastique, et quand quelque circonstance l’obligeait à retourner momentanément à Rome, il n’y rentrait qu’en tremblant. Parvenu à la vieillesse, fatigué de mener une vie errante, son vœu le plus cher était de rétablir l’unité de l’Église, et de passer en paix ses derniers jours. Il écouta donc avec faveur les propositions de l’archevêque de Mayence, et promit, si le repentir de l’empereur était sincère, de le relever de l’excommunication.

Pour arriver à un but si désiré, on convint d’ouvrir à Bologne, ou dans toute autre ville que le pape désignerait, un congrès général auquel Alexandre promit d’assister en personne. Deux cardinaux se rendirent à Modène près de l’empereur, qui fit jurer en son nom, par le fils du marquis de Montferrat et en présence de plusieurs princes allemands, qu’il approuvait les engagements pris à Anagni par l’archevêque de Mayence, et qu’il garantirait dans les lieux de sa domination la sûreté du pontife et de ceux qui viendraient avec lui.

Alexandre III partit d’Anagni vers le commencement de février 1177, et gagna en peu de jours Lanciano, petit port de la Pouille, où sept galères siciliennes étaient préparées pour le conduire à Venise. Cinq cardinaux l’accompagnaient; six autres l’avaient devancé à Bologne. Deux ambassadeurs du roi Guillaume II, Romuald, archevêque de Salerne, prélat distingué qui a écrit l’histoire de son temps, et Roger d’Andria, grand connétable du royaume, partirent avec deux notaires de la cour à la suite du pape. Le temps était orageux, et la flottille, battue par la tempête, dut chercher un refuge au Vasto, où les vents contraires la retinrent un mois entier. Après une navigation longue et périlleuse, durant laquelle des grains d’une extrême violence assaillirent les galères, le vieux pontife, brisé de fatigue, descendit enfin au couvent de Saint-Nicolas at Lido, à un mille de Venise.

Le 22 mars, il fit en grand appareil son entrée dans la ville. Le doge, qui s’était rendu au Lido, baisa respectueusement les pieds du pontife, et prit place à sa droite sur la galère principale, le patriarche était assis à sa gauche, les cardinaux derrière lui. Le clergé, les sénateurs, la noblesse vénitienne suivaient sur des navires pavoisés. Le cortège prit terre a la Piazzetta, et se rendit professionnellement à Saint-Marc, où le Te Deum fut chanté en action de grâces. Les cloches de toutes les églises étaient en branle; l’air retentissait de chants pieux. Une multitude de barques couvraient les canaux; le peuple encombrait la vieille basilique, la place et les ruelles étroites qui l’environnaient, chacun poussant, s’agitant et cherchant à fendre la foule pour arriver près du pontife et recevoir sa bénédiction.

Dès le même jour, deux prélats allemands vinrent assurer Alexandre des dispositions pacifiques de l’empereur, et demander au nom de ce prince que le congrès fût ouvert à Venise ou à Ravenne plutôt qu’à Bologne, ville qui de tout temps s’était signalée par son hostilité contre l’empire. Les Lombards firent des objections; mais le pape, qui voulait sincèrement la paix, désigna Venise, sous la condition expresse que le doge et le peuple ne permettraient pas à Frédéric d’entrer dans la ville avant que lui-même n’en eût donné l’autorisation.

Le congrès tint sa première séance vers le milieu du mois de mai. D’une part, les cardinaux désignés par Alexandre, les deux ambassadeurs siciliens et les recteurs des villes confédérées représentaient l’église romaine, le roi de Sicile et la ligue lombarde; de l’autre, les deux archevêques de Mayence et de Magdebourg, avec plusieurs évêques qui, pour la plupart, avaient été élus par la faction des antipapes, défendaient les droits de l’empire. L’évêque de Clermont, au nom du roi des Français, l’abbé de Bonneval, envoyé du roi d’Angleterre, et le doge de Venise, avaient été pris pour médiateurs. Il y eut de longs débats; mais les intérêts en présence étaient si contraires, qu’on ne put les concilier.

L’empereur était resté à la Pomposa, maison de campagne près de Ravenne. Comme son éloignement entravait la marche des négociations, le pape l’autorisa à se rendre à Chioggia, petite ville habitée par des pêcheurs, à l’entrée de la lagune, d’où il pouvait communiquer plus promptement avec ses ministres. Les conférences se prolongèrent jusque vers les premiers jours de juillet sans amener de résultat. Les délégués du Saint-Siège et le pape lui-même reconnurent alors que le seul moyen d’y mettre un terme était de vider séparément chaque question. La plus épineuse était celle des libertés lombardes; faute de pouvoir la résoudre, on l’ajourna. Une simple trêve de six ans, à partir du 1er août 1177, fut faite avec les villes de la ligue. Les ambassadeurs siciliens signèrent la paix pour quinze ans. Quant au traité avec l’Église, déjà les bases en étaient arrêtées, lorsqu’un incident imprévu pensa tout rompre. Quelques partisans zélés de l’empereur, suivis d’une foule de peuple, allèrent supplier le doge de recevoir ce prince dans la ville. Suivant eux, il était mal séant de retenir un souverain aussi illustre dans un pays marécageux et privé de toutes ressources. Agir ainsi, c’était, disaient-ils, faire insulte à la majesté impériale, et porter une fâcheuse atteinte à l’honneur de la république. Alexandre prit l’alarme; il eut sans doute quitté Venise, si Frédéric ne se fût hâté de signer les articles préliminaires acceptés par ses ambassadeurs. Pour attester ses bonnes intentions, quelques évêques et plusieurs grands de l’empire se rendirent près du pape. Le comte de Dessau, l’un de ces seigneurs, jura sur l’âme de son maitre et la main sur l’Évangile que ce prince était prêt à faire en personne le sonnent de garder la paix, sans aucune réserve ou arrière-pensée. Après une déclaration si précise, Alexandre ne put refusera l’empereur l’autorisation d’entrer dans la ville.

Voici quelles étaient les principales conditions de l’accord avec le Saint-Siège : L’empereur reconnaissait Alexandre III pour chef légitime de l’Église. Celui qu’on appelait Calliste renonçait à son titre et obtenait une abbaye. Les trois archevêques de Mayence, de Cologne et de Magdebourg, et l’évêque de Worms, négociateurs de la paix, d’autres prélats gibelins élus durant le schisme et recommandés par l’empereur, étaient maintenus, mais leur nombre ne devait pas excéder dix ou douze. Tous les autres, sans en excepter les cardinaux de la création des papes intrus, redescendaient au rang qu’ils avaient sous Adrien IV. Les anciennes prétentions en litige entre le siège apostolique et l’empire, ce qui doit principalement s’entendre des biens de Mathilde, étaient soumises à des arbitres. Mais comme Frédéric ne voulut accepter de trêve avec les Lombards que sous l’express condition qu’il conserverait l’usufruit de ces terres, le pape, à la sollicitation des ambassadeurs siciliens, le lui accorda pour quinze années.

L’article 12 était conçu en ces termes : « Le souverain pontife et les cardinaux ses frères reconnaissent Béatrix, épouse de l'empereur, pour légitime impératrice, et Henri, leur fils, pour roi des Romains. Le pape Alexandre promet de les couronner l’un et l’autre, soit de sa propre main, soit par celle d’un légat. »

Le pape et le chef de l’empire se rendaient garants de l’exécution du traité, tant en leur nom qu’au nom de leurs successeurs, des cardinaux et des princes allemands.

Le 24 juillet, jour fixé pour l’entrée de Frédéric à Venise, sept galères commandées par un fils du doge allèrent de grand matin prendre ce prince à Chioggia, et le conduisirent avec sa nombreuse suite au monastère de Saint-Nicolas. Plusieurs cardinaux chargés de recevoir son abjuration et de le réconcilier à l’Eglise l’y avaient devancé. On célébra la messe; Frédéric jura, la main sur les saintes Écritures, de renoncer au schisme et de se soumettre à l’obédience d’Alexandre, serment que les prélats et les princes répétèrent après lui. Ordre avait été donné de rendre au chef de l’empire tous les honneurs dus au rang suprême. Le doge, le patriarche et la noblesse de la ville lui tirent cortège; une partie du clergé, avec croix et bannières, le reçut à son débarquement. Le pape lui-même, environné des cardinaux, des archevêques et des évêques lombards, l’attendaient assis sous le porche de la basilique.

Arrivé en présence du souverain pontife, l’empereur, touché de la grâce divine dit un témoin oculaire, et voulant honorer Dieu dans la personne de celui qui le représente ici-bas, détacha son manteau, l’étendit sur les dalles, se prosterna dessus la face contre terre, et baisa les pieds d’Alexandre. Dans cette humble posture, il renouvela son abjuration à la grande édification des fidèles. Le pape, le visage baigné de larmes, le releva, le bénit et lui donna le baiser de paix. La procession se mit en marche dans l’intérieur de l’église; l’empereur tenant la droite du pontife, et le doge, la gauche. Après la messe, on chanta le Te Deum, puis Frédéric fut conduit en grande pompe au palais de la seigneurie où son logement était préparé.

Le lendemain, jour de l’apôtre saint Jacques, le pape officia pontificalement à Saint-Marc. L’empereur, qui l’attendait à l’entrée de l’église, ôta son manteau et l’accompagna jusqu’au pied de l’autel, en écartant la foule avec une verge qu’il tenait à la main, comme l’eût fait un simple écuyer. C’est ainsi, ajoute la chronique, que ce prince manifestait par des faits les sentiments d’humilité qui étaient dans son cœur. Alexandre prononça en latin une allocution qui fut répétée en allemand par le patriarche d’Aquilée. La messe dite, Frédéric se soumettant sans hésitation, cette fois, au cérémonial de la cour de Rome, tint l’étrier au pape et rentra lui-même au palais après avoir reçu la bénédiction pontificale.

A toute assemblée générale, dicte ou cour plénière, l’usage était que les prélats, les grands, les feudataires et jusqu’aux simples recteurs des communes, se fissent suivre, tant pour leur sûreté personnelle que pour maintenir leur rang, par un certain nombre d’hommes d’armes auxquels ils payaient la solde. Le congrès de Venise avait rempli la ville d’étrangers venus d’Allemagne, de France et d’Angleterre : la présence du souverain pontife y avait attiré une multitude d’ecclésiastiques. L’affluence fut telle, qu’indépendamment de la suite de l’empereur et de celle du pape, des écuyers et des gens de service, dont le nombre était considérable, on compta à Venise jusqu’à huit mille quatre cent vingt chevaliers, servant d’escorte d’honneur aux membres du congrès. C’était toute une armée de soldats inconnus les uns aux autres, différant de langage, de mœurs, d’humeur, et qui, pour la plupart, avaient combattu dans des rangs opposés. Mais le gouvernement de la république avait pris de si sages mesures, que les marchés furent abondamment pourvus, et que l’ordre et la paix ne cessèrent de régner, tant que ce grand concours de monde séjourna dans la ville.

Le 14 août, veille de l’Assomption de la Vierge, le clergé et les laïques qui avaient pris part aux négociations furent rassemblés à Saint-Marc : le pape présidait. On avait laissé ouvertes les portes de la basilique, et le peuple encombrait les nefs qui lui étaient abandonnées. Après les prières d’usage, Alexandre prononça un long discours sur les bienfaits de la paix; puis prenant un cierge allumé, ce que chaque ecclésiastique fil également, il fulmina l’excommunication majeure contre ceux qui violeraient l’accord si heureusement conclu : « Puisse l’âme des coupables, ajouta-t-il, en éteignant son cierge, être ainsi privée pour jamais de «la lumière éternelle. » Fiat, fiat, que cela s’accomplisse, répondit l'empereur; et ces mots répétés par toutes les bouches, retentirent contre les voûtes de la vieille basilique.

Sept jours après, Frédéric, qui avait profité de son séjour dans la ville pour raffermir l’alliance trop souvent rompue entre l’empire et la république, confirma les privilèges accordés aux Vénitiens par ses prédécesseurs, depuis le règne d’Othon le Grand. Un traité fixa les limites de leurs possessions; le droit d'aubaine fut aboli pour les personnes et pour les navires naufragés. Tout citoyen de Venise était affranchi d’exactions dans les ports et pouvait voyager librement dans l’empire. On se rendait mutuellement les fugitifs de condition non libre. Enfin, le doge s’obligeait à acquitter la redevance de cinquante livres vénitiennes de deniers (denariorum), d’autant de livres de poivre et d’un manteau, qu’au terme des anciens traités, la république devait payer annuellement en raison des privilèges qui lui étaient accordés. La paix fut jurée, avec engagement réciproque de la maintenir de bonne foi, et sans arrière-pensée. Enfin, le 17 septembre, avant de quitter Venise, l’empereur fit en personne le serment de garder lui-même et de faire observer dans tout l’empire les conditions de la paix avec le Saint-Siège, telles qu’elles avaient été convenues entre les cardinaux et les princes, mises par écrit et revêtues de leurs sceaux. Il ratifia en même temps la paix de quinze années avec le roi de Sicile et la trêve de six ans avec les Lombards. Après avoir ainsi satisfait à toutes ses promesses, il fit aux églises de riches présents, puis laissant à l’archevêque de Mayence le gouvernement de l’Italie, il se dirigea par Turin et le mont Cenis, vers le royaume d’Arles et la petite Bourgogne, où les affaires de ce pays le retinrent longtemps.

Un mois plus tard, le pape lui-même monta avec sa suite sur des galères de la république, et après une heureuse traversée, il prit terre, le 29 octobre, à Siponte en Capitanate, d’où il gagna Anagni. Les Romains firent auprès de lui de grandes instances pour qu’il vint se fixer au milieu d’eux. Non contents de lui promettre sûreté entière pour sa personne, ils offrirent de faire serment de fidélité à l’Église et de lui rendre les droits régaliens qu’elle revendiquait. Alexandre, cédant à leurs sollicitations, rentra bientôt après dans la ville; il y reçut de si grandes marques de respect et de joie, que de mémoire d’homme accueil semblable n’avait été fait à aucun de ses prédécesseurs.

Frédéric Barberousse était âgé de cinquante-six ans lorsqu’il signa la paix de Venise. Désabusé des projets de conquêtes qui avaient occupé son âge mûr, il voulait consacrer sa vieillesse à affermir la fortune de sa famille, à fixer la couronne impériale dans la maison de Hohenstaufen. De son mariage avec Béatrix de Bourgogne, il avait eu cinq fils et deux filles Henri, l’aîné de tous, alors âgé de douze ans, avait été proclamé roi des Romains en 1169. Le second, nommé Frédéric, avait reçu en même temps l’investiture du duché de Souabe : les trois derniers ne jouissaient d’aucun apanage; Philippe, le plus jeune, comptait à peine un an; on le destinait au sacerdoce.

Mais l’empereur ne pouvait venir à bout de ses desseins sans le concours des princes de l'empire. La rivalité, la jalousie et l’ambition étaient autant de causes de discorde entre ces seigneurs presque indépendants du chef féodal de leur choix; une telle situation, en rendant difficile la réunion des esprits, obligeait Frédéric à garder avec eux de grands ménagements. Toutefois, son adresse et sa libéralité envers ceux qui le servaient, lui avaient acquis dans les diètes beaucoup d’autorité. Il profita de ses avantages pour faire régler l’ordre de succession au pouvoir suprême, et pour abaisser ceux de ses ennemis dont il redoutait la trop grande puissance. Le plus dangereux était Henri le Lion, ce parent, cet ancien ami qui, après l’avoir abandonné dans le péril, était devenu son ennemi capital. Nous allons avoir la guerre, dit Henri à ses barons lorsqu’il apprit le résultat des conférences de Venise. Ajourné à comparaître devant la diète germanique, pour se justifier d’actes d'hostilités contre des évêques saxons et westphaliens, il refusa de se présenter. On le mit au ban de l’empire, ce qui entraînait la perte de ses États. Bernard, comte d’Anhalt, eut le duché de Saxe; Othon de Wittelsbach, comte palatin, la Bavière; les évêques reprirent leurs biens. Vainement Henri le Lion voulut tenir tête à l’orage: accablé par des forces supérieures, il se vit réduit à demander grâce aux genoux du monarque qu’il avait bravé : Tu es l’unique auteur de ta ruine, s’écria Frédéric fortement ému de la misère de son parent. Cédant bientôt au sentiment de générosité qui était dans son cœur, il rendit à Henri, de l’aveu de la diète, ses biens propres. Mais, afin de prévenir nouveaux complots, il le condamna à un exil de sept années, que l’intercession du pape fit réduire à trois ans. Henri se retira près du roi d’Angleterre, dont il était le gendre.

Pendant les six années de la trêve avec les Lombards, l’Italie eut un peu de repos. Tortone et plusieurs autres communes accommodèrent leur différend avec l’empereur. Les Alexandrins qui craignaient que le ressentiment de ce prince n’éclatât quelque jour contre eux, s’humilièrent pour rentrer en grâce. Au mépris de leur ancien accord avec le pape, la ville quitta son nom et prit celui de Césarée. Hommes, femmes, enfants en sortirent, pour y être ensuite ramenés comme dans une nouvelle patrie par un officier impérial. La nomination de leurs consuls et en général les privilèges dont jouissaient les cités gibelines furent maintenus.

Comme le terme de la trêve, fixé au 17 septembre 1183, approchait, les recteurs de l’une et de l’autre faction furent convoqués à Plaisance pour travailler, de concert avec quatre ministres impériaux, à la pacification de la Péninsule. Le 1er  mai 1183, ils arrêtèrent les bases d’un accord, et le 25 juin suivant, dans une cour solennelle tenue à Constance par l’empereur, les droits du souverain et ceux dont la possession était désormais acquise aux communes italiennes, furent définitivement réglés par un acte authentique, dont voici les principales dispositions:

« Nous, Frédéric, empereur, conjointement avec notre cher a fils Henri, roi des Romains, nous concédons à perpétuité par les présentes, aux villes, aux pays et aux hommes de l’association, les libertés et franchises qui sont légalement établies, tant dans l’enceinte des murs qu’au dehors, ce qui comprend:  le Fodrum, les bois, les pâturages, les cours d’eau, les ponts et les moulins, le droit d’élever des fortifications, la juridiction pour les causes civiles et criminelles; notre volonté étant que les villes continuent à jouir de ces privilèges comme elles l’ont fait jusqu’à ce jour.

« En cas de discussion, relativement aux droits régaliens, nous voulons qu’après une enquête exacte, l’évêque, assisté de prud’hommes choisis parmi les habitants du diocèse et désintéressés dans les questions en litige, statue définitivement. S’il arrivait qu’on ne pût s’entendre sur les réclamations, que chaque ville ait le droit de racheter les redevances, objet du différend, moyennant un cens de deux mille marcs, réductible suivant les circonstances. »

Indépendamment de ces stipulations, toutes à l’avantage des communes, l’empereur leur reconnaissait le droit d’armer des milices, de conserver leurs anciennes confédérations, d’en former de nouvelles et d’élire leurs magistrats. Toutes sentences et confiscations prononcées pour cause de révolte étaient annulées.

Les prérogatives qui restaient à la couronne, après tant de concessions, ne rappelaient guère cette autorité sans limites attribuée par la diète de Roncaglia au prétendu successeur des Antonins : les membres de chaque commune, de quinze ans à soixante-dix, devaient au souverain le serment de fidélité qu’ils renouvelaient au bout de six ans. Ils promettaient de maintenir les droits impériaux et de les défendre contre les hommes qui ne feraient pas partie de l’association. Avant que les consuls ou podestats librement élus par le peuple entrassent en charge, l’empereur leur donnait gratuitement l’investiture. L’appel des causes civiles qui excédaient 25 livres impériales lui était réservé, et comme il ne pouvait entendre lui-même toutes les causes, ni obliger les plaideurs à le suivre dans ses voyages, il instituait des juges qui devaient prononcer leurs arrêts dans le délai de deux mois, en se conformant aux lois et aux coutumes de chaque localité. Quand le roi des Romains se rendait à Rome pour recevoir la couronne des mains du pape, ou qu’il séjournait en Lombardie, il avait droit aux régales, dites impériales, telles que les vivres pour lui et les siens, la mise en état des ponts et des routes; mais il promettait de ne pas grever les villes par un séjour trop prolongé. Frédéric, naturellement noble et magnanime, avait pris l’engagement d’oublier les anciennes injures, et de maintenir loyalement les clauses du traité. Il ne chercha point à éluder ses promesses, à cacher, sous des dehors hypocrites, des projets de despotisme et d’oppression. Les républiques italiennes n’eurent donc pas à regretter de s’être fiées à lui. Leur état politique, si longtemps contesté, fut légalement établi. Elles devinrent membres de l’empire, et une communauté de devoirs, de droits et d’indépendance exista, en principe du moins, entre elles et les feudataires impériaux.

A cette même diète de Constance, l’empereur reçut, en présence des princes allemands, le serment de foi et hommage que les consuls et les podestats lombards firent au nom de leurs communes; puis il remit à chacun d’eux un drapeau en signe d’investiture. La paix intérieure paraissait affermie des deux côtés des Alpes, et pour en célébrer l’heureux retour, Frédéric projetait de réunir, dans une cour plénière, le clergé et la noblesse de ses vastes États. Il avait dessein de conférer dans cette solennité, la ceinture militaire à Henri, roi des Romains, et à son second fils Frédéric, duc de Souabe. Il voulait aussi associer au pouvoir suprême le premier de ces jeunes princes, et le présenter aux grands de l’empire comme son successeur, en attendant qu’il put le faire couronner par le souverain pontife.

Dans certaines occasions, telles que l’admission d’un membre de la famille impériale dans l’ordre de chevalerie, son mariage ou son élection à la dignité de roi des Romains, les empereurs tenaient de grandes cours plénières pour lesquelles ils choisissaient une des principales fêtes de l’Église, Noël, Pâques ou la Pentecôte. Quand le jour en était fixé, on l’annonçait dans les villes, dans les manoirs de l’empire et jusque dans les pays étrangers avec lesquels ou était en paix. Non-seulement les lois féodales obligeaient tout feudataire à assister aux fêtes de son suzerain, mais les plus puissants seigneurs y remplissaient certains devoirs de vasselage près de la personne du monarque, et le servaient en qualité d’échansons, d’écuyers, de maréchaux. On considérait ces fonctions comme de grandes prérogatives; elles étaient mentionnées dans les chartes d’investiture des fiefs.

La cour plénière, tenue à Mayence le jour de la Pentecôte, 20 mai 1184, attira de toutes les parties de l’Allemagne, de l’Italie et des États voisins un immense concours de monde. Nobles et ecclésiastiques rivalisèrent de magnificence pour plaire à l'empereur. Suivant une ancienne chronique, quarante mille chevaliers assistèrent à cette fête et furent traités splendidement par ce prince. Comme la vieille cité de Mayence, aux rues étroites et tortueuses, n’aurait pu contenir une telle multitude, le camp impérial fut établi dans une belle plaine près du Rhin. On y bâtit en bois une église et un palais qui furent environnés de tentes pour les officiera et les gens de service. C’était une nouvelle ville à la fois spacieuse et ornée de tout ce que le luxe avait de somptueux vers la fin du XIIe siècle. La foule se pressait dans sa vaste enceinte, et contemplait avec admiration les immenses approvisionnements destinés aux tables impériales. Sans cesse des barques chargées de vin et de comestibles remontaient ou descendaient le fleuve, apportant les redevances des vassaux et les contributions en nature imposées aux villes pour la tenue de la cour; le sentiment général était que jamais fête si brillante n’avait été vue en Allemagne.

Le jour de la Pentecôte, la vallée du Rhin offrit un magnifique spectacle. Les grands officiers s’étaient parés de riches livrées dont la distribution leur avait été faite suivant le droit de chacun d’eux. Nonobstant la défense renouvelée par plusieurs conciles, il y eut des jeux militaires et même un tournoi dans lequel le vieil empereur voulut rompre une lance. Indépendamment des largesses et des distributions qu’il était d’usage de faire au peuple pendant le festin impérial, des meinsingers, des jongleurs et des bateleurs avaient été appelés pour divertir la foule par leurs chants et par des scènes plaisantes. Partout c’étaient des joueurs de naccaires, de cornets, de vielles, de guiternes moresques et d’autres instruments. Le cortège impérial sortit du palais pour se rendre à la nouvelle église, où un nombreux clergé l’attendait. Là, en présence des princes de l’empire, laïques et ecclésiastiques, l’archevêque de Cologne, auquel le droit de sacrer les rois de Germanie appartenait, posa la couronne sur la tête de l’empereur, ce qui se renouvelait à chaque grande solennité; puis il couronna l’impératrice et le roi des Romains; le jeune prince prit place à côté de son père, comme associé au trône et légitime successeur du souverain pouvoir, bien qu’il lui manquât une consécration plus solennelle pour la confirmation de ce droit suprême.

Le roi Henri et son frère Frédéric, duc de Souabe, furent admis dans l’ordre de chevalerie avec le cérémonial d’usage. Ils se confessèrent; l’archevêque de Cologne leur donna la bénédiction en présence de toute la cour; puis ils passèrent la veille des armes en prières au pied de l’autel, et quittèrent enfin l’armure de simple écuyer pour l’épée, la cotte de maillés, le heaume et les éperons d’or des chevaliers. Tous deux s’assirent au banquet impérial; mais il leur était interdit de manger, de rire ou même de lever les yeux : la règle imposant à tout récipiendaire l’obligation de se tenir à table avec non moins de modestie qu’une nouvelle mariée. Après s’être soumis à ces épreuves, les fils de l'empereur, reçus dans la noble profession de la guerre, jouirent de toutes les prérogatives des anciens chevaliers.

Quatre jours durant, il y eut des jeux et des repas splendides où l’empereur et le roi des Romains, servis par les grands dignitaires de la couronne, mangèrent en public. Un soleil radieux avait favorisé les réjouissances, quand le cinquième jour, vers le soir, l’horizon se couvrit de nuages, le tonnerre gronda, le ciel parut en feu; des tourbillons de vent renversèrent le palais, l’église et bouleversèrent le camp. On retira quinze cadavres des décombres. La consternation fut générale; certains esprits frappés crurent voir dans ce malheur imprévu un avertissement de la Providence, présage de quelque désastre prochain. Frédéric fit cesser les fêtes, distribua de riches présents et congédia la cour. Comme l'impératrice, âgée de moins de cinquante ans, tomba malade et mourut à Spire le 15 novembre 1185, moins de dix-huit mois après l’assemblée solennelle de Mayence, les mêmes frayeurs reparurent; on crut que la colère de Dieu allait s’appesantir sur la maison de Hohenstaufen, et que cette mort prématurée n’était que le prélude d’autres événements sinistres.

Au mois de septembre de cette année, 1184, l’empereur, après avoir confié le gouvernement de l’Allemagne au roi des Romains, se rendit en Italie, où de grands intérêts réclamaient sa présence. Il s’agissait de négociations importantes, non-seulement avec le souverain pontife et les villes lombardes, mais principalement avec le roi de Sicile. Depuis un siècle et demi, les empereurs faisaient d’inutiles efforts pour réunir l’Italie méridionale à l’empire. On n’a pas oublié que les prédécesseurs de Frédéric avaient tenté vainement de s’établir au-delà de Garigliano; que ce prince lui-même n’avait pu franchir les frontières du royaume, et que sa situation critique à l’issue des guerres de Lombardie lui avait fait abandonner presque entièrement la pensée d’une si brillante conquête. Une conjoncture favorable vint ranimer ses espérances. La maison d’Hauteville, qui régnait à Palerme, semblait devoir bientôt s’éteindre. Guillaume II, le dernier descendant mâle de cette vaillante race, était marié depuis huit ans à Jeanne, fille de Henri II, roi d’Angleterre, et n’avait pas d’enfants. Il ne restait de la maison royale qu’une princesse déjà âgée de trente et un ans, nommée Constance, et tante de Guillaume, auquel elle pouvait être appelée à succéder. Comme aucune loi ne rendait les femmes inhabiles à monter sur le trône de Sicile, les droits de Constance, surtout s’ils étaient validés par le choix du roi, ne semblaient pas de nature à être contestés. Malgré la grande disproportion d’âge qu’il y avait entre cette princesse et le roi des Romains, l’empereur désirait assurer à son fils cette riche alliance, et déjà des agents avaient été envoyés à Palerme pour sonder l’esprit de Guillaume. Mais on gardait le plus profond secret sur celte négociation, qu’il fallait cacher au souverain pontife, personnellement intéressé à en empêcher la réussite.

Alexandre III était mort à Civita Castellana en 1181, laissant un nom vénéré des Italiens. Son successeur, Luce III, élu et sacré hors de Rome, était, pour cela même, brouillé avec les Romains, qui lui refusaient l’entrée de leur ville. Luce désirait s’aboucher avec le chef de l’empire, tant pour réclamer son appui, que pour régler certaines prétentions litigieuses. A cet effet, il se rendit à Vérone, où Frédéric alla le trouver; ils eurent ensemble de longues conférences dont l’unique résultat fut d’embrouiller de nouveau les affaires. L’empereur demandait que le traité de Venise fût exécuté en tous points, et, pour y décider le pape, il offrait de lui abandonner la dixième partie des revenus de l’empire en Italie et la neuvième aux cardinaux. De son côté, Luce exigeait que plusieurs clauses de cet acte fussent modifiées. La discussion s’établit d’abord sur des points qui ne touchaient que légèrement aux principaux intérêts des parties, comme la pacification du diocèse de Trêves, où deux prélats élus en même temps se disputaient le siège archiépiscopal. Mais deux questions effaçaient toutes les autres; la restitution au Saint-Siège des biens de la comtesse Mathilde, et le couronnement de Henri par le chef de l’Église; cérémonie commandée par l’opinion, et avant laquelle le roi des Romains n’avait pas droit au titre d’empereur, quoique son père l’eût associé à l’empire.

Remarquons ici que l’article 22 du traité de Venise, obligeant Alexandre III ou ses successeurs à sacrer le fils de Frédéric, Luce III ne pouvait, sans violer les conditions de la paix, rejeter cette juste demande. Quant aux terres de Mathilde, restées depuis près de quatre-vingts ans sous l’autorité des officiers impériaux, on sait qu’il avait été convenu en 1177 que l’empereur en conserverait l’usufruit pendant quinze ans, c’est-à-dire jusqu’en 1192. Mais le souverain pontife protestait contre cette clause et refusait absolument, s’il n’en obtenait la résiliation immédiate, de couronner le roi des Romains. On ne put se mettre d’accord, Frédéric ne voulant pas sacrifier l’intérêt de l’État à celui de sa famille, el le pape s’obstinant à ne rien retrancher de ses réclamations. Comme il était impossible, objectait Luce, de reconnaître tout à la fois deux empereurs, sans exposer l’empire à de grands périls, Frédéric devait descendre du trône s’il voulait y faire monter son fils. La mort du pontife n’amena aucun changement aux prétentions de l’Église romaine. Luce III finit ses jours à Vérone, le 24 novembre 1185, et dès le lendemain, les cardinaux réunirent leurs votes sur Lambert Crivelli, archevêque de Milan, qui prit le nom d’Urbain III. C’était la seconde fois qu’un pape était proclamé sans la participation du clergé et du peuple de Rome. L’exil de la cour pontificale servit de prétexte pour abandonner des formes démocratiques sanctionnées par le temps. Le sacré collège s’attribua dès lors le droit exclusif d’élire le chef de l’Eglise, en établissant pour règle fondamentale, que dans les scrutins les deux tiers des suffrages formeraient la majorité légale.

Le nouveau pontife se montra moins disposé encore que son prédécesseur à couronner le roi des Romains. Il résista aux plus vives instances, il déjoua les intrigues, et lassa enfin la patience du vieil empereur, qui déjà avait quitté Vérone très mécontent des exigences du pape, et fermement résolu à ne céder sur aucun point. Frédéric parcourait la Lombardie, s’efforçant de cimenter son alliance avec les républiques de la Ligue, dont tant de fois il avait éprouvé à ses dépens la constance et le courage. Pressé par la raison d’État, il se pliait à cette politique souvent nécessaire, qui consiste à ménager d’anciens ennemis, sauf à mécontenter ses amis les plus fidèles. Non seulement Frédéric gagna l’affection des villes de la marche Véronaise, de manière à n’avoir de ce côté rien à craindre des entreprises d’Urbain III, mais il s’attacha plus étroitement les Milanais. Comme toujours, la couronne paya cet accord par l’abandon de quelque prérogative. Entre autres concessions, Milan obtint, moyennant le cens de 300 livres, les régales établies sur son diocèse et sur quelques comtés voisins, à l’exception du droit de prestation appelé paratico, pour le couronnement de Henri et de ses successeurs. Frédéric se mit à la tête d’une armée fournie par les Guelfes, et malgré la résistance des Crémonais, il fit rebâtir Crema qu’il donna à Milan. Cette grande commune, si longtemps en guerre avec l’empereur, en obtint la promesse d’une protection efficace contre les Pavesans eux-mêmes. De son côté, elle s’obligea à soutenir chaudement ses intérêts en Italie, à lui faciliter le recouvrement des régales, que le traité de Constance avait attribuées au chef de l’empire, et enfin à l’aider de tout son pouvoir à rester en possession des biens de Mathilde. Partout où ce prince séjourna, de grands honneurs lui furent rendus. Comme il se montrait doux et affable, qu’il manifestait l’intention d’exécuter loyalement les conditions de la paix, les guelfes lombards, confiants dans ses promesses, ne troublèrent plus son règne par de nouvelles insurrections.

Pendant que ces choses se passaient dans le nord de l’Italie, les négociations commencées à Palerme, se poursuivaient secrètement. On peut conjecturer toutefois que le Pape finit par en être instruit, et qu’il ne négligea aucun moyen d’en empêcher la conclusion. C’était pour le siège apostolique une question capitale, et on n’a pas oublié que dès le temps de Grégoire VII, lors de la querelle des investitures ecclésiastiques, l’alliance normande avait fait la force des papes contre les empereurs allemands. La cour pontificale, menacée dans sa puissance temporelle, par un projet d’union dont l’accomplissement pouvait avoir pour elle les suites les plus funestes, dut prendre vivement l’alarme, au premier indice de ces négociations. Nous la verrons, quand elle les aura pénétrées entièrement, risquer le tout pour le tout, plutôt que de permettre qu’on fît du royaume de Sicile une province de l’empire. Ce sera désormais la règle fondamentale d’une politique dont les successeurs d’Urbain III s’écarteront rarement, et à laquelle ils ne renonceront jamais. Telle est la lutte qui va s’engager. Elle durera quatre-vingt-trois ans avec une violence toujours croissante, pour ne s’éteindre que sur un échafaud, dans le sang du dernier rejeton de l’empereur Frédéric.

 

LIVRE 1. CHAPTER IV

MARIAGE DE HENRI VI, FILS DE l’EMPEREUR. —TROISIÈME CROISADE

1185—1190