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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE |
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LIVRE V
FRÉDÉRIC II, JUSQU’A SON
RETOUR DE LA CROISADE
1216 —1230
CHAPTER I. COURONEMENT DE FRÉDÉRIC A
ROME. — IL RENTRE DANS SON ROYAUME DE SICILE
Après la mort de l’empereur, les Guelfes allemands,
privés de chef et hors d’éclat de continuer la lutte se rallièrent à
Frédéric, dont les droits furent reconnus d’une extrémité à l’autre de
la Germanie. Mais, malgré l’ordre exprès d’Othon, il lui en
coûta 1,000 marcs pour obtenir du comte palatin
les ornements impériaux, qui ne lui furent remis que l’année suivante.
Comme sur ces entrefaites Honorius l’appela à Rome pour le couronnement,
on put croire que ce prince ne retarderait plus son pèlerinage armé en terre
sainte. Mais il n’avait garde de s’éloigner de
l’Allemagne avant d’avoir fait élire son fils à la dignité de roi des
Romains. Pour apaiser le pontife qui avait eu vent de ce projet, et en
témoignait de l’inquiétude, Frédéric prétendit que s’il désirait la
promotion de Henri, c’était uniquement pour assurer le maintien de la paix,
dans le cas où lui-même mourrait outre-mer. Bientôt après il fit à
Haguenau, en présence du légat, une déclaration plus explicite encore que
la première. Cet acte, dont les évêques de Basic et de Strasbourg, l’abbé
de Saint-Gall, le duc de Lorraine, le comte de Wurtemberg et beaucoup
d’autres étaient les garants, fut scellé d’une bulle d’or et envoyé à
Rome.
« Nous voulons, portait cet écrit, rendre tant à vous
qu’à vos « successeurs, et à la sainte Église notre mère, l’obéissance,
les honneurs et le respect que nos devanciers ont rendus aux vôtres ;
notre dévouement sans réserve pour votre personne nous a faisant même un
devoir d’y ajouter autant que nous le pourrons. » Après les stipulations
ordinaires, il s’obligeait à abandonner pour toujours au pape les terres
répétées par l’Église romaine en Italie. Il renonçait dans les termes les
plus clairs, et du consentement des grands de l’empire, à toute juridiction
et aux droits honorifiques ou réels sur ces domaines, promettant
en outre, comme c’était le devoir d’un fils plein de dévouement
et d’un prince chrétien, d’aider le pontife à conserver et à
défendre le royaume de Sicile, la Sardaigne, la Corse, et, en
général, tous les biens et les prérogatives du Saint-Siège. Frédéric
accompagna celte pièce authentique de plusieurs lettres missives
remplies d’expressions outrées de sa soumission envers le pape. «
Comme nous avons toujours présentes à l’esprit, écrivait-il, les
grâces innombrables que nous tenons de vous, très-cher et
très-vénéré Seigneur, notre père, notre bienfaiteur, celui qui depuis
notre plus jeune âge nous a protégé, et à qui nous devons ce que nous
sommes, nous avons à cœur de vous en prouver notre reconnaissance. Qui donc
pourrait être plus dévoué à la sainte Église, que l'enfant réchauffé dans
son sein, et qui, après avoir été nourri de son lait et élevé dans son giron,
lui doit l’accroissement de ses honneurs? Qui montrera plus de
reconnaissance pour tant de bienfaits, que celui dont le cœur est rempli
de zèle et d’amour filial. » Il se disait tout disposé à aller à la
croisade et annonçait même qu’une diète, convoquée à Augsbourg, réglerait
incessamment l’époque du départ, mais en même temps il réclamait
l’indulgence du pontife s’il survenait un retard inattendu. Ces
protestations, répétées chaque fois qu’il avait besoin d’un sursis,
venaient presque toujours à l’appui de quelque prétexte invoqué par l’adroit
monarque pour justifier ses lenteurs, ou pour ne point céder les États
siciliens à son fils. Il sollicitait l’autorisation de conserver ce beau
royaume durant sa vie: tout en confirmant la renonciation souscrite
à Strasbourg en 1216, à la demande d’Innocent III. D’autre part, le
pape ne refusait pas de conférer au roi la Sicile en viager; mais c’était
dans le cas seulement où Henri, auquel elle appartenait, précéderait Frédéric
au tombeau sans laisser d’héritiers directs ou collatéraux.
Comme la distance des lieux et le mauvais état des
chemins rendaient lentes et difficiles les communications entre Rome
et l’Allemagne, le temps s’écoulait au grand déplaisir
d’Honorius, qui ne pouvait rien terminer. En vain, croyant lever un dernier obstacle
à la croisade, offrait-il d’employer son crédit et l’autorité de ses paroles à
faire rentrer dans le devoir les communes guelfes d’Italie; Frédéric,
généreux en promesses, négligeait les vues du pape et marchait toujours vers
son propre but. Il finit même par laisser en suspens l’affaire de Sicile,
se bornant à annoncer des explications verbales si précises, que, selon lui,
la cour romaine en serait satisfaite. Elle ne le fut sans doute
pas, car la pacification de la Péninsule prit une direction bien
différente de celle que Frédéric s’était flatté d’obtenir. Déjà trois
mois avant la mort d’Othon (février 1218), les Milanais avaient été absous
de l’interdit, bien qu’ils eussent refusé d’abandonner cet ennemi de
l’Église. Le pape changea de langage avec les Guelfes lombards, et ce
n’était plus la menace à la bouche qu’il leur ordonnait d’obéir au roi des
Romains. « Vous-voulez, écrivait-il aux consuls et au peuple d’Alexandrie,
connaître notre opinion sur la conduite que vous et vos alliés devez tenir dans
la circonstance présente; la voici : Si on vous requiert de prêter serment,
faites-le, sauf en toutes choses les droits de la sainte Église romaine
votre mère, et votre fidélité envers elle ». Déjà depuis deux ans, le
cardinal Hugolin travaillait à réconcilier les deux factions. Il ne put
rien obtenir à Florence, où la violence des haines politiques armait les
citoyens les uns contre les autres; mais par ses soins, Crémone et Parme
cessèrent les hostilités contre Plaisance et Milan; Pise et Gènes consentirent
à une trêve qui fut jurée de part et d’autre par mille habitants
notables. Dans d’autres villes les troubles s’apaisèrent, et vers les
derniers mois de l’année 1219, la paix intérieure parut à peu près
rétablie entre les Alpes et le Tibre. Hâtons-nous d’ajouter que la
puissance impériale ne gagna guères à celle réconciliation des partis:
car les principales cités de la Ligue se montrèrent moins disposées que jamais
à reconnaître pour roi un prince de la race de Souabe. Il est à remarquer
aussi que le pape, tandis qu’il prêchait la concorde au dehors, ne goûtait chez
lui aucun repos. Les Romains, après l’avoir comblé d’honneurs à son avènement,
s’étaient bientôt soulevés; et dès le mois de juin 1219, la cour
pontificale, exilée de la ville, avait été obligée de chercher un refuge à Rieli, puis à Viterbe, où elle attendait la fin
des troubles.
Sur ces entrefaites, la prise de Damiette (5 novembre
1219 ) remplit d’allégresse le cœur du pontife. Les croisés se
crurent maîtres de l’Égypte et de la Palestine. Malek-Adel était mort
en 1218 : le second de ses fils, Moadham, roi de Damas, craignant de
ne pouvoir défendre Jérusalem, venait d’en raser les murailles, à la réserve de
l’enceinte du temple de Salomon et de la tour de David. On lui avait
conseillé de détruire le saint sépulcre pour lequel depuis plus d’un siècle
l’Europe en armes se ruait sur l’Asie. La crainte d’attirer sur lui la
vengeance des peuples chrétiens l’avait empêché de commettre cette grande
profanation. Ces nouvelles tirent sensation en Occident, mais la joie des
fidèles devait être courte. La présomption et l’inexpérience du cardinal
Pélage, évêque d’Albano et légat apostolique, causèrent de cruels malheurs
: on perdit des avantages achetés au prix du sang d’une multitude de
guerriers. Parmi les défenseurs de la croix, les uns se figurant qu’ils
avaient fait d’assez grands sacrifices pour la cause de Dieu , retournèrent chez
eux; d’autres, plus constants en apparence, quoique non moins fatigués de
la guerre, se livrèrent à l’oisiveté et à la mollesse. Le désordre
était tel parmi les vainqueurs de Damiette, que le roi de
Jérusalem, dont on dédaignait les conseils, quitta l’armée et retourna à Ptolémaïs.
De puissants renforts avaient été fournis à diverses
reprises par l’Allemagne; mais Honorius exigeait que le chef de
l’empire lui-même se rendit en Égypte, persuadé que sa présence pourrait
seule donner à la guerre l’ensemble et la régularité indispensables au succès.
Déjà une première fois le pontife lui avait enjoint de partir le jour de
la saint Jean, 25 juin 1219; mais Frédéric prétendit que cette lettre,
écrite le 11 février, ne lui était
parvenue que le 15 juin, et sur ses vives instances, Honorius lui avait accordé
un second sursis, expiré depuis le 29 septembre. Harcelé par de continuelles
réclamations, ce prince parlait sans cesse de diètes de l’empire
convoquées spécialement pour les besoins de la terre sainte. Suivant lui,
beaucoup de nobles seigneurs manifestaient le désir de passer en Orient;
lui-même se disait prêt à leur montrer le chemin, et prenait Dieu à témoin
de ses intentions; tout en demandant à rester le dernier, dans la crainte, disait-il,
que ceux qu’il laisserait en arrière ne voulussent plus quitter leurs
châteaux s’il n’était là pour les y contraindre. Le pape finissait
toujours par céder, non sans faire de vifs reproches au prince dont il
gourmandait la tiédeur. » Déjà deux fois tu as obtenu un délai, lui
écrivait-il, sans que tu te sois mis en mesure d’accomplir ton vœu. Où
sont donc les vaisseaux destinés à ton passage? Quels préparatifs
as-tu faits pour une si grande entreprise? Une dernière fois nous voulons
bien admettre tes excuses et reculer ton départ jusqu’à la saint Benoit
prochaine (21 mars 1220). Mais garde-toi de t’endormir, car si tu n’étais
pas prêt, ce qu’à Dieu ne plaise, tu a encourrais l’excommunication. »
Ce mot terrible, qui devait être si souvent répété par
les papes pendant le règne de Frédéric, venait de lui être dit pour la première
fois ; et quoique ce prince, habitué dès son jeune âge à la mansuétude
d’Honorius, n’en parût pas d’abord très-inquiet, il crut nécessaire de
hâter son départ pour l’Italie. Afin de ne pas se brouiller avec les
habitants de Rome, ainsi que l’avait fait Othon, il eut soin d’écrire au
sénateur appelé Parentio, pour le prévenir de son sacre. Il lui
recommandait en même temps d’honorer le saint pontife et de ne jamais
s’écarter de ses devoirs envers l’Église. L’abbé de Fulde,
porteur de cette lettre, se rendit d’abord à Viterbe, où Honorius promit de
couronner le roi dès qu’il se présenterait.
Pendant ce temps, Frédéric mettait la dernière main aux
affaires de l’Allemagne, el assurait l’élection de son fils. Pour gagner
les suffrages, il renonça au droit d’établir de nouveaux impôts sur les
terres seigneuriales ou d’Église , et d’y faire recevoir de nouvelles monnaies
sans l’exprès consentement des seigneurs. Il promit aux prélats de ne point
donner asile dans les cités impériales à ceux de leurs vassaux qui
auraient renoncé à l’hommage envers eux; de ne plus autoriser le fisc à
mettre en vente les effets mobiliers laissés an jour de leur décès par
les ecclésiastiques, mais de les abandonner aux nouveaux
titulaires, à défaut d’héritiers. Tout individu frappé
d’excommunication, et dont la sentence aurait été dénoncée au roi par
écrit ou même verbalement, ne devait point être entendu en justice. Enfin,
l’ancien droit de juridiction exceptionnelle attribué aux officiers royaux
dans les lieux où la cour faisait temporairement sa résidence, ne pouvait être
exercé plus de huit jours avant l’arrivée du souverain et se prolonger
au-delà de huit autres jours après son départ. Ces concessions furent
faites dans une diète générale à Francfort, au printemps de l’année 1220: elles
décidèrent les grands à élever Henri à la dignité de roi des Romains, ce
qui eut lieu en effet vers le 1er mai suivant. Pour conserver
une apparence de liberté, ils procédèrent à la votation en l’absence
de Frédéric, qui feignant à son tour de n’avoir point eu
connaissance de ce projet, s’empressa de rassurer le pape. Il prétendait
n’avoir accepté la couronne au nom de son fils, que provisoirement et
sauf l’approbation pontificale. « Nous avons lieu de croire, écrivait-il,
que si la promotion de notre fils vous porte ombrage, a c’est
principalement parce que vous craignez qu’elle ne décide l’union du
royaume de Sicile avec l’empire. Mais que vos inquiétudes se dissipent; dès que
nous serons en votre présence, nous établirons une séparation si complète
entre les deux pays, qu’il ne vous restera plus de doute à cet égard. A
Dieu ne plaise donc que cette promesse puisse être violée, et que le choix fait
de Henri en soit jamais la cause ou le prétexte. Lors même que l’Église
n’aurait aucun droit sur ce royaume nous le lui donnerions plutôt que de
l’attacher à l’empire, si nous venions à décéder sans héritiers légitimes.
Nous allons bientôt nous rendre près de vous; c’est à votre paternité
qu’il appartient de maintenir la paix durant notre absence, et
d’empêcher que votre fils n’éprouve quelque dommage dans sa
dignité ou dans son honneur. » Honorius, tout rempli de
l’espoir qu’après tant de protestations, Frédéric partirait pour la
croisade, ne lui fit que de faibles remontrances, et déclara aux grands
de l’Allemagne que ceux qui, durant le séjour de ce prince en terre
sainte, attenteraient à ses droits, seraient frappés d’excommunication. Vers ce
même temps, l’évêque de Spire et de Metz, appelé Conrad, vice-chancelier
de l’empire, fut créé vicaire impérial en Italie. Il eut la mission
difficile de consolider la paix et de faire reconnaître l’autorité du
gouvernement en Lombardie, en Romagne et en Toscane. Enfin, après avoir mis
sur pied une forte armée dans la haute Allemagne, et laissé son
fils alors âgé de dix ans, au château de Winterstetten, sous la
garde de Conrad de Thann, de Henri de Nuffen et de l’évêque de Wurtzbourg,
chargé de surveiller son éducation, Frédéric confia la régence à S.
Engelbert, archevêque de Cologne, et franchit les Alpes vers le
commencement de septembre 1220.
En rentrant en Italie à la tête d’une puissante armée,
Frédéric II, plus sage que son père et que son aïeul, ne se berçait pas du
chimérique espoir d’un empire universel. Le temps avait mûri ses pensées:
il jugeait plus sainement de sa propre situation et de celle de l’Allemagne, où
le principe féodal dominait; il voyait la Péninsule en proie aux factions,
poussée par le pape dans une voie d’affranchissement du joug germanique,
et par les villes lombardes vers une révolution populaire, à laquelle
la liberté des communes servait de prétexte. Bornant donc
son ambition à asseoir des deux côtés des Alpes la puissance souveraine
sur des fondements plus solides, ce prince n’avait garde d’épuiser
ses ressources pour unir à des possessions déjà trop vastes, d’autres
contrées qu’il n’aurait pu défendre.
Mais ses goûts naturels et les habitudes de toute sa vie
ne restèrent pas sans influence sur ses vues politiques. Accoutumé au ciel
brillant des pays méridionaux, Frédéric n’aimait pas le séjour de la
Germanie, ses longs hivers, ses sombres forêts, ses villes boueuses et mal
construites. Doué d’un esprit cultivé, il était choqué de la rudesse et de
l’ignorance des nobles allemands. Aussi, loin de vouloir fixer sa
résidence au nord des Alpes, il se proposait d’y laisser Henri en qualité
de vicaire, et d’établir en Italie le siège de sa puissance, le centre de
l’empire d’Occident. Ce seul mol fait déjà pressentir les événements qui vont
se développer, et montre combien l’Église romaine fut mise en péril le
jour où, devant l’ingratitude triomphante d’Othon, Innocent III se crut forcé
d’ouvrir lui-même le chemin du trône impérial au petit-fils de Barberousse.
C’était préparer à ses successeurs une lutte terrible et inévitable entre le
sacerdoce et l’empire. Si depuis près de six siècles les papes employaient
tous leurs efforts pour rendre impossible l’union des diverses parties de
la Péninsule sous un seul monarque indépendant du siège apostolique,
était-il permis à la papauté, une fois éclairée sur les projets de Frédéric II,
de laisser cette union s’accomplir et de ne pas acheter par les plus
grands sacrifices la chute du nouvel ennemi réchauffé dans son sein.
La restauration de la race de Souabe avait rompu
d’anciennes alliances et réduit à une question toute personnelle la
grande question de nationalité, ce mobile de la guerre entre les
Guelfes et les Gibelins d’Italie. Frédéric sentait bien que cette
position exceptionnelle ne pouvait durer toujours; aussi dès ses
premiers pas en Lombardie chercha-t-il à rattacher à sa cause les villes
et les feudataires de l’ancien parti impérial qui avaient
embrassé celle d’Othon. En 1217, les Pavesans, après plusieurs combats malheureux
contre les Milanais, étaient entrés dans la ligue guelfe : il leur fit des
avances. Pise reçut la confirmation de ses privilèges; pareille faveur fut
accordée à Bologne. Une convention faite près de Mantoue avec les envoyés du
doge de Venise, ratifia l’ancien traité de commerce conclu en 1197
entre Henri VI et la république. Eccelin, le comte de Blandrate
et d’autres seigneurs, eurent de grandes promesses. Gènes, qui plus
qu’aucune autre ville comptait sur un accueil favorable, conserva la
nomination de ses magistrats municipaux et obtint quelques avantages pour
son négoce; mais elle ne put se faire céder ni Syracuse, ni les autres
fiefs du royaume dont elle avait pris possession. Frédéric ne voulait dans ses
États héréditaires d’autre maître que lui-même; et il usa de défaites pour
ne point conférer ces investitures. Comme, malgré les efforts plus
apparents que sincères de la cour romaine, les Milanais ne
voulurent entendre à aucun accommodement, ce prince prétextant l’absence
de leur archevêque, qui était à la terre sainte, remit à une époque plus
favorable son sacre comme roi d’Italie, et continua sa route vers Rome, pour y
recevoir la couronne impériale .
A Vérone, il informa le pape de son arrivée prochaine, et
lui donna par écrit l’assurance de ses dispositions pacifiques; il les
renouvela à Bologne dans les termes que voici: « Nous venons avec
empressement aux pieds de Votre Sainteté, dans l’espoir a que celle
affection toute paternelle dont vous nous avez donné des preuves si
nombreuses, ne se démentira point, et que vous recueillerez le fruit de
l’arbre planté, nourri et cultivé par l’Église. »
Mais soit que ces expressions ne rassurassent pas
complètement Honorius, soit qu’il eût appris avec inquiétude l’arrivée à Rome
de plusieurs feudataires siciliens appelés au sacre impérial, comme s’ils
étaient vassaux de l’empire, ce pontife crut nécessaire, avant de porter
les choses plus loin, d’avoir d’autres preuves de la sincérité de
Frédéric. A cet effet, il envoya à sa rencontre le cardinal évêque de
Tusculum, et Alatrino sous-diacre, pour le sonder avec adresse, tant sur la
séparation du royaume d’avec l’empire, que relativement à l’affaire de la
croisade. Ils devaient lui représenter qu’en faisant élire en
Allemagne son fils qui déjà était couronné roi de Sicile, et en appelant à
son sacre les prélats et les barons du royaume, il avait manqué à
ses engagements. « Exigez de lui, portaient les instructions
données à ces envoyés, réunion que nous redoutons à bon droit;
demandez-lui de plus l'accomplissement prochain de son vœu; exagérez, s’il est
nécessaire, les périls des chrétiens orientaux; ajoutez même que c’est
sur lui seul, après Dieu, que nous comptons pour mener à bien la guerre contre
les ennemis du Christ. » Les deux nonces étaient aussi porteurs de
plusieurs projets de décrets préparés d’avance et que l’empereur élu dotait
sanctionner le jour de son sacre. Ce prince donna des explications
satisfaisantes, réitéra ses anciennes promesses, en fil de nouvelles,
et hâtant ensuite sa marche, il vint camper sur la rive droite
du Tibre.
L’impératrice Constance d’Aragon l’accompagnait dans ce
voyage; à sa suite marchaient des évêques, des princes allemands, des nobles
italiens et des délégués d’un grand nombre de communes. Les feudataires du
royaume de Sicile, appelés au sacre, l’attendaient à Rome. Outre l’abbé de
Mont-Cassin et d’autres puissants barons du parti royal, plusieurs de ceux
qui s’ôtaient le plus signalés par leur opposition pendant les troubles de
la minorité étaient venus pour offrir leurs services au monarque
victorieux et lui prêter serment. Frédéric les reçut en grâce, à la
réserve du comte de Molise, son ennemi personnel. Il accepta leurs
présents qui consistaient surtout en chevaux calabrais, au nombre de plus
de deux mille.
Suivant l’usage, l’armée s’établit sur le Monte-Malo.
C’est dans ce lieu que le roi des Romains jura de ne porter aucune
atteinte aux libertés de Rome, de garantir de tout dommage la
personne et les biens des cardinaux, et de mettre l'Église en
possession des fiefs de la comtesse Mathilde, domaines toujours
réclamés depuis un siècle, souvent promis et jamais rendus. Une séparation
entière fut établie entre l'empire et le royaume de Sicile. Frédéric
s’obligea à ne jamais invoquer d’autres droits sur ce pays, que ceux qu’il
tenait personnellement par hérédité. Comme le pape exigeait une
déclaration explicite pour la croisade, ce prince prit l’engagement d’envoyer
dès le mois de mars 1221, cinq cents hommes d’armes en Asie, et d’y
passer lui-même au mois d’août suivant. Ce délai était demandé
pour rétablir la puissance royale en Sicile, y mettre fin aux usurpations
des seigneurs, dompter les rebelles et principalement les Sarrasins qui, à
la faveur des troubles, avaient pris dans l’intérieur de l’île une position
menaçante.
Le dimanche 22 novembre, jour de sainte Cécile, Frédéric
et Constance firent en grand appareil leur entrée dans la cité Léonine, et se
rendirent accompagnés de tout le clergé de Rome, du sénateur et des autres
magistrats de la république, à l’église du bienheureux Pierre, où rien
n’avait été épargne pour donner un grand éclat au sacre impérial. Malgré
l'affluence du peuple mêlé à la foule des soldats allemands, la paix ne
fut pas troublée et le nouvel empereur reçut la couronne au milieu des
plus bruyantes acclamations. Après que les onctions sacrées lui eurent été
faites, on éteignit les lumières de l’autel par l’ordre du pontife, puis
chaque prêtre ayant pris sa place dans le chœur, un cierge renverse dans
la main, Honorius dit anathème aux hérétiques des deux sexes, quel que fût
leur nom, et à ceux qui leur donnaient asile. Cette sentence frappait
aussi les hommes pervers qui publiaient ou faisaient exécuter des
actes attentatoires aux immunités ecclésiastiques. On
promulgua enfin, sous le titre de Constitutions impériales, les
décrets rendus par Frédéric II, à la requête du souverain pontife, l’un
desquels déclarait nuls les actes dont le pape venait d’excommunier les
auteurs; un autre contenait des dispositions relatives à la sûreté des
laboureurs et à la protection due aux pèlerins. Un troisième ordonnait la
répression de toutes les hérésies, frappait d’infamie les sectaires, les
condamnait an bannissement perpétuel, et à la perte de leurs biens.
Défense était faite de traduire aucun ecclésiastique devant les juges
séculiers. Quiconque imposait des taxes sur les églises ou sur des clercs,
et envahissait leurs possessions payait le triple de la somme illégalement
perçue, et était mis au ban de l'empire.
Avant la fin de l'office, l’empereur renouvela le vœu de
délivrer la terre sainte du joug des infidèles, et fit à haute voix le serment
de s’embarquer au mois d’août de l’année suivante. Il reçut une seconde
fois la croix que lui présentait le cardinal Hugolin, et la fit attacher
sur ses vêtements. A son exemple, l’évêque de Metz, chancelier de
l’empire, le duc de Bavière, plus de quatre cents seigneurs et un grand
nombre de simples chevaliers allemands et siciliens se croisèrent sous les yeux
du vieux pontife, qui, le cœur rempli d’allégresse, se hâta d’informer
son légal à Damiette de cet heureux événement.
L’empereur passa trois jours à Rome, et les employa en
négociations. Il voulait qu’Honorius promît de pacifier la Haute-Italie,
pendant que lui-même rétablirait l’ordre dans le royaume de Sicile; mais
il s’aperçut bientôt que la cour romaine entrait faiblement dans ses vues, et
que loin de lui ouvrir les cités de la ligue lombarde, elle encouragerait
plutôt leur résistance par de secrètes insinuations. Depuis que les rênes
de l’État étaient rentrées dans une seule main, la question italienne
reprenait toute son importance, et dominait nécessairement la politique
du chef de l’Église, qui, en voyant l’empereur près de s’établir
solidement à Palerme, devait se tourner du côté des Guelfes, et chercher près
d’eux l'appui dont il avait besoin. Frédéric dissimulant son dépit, envoya
l’évêque de Metz dans la Haute-Italie, pour y rétablir l’autorité
impériale; puis il se sépara du pape avec tous les dehors de l’amitié, et
non sans de nouvelles assurances qu’il ne réunirait point ses États
héréditaires à l’empire. Avant de congédier les seigneurs allemands et
italiens, il leur fit présent de plus de six cents chevaux. Quittant enfin
la vallée du Tibre, avec les troupes à sa solde, il rentra dans son
royaume le 9 décembre. Voyons quels étaient ses desseins, et comment il
entendait concilier les promesses faites au Saint-Siège avec ses propres
intérêts.
En reculant les bornes de l’empire jusqu’à la mer
d’Afrique, il eut failli assimiler l’Italie méridionale aux grands fiefs
impériaux tels que l’Autriche et la Souabe, dont la possession
directe était incompatible avec l’exercice de l’autorité souveraine,
l’empereur ne pouvant se donner à lui-même une investiture et devenir son
homme-lige. Comme Frédéric était fermement déterminé à ne céder à personne ses
États héréditaires, quelles que fussent d’ailleurs les exigences ou les
menaces du pape, il devait approuver volontiers et désirer même une
séparation dans le gouvernement de l’empire et de la Sicile. Isolant donc,
dans sa pensée, le royaume des intérêts germaniques, il y laissait
subsister l’ancienne forme d’administration établie par le roi Roger, son
aïeul maternel. Mais pour mieux affermir sur sa tête cette couronne qu’il
se plaisait à nommer son précieux héritage, il se proposait de mettre la
royauté à l’abri de nouvelles tempêtes, et de lui donner plus de force au
moyen d’un code complet de lois dont il avait d’avance arrêté les principales
dispositions.
Plus d’un obstacle pouvait s’opposer à cette entreprise
hardie. Après huit ans d’absence, Frédéric trouvait ses États livrés
à tous les désordres qui naissent de la guerre civile et de
l’invasion étrangère. Des deux côtés du Phare, le bras de la justice
était sans vigueur, les lois tombaient dans le mépris; la
nombreuse hiérarchie des fonctionnaires royaux avait perdu toute
autorité, et ne servait qu’à revêtir de formes légales les exactions les
plus criantes. A la faveur des troubles, les nobles avaient envahi
la plupart des terres domaniales, et s’étaient mis d’eux-mêmes
en possession de fiefs à leur convenance, sans en recevoir d’investiture.
Partout ils élevaient des forteresses d’où ils bravaient impunément la
puissance souveraine. Les plus hardis aspiraient à une indépendance
complète, et s’attribuaient jusqu’au droit de juridiction criminelle,
prérogative importante réservée, à un petit nombre d’exceptions près, au
chef de l’État, qui devait l’exercer par des juges à sa nomination. Dans
les villes, le peuple opprimé, soumis à des taxes excessives, visait à se
donner les droits municipaux des républiques lombardes. Cette situation, si
on ne se hâtait d’y apporter remède, pouvait amener de grandes
catastrophes; et pour y mettre fin, voici quel était le plan de l’empereur
: doter largement la couronne aux dépens de la haute noblesse; rendre
impossible rétablissement de grandes communes, et enfin ne laisser entre le monarque et les peuples, d’autres
intermédiaires que les magistrats et les lois.
Par bonheur, l’annonce du départ prochain de Frédéric
pour la terre sainte, avait endormi les feudataires dans une sécurité si
complète, qu’ils avaient cru inutile de se liguer contre le pouvoir royal. Pris
à l’improviste, hors d’état de dicter des conditions au prince qu’ils avaient
trahi, ils attendaient de sa clémence l’oubli du passé. On les vit alors courir
à sa rencontre, rivaliser de protestations, le courtiser, lui faire
cortège dès ses premiers pas dans la Terre de Labour, où il entra parle
pont de Ceprano, et le suivre à Capoue, où un
parlement général était convoqué pour pourvoir aux besoins du royaume. A
l’arrivée de l’empereur dans cette ville, on lui livra le comte
Diephold, cet ancien lieutenant de Henri VI, qui, après avoir joué un grand rôle
dans les troubles de la minorité, s’était jeté à corps perdu dans le parti
d’Othon. Frédéric, cédant aux instances de ses chevaliers allemands, brisa les
fers de Diephold ; mais ce ne fut pas sans avoir exigé la remise des deux
places de Cajazzo et d’Alife, que le frère de ce
chef ambitieux tenait encore dans le Val-du-Vulturne. L’un et l’autre furent
ensuite reconduits sous bonne escorte au nord des Alpes, et ne reparurent
plus en Italie.
A Capoue, l’empereur chargea des jurisconsultes de
rechercher les usurpations faites au préjudice de la couronne depuis la mort de
Guillaume II. Suivant leur avis il institua dans cette ville, sous le nom
de Curia Capuana, un tribunal suprême
auquel les barons et les universités ou communautés bourgeoises devaient
présenter dans un bref délai les titres des biens et des privilèges dont
ils jouissaient. Nul ne devait être reconnu pour possesseur légitime, s’il
ne justifiait de concessions régulières octroyées par les princes
normands, à l’exclusion de Tancrède et de ses deux fils, tenus pour
usurpateurs. On publia un décret royal en vingt articles, dont l’un
ordonnait la démolition des lieux forts bâtis sans autorisation durant les
troubles. Un autre, non moins important, remettait entre les mains du roi
l’exercice de la justice criminelle dans tout le royaume, et portait
défense expresse aux prélats, comtes, barons ou chevaliers de l’exercer
à l’avenir en aucun lieu.
Cette loi, exécutée rigoureusement, priva beaucoup de
nobles d’une partie de leurs possessions. Le domaine reprit au comte Roger
de l’Aquila Sessa, Teano et plusieurs autres terres. L’abbé de Mont-Cassin
dut renoncer au droit de justice criminelle, nonobstant une charte en bonne
forme qu’il tenait de Henri VI. Sous le prétexte que le comté de Sora
avait été aliéné par les gouverneurs du roi durant sa minorité et sans son
aveu, on en dépouilla Richard, le frère du pape défunt. La citadelle d’Arce, qui en dépendait, et était occupée par le
cardinal Étienne de S. Adrien, soutint un siège, mais tomba au pouvoir des
troupes impériales. Enfin, des forces considérables furent
envoyées contre le comte de Molise, qui venait d’hériter du comte de Célano, et était depuis lors le plus riche feudataire de
cette partie du royaume. En Sicile, les Génois furent chassés de
Syracuse: ils perdirent, à Messine, jusqu’au palais du grand amiral,
bâtiment fortifié qui leur servait d’entrepôt; et au mépris de
leurs anciens privilèges, ils restèrent soumis à tous les droits de
douanes, comme les autres marchands étrangers. Ces nouveautés firent
beaucoup de mécontents. Quelques possesseurs de fiefs se retirèrent dans
l’État de l’Église, où le pape les prit sous sa protection, ce qui fournit à
l’empereur un grief contre le Saint-Siège. D’autres se retirèrent dans leurs
châteaux pour y attendre des temps plus favorables. Frédéric voulait
anéantir ses ennemis et non leur pardonner. Son maréchal, Thomas d’Aquino,
qu’il avait fait comte d’Acerra, marcha contre les anciens parti, sans
d’Othon. Trop faibles dans leur isolement, ils succombèrent l’un après
l’autre. Leurs manoirs furent pris, leurs fiefs confisqués. Cette guerre
s’étendit en fouille, en Calabre et en Sicile. Seul, le comte de Molise,
malgré l’infériorité de ses forces, soutint pendant plusieurs années une lutte
opiniâtre. Certains évêques qui avaient prêché la révolte, furent mis en
prison, chassés de leurs sièges et remplacés par d’autres titulaires.
Honorius s’en plaignit amèrement, et joignit les menaces aux
remontrances pour obtenir le rétablissement des prélats dans leurs
diocèses. Mais l’empereur, invoquant les anciennes prérogatives dont
il disait avoir été dépouillé contre toute justice par Innocent
III, déclara qu’il perdrait la couronne plutôt que de renoncer
à exercer un droit légitime.
C’est au milieu de ces contestations que ce prince passa
en Sicile. Il mit sur pied de nombreuses troupes, et les conduisit contre les
Sarrasins qui, sous les ordres d’un chef appelé Mirabet par
les chroniqueurs, commettaient de grandes déprédations. L’extrême facilité
avec laquelle ces musulmans tiraient de la côte voisine de Barbarie des
secours de toute espèce, les rendait redoutables aux chrétiens; et l’empereur,
fatigué d’une lutte qui depuis trente-trois ans ensanglantait l’île, ne
voulait déposer les armes qu’après en avoir expulsé pour jamais ces
infidèles. Non-seulement il avait à cœur de rendre la paix à son royaume
héréditaire, et d’y donner une grande force au gouvernement; mais il ne
perdait pas de vue l’état de la Haute-Italie, et se promettait de tourner
ses efforts contre les Guelfes lombards, dès qu’il en aurait le loisir. Dans de
telles conjonctures, comment quitter l’Europe quand sa présence y devenait
chaque jour plus nécessaire? Doit-on s’étonner de son peu de zèle pour
remplir un vœu dont l’accomplissement pouvait entraîner sa ruine?
Cependant, Honorius passait sans relâche de la prière aux reproches, et des
reproches à la menace. Frédéric qui, ne pouvant prononcer un refus formel,
éludait ses serments par mille subterfuges, se montrait prodigue de promesses,
et pour obtenir de nouveaux délais, serrait de sa propre main le nœud qui
rattachait à la sainte bannière; nœud fatal qu'il aurait voulu rompre à
tout prix.
Frédéric s'était persuadé que pour gagner la confiance du
Saint-Siège, il suffirait de lui donner satisfaction sur plusieurs affaires
depuis longtemps en litige. C’est ainsi que dès son entrée dans le
royaume, il rendit un décret portant restitution à l’Église romaine des terres
de Mathilde. Ses officiers étaient tenus d’aider ceux d'Honorius à prendre
possession de ces biens, et une amende de mille marcs était prononcée
contre tout opposant. C’était la première fois depuis l'origine de cette
longue querelle, qu’un ordre aussi explicite était donné. Mais cette
cession avait lieu bien moins en réalité qu’en paroles. Les choses avaient
entièrement changé de face pendant le quart de siècle qui venait de
s’écouler depuis la mort de Henri VI, et la plus grande partie des fiefs
de Mathilde n’appartenaient plus au domaine impérial. Non-seulement les
villes jouissaient presque tontes du droit de commune, niais elles avaient
étendu leur domination sur les campagnes, et contraint la plupart des
anciens feudataires à se faire inscrire au rôle des bourgeois. L’empereur, lors même qu’il l’aurait voulu sérieusement,
n’avait aucun moyen de faire exécuter son décret. A la réserve de quelques
châteaux de la Marche d’Ancône et des duchés de Spolète et de Toscane, il
ne rendit au siège apostolique qu’une suzeraineté nominale, plutôt qu’effective,
sur le centre de l'Italie.
Aussi les dispositions du pape n’en furent point
modifiées, et rien ne lui fit perdre de vue son but principal, le départ de l’empereur
pour la terre sainte. Forcé de donner au pontife quelques marques d’obéissance,
ce prince excita par une lettre circulaire ses sujets à prendre la croix. Il
écrivit aux villes de Toscane et de Lombardie, sans oublier le podestat de
Milan, auquel il promit de recevoir sa commune en grâce, si au prochain
passage elle envoyait bon nombre d’hommes d’armes en Syrie. Comme
l’infatigable Honorius, loin de se contenter de ces instances qui restaient
sans effet, accusait Frédéric d’une grande tiédeur pour le triomphe de la foi
chrétienne, ce prince fit lever dans son royaume, pour les frais de la
croisade, une décime sur les laïques, et un vingtième sur les terres du
clergé, ce qui lui attira de nouveaux reproches. La cour romaine ne
refusait pas de faire supporter aux églises une partie des frais de la
guerre; mais à l’Église seule elle reconnaissait le droit d’établir ces
sortes de taxes. Le produit en fut employé aux besoins de l’armée du
Christ, alors serrée de très-près par les infidèles. Vers la fin d’août,
quarante galères siciliennes, sous les ordres du chancelier Gauthier de Paléar
et de Henri comte de Malte, amiral du royaume, mouillèrent à l’embouchure
du Nil. Malheureusement il était trop tard, et ces deux ministres ne
pouvant sauver Damiette, concoururent à la capitulation qui rendit au sultan
cette clef de l’Égypte. Leur conduite fit un si grand déplaisir à
l’empereur, que ni l’un ni l’antre n’osèrent reparaître en sa présence. Le
chancelier, condamné à un exil perpétuel, et dépouillé de ses biens, se
relira à Venise, où il finit dans la pauvreté et dans l’oubli une vie
pleine d’agitation. Le comte de Malte revint secrètement en Sicile; il y fut
découvert et mis en prison; ses fiefs firent retour à la couronne, mais on
les lui rendit quelque temps après.
Damiette ouvrit ses portes aux infidèles le 8 septembre 1221,
et cet événement produisit une consternation générale en Europe. Le pape s’en
prit à Frédéric, dont les lenteurs étaient, suivant lui, l’unique cause d’un si
grand désastre. Il le menaça de l’anathème s’il ne faisait oublier sa
faute par un prompt départ. Pour justifier sa conduite, ce prince avait
déjà écrit une lettre d’excuses, par laquelle il promettait de relever
l’entreprise de la croisade. Au printemps de l’année 1222, il y eut à Véroli, entre le pape et l’empereur, des conférences
qui durèrent quinze jours.
Ils convinrent d’assembler à Vérone, au mois de novembre
suivant, un congrès général des princes chrétiens, auquel seraient appelés le
roi et le patriarche de Jérusalem, les grands maîtres des trois ordres
militaires et le cardinal Pélage, légal du Saint-Siège en Égypte. Frédéric jura
de prendre le commandement des troupes et de les conduire en terre sainte
à l’époque qui serait alors fixée. Était-il sincère? on sera peu disposé à le
croire, après tant de promesses vaines; ce qui est hors de doute, c’est qu’il
gagnait ainsi un nouveau délai sans irriter le pape, résultat favorable à
ses projets. La question des taxes ecclésiastiques fut discutée dans cette
entrevue, et on stipula que les choses seraient rétablies dans le royaume
de Sicile sur le pied où elles étaient du temps du bon roi Guillaume.
Enfin, le pape mit sous la protection de l’Église, l’empire, le prince croisé,
ses droits, ses prérogatives, l’impératrice, leur fils Henri et leurs États
héréditaires. Il ordonna aux évêques allemands de s’opposer à
toute entreprise coupable, pendant que l’empereur serait à la
croisade, et, au besoin, de frapper d’excommunication quiconque
troublerait la paix.
Cette affaire ainsi réglée, à la grande satisfaction du
vieux pontife, Frédéric se hâta de retourner en Sicile, pour y continuer la
guerre contre les Sarrasins. Ceux-ci étaient maîtres de la plus grande
partie du Val de Mazzara, où ils avaient fait des approvisionnements de
toute espèce. Ils s’appuyaient sur les châteaux de Giato,
de Centorbi, d’Entella, de
Traina et sur d’autres lieux forts de cette province; leur domination
s’étendait vers Trapani, et ils envoyaient des partis de cavalerie jusque
dans les environs de Palerme. L’armée impériale eut avec eux
plusieurs rencontres, dans l’une desquelles Ben-Abed, leur chef ou
émir, et ses deux fils furent faits prisonniers. On les condamna au gibet.
La plupart de leurs places furent prises et démantelées.
Pendant ce temps l’impératrice Constance d’Aragon tenait
sa cour à Catane. Elle fut atteinte dans cette ville d’une fièvre pernicieuse,
et mourut après quelques jours de maladie, le 23 juin 1222, ne laissant à son
époux qu’un seul fils, Henri, roi des Romains. L’empereur lui donna de sincères
regrets. Leur union avait été heureuse; aussi voulut-il que ses restes
mortels fussent inhumés auprès de ceux de Henri VI et de Constance sa
mère, dans la cathédrale de Palerme. On les y transporta dans
l’année suivante 1223. Ils reposent encore aujourd’hui dans une
grande urne antique de marbre blanc, d’un travail grec. Ce
monument funéraire avait été pris à Corinthe, par le roi Roger, avec
d’autres tombeaux qu’il destinait à la sépulture des souverains de la
Sicile.
Le bruit d’une mort si prompte se fut à peine répandu,
qu’on songea à faire épouser à l’empereur la fille de Jean de
Brienne, appelée Isabelle, héritière du royaume de Jérusalem.
Hermann de Salza, grand maître des Teutoniques, conçut le premier
l’idée de ce mariage; et après avoir sondé les dispositions de
Frédéric, il s’en ouvrit au pape, qui approuva fort un projets
favorable aux vues de l’Église. En donnant au chef de l’empire la couronne
de Godefroi de Bouillon, Honorius croyait l’engager à la délivrance de la
terre sainte par des intérêts tellement puissants, qu’il ne chercherait
plus à en reculer l’époque. Isabelle était dans la fleur de la jeunesse,
et on vantait sa grande beauté: Frédéric, âgé de vingt-huit ans, ne
pouvait garder un bien long veuvage; le souverain pontife l’engageait
d’ailleurs à se décider sans retard. Après de courtes négociations, on
convint de terminer cette importante affaire aux conférences de
Vérone, fixées, comme il a été dit plus haut, au mois de novembre
de cette même année.
Mais le congrès sur lequel on fondait de si grandes
espérances ne put avoir lieu. Le pape, qu’un mal de jambe rendait
presque impotent, était en outre retenu à Rome par la crainte de troubles
que le prix excessif des denrées et une grande fermentation dans les
esprits faisait pressentir. Les Romains étaient en guerre avec leurs
voisins de Viterbe; et dans la Marche d’Ancône, connue dans le duché de
Spolète, des émissaires et entre antres Berthold, l’un des fils de Conrad,
l’ancien titulaire de ce duché, se disaient envoyés par l’empereur pour
affranchir les peuples du joug de l’Église. Frédéric désavoua cette
tentative coupable; mais comme il avait attaché à sa personne Renaud, un
autre fils de l’ancien duc de Spolète, qu’il lui accordait sa confiance et
le comblait de faveurs, on supposa qu’il n’était pas aussi étranger aux
troubles de l’Italie centrale qu’il cherchait à le paraître.
Sur ces entrefaites, le roi de Jérusalem, Jean de
Brienne, arriva à la cour pontificale, accompagné du patriarche, et
du grand maître des Hospitaliers. Le pape l’accueillit avec bienveillance,
et promit de lui fournir les moyens de reconquérir ses États, presque
entièrement tombés au pouvoir des infidèles. Jean, quoique parvenu à un
âge avancé, était un guerrier de grand renom. Dès sa première jeunesse, ses
parents l’avaient destiné au sacerdoce; mais ayant obtenu d’eux
l’autorisation de suivre la carrière des armes qu’il aimait avec passion,
il se signala de bonne heure dans mainte rencontre. Fort comme Hercule,
il s’armait comme lui d’une massue avec laquelle il portail de
si rudes coups que, an dire d’un chroniqueur de ce temps, les Sarrasins
fut aient à son approche comme s’ils voyaient un lion près de les dévorer.
Enrôlé en 1203 sous la sainte bannière, précisément à l’époque où son jeune
frère Gauthier se dirigeait vers la Pouille avec une poignée de soldats,
pour y prendre possession de l'héritage de Tancrède, Jean avait quitté
Tannée qui s’empara de Constantinople, et s’était rendu directement en
Palestine. Sept ans plus tard, il obtenait la main de Marie, fille de
Conrad de Montferrat, marquis de Tyr, qui lui apporta en dot ses
droits au trône de Jérusalem. On devine que ce roi, dépouillé de
la plus grande partie de son royaume, apprit avec joie le projet
de mariage de sa fille avec l’empereur, et qu’il en pressa la conclusion.
Comme la santé du vieux pontife ne s’améliora pas avant l’hiver, et que
des obstacles de toute espèce s’opposèrent à la réunion d’un congrès
général à Vérone, les conférences eurent lieu au printemps de l’année
suivante, à Ferentino, dans l’État romain.
L’empereur y fit le serment d’être prêt à partir le jour de la saint
Jean-Baptiste, 24 juin 1225, dernier terme dont il croyait avoir besoin
pour pacifier le royaume de Sicile et la Lombardie. Il promit, à la sollicitation
du patriarche et d’autres personnages éminents de prendre pour femme la
princesse Isabelle, à laquelle on le fiança, Honorius donna les dispenses
que leur parenté au quatrième degré rendait nécessaires, et il fut décidé
que les noces auraient lieu en Italie dans deux ans, pour dernier délai.
Pendant ce temps, Frédéric devait armer e un flotte, et achever des deux
côtés des Alpes, les préparatifs de sa grande expédition; Jean de Brieunc
se proposait de parcourir la France, l’Espagne, l’Angleterre, afin
d’engager, s’il le pouvait, les rois dans la croisade, ou en obtenir du
moins des secours considérables en hommes et en argent.
Un peu moins d’un mois s’était écoulé, lorsque
Philippe-Auguste mourut à Mantes le 14 juillet 1223, dans la cinquante-huitième
année de son âge, après un règne de quarante-trois ans. Par ses dispositions
testamentaires, scellées dès le mois de septembre précédent, à
Saint-Germain-en-Laye, il avait affecté 157,500 marcs d’argent pour les
besoins de la terre sainte, à chacun des deux ordres du Temple et
de l’Hôpital, el le surplus au roi de Jérusalem. A l'exception de 3,000 marcs
que Jean de Brienne, recevait lors de son premier passage en Asie, ce legs
était payable après la rupture des trêves avec les Musulmans el devait
fournir la solde pendant trois ans à trois cents chevaliers. Brienne
arriva à Paris précisément pour assister aux obsèques de son bienfaiteur,
et toucher les 3,000 marcs, dont il avait le plus grand besoin. An rapport
des historiens contemporains, la mort du roi de France fit verser
des larmes à ses sujets; elle dut affecter sensiblement
l'empereur, qui perdait en lui le plus fidèle allié de sa famille, celui
qui, après avoir affermi la couronne sur sa tête, lui avait donné
les preuves les plus constantes d’une sincère affection. Les
traités entre l’empire et la France furent confirmés. Frédéric
et Louis VIII, le fils et le successeur de Philippe, s’obligèrent
réciproquement à n’accorder ni protection, ni asile aux rebelles et aux
bannis des deux États; à ne faire aucun pacte avec le roi d’Angleterre
leur ennemi commun. Ces articles furent signés à Calane, au mois de
novembre de l’année suivante par deux ministres français, et jurés au nom
de l’empereur el sur son âme, par Jean de Traietto, notaire de la cour, et
par Renaud, l’aîné des fils de l’ancien duc de Spolète, qui, dans les
actes publics, prenait lui-même celle qualité. Il est bon de remarquer
ici que le pape, très-attentif à ce qui pouvait porter atteinte à
ses droits de souveraineté, s’était déjà plaint du titre donné à Renaud
dans les chartes impériales. Pour sa justification, Frédéric avait répondu
que la coutume allemande conservait au fils d’un duc la distinction
honorifique de son père, après même qu’il avait perdu son duché.
Les préparatifs de la prochaine croisade, les voyages
fréquents de Frédéric à Rome, ses négociations avec le Saint-Siège, la
Lombardie, l’Allemagne et la France, ne détournaient pas ce prince des
soins qu’il donnait, avec une activité digne d’éloges, au rétablissement de la
paix et aux améliorations de toute nature dans le royaume de Sicile. En
terre ferme, le comte d’Acerra poursuivait l’épée dans les reins, les
chefs de l’insurrection, prenait leurs châteaux, et les réduisait aux
dernières extrémités. Le comte Thomas, serré de près dans la forteresse de Magenul, l’une des meilleures de son comté de Molise,
parvint à en sortir avec quelques hommes d’élite, laissant la place
investie sous la garde de sa femme qui s’y défendit vaillamment, et ne
capitula que lorsque les vivres lui manquèrent. Le comte passa dans
le pays des Marses. Après avoir résisté longtemps dans la grosse tour
de Célano, sur les bords du Fucin, ce beau lac si
justement nommé le miroir de l’Abruzze, Thomas fit, par l’intermédiaire du
pape, un accord d’après lequel, moyennant qu’il sortirait pour toujours du
royaume, sa femme serait maintenue en possession du comté de Molise. Cette
clause, stipulée dans un acte en bonne forme, n’empêcha pas le fisc de
réunir dès l’année suivante ce grand fief au domaine royal. On en fit autant
pour le comté de Célano. La ville, toute peuplée
de rebelles, fut livrée aux flammes, et disparut pour toujours, à
l’exception de l’église dédiée à saint Jean-Baptiste, qui aujourd’hui est
encore debout au milieu des ruines. Ses habitants furent déportés à Malte.
Le comte Thomas se relira à Rome avec d’autres émigrés siciliens, et
y vécut sous la protection d’Honorius.
Dans l’île de Sicile, la guerre n’était pas poussée avec
moins de vigueur. Déjà depuis longtemps l’ancienne faction allemande avait
cessé d’être dangereuse. Les Sarrasins eux-mêmes, battus dans toutes les
rencontres, chassés des lieux forts, rejetés dans les montagnes, où ils ne
recevaient aucun secours, ne pouvaient espérer de reprendre l’avantage. La
division se mit dans leurs rangs; et tandis que les uns s’obstinaient à
continuer une lutte trop inégale, les autres se rendirent à discrétion. En
1223, la principale tribu de ces Musulmans implora la miséricorde
du souverain. Frédéric pardonna; mais comme il voulait éloigner de la
Sicile ses sujets de race arabe, sans toutefois se priver de leurs
services, il prit le parti de les transférer en Capitanate, où il leur
assigna pour demeure la ville de Lucera, alors presque dépourvu de
population. Les Sarrasins y formèrent une puissante colonie militaire, à
laquelle de grands privilèges furent conférés. Une citadelle formidable
fut élevée aux frais du trésor impérial; les villes et les églises
voisines contribuèrent à l’érection des édifices. Cet établissement nouveau
servit à tenir en bride les seigneurs turbulents de la Pouille. L’empereur
en tira d’excellentes troupes légères sur lesquelles les anathèmes
de Rome ne faisaient aucune impression, et qui, pour cela
même, furent utilement employées par ce prince dans ses luttes
avec l’Église.
Les contingents féodaux de la Pouille avaient été appelés
en Sicile sous la bannière royale, pour servir contre les Sarrasins. Les
comtes Roger de l’Aquila, Thomas de Caserte, San-Severino et d’autres
anciens partisans d'Othon obéirent à ce mandement; mais bientôt, sous divers
prétextes, la plupart d’entre eux furent mis en prison, et recherchés sur leur
conduite pendant les troubles. Comme le pape sollicita chaudement pour
eux, l’action criminelle fut abandonnée, mais ils perdirent leurs fiefs,
et se retirèrent à Rome, cet asile toujours ouvert aux mécontents
et aux bannis des Étals siciliens. Leurs fils et leurs neveux
restèrent en otage.
Après une lutte de quatre années, la paix fut enfin
rétablie du Garigliano à la mer d’Afrique. La rébellion était domptée, ses
chefs les plus dangereux avaient été dépouillés de leurs biens et envoyés
eu exil. Frédéric, d’une main vigoureuse, établissait sur de larges bases
l’autorité royale, mettait de l’ordre dans la distribution de la justice,
protégeait le commerce des villes, accordait aux bourgeois une
administration plus régulière, des lois équitables et un peu plus de liberté,
sans toutefois laisser introduire un régime municipal trop absolu, dont
chaque jour les républiques lombardes lui révélaient le danger. Il
apportait un soin particulier à rétablir la marine sicilienne, émule, sous
la domination normande, de celles de Gènes et de Venise, mais presque
entièrement ruinée depuis la mort de Guillaume II. Une bonne partie des
redevances de l’île avait été affectée par ses prédécesseurs à l’entretien
des escadres royales. Il existait à Messine de vastes chantiers que les
vaisseaux de la couronne devaient approvisionner de bois, de chanvres, de
fers. Mais confine depuis le commencement des troubles ces
prestations n'avaient pas été faites, les magasins étaient entièrement
vides. Ce service reprit beaucoup d’activité. D’anciennes galères
lurent mises en réparation; on en construisit de nouvelles, et en peu de
temps la flotte se trouva sur un pied respectable.
L’empereur, frappé des avantages que l’université de
Bologne procurait à cette ville, où chaque aimée dix mille écoliers faisaient
leurs études, se proposait de doter son royaume d’un établissement
semblable. Il y avait bien alors à Naples des cours publics de grammaire;
mais voulait-on apprendre le droit, c’était à la Lombardie qu’il fallait
en demander des leçons. La jeunesse sicilienne dépensait son argent dans ce
pays lointain, et en rapportait des idées démocratiques dangereuses pour la
royauté. Non-seulement Frédéric agrandit les écoles de Naples, mais il
y fonda une académie rivale descelle de Bologne, et dont les
classes furent ouvertes dans le courant du mois de juillet 1224.
Des lettres circulaires en prévinrent les prélats, les barons et les
justiciers des provinces. « Tout est prêt, portait cet écrit, pour que a
chacun trouve dans cette faculté les secours nécessaires à l’étude des
sciences, sans qu’il faille désormais rien emprunter aux autres pays. »
Les maîtres les plus habiles en tous genres étaient en effet réunis à
Naples. Des moines de Mont-Cassin y enseignaient la théologie; des
légistes célèbres, la jurisprudence et le code romain; d’autres la
médecine, la grammaire, la dialectique. Pierre d’Isernia, célèbre docteur en
droit, fut mis à leur tête avec un traitement annuel de douze onces d’or.
En invitant la jeunesse à profiter des intentions bienveillantes du souverain,
défense fut faite, sous peine d’amende et de prison, de fréquenter une
académie étrangère. Tout écolier absent du royaume était tenu d’y rentrer dans
un bref délai; mais afin de leur inspirer une entière confiance,
l’empereur garantit la sûreté de leurs personnes et de leurs effets, tant
dans la ville que sur la voie publique, pour se rendre à Naples ou
pour retourner chez eux. Il était interdit aux bourgeois d’exiger
plus de deux onces d’or pour le prix de la pension annuelle; enfin,
les maîtres et les docteurs avaient seuls le droit de connaître des causes
civiles qui concernaient les étudiants. Dès la première année, il y eut
une grande affluence, et Naples s’éleva dès lors à une prospérité qui
depuis lie fil que s’accroître.
Cependant, le pape, tout occupé de la croisade, aurait
voulu que l’empereur se rendit en Allemagne, pour y réveiller le zèle des
princes et préparer l’expédition, dont le départ était fixé à l’année
suivante. Frédéric allégua que, s’il s’éloignait avant d’avoir reçu les
soumissions des dernières tribus sarrasins de l’intérieur des montagnes, leurs
chefs profiteraient de son absence pour recommencer la guerre; mais il envoya à
sa place Hermann de Salza, grand maître des Teutoniques, dont la
mission eut un heureux succès. Hermann promit aux croisés
allemands de leur faire trouver dans les États siciliens des vivres, des
secours de toute espèce, et le passage sur des navires préparés d’avance à
Brindes et à Messine. L’empereur lui-même, changeant tout à coup ses anciennes
façons d’agir, mit beaucoup de zèle dans ses préparatifs. On voit par une
lettre de ce prince au chef de l’Église, qu'indépendamment de cent galères
déjà prêtes à appareiller, il faisait construire cinquante vaisseaux de
transport, dont chacun devait recevoir quarante chevaliers et autant de
sergents, leurs chevaux, leurs serviteurs et les équipages nécessaires.
« Dieu, pour qui rien n’est secret, nous est
témoin, écrivait-il, que nous travaillons sans relâche à assurer le
succès de la guerre sainte, et que nous n’avons rien de plus à cœur que le
triomphe de la croix. »
Non satisfait encore, il exhortait Honorius à faire
dans ce but de nouveaux efforts, comme si le zèle du vieux pontife avait
eu besoin d’être stimulé. Il le suppliait d’épargner moins les indulgences
aux fidèles, et de ne plus confier la prédication à des missionnaires de
bas étage, dont les paroles n’exerçaient nul empire sur les
esprits, il lui conseillait de redoubler ses instances pour pacifier
les différends de la France et de l’Angleterre. Quant à lui-même, comme
il voulait être prêt avant l’époque convenue, il promettait d’envoyer, dès le
mois de mars suivant, un évêque à Ptolémaïs, pour y recevoir le
consentement de sa fiancée, Isabelle de Brienne, et la conduire en Italie, où
leur union serait célébrée, ainsi qu’il en avait pris l’engagement.
Tant d’apprêts nécessitaient de grandes dépenses et des
impôts onéreux. Une nouvelle taille fut mise sur le royaume, et le décret n’en
exempta pas les ecclésiastiques. Mais afin d’éviter les réclamations du pape,
on prit un biais souvent employé depuis: les terres du clergé payèrent la
taxe à titre de prêt. Cette levée de
deniers produisit des sommes considérables.
Sur ces entrefaites, Frédéric, voulant donner au Saint-Siège
de plus grandes preuves de ses sentiments chrétiens, publia à Catane,
contre les hérétiques lombards, un second édit plus rigoureux que le
précédent, et il l’adressa à l’archevêque de Magdebourg, son nouveau
vicaire dans l’Italie du nord. Toute personne convaincue d’hérésie devait,
après examen par les prélats du diocèse, être livrée à la justice
séculière et condamnée aux flammes. Si la conservation du coupable
était utile pour faciliter la poursuite de gens suspects, on devait
seulement le priver de la langue qui avait blasphémé Dieu. Déjà une
première fois sous les successeurs de Constantin, la peine de mort avait
été écrite dans le code de Théodose, pour être appliquée à certains hérétiques
plus dangereux que d’autres; mais les évêques s’étaient toujours opposés à
l’exécution de cette loi, et on vit môme des pères de l’Église déclarer au
magistrat civil qu’ils ne dénonceraient plus les coupables, si ces
derniers devaient subir la peine capitale. Il n’en fut pas ainsi sous
Frédéric II, et le décret barbare qu’il donna en présent à la cour romaine
pour rendormir, alluma de nombreux bûchers en Italie et ne fut invoqué que
trop souvent dans ce siècle malheureux.
Cependant, l’époque fixée à Ferentino pour le départ de l’empereur approchait, sans qu’il fut en mesure, après tant
de promesses, d’accomplir son pèlerinage armé. La guerre se prolongeait en
Lombardie; un esprit de haine contre la race de Souabe poussait de plus en plus
cette province à se séparer de l’empire. Dans de telles circonstances,
Frédéric songeait bien moins à délivrer la terre sainte, qu’à réduire les
Guelfes. Un nouveau sursis lui était nécessaire; mais comment l’obtenir du
souverain pontife, si souvent trompé dans ses espérances, et dont la
patience pouvait bien être poussée about. Pressé par le temps, il risqua
néanmoins une dernière tentative. Le patriarche de Jérusalem était en
grand crédit à la cour pontificale; on y écoutait volontiers ses avis: l’empereur
eut l’adresse de le mettre dans ses intérêts, et l’envoya en ambassade
près du pape, en le faisant accompagner dans cette mission par le roi Jean
de Brienne, qui était revenu de son voyage an nord des Alpes.
Des troubles avaient éclaté à Rome; le chef de l’Église,
quoique succombant sous le poids de l’âge, venait pour la seconde fois de
sortir de la ville, où il était rentré à l’époque du couronnement impérial. Il
fuyait les persécutions du sénateur, et les emportements d'une populace avide
de désordres. Les deux envoyés le trouvèrent à Rieti. Quelque déplaisir que lui
fit éprouver le peu de zèle de Frédéric, il accorda plus facilement qu’on
ne pouvait s’y attendre un dernier sursis de deux ans. Mais afin
de rendre impossible de nouvelles remises, il imagina de lier ce prince,
par un acte en bonne forme juré sur les saintes Écritures. A cet effet, deux
cardinaux, Pélage, évêque d’Albane, et Gualo, du
litre de Saint-Martin, furent désignés pour recevoir son serment. On
indiqua une conférence à San-Germano, pour le 22 juillet. Là, dans la
principale église, et en présence d’une multitude d’ecclésiastiques, de
nobles et de bourgeois, lecture fut faite des conditions dictées par le
pape et consenties par l’empereur. Frédéric promettait de partir avec une
armée digne de son rang, vers la fête de l’Assomption de la Vierge, 15
août 1227, et défaire pendant deux ans la guerre aux Sarrasins. Il maintenait
à sa solde sur la terre d’Asie mille chevaliers, se soumettant à payer
cinquante marcs pour chaque lance qui manquerait à ce nombre. De plus,
cinquante galères bien équipées, et cent calendres on navires de transport,
devaient tenir la mer et donner passage en une ou en plusieurs fois, à
deux mille hommes d’armes avec trois chevaux pour chacun, à leurs
écuyers et à leurs valets. Pour plus de garantie, le prince croisé
déposait entre les mains de Jean de Brienne, du patriarche et du
grand maître des Teutoniques, cent mille onces d’or et cette
somme, qu’il s’obligeait à consigner en cinq payements avant
son départ d'Europe, devait lui être rendue à son arrivée à Ptolémaïs,
pour fournir aux frais de la guerre. Mais si une cause quelconque, la mort
même, l’empêchait de passer outre-mer, elle restait affectée aux besoins de la
terre sainte.
Cette lecture finie, Frédéric debout devant le
maître-autel, et la main droite ouverte sur le livre des évangiles, fit à haute
voix le serment de partir à l’époque convenue. Après lui,
Renaud, fils de l’ancien duc de Spolète, jura sur l’âme de son
maître, que les autres articles seraient exécutés sans fraude ni
détour, sous peine d’excommunication. Enfin, dans une lettre au souverain
pontife, l’empereur énuméra les engagements qu’il venait de prendre, et se
soumit volontairement à l’anathème, si par sa faute, la croisade ne
pouvait avoir lieu.
FRÉDÉRIC II, HONORIUS III ET
GRÉGOIRE IX. — EXCOMMUNICATION DE FRÉDÉRIC
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