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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE |
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LIVRE IX. MANFRED.1254-1266
CHAPITRE II
ALEXANDRE IV. — GUERRE EN POUILLE ET EN CALABRE. —
MANFRED ACHÈVE DE SOUMETTRE LE ROYAUME. —IL USURPE LA COURONNE DE SON NEVEU.
1254
La déroute de l’armée pontificale avait frappé de stupeur
les cardinaux rassemblés à Naples. Tous tremblaient de tomber au pouvoir
des Sarrasins; et la peur agissait si fortement sur leurs esprits, qu’ils
ne voulaient procéder que dans l’État ecclésiastique, loin du péril, à
l’élection d’un nouveau pape. Mais peu d’heures après la mort d’innocent
IV, le marquis Berthold et le cardinal de Saint-Eustache arrivèrent dans
la ville, dont ils firent fermer les portes, et leurs instances furent telles,
que le vendredi suivant, il décembre, le sacré collège entra en
conclave, à l’issue de la messe du Saint-Esprit. Après plusieurs
scrutins sans résultat, le podestat craignit que l’élection ne traînât
en longueur, et il parla de diminuer les vivres fournis aux cardinaux,
s’ils ne se mettaient promptement d’accord. Dès le lendemain, Renaud, évêque
d’Ostie, fut proclamé pape sous le nom d’Alexandre IV. Suivant l’usage, on
le revêtit du manteau de cérémonie; puis le collège entier l’accompagna
processionnellement à la grande église, où il donna au clergé et au peuple
sa bénédiction pontificale.
Alexandre IV, de la famille des comtes de Ségni, était le troisième pape issu, depuis un demi-siècle,
de cette noble maison. Né au château de Monte-Acuto, près d’Anagni, et
longtemps membre du chapitre de ce diocèse, son oncle, Grégoire IX,
l’avait fait cardinal. C’était un homme de mœurs exemplaires, prédicateur
éloquent, ami des lettres, habile théologien. Naturellement porté à la douceur,
ses intentions étaient bonnes; mais son entourage abusait de sa faiblesse; il
le sentait et le souffrait. On le disait enclin à l'avarice. Il ne mérita pas
du moins le reproche, fait à tant d’autres papes, d’avoir répandu sur
ses parents les faveurs de l’Église. Un de ses neveux était dans
l’ordre de Saint-François, une nièce dans celui de Sainte-Claire:
celle-ci resta simple religieuse; le moine ne sortit jamais de son
couvent.
Dix ans plus tôt, l’exaltation d’Alexandre eût pu
rétablir les affaires de l’empereur. Manfred, qui crut voir dans cet événement
une nouvelle grâce de la Providence, prit ses mesures pour en tirer
avantage. Comme la retraite précipitée des troupes pontificales avait jeté dans
le découragement les rebelles de la Pouille, il marcha d’abord contre eux.
Son armée était presque entièrement composée de Sarrasins à pied ou à
cheval, et de mercenaires qu’on désignait sous le nom générique
d’Allemands, Tedeschi, quoiqu’il y eût parmi eux un grand nombre d’aventuriers
italiens. C’étaient des pillards remplis de valeur, mais sans frein et
sans miséricorde, et ne demandant qu’à trouver de la résistance, afin de
saccager les villes où ils entraient. Ces bandes étaient la terreur du
royaume. Dès qu’on sut à Barletta que les Allemands demandaient à faire le
siège de cette ville, les habitants se hâtèrent d’envoyer leur soumission:
Manfred pardonna. Son plan était de réduire les forteresses de la
haute Apulie, avant de se porter vers le littoral de l’Adriatique. Venosa lui
ouvrit ses portes, et il y apprit la fin tragique de Jean le Maure, qui, après
la perte de Lucera, s’était retiré à Acerenza, château de la Basilicale au
pouvoir des Sarrasins. Une chronique rapporte que ce perfide, se voyant
pris au piège qu’il avait tendu lui-même, demanda un sauf-conduit pour
aller aux pieds du fils de son ancien maître solliciter le pardon de sa
faute. « S’il vient, répondit Manfred, nous le recevrons comme il le mérite.
» Les soldats, instruits de la trahison de leur commandant, le massacrèrent.
Son corps fut coupé en quartiers, et sa tête, envoyée à Lucera, resta
longtemps suspendue dans une cage de fer, près de la porte de Foggia.
Acerenza arbora la bannière de Souabe; Melfi, Bari, Trani firent de même.
Seule, Rapolla, se confiant en ses murailles, essaya de résister: elle fut
prise d’assaut, et livrée au pillage. La plupart des barons apuliens se
soumirent de gré ou de force, et bientôt, à l’exception d’un petit nombre
de villes de la Terre d’Otrante, la Pouille entière rendit obéissance à
Conradin.
Sur ces entrefaites, le comte d’Acerra et Richard
Filangieri vinrent trouver Manfred; et, après lui avoir exprimé leur surprise
de ce qu’à l’exemple des autres princes chrétiens il n’avait pas envoyé un
ambassadeur au nouveau pape, tous deux l’engagèrent à s’acquitter promptement
de ce devoir. Il y consentit, mais sous l’express condition qu’on
ouvrirait à Naples des conférences pour la paix, et que la reconnaissance des
droits de son neveu et des siens propres en serait le point de départ,
offrant, au surplus, d’augmenter, si on le désirait, le cens dû au Saint-Siège
par les rois de Sicile. Mais avant que celte affaire fût réglée, l’évêque
élude Foligno le cita, au nom d’Alexandre, à comparaître, le jour de la
Purification de la Vierge, devant la cour romaine, pour se justifier, s’il
le pouvait, du meurtre de Borrello et de l’injure par lui faite au chef de
l’Église, en chassant de la Pouille l’armée pontificale. Manfred écrivit
une lettre respectueuse, dans laquelle il représenta qu’en défendant des
droits qu’innocent IV avait maintenus par un acte solennel, il
n’avait pu faire outrage au pape, ni mériter le châtiment dont on
le menaçait. Il est bon d’ajouter qu’Alexandre lui-même, à
peine installé sur le trône apostolique, avait offert de prendre Conradin sous
sa protection, et de le traiter avec une bonté toute paternelle. Le 23 janvier
1255, il écrivait, dans les termes suivants, à Agnès et à Élisabeth,
l’aïeule et la mère de l’enfant royal : « Quant à ce qui regarde
notre cher fils en Jésus-Christ, Conradin, illustre roi de Jérusalem et duc de
Souabe, nous avons consenti, sur les instances du marquis de
Hohenbourg et de ses frères, à envoyer en Allemagne l'évêque de Chiemsée, qui réglera avec vous et avec les ducs Louis et
Henri de Bavière le départ d'une ambassade pour la cour romaine. Notre
intention est non-seulement de maintenir dans leur intégrité les droits de
Conradin, mais, s'il est possible, de les augmenter. A cet effet, nous nous
proposons de consulter le marquis sur tout ce qui concerne les intérêts du jeune
prince. ( Fait à Naples , le X des calendes de février, de notre pontificat la Ire
année. » On verra bientôt si ces paroles méritaient plus de confiance que les
promesses d'Innocent IV.
Peu de temps après, un notaire apostolique, appelé maître
Jourdan de Terracine, vint presser Manfred de faire partir
son ambassadeur, ajoutant que cet acte de respect filial, loin de
lui être nuisible, ne pourrait que le servir. Manfred ne croyait
pas à la sincérité de la cour romaine; mais il comprit qu’en cédant à
de telles sollicitations, il se rendrait l’opinion publique favorable, au lieu
qu’un refus achèverait de la tourner contre lui. Par ce motif, il chargea
ses deux secrétaires de confiance, Geoffroi de Cosenza et Gervais de Marlina,
d’aller complimenter Alexandre, et de lui demander la paix. Durant leur
séjour à Naples, on parut en effet travailler à un rapprochement;
mais chacun était en défiance, et rien ne se terminait. D’une part,
le fils de l’empereur avait donné à ses secrétaires des pouvoirs
trop limités; de l’autre, le pape, malgré les assurances données
à Conradin, tenait autant que jamais au traité qui conférait
le royaume au prince Edmond. L’accord avec Manfred n’était pour lui
qu’un pis-aller, et ses ministres liraient les choses en longueur, afin
de laisser le temps au légat en Angleterre de mener à bien ses négociations.
Pour sortir d'embarras, les envoyés siciliens proposèrent de charger un
cardinal de traiter directement avec Manfred; mais les négociateurs pontificaux
répondirent qu'il était contraire à la dignité du siége apostolique de donner aux cardinaux de semblables missions, à moins que le
prince n'en eût fait la demande expresse.
Un point important, sur lequel rien n’avait été stipulé,
motiva de nouvelles réclamations. Manfred, en envoyant une ambassade au
pape, n’avait pas entendu suspendre ses opérations contre les rebelles. Il
mit le siège devant Guardia-Lombarda, bourg de
la Principauté Ultérieure, dépendant de son comté d’Andria, mais dont
le roi Conrad l’avait dépouillé pour le donner au marquis Berthold. Après
une courte résistance, les habitants se rendirent à discrétion. Alexandre
déclara aussitôt que tout projet d’accord serait abandonné, si les troupes
de Manfred ne se reliraient de ce poste. Pour l’apaiser, les ambassadeurs
siciliens engagèrent officiellement le prince à rentrer en Pouille; mais, par
une dépêche secrète, ils l’avertirent que le pape et les cardinaux étaient
dans des frayeurs continuelles depuis qu’ils le savaient maître
d’une ville qui lui ouvrait le chemin de Naples. «Paraissez dans la
Terre de Labour, lui écrivaient-ils, et votre seule présence
chassera la cour romaine du royaume. Déjà, pour assurer sa fuite,
des navires sont prêts à lever l’ancre au premier signal»
On était au mois de février; la pluie avait grossi les
torrents; une neige épaisse blanchissait les montagnes, et encombrait
les passages de l’Apennin. Pendant que Manfred hésitait à
exécuter, dans cette saison rigoureuse, un coup de main aussi hardi, il
fut informé que la Terre d’Otrante était en pleine révolte. Les habitants
de Brindes, à la suite d’un avantage sur Manfred Lancia, le parent du fils
de l’empereur, s’étaient emparés de Nerito,
et avaient formé une ligue défensive avec les principales villes
de la province. Ne devait-on pas craindre, si l’armée s’éloignait
de la Pouille, que la rébellion ne gagnât tout le littoral de
l’Adriatique? Ce motif décida Manfred à éteindre, avant tout, cet incendie. En
paraissant céder aux réclamations du souverain pontife, il croyait d’ailleurs
lui ôter tout prétexte de l’accuser de desseins coupables.
Mais déjà les conférences de Naples étaient rompues, et
tout espoir de paix s’était évanoui. Des lettres arrivées
d’Angleterre avaient annoncé que l’archevêque d’Embrun et l’évêque d’Hereford,
porteurs d’une proclamation du roi Henri III, venaient, au nom d’Edmond,
son fils, prendre possession du royaume de Sicile1. Le pape, plein de
l’espoir que le roi lui-même suivrait de près ces deux prélats, se
préparait à faire partir l’évêque de Bologne, tant pour donner à Edmond
une nouvelle investiture, que pour accélérer l’embarquement des troupes
anglaises. Après la révolte de Brindisi, il crut inutile de feindre plus
longtemps, et un ultimatum, qui équivalait à un refus formel, fut
donné aux ministres siciliens. Outre le retour des bannis, sans
aucune exception, il exigeait pour préliminaires que les Sarrasins
fussent expulsés du royaume. Comme Manfred, loin de se séparer de
ses fidèles musulmans, sans lesquels sa perte eût été infaillible,
songeait bien plutôt à en augmenter le nombre, ses ambassadeurs, jugeant qu’un
plus long séjour à Naples serait sans objet, retournèrent près de lui.
La ville de Brindisi, naguère si florissante par
l’affluence des croisés qui s’y embarquaient pour la terre sainte, voyait son
antique prospérité décroître de jour en jour, depuis que Frédéric II, frappé
d’anathème, avait mis obstacle aux pèlerinages d’outremer. Mais les
habitants se persuadaient qu’Alexandre, s’il restait le maître, remettrait
les croisades en honneur. De plus, une lettre de franchise délivrée le 4
novembre de l’année précédente par Innocent IV, en plaçant cette ville
sous la protection spéciale de saint Pierre, l'avait exemptée à jamais de
la servitude féodale . Elle avait donc un double motif pour embrasser
chaudement la cause de l’Église. Manfred marcha contre Brindes avec toutes
ses troupes; mais, outre que l’attirail nécessaire à un siège lui
manquait, il n’avait pas de flotte pour empêcher le ravitaillement de la
place. Après avoir tenté sans succès, plusieurs attaques, il fit dévaster
les campagnes environnantes, abattre les arbres, et réduire en cendres fermes
et villages. Cette exécution militaire achevée, il emporta par
escalade Mesagne, qui appartenait au chancelier d’Ocra. Le bourg
fut saccagé, à la demande du chancelier lui-même, pour punir
ses vassaux de leur coupable conduite. On y trouva des vivres en si grande
abondance, que Manfred établit dans ce lieu le gros de son armée. Chaque
jour, des détachements de Sarrasins s’avançaient jusqu’aux portes de Brindes, à
huit milles de Mesagne, et achevaient, avec cette habileté qui leur était
propre, la dévastation de ce malheureux pays. Lecce se soumit volontairement
; Oria, qui tint ses portes fermées, fut investi par des forces
considérables, et Manfred voulut en diriger lui-même le siège.
Une première tentative ayant été repoussée, des pionniers, au moyen de
mines pratiquées sous les murailles, ouvrirent de larges brèches; mais
voulait-on donner l’assaut, on trouvait dans l’intérieur une seconde enceinte
élevée pendant la nuit. Un ingénieur construisit une tour de bois plus
haute que le rempart, avec un pont qui devait donner passage aux
assaillants. A force de bras, cette lourde machine fut poussée au bord du
fossé; mais ceux de la ville la réduisirent en cendres. Rien n’annonçait
encore la réduction prochaine d’Oria, quand de graves événements survinrent
en Calabre et en Sicile.
Au-delà du Phare des mouvements populaires dirigés tout à
la fois contre Ruffo, le gouverneur de l’île, contre la domination royale
et contre celle du pape, avaient éclaté sur plusieurs points. Après la
mort de Conrad, le maréchal Ruffo, ce protégé ingrat de l’empereur et de
ses fils, s’était regardé comme dégagé de tous devoirs de subordination.
Il agissait en maître, et opprimait les peuples; il frappait des monnaies
de bas aloi, levait rigoureusement les taxes, donnait les fiefs, les révoquait,
et, comme on l’a dit plus haut, traitait avec la cour romaine pour lui
livrer les provinces placées sous son commandement. Depuis longtemps le
désir d’établir des communes libres, à l’imitation de celles de la haute
Italie, germait dans l’esprit des Siciliens; et s’ils se tournaient contre
Manfred, c’est qu’ils savaient qu’exécuteur fidèle des lois publiées par son
père, ce prince s’opposerait à toute innovation de ce genre. Quant au Saint-Siège,
bien qu’innocent IV eût accordé à Messine des droits municipaux, et que
tout récemment Alexandre eût confirmé les exemptions et privilèges de
Palerme, le peuple qui commençait à ajouter peu de foi aux promesses de la
cour romaine, voulait des garanties moins sujettes à contestation.
Malheureusement, la facilité avec laquelle le chef de l’Église se déliait
de ses engagements était bien faite pour leur ôter tout crédit. Innocent
IV n’avait-il pas presque en même temps attaché la Sicile et la Calabre au
domaine de l’Église, cl sollicité le roi d’Angleterre de faire pour Edmond
la conquête de ces provinces? En moins de quelques mois les droits de
Conradin avaient été deux fois maintenus, ce qui n’avait pas empêché le
souverain pontife de donner à un autre prince l’investiture du royaume.
Enfin, au mois de novembre précédent, plusieurs cités avaient obtenu des
lettres de franchise qui les exemptaient à perpétuité du régime féodal
: Amalfi et Atrani étaient de ce nombre. Malgré la légalité du titre,
Alexandre venait de comprendre ces deux villes dans le duché d’Amalfi,
dont il gratifiait le marquis Berthold, moyennant que ce seigneur conduirait à
ses frais vingt lances complètes aux armées royales . Les patriotes siciliens
ne voulaient donc pas de la domination du Saint-Siège plus que de celle
du roi; et on ne pouvait prévoir où s’arrêterait ce désir d’indépendance.
Pierre Ruffo battit quelques insurgés dans l’intérieur de file, prit
Castro Giovanni et d’autres villes rebelles, où il dut laisser une partie
de ses troupes. Son retour à Messine fit éclater l’orage qui grondait: le
peuple, assemblé tumultuairement, après avoir élu pour podestat un noble
Romain de la famille de Ponte, se forma en compagnies de milices, et
proclama la république aux cris de Vive la liberté! Ruffo, hors d’état de
tenir contre cette multitude, capitula. Moyennant la cession qu’il fil à
la commune de deux villes de Calabre, il obtint de se retirer avec sa
famille et ses équipages de l’autre côté du détroit, ce qui
n’empêcha pas la populace messinoise de piller son palais dès qu’il
l’eut quitté. Réfugié au château de la Catona, qu’il avait promis
de rendre, il chargea son neveu, appelé Jourdan, de soulever le
Val de Crati contre le fils de l’empereur, pendant que lui-même
travaillerait à mettre la Calabre méridionale entre les mains du pape. Tel
était l’état des choses, quand Manfred, toujours retenu devant Oria,
détacha de son armée un corps de troupes, qu’il envoya dans la province de
Cosenza. Avec ce renfort, Gervais de Marlina, son lieutenant, battit à
plusieurs reprises les soldats de Ruffo, et fit Jourdan prisonnier dans un
combat près de San Marco. De leur côté, les Messinois, qui visaient à
soumettre tout le midi de la Calabre, étaient entrés à Reggio, et
menaçaient la Catona. Ruffo se relira avec une poignée de monde à Cosenza,
et, après la défaite de son neveu, il fut réduit à errer de
châteaux en châteaux, cherchant à gagner un port pour s’y
embarquer. Il trouva enfin à Tropea une felouque sur laquelle il monta de nuit
avec sa famille, et qui, moyennant une grosse somme d’argent, le conduisit à
Naples.
Cependant la petite armée royale se grossissait de tous
les partisans de Manfred, nombreux en Calabre. Elle occupa Cosenza, Nicastro,
et s’avança jusqu’à Seminara, que les Messinois abandonnèrent pour aller
prendre position à la Corona, plateau élevé, d’où l’œil découvre la côte
orientale de la Sicile, depuis Milazzo jusqu’à la base de l’Etna. On les y
poursuivit; mais dès le premier choc ils prirent la fuite : beaucoup périrent
au milieu des rochers et des pentes abruptes de la montagne; presque tout
le butin qu’ils avaient fait fut repris, et plus de cinq cents prisonniers
furent mis à rançon. Reggio et les autres villes de la côte relevèrent
l’étendard royal.
Pendant que ces choses se passaient, Manfred poussait
avec vigueur le siège d’Oria; et, quoique le départ du détachement envoyé en
Calabre eût fort affaibli son armée, il se flattait d’être bientôt maître de la
ville. Les rebelles, dénués d’argent, ne savaient comment apaiser des
mercenaires à leur solde, qui refusaient de se battre si on ne les payait.
Pour sortir de cette situation critique, leur commandant usa de ruse: il
offrit de se rendre; mais comme il disait avoir fait serment de n’accepter
aucune capitulation sans en avertir les magistrats de Brindisi, il demanda de
députer vers eux deux de ses officiers, tant pour accomplir sa promesse
que pour les engager à suivre son exemple. Manfred donna dans le piège.
Les envoyés rapportèrent de l’argent et la garnison reprit courage. Quant
au prince, furieux de s’être laissé duper, il jura d’en tirer une
vengeance éclatante.
Mais précisément alors on apprit qu’une grande année,
commandée par le cardinal Octavien des Ubaldini et par les seigneurs de
Hohenbourg, menaçait la Pouille. Sa force, que la renommée exagérait, était
évaluée à soixante mille combattants1. Elle était composée en grande partie de
paysans de la Toscane et du patrimoine pontifical, à qui la promesse des
indulgences de l’Église et surtout l’appât du butin avait fait prendre la
croix: gens peu propres à la guerre, mais auxquels s’étaient joints
les nombreux émigrés du royaume, et des hommes d’armes à la solde du
pape, levés dans toute l’Italie Déjà Barletta, cette ville habituée à
changer de maître, venait d'ouvrir ses portes à un parti de pontificaux.
Monopoli avait fait au pape serment de fidélité, et des détachements
étaient entrés sans coup férir dans les villes maritimes, qui n’étaient
pas défendues par des garnisons. Le gros de l’armée s’avançait par l’ancienne
voie Appienne vers la Capitanate, pendant qu’un
corps détaché, sous les ordres de l’archiprêtre de Padoue, lieutenant du
légat, se dirigeait par le Cilento et le golfe de Policastro vers la
Calabre. Pour seconder ce mouvement, Pignatelli, archevêque de Cosenza,
ennemi personnel de Manfred, et le maréchal Pierre Ruffo, étaient
montés avec quelques troupes sur des vaisseaux de Naples, qui
devaient appuyer les opérations de l’archiprêtre. Manfred leva,
quoique bien à regret, le siège d’Oria; et, prenant avec lui six
escadrons de cavalerie allemande, il courut à Lucera en traversant la
haute Apulie1 ; il arma ses Sarrasins, appela les barons sous la bannière
royale, et promit une forte, solde aux aventuriers qu’il put enrôler. Dès
le 1er juin, ses troupes réunies près de Frigento, dans la Principauté
Ultérieure, gardaient plusieurs passages de l’Apennin. Le légat, arrêté dans sa
marche, dressa ses tentes au pied du mont Formicoso.
On sait que le château de Guardia-Lombarda commandait un des chemins de la Terre de Labour; Manfred voulut, mais trop
tard, occuper ce poste important. A plusieurs reprises, son armée, quoique
inférieure en force, présenta la bataille, que les pontificaux refusèrent
toujours d’accepter. Un jour que, fatigue de cette longue inaction, le
fils de l’empereur s’était approché des lignes ennemies, et faisait lancer
sur elles une grêle de flèches, on vit trois aigles prendre leur vol de la
montagne voisine, et planer longtemps au-dessus des troupes royales Les
Allemands poussèrent des cris de joie et s’avancèrent plein d’ardeur
jusqu’au bord du fossé, en excitant par de grands cris les pontificaux à
descendre dans la plaine. Mais comme personne ne sortit, l’armée
royale dut reprendre ses anciennes positions. Au moyen âge, l’art
de la guerre n’allait pas plus loin; et quand un général avait inutilement
provoqué l’ennemi au combat, il se retirait, sans paraître soupçonner que,
par des manœuvres, il put le contraindre à l’accepter. Pour se mettre à
l’abri d’une attaque plus sérieuse, Berthold couvrit son front d’une forte
ligne de chevaux de frise qu’il n’eût pas été facile de franchir.
En Calabre, Gervais de Martina, menacé par Ruffo et par
l’archiprêtre de Padoue, avait concentré ses troupes à Castrovillari, gros
bourg, avec un château, à l’entrée du val de Crati. Le cardinal Octavien,
malgré sa supériorité numérique, ne se trouvait pas assez fort, et fit
manquer cette diversion en appelant en Pouille le corps d’armée de l’archiprêtre.
Ruffo, qui ignorait ce mouvement de retraite, prit terre à San-Lucido, et
occupa Cosenza. Les bruits les plus sinistres furent répandus à
dessein pour frapper l’esprit des peuples. Tantôt Manfred avait été
forcé dans son camp; d’autres fois, Gervais de Marlina était prisonnier,
et la Calabre entière au pouvoir des pontificaux. De son côté,
l’archevêque Pignatelli, en promettant à ceux qui prendraient la croix les
indulgences réservées pour la terre sainte, était parvenu à enrôler
quelques milliers de paysans et de pêcheurs. Gervais était actif et
entreprenant: Ruffo ne montra au contraire que faiblesse et irrésolution.
Quand il apprit que les royalistes marchaient sur Cosenza, il passa une
revue générale des croisés, leur promit de les conduire dès le même jour
à l’ennemi, puis bientôt après il partit à toute bride avec l’archevêque
pour San-Lucido, d’où le bâtiment qui les avait amenés les reconduisit à
Naples. Ils y portèrent le découragement. Après leur départ, beaucoup de Calabrois passèrent sous la bannière royale.
Dans la Principauté, le légat, de plus en plus resserré
dans ses lignes, osait moins que jamais en sortir. Quand ses
soldats allaient au fourrage, dit un contemporain, s’ils
rencontraient un détachement de Manfred, ils prenaient aussitôt la fuite, quoique
six fois plus nombreux. Une circonstance inattendue changea la face des
choses. On se souvient que le duc de Bavière, Louis II, l’oncle et le
tuteur de Conradin, avait, à deux reprises, reçu de la cour romaine des
assurances favorables à son neveu. Les événements de la Péninsule, et les
intérêts qui en étaient le mobile, n’étaient pas toujours exactement
appréciés en Allemagne; on ne doit donc pas s’étonner si, sous de belles
paroles, le duc de Bavière ne sut pas démêler les véritables projets du Saint-Siège.
Durant la longue minorité du jeune prince, alors âgé de trois ans, il
fallait confier la régence du royaume à des mains capables d’en soutenir
le fardeau : le pape avait en quelque sorte désigné Berthold; le duc de Bavière
lui préféra l’oncle de Conradin qui, mieux que personne, pouvait défendre
de toute atteinte sa couronne et ses droits. Pendant que les deux
années étaient en présence sur les hauteurs de Frigento, CrofTus, maréchal
du duc Louis, et Bussarus, noble bavarois, présentèrent à Manfred un
diplôme royal conçu en ces termes :
« Conrad II, par la grâce de Dieu, roi de Jérusalem et de
Sicile, duc de Souabe, à ceux qui ces présentes verront. Comme notre grande
jeunesse s’oppose à ce que nous puissions, quant à présent, gouverner le
royaume de Sicile, notre précieux héritage, il est indispensable que nous
fassions choix d’un recteur qui, durant notre minorité, conserve nos prérogatives,
fasse régner la justice, et maintienne ce pays en paix.
« Après en avoir mûrement délibéré avec notre cher oncle maternel
le duc de Bavière, avec madame notre mère et nos autres parents, nous
avons nommé régent dudit royaume, pour en exercer les fonctions jusqu’à ce
que nous ayons atteint l’âge viril, le noble prince de Tarente, Manfred,
notre cher oncle paternel, dont la fidélité et la sagesse méritent toute notre
confiance, et qui a d’ailleurs des droits à cette haute dignité
« Il aura la tutelle de notre personne si, pendant sa
régence, nous séjournons dans le royaume; il pourra disposer des fiefs vacants;
il administrera, avec pleine autorité, le domaine de la couronne, et en
général tout ce qui nous appartient.
« Nous déclarons valables, et nous approuvons dès à
présent les demandes de taxes et de redevances qu’il adressera aux villes
et aux feudataires, les actes de rémission, les traités et engagements
qu’il souscrira en notre nom, promettant de les faire observer dans tout
leur contenu, comme s’ils émanaient de nous-mêmes.
« Et afin que le présent acte soit ferme et stable à
jamais, nous l’avons fait revêtir du sceau de notre Majesté.
« Donné au château de Guassemburg (Wasserbourg), le 20e jour d’avril, 13e indiction (1233). »
Après avoir remis à Manfred le titre qui lui conférait la
régence, les envoyés bavarois se rendirent auprès d’Alexandre pour sceller,
autant qu’il dépendrait d’eux, une paix durable avec le Saint-Siège. Le
légat, toujours serré de près dans son camp, voulait éviter une action
décisive. La présence de ces étrangers et la négociation qui devait se
faire à la cour pontificale lui servirent de prétexte pour demander un
armistice. On convint de part et d’autre que la trêve serait prolongée pendant toute
la durée des conférences, et même cinq jours après. Le pape, jugeant, à la
tournure des affaires, qu’un plus long séjour dans le royaume serait
inutile aux intérêts de l’Église, et pourrait exposer sa personne à de sérieux
dangers, était retourné à Anagni vers le milieu de juillet1. Les
ambassadeurs l’y suivirent; mais, avant qu’ils pussent accomplir leur
mission, ils tombèrent dans une embuscade que leur tendit un noble romain,
appelé Rollo degli Annibaldi, famille attachée
toute entière au parti gibelin, à la seule exception du cardinal Richard
de Saint-Ange, qui soutenait avec ardeur la
cause des Guelfes. Croffus fut tué sur la place; son compagnon grièvement
blessé. La juste réclamation de Conradin, et les promesses qui auraient dû en
garantir le succès furent mises en oublie.
Les écrivains pontificaux, et le pape lui-même,
imputèrent ce crime à Manfred; mais l’invraisemblance de l’accusation
en détruit la force. On ne comprend pas, en effet, que l’héritier
de Conradin ait voulu faire périr ceux qui, en invoquant les
droits de cet enfant, soutenaient sa propre cause. Non-seulement
la mission des ministres bavarois devait aplanir pour lui plus d’un
obstacle, mais elle allait bientôt placer le chef de l’Église dans une
situation très difficile. Forcé de s’expliquer, comment aurait-il concilié
les garanties promises à l’orphelin royal pour ses États héréditaires,
avec l’investiture de ce royaume donnée en même temps au fils du monarque
anglais? La politique tortueuse de la cour romaine devait nécessairement être
dévoilée dès les premières conférences; d’où l’on doit conclure que
l’événement qui les rendait impossibles était bien plus favorable
aux ennemis de Manfred qu’à lui-même. Il semble donc juste d’en laver
sa mémoire, malgré l’assertion d’une chronique guelfe contemporaine, suivant
laquelle l’assassin, ayant réclamé au fils de l’empereur le prix du sang,
en obtint un fief de comte. Vers le même temps, Pierre Ruffo, qui de
Terracine, où il s'était retiré après sa fuite de Cosenza, cherchai à
fomenter de nouveaux troubles en Calabre, périt sous le poignard d’un de
ses serviteurs. Ce fut un nouveau thème pour les ennemis de Manfred;
et, cette fois encore, la cour romaine se fit l’écho d’une
accusation que rien ne justifiait. C’est ainsi que, dans ces temps
malheureux, la ruse, la calomnie, le manque de foi suppléaient à la force,
et devenaient en quelque sorte des moyens réguliers de gouvernement.
L’empressement des chefs de l’armée pontificale pour
solliciter la trêve cachait un piège que Manfred ne soupçonna point.
Ce prince croyait que, durant les négociations, on s’abstiendrait de
part et d’autre de toute hostilité. Dans celte ferme confiance, il prit
avec ses troupes le chemin de la Terre de Bari, afin d’affermir dans le devoir
les villes maritimes de cette province; mais à peine eut-il quitté sa
position de Frigento, que le légat et le marquis Berthold marchèrent à
grandes journées sur la Capitanate, où ils occupèrent Foggia, qui était restée
sans garnison. Leur plan était de séparer l’armée royale de Lucera, sa
place d’armes, et d’intercepter les secours de toute espèce qu’elle
en tirait. Ils ne désespéraient même pas, si la fortune leur était
favorable, de surprendre celle forteresse et d’en chasser les Sarrasins.
Alexandre croyait que la chute de Lucera, cet asile ouvert à tous les ennemis
du siège romain, ruinerait les espérances du fils de Frédéric; c’était,
suivant lui, le plus sûr moyen de terminer une lutte qui, depuis tant
d’années, troublait l’Europe, et mettait en péril la puissance temporelle
de l’Eglise. Les Sarrasins étaient l’effroi de l’Italie. Toujours prêts à
combattre, ils faisaient la guerre, comme des barbares, se servant de
flèches empoisonnées, lançant le terrible feu grégeois, et portant
avec eux la terreur et la dévastation: étaient-ils les plus forts,
ils souillaient les sanctuaires, massacraient les prêtres jusqu’au
pied des autels, et se montraient sans miséricorde pour les captifs
qui ne pouvaient leur payer de rançon: vaincus, ils fuyaient, mais
la torche à la main. Suivant une chronique contemporaine, leur nombre
était d’environ soixante mille combattants; et, malgré ce que cette
évaluation peut avoir d’exagéré, il est certain que l’existence d’une
telle colonie militaire, à deux ou trois journées des États pontificaux,
était pour le Saint-Siège une menace permanente, ou, suivant l’expression
employée par les historiens de ce temps, une épine dans l’œil.
Manfred apprend à Trani la violation de la trêve. Il
hésite d’abord à croire qu’un haut dignitaire de l’Église ait pu se rendre
coupable d’un tel manque de foi; mais quand le doute n’est plus possible,
il se met à la tête des siens, traverse rapidement Barletta, Canosa, Ascou,
dont il exige des otages, et arrive à Lucera sans que l’ennemi ose lui en
barrer le chemin. Son allocution aux bourgeois de Barletta, dont on connaît
l’esprit versatile, mérite d’être rapportée: «Gardez-vous, leur dit-il,
de changer de drapeau avant que la fortune ait prononcé son arrêt.
Vainqueur, je vous tiendrai compte de votre fidélité; si je succombe, au
contraire, vous pourrez sans trahison embrasser le parti du pape. » Mais
bientôt après, cette ville, croyant le triomphe de l’Église certain,
renversa encore une fois la bannière de Souabe.
Manfred, avec son activité ordinaire, réunit ses troupes,
leur donna de l'argent et des armes; puis, prenant l'offensive, il établit son
campement près de la petite rivière de San-Lorenzo, à six mille de Foggia.
Un fort détachement fut envoyé contre San-Angelo, qui venait de prêter serment
au Saint-Siège. La ville, emportée par escalade, devint la proie du
soldat.
On ne sait ce qui doit le plus surprendre, de la jactance
ou de la pusillanimité du légat. Ce cardinal, dont le nom avait
brillé d’un certain éclat dans les guerres de Lombardie, ne
montrait que faiblesse et irrésolution depuis qu’il était opposé à
Manfred. On le réputait épicurien en actions comme en paroles, ce
qui ne diminuait en rien son influence à la cour pontificale, où on
l’a vu, sous Innocent IV, remplir d’importantes missions. Alexandre
l’employait dans les affaires les plus difficiles; mais, malgré ses
services et son crédit, il n'inspira jamais aucune confiance aux Guelfes,
qui depuis longtemps l’accusaient de trahison. Le franciscain Salimbeni
raconte à ce sujet qu’au mois d’octobre 1246, pendant le siège de Parme,
le podestat de cette ville l’envoya à Lyon, pour rendre compte au pape de
l’état des affaires. Le chef de l’Église lui ayant demandé ce que
les Guelfes pensaient d'Octavien, qui, à la tête des Milanais, protégeait
la navigation du Pô : « Saint père, répondit le moine, il n’y a parmi eux
qu’un même sentiment. Le cardinal a trahi en Romagne la cause de l’Église,
et, sans aucun doute, il agira de même à Parme. » Quelques années plus
tard, les Florentins prétendirent qu’Octavien, poussé dans une mauvaise
voie par le prince des ténèbres, avait comploté leur perte. Ils en
écrivirent au pape dans les termes les plus véhéments, accusant le prélat de
suivre les traces de Mahomet, de travailler, de concert avec le sénateur
de Rome, à la ruine des libertés ecclésiastiques et à celle de l’Italie. Il
garda cette réputation jusqu’à sa mort, et on lui attribua ces paroles,
étranges dans la bouche d’un prince de l’Église : « Si j’ai une âme, je
l’ai perdue mille fois pour les Gibelins. » En voyant le fils de
l’empereur rentrer à Lucera, le cardinal, plein d’une confiance aveugle ou
affectée, se vanta de le prendre dans ce dernier retranchement, et écrivit
même des lettres datées de son camp, au siège de Lucera:
forfanterie ridicule que l’événement devait bientôt démentir.
Malgré l'infériorité de ses forces, Manfred désirait
attirer l’ennemi dans la plaine, où il espérait en venir facilement à bout;
mais, loin de se hasarder au dehors, les pontificaux s’entouraient de
palissades et de nouveaux retranchements. Il résolut alors de les enfermer
dans Foggia; et, prenant position sur le bord d’un ruisseau qui en baigne
les remparts, il se couvrit d’un large fossé pour éviter une surprise
nocturne, et établit un poste d’observation dans l’église de Saint-Barthélemy,
à l’entrée du faubourg. La ville était mal approvisionnée; les vivres
s’y élevèrent à un prix exorbitant. Une fièvre contagieuse s’y répandit,
et bientôt la mortalité se mit dans les troupes. Pour ravitailler la
place, Berthold en sortit avec huit cents cavaliers d’élite, et alla
d’abord à Trani, où son épouse Isolde résidait. Là, recourant à
l’artifice, il feignit, pour endormir Manfred, de vouloir entrer avec lui
en accommodement, et chargea Isolde d’adresser à ce parent des paroles de
paix. On prétend même qu’il donna en otage un de ses neveux, qui, pour se
livrer au prince sans éveiller de soupçons, se laissa surprendre à la
chasse par un parti de royalistes. Pendant ce temps, Berthold parcourait
la Terre de Bari, qu’il sut attirer dans la fiction de l’Église, à l’exception
d’Andria, dont le dévouement à la famille de Souabe résista à celte
épreuve. Il mit sur pied de nouvelles troupes, fit préparer des vivres,
des fourrages et des médicaments, dont la ville assiégée avait le plus
urgent besoin; et jusqu’à des gazes légères; des éventails, pour préserver
les malades des moustiques qui les dévoraient, et rafraîchir l’air brûlant
dans celte saison. Ce convoi fut envoyé par mer à Siponte,
à quinze milles de Foggia; et comme Berthold craignait qu’on ne
lui disputât le passage, il fit prévenir Manfred que le légat
étant prêt à signer une bonne paix, on devait de part et d’autre
mettre fin aux hostilités. Mais la ruse était grossière, et devait
tourner contre son auteur. Deux mille trois cents cavaliers et
quinze cents fantassins escortaient les voilures, qui, profitant
d’une belle nuit d’été, partirent de Siponte de
manière à arriver avant le jour à leur destination. Personne n’avait songé
à éclairer le flanc de la colonne, qui marchait sans beaucoup d’ordre
dans une complète sécurité. A peu de distance de Foggia, trois
cents cavaliers allemands et sarrasins, mis en embuscade,
l’attaquèrent en poussant de tels cris, que les pontificaux, croyant avoir
devant eux l’armée royale tout entière, prirent la fuite, non sans avoir
perdu un grand nombre des leurs, morts ou prisonniers. Vivres, bagages,
chevaux, tout fut pris; et celte riche capture amena l’abondance dans
l’armée de Manfred. Les assiégés mourant de faim, en proie à la contagion qui
les décimait, et sans nul espoir d’être secourus, tombèrent dans le
découragement. L’air de ces plaines brûlées, malsain en automne, était
corrompu dans la ville par les immondices que chaque jour y
amoncelait. Rester dans une situation aussi critique était impossible : il
fallait combattre ou capituler. Les nobles de la Toscane et de la campagne
de Rome voulaient qu’on prît le premier parti; mais le légat, atteint lui-même
par l'épidémie et peu confiant dans la valeur de ses troupes, préféra un
arrangement. Il semblait d’ailleurs persuadé, dit une chronique, que la volonté
de Dieu était que le fils de l’empereur restât le maître. Les négociateurs, chargés
de régler les articles de la paix, stipulèrent que Manfred conserverait,
au nom de Conrad II et au sien propre, en qualité de régent, la possession
des États siciliens, à l’exception de la Terre de Labour, qui
appartiendrait à l’Église romaine. pans le cas où le pape refuserait de
ratifier le traité, cette province pourrait être rattachée au royaume. La
paix ainsi conclue, et acceptée de part et d’autre, Octavien sollicita le
retour des bannis; ce que Manfred accorda, en promettant même de
rendre leurs biens à ceux qui jureraient de servir fidèlement le roi.
Le marquis Berthold, malgré sa conduite perfide, ne fut pas
excepté de l’amnistie, cl fit le serment qu’on exigeait de lui.
Le légat eut l’autorisation de se retirer à Naples avec
son armée. Manfred, naturellement confiant, le laissa partir sans attendre la
ratification pontificale; faute grave, qui cul pour lui de fâcheuses
conséquences. Pour se délasser des fatigues de la guerre, ce prince alla à
S. Gervasio, château de plaisance de la Capitanate, et s’y livra avec tant
d’ardeur au plaisir de la chasse, qu’il tomba malade; ce qui toutefois ne
l’empêcha pas de vaquer aux affaires publiques. Comme la réponse du souverain
pontife n’arrivait pas, des députés furent envoyés à Anagni pour réclamer
une prompte décision , et annoncer qu’en cas de refus les troupes royales
entreraient dans la Terre de Labour. Ils trouvèrent les esprits mal disposés,
et l’accueil qu’on leur fil ne fut rien moins que favorable.
Le mauvais résultat de la guerre avait irrité le parti
guelfe; et, malgré le crédit d’Octavien, les cardinaux s’étaient
prononcés contre lui. Personne ne pouvait comprendre qu’avec une
telle armée et d’aussi énormes dépenses il eût capitulé sans en
être venu aux mains. Beaucoup de gens l’accusèrent, ainsi que Berthold lui-même,
d’avoir favorisé l’ennemi du Saint-Siège. Ils prétendirent qu’Octavien, cédant
aux perfides conseils du marquis, et gagné par Manfred qu’il avait connu à la
cour pontificale, avait diminué ses troupes, précisément lorsque les
forces ennemies grossissaient chaque jour. Les plus retenus disaient
qu’une cotte de maille couvrait mal les épaules d’un prêtre. Il est plus
vraisemblable, écrit un contemporain du parti de l’Église, que
le cardinal, réduit par l’affaiblissement de son armée à se tenir sur
la défensive, et ne pouvant rester dans une ville où tout lui manquait à
la fois, feignit, pour sortir d’affaire, de vouloir la paix. Quoi qu’il en
soit, le pape, qui aurait pu ajouter à ses domaines l’une des meilleures
provinces du royaume, refusa sa ratification; et cependant, depuis
l’origine de la guerre, aucun traité n’avait offert au Saint-Siège de si
grands avantages temporels. Mais la politique pontificale redoutait tellement
une famille de libres penseurs qui pouvait réunir sous le même sceptre
l’empire et le royaume de Sicile, que, plutôt que de consentir à
son élévation, elle préférait renoncer à tout accroissement de territoire,
soutenir une guerre ruineuse, et ouvrir l’Italie aux étrangers.
Durant leur séjour à Anagni, les envoyés de Manfred
avaient été prévenus que les marquis de Hohenbourg conspiraient
avec d’autres seigneurs contre l’autorité royale. Sur de nouveaux indices,
réels ou supposés, Berthold et ses frères furent mis en prison, et on
instruisit leur procès.
Cependant le pape se flattait de recevoir bientôt les
secours promis par l’Angleterre. Au mois d’octobre précédent, l’évêque de
Bologne avait enfin donné l’investiture à Edmond, sous les conditions
suivantes: La Sicile et les provinces de terre ferme, à l’exception de Bénévent,
formeront un seul État, que le jeune prince tiendra en fief, moyennant le
cens annuel de 2000 onces d'or pur de tari, au poids romain, et
l’obligation d’envoyer aux armées pontificales trois cents lances complètes qui
serviront à ses frais pendant trois mois. Il renoncera expressément à obtenir
la couronne impériale, sous peine de déchéance et d’excommunication. Les
dettes contractées par le pape pourchasser du royaume l’ex-empereur
Frédéric et ses héritiers, lesquelles se montent à 35,541 marcs sterling,
seront garanties par le roi d'Angleterre, qui prendra rengagement de
conduire aussitôt que possible son fils en Italie, à la tête d’une
puissante armée. Edmond maintiendra les bonnes coutumes el les privilèges
accordés aux nobles et aux villes, notamment à Naples el à Capoue. Les
donations faites à Berthold, à ses frères, et au comte de Caserte, seront par
lui confirmées. Enfin, on ne pourra jamais réclamer à l’Église romaine les
100,000 livres promises par Innocent IV pour les frais de la guerre. De
son côté, Alexandre s’obligeait, dans le cas où il accorderait la paix à l’ex-prince
de Tarente, à maintenir dans leur intégrité les droits d’Edmond et de ses
successeurs au trône de Sicile. Henri III accepta tout ce qu’on voulut,
mais, plus que jamais, il était dans l’impossibilité de remplir ses
engagements. Les tenanciers laïques ne voulaient payer aucun impôt, el on
ne devait compter que sur l'argent des églises. Pour activer la
levée de la décime et faire taire l’opposition du clergé, le pape
envoya en Angleterre un sous-diacre appelé maître Rostand,
Gascon d’origine, qu’il chargea de prêcher la croisade contre
Manfred et d’absoudre le roi Henri d’un ancien vœu pour la terre
sainte, en lui imposant l’obligation de prendre de nouveau la
croix pour la guerre de Sicile. Des indulgences plénières furent accordées
aux soldats du Christ; elles choses allèrent si loin, dit le moine
Matthieu Paris, que les fidèles s’étonnaient qu’on leur promit, pour
verser le sang des chrétiens, des récompenses non moins grandes que s'il
s’agissait de mécréants.
Manfred, en quittant S. Gervasio, s’était rendu à Foggia,
où il rassembla les nobles de la province. Comme depuis sept ans la grande
chasse de l’Incoronata, ce plaisir royal que Frédéric
II aima avec passion, n’avait pas été faite, le pays abondait en gibier de
toute sorte. Plus de quatorze cents personnes furent invitées; on abattit une
multitude d’animaux, et Manfred voulut que chacun emportât ce qu’il avait
tué’. Dans ces occasions, il se montrait affable et bienveillant sans
bassesse. Tout à la fois généreux et plein de dextérité, nul ne savait
mieux que lui récompenser ses serviteurs, flatter ceux qu’il voulait gagner à
sa cause, et leur donner à propos de ces témoignages de confiance et
d’affection auxquels on résiste difficilement.
Quand ses envoyés renient instruit du refus d’Alexandre,
il réunit en parlement, à Barletta, le jour de la Chandeleur 1256, les feudataires
et les délégués des villes et des bourgs du domaine. Barletta, qui avait
beaucoup à se faire pardonner, affecta un grand zèle dans les honneurs
qu’elle lui rendit. Sept cents citoyens notables, portant à la main des rameaux
de verdure, allèrent à sa rencontre jusqu’au-delà du pont. Ils lui firent
cortège en chantant ce verset du Psalmiste, si souvent répété aux
princes victorieux : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.
» Cette réception ne rappelait guère l’accueil qu’on lui avait fait neuf mois
auparavant; mais la fortune, jusqu’alors indécise, semblait avoir
prononcé son arrêt. Le parlement fut nombreux. Manfred y conféra à
son oncle, Galvano Lancia, le titre de prince de Salerne, et la
charge de grand maréchal, qu’on avait retirée à Pierre Ruffo.
Frédéric Lancia, son autre oncle, fut mis en possession du comté
de Squillace, que le pape Innocent IV lui avait donné lors de la
paix d’Anagni. D’autres fiefs, confisqués sur les rebelles, récompensèrent
ses serviteurs; puis il proclama, de l’avis unanime des barons, une
amnistie générale, dont Berthold et ses frères restèrent seuls exceptés.
Traduits devant la justice criminelle, ils furent déclarés coupables de
haute trahison et condamnés à mort. Manfred n’aimait pas à verser le sang;
il commua la peine en une prison perpétuelle, où ces seigneurs ambitieux
finirent misérablement leurs jours. La punition était méritée ; personne ne les
plaignit, et ils moururent oubliés.
Après la clôture du parlement, Manfred se mit en devoir
de chasser du royaume les débris de l’armée ennemie. Les pontificaux, cantonnés
dans la Terre de Labour, s’étaient en grande partie dispersés: le légat
rassembla ce qui lui restait de troupes pour couvrir Naples, puis il
chargea S. Severino et Pandolphe Fasanella, les
chefs des émigrés, de se rendre en Pouille et d’en ramener les
détachements qu’il avait laissés dans cette province. Mais ces soldats,
depuis longtemps sans paye, demandaient à grands cris de l’argent; et
comme on ne put les satisfaire, ils s’en allèrent à la débandade. Manfred,
qu’aucune résistance sérieuse ne pouvait plus arrêter, se dirigea, par
Bénévent, Alife et Sarno, vers Salerne, où il arriva le 20 septembre.
Cette ville le reçut avec d’aussi grands honneurs que s’il eut été le roi lui-même.
Les Sarrasins furent mis dans les villages voisins; et quand à la fin du
mois le comte Jourdan lui eut amené un renfort de 3,000 de ces infidèles,
Manfred lit ses dispositions pour réduire Naples, dont les remparts, renversés
par Conrad, n’étaient pas entièrement rebâtis. Le dernier siège avait
détruit l’opulence de ce foyer de la rébellion; la guerre en chassait les
nombreux étudiants, qui autrefois y accouraient de toutes les provinces, et le séjour
de dix-huit mois que la cour romaine venait d’y faire avait été pour ses
habitants une charge onéreuse. Appauvris par tant de sacrifices, épuisés
de ressources, les Napolitains ne pouvaient sans la paix réparer leurs pertes.
Quand ils se virent abandonnés par l’armée pontificale, ils ne voulurent pas
courir le risque d’un assaut, et firent leur soumission. Manfred, en
promettant de les bien traiter, leur dit que son vœu le plus cher était
de rentrer en grâce auprès du pape, d’oublier les anciennes injures et de
proclamer un pardon générai. Vers le milieu d’octobre, il prit possession de la
ville, et, loin de permettre qu’elle souffrît le moindre dommage, il se
fit désigner trente-trois citoyens parmi les plus notables, qu’il éleva au
rang de chevaliers. L’université, qu'on a vue si florissante, avait, par suite
des derniers troubles, perdu tout son éclat: Conrad l’avait transférée à
Salerne; Manfred, en la rétablissant à Naples, y rappela professeurs
et élèves. Quand les exilés, qui étaient restés dans la Terre d’Otrante,
apprirent la reddition de Naples, ils renoncèrent à de vains projets et
sortirent du royaume. Dans leur retraite, ils détruisirent plusieurs châteaux
de la Capitanate, et entre autres Fiorentino, où Frédéric II était mort.
Profitant de l’absence des troupes sarrasines, qui étaient avec Manfred,
ils donnèrent deux assauts à Lucera, sans pouvoir prendre ce boulevard de
la cause royale.
Capoue suivit l’exemple de Naples; une petite garnison,
qui défendait Aversa, refusa de se rendre. Les habitants, voyant leur
ruine certaine s'ils étaient forcés, en vinrent aux mains avec les
pontificaux, les mirent dehors, puis se donnèrent à Manfred. Le reste de
l’année fut employé par lui à prendre possession de la Terre de Labour et
de l’Abruzze. Après avoir refoule dans l’État ecclésiastique les derniers
débris de l’armée ennemie, il célébra les fêtes de Noël à Chieti, et
retourna bientôt après dans la Terre d’Otrante, d’où il se proposait de
passer en Sicile. Déjà de nouveaux événements avaient mis en son pouvoir
cette île presque tout entière.
Vers le temps où, au mépris de la trêve, Berthold et le
cardinal Octavien allaient surprendre Foggia, Manfred avait confié le
gouvernement supérieur des Calabres et de l’ile à Frédéric Lancia, son oncle
maternel, guerrier entreprenant et d’une valeur éprouvée. Les Calabres
étaient rentrées dans l’obéissance royale, à l’exception de deux châteaux,
situés près du détroit que Foulques, le neveu de Pierre Ruffo, occupait. Mais
trois partis politiques, les pontificaux, les royalistes et les républicains de
Messine, se disputaient encore la Sicile. Frédéric Lancia marcha contre
Foulques, et envoya des émissaires au-delà du Phare, pour préparer les
esprits à une pacification prochaine. Ses agents firent si bien, que
plusieurs grandes villes donnèrent l’exemple de la soumission. Il y avait
alors pour légat en Sicile un frère mineur appelé Ruffino de Plaisance,
auquel le pape avait donné le titre et les pouvoirs de vicaire pontifical.
Sur ces entrefaites, Henri dell’ Abbate, riche seigneur gibelin, s’étant
présenté avec quelques troupes à
Palerme, qui tenait le parti de l’Église romaine, entra sans beaucoup
d’obstacles dans cette capitale, et fit le légal prisonnier. A la suite de ce
succès, les royalistes se réunirent pour achever de réduire le pays. De leur
côté, les partisans de l’Église coururent aux armes : un combat décisif
s’engagea dans la plaine de Favaria. Les pontificaux, battus, réduits à un
petit nombre, se retirèrent en désordre à Lentino. Ce fut pour eux le coup
de grâce. Restaient encore les républicains messinois, maîtres de la côte
orientale. Frédéric Lancia tourna contre eux une partie de ses troupes.
Mais, si le peuple de Messine s’était donné les institutions des communes
lombardes, il était loin d’être animé de celle ardeur et de cette
constance dont les Milanais avaient fait preuve dans leur lutte avec
l’empire. A l'aspect de l’aigle noire au champ d’argent, il perdit courage; le
podestat lui-même prit la fuite. Frédéric Lancia entra sans coup férir à
Messine. Plusieurs députés portèrent à Manfred la soumission de la ville, et en
obtinrent, avec l’oubli du passé, des assurances de protection pour
l’avenir. Vers la fin de l’année, les deux forteresses de Calabre capitulèrent,
et en Sicile il ne resta plus au pouvoir de la faction pontificale que trois
places: Aidone, Piazza et Castrogiovanni.
Telle était la situation du pays quand Manfred, après avoir soumis
la Terre de Labour et l’Abruzze, à l’exception de la seule ville d’Aquila,
retourna dans la Terre d’Orante.
Brindisi et les autres places de cette province qui
avaient persisté dans la révolte, voyant le reste du royaume rentré sous
l’autorité royale, ne purent envisager l’avenir sans effroi. Les secours
promis étaient vainement attendus; la cour de Rome envoyait des lettres de
franchise, mais point d’argent. Le peuple commença à dire qu’il y aurait
folie à repousser davantage un prince que Dieu lui-même semblait conduire
par la main. Les chefs offrirent de se rendre, et obtinrent de bonnes
conditions.
Bien vainement le pape s’était flatté de l’emporter de
haute lutte sur Manfred; ses armes matérielles avaient été impuissantes. Ses
partisans, vaincus, découragés, abandonnaient sa cause; son ennemi
triomphait. Restait pour dernière ressource le glaive spirituel.
Alexandre, à bout de voie, y recourut. On se souvient qu’en 1255, peu de
temps après l’avènement de ce pontife, une première citation avait été faite au
fils de l’empereur. Celte menace, longtemps oubliée, fut mise à effet. Le
12 avril 1257, jour du jeudi-saint, dans la grande église de Viterbe,
l’excommunication fut prononcée contre Manfred, avec défense aux chrétiens de
lui obéir, de lui prêter assistance ou faveur; la principauté de Tarente et ses
autres fiefs lui furent retirés. Mais, soit qu’on n’eût pas donné à cette
sentence la publicité nécessaire, soit pour toute autre cause, elle
produisit une si faible impression en Italie, que les chroniques contemporaines
n’en ont pas fait mention. Les Guelfes se vengeaient des prospérités de
Manfred en l’accusant de nouvelles perfidies. Suivant eux, il avait chargé
le Vieux de la montagne de faire poignarder Henri III et son fils. Cette
rumeur et d’autres encore irritaient de plus en plus la haine et l’esprit
de faction. De son côté, le pape redoublait ses instances pour obtenir enfin
les secours promis par l’Angleterre, et, afin d’éviter de plus longs
retards, il engageait le clergé à signer des lettres de change que des
marchands florentins escompteraient au trésor pontifical. Mais, ni par prières ni
par menaces, le légat ne pouvait tirer d’argent des églises, et à Anagni
rien n’arrivait. Ajoutons ici qu’il ne dépendait pas du roi Henri de réaliser
ses promesses. Continuellement en lutte avec les barons, il n’en obtenait
aucun subside, et, loin d’être en état de conquérir un trône, il aurait eu
besoin qu’une main puissante raffermît le sien. Toutefois, ce monarque
sans autorité s’opiniâtrait à posséder le royaume de Sicile. Edmond
se montrait en public vêtu d’habits à la mode italienne, et avait
un sceau royal où on le voyait représenté la couronne sur la tête,
le sceptre dans la main: vanité puérile, qui n’avançait pas ses affaires.
A chaque remontrance du légat, Henri fixait l’époque du départ; puis, le
jour venu, comme rien n’était prêt, il sollicitait un nouveau répit. Après bien
des remises, le roi donna au légal l’assurance formelle que rembarquement
des troupes aurait lieu au mois de mai 1257. Mais il en fut de cette
promesse comme de toutes les autres: Henri, n’avant ni vaisseaux ni
soldats, sollicita une révision du traité, dont les clauses lui paraissaient
inexécutables. Un second légat, appelé maître Arlotto, notaire apostolique, fut
envoyé à Londres pour régler ce différend. Le départ du roi fut retardé
jusqu’en juin 1258, et Alexandre dut, bien à regret, ajourner encore ses
plus chères espérances. Les autres Étals chrétiens ne lui offraient aucune
ressource. La France, épuisée par les désastres de la dernière
croisade, commençait à peine à respirer sous l’administration de Louis
IX. L’Allemagne, dont il sera bientôt parlé avec plus de détails,
était autant que jamais déchirée par la guerre civile. En Italie, Pise, la
gibeline, s’était rapprochée du Saint-Siège, et pour être déliée de
l’excommunication, elle axait promis de rompre avec les ennemis de
l’Église, et de ne reconnaître d’autre empereur que celui que le pape
admettrait. Mais la défection de cette ville, que trop d’intérêts
attachaient au parti gibelin, ne pouvait être chose durable; elle fut
d’ailleurs compensée bientôt après par la confédération que Manfred
renouvela au nom de Conrad II avec les Vénitiens. Au mois de septembre de
cette même année, un envoyé du doge Ranieri Zeno se rendit au camp de
San-Gervasio, où était le prince. Les clauses du traité fait en
1232, entre l’empereur et la république, furent remises en vigueur, sauf
quelques dispositions exceptionnelles pour l'extraction des blés du
royaume. On se promit amitié et protection réciproque, chaque contractant
devant s’opposer à ce que dans ses États des armements d’hommes ou de
vaisseaux pussent être faits contre son allié. Afin de mieux cimenter cet
accord, Manfred reconnut comme dette de l’État un prêt de 50,000
byzantines, que des marchands de Venise avaient fait quelques années
auparavant au grand amiral de Sicile. A Rome enfin, au milieu de
troubles sans cesse renaissants, on s’obstinait à tenir les portes
fermées pour Alexandre. Manfred était partout victorieux et
redouté. Dans les provinces de terre ferme, deux places, Ariano et
Aquila, restaient à l’Église. La première eût coûté un long siège;
on l’obtint par la ruse. De prétendus déserteurs s’étant fait recevoir
dans la ville, en ouvrirent, dès la nuit suivante, une porte aux troupes
royales. Beaucoup d’habitants périrent; les chefs furent livrés au
bourreau; le menu peuple fut dispersé dans les provinces, et la ville
réduite en cendres.
Aquila, bâtie par Frédéric II près de la frontière
ecclésiastique, était en pleine révolte depuis la mort de Conrad. Pour
récompenser son dévouement à l’Église romaine, Alexandre IV l’avait, au
mois de décembre 1256, élevée au rang de cité épiscopale. Mais, en apprenant
les succès de Manfred, les habitants, destitués de tout secours,
implorèrent leur pardon, l’obtinrent et firent serment d’obéissance.
Avant la fin de l’année, les trois dernières forteresses
des rebelles siciliens succombèrent. Piazza fut prise d’assaut; les deux autres
se rendirent par capitulation, et encore une fois le feu de la guerre
civile fut pour un moment éteint dans tout le royaume.
Manfred, n’ayant plus d’ennemi à combattre, passa en
Sicile au mois d’avril 1258. Il s’était fait précéder par des juges
ou commissaires appelés réintégrateurs, chargés de s’enquérir
des fiefs usurpés sur le domaine, et de rendre aux églises les
biens dont on les avait dépouillées. Cette mesure, en mettant
un terme à d’injustes confiscations, devait disposer favorablement le
clergé. Afin de s’attacher les Messinois, qui, pour faire oublier qu’ils
avaient proclamé la république, le reçurent avec de grands honneurs,
Manfred promit de rétablir leurs anciennes franchises communales, et entre
autres la juridiction des stratigoti ou
magistrats municipaux, chargés de faire exécuter sur le territoire de la
ville les arrêts des juges, tant au civil qu’au criminel Ces privilèges
avaient été annulés en 1232, lors de la publication du code de Frédéric
II. Il est à remarquer que les habitants de Messine ne troublèrent plus la
paix, depuis le jour où ils obtinrent cette importante concession jusqu’à
la mort de Manfred. La forteresse de Castrogiovanni, qui avait été détruite par
le peuple, fut rebâtie. Enfin, après avoir ordonné les mesures les plus
propres à prévenir de nouveaux désordres, Manfred traversa les montagnes
de l’intérieur de l’île, et fil son entrée à Palerme.
C’est ainsi qu’en moins de quatre ans le fils de
l’empereur parvint à arracher des mains de deux papes le sceptre héréditaire de
la maison de Souabe; qu’avec des ressources disproportionnées à la grandeur de
l’entreprise, il triompha de la politique romaine, battit de nombreuses
armées et dompta les factions. Certes, il eût mérité une gloire
immortelle, si, fidèle à ses devoirs de parent et de tuteur, après d’aussi
grands travaux, il ne se fût pas laissé éblouir par la fortune; mais quand
il vit dans sa main la couronne de son neveu, il voulut en orner son
front. L'opinion publique, si elle se prononçait contre ce projet, pouvait
en rendre l’exécution difficile; une ruse grossière la trompa:
le bruit de la mort de Conradin se répandit dans le royaume. Nul n’en
savait l’origine; aucune lettre, aucun message de la cour de Bavière
n’avait annoncé cet événement; et cependant, chose étrange, personne
n’éleva de doute. « Puisque le jeune roi a cessé de vivre, disait-on de
toutes parts, le pouvoir suprême revient de droit à Manfred, qui en est
l’héritier légitime. » La plupart des grands et jusqu’à des évêques accoururent
à Palerme, plusieurs villes domaniales y envoyèrent leurs syndics, et
tous ensemble sollicitèrent le régent de prendre les marques de la royauté.
Il eût été de son devoir, avant de faire célébrer un service solennel pour
Conradin d’écrire en Allemagne et d’y envoyer même un ministre de confiance:
non-seulement il ne le fit pas, mais rien ne prouve qu’il ait résisté un
seul jour aux instances de ses courtisans. Les Guelfes l’accusèrent
d’avoir cherché à faire mourir son neveu. Suivant un chroniqueur
de cette faction, Manfred, se voyant le maître du royaume, aurait envoyé
en Bavière des présents, parmi lesquels il avait mis des confitures empoisonnées.
Les ambassadeurs siciliens ayant demandé à voir le jeune roi, sa mère leur
présenta un autre enfant, qu’ils firent périr. A Venise, ils annoncèrent
la mort de Conradin, prirent le deuil et firent mettre des agrès noirs au
vaisseau qui les reconduisit en Sicile. Ce récit d’un narrateur sujet à donner
de faux bruits pour des faits avérés parait d'autant moins digne de foi qu’on
ne trouve aucune trace d’une ambassade envoyée par Manfred à son neveu, et que
soit dans les actes de la cour pontificale, soit dans les lettres ou les
autres pièces émanées du parti guelfe et plus tard de Conradin lui-même,
où le fils de l'empereur est chargé des imputations les moins
vraisemblables, il n’est point fait mention de celte tentative
d’empoisonnement, qui certes n’eût pas été oubliée.
Manfred, feignant de céder au vœu général, fixa son
couronnement au dixième, d’autres disent au onzième jour d’août 1258. Les
prélats, les comtes, les justiciers et les syndics des villes furent
appelés à cette solennité, qu’on célébra dans la grande église de Palerme,
suivant le cérémonial habituel. Les feudataires et les députés de la
bourgeoisie y assistèrent en grand nombre ; mais les ecclésiastiques,
placés entre la crainte de désobéir au prince ou d’attirer sur eux la colère du
pape, se trouvèrent dans un étrange embarras. Quelques-uns entreprirent
le voyage à petites journées, et parvinrent à Messine, d’où,
prenant prétexte de leur grand âge et des fatigues de la roule, ils
s’excusèrent de ne pas aller plus loin. La plupart de ceux qui arrivèrent à
Palerme se trouvèrent pris d’un mal subit qui les retint au lit le jour
même de la cérémonie. On put facilement distinguer les véritables
serviteurs du prince de ses faux amis. Renaud, évêque d’Agrigente,
officia. Les assistants furent le métropolitain de Sorrente et l’abbé de
Mont-Cassin. Après les onctions ordinaires, les archevêques de Salerne,
d’Acerenza et de Morreale, mirent la couronne sur la tête du nouveau roi,
aux acclamations de la noblesse et du peuple3ç. Pour conserver la mémoire
de ce grand fait, un acte dressé par le protonotaire fut signé par
les évêques et les seigneurs; enfin, des grâces furent répandues sur ceux
qui avaient servi la cause de Manfred. A celle occasion, Païenne obtint la
pleine confirmation des privilèges qui lui avaient été conférés par
l’empereur Frédéric et par le roi Conrad : le chapitre de la cathédrale de
cette ville fut affranchi de taxes et de collectes.
LIVRE IX . MANFRED 1254-1266
CHAPITRE III
L’ALLEMAGNE APRÈS LA MORT DE CONRAD. — MANFRED VEUT SE
RAPPROCHER DES GUELFES.— LE PAPE L’EXCOMMUNIE DE NOUVEAU.— MORT D’ECCELIN.-
BATAILLE DE L’ARBIA.
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