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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE
LIVRE I FREDERIC BARBEROUSSE CHAPTER V
LE ROYAUME DE SICILE APRÈS LA
MORT DE GUILLAUME II. — MORT DE FRÉDÉRIC BARBEROUSSX EN ORIENT
1189— 1190
On a vu de quelle heureuse paix jouissait le royaume de
Sicile pendant le règne de Guillaume II. A sa mort, l’ambition des grands,
et les passions déréglées du peuple se réveillèrent. La maladie du roi
avait été si courte qu’il ne fit point de testament, et qu’il n’eut pas
même le temps d’établir une régence pour gouverner l’État durant l’absence
du roi des Romains. Les anciennes factions n’attendirent pas pour reparaître
que la cendre de Guillaume fût refroidie. La paix intérieure fut troublée,
les lois restèrent sans force, l’autorité publique sans pouvoir, et
les citoyens paisibles n’envisagèrent l’avenir qu’avec un
sentiment de douleur et de regret.
Deux partis se trouvèrent en présence. L’un soutenait le
principe de la monarchie héréditaire; on l’appelait le
parti allemand. L’autre cherchait à faire revivre, pour cette fois du moins,
l’ancien principe électoral. Il prétendait que la mort du dernier descendant
mâle de Roger ayant rendu le trône vacant, la nation était de plein droit
appelé à élire un nouveau souverain. La lutte de la royauté et de
l’aristocratie agitait depuis plus de deux siècles les grands États de
l’Europe, où sans cesse elle se renouvelait sous toutes les formes, selon la
nature des événements. Mais en Sicile cette question semblait depuis
longtemps jugée en faveur du principe héréditaire, et le trône était devenu une
propriété de famille pour Roger et pour ses enfants, sans exclusion des femmes.
Plusieurs titres d’investiture délivrés par les papes ne pouvaient laisser
de doute à cet égard, tant ils étaient explicites. « Nous concédons, disait
Innocent II en 1139, à Roger, roi illustre, et à ses héritiers à
perpétuité le royaume de Sicile.» Dix-sept
ans plus tard, Adrien IV donnait encore davantage à Guillaume le Mauvais.
« Nous accordons, porte cet acte, à Guillaume, notre cher fils en J.-Ch. et
à ceux de ses héritiers qu'il désignera pour lui succéder, le royaume
de Sicile, le duché de la Pouille et ses dépendances ». Les troubles
dont la Sicile allait devenir le théâtre, étaient une réaction de l'ancien
parti aristocratique dont les chefs aspiraient au trône. La mort de Guillaume
II en fournissait l'occasion, la haine de la domination germanique le prétexte.
Il semblait que cette tempête politique fût soulevée seulement pour
empêcher, par l’exclusion de la ligne féminine, rétablissement d’une
dynastie étrangère; mais son but véritable était
de favoriser certaines ambitions illégitimes. Une seule imprudence du bon roi
avait ouvert la porte à l’esprit de faction et préparé la crise qui
menaçait de détruire tous les fruits de son règne. Voyons comment cette
révolution ruina la prospérité du pays sans réaliser aucune de ses promesses; comment elle amena de nouveaux hommes sur la
scène, sans réformer les anciens abus, comment enfin elle empira
le sort du peuple, qui l’avait acclamée. Le peuple a la vue
courte, il a été de tout temps et il sera toujours la dupe et le
marchepied des ambitieux qui le poussent à l’insurrection.
L’archevêque de Palerme, Walter Ophamille, le chef du
parti allemand dès l’époque du mariage de Constance, employait tous ses
efforts pour assurer le triomphe du roi des Romains. Les moments étaient
précieux, et pour combattre les menées de ses adversaires, ce prélat se
faisant une arme de la popularité attachée au nom de Guillaume, leur opposait
les dernières volontés du bon roi. Non-seulement il rappelait aux nobles
le serment par eux prêté à Troja, mais il faisait pressentir qu’une guerre
désastreuse menaçait le royaume si les droits de ses légitimes souverains
étaient méconnus. Le parti allemand, faible dans l’île de Sicile, avait de
nombreux appuis dans les provinces de terre ferme, où les principales
villes voyaient avec jalousie la prospérité croissante de la capitale. Des
feudataires ambitieux s’y montraient disposés à défendre le principe d’hérédité,
les uns par l’appât des récompenses, d’autres parce qu’ils espéraient
jouir d’une indépendance complète sous un prince étranger, qui
ne (levait pas habiter au milieu d’eux.
Le vice-chancelier Matthieu dirigeait la faction
aristocratique, dont le plan était de conférer la couronne à l’un des
principaux seigneurs. Matthieu, vieux et travaillé de goutte, mais
ministre depuis quinze ans, était un de ces hommes habiles à se plier
à toutes les circonstances, et flatteurs du pouvoir présent,
qu’ils servent sans affection, comme ils le trahissent sans
scrupules. Avant la mort de Guillaume, non-seulement il était resté
attaché au parti opposant sans perdre ni son emploi ni même la confiance
de son maître, mais il avait eu l’adresse de miner an dehors, et sans
qu’il y parût, les projets d’hérédité qu’il avait approuvés dans le
conseil du roi. Aux premiers symptômes de la révolution, Matthieu leva le
masque, et comme personne ne le surpassait dans l’art de flatter et de tromper,
il exerça une grande influence sur les esprits. Aux feudataires les plus
considérables, à ceux qui avaient d’anciennes alliances ou quelque parenté
avec la famille royale, il montrait le trône vacant, et sans laisser
apercevoir si son choix était arrêté, il répétait que le pouvoir
suprême devait appartenir à un seigneur de race normande plutôt
qu’à un prince allemand. Aux nobles d’un rang inférieur, aux
ecclésiastiques, il faisait craindre la venue d’une multitude d’étrangers
pauvres et avides qui obtiendraient à leur préjudice les bénéfices et les
investitures. Ces paroles animaient de plus en plus les Siciliens contre
le roi Henri et les excitaient à considérer comme de nulle valeur un
serment prêté moins par conviction que par contrainte. Si l’on excepte le
chapitre de Palerme, que Guillaume avait comblé de bienfaits, le clergé
s’était rallié au parti de Matthieu, pour empêcher, par l’exclusion de
Henri et de Constance, la réunion, tant redoutée par le pape, du royaume
à l’empire allemand. Enfin, le peuple, facile à émouvoir, s’assemblait en
tumulte sous le prétexte de défendre ses lois écrites et ses anciens
privilèges. « Ne vous soumettez pas, lui disait-on, aux hommes d’armes de
la Germanie ; à ces barbares grossiers, étrangers à vos mœurs et à votre
civilisation ; à leur roi devant a lequel tout tremble en Allemagne comme
en Italie. Sous le sceptre tyrannique du roi Henri, la Sicile ne serait
plus qu’une misérable province de l’empire, déshéritée de la présence du
souverain, et livrée aux exactions de ses officiers. »
On put comprendre alors combien l’existence non contestée
d’une dynastie légitime apporte de poids dans les questions de liberté, de
gloire et de bonheur qui intéressent une nation. La veille encore le pays
était heureux; on y vivait en paix et en sûreté
sous l’égide des lois : le roi meurt, l’héritière de la couronne est méconnue,
aussitôt les mauvaises passions s’éveillent, une ère de révolution
commence, c’en est fait pour longtemps de la prospérité du royaume.
Le peuple de Palerme donna le premier signal de la guerre
civile. On comptait dans cette capitale nombre de familles arabes qui
faisaient un grand commerce avec l’Orient ; leur industrie et l’abondance
de leurs capitaux enrichissaient l’État; c’est
pourquoi le gouvernement les avait pris sous sa protection particulière. La
condition de ces Musulmans en Sicile ne ressemblait en rien à celle des
Juifs ou des mécréants dans d’autres États chrétiens. Un des beaux quartiers de
Palerme, appelé Forum-Saracenum, leur appartenait; ils jouissaient de grandes
franchises, et surtout de la liberté de conscience, qu’ils auraient
vainement demandée à la plupart des nations de l’Occident. D’autres
Sarrasins, au nombre de plus de cent mille, sous des chefs de
tribus appelés par les chroniqueurs reguli, ou
petits rois, occupaient, dans le val de Mazzara et dans quelques autres parties
de l’ile, de vastes territoires qui seraient restés stériles entre les mains
des Normands et qu’ils fertilisaient. On n’a pas oublié que leurs
ancêtres, après avoir possédé la Sicile pendant plus de deux
siècles, furent soumis par Robert Guiscard et par son frère Roger.
Ces chefs habiles, au lieu d’expulser les Sarrasins de leurs
nouveaux domaines, ou de les contraindre à se convertir au christianisme,
ainsi que l’esprit de ce siècle semblait l’exiger, les traitèrent avec beaucoup
de modération. Hormis les prisonniers de guerre et les hommes de condition
servile, qui restèrent attachés à la glèbe, les Musulmans conservèrent
leurs lois, leurs mœurs, leurs biens, et jouirent d’une grande liberté
civile. Ils avaient
des juges pris parmi eux pour statuer sur leurs différends, et
jusqu’à des notaires qui rédigeaient en langue arabe leurs transactions. Certains chefs Sarrasins
possédaient des fiefs royaux et étaient tenus d’assister comme les
feudataires chrétiens à la cour du roi. Tous conservèrent le droit de
professer librement la religion de Mahomet. Vers la fin de sa vie, le roi Roger
chercha à convertir au christianisme les Juifs et les Sarrasins, mais il
n’eut recours ni à la contrainte, ni à la persécution. Les
néophytes obtenaient de lui des présents et des grâces, les autres
pratiquaient en paix leur culte.
D’anciennes inscriptions sépulcrales encore existantes, font foi que du
temps de Guillaume II, les Sarrasins avaient à Païenne leurs imans ou
ministres de l’islamisme.
Depuis cent dix-huit ans, la Sicile offrait donc le
singulier spectacle de musulmans et de chrétiens vivant sous le
même sceptre, combattant sous une même bannière pour des
intérêts communs. Oublions un moment l’esprit de tolérance ou si
l’on veut d'indifférence, qui permet de nos jours à tant de cultes divers
d’habiter la même ville sans se heurter, et seulement alors nous aurons
une juste idée de ce qu’il fallut aux princes Normands, de prudence, d’adresse
et d’énergie pour maintenir dans le XIe et le XIIe siècle un ordre de
choses semblable. Mais la diversité de religion perpétuait entre les deux
peuples un sentiment de haine qu’un gouvernement ferme et obéi pouvait
seul contenir. Les Arabes regrettaient leur domination perdue, et
le peuple catholique voyait de mauvais œil la prospérité dont
ils jouissaient. Ce qui depuis plusieurs années pouvait surtout
faire appréhender une collision violente, c’étaient les prédications
de la guerre sainte et le passage fréquent à Palerme de
croisés occidentaux. Ceux-ci ne comprenaient pas qu’on pût tolérer
dans une ville chrétienne des infidèles dont ils allaient au loin
combattre les frères. Après la mort de Guillaume II, la populace
ne sentant plus le frein des lois, courut aux armes, força les maisons des
Arabes, pilla leurs magasins et put, pendant plusieurs jours, se livrer
impunément à ces scènes de dévastation auxquelles elle est experte. On se
battit dans les rues, beaucoup de Sarrasins périrent dans la lutte. D’autres,
s’étant ouvert un passage, le sabre à la main, quittèrent la ville et
rejoignirent, dans la provincé de Mazzara, les
Musulmans de la montagne.
Les troubles de la capitale el l’agitation des esprits
des deux côtés du phare, tirent comprendre la nécessité de donner
sans remise un roi à la Sicile. Mais les principaux seigneurs,
d’accord pour exclure Henri VI du trône, ne s’entendaient plus dès
qu’il fallait faire un choix : aucun d’eux ne voulait renoncer à
l’espoir de sa propre élévation. Parmi les prétendants, Roger,
comte d’Andria, grand connétable du royaume, el Tancrède, comte de Lecce,
tenaient le premier rang. Roger, arrière-petit-fils de Drogon, le deuxième
comte de la Pouille, était cousin du feu roi au quatrième degré, et
possédait de grands fiefs pour lesquels il conduisait trente-six chevaliers à
l’armée royale. Tancrède, fils naturel du prince Roger et neveu de la
reine Constance, eu devait vingt seulement; mais
s’il était moins riche que son compétiteur, il se croyait plus rapproché
du trône par sa naissance, dont il se prévalait. Les Normands ne pouvaient lui
reprocher sa bâtardise, à une époque où le nom de Guillaume le Conquérant était
une des gloires de leur nation ; aussi le vice-chancelier, qui favorisait
Tancrède, parvint-il, sans beaucoup d’efforts, à attirer dans son parti le
peuple de Palerme, et la plupart des ecclésiastiques et des nobles de l’île.
Dans les provinces de terre ferme, non-seulement le connétable avait une
faction prèle à le soutenir; mais, d’autres
candidats moins puissants, tels que les comtes de Celano et de Nolise, se
préparaient à la lutte. Une extrême confusion régnait au moment même où toutes
ces fractions du parti qui se disait national, auraient eu besoin de
s’unir pour repousser les Allemands, que ceux du parti contraire
appelaient avec de grandes instances. Les ministres de Guillaume,
au mépris des volontés de ce prince, proposèrent, dans celte malheureuse
conjoncture, de convoquer un parlement général; c’est-à-dire
une assemblée des barons et des ecclésiastiques en possession des fiefs
royaux, et de donner la couronne à celui qui obtiendrait la majorité des
suffrages. Le vice-chancelier, qui se flattait de maîtriser l’élection,
avait le premier ouvert cet avis; tout se passa
en effet selon son désir. Vainement l’archevêque essaya de faire prévaloir
les droits légitimes du roi des Romains; de
grands cris couvrirent sa voix. Le comte d’Andria et les autres concurrents
furent écartés; Tancrède fut élu, et le
menu peuple, qui attendait impatiemment au dehors le résultat de cette bruyante
séance, proclama le nouveau roi avec les plus vives acclamations’.
Ces clameurs populaires, que les souverains confondent
trop souvent avec l’opinion publique, purent éblouir Tancrède au début de son
règne. Il avait alors quarante-trois ans ; de son mariage avec Sibilia, sœur du
comte d’Acerra, il lui était né deux fils, Roger et Guillaume, et
plusieurs filles. Roger donnait de grandes espérances et pouvait déjà
seconder son père dans les soins du gouvernement. Tancrède, à peine élu
roi, résolut d’admettre ce jeune prince au partage du pouvoir suprême, et de
le faire couronner, ce qui eut lieu au mois de mars suivant. Appuyé sur
une nombreuse famille, dans l’âge de la maturité, certain de la faveur
populaire, il crut avoir fixé l’inconstante fortune. Tout parut d’abord
lui sourire; ses concurrents, étonnés de leur défaite,
flottèrent dans l’indécision, tandis que ses amis redoublaient de zèle et
mettaient en oubli ce qu’ils avaient appelé les libertés publiques.
Personne, en effet, ne proposa dans le parlement de rétablir le droit
électoral dont on venait de faire usage, ou même de restreindre à la ligne
masculine l’hérédité de la couronne. Tout resta donc en Sicile sur le même pied
qu’auparavant. Le peuple de Palerme se laissa persuader qu’il avait concouru à faire
un roi sous lequel il allait retrouver les heureuses années de Guillaume
II, et dans son enthousiasme, il bravait en paroles les armées de
l’Allemagne et la colère du roi des Romains.
Mais dans la situation où se trouvait le royaume, menacé
à la fois de discordes civiles et d’une guerre d’invasion, il eût
fallu sur le trône un prince doué d’une âme forte cl d’une valeur
reconnue, grand homme d’Étal, habile capitaine. Malheureusement Tancrède
n’avait point ces nobles qualités. Chef militaire sans talent, usurpateur
sans énergie, il hésitait lorsqu’il fallait agir, payait rarement de sa
personne, aimait à ruser, à gagner du temps. L’occasion favorable
s’offrait-elle à lui, presque toujours il la manquait, faute de savoir la
saisir.
L’éducation qu’on lui avait donnée, et les malheurs qu’il
éprouva dès le berceau, influèrent sur tout le reste de sa vie. Son père,
Roger, duc de la Pouille, l’ainé des fils du premier roi de Sicile, et
l’héritier du trône, pouvait prétendre aux plus illustres alliances. Mais une
ardente passion que lui inspira une noble demoiselle normande, fille de
Robert, comte de Lecce, son gouverneur, décida de son sort. Durant plusieurs
années, ces jeunes gens, élevés ensemble dans le château de Lecce,
s’aimèrent éperdument et sans obstacle. La naissance de deux fils, Tancrède
et Guillaume, vint encore resserrer des liens qu’ils ne
pouvaient légitimer. Le roi, instruit trop tard de ce qui se passait,
rappela son fils; mais Roger, déjà atteint d’une
maladie de langueur, mourut de consomption peu de temps après son retour à
Palerme (1149). Cet événement laissa la malheureuse fille du comte Robert
sans protection et en butte à la colère du roi. Ses biens furent confisqués,
son père partit pour l’exil ; on la sépara de ses enfants, et bientôt
elle-même fut chassée du royaume. La Grèce lui donna asile; elle y vécut pauvre et dans l’oubli.
Les deux orphelins, traités avec dureté par l’ordre de
leur aïeul, qui ne les voyait jamais, restèrent enfermés dans
l’enceinte du palais royal. Guillaume y mourut; Tancrède, doué de beaucoup d’esprit et d’adresse, mais d’une complexion débile,
ne reçut pas l’éducation militaire qui convenait à son rang. Il
se livra à l’étude, et sut ce qu’on pouvait apprendre de mathématiques,
d’astrologie et même de musique, chose rare à cette époque. En 1160, après onze
années de réclusion , il recourra enfin la
liberté à la suite d’un complot contre le roi dans lequel il était entré.
Guillaume le Mauvais, le fils et le successeur de Roger Ier, tomba
au pouvoir des conjurés; mais, au bout de quelques
jours, le peuple de Palerme le rétablit sur le trône. Une prompte
fuite sauva Tancrède du châtiment qui l’attendait. Il parvint à se cacher
sur un navire qui le conduisit en Grèce, le refuge ordinaire des
mécontents et des exilés siciliens. Sa mère était morte à Athènes ; il
passa six ans dans cette ville et ne revit sa patrie qu’après l’avènement
de son cousin Guillaume II, en 1166. Le comté de Lecce et ses autres biens
maternels lui furent alors rendus, et il se trouva, de pauvre émigré qu’il
était, un des riches feudataires du royaume. Sous le nouveau roi, l’équité
du prince remplaçait le despotisme capricieux du maître et de
ses indignes favoris. Guillaume II, non content de cet acte de justice, se
plut à donner à son parent de grandes marques de confiance et d’amitié.
En 1174 la Sicile arma contre Saladin. Une flotte
formidable se présenta le 24 juillet devant Alexandrie. Elle portait, au
dire des chroniqueurs, trente mille fantassins, quinze cents
cavaliers et de puissantes machines de guerre : Tancrède
commandait l’expédition. L’armée débarqua et mit le siège devant la
ville. Mais au bout de trois jours, les Arabes tirent une
vigoureuse sortie, culbutèrent les Siciliens et les forcèrent à se
rembarquer à la hâte en abandonnant un corps de trois cents cavaliers
qui fut taillé en pièces. Onze ans plus tard, en 1185, à
l’occasion d’une entreprise contre la Grèce, Tancrède parut encore
une fois sur les champs de bataille. Le tyran Andronic venait de
précipiter du trône Alexis II Comnène ; le sang coulait à flots dans les rues
de Constantinople, l’empire en proie à toutes les calamités semblait exposé au
premier occupant. Guillaume II leva line armée puissante qu’il confia
au comte Tancrède et à deux autres capitaines. La flotte devait seconder
les troupes de terre et suivre leurs mouvements. Jamais invasion ne parut
avoir plus de chances de succès, aucune ne fut plus mal conduite. Les soldats se
portèrent à d’innombrables violences mirent à feu et à sang, Durazzo,
Thessalonique la seconde cité de l’empire, el d’antres villes qui étaient
tombées en leur pouvoir. Suivant les historiens byzantins, l’année
sicilienne parcourut plusieurs provinces comme un torrent dévastateur, el
fit tant de mal, que les Grecs, oubliant leurs querelles intestines, se
réunirent contre l’ennemi commun. Ils mirent en fuite les troupes de
Tancrède, tuèrent dix mille soldats el firent quatre mille prisonniers (6
novembre). De retour à Païlerme, le comte de
Lecce parvint à éviter une disgrâce presque certaine. C’était l’époque des
négociations pour le mariage de Constance. On ne sait si dès-lors il convoitait
le trône, mais ce qui est certain, c’est que se soumettant avec empressement,
du moins en apparence, aux volontés de Guillaume II, il reconnut les droits
héréditaires de sa tante, et fit serment dans l’assemblée de Troja, de lui
rester fidèle.
Tel était le roi que les Siciliens venaient de se donner.
Tancrède fut couronné solennellement à Palerme vers le commencement de l’année
suivante 1190, en présence des prélats et des nobles qui l’avaient élu. De
grandes charges récompensèrent les chefs du parti victorieux. Matthieu, le
principal moteur de la révolution, fut promu à la dignité de grand chancelier.
Déjà depuis neuf ans, un de ses fils était métropolitain de Salerne, un
autre eut l’investiture du comté d’Ajello. Mais Matthieu ne jouit
pas longtemps de cette haute fortune et mourut bientôt après. L’épée
de connétable fut ôtée au comte d’Andria et donnée à Robert de Venosa,
Margarit de Brindes conserva la charge de grand amiral. Richard, comte
d’Acerra, beau-frère de Tancrède, fut envoyé dans les provinces de terre
ferme, avec des pouvoirs presque illimités, et le titre de lieutenant du
roi. D’autres seigneurs obtinrent, en raison de leurs services, des fiefs ou
des fonctions dans l’État.
La nouvelle des événements de Palerme avait comblé de
joie le souverain pontife. Cette révolution, en élevant une barrière entre
l’Italie méridionale et l’empire, servait la politique traditionnelle de la
cour romaine. Toutefois, si Clément III s’empressa de reconnaître la validité
de l’élection de Tancrède, ce ne fut pas sans en tirer avantage. Le
nouveau roi ne pouvait se passer de la protection de l’Église ; elle fut
mise à haut prix. L’investiture ne lui fut accordée qu’à la condition
expresse que les quatre clauses restrictives des privilèges du siège
apostolique, insérées dans le traité de Bénévent, seraient annulées. Tout
pouvoir nouveau dont le droit est contestable ne marchande guère les
concessions à qui peut le soutenir. Tancrède consentit donc à rétablir le
recours en appel à la cour romaine. Le pape put avoir en Pouille et en
Calabre un légat à demeure, et en envoyer à Palerme de cinq en cinq ans.
Enfin les élections ecclésiastiques furent déclarées libres, sauf l'exclusion
des ennemis notoires du roi. Deux ans plus tard, au mois de juillet
1192, Tancrède fit lui-même à Gravina en Pouille entre les mains
de deux cardinaux, le serment de tenir fidèlement ces conditions et l’investiture
du royaume lui fut alors donnée par ces princes de l’Église au nom du pape. Cet
appui accordé à l’usurpation, au mépris du droit, était une violation
flagrante des traités qui obligeaient le chef de l’Église à reconnaître
pour rois de Sicile, exclusivement à tous autres prétendants, les membres
de la famille régnante. On n’a pas oublié que le vasselage des
princes normands n’avait été consenti qu’à cette condition. Ainsi
une lutte ouverte est engagée entre le siège apostolique et la
maison de Souabe ; le pape est l’agresseur ; mais, ajoutons pour
être juste, qu’un puissant motif le sollicite : c’est le besoin de
sauver sa propre indépendance, qu’il considère comme étroitement liée
à celle du royaume de Sicile.
Pendant que le parti de Tancrède triomphait dans la
capitale, les nobles du parti allemand levaient des soldats et
sollicitaient les mécontents de la Pouille et de la Terre de Labour de se
joindre à eux contre l’usurpateur. Les grands, dont le nouvel ordre de
choses avait trompé les espérances, se tournèrent du côté du roi des
Romains. L’ex-grand connétable , les comtes de
Celano, de Molise, et en général les prétendants exclus du trône,
lui écrivirent en Allemagne, le pressèrent d’envoyer des troupes, et
même de venir en personne se mettre à leur tète. En
Sicile, les Sarrasins, profitant de ce temps de confusion, sortirent
de leurs montagnes, se rendirent maîtres de plusieurs villes de la
côte, et menacèrent Catane, l’une des principales, où un grand nombre
de Musulmans étaient restés. Tancrède montra dans les premiers moments une
activité et une présence d’esprit, qui plus tard parurent l’abandonner.
Assailli de plusieurs côtés à la fois, il marcha contre les Sarrasins,
leur livra bataille et défit cinq de leurs chefs de tribus qui donnèrent
des otages. Les émigrés arabes qui s’étaient éloignés de Palerme,
furent contraints d’y rentrer, le roi promit de les protéger contre
les chrétiens, et même de leur rendre les anciens privilèges dont ils
avaient joui jusqu’à la mort de Guillaume II.
Le danger le plus menaçant était en Terre ferme. Déjà Tancrède
avait envoyé de grosses sommes dans la Terre de Labour et le comte d’Acerra,
homme adroit, entreprenant et peu scrupuleux, semait de l’argent pour mettre la
division entre les ennemis du roi. Les moins compromis, gagnés par des
présents, déposèrent les armes, les autres tinrent ferme; mais comme la défiance et les soupçons s’étaient mis entre eux, ils ne
purent s’entendre pour la défense commune, et furent isolément
forcés dans leurs donjons. Roffrido, abbé de
Mont-Cassin, prélat guerrier, l’un des plus riches et des plus chauds partisans
du roi Henri, ayant vu plusieurs de ses bourgs ravagés par les
troupes siciliennes, prêta serment à Tancrède afin de sauver du
pillage les autres terres de l’abbaye. Son exemple entraîna bon
nombre de feudataires, si bien qu’en peu de temps les forteresses de
la Terre de Labour et des deux principautés ouvrirent leurs portes, à
l’exception de deux places, Capoue et Aversa, toutes deux bien pourvues de
vivres et en état de soutenir un long siège.
Dès que le comte d’Acerra eut comprimé l’insurrection de
ce côté de l’Apennin, il conduisit ses troupes contre les rebelles de la Pouille.
Roger d’Andria y rassemblait sous la bannière de Souabe les impérialistes
des provinces orientales. Mais l’armée sicilienne ayant trouvé les
passages des montagnes mal gardés, pénétra jusqu’au cœur de la Terre de
Bari, et par la rapidité de sa marche déconcerta les plans de ses ennemis.
La position du grand connétable empirait de jour en jour, et il envoyait
en Allemagne message sur message, pour conjurer le roi des Romains
d’accourir avec de grandes forces. Il le prévenait qu’en Sicile pas plus qu’en
Pouille, la fortune ne favorisait la cause légitime, à laquelle la mort venait
d’enlever dans la capitale un de ses plus fermes soutiens, l’archevêque de
Palerme, Waller Ophamille. La désertion éclaircissait ses rangs et il ne
pouvait tenir la campagne contre les troupes victorieuses du
comte d’Acerra et contre Tancrède lui-même, dont on annonçait
la venue prochaine dans les provinces d’Italie.
Le roi des Romains n’était pas resté sourd à tant d’instances; mais outre qu’il manquait d’argent, le mal lui
semblait moins grand qu’on ne le lui peignait, et sa présence était
d’ailleurs utile en Allemagne. Henri le Lion avait rompu son ban après le
départ de l’empereur; pouvait-on sans péril pour la
paix publique, laisser le champ libre à ses intrigues? Des lettres plus pressantes ayant enfin ouvert les yeux du roi, il envoya
en Italie Henri Test, son maréchal, avec un corps de troupes. Pour payer
la solde, Test emprunta mille marcs à l’évêque de Volterra, auquel
il assigna, jusqu’à concurrence de la somme, les redevances
de Lucques, de S. Miniato, de Sienne et de
plusieurs autres villes. Mais cet argent fut bientôt épuisé et les soldats
réduits à vivre de maraude marquèrent leur passage par de grands désordres. La
terreur les précédait ; derrière eux ce n’étaient que ruines fumantes et
campagnes dévastées. Les environs de Naples furent mis à feu et à sang,
plusieurs villes du parti de Tancrède furent ruinées de fond en comble. Écoutons
un contemporain, dont le récit, s’il n’est pas toujours exempt d’exagération,
peindra du moins avec des couleurs vraies l’épouvante des Siciliens à
l’approche des troupes allemandes. « Il me semble déjà, dit Falcandus, voir les hordes étrangères envahir les belles
cités de notre île, qu’une longue paix a rendues si florissantes. Les
citoyens veulent-ils se défendre, ils sont exterminés; s’ils se rendent, une horrible servitude les attend, car les Allemands, avides
de pillage, entraînés au crime par des passions désordonnées, ne connaissent ni
la voix de la raison, ni celle de la pitié. La religion elle-même est impuissante
pour calmer leurs fureurs . »
Le maréchal Henri Test, après avoir ravagé une grande
partie de la Terre de Labour, traversa l’Apennin et rejoignit en Capitanae le comte Roger d’Andria. L’arrivée des impériaux
avait relevé les espérances des ennemis de Tancrède, la
désertion cessa, et leur armée se crut assez forte pour reprendre
l’offensive. Elle ouvrit la campagne par le siège de Corneto qui appartenait à l’abbé de Venosa. Ce bourg pris par escalade fut
pillé et détruit jusqu’aux fondements. C’était par la terreur et
en apportant aux peuples les calamités d’une guerre cruelle, que
le roi des Romains prétendait établir sa domination dans
l’Italie méridionale.
Tancrède était accouru pour s’opposer à ce torrent; mais il hésitait à livrer une bataille décisive
dont la perte pouvait lui coûter le trône. Ses plus habiles officiers
étaient d’avis de temporiser, d’attendre les jours caniculaires, toujours
funestes dans les pays méridionaux aux aunées venues du Nord. Ce sage
conseil le sauva. Quittant les plaines brûlées de la Pouille, Tancrède se
retira à Ariano dans la principauté ultérieure. Cette ville entourée de fortes
murailles et située au cœur de l’Apennin sur un sommet élevé, défendait le
passage des montagnes vers la Terre de Labour; on
ne pouvait choisir une position meilleure. Le maréchal et le comte
d’Andria en firent le siège; mais leurs troupes
campées dans des lieux bas où elles respiraient un air malsain, souffrirent de
grandes fatigues ; les vivres devinrent rares, l’eau était mauvaise ; les
brûlantes ardeurs du soleil, la fraîcheur des nuits, engendrèrent des fièvres
pernicieuses, et bientôt une terrible épidémie décima les rangs des Impériaux.
Trop affaiblis désormais pour garder leurs positions, ils perdirent
en peu de jours ce qu’ils avaient gagné dans cette courte campagne L’armée
se sépara sans en être venue aux mains : le maréchal reconduisit en Allemagne
les débris de ses troupes, tout en promettant de revenir avec de plus
grandes forces, le comte d'Andria se retira en Pouille, où il tenait
plusieurs places fortes. Une partie de ses gens fut envoyée à Sant’Agata, et lui-même entra avec le reste à Ascoli.
L’armée sicilienne, maitresse de la campagne, mit le siège devant cette
dernière place. Vainement à plusieurs reprises, le comte d’Acerra essaya
par ses provocations d’attirer son ennemi hors de la forteresse; le connétable trop inférieur en forces n’avait garde d’en sortir. Du haut des murailles d’Ascoli, il brûlait les machines de guerre
des assaillants et repoussait leurs attaques. Ne pouvant le vaincre, on
essaya de le gagner à force de promesses : tout fut inutile. Alors
le comte d’Acerra, bien décidé à venir à bout du chef de l'insurrection,
même aux dépens de son propre honneur, lui propose une conférence pour
traiter de la paix. Le trop confiant connétable accepte, et se rend mal
accompagné à peu de distance des remparts, au lien désigné pour l’entrevue.
Mais à peine a-t-il franchi la dernière barrière que des gens embusqués
dispersent sa faible escorte, le chargent de liens et le conduisent au
comte d’Acerra qui le livre au bourreau. La mort du connétable fut fatale à son parti,
personne après lui ne voulut prendre le commandement. En peu de jours, Ascoli
et les autres places de la Pouille ouvrirent leurs portes. Capoue cl
Aversa, effrayées de leur isolement, demandèrent à capituler. Partout les
ennemis de Tancrède, perdant l’espoir de relever une cause qui
semblait aller en ruine, mirent bas les armes.
Pendant que ces choses se passaient dans le sud de la
Péninsule, Henri VI achevait de régler les affaires de l’Allemagne.
Quand les troubles que son parent Henri le Lion avait cherché à
exciter furent assoupis, il envoya de nouvelles troupes en Italie; sa résolution était prise de s’y rendre lui-même
avant la fin de l’automne, lorsque la nouvelle du désastre de son armée, en
venant le surprendre au milieu de ses préparatifs, accrut encore son impatience
et son activité. L’empire allait avoir une grande guerre à soutenir en Europe,
lorsque l’élite de sa chevalerie combattait outre-mer sous la bannière du
Christ. Mais l’Allemagne était une pépinière de vaillants soldats, et on y
levait aisément une armée quand on pouvait la payer. Si la
guerre sainte avait épuisé le pays d’argent, le roi des Romains se
flattait que l’opulente Sicile subviendrait à tous ses besoins. Sur
ces entrefaites, des pèlerins qui avaient quitté depuis près de
cinq mois le camp impérial dans la petite Arménie, annoncèrent
la mort de l’empereur et la dispersion presque totale de la
grande armée allemande. Dans les premiers instants, personne n’ajoutait
foi à leurs récits, mais des faits trop convaincants vinrent bientôt les
confirmer. Vers le mois de novembre, des troupes de croisés revinrent
d’Asie à la débandade et dans un complet dénuement. Quoique pour la
plupart ces déserteurs eussent été témoins des faits qu’ils racontaient,
plusieurs versions coururent sur les derniers moments de Frédéric. Ce
prince, après avoir déjoué les perfides desseins de la cour de
Constantinople, et défait en bataille rangée le sultan d’Iconium,
dont il avait pris d’assaut la capitale, s’était avancé, non sans éprouver
de grandes pertes, jusqu’au-delà du Taurus. Cette chaîne de
montagnes franchie, les obstacles semblaient vaincus; encore quelques marches, et les colonies chrétiennes allaient offrir aux
croisés un repos nécessaire après de telles fatigues, quand le
dimanche, 10 juin 1190, vers le soir, l’empereur, séparé de son fils par
le Selef, voulut traverser à gué celle rivière
peu profonde, mais rapide, et y périt misérablement. Les uns rapportaient
que Frédéric, saisi par le froid glacial du fleuve, puis entraîné par
le courant, avait été suffoqué dans les flots, sous les yeux des
siens, avant qu’on pût lui porter secours. D’autres affirmaient
au contraire que l’empereur, transporté à Séleucie, était mort dans cette ville; ce qui est certain, c’est que l’année se débanda. La
plupart des princes ne voulant pas obéir au jeune duc de Souabe, revinrent
en Europe, afin de profiler des chances de fortune qu’un nouveau règne
pouvait offrir. Il ne resta sous la bannière du Christ qu’une faible
troupe de guerriers fidèles à leur vœu, un chef adolescent et un cercueil.
Lorsque les croisés des autres nations, réunis devant Ptolémaïs, virent
arriver les débris de celte grande armée allemande, l’espoir de l’Orient,
personne ne put retenir ses larmes. Trois mille hommes presque nus,
harassés, marchaient tristement, faisant porter dans un coffre les ossements
desséchés de leur empereur. Avant de quitter l’Europe, Barberousse avait
demandé, s’il mourait à la croisade, d’être inhumé dans l’église de la
Résurrection, à Jérusalem. Ce vœu ne put être accompli, parce que les
chrétiens ne reprirent point la ville sainte; mais les restes mortels de l’empereur furent portés, les uns disent à Tyr,
d’autres à Antioche, où son tombeau ne s’est pas retrouvé.
Cet événement inattendu mit l’Allemagne en deuil; la chrétienté entière en fut affligée, les Lombards
eux-mêmes honorèrent la mémoire de Frédéric. Si quelques voix répétèrent que la
fin malheureuse du grand empereur était une punition céleste pour les
persécutions qu’il avait exercées contre l’Église romaine, généralement
les peuples virent avec surprise que Dieu eût choisi pour le frapper
l’instant où il marchait à la délivrance de la ville sainte, et quand les
chrétiens orientaux, réduits à l’étal le plus critique, avaient mis eu lui
leur espoir.
Frédéric Barberousse, né en 1121, portail depuis
trente-six ans la couronne impériale. Ce prince, dit un contemporain,
fut brave, libéral, magnanime, doux et facile pour ses serviteurs.
Étranger aux études, qui étaient généralement abandonnées en Allemagne dans la
première moitié du XIIe siècle, il ne savait ni lire ni écrire, parlait mal le
latin, qui était toujours la langue officielle et diplomatique; ignorait l’idiome vulgaire delà Péninsule, mais s’exprimait en allemand
avec élégance et facilité. On trouvait en lui un mélange de grandeur d’âme,
de douceur, et de mouvements déréglés de Violence. Son esprit pénétrant
lui avait appris à connaitre les hommes, qu’il dominait par l’ascendant de
sa supériorité, et par l’élévation de ses vues. Il possédait, avec la
valeur et la générosité, une autre qualité chère aux gens de guerre; c’était sa patience à supporter avec eux la fatigue,
le froid, la chaleur, les privations de toute espèce. Quoique
d’une complexion robuste, sa taille était médiocre, sa figure
amaigrie et peu colorée, mais il avait dans toute sa personne une
noblesse et une dignité qui imposaient le respect. Sa barbe et ses cheveux
qu’il portail courts et crépus, tiraient sur le roux, ce qui lui valut le
surnom de Barberousse. Petit-fils d’un simple comte de
l'empire, ses actions le grandirent aux yeux des peuples et donnèrent à la
race de Hohenstaufen l’illustration et l’éclat qui manquaient à sa fortune
récente. Au milieu des traverses dont sa vie fut remplie, Frédéric sut
calmer les factions de l’Allemagne, rendre la paix à la Péninsule Italique,
contenir d’une main ferme les seigneurs turbulents, soumettre les plus
dangereux, et rendre respectable l’autorité suprême qu’il transmit à son
fils.
Mais s’il crut en quittant l’Europe avoir levé tous les
obstacles qui s’opposaient à la fortune de sa famille, les
événements, connue on le sait déjà, vinrent en moins de deux ans
tromper ses prévisions. Henri VI se trouva chargé seul du fardeau
de l’empire dans des circonstances critiques. La fin prématurée
de Guillaume II donnait à la Sicile le signal de la révolte, et
on apprenait à la fois la perte d’une armée en Italie, les désastres
de la croisade, la mort de l’empereur. L’infatigable Henri le
Lion voulut profiter du premier moment de trouble d’un
pouvoir nouveau, pour relever en Allemagne le parti guelfe ; mais le roi des
Romains, sans perdre un instant, l'assemble ses troupes, joint son
adversaire près de Verden, et gagne contre lui une bataille décisive. La
promptitude de ce mouvement arrêta le mal dans sa racine ; les rebelles
abattus renoncèrent à de nouveaux efforts. On savait Henri VI libéral,
magnifique même, envers ceux qui le servaient, et sans miséricorde pour
ses ennemis. Comme la haute noblesse revenait pauvre de la croisade,
elle s’offrit à lui afin d’en obtenir récompense. Ces seigneurs se
promettaient beaucoup d’un jeune prince qui allait envahir le pays le plus
riche de l’Europe, et ils demandèrent comme une faveur de le suivre au-delà
des Alpes. Henri, enivré de sa grandeur nouvelle, se croit invincible; des pensées chimériques viennent bercer son
esprit. C’est trop peu pour lui de reprendre dans une campagne son royaume
de Sicile, il dominera sur la Lombardie, sur la Toscane, et même sur Rome, où il se ferait donner en passant la couronne
impériale. Il se flattait qu’une fois maître de l’Italie, le trône de
Constantin, sapé dans sa base, ne pourrait échapper à ses armes, que
l’Afrique, tributaire des rois normands, l’Egypte, la Terre-Sainte, subiraient
le joug à leur tour; et que la Méditerranée ne
serait plus qu’un grand lac enclavé-dans son immense empire.
Barberousse avait aussi conçu et tenté de vastes
entreprises. Il avait répandu sur l’Italie les trésors et le sang de l’Allemagne; mais épuisé par des victoires sans
résultats, instruit par des fautes et par des revers, on l’avait vu
s’arrêter tout à coup sur le chemin des abîmes, faire succéder en lui, par
une complète métamorphose, l’esprit de modération à l’esprit de conquêtes, et
saisissant habilement l’instant favorable, signer une paix nécessaire, et
rester invariablement fidèle à ses engagements. Le nouvel empereur profita
mal d’une si haute leçon et d’un si bel exemple. Les yeux de la jeunesse
sont sujets à d’étranges illusions; Henri se
persuada que, plus fortuné que son père, il rétablirait la puissance des
Antonins. La poursuite de cette chimère ne pouvait que préparer
l’affaiblissement de sa propre maison.
LIVRE
II
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