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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE
LIVRE III
PHILIPPE ET OTHON IV
CHAPTER I
ÉVÉNEMENTS DE L’ALLEMAGNE ET DE L’ITALIE JUSQU’A LA
MORT DE CONSTANCE
1197 — 1198
La mort avait frappé Henri VI à la fleur de l’âge,
lorsque ce prince, enivré de ses conquêtes, et confiant dans l’avenir,
se livrait à de chimériques projets de domination. Cet
événement, fatal à la puissance de la maison de Souabe, fut suivi d’une
réaction complète en Italie et de changements politiques, dont
nous essaierons de tracer ici un court mais fidèle tableau.
A peine l’empereur a-t-il cessé de vivre, que le bruit de
son trépas, passant de bouche en bouche, se répand avec la rapidité de
l’éclair en Italie, en Allemagne et jusqu’à Ptolémaïs, où
l’armée chrétienne venait de débarquer. Partout, à cette nouvelle,
les factions endormies relèvent la tête. Comme Henri VI n’avait
fondé aucune institution; que son pouvoir reposait sur la force militaire,
et que la paix intérieure, sans cesse menacée, n’avait été maintenue que
par son énergie, dès qu’il tombe, les rênes de l’État flottent au hasard;
l’action du gouvernement cesse de se faire sentir. En Asie, les grands de
l’Allemagne, enrôlés sous l’étendard du Christ, proclament Frédéric roi
des Romains, et renouvellent le serment qu’ils ont fait sur son berceau;
mais bientôt après, ils profitent d’une trêve avec les musulmans
pour revenir en Europe, où règne un esprit de discorde et de confusion. A
Palerme, les lieutenants de l’empereur, que le départ des croisés a
laissés dans un extrême affaiblissement, tremblent de ne pouvoir se
maintenir au milieu d’un peuple irrité; ils songent à munir de vivres
leurs places de la Pouille, à s’appuyer sur le parti impérial nombreux
dans les provinces de terre ferme. A Rome, Célestin III, un pied dans la
tombe, apprend avec joie un événement dont il ne doit pas recueillir le
fruit. Les cardinaux, dans l’attente d’une élection prochaine, comprennent
que l’avenir de la papauté peut dépendre du futur conclave; ils se promettent
d’en écarter l’intrigue et l’ambition. Dans la plupart des villes de
Toscane et de l’Etat ecclésiastique envahies par les troupes allemandes,
les bourgeois, surchargés de taxes, veulent secouer le joug pesant des
officiers impériaux. La Lombardie n’avait pas vu sans de grandes inquiétudes
l’établissement de la maison de Souabe dans le sud de la Péninsule, et
le lecteur sait déjà que les républiques guelfes s’étaient
liguées, afin d’opposer une barrière à cette puissance de plus en
plus menaçante pour la liberté italienne. A la mort du prince,
qui tant de fois les a séduits par de vaines promesses, la haine
des Milanais pour la race de Hohenstaufen ne connaît plus de
bornes. Partout de funestes rivalités se réveillent; Guelfes et
Gibelins sont prêts à courir aux armes; il est facile de pressentir
qu’entre l’Apennin et les Alpes, la guerre éclatera bientôt avec fureur.
Au nord de l’Europe, la France se montre disposée à soutenir
les droits de la famille de Souabe; l’Angleterre, à les contester.
En Allemagne, où de mauvaises récoltes se succédaient depuis
deux ans, la misère qui accablait le peuple, avait en même temps jeté
de vaincs terreurs dans les esprits. La mort prématurée de l’empereur
était prédite; on parlait d’apparitions surnaturelles, qui l’avaient
annoncée. Des malfaiteurs, se fiant à ces rumeurs populaires, avaient, dès
l’année précédente, commis de graves excès mal réprimés par la justice. En
vain Henri VI a voulu établir un trône héréditaire dans un pays où l’élément
aristocratique était encore dans toute sa force. La cendre de ce prince
est à peine refroidie, que beaucoup de feudataires refusent d’accepter son
fils pour chef de l’empire ; les plus ardents Gibelins eux-mêmes hésitent à la
pensée des troubles qui sont presque inséparables d’une longue minorité. Les
Guelfes se flattent que le moment est venu d’abaisser pour toujours leurs
ennemis, et parlent de n’accepter aucun accord avec la famille régnante,
dont ils foulent aux pieds les droits.
On se souvient qu’avant de rentrer en Italie, l’empereur
avait confié le gouvernement de l’Allemagne à son frère Philippe, duc de
Souabe et de Toscane, en le chargeant de gagner à sa cause l’archevêque de
Cologne. Les Allemands, grands formalistes, auraient trouvé irrégulier le
sacre du jeune roi des Romains, s’il n’avait été accompli, suivant les
anciens rites, dans la principale église d’Aix-la-Chapelle, par ce
métropolitain investi, dès les temps les plus reculés, de cette importante
prérogative. Dès que le prélat eut accepté les conditions qui lui étaient
offertes, Philippe, rappelé dans la Péninsule, s’était rendu en
Toscane, d’où il devait bientôt après conduire son neveu dans les
provinces germaniques et le présenter aux grands de l’empire.
Il séjournait avec peu de troupes à Monte-Fiascone, ville forte
de son duché, et il achevait de faire envahir par ses officiers
les terres de l’Église jusqu’aux portes de Rome, quand on lui annonça la
mort de l’empereur. Envisageant alors d’un regard pénétrant l’état des
partis, Philippe reconnut l’impossibilité d’accomplir sa mission, sans exposer
Frédéric à tomber entre les mains des Guelfes, et se décida à retourner
seul en Allemagne pour y défendre les intérêts de sa famille. Ce voyage
offrait des dangers; mais le retard en montrait de bien plus grands
encore. Une insurrection formidable venait d’éclater dans le centre de
l’Italie, où déjà la plupart des communes mettaient dehors les commandants
et les podestats impériaux. Les habitants de Monte-Fiascone attaquèrent jusque
sous les yeux de Philippe les gens de sa suite logés dans la ville; et
ceux qu’ils surprirent furent impitoyablement massacrés. Le duc de Souabe
lui-même eût peut-être été victime de cette sédition populaire, s’il ne se
fût réfugié à la hâte dans le château. Après avoir réparti ses
hommes d’armes entre les principales places du duché de Toscane,
il laissa son neveu à Foligno, sous la garde de la duchesse de Spolète, et
se dirigea par des chemins détournés vers l’Alsace, en traversant les
Hautes-Alpes et la Souabe. La célérité de sa marche le sauva des embûches que
les Guelfes italiens lui avaient tendues. A son
arrivée en Allemagne, il s’empara des richesses de son frère et des
ornements impériaux gardés dans la forteresse de Trifels. Maître des trésors
enlevés aux Normands, Philippe se flattait de conserver la couronne impériale
au jeune prince placé sous sa tutelle par les dernières volontés de
l’empereur.
Pendant ce temps, le royaume de Sicile était livré à une
extrême agitation. La haine des peuples pour leurs oppresseurs était telle
qu’ils nommaient mœurs allemandes la violence,
le pillage, l’injustice.
Plusieurs cités demandaient l’expulsion des Impériaux: déjà l’émeute
grondait dans la capitale. Constance montra beaucoup de vigueur d’esprit
dans ce moment décisif. Après qu’elle eut fait rendre les derniers devoirs
à son époux, elle prit d’une main hardie les rênes de l’État et la tutelle
de son fils, que Markwald d’Anweiler, le sénéchal de l’empire, prétendait
lui disputer. Les nobles aimaient cette princesse, dernier rejeton des rois
normands; ils lui tenaient compte de ce qu’elle avait fait pour les soustraire
aux vengeances de Henri. Mais, comme après sa mort le pouvoir suprême devait
passer de plein droit à Frédéric son unique héritier, de nombreuses voix
s’élevaient contre le fils d’un empereur justement surnommé l'impitoyable. L’impératrice
se hâta d’appeler près d’elle ce fils qu’elle n’avait pas revu depuis le
maillot. L’enfant royal arriva en Sicile au commencement de l’année suivante,
et fut couronné à Palerme le 17 mai, jour de la Pentecôte. Constance, dès
les premiers temps de son installation, avait eu l’adresse de s’entourer
des principaux feudataires de race normande, afin de les opposer aux chefs
allemands que l’empereur avait promus aux grandes dignités de l’État.
Cette sage politique lui réussit. Se plaçant alors à la tête du parti
national, qui voulait affranchir l’ile de la puissance militaire, elle
ordonna aux étrangers d’en sortir, et de n’y reparaître sous aucun
prétexte. Nul n’osa résister: Markwald lui-même, dépositaire du testament, et
exécuteur des dernières volontés de son maître, s’éloigna, la
vengeance dans le cœur. Constance était depuis longtemps son
ennemie; elle attribuait aux conseils violents du sénéchal les
malheurs des dernières années; elle l’accusait même d’élever
jusqu’au trône ses vues ambitieuses, et, pour cet effet, de propager
les bruits calomnieux qui s’étaient répandus sur la naissance
de Frédéric, qui, au dire des Guelfes, n’était qu’un enfant supposé. Il
fallut, au départ de Markwald, le protéger contre la fureur populaire, et
plusieurs ecclésiastiques d’un haut rang lui servirent d’escorte jusqu’au
port, d’où il passa en terre ferme avec les soldats de sa nation. Ses
meilleures troupes occupèrent les forteresses du comté de Molise que l’empereur
lui avait donné après la mort de Mosca in Cervello;
il établit des baillis et des juges dans les bourgs de cette province, et
se rendit ensuite à Ravenne pour y contenir le peuple déjà près de se
soulever.
Cette première entreprise heureusement exécutée,
Constance songea à s’assurer de la protection du souverain pontife,
sans laquelle il paraissait impossible d’affermir le sceptre dans
la main de Frédéric. Mais la cour romaine avait été si longtemps opprimée
par les empereurs de la maison de Souabe, qu’on devait craindre que le pape, se
vengeant sur le fils des offenses qu’il avait reçues du père, ne voulût
priver ce jeune prince de son héritage. Toutefois, la bonté et la
modération de Célestin, triomphèrent de ses ressentiments. Il fit bon
accueil à l’archevêque de Messine, qui vint, au nom de l’impératrice,
demander l’autorisation d’inhumer les restes de Henri VI auprès des
rois normands dans la cathédrale de Palerme. Ce prélat
sollicitait aussi l’investiture du royaume, tant pour Constance que pour l’enfant
royal, qu’elle voulait associer à la puissance suprême; mais on ne put
rien terminer, parce que le pape tomba dangereusement malade, et cessa de tenir
le timon des affaires. Vers Noël, Célestin, pressentant sa fin prochaine,
offrit aux cardinaux d’abdiquer le pontificat, s’il consentaient à élire à
sa place le cardinal de Saint-Paul, un de ses proches, sur lequel, depuis
les premiers jours de sa maladie, il se reposait des soins du
gouvernement.
Parmi les membres du sacré collège, un jeune cardinal
nommé Lothaire, du titre de Saint-Serge et Bacchus, se faisait remarquer par
ses lumières, ses vertus, sa vaste intelligence. Il était de l’illustre
famille des Conti, rivale de celle des Orsini, à laquelle le pape appartenait.
Quoique rarement employé à des missions politiques depuis l’avènement de
Célestin III, Lothaire jouissait à Rome d’une haute réputation d’habileté,
et beaucoup d’ecclésiastiques le désignaient comme le plus capable de
relever le Saint-Siège de son état d’abaissement. C’était pour
empêcher ce choix que le vieux pontife offrait son abdication; mais
les cardinaux, pénétrés de l’importance du devoir qu’ils
allaient bientôt remplir, refusèrent de souscrire à ses vues. Depuis
la paix de Venise en 1177, l’autorité apostolique, remise en
des mains débiles, n’avait-elle pas décliné rapidement?
Toujours vaincue dans une lutte inégale avec Henri VI, elle n’avait pas su
défendre ses propres domaines envahis par les Impériaux: aussi de jour en
jour perdait-elle, avec son indépendance temporelle, toute autorité en Italie.
Partout les hérétiques impunis se montraient menaçants; ils pullulaient
dans le midi de la France, à Milan, à Brescia, dans la plupart des grandes
villes, et jusqu’aux portes de Rome, d’où Célestin n’avait pu les
extirper. Pendant que l’Allemagne, en proie à des discordes intestines pour le
choix d’un empereur, ne pouvait maintenir sa domination au sud des Alpes,
l’Église, gouvernée par un habile chef, ne devait-elle pas ressaisir sans
beaucoup de peine ce qu’elle avait perdu, faire triompher la foi, et
reprendre même les anciens projets de Grégoire VII, projets depuis
longtemps restés dans l’oubli? Les cardinaux s’entendirent pour
conserver leur indépendance, et laissèrent Célestin finir ses jours en
paix. Il mourut à Rome le 7 ou le 8 janvier 1198, à l’âge de
quatre-vingt-onze ans, après un règne de six ans, neuf mois et quelques jours.
Dès le lendemain, à l’issue de ses funérailles, le sacré
collège procéda à l’élection d’un nouveau pape. Comme les
cardinaux craignaient d’être violentés dans leur choix par le peuple
de Rome, ils se réunirent au nombre de vingt-trois ou de vingt-quatre au
pied du Monte-Celio, dans le Septizone, antique
monument bâti par l’empereur Sévère, et dont les épaisses murailles les
mettaient à l’abri de toute insulte. Après quelques essais de scrutin, un
des principaux membres du conclave ayant voté à haute voix sur Lothaire,
entraîna tous les suffrages, et l’élection fut achevée d’un commun accord.
Vainement le nouveau pape supplia ses frères de le dispenser d’un honneur
dont il se croyait indigne; malgré ses prières et ses larmes, le doyen des
cardinaux lui attacha presque de force, sur les épaules, la chape
de cérémonie, puis le salua du nom d’innocent III.
Lothaire, fils de Trasimond,
comte de Segni, dans la campagne de Rome, était l’un des plus jeunes
princes de l’Église. Né vers l’an 1161, il avait été fait cardinal-diacre
par son oncle maternel, Clément III, à l’âge de vingt-neuf ans, et il en
comptait un peu moins de trente-sept lorsqu’il fut porté sur le trône des
apôtres. Comme depuis longtemps on avait pris l’habitude de voir
un vieillard gouverner l’Église universelle, beaucoup de gens dans la
ville se récrièrent contre l’élection de Lothaire; mais l’énergie qu’il
déploya dans la conduite des affaires dut bientôt rassurer les esprits et
faire pressentir de grands événements. Sa taille était moyenne, mais bien
prise, son extérieur prévenant et agréable, sa complexion délicate; à une
piété sincère, il joignait des mœurs d’une pureté irréprochable: sa
mémoire était fidèle, son esprit orné. Il avait fait de bonnes études à
Rome d’abord, puis à l’université de Paris, l’une des plus illustres de ce
temps; et enfin à Bologne, où il les termina. Non-seulement il possédait à
fond les lois romaines et le droit canonique, mais il était instruit dans
les lettres latines et la philosophie. Entre autres ouvrages, on avait de
lui un livre sur le mépris du monde, qui le mettait en grand renom de
science et de sainteté. Lothaire savait la langue française, alors fort
répandue en Italie, et s’exprimait avec beaucoup de facilité en latin et en
idiome vulgaire. Il aimait la musique, et surtout le plain-chant, dans
lequel il excellait. Également loin de la prodigalité et de l’avarice,
s’il n’étalait aucun faste dans ses habits ni dans sa maison, il
savait être grand et même magnifique lorsque sa dignité l’exigeait;
et souvent, tandis que d’une main il répandait d’abondantes aumônes, de
l’autre il se privait des choses les plus nécessaires pour les donner aux
malheureux. Prompt à s’irriter, il s’apaisait plus promptement encore: les
ennemis de l’Église, les rebelles, les hérétiques, le trouvaient sévère
dans sa justice; mais il accueillait avec indulgence les humbles et les
faibles, ses bras étaient toujours ouverts au repentir. Fidèle à sa
mission, on le verra soutenir avec beaucoup d’énergie les droits et
l’autorité du Saint-Siège qu’il voulait élever au-dessus de tous les
pouvoirs humains. Magnanime et rusé à la fois, il ne s’opiniâtrait
point à soutenir une cause perdue, et se montrait modeste dans
la prospérité, patient dans les revers.
Ce nouveau pape était simple diacre, et son ordination à
la prêtrise, qui ne pouvait avoir lieu avant le samedi des quatre-temps, devait
précéder la cérémonie du sacre; mais ce retard ne l’empêcha pas de
prendre, dès le lendemain de son élection, la direction des affaires de
l’Église. Sa prudence, sa fermeté, son adresse à tirer parti des
circonstances, et surtout l’empressement avec lequel il ouvrit le trésor
de son prédécesseur pour distribuer aux Romains les largesses accoutumées, lui
gagnèrent les esprits, et firent dans la ville une véritable révolution,
sans effusion de sang. Il n’est pas inutile de répéter ici que,
depuis plusieurs années, le peuple avait remis le pouvoir exécutif
dans les mains d’un podestat appelé sénateur, qui était
le chef de la république, présidait le sénat et rendait la justice.
Innocent III fit investir de ces hautes fonctions un homme dévoué à ses
intérêts, lui commit le soin de chasser les Allemands des environs de
Rome, et fit si bien qu’en peu de mois bon nombre de châteaux rentrèrent sous
la puissance immédiate du siège apostolique. Les magistrats, qui jusqu’à ce
jour avaient fait serment à l’empereur et exercé le pouvoir en son nom, se
soumirent à l’autorité du pape: ce fut la fin de la domination impériale
dans la capitale de l’empire. Le sacre eut lieu le 22 février. Dès
le lendemain, le préfet jura, en présence des cardinaux,
d’être fidèle au chef de l’Église et à ses successeurs légitimes, de
les défendre contre tous les hommes. Il fit hommage lige,
et reçut un manteau en signe d’investiture. Les nobles, les juges ayant
suivi cet exemple, le pape, rassuré sur les dispositions des
Romains, résolut de rattacher à son domaine les provinces de l’Italie
centrale occupées par les Impériaux. A cet effet, il envoya dans l’État
ecclésiastique des lettres circulaires, écrites aux recteurs, aux nobles
et au peuple des communes, pour les rappeler à l’obéissance qu’il exigeait
d’eux: « Votre ville, leur mandait-il, appartient au siège apostolique, et
lui a été arrachée par une coupable violence qui n’a pu détruire des droits
incontestables. Hâtez-vous donc de prêter serment entre les mains de nos
légats, afin que vous jouissiez d’une heureuse paix, sous la domination
pontificale.»
Plusieurs cardinaux parcoururent la Marche d’Ancône et
les duchés de Ravenne, de Spolète et de Toscane, dont
Innocent revendiquait la possession, comme de terres qui provenaient
en grande partie de l’héritage de la comtesse Mathilde. Le
lecteur n’a pas oublié que Henri VI, voulant réduire au néant la puissance
temporelle des papes, avait créé ces grands fiefs, et qu’à la mort de ce
prince, Célestin III conservait seulement un petit nombre de châteaux de
la campagne de Rome, sans cesse menacés par les Impériaux. Au cri de liberté,
le peuple répondit par des transports de joie. Armer la milice, mettre
dehors les gouverneurs et les baillis qui s’étaient maintenus dans
les villes, substituer les clefs de saint Pierre à l’étendard de
l’empire, tout cela fut, pour la plupart des communes, l’affaire de
quelques jours. Les lieutenants de Henri, sans espoir d’être secourus par l’Allemagne,
ne voyaient aucun moyen de contenir avec peu de troupes la bourgeoisie
italienne, qu’ils avaient tournée contre eux, en l’obligeant au serment
que le vassal ne devait qu’au seigneur direct. Dans leur détresse, ils
cherchèrent à gagner les bonnes grâces du nouveau pape. Le sénéchal,
attaqué le premier, fil des offres magnifiques pour conserver ses fiefs. En
rendant public le testament de l’empereur, resté jusqu’alors entre ses
mains, il promettait d’élever l’église romaine à un degré de puissance
qu’elle n’avait jamais atteint. Innocent n’accepta aucun accord, et
Markwald, déjà repoussé de la plus grande partie du Picenum, dirigea
toutes ses forces contre cette province, où il fit de grands ravages. Il
espérait qu’en effrayant le peuple par des exécutions militaires, il ramènerait
à la soumission ceux qui déjà s’en étaient écartés. Les légats, après un
avertissement préalable, le frappèrent d’excommunication, et cette
sentence fut bientôt après confirmée par le souverain pontife.
Conrad, duc de Spolète, opposa moins de résistance.
Non-seulement l’insurrection populaire faisait autour de lui de rapides
progrès, mais les possesseurs de fiefs, liés au Saint-Siège par d’anciens
serments, désertaient le drapeau de l’empire pour celui de l’Église.
Conrad, resserré dans ses meilleures forteresses, où il tenait quelques troupes
à sa solde, et jugeant que de plus longs efforts seraient superflus,
offrit de se soumettre moyennant que le pape lui accordât une investiture.
Indépendamment d’un cens annuel de cent livres, de l’hommage lige pour les
terres de son duché, depuis Radicofani jusqu’à Ceprano, et d’un contingent de deux cents chevaliers qu’il
s’engageait à fournir aux armées pontificales, il payait comptant dix
mille livres d’argent fin; ses fils, garants du traité, devaient rester en
otage jusqu’à son entière exécution. Innocent eût peut-être prêté les
mains à cet accord; mais l’opinion publique, trop hostile aux allemands,
ne permettait rien de semblable. Conrad, réduit aux abois, se mit à la
merci du chef de l’Église; il ouvrit ses châteaux et délia ses sujets de
leur serment: condescendance forcée qui ne le sauva point, car après l’avoir
dépouillé de toutes ses possessions, on le renvoya pour toujours en
Allemagne.
Dans les villes de Toscane, où la réaction s’était
accomplie presque partout, dès avant l’élection d’innocent III (11 novembre
1197), les légats trouvèrent h bourgeoisie assez peu disposée à se
soumettre à la puissance directe du Saint-Siège, sans lequel elle avait
bien su s’affranchir du joug des Impériaux. Déjà les communes avaient
formé une association fédérale contre le pouvoir militaire; on venait d’élire
un conseil suprême, présidé par un chef ou prieur de la ligue. Les envoyés
pontificaux ne pouvant rompre cette alliance, que la cour romaine voyait
de mauvais œil, prirent le parti d’y souscrire; mais ils en furent
réprimandés, et le pape écrivit en ces termes au cardinal de
Saint-Pierre ad vincula, chef de la légation: « Nous voyons
avec une surprise d’autant plus grande, le traité que vous avez conclu
avec les évêques et les consuls, que dans son ensemble, comme dans la plupart
de ses articles, cet acte n’est ni judicieux, ni utile. Déplus, comme le
duché de Toscane appartient au domaine du bienheureux Pierre, ainsi que
le prouvent d’anciens titres mis sous nos yeux, nul n’a le droit d’y
former une ligue, ou d’y signer une convention, sans réserver expressément les
prérogatives et l’autorité de la sainte Église, la mère et la souveraine
de tous les fidèles ». Innocent III en faisant savoir au prieur de
l’union, aux recteurs et au peuple des communes, qu’il n’approuvait point
des clauses aussi contraires à la justice et à son bon droit,
demandait qu’elles fussent modifiées. Puis mettant en parallèle la
puissance apostolique et celle des rois de la terre, il assimilait la
première au soleil, et l’autre à la lune, qui tire de cet astre brillant
tout son éclat, et cesse de paraître aux yeux, dès que les rayons solaires
ne la frappent plus. A force d’instances, il fit
promettre aux Toscans de défendre sans arrière-pensée les domaines
pontificaux, et de ne reconnaître d’autre souverain que celui qui aurait
été agréé par le chef de l’Église. La seule ville de Pise refusa d’entrer dans cette
confédération.
Pendant que ces choses se passaient dans le centre de
l’Italie, les négociations avec la cour de Palerme étaient reprises par
le nouveau pape: elles se prolongèrent sans résultat jusque vers le
commencement de l'automne. Innocent III était trop fidèle aux intérêts et
à la politique de la cour romaine, trop vigilant gardien de la puissance
temporelle de l’Église, pour autoriser, n’importe à quel prix, la réunion du
royaume de Sicile à l’empire. Il ne pouvait donc en accorder l’investiture au
fils de l’empereur Henri, déjà élu roi des Romains, avant de s’assurer
que cet enfant ne serait pas maintenu par la diète germanique sur le
trône impérial. Les événements de l’Allemagne, où deux concurrents furent
proclamés presque à la fois à l’exclusion de Frédéric, les troubles qui
suivirent cette double élection, eurent une si grande influence sur la
politique d’innocent, qu’il est indispensable d’en mettre le récit sous les
yeux du lecteur.
Dès ses premiers pas en Allemagne, Philippe, duc de
Souabe, avait trouvé les deux factions guelfe et gibeline préparées à
de nouvelles luttes. Les Guelfes, quoique moins nombreux, prétendaient
exclure du trône la famille de Hohenstaufen; les Gibelins, plus riches et
plus puissants avaient résolu de l’y maintenir. Mais parmi ceux-ci,
plusieurs princes, au mépris du serment prêté à Frédéric, parlaient
d’élire le duc de Souabe lui-même, nonobstant sa résistance et ses sollicitations
en faveur du roi des Romains. Philippe prodigua les promesses pour les
retenir dans le devoir, et fit si bien, qu’une trentaine de feudataires
impériaux, assemblés à Arnstadt, en Thuringe, proclamèrent en quelque
sorte les droits de son neveu, en lui conférant à lui-même le titre de
protecteur de l’empire jusqu’à l’arrivée du jeune roi.
Adolphe, archevêque de Cologne, remplissait alors les
fonctions d’archichancelier, en l’absence du métropolitain de Mayence, qui
était à la croisade. L’une des prérogatives de ce grand dignitaire était
de convoquer les diètes ou réunions du corps germanique; et Adolphe, qui
s’était de nouveau rallié aux Guelfes, s’en prévalut pour indiquer à Andernach
une diète électorale vers la fin du mois de février 1198. Les ennemis
des Hohenstaufen s’y rendirent en grand nombre. On avait
appelé jusqu’au roi d’Angleterre, Richard Cœur de Lion, à cause
de l’hommage qu’il devait pour ses États; mais ce prince, qui n’avait
pas perdu le souvenir de sa captivité, se garda bien de revenir en
Allemagne.
Une scission se préparait, et de part et d’autre
l’animosité était si grande, qu’aucun rapprochement ne pouvait avoir
lieu. Ce fut en vain que Philippe exhorta l’archevêque à ne point
se séparer de la majorité des princes, ou à attendre du moins
le retour de ceux qui étaient en Orient. Les Gibelins
résolurent alors de déjouer par une prompte détermination les projets
de leurs adversaires. Comme beaucoup d’entre, eux refusaient
de proclamer le jeune roi de Sicile, et qu’en se divisant ils pouvaient
donner la victoire aux Guelfes, l’avis prévalut de procéder à une nouvelle
élection. A cet effet, une assemblée plus nombreuse que les précédentes eut
lieu à Mulhausen en Thuringe. Là, l’évêque de Constance, après avoir
exposé la situation de l’empire, proposa de porter les suffrages sur le
duc de Souabe, ce qui fut accueilli avec de grandes acclamations par les
nobles de la Bavière, de la Souabe, de l’Allemagne orientale et de
la Saxe. Philippe, soit qu’il fût sincère, soit qu’il feignit de l’être, repoussa
d’abord cette offre brillante. Il remit sous les yeux des princes le
serment qui, selon lui, les liait à son neveu d’une manière indissoluble;
mais, sans même l’écouter jusqu’au bout, on l’accusa de manquer de
courage, et, par ses refus, d’exposer l’État à une ruine certaine. Comme
une plus longue résistance pouvait faire passer la couronne dans une autre
famille, il laissa l’élection s’accomplir, et, le vendredi 6 mars 1198, il
fut proclamé roi des Romains.
Pendant ce temps, les Guelfes de la basse Allemagne
réunis à Andernach ne restaient pas dans l’inaction. Dès qu’ils connurent le
résultat de la diète Mulhausen, ils firent une protestation motivée
principalement sur ce que les anciennes coutumes de l’empire ne
permettaient pas d’élire un souverain hors des limites de la Franconie.
Songeant ensuite à opposer un concurrent à Philippe, ils jetèrent les yeux
sur Berthold duc de Zäringen, qui, après avoir inconsidérément accepté ce
dangereux honneur, fait de grandes dépenses, et donné même deux de ses neveux
en otage, passa presque aussitôt dans le parti contraire, et vendit à
Philippe ses prétentions à la couronne pour le prix de onze mille marcs et
l’investiture de son duché. Des tentatives non moins vaines ayant été
faites auprès de Bernard, duc de Saxe, les Guelfes appelèrent en Allemagne
Othon de Brunswick, le second des trois fils de Henri le Lion et le
neveu de Richard roi d’Angleterre, de qui ce jeune prince tenait
en fief la Guyenne et le Poitou. Soutenu dans cette grande
affaire par son oncle, dont il reçut de grosses sommes, Othon vint
débarquer à Anvers avec une nombreuse suite de chevaliers gascons et anglais.
Ses partisans le conduisirent à Cologne, où il fit une entrée solennelle,
accompagné processionnellement par le clergé: puis, dans une diète réunie
vers le 15 mai dans la cathédrale de cette ville, les Guelfes l’élevèrent
à la dignité royale, dix semaines seulement après l’élection faite à
Mulhausen par les Gibelins.
L’Allemagne eut ainsi deux rois qui lui apportèrent la
guerre civile; c’était précisément ce que Henri VI avait voulu éviter
en cherchant à introduire l’hérédité du trône dans la
constitution germanique. Philippe, plus jeune d’environ un an que
son rival, avait été, dès sa plus tendre enfance destiné au
sacerdoce et placé d’abord chez les Prémontrés d’Adelberg, où il fit
ses premières études, puis à Cologne, où il les acheva. Doué d’une
éloquence peu ordinaire, il était plus instruit dans les lettres qu’aucun
prince laïque de son temps. Sa figure agréable et ouverte était ornée de
cheveux blonds, qu’il laissait tomber sur ses épaules, suivant la mode
adoptée en Allemagne. Sa taille, peu élevée et mince, n’excluait pas en
lui une certaine vigueur. Il excellait dans les jeux militaires, aimait
les armes, et se montrait à la fois habile dans les négociations politiques,
vaillant soldat et capitaine expérimenté. Pieux et sans orgueil, il
prenait plaisir à assister aux saints offices, souvent assis à côté
d'un simple prêtre ou d’un pauvre écolier, avec lequel il chantait
à haute voix les psaumes de l’Église. Réglé dans ses mœurs, Philippe
aimait tendrement Irène, sa femme, et tous deux donnaient l’exemple de la
plus parfaite union. Indulgent, d’un naturel doux et pacifique, il savait
pardonner à propos; et quoique le malheur des temps lui eût appris à
suppléer par la ruse à la force, jamais il ne se montra ni perfide ni
traître. Son abord était facile; il faisait bon accueil à ceux qui venaient
à lui. Sa libéralité était si grande, qu’à défaut d’argent, ou de fiefs
impériaux vacants pour récompenser ses serviteurs, il leur donnait ses
propres domaines, et accompagnait ses présents de paroles flatteuses, qui
semblaient en doubler le prix.
Othon de Brunswick brillait moins par les facultés de
l’âme ou de l’esprit que par des avantages extérieurs. Sa taille excédait
la mesure ordinaire; il était bien fait et d’une force
remarquable; sa valeur allait jusqu’à la témérité. On trouvait en lui les
qualités et les défauts de son oncle Richard d’Angleterre, dont il avait
gagné l’affection par cette conformité d’humeur. Brusque, hautain, sans
mesure dans sa conduite, comme le monarque au cœur de lion, comme lui il
était avide d’argent, qu’il dissipait en vaines prodigalités. Soumis et
flatteur jusqu’à la bassesse auprès de ceux dont il avait besoin, il
violait ses serments sans scrupule, et devenait ingrat dès que ses désirs
étaient satisfaits. Ses mœurs étaient celles d’un soldat; il aimait le
jeu, s’entourait de courtisanes, et négligeait d’importantes affaires pour
se livrer au plaisir. Les grands, irrités de son orgueil intraitable, le
surnommèrent le Superbe; le peuple, qui lui savait gré de
quelques tentatives faites pour rétablir l’ordre en Allemagne et pour réprimer
les malfaiteurs, lui donna le titre glorieux de Père de la
justice.
A peine élus, ces rivaux, si différents d’humeur,
songèrent à se faire couronner à Aix-la-Chapelle. Philippe avait fait occuper
la vieille capitale des Carolingiens par trois cents hommes
d’armes et par un corps nombreux de fantassins, sous les ordres de Walram,
l’un des fils du duc de Limbourg; mais tout le pays jusqu’à Trêves, la
Gueldre, et le bas Rhin, tenaient le parti contraire. Othon, se mit à la
tête des vassaux du comte de Flandre et des milices de Cologne, puis il
marcha contre la ville, qui se rendit après avoir soutenu un siège de
trois semaines; et comme elle était capable d’une plus longue défense,
Walram fut accusé de trahison. Philippe vint trop tard. Il avait passé
tout ce temps à Worms, en négociations avec le roi de France, l’allié
fidèle de son père et de Henri VI son frère. Déjà Othon et Richard
s’étaient confédérés contre le monarque français et contre celui
qu’ils qualifiaient d’usurpateur du trône de Germanie. A leur
tour, Philippe-Auguste et Philippe d’Hohenstaufen, se promirent
des secours réciproques contre leurs ennemis communs, et nommément contre
Othon de Brunswick, le roi d’Angleterre, Baudoin, comte de Flandre, et
Adolphe, métropolitain de Cologne. Cet acte assurait un puissant
auxiliaire au fils de Barberousse: il fut signé le 29 juin, quelques jours
seulement avant la reddition d’Aix. Othon fit dans cette ville une entrée
solennelle, suivi des nobles de sa faction qui, dans la cérémonie du
sacre, venaient lui rendre foi et hommage, et recevoir de sa main l’investiture de
leurs fiefs. Le 17 juillet suivant, ce prince fut couronné
par l’archevêque de Cologne dans la principale église appelée la
Chapelle, mais sans aucun des ornements impériaux qui étaient
au pouvoir de son adversaire. Pour s’attacher plus étroitement
les Guelfes, Othon épousa Marie, fille du duc de Louvain, enfant
en bas âge, et sa parente au-delà du quatrième degré. Dans son
empressement, il ne voulut pas même attendre les dispenses de Rome, ni le
consentement du père de cette princesse, qui était alors à la croisade.
De son côté Philippe, ayant assemblé des troupes dans la
haute Allemagne, descendit la vallée du Rhin, et le 15 août tint à Mayence
une diète générale, dans laquelle Ottocar, duc de Bohême, fut promu à la
dignité royale. Peu de temps après, Philippe se fit sacrer avec Irène, sa
femme, dans la cathédrale de cette ville. L’archevêque de Tarentaise
officia. On avait fait venir de Trifels les saintes reliques et les
ornements gardés dans le trésor impérial. Outre la couronne enrichie de
pierreries d’une valeur inestimable, et, entre autres, du gros diamant
appelé le démesuré, der Weile, le plus beau que l’on
connût alors; il y avait l’épée de Charlemagne, son sceptre et le globe
d’or rempli de poussière, symbole de l’empire du monde et de la fragilité
des grandeurs humaines. Les ennemis de Philippe protestèrent contre
une solennité accomplie, contrairement aux anciens usages, par un prélat
étranger à l’Allemagne.
Jusqu’alors le chef de l’Église n’était point intervenu
dans ces débats; mais autant la famille de Hohenstaufen s’était
montrée hostile au Saint-Siège, autant celle de Henri le Lion lui
avait rendu de services. Déjà, comme récompense d’un long dévouement,
Célestin III avait conféré au vieux duc de Saxe et à ses fils le privilège
de ne pouvoir être frappé d’anathème que par le pape ou en vertu d’un
ordre émané de lui. Bien des motifs faisaient désirer à Innocent le triomphe d’Othon,
et s’il ne servait pas ouvertement la cause de ce prince, l’incertitude du
succès seule le retenait. Ce pontife prudent prétendit que son
prédécesseur avait retranché Philippe de la communion chrétienne pour des
entreprises injustes contrôles domaines de Saint-Pierre. Sous ce prétexte,
il envoya en Allemagne l’évêque de Sutri, allemand de nation, et l’abbé de
Saint-Anastase, avec la mission officielle d’absoudre le duc de Souabe, si ce
dernier promettait par serment de donner à l’Église romaine une
satisfaction proportionnée à ses griefs. Il demandait de plus que
l’archevêque de Salerne, enfermé depuis trois ans dans le donjon de
Trifels; que la reine Sibilia, son malheureux fils, les trois filles de
cette princesse, les ecclésiastiques, et en général les captifs
siciliens, fussent rendus à la liberté. En cas de refus, il ordonnait
d’excommunier quiconque oserait retenir ces otages en prison. Mais, soit
par des présents, soit par de belles paroles, Philippe sut si bien faire,
que les deux prélats lui donnèrent l’absolution sans l’astreindre à aucune
promesse. Il leur rendit seulement l’archevêque et quelques autres prisonniers.
Pendant ces négociations, Sibilia s’évada avec ses filles, et toutes
ensemble se réfugièrent à la cour de France. Le pape, mécontent d’un
résultat si peu conforme à ses vues, accusa les nonces d’avoir outre-passé
leurs pouvoirs, et les en punit par la privation des titres et des
dignités ecclésiastiques dont ils étaient revêtus. L’évêque de Sutri
fut relégué dans un monastère au milieu d’une île ; il y finit ses jours
dans la retraite et les austérités.
Il est vraisemblable que le séjour en Allemagne des
envoyés pontificaux avait ouvert la voie à des négociations directes
entre les princes et la cour romaine. Ajoutons toutefois que le
pape parut d’abord se tenir dans une stricte neutralité, et que,
s’il prit enfin parti dans la grande querelle qui divisait les
provinces germaniques, il y fut attiré, comme on va le voir, par les
factions elles-mêmes. En lui rendant compte de ce qui avait été fait,
chacun sollicita son approbation, et voici en quels termes les Guelfes lui
écrivirent :
«Nous, archevêque de Cologne; évêques de Paderborn, de
Minden, etc.; abbés d’Inden, de Corbeia,
de Verden, etc.; Henri, duc de Lorraine et de Brabant; Henri, comte de Kuke,
et autres, qui avons mis sur le trône notre seigneur Othon, et
qui, après avoir reçu de sa main l’investiture des fiefs impériaux dont
nous sommes possesseurs, lui avons fait hommage et prêté serment: nous
informons Votre Sainteté que cet excellent prince, à peine élu, a promis,
de bonne de foi et sans arrière-pensée, de maintenir les droits de la sainte
Église romaine et ceux des autres Églises. Il vous servira selon ses
moyens, alors même que par violence il serait dépouillé de ses possessions
et de la couronne. Afin d’abolir à jamais l’usage détestable
établi par ses prédécesseurs de s’emparer des biens meubles
laissés, à leur décès, par les dignitaires ecclésiastiques, il s’est de
son propre mouvement dessaisi de ce droit, de façon que l’héritage entier
d’un prélat passe désormais sans obstacle au nouveau titulaire. D’après ce qui
précède, nous prions instamment Votre Paternité de confirmer l’élection du
roi notre seigneur et même de faire usage des armes spirituelles pour
contraindre ceux qui la contestent à en reconnaître la validité.»
Othon lui-même, dans une lettre au pape, parla des
services rendus au Saint-Siège par Henri le Lion, son père, et de la perte
de ses fiefs, qui en avait été le prix. Rappelant en peu de mots
les torts de Philippe envers l’Église romaine, il conjurait
Innocent de faire publier dans tout l’empire une bulle d’excommunication
contre ce prince, et contre les nobles Gibelins qui, après avoir été
déliés de leur serment, s’obstineraient à servir une cause condamnée par
le vicaire de Jésus-Christ. Après une promesse formelle d’exécuter les
engagements pris en son nom par les électeurs guelfes, Othon demandait
pour lui-même la couronne impériale, et annonçait le prochain départ de
six ambassadeurs, qu’il chargeait de négocier à Rome cette importante
affaire.
Baudoin, comte de Flandre, ce même prince qui cinq ans
plus tard devint empereur latin de Constantinople, supplia le pape de bien
accueillir les envoyés guelfes et d’approuver l’élection du roi Olhon. Le
podestat de Milan, appelé Jean Rusca, fit des instances non moins pressantes.
Richard, roi d’Angleterre, se servit d’expressions outrées de respect et
d’obéissance, qu’il est bon de mettre sous les yeux du lecteur: «Soyez
certain, écrivait-il au souverain pontife, que vous nous trouverez tous deux soumis
à Votre Paternité plus qu’aucun autre prince, et que nous, notre neveu, le
royaume et la couronne d’Allemagne, nous serons à votre entière dévotion
et à celle de l’Église romaine.
Certes, il n’y a pas dans le monde deux princes chrétiens qui aient autant que
nous et Othon le désir de vous être utiles. Avec nous, vous dompterez
facilement les ennemis de la paix; car, autant que la religion et le
caractère de roi peuvent lier devant l’Eternel, nous engageons l’un et l’autre
notre foi à vous et au Saint-Siège. — Que Votre Sainteté, dit Richard dans
une seconde lettre, punisse ceux qui soutiennent le duc de Souabe dans son
insolente entreprise; qu’elle frappe d’anathème les pervers qui, au mépris des
remontrances apostoliques, refuseraient de reconnaître notre neveu pour roi
des Romains et s’opposeraient à son couronnement. Votre
Sainteté n’ignore pas que nous lui sommes dévoué sans réserve:
nous lui promettons, sous notre garantie personnelle, de diriger Othon
dans la même voie, afin que non-seulement il conserve dans leur intégrité
les possessions et les droits actuels de la sainte Église, mais qu’il lui
fasse récupérer ceux qu’elle a perdus.»
D’autre part, le roi de France se rendit garant des
bonnes dispositions de Philippe, qui était prêt, disait-il, à conclure avec le
Saint-Siège une alliance perpétuelle, et même à donner au pape des
châteaux, des terres et de l’argent, pour obtenir et conserver ses bonnes
grâces.
Innocent ne voulut pas répondre à ces dépêches avant
d’avoir reçu celles qu’il attendait de Philippe et des princes de sa faction;
mais malgré la prudente réserve du pontife, il était facile de deviner ses
sentiments. Les Gibelins, qui ne les ignoraient pas, tardèrent assez
longtemps à rendre compte à Rome de l’élection de leur roi; et lorsqu’ils
sollicitèrent enfin la couronne impériale pour Philippe, ce fut dans des termes
bien différents de ceux dont les Guelfes s’étaient servis: « Nous
déclarons à Votre grandeur, écrivaient-ils au pape, que dans une cour
solennelle, et en observant les formes prescrites par
d’anciennes coutumes, nous avons proclamé notre seigneur Philippe empereur
des Romains. Il est vrai que l’obstination de quelques dissidents, ennemis
de la justice et du bien public, ne nous a pas permis jusqu’alors de terminer
cette affaire; mais nous avons fait serment à notre dit seigneur de le soutenir
contre les factieux, et en général contre quiconque aurait
l’audace de lui contester le suprême pouvoir ou la possession des domaines
qui ont appartenu à son sérénissime frère. C’est pourquoi nous, dont le
dévouement à la sainte Église ne peut être mis en doute, nous vous supplions
d’accorder votre affection paternelle à celui que nous jugeons le plus
digne du trône. Ne portez pas la main sur les droits de l’empire. et soyez
assuré que nous ne voudrions, sous aucun prétexte, envahir ceux
du siège apostolique, ni permettre à qui que ce puisse être de
les attaquer.
«Nous recommandons, en outre, à votre bienveillance
Markwald, régent du royaume de Sicile, marquis d’Ancône, duc de Ravenne, le
serviteur fidèle du roi Philippe, et notre ami. Nous avons l’espoir que,
loin de chercher à lui nuire, Votre Sainteté lui prêtera assistance et
protection.
« Croyez, Très-Saint-Père, que dans peu de temps et
avec l’aide a de Dieu nous conduirons à Rome notre susdit seigneur,
pour qu’il reçoive de vous la couronne impériale et les marques
de l’éminente dignité qui lui appartient.»
Cette lettre, écrite à Spire le 28 mai, était signée par
un grand nombre de prélats et de grands de l’empire, parmi lesquels on remarque
le roi de Bohème et l’archevêque de Trêves, nouvellement entrés dans le parti
gibelin; le patriarche d’Aquilée, les archevêques de Brême et de Besançon;
les évêques de Constance, de Liège, de Bamberg, de Metz, de Toul, de
Verdun; les ducs de Saxe, de Bavière, de la haute Lorraine, de Carinthie,
de Zäringen; Othon, comte palatin de la haute Bourgogne; les marquis de
Misnie, de Brandebourg, etc.
Philippe s’étant enfin décidé à écrire lui-même, chargea
de sa lettre l’évêque de Sutri et l’abbé de Saint-Anastase, qui venaient
d’être rappelés en Italie. «En gardant près de lui ces deux légats, son
intention, disait—il, avait été de se servir d’eux pour instruire le pape
du résultat de la guerre. Ses affaires prospéraient tellement, que la fin
de la lutte semblait désormais peu éloignée. Il croyait donc utile de les
laisser partir, et priait Innocent d’ajouter foi à leurs paroles et aux
propositions toutes pacifiques qu’ils lui feraient en son nom.»
Innocent voyait avec joie les deux rivaux le rendre en
quelque sorte l’arbitre suprême de celte grande querelle. Les
électeurs eux-mêmes, en sollicitant l’approbation du Saint-Siège, ne
venaient-ils pas de subordonner leur vote à son autorité, ou, en d’autres
termes, de reconnaître implicitement à l’église romaine un droit de
contrôle sur l’élection des empereurs, droit dont elle prétendait avoir
joui autrefois et qu’elle voulait remettre en crédit? C’est ainsi que le
pouvoir pontifical, dans les mains d’innocent III, se relevait de l’état
d’abaissement où il était tombé sous ses faibles prédécesseurs. Trop sage
néanmoins pour agir avec précipitation, le pape reconnut qu’il n’avait pas
encore gagné assez de terrain en Allemagne, et il évita de se
prononcer trop ouvertement, tout en laissant entrevoir ses préférences
pour Othon. « Nous, dont toutes les pensées tendent à la
conservation de l’empire, écrivait-il à son légat, nous avons tenu
jusqu’aujourd’hui une stricte neutralité, quoique la famille de l’un
des prétendants ait été aussi hostile au Saint-Siège, que celle de l’autre
lui fut favorable. » Dans sa réponse aux Gibelins, après avoir gémi sur
les malheurs qui pouvaient résulter d’une double élection et de la
discorde que certains hommes pervers fomentaient par toute sorte de moyens
entre l’Église et l’empire, il ajoute que, comme le droit d’accorder la
couronne impériale appartient au souverain pontife, il
appellera volontiers à Rome celui qui, après avoir été élu roi et sacré en
Allemagne suivant les anciens rites, aura satisfait aux conditions
requises pour obtenir la consécration pontificale. Quant à Markwald, Innocent
ne croit pas que la recommandation des princes nécessite de réponse,
attendu que, s’ils eussent mieux connu celui qu’ils appellent leur ami, ils
eussent parlé, non en sa faveur, mais contre lui : «Sachez, ajoutait-il,
que cet homme pervers s’est parjuré jusqu’à trois fois; qu’il veut s’emparer
pour lui-même du royaume de Sicile, après en avoir chassé notre cher fils Frédéric,
au mépris du serment et de l’hommage qu’il lui a faits.»
On a remarqué sans doute que, dans les négociations pour
l’empire, aucun parti n’avait prononcé la déchéance du fils de Henri VI,
son élection ayant en quelque sorte été considérée comme nulle et non
avenue. Ce jeune prince avait bien encore quelques partisans qui rêvaient
son retour; mais nul n’osait élever la voix, et sa cause semblait perdue à
jamais. La certitude que ses droits ne seraient pas reconnus par la diète
germanique, dut rendre plus facile la conclusion d’un accord
entre l’impératrice et le Saint-Siège, pour l’investiture des États
siciliens. Peu de temps après l’avènement d’innocent III au pontificat,
Constance avait envoyé à Rome de nouveaux ministres, et entre autres
l’archevêque de Naples, négociateur habile, sur lequel elle comptait pour
aplanir tous les obstacles. Depuis la mort de Henri VI, Constance exerçait
en Sicile l’autorité souveraine, tant en son propre nom que comme tutrice de
son fils, déjà associé au trône. En initiant de bonne heure cet
enfant aux affaires, elle espérait habituer la noblesse et le peuple à
sa domination, et affermir sur sa tête la couronne de ses
ancêtres. De son côté, le souverain pontife ne cherchait point à
dépouiller la famille d’Hohenstaufen de ses possessions héréditaires;
et pourvu que le sceptre impérial et celui des rois normands
ne fussent pas réunis dans la main de Frédéric, il consentait volontiers à
laisser ce jeune prince régner à Palerme. Toutefois il y mettait des
conditions restrictives de certains privilèges arrachés au pape Adrien IV par
Guillaume le Mauvais, lors de la paix de Bénévent en 1156. Ces concessions
forcées, faites au feudataire par le suzerain dans une circonstance périlleuse
pour le Saint-Siège, avaient passé en loi depuis près d’un
demi-siècle, sauf pendant les quatre années du règne de Tancrède qui à
son avènement en avait prononcé l’abrogation. On les appelait les Quatre
Chapitres. On sait qu’ils avaient rapport au droit d’envoyer des
légats pontificaux dans le royaume; aux appels à la cour romaine; aux
synodes ou conciles, et enfin aux élections ecclésiastiques. Sous aucun
prétexte, Innocent ne voulait laisser l’Église dans la dépendance de
l’autorité temporelle; il trouvait juste, tandis qu’il était le plus fort,
d’anéantir un acte arraché jadis par la violence, et souscrit par
nécessité. Il exigeait donc que les trois premiers de ces chapitres
fussent pour jamais biffés des bulles d’investiture, et que la prérogative
royale dans les élections se trouvât réduite à une formule approbative,
accordée de droit lorsque le souverain en serait requis à la suite de
choix faits canoniquement. Il y eut à ce sujet de longs débats.
Les ministres siciliens, après d’inutiles efforts pour ébranler la
résolution d’innocent, finirent par admettre l’investiture aux conditions qu’il
plut au pontife d’imposer. Une bulle authentique fut délivrée à Constance,
reine de Sicile, à Frédéric et à leurs héritiers à perpétuité. Par cet
acte, le cens ordinaire était réduit à mille schifates,
dont six cents pour la Pouille et la Calabre, le surplus pour l’Abruzze et
le pays des Marses. Le pape promettait de protéger l’impératrice contre tous
ses ennemis, sous la clause expresse qu’elle ferait, tant en son nom,
qu’au nom du prince, l’hommage lige et le serment, entre les mains du
cardinal d’Ostie, légat du Saint-Siège, et qu’elle le renouvellerait dans
celles du souverain pontife, quand elle en serait requise. Frédéric
devait remplir en personne ce devoir féodal dès qu’il aurait atteint
sa majorité. Il était bien temps pour la dynastie de Souabe de terminer
cette affaire : car avant l’arrivée à Palerme du cardinal légat, porteur des
lettres d’innocent, Constance tomba si dangereusement malade, qu’elle fut
en peu de jours aux portes de la mort. Cette princesse, d’un jugement
sain, d’un esprit élevé, envisagea avec calme, à son heure suprême, la
situation incertaine du royaume, et reconnut bientôt que la ruine de
son fils était infaillible, si elle ne lui trouvait un puissant
protecteur. Un seul, Innocent III, s’offrit à sa pensée. Frédéric, orphelin,
déjà oublié en Allemagne, repoussé par les Lombards qui se vengeaient sur
lui de la tyrannie de son père, allait régner sur un pays longtemps en
proie aux factions, et où peut-être plus d’un ambitieux convoitait le
trône. Cet enfant, confié, dans un âge si tendre, à des serviteurs d’une
fidélité douteuse, n’avait en effet d’espoir que dans l’appui du chef de
l’Église. Le 25 novembre, Constance fil un testament par lequel elle institua
le pape tuteur du jeune roi et régent de la Sicile; elle voulut
que chacun prêtât serment au pontife en cette qualité, et qu’il lui fût
payé annuellement 30,000 taris, sauf à lui rembourser, en outre, les
dépenses extraordinaires qu’il ferait dans l’intérêt de l’Étal. Pour
gouverner le royaume jusqu’à l’arrivée d’un vicaire pontifical, elle
établit un conseil de régence composé des trois archevêques de Palerme, de
Montréal, de Capoue; et de l’évêque de Troja, Gauthier de Paléar,
chancelier sous Henri VI. A la mort de l’empereur, Gauthier avait perdu
les sceaux; l’impératrice les lui avait rendus à l’intercession du pape,
et sans doute, parce qu’elle espérait qu’en pardonnant à ce prélat les
offenses qu’elle en avait reçues, elle l’attacherait à la fortune de son
fils. Après avoir ainsi fait ce qui dépendait d’elle pour prévenir
de nouveaux troubles, Constance avertit les grands des
desseins coupables de Markwald; leur recommanda de ne faire avec
lui ni paix, ni trêve; puis elle ne songea plus qu’à invoquer
pour elle-même la miséricorde divine. Elle mourut à Palerme dans de
grands sentiments de piété et de résignation, le samedi 28 novembre 1198,
à l’âge de quarante-cinq ans; quatorze mois après son époux. Les habitants de la capitale,
affranchis par cette princesse de la domination des étrangers, lui
donnèrent des larmes. Ses restes mortels furent ensevelis auprès de
ceux de Henri VI dans la cathédrale de Palerme. On y voit
encore aujourd’hui le tombeau antique de marbre blanc, dans lequel on
les renferma.
LE ROYAUME DE SICILE PENDANT LA MINORITÉ DE FRÉDÉRIC II
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