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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

 

 

LIVRE IX . MANFRED 1254-1266

 

CHAPITRE I

MANFRED, RÉGENT DU ROYAUME, ET INNOCENT IV. — MEURTRE DE BORRELLO. — MANFRED SE RETIRE A LUCERA ET LÈVE UNE ARMÉE. — SES SUCCÈS. — MORT D’INNOCENT IV.

1254

 

Le 15 mai 1254, six jours seulement avant la mort de Conrad, le pape avait ratifié la concession provisoire du royaume de Sicile, faite, à titre de fief de l’Église romaine, au fils du roi d’Angleterre, par le légat Albert de Parme. Cette donation, régulière dans sa forme, constituait un engagement réciproque, qui liait le pape et le prince anglais. Henri IIII se trouvait alors en Gascogne, à la tête de troupes qu’on supposait destinées à la guerre d’Italie. Le 9 juin, Innocent IV, en l’informant d’un événement si favorable à l’exécution de leurs projets, lui recommanda de faire diligence. « Hâtez vos préparatifs, lui écrivait-il; l’occasion est belle, il faut la saisir. » Le pontife lui-même, plein de l’espoir que sa présence aplanirait beaucoup d’obstacles, avait quitté Assise dans les premiers jours de juin, et s’était rendu, par Spolète, Terni et Rome, à Anagni. La situation de cette ville, à vingt-quatre milles du pont de Ceprano, près de la grande route de Rome à Capoue, facilitait les relations avec les ecclésiastiques et les mécontents du royaume. Bientôt, en effet, ces rapports s'étendirent, et la cause de l’Église gagna de nouveaux défenseurs dans la plupart des provinces.

C’est précisément alors qu’un grand changement s’opère dans les vues de la cour romaine. On n’appellera plus le roi d'Angleterre en Italie, et le pape réclamera pour lui-même une domination directe sur les États siciliens. Cherchons la cause de cette politique nouvelle.

La noblesse italienne n’avait vu qu’avec regret un allemand, le marquis Berthold de Hohenbourg, prendre en main les rênes de l’État, et, pour premier acte de son gouvernement, s’emparer des joyaux et du trésor de Conrad, et les déposer à Lucera, sous la garde de Jean le Maure. Cette faute n’avait point échappé aux yeux clairvoyants du pape, et lorsque Gauthier d’Ocra, archevêque de Capoue, que le roi défunt avait élevé à la double dignité de chancelier du royaume de Sicile et de protonotaire impérial, Manfred, prince de Tarente, et Bursello, général des Allemands, furent envoyés à Anagni par Berthold pour demander la paix et supplier Innocent de prendre le fils de Conrad sous sa protection, le fier pontife, qui recevait d’un autre côté des offres de soumission, de la part de plusieurs personnages de marque, ne vit dans celte démarche qu’une preuve d’impuissance, et crut facile de dicter la loi à un pays ainsi divisé. Suivant le récit d’un chaud partisan de Manfred, le pape, après avoir écouté d’une oreille inattentive l’orateur de l’ambassade, répondit qu’il entendait exercer la souveraineté directe dans le royaume, ajoutant, quant à Conradin, que ses prétentions seraient examinées lorsque cet enfant aurait atteint l’âge viril, et qu’alors on pourrait le replacer sur le trône, si ses droits étaient reconnus valables et s’il s’en montrait digne. Les écrivains pontificaux prétendent, au contraire, qu’après quinze jours de conférences, et quand un projet d’accord était déjà rédigé par écrit, la mauvaise foi des ambassadeurs fit rompre les négociations. Ce qui est certain, c’est qu’on se sépara sans rien conclure. Innocent IV prit des troupes à sa solde, demanda des secours aux Lombards, aux Toscans, aux Génois, à toute l’Italie; appela sous le drapeau de l’Église les émigrés du royaume, et leur distribua les fiefs dont il dépouillait d’avance les récalcitrants. Pour préparer les peuples à la domination pontificale, il se fit précéder par une avant-garde de religieux mendiants qui pénétrèrent dans les provinces, malgré la surveillance exercée à la frontière. Le testament de Conrad fut annulé, et une déclaration lue en chaire à Anagni le jour de l’Assomption de la Vierge, somma Berthold, Manfred, Frédéric d’Antioche, les frères du marquis, et en général les chefs allemands et italiens du parti royal, de cesser toute opposition à l’Église romaine, aux rec­teurs, aux baillis et aux nonces, qu’elle chargerait de gouverner le royaume. Ceux qui, avant le 8 septembre, n’auraient pas obéi à cette injonction, devaient être frappés d’anathème, déclarés rebelles et privés à jamais, eux, leurs enfants et leurs frères, de tous biens, dignités, fiefs et bénéfices ecclésiastiques. Berthold, placé entre ses devoirs de régent et le désir de rentrer en grâce auprès du Saint-Siège, se trouva dans une étrange perplexité. Incapable de soutenir le poids des affaires, il n’avait vu dans le pouvoir suprême qu’un moyen d’amasser des richesses. A l’approche de Forage, il regretta de s’être chargé de la régence, et l'offrit à Manfred. Ceux des barons italiens qui ne voulaient pas vivre sous la domination temporelle de l’Eglise romaine, représentèrent au fils de l’empereur que lui seul pouvait sauver l’indépendance du royaume. « Il ne s’agit pas seulement, lui a dirent-ils, de conserver la couronne à votre neveu, mais aussi de défendre vos propres droits, puisque vous êtes appelé à lui succéder, s’il meurt sans enfants. Votre refus entraînerait de grands malheurs, dont vous seriez atteint le premier, sans pouvoir en accuser d’autres que vous-même. » A son tour, Manfred objectait que, dans l’état désespéré des affaires, en prendre la con­duite sans argent et avec une faible armée, c’était s’exposer au déshonneur. Pour dissiper ses craintes, le marquis promit de lui remettre le trésor gardé à Lucera, et de se rendre lui-même en Pouille, d’où il ramènerait de puissants secours. Chacun renouvela le serment de fidélité au jeune roi, s’il était vivant, et, dans le cas contraire, au prince, son successeur légitime. Manfred, cédant à la nécessité, se décida à agir. Mais les paroles de Berthold étaient trompeuses: loin de se dessaisir de l’argent du trésor et d’assembler des forces contre un ennemi qui déjà menaçait la frontière, il continua de faire rentrer les impôts pour son propre compte, et acheva, par ses exactions, d’aliéner l’esprit des peuples.

Cependant Manfred, réduit à ses seules ressources, ne perdit pas courage. Les fonds destinés à la solde étant épuisés, il vendit ses joyaux, emprunta l’argent de ses serviteurs, et parvint ainsi à retenir les troupes sous le drapeau. Il cantonna les Allemands avec une bonne partie de ses fantassins à San-Germano; lui-même s’établit à Capoue, afin de contenir, par sa présence, les villes de la province dont la fidélité lui était suspecte; mais, malgré ses efforts, l’avenir paraissait de plus en plus menaçant. Le pouvoir royal était réduit à une extrême faiblesse; les moines et la plupart des ecclésiastiques servaient ouvertement les intérêts du pape; la bourgeoisie se flattait d’obtenir, sous le gouvernement de l’Église, les franchises municipales dont le reste de l’Italie était en possession; enfin, beaucoup de feudataires, plus occupés de leurs intérêts privés que de leurs devoirs, n’attendaient qu’une occasion favorable pour se ranger du parti d’Innocent. Pierre Ruffo, que Berthold avait maintenu dans le gouvernement de la Sicile et de la Calabre, envoyait un de ses neveux à Anagni, avec pouvoir d’accepter les offres avantageuses de la cour romaine. Le grand amiral Ansaldo de’ Mari, et Richard de Monténégro, grand justicier, faisaient assurer le pape de leur soumission. Le dernier des deux, dont les fiefs confinaient à l’État ecclésiastique, se liguait avec les habitants de la Terre de Labour dans le but coupable d’ouvrir cette frontière aux troupes pontificales. Enfin, jusque dans Capoue, un complot s’était formé contre la vie de Manfred. Pour surcroît d’embarras, le délai accordé pour obéir aux ordres du Saint-Siège étant expiré, Innocent frappa d’excommunication ceux qu’il qualifiait de rebelles et d’ennemis de Dieu. En informant Guillaume, roi des Romains, de ce parti extrême, il le requit de faire saisir les terres féodales que le marquis Berthold, ses frères, et en général les nobles compris dans la sentence, tenaient en Allemagne, soit directement de la couronne, soit des grands de l’empire

L’armée pontificale, commandée par Guillaume de Fiesque, cardinal-diacre du titre de Saint-Eustache, s’était avancée jusqu’au pont de Ceprano, à l’entrée de la Terre de Labour. Ce prince de l’Église, neveu du souverain pontife, avait reçu des pouvoirs fort étendus pour replacer le royaume sous la domination directe du siège apostolique. Autorisation lui était donnée d’emprunter à gros intérêts l’argent nécessaire, en hypothéquant les domaines du clergé. Il disposait du revenu des cathédrales et des abbayes vacantes; il établissait des impôts, frappait de nouvelles monnaies, confisquait les fiefs de ceux qui, après en avoir été requis, refusaient le serment, conférait ces biens à d’autres , et faisait juger les feudataires rebelles par leurs pairs. Il pouvait enfin exclure des dignités et des bénéfices ec­clésiastiques tout évêque, prêtre ou simple clerc, fidèle à une cause coupable aux yeux du Seigneur.

Manfred, avec peu de troupes mal payées, était hors d'état de défendre la frontière contre un ennemi supérieur en nombre, et que le peuple favorisait. Forcé de battre en retraite, il devait s'attendre à voir éclater des troubles qui rendraient sa position de plus en plus critique. Dans cette fâcheuse extrémité, le seul moyen de conjurer le péril, du moins pour un temps, lui parut être de se réconcilier avec le chef de l'Église. Plusieurs motifs l’y engageaient. Outre que le peuple, inconstant de sa nature, de­vait se lasser bientôt de la domination des prêtres qu'il appelait aujourd'hui, Innocent était vieux et maladif; et, dans l'état actuel des affaires, une élection ne pouvait amener que d'heureux changements. En tous cas, le fils de l’empereur devait bien mieux pénétrer les intrigues de ses ennemis en suivant la cour pontificale, que s’il leur quittait la place. A ses yeux, dit son historien, la véritable gloire était de vaincre avec prudence, et non de s'exposer témérairement à une défaite. Sommé une dernière fois de mettre bas les armes, Manfred répondit que le père des fidèles ayant reçu de Dieu la mission de protéger les orphelins, il lui remettrait d'autant plus volontiers la tutelle de son neveu et les rênes du gouvernement, qu’en agissant ainsi, il croirait obéir aux dernières volontés du roi Conrad. En conséquence, il se disait prêt à recevoir le pape dans le royaume, et à lui en ouvrir les forteresses, sous la réserve des droits de Conradin et des siens propres.

Ces paroles comblèrent de joie le vieux pontife, qui, après tant de traverses, atteignait enfin le but de ses efforts. Le comte Galvano Lancia se rendit à Agnani pour régler les conditions de la paix; et, le 27 septembre, dix-neuf jours seulement après  avoir excommunié Manfred, Innocent le fit rentrer dans la communion chrétienne, l’appela son cher fils, et lui pardonna ses torts envers l’Église. En vertu du pouvoir que le pape tenait du bienheureux Pierre, à qui, suivant lui, le royaume de Sicile appartenait pleinement1, il confirma au fils de Frédéric la possession de la principauté de Tarente, des comtés de Gravina, de Tricarico et de l’honneur de Monte S. Angelo, pour en jouir, selon les termes de la concession primitive faite par l’ex-empereur. La redevance féodale de ces terres resta fixée à cinquante chevaliers, que je prince était tenu de conduire en personne, et chaque fois qu’il en serait requis, à l’armée pontificale, pour y servir, à ses frais, durant quarante jours, dans l’intérieur du royaume. L’investiture des fiefs fut donnée, en présence des cardinaux, au comte Galvano Lancia, le délégué de Manfred, et ce seigneur obtint pour lui-même et pour son frère Frédéric la restitution de tous les biens dont ils avaient été dépossédés par Conrad. Le même jour, une bulle pontificale conféra à Manfred les fonctions inamovibles de vicaire du siège apostolique, pour le temporel, dans les provinces situées entre le phare de Messine et le fleuve Sele; et de ce fleuve, en remontant vers Bénévent et le comté de Molise, jusqu’à Trinium, à l’exception du justiciariat de l’Abruzze. Un traitement annuel de huit mille onces d’or, payable par tiers, en avril, août et décembre, était attaché à cette dignité

En voyant la politique tortueuse qui, hier encore, jurait la ruine de la race entière de Souabe, et qui aujourd’hui comble Manfred de biens, et lui délègue une autorité presque sans bornes sur une moitié du royaume, dont ce prince réclame la succession éventuelle, on se demandera sans doute si le vieux pontife ne cherchait pas à désarmer son ennemi par de feintes caresses, pour le perdre plus sûrement. Certes, on peut bien le penser, quand on se rappelle que quelques mois à peine se sont écoulés depuis que le chef de l’Église a donné au fils du roi d’Angleterre l’investiture des États siciliens, dont, aux yeux de la cour romaine, ce jeune prince devrait être désormais le seul monarque légitime. Après un tel acte, le pape ne peut laisser reproduire les prétentions des héritiers de Frédéric II, et encore moins leur reconnaître quelque valeur sans violer un engagement solennel, et abuser Henri III ou Manfred. Cependant ce dernier exige, pour prix de sa soumission, que les droits de Conradin et les siens propres sur ce pays soient réservés. Ces droits sont réputés nuis; mais comme un refus remettrait tout en question, Innocent, quoique engagé ailleurs, n’hésite point à accorder ce qu’on lui demande; et, dans cette négociation entachée de fraude, le nom du prince anglais n’est pas même prononcé. Bien plus, comme Manfred demande qu’un acte officiel rende public l’engagement pris par le Saint-Siège, le pape adresse aux peuples chrétiens une lettre circulaire ainsi conçue : « De tous temps l’Église romaine s’est montrée propice aux mineurs privés de leurs parents, a étendu sur eux une main a secourable, et a pris leur tutelle pour les soustraire à tous les périls. Comme notre cher fils en Jésus-Christ, l’illustre Conrad, a roi de Jérusalem, duc de Souabe et petit-fils de Frédéric le ci- devant empereur, est orphelin et en bas âge, nous voulons lui assurer la protection du siège apostolique, qui deviendra pour lui un ferme soutien. En conséquence, après avoir pris l’avis de nos frères les cardinaux, nous déclarons, par la présente, que le royaume de Jérusalem, le duché de Souabe, et les droits dudit Conrad tant sur les États siciliens que sur d’autres pays, lui seront conservés dans leur intégrité. Nous permettons que les habitants du royaume de Sicile, dans le serment qu’ils prêteront à nous et à l’Église romaine, puissent ajouter ces mots : Sauf les droits de Conrad le jeune. Nous écrivons cette lettre pour que chacun en soit informé dans le présent et dans l’avenir. Fait à Anagni, le 2 des ides de septembre, XIIIe indiction; de notre pontificat la douzième année.» En voyant cette manière d’agir, si le fils de l’empereur, dont on connaît la position critique, s’arme, à son tour, de ruse pour soutenir une lutte engagée de la sorte, de quel droit la cour pontificale pourrait-elle lui en faire reproche?

Après avoir ainsi terminé cette importante affaire, Innocent fit un accord avec les Romains, dont les procédés hostiles ve­naient trop souvent A l’encontre de ses projets. Le sénateur ami de Manfred avait non-seulement repoussé les instances du pape, qui le pressait de s’unir à lui contre ce prince; mais, il empêchait les villageois d’approvisionner le marché d’Anagni, et ses milices ravageaient le territoire de Tibur, protégé par l’Église. Arlotto, notaire apostolique, parvint à sceller la paix entre Tibur et Rome. Les anciens griefs, furent, de part et d’autre, mis en oubli; et, le jeudi 8 octobre, Innocent partit pour Ceprano, où il entra le samedi matin. Manfred, qui s’était rendu dans cette ville, fut reçu favorablement par le pape. Le lendemain, à l’issue de la messe, le cortège pontifical que l’armée précédait, franchit la frontière napolitaine. A l’entrée du pont sur le Garigliano, le fils de l’empereur descendit de cheval et conduisit par la bride, jusqu’au-delà du fleuve, la haquenée que montait Innocent, voulant prouver, par cette démarche, qu’il ouvrait volontairement le royaume au chef de l’Église. Dans ce court trajet, la croix qui toujours précède le pape, échappa des mains de celui qui la portait et tomba sur la terre de Sicile, ce qui fut regardé comme un très-fâcheux présage. Après avoir traversé Aquino et Rocca-Secca au son de toutes les cloches et au milieu d’une multitude innombrable de peuple, Innocent coucha à S. Germano, où une réception magnifique lui fut faite.

Pendant plusieurs jours le prince et le vieux pontife se montrèrent également experts dans l’art de feindre. Leur réconciliation plâtrée causait aux uns de la joie, aux autres des regrets, à tous une grande surprise. Dans les premiers moments ils surent si bien sauver les apparences, que les esprits crédules crurent à une paix ferme et stable. Mais à qui eût observé de près l’attitude des courtisans en crédit, il eût été facile de reconnaître que sous des dehors pacifiques couvaient de profonds ressentiments. Les émigrés et les bannis du royaume étaient nom­breux dans cette cour; Roger de S. Severino, leur chef, avait l’oreille du pape : rencontraient-ils le prince, ils affectaient, dit un témoin oculaire, de ne point se découvrir devant lui De leur côté, les parents et les amis de Manfred ne pouvaient voir sans un profond mécontentement, la tournure que prenait l’affaire. « Dieu nous conserve le fils de l’empereur pour nous rendre la liberté, disaient-ils entre eux; la domination des prêtres ne peut nous convenir : il faut que l’Église rende le temporel aux laïques et se borne au spirituel. » Dans les provinces, c’était à qui abandonnerait le plus tôt la cause royale. Les Sarrasins, inquiets sur le sort qu’on leur réservait, s’étaient renfermés dans Lucera, pendant que le peuple, longtemps opprimé par ces infidèles, chassait de leurs emplois les justiciers et les autres fonctionnaires arabes, attaquait les détachements isolés, et se vengeait sur eux de ses anciennes souffrances. Les Allemands, non moins chargés de la haine publique, réclamaient le paiement des soldes arriérées. Au premier bruit de l’accord conclu à Anagni, deux de leurs officiers s’étaient rendus dans cette ville, croyant qu’on leur accorderait des conditions avantageuses. Mais le chef de l’Église les craignait, et ne désirait rien tant que de s’en délivrer. On lui persuadait que la population tout entière étant contre eux, ils mettraient bas les armes sans effusion de sang. Manfred, réduit à ruser avec tout le monde, promettait au pape de seconder ses vues, et conseillait aux officiers allemands de traîner les choses en longueur, leur faisant entendre à demi-mot que la santé du vieux pontife devenait chaque jour plus débile, et qu’à sa mort tout changerait.

Après s’être arrêté quatre jours à San Germano, Innocent en partit malade et épuisé de fatigue. Le vendredi 16 octobre, il coucha à Teano. Pendant ce temps, son neveu, le cardinal de Saint-Eustache, prenait possession de Capoue, de Naples, de Nola, et dirigeait vers la Pouille une grande partie de ses forces. Suivant l’ordre donné par le prince, les villes s’ouvraient devant les pontificaux, et recevaient de nouvelles garnisons. Quand le fils de l’empereur eut ainsi livré ses meilleures forteresses, le pape lui fit moins bon visage, et tint peu de compte de ses recommandations. Manfred l’avait supplié de nommer maître justicier de la terre de Bari, Berardo Capece, l’un de ses serviteurs : cet emploi fut donné à une créature de San Severino, qui partit avec douze escadrons de cavalerie pour aller prendre possession de cette province. Avant la paix d’Anagni, Innocent avait conféré à un baron de haute naissance, appelé Borrello d’Anglona, le comté de Lésina, qui dépendait de Monte-San-Angelo, cet ancien apanage des reines de Sicile, qu’une clause expresse du traité d’Anagni venait de rendre à Manfred. Pour éviter toute contestation, le prince fit demander à Borrello un désistement amiable, en lui offrant l’investiture d’une autre terre de même valeur.

Sous Frédéric II, Borrello avait été dépouillé d’Anglona, son meilleur fief. Manfred le lui rendit pendant sa régence. Conrad éleva Borrello au rang de chevalier, ce qui ne l’empêcha pas, après la mort du roi, de se jeter un des premiers dans le parti pontifical. Fort en crédit à la cour d’innocent, il affectait beaucoup de zèle pour les intérêts de l’Église, et s’en promettait de grands biens. Sa réponse fut que Manfred étant ainsi que lui-même sujet du Saint-Siège, il n’entendait en aucune façon le reconnaître pour son seigneur, ni lui prêter serment. Personne, ajoutait-il, ne pouvait lui contester ses droits, qu’un titre en bonne forme validait. Poussant l’audace jusqu’au bout, Borrello se mit en mesure de prendre à force ouverte possession de Lésina. On conseillait au prince de punir l'insolent qui osait le braver; mais pour ne point donner prise à ses ennemis, il préféra prier le souverain pontife de terminer celte affaire. Sans désavouer Borrell, Innocent répondit que rien de ce qui appartenait à Man­fred n’avait été concédé à d’autres ; mais qu’au surplus la cour statuerait selon la justice, quand elle serait arrivée à Capoue.

Une autre discussion plus sérieuse s’était élevée entre le fils de l’empereur et le légat. On vient de voir que Guillaume de Fiesque avait été investi de pouvoirs très-étendus pour établir l’autorité pontificale dans les provinces. Ce cardinal, jeune, an- dent, présomptueux, n’aimait pas Manfred. Soit qu’il agit de son propre mouvement, soit que l’ordre lui en eût été donné sous-main, il défendit aux barons et aux syndics des villes domaniales, qui juraient fidélité à l’Église, de faire réserve des droits de Conrad le Jeune. Bien plus, il prétendit contraindre Manfred à prêter un serment sans restriction ; mais ce dernier protesta avec énergie contre une telle violation des traités. A partir de ce jour, Guillaume ne garda plus de mesure, et le pape lui-même laissa percer son mécontentement. Manfred, persuadé qu’on ne cherchait qu’un prétexte pour rompre avec lui et peut-être même pour attenter à sa liberté ou à sa vie, prit la prudente résolution de se retirer le plus tôt possible dans une place forte de ses domaines. L'occasion qu’il désirait ne tarda guère à se présenter.

Innocent IV, dont l’état maladif s’aggravait de jour en jour, s’était arrêté à Teano. Dès le surlendemain de son entrée dans celte ville, on y apprit l’arrivée prochaine du marquis Berthold de Hohenbourg, qui venait faire en personne l’hommage et le serment pour ses fiefs. Manfred obtint l’autorisation d’aller à la rencontre de ce parent et se fit suivre par ses chevaliers et par ses équipages, ce qui montrait clairement son intention de ne plus revenir. Mais s'il avait hâte de quitter la cour pontificale, on ne songeait guère à l'y garder : sa présence gênait, depuis qu’elle n’était plus nécessaire. C’était le dimanche 18 octobre, sept jours seulement après l’entrée triomphale du pape dans le royaume: plusieurs amis du prince l’accompagnaient, et son escorte, trop nombreuse pour craindre de fâcheuses rencontres, suivait le sentier qui de Teano va rejoindre la grande route de Capoue. Après avoir fait deux milles, il descendit dans un ravin, à l'extrémité duquel des cavaliers, le heaume en tête, semblaient apostés pour défendre le passage. C'était Borrello qui occupait ce lieu propre à une embuscade. Pendant que Manfred , qui était désarmé, demande son casque pour n'être pas pris à l'improviste, ses gens sautent sur leurs chevaux de combat, piquent des deux, et chargent la troupe du seigneur d'Anglona, qui, sans les attendre, part à toute bride vers Teano. Vainement le prince s'efforce d'arrêter cette poursuite dont il craint l’événement : sa voix n'est pas entendue.

Sur ces entrefaites, des écuyers de Borrello vinrent réclamer leurs montures, dont les serviteurs de Manfred s’étaient emparés. « Reprenez ce qui vous appartient, leur dit-il, mais avertissez votre maître que si nous usons de clémence envers lui, c’est uniquement par respect pour le souverain pontife. » Au moment même où il prononçait ces paroles, Borrello tombait sous les murs de la ville, mortellement blessé d’un coup de lance dans le dos. Pour prévenir de perfides rapports, Manfred voulut charger deux officiers de confiance de présenter au pape sa justification; mais un neveu d'innocent, qui l’avait accompagné avec ses autres amis, déclara qu’il en faisait son affaire. « Si les serviteurs de Borrello, dit-il au prince, reconnaissent vos envoyés, ils s’efforceront de venger sur eux la mort de leur maître. Témoin de ce qui s’est passé, je pourrai mieux que personne attester votre innocence et confondre vos accusateurs. » Il partit en effet; et Manfred, qui se défiait, non sans motif, des dispositions de la cour romaine, résolut d’aller dès le même jour à Acerra, chez son beau-frère le comte Thomas d’Aquino, pour y attendre le résultat de cette démarche. Mais il fallait passer le Vulturne sur le pont de Capoue, ville en grande partie gagnée à la cause de l’Église, et dont la nombreuse garnison, toute composée de troupes pontificales, était sous les ordres de plusieurs cardinaux, ennemis de la maison de Souabe. Déjà le bruit d’une rixe sanglante courait de bouche; et pour peu que les fugitifs tardassent à traverser Capoue, dont ils étaient encore à huit milles (environ 15 de nos kilomètres), ils devaient craindre de n’en pouvoir sortir. Pressant donc le pas des chevaux, ils arrivèrent promptement en vue du château neuf qui défendait l’entrée du pont, et bientôt après ils en virent sortir, au milieu d’une multitude de peuple, des musiciens qui faisaient retentir l’air de bruyantes fanfares. Venaient ensuite des chevaliers armés de toutes pièces, et plusieurs cardinaux que leurs chapeaux rouges faisaient aisément reconnaître. Mais presque aussitôt ces princes de l’Église quittèrent la route pour se retirer à l’écart, pendant que peuple, hommes d’armes et musiciens continuaient à marcher au-devant de Manfred, qui, dans la persuasion qu’on en voulait à sa vie, se disposait à la vendre chèrement. Voici la cause de ce mouvement extraordinaire. La cour pontificale avait fait préparer ses quartiers à Capoue; et comme le bruit de son arrivée prochaine s’était répandu, les cardinaux, prenant l’escorte du prince pour celle du pape, avaient rassemblé les habitants pour recevoir le chef de l’Église à son entrée dans la ville. Quand, au lieu des clefs de saint Pierre, ils reconnurent la bannière de Manfred à l’aigle noire en champ d’argent, ils se détournèrent du chemin. Déjà ils avaient appris la mort de Borrello; et, en voyant celui qu’on accusait d’en être l’auteur, ils songeaient à s’assurer de sa personne. Mais la mine guerrière et le nombre de ses gens leur faisaient craindre qu’on ne pût facilement venir à bout de ce dessein. Pendant qu’ils consultaient ensemble, le peuple, entraîné par quelques partisans de la maison de Souabe, reçut le prince avec des cris de joie, et retourna avec lui vers Capoue.

Arrivé près de l’endroit où les cardinaux s’étaient séparés de leur nombreuse suite, Manfred, faisant bonne contenance, s’approcha d’eux; et, après qu’il eut expliqué en peu de mots son désir d’avoir une entrevue avec le marquis Berthold, il les quitta en leur faisant un salut gracieux, qu'ils ne lui rendirent point. A rentrée du pont sur le Vulturne, monument bâti à grands frais en 1234 par l'empereur Frédéric a, les musiciens redoublèrent de bruit; et la foule devint si épaisse, qu'on n'avançait qu'avec une extrême lenteur dans les rues étroites qu'elle remplissait. Manfred n'osait manifester son impatience, quoiqu'il craignit à chaque instant d’être arrêté, sans pouvoir se défendre, au milieu de cette ovation populaire. A peine arrivé au palais, il congédia, avec de grands remercîments, ceux qui lui avaient fait cortège; et, remontant presque aussitôt à cheval, sous prétexte d'aller au-devant de Berthold, il sortit de la ville et prit le chemin d'Acerra. Ses craintes n’étaient que trop fondées; car, une demi-heure plus tard, ce même peuple qui venait de lui faire une entrée triomphale pillait ses bagages, et les cardinaux, revenus de leur frayeur, mettaient à sa poursuite un corps de cavalerie. Son arrière-garde, composée de vingt hommes d'armes, fut atteinte et prise après une vigoureuse résistance; mais Manfred lui-même arriva sain et sauf à Acerra, où le comte Thomas lui fit bon accueil.

Pendant que ces choses se passaient, le marquis Berthold s'arrêtait à Arienzo, bourg à l'entrée de la vallée Caudine, si célèbre par la victoire des Samnites et l'humiliation de l’armée romaine. En apprenant la mort de Borrello, que la voix publique attribuait à Manfred, il donna des éloges au fils de l’empereur, qui, disait-il, s'était, dans cette occasion, montré digne de son rang. Mais quand des chevaliers de la suite du marquis, invoquant le double lien de parenté qui l'attachait à la maison de Souabe, lui proposèrent de passer par Acerra, qui n’est qu’à six milles d’Arienzo, il prétendit qu’il ne pourrait plus être utile au prince, s’il le voyait avant de se présenter au pape. Vainement deux officiers de Manfred, qui vinrent à Arienzo, exposèrent que Conrad à son lit de mort avait confié au marquis son unique fils, et que cet enfant, s’il ne le protégeait, perdrait à jamais le trône. Après de vagues assurances, Berthold parut consentir à une rencontre, qui aurait lieu la nuit suivante, et, comme par hasard, dans le bois qui est entre Maddaloni et Capoue! Manfred fut exact au rendez-vous; le marquis prit un prétexte pour éviter de s’y trouver, et fit dire à son parent d’envoyer des officiers de confiance à la cour pontificale, promettant de se joindre à eux pour lui faire obtenir justice.

Mais, au dire d’un chroniqueur contemporain, c’était une fourbe insigne, et Berthold, ayant trouvé le pape disposé à l’indulgence, l’en détourna. « Si Votre Sainteté, lui dit-il, laisse échapper cette occasion de faire rentrer dans le néant celui qui sera toujours un obstacle aux projets de l’Église romaine, elle n’affermira pas sa domination sur le royaume de Sicile. Le fils de l’empereur, en liberté, conservera des prétentions téméraires, et un parti pour le soutenir : abattu, toute résistance cessera. » Ce conseil fut suivi. Innocent répondit aux envoyés du prince que s’il se présentait sans armes et presque sans suite, sa justification serait entendue. Mais il refusa de lui donner un sauf-conduit; et quand, malgré ces conditions rigoureuses, Manfred se dit prêt à venir, on parla de le faire juger par le cardinal de Fiesque, son ennemi personnel. Galvano Lancia, l’un de ses envoyés, l’avertit du péril qui le menaçait. « Quittez au plus tôt Acerra, lui écrivit ce parent; vous n’y êtes pas en sûreté. Retirez-vous en Pouille, et faites en sorte de gagner le chef des Sarrasins : s’il embrasse votre a cause, tout pourra se réparer. Adresse, célérité et discrétion, afin qu'on n'apprenne ici votre éloignement que lorsque vous serez hors d’atteinte. » Dès le môme jour, Manfred fit demander asile à Jean le Maure, le commandant de Lucera; lui-même fit ses préparatifs de départ, et pour détourner les soupçons, il annonça qu’il se rendrait le lendemain matin à Aversa, où la cour pontificale venait d’arriver. Un de ses serviteurs envoyé dans cette ville, y marqua son logement.

Vers minuit, Manfred sortit d’Acerra avec ses chevaliers, et suivit l’ancienne voie Appienne, qui conduit en Capitanate. Le trajet direct était court, mais périlleux, parce que la plupart des lieux forts situés sur cette route tenaient pour le pape. Monteforte appartenait à Louis de Hohenbourg, Avellino, au marquis Berthold; le gros de l’armée pontificale stationnait à Ariano, et, pour éviter les postes ennemis, il fallait de toute nécessité faire de longs détours et marcher avec prudence. Le comte Thomas voulut accompagner son beau-frère jusqu’à Marigliano. Là, deux gentilshommes napolitains, Conrad et Marino Capece, qui tenaient des fiefs royaux dans cette province, servirent de guides aux fugitifs. Un peu avant Monteforte, au pied de l’Apennin, ils se jetèrent à gauche dans les montagnes, et commencèrent à gravir des sentiers raboteux et encombrés de pierres, où les chevaux trébuchaient à chaque pas. Le temps était pluvieux, la nuit obscure; et si par de courts intervalles la lune se montrait entre de gros nuages que le vent avait séparés, les pentes semblaient encore plus roides, les précipices plus profonds, les rochers plus menaçants : venait-elle à se cacher, chacun tremblait de rouler dans l’abîme. Les chevaliers, couverts d’armes pesantes, avaient mis pied à terre et n’avançaient que péniblement, en tirant leurs montures par la bride. Au point du jour, ils arrivèrent à Mercogliano, bourg entouré de murailles, et composé d’une seule rue tellement étroite, qu’en beaucoup d’endroits deux cavaliers n’y pouvaient passer de front. La fatigue les accablait, et bien volontiers ils eussent pris en ce lieu quelques instants de repos; mais le bruit de la mort de Borrello avait pénétré jusqu’au cœur de l’Apennin, et les habitants de Mercogliano, sujets du marquis Berthold, avaient fermé leurs portes à Manfred. Aucune autre issue ne restait qu’un sentier  presque impraticable à l’extérieur des murs : les gens du prince s’y engagèrent. Ils formaient une longue file qui serpentait lentement le long des replis de la montagne, et que quelques hommes eussent facilement arrêtée. Dans un endroit, le chemin s’étant trouvé interrompu; les bêtes de charge, placées en tête de la colonne, cessèrent d’avancer, et Manfred crut que les paysans pillaient ce qui lui restait de bagages. Il franchit enfin ce mauvais pas; et, laissant à gauche le célèbre monastère de Monte-Vergine, l’un des plus anciens pèlerinages de l’Italie, il descendit vers neuf heures à Atripalda.

Deux nobles dames, épouses des frères Capece, habitaient ce château. Elles reçurent avec de grandes marques de respect le fils de l’empereur, et lui offrirent un repas, auquel il voulut qu’elles fussent l’une et l’autre assises à ses côtés. En cela, ajoute naïvement la chronique, Manfred ne fît rien de contraire à son rang; caries princes peuvent, sans s’abaisser, rendre de grands hommages aux dames; ce qu’ils ne feraient point pour les hommes les plus considérables. Le dîner promptement achevé, la troupe se remit en marche, et alla le même soir coucher à Nusco, fief du comte d’Acerra, où un bon accueil l’attendait.

Le jour suivant, il fallut s’écarter de plus en plus de la route directe, pour éviter Ariano. Les fugitifs, se dirigeant vers la droite, pénétrèrent dans les montagnes qui séparent la Basilicate de la Pouille. Mais déjà les principales villes de la première de ces provinces, séduites par les promesses d’innocent, avaient abandonné le parti royal, ou se disposaient à le quitter. Le fils de l’empereur, pauvre et proscrit, apprenait sans cesse de nouvelles défections, se voyait dans sa fuite environné de périls, et ne s’approchait qu’avec inquiétude des lieux habités. Guardia-Lombarda avait été sommée par le légat de faire serment à l’Église romaine, et montrait des dispositions peu favorables : Manfred refusa d’y entrer. De Bisaccia, où il s’arrêta, deux de ses officiers furent envoyés, l’un à Bovino, l’autre à Melfi, pour y sonder le terrain. Le premier fut accueilli avec de grandes démonstrations de joie: les habitants illuminèrent leurs maisons, et promirent de se soumettre au gouverneur que le prince leur donnerait. Mais, à Melfi, le chancelier d’Ocra trouva des dispositions bien  différentes. Cette ville avait récemment obtenu du pape une garantie de ses anciennes franchises, avec l'assurance qu’elle ferait désormais partie du domaine direct de l’Église romaine Le peuple consentit néanmoins à admettre dans ses murs le fils de l'empereur, si, se séparant des Allemands et des Sarrasins, il voulait y venir avec une suite peu nombreuse. Celte offre, bien faite pour éveiller des soupçons, ne fut pas acceptée.

Ascoli, où il aurait fallu passer pour gagner Lucera, était en pleine révolte. Le commandant royal avait été massacré par le peuple, et l'officier chargé d’annoncer la venue du prince n’évita un sort semblable que par un prompte fuite. Forcé encore une fois de changer de direction, Manfred alla coucher à Lavello, ce même château où Conrad était mort six mois auparavant. C’était la troisième nuit depuis son départ d'Acerra hommes et chevaux, harassés de ces longues marches, succombaient à la fa­tigue. Fort heureusement, sur ces entrefaites, des députés de Venosa vinrent supplier Manfred de s’arrêter dans leur ville; ce qu'il accepta d'autant plus volontiers qu’il espérait y recevoir des lettres de Lucera. Les habitants lui firent de grandes protestations de fidélité, et promirent de le défrayer, avec toute sa suite, pendant le séjour qu'il ferait parmi eux.

Cependant Jean le Maure, loin de soutenir son bienfaiteur, se préparait à livrer Lucera au pape. Le fier pontife négociait avec le fils de l’esclave, et, pour avoir la ville des Sarrasins, il promettait de maintenir dans l'emploi de grand camérier un homme objet de la haine publique, et à qui beaucoup de voix imputaient la mort du prince Henri. Les fiefs pour lesquels cet étrange dignitaire devait envoyer, pendant quarante jours, sept chevaliers aux armées pontificales, relevèrent directement du siège apostolique. Une lettre avertit la chrétienté que le chef de l’Église plaçait sous sa protection spéciale, et sous celle du bienheureux Pierre, le noble homme Jean le Maure, sa famille, ses biens actuels et ceux qu’il pourrait posséder dans la suite. Jean  venait de s’acheminer vers Naples pour y recevoir l’investiture de la main du pape. Durant son absence, il avait confié la garde de Lucera à Marchisio, son lieutenant, en exigeant de lui le serment d’en tenir les portes fermées au fils de l’empereur. Une garnison de mille Sarrasins à la solde était placée dans la citadelle; et, par un aveuglement étrange, le perfide, qui trahissait son maître, croyait à la fidélité de ceux à qui il commandait. Poussant la fourbe jusqu’au bout, il avertit le prince de la démarche qu’il allait faire, en protestant que son unique dessein était de lui être utile. Mais Manfred, que ces paroles menteuses ne pouvaient abuser, chargea des gens en rapport de commerce avec les Sarrasins, et qui pouvaient entrer à Lucera et en sortir sans exciter de soupçons, de s’assurer des dispositions du peuple. Ces agents secrets lui rapportèrent que les fidèles musulmans s’étonnaient qu’il ne fût pas venu en droite ligne au milieu d’eux. Ils étaient prêts à le défendre, et à lui consacrer leurs vies et leurs biens.

De si heureuses nouvelles rendirent l’espérance à Manfred, et il ne songea plus qu’aux moyens de gagner promptement Lucera. Mais comment traverser avec sa suite la vaste plaine de Capitanate, ce désert sans arbres et sans villages, où un. homme à cheval peut être aperçu de tous les points d’un vaste horizon? Comment s’aventurer entre Ascoli, Troja et Foggia, quand la première de ces villes était en pleine révolte, et que l’armée pontificale occupait les deux autres? Après en avoir conféré avec ses plus intimes confidents, le prince résolut de partir presque seul, pendant la nuit, et de se confier à la providence de Dieu.

Précisément alors des bourgeois de Venosa l’avertirent que leurs voisins de Melfi les sommaient, avec menace, d’entrer dans une confédération contre les adversaires de l’Église. Ils n’osaient, ajoutaient-ils, répondre par un refus formel, dans la crainte de s’attirer de fâcheuses affaires; mais, en souscrivant à la ligue, ils entendaient réserver l’honneur et le salut de celui qu’ils avaient appelé dans leurs murs. Manfred, quoique surpris de ce langage, ne s’en montra que médiocrement affecté. Ce n’était point à Venosa qu’il espérait relever son parti abattu, et la possession de Lucera pouvait seule lui procurer les ressources de toute espèce dont il avait besoin. Pour mieux cacher son projet, il annonça qu’il comptait se rendre à l’église de San-Nicolas d’Ofanto, près de laquelle était un domaine de la couronne, où son frère, Frédéric d’Antioche, résidait. Enfin, ses hommes d’armes et ses serviteurs reçurent l’ordre d'aller, le jour suivant, l’attendre, avec ce qui lui restait de bagages, à Spinazzola, bourg de la terre de Bari, dans une direction opposée à la ville des Sarrasins, et où il promettait de les rejoindre après avoir conféré avec son frère.

Le 1er novembre, à l’entrée de la nuit, le fils de l’empereur, armé de toutes pièces et suivi de trois écuyers, dont un parlait la langue arabe, monta à cheval et sortit à petit bruit de Venosa. Son épée de combat ne s’étant pas trouvée, il en prit une autre; circonstance qui parut de mauvais augure. Le ciel était chargé de gros nuages, la pluie commençait à tomber, et Manfred espérait que les habitants, retenus dans leurs églises pour l’office des morts qu’on venait de commencer, ne s’apercevraient pas de sa fuite. Mais des serviteurs fidèles, en le voyant s’aventurer sans escorte dans ces plaines où il pouvait faire de mauvaises rencontres, se hâtèrent de le rejoindre, afin de partager ses périls. Les renvoyer, c’eût été trahir un secret d’où dépendaient sa fortune et sa vie: il se montra touché de leur zèle, et les garda près de lui. Bientôt la pluie tomba à torrents, et les ténèbres devinrent si épaisses, que les fugitifs perdirent la trace du chemin. Embourbés, transis de froid, ils marchaient à travers champ, sans direction, ne distinguant plus rien, et obligés de parler à haute voix, pour ne point se séparer les uns des autres. Heureusement, le bruit des cloches, qu’il était d’usage de sonner pendant la plus grande partie de cette nuit, en l’hon­neur des trépassés, leur ôtait la crainte de revenir à Venosa, ou de s’approcher trop près des villes de la faction de l’Église.

Au nombre des chevaliers du prince était un maître veneur, appelé Adenolphe Pardo, qui, du temps de l'empereur Frédéric, avait souvent conduit de grandes chasses dans les plaines de la Capitanate. C’est lui qui servait de guide, au milieu d'une obscurité si profonde. Le succès couronna ses efforts. On traversa sans accident l'Ofanto, grossi par les pluies d'automne; et, vers minuit, après avoir marché pendant près de huit heures tout d’une traite, le maître veneur s'arrêta devant une maison abandonnée, qu'il reconnut pour être Saint-Agapit, ancien rendez-vous de chasse entre Lucera et Foggia, mais plus près de cette dernière ville. Quand on se fut assuré qu'aucun poste ennemi ne stationnait en ce lieu, les fugitifs, percés jusqu’aux os, y cherchèrent un abri contre la pluie diluvienne qui ne cessait de tomber. Ils allumèrent un grand feu, près duquel chacun parut oublier ses périls et ses fatigues. C'était une imprudence d’autant plus dangereuse, que la lueur de cet immense brasier, pou­vant être aperçue de Foggia et même de Troja, devait donner l'éveil aux troupes pontificales cantonnées dans ces deux villes. Néanmoins la nuit se passa tranquillement. Un peu avant l'aube, le ciel s’éclaircit, et le prince reprit le chemin de Lucera, dont la citadelle, bâtie sur une élévation, domine sur. une grande partie de la province.

Arrivé à trois mille de cette forteresse, il réfléchit que s'il s'y présentait avec tous ses gens, leur nombre pourrait, en donnant l’alarme, faire manquer son entreprise. Pour détourner ce péril, il se sépara de ses fidèles amis. En cas de non-réussite, le rendez-vous général était indiqué à Bovino, où l'on sait qu'un des officiers de Manfred commandait. Cette sage précaution prise, il se fit suivre par ses trois écuyers, piqua des éperons, et arriva bientôt devant l’une des portes de Lucera.

Au cri de la sentinelle, les soldats du poste étaient montés sur le chemin de ronde pour reconnaître ces étrangers. « C’est votre prince, leur dit l'interprète, c’est le fils de l’empereur! Vous l'avez appel ; il vient plein de confiance : recevez-le ainsi que vous l’avez promis. » Les Sarrasins qui craignaient de se laisser abuser, montrèrent de l’hésitation. Alors Manfred s’approcha de la muraille, ôta son heaume, et s’en fit reconnaître. Transportés de joie en voyant celui qui seul pouvait les empêcher de tomber sous la domination pontificale, ils résolurent de l’introduire dans la ville. Mais Marchisio en avait les clefs : « Si nous les lui demandons avant l’heure ordinaire, notre commandant prendra du soupçon. Trouvons un autre moyen , quel qu’il soit;  une fois le prince au milieu de nous, tout ira bien. » Il y avait sous la porte une rigole destinée à l’écoulement des eaux pluviales, et assez large pour qu’un homme pût s’y glisser en rampant. Le soldai indiqua du doigt ce conduit à Manfred, qui, sans hésiter, mit pied à terre, et se prépara à franchir ce dégoûtant passage. Mais les Sarrasins, dont le nombre augmentait sans cesse, vivement émus de voir le fils de leur empereur réduit à une telle extrémité, ne le voulurent point souffrir. « Brisons plutôt la porte, s’écrièrent-ils, et qu’il entre d’une manière digne de nous et de lui! » Ils la forcèrent en effet, puis, prenant Manfred dans leurs bras, ils le portèrent en triomphe dans les rues de Lucera.

Cependant Marchisio s’était mis à la tête de sa garde pour marcher contre les séditieux. De bruyantes acclamations l’avertirent de l’approche du prince, qu’il reconnut bientôt au milieu d’une grande multitude de peuple. Les Sarrasins, loin de s’apai­ser à la vue de leur commandant, lui ordonnèrent avec menace de se jeter aux pieds du fils de l’empereur; ce que ce chef se hâta de faire, quand il vil ses propres soldats se tourner contre lui. Cédant à la nécessité il ouvrit le palais, et livra le trésor royal, ainsi que l’argent extorqué au peuple par le marquis de Hohenbourg et par Jean le Maure.

Pendant que ces choses se passaient, les chevaliers restés en arrière étaient arrivés à la porte de la ville, qu’on avait barricadée. Ils s’efforçaient de se la faire ouvrir, quand ils aperçurent à peu de distance, sur le chemin de Foggia, des hommes d’armes portant la bannière du marquis Oddon, le frère de Berthold. C’était ce seigneur lui-même qui poussait une reconnaissance jusqu’auprès de Lucera. Quelques instants plus tôt, Oddon eût enlevé l'adversaire du pape, et du même coup, mis fin à leur querelle. Il prit la fuite, et on le poursuivit longtemps sans pouvoir l’atteindre.

Dès le même jour Manfred fit connaître au peuple les motifs de sa rupture avec la cour romaine. Son but, en recommençant la guerre, était, disait-il, de ne point laisser envahir les droits de son neveu et les siens propres; de défendre, même au péril de sa vie, les libertés et le bon état du royaume, d'empêcher enfin qu’on ne reprît aux musulmans les franchises qu’ils tenaient de l’empereur. Un long applaudissement répondit à ce discours; les Sarrasins firent, suivant leurs rites, l'hommage et le serment de fidélité au roi Conrad II et au prince son tuteur et son héritier

Une fois maître de cette importante forteresse et du trésor qu'on y gardait, Manfred récompensa généreusement les serviteurs qui ne l’avaient point abandonné dans l’infortune; puis il mit tous ses soins à rassembler des troupes. Les Allemands soudoyés par Jean le Maure passèrent à sa solde; et comme il offrit aux gens de guerre, pour les attirer dans ses rangs, des chevaux, des armes et une haute paye, beaucoup de pontificaux désertèrent le drapeau des clefs pour l’aigle de Souabe. La petite armée royale se grossit à ce point, que Manfred fit trembler ceux qui, la veille encore, prononçaient son nom avec mépris. En peu de jours il se trouva assez fort pour exiger des villes voisines le fodero, ou fourniture de vivres qu’elles devaient au chef de l’État. Toutes obéirent. Le marquis Berthold venait d’arriver en Capitanate. Ce seigneur, après avoir travaillé à la ruine de Manfred, avait mis à un prix élevé les services qu’il promettait de rendre à l’Église romaine. Outre une nouvelle concession des fiefs qu’il tenait de Conrad, le pape lui avait conféré à vie la charge de grand maréchal du* royaume, avec un traitement annuel de 4,500 onces d’or, affecté sur le produit des douanes de Barletta, de Trani, de Bari, et, en cas d’insuffisance, sur la monnaie de Brindisi. Oddon de Hohenbourg avait obtenu le comté de Teate; Louis, son autre frère, le comté de Cotrone en Calabre ultérieure Au premier avis de la fuite de Manfred, Berthold avait repris le chemin de la Pouille, précédant de peu le cardinal de Saint-Eustache, qui, avec le gros de l'armée, s'était porté d'Ariano à Troja, où il entra le 2 novembre. Soit que ce seigneur songeât à virer de bord si la fortune changeait de parti, soit bien plutôt qu’il ne voulût que gagner du temps pour tromper la vigilance du prince, il lui envoya en cadeau du linge et des vêtements de laine, en l'engageant à ne point renoncer à une réconciliation avec le Saint-Siège, à laquelle il offrait de s'employer de tout son pouvoir. Quelque temps après, l'astucieux marquis fit faire par un chevalier teutonique des propositions plus précises mais non moins trompeuses : il était prêt, disait-il, à revenir à la cause royale sous certaines conditions, et, entre autres, que son neveu Gennaro serait fiancé à Constance, enfant en bas âge, la fille unique de Manfred et de Béatrix de Savoie. Pour conclure l'affaire, il demandait que, sous prétexte de traiter de la paix avec l'Église romaine, des personnes de confiance, munies de pouvoirs suffisants, se rendissent à Troja. Geoffroi de Cosenza et le chancelier d’Ocra, chargés de celle mission, reconnurent bientôt qu'on se jouait d'eux; et, pour que leur démarche ne fût pas sans profit, avant de quitter la ville ils débauchèrent un escadron de cavalerie allemande qui était à la solde du pape.

Vers la fin de novembre, après ces prétendus essais de pacification, la campagne s'ouvrit en Capitanate. L’armée royale, moins nombreuse que celle du légat, mais bien supérieure par le courage et l'habitude de la guerre, prit l’offensive. En face de Lucera, entre Foggia, où stationnait le marquis Oddon, et Troja, le quartier général des pontificaux, se trouve une hauteur d’où l’œil découvre ces trois villes. Le prince y plaça des vedettes qui, par des signaux convenus, devaient l'instruire de chaque mouvement de l'ennemi. Au pied de la colline est un ravin, où il cacha un corps de cavalerie. Peu de jours après, Oddon en allant au fourrage, tomba dans cette embuscade. Manfred accourut, le battit, lui donna la chasse jusqu'au-delà de l’Ofanto et e força à se réfugier dans le château de Canosa. Aucune des garnisons voisines n’était sortie pour dégager Oddon, ce qui n’empêcha pas les pontificaux de l'accuser de les avoir trahis ’. Au retour de celle poursuite, la cavalerie royale se porta sur Foggia, et ne s'arrêta qu’à l'entrée du faubourg, où une vive résistance liii fut opposée. Cette capitale de la province avait une enceinte en mauvais état; mais l’ennemi s’y était fortifié en s'entourant de fossés défendus par de bonnes palissades, pour lesquelles on avait abattu tous les arbres des environs, et jusqu'à un bois de dattiers situé à peu de distance de la ville. Pendant plus de deux heures, les pontificaux, commandés par le comte de Lavagne, proche parent du pape, par l’évêque de Bologne et par d'autres prélats d’un rang élevé, se défendirent avec tant de courage, que les chevaliers, qui avaient mis pied à terre, ne purent forcer le retranchement. Mais l’arrivée de l’infanterie de Lucera changea la face du combat. Les Sarrasins dirigèrent leur attaque du côté du nord, où le fossé n'était pas achevé; ils le franchirent, et pénétrèrent dans les rues de Foggia. Un poste d’observation, placé dans le beffroi, sonna la cloche d'alarme; et, à ce signal, ceux qui défendaient encore les palissades se retirèrent en désordre dans l'intérieur du palais. Beaucoup périrent dans leur fuite, ou furent faits prisonniers. Suivant le droit terrible de la guerre, la ville, emportée d'assaut, devint la proie du soldat, qui s’y gorgea de butin.

Le soir venu, il fallut faire retraite, pour ne point s’exposer à avoir sur les bras la grande armée pontificale, qui en peu d’heures pouvait arriver de Troja et surprendre les royalistes, fatigués de ce combat opiniâtre, et des excès inséparables d’une telle victoire. Manfred s’y décida d'autant plus volontiers, qu'il craignait que les évêques et les neveux d’innocent, enfermés dans le palais, ne fussent massacrés s’ils étaient pris dans une attaque nocturne; ce qui eût fourni au chef de l’Église le prétexte d'une croisade. Par ce motif, et pour ne pas ruiner entièrement l’une des meilleures villes de la Pouille, il reconduisit ses troupes à Lucera.

Ce premier fait d'armes eut des résultats aussi heureux qu'inattendus. L’armée pontificale, prise d’une terreur panique, abandonna pendant la nuit sa forte position de Troja, et se relira, dans un désordre inexprimable, à Ariano. Dès la veille, le marquis Berthold était parti pour Naples, afin de se concerter avec le pape, dont la maladie faisait d’effrayants progrès. Le cardinal de Saint-Eustache, chargé seul dii commandement suprême, perdit la tête, et se laissa entraîner dans la déroute des siens. Un déserteur prit, au nom de Conrad II, possession du château de Troja. Vers le point du jour, deux députés de la bourgeoisie avertirent Manfred de ce qui venait de se passer, lui faisant de grandes protestations de zèle, et affirmant même qu'ils n'avaient reçu le légat dans leurs murs que contre leur gré, et en se sou­mettant à la force.

Lucera fut dans la joie. L'armée demanda à être conduite à Troja; et déjà les Allemands, qui en avaient été chassés après la mort de Conrad, se promettaient de tirer des habitants une terrible vengeance. Mais le prince, pour sauver cette ville du pillage, donna l’ordre de retourner à Foggia : faute irréparable, dont il ne larda guère à se repentir. Si, profitant du découragement de l’ennemi, il l’eût poursuivi l'épée dans les reins, sans lui laisser le temps de se rallier, il eût peut-être terminé la guerre d'un seul coup, surpris la cour pontificale lorsque le pape était expirant, et dicté aux cardinaux les conditions de la paix, Le palais de Foggia était abandonné; ses défenseurs avaient, à la faveur de la nuit, gagné les montagnes presque désertes du Cargano, où ils croyaient trouver un asile; mais ils périrent pour la plupart dans les neiges qui obstruaient les chemins.

Pendant que ces choses se passaient, le pape, au lieu de tenir à Capoue le parlement général qu’il avait convoqué dans cette ville, s’était, dès le 27 octobre, rendu à Naples, où il reçut l’hommage et le serment des feudataires et des syndics des villes domaniales. La confusion inséparable d’un état de guerre permanent, l’autorité despotique et les exactions des chefs militaires, avaient fatigué à un tel point les provinces, que de toutes parts on invoquait la domination de l’Église romaine, dans l’espoir qu’elle donnerait au royaume un peu de liberté avec la paix. Innocent IV, bien persuadé que le prince fugitif ne pourrait lui échapper, se crut le maître, et agit en souverain, conférant aux nobles des fiefs et des dignités, accordant des privilèges aux communes, cassant les lois anciennes et en publiant de nouvelles. Les ministres et les grands de l’État lui avaient fait serment, à l’exception du chancelier d’Ocra, qui courait la fortune de Manfred; tous furent maintenus dans leurs charges, et reçurent de nouvelles commissions délivrées au nom du pape. Le clergé, les nobles et le peuple de la Sicile et des Calabres, furent placés sous la protection spéciale du Saint-Siège, qui les maintint en possession des biens, franchises, libertés et bonnes coutumes dont ils avaient été privés sous les règnes précédents. « Nous ordonnons en outre, portait la lettre pontificale, que les susdites provinces soient à perpétuité unies au domaine direct de l’Église et au nôtre; qu’aucune portion n’en puisse jamais être « concédée à personne, afin que le peuple, placé irrévocablement sous l’autorité et la juridiction apostoliques, y goûte les douceurs de la liberté. » Un grand nombre de bourgs et de villes reçurent des lettres de franchise qui les attachaient au domaine de Saint-Pierre. Les Messinois, soumis à la loi commune depuis la promulgation du code de Frédéric II, recouvrèrent leurs anciens privilèges; et autorisation leur fut octroyée d’éta­blir chez eux le régime municipal, à l’instar de Naples et de Capoue, c’est-à-dire le droit d’élire leurs magistrats, et de publier des règlements exécutoires dans l’intérieur de la commune. Alife obtint la promesse de n’être jamais érigée en fief; Trajetto, Teano, Amalfi, Atrani, Policastro, Potenza, et beaucoup d’autres qu'il serait trop long de citer ici, eurent des assurances semblables. Dans aucun de ces titres, il n’était fait mention ni du prince anglais, ni des droits réservés de Conradin. Le pape or­donnait, concédait, exerçait la souveraineté directe en son propre nom; preuve évidente qu’il se regardait comme délié de tout engagement depuis que la fortune lui souriait. De son côté, Henri III, tuteur naturel d’Edmond, accordait des investitures dans toute la plénitude du pouvoir royal. Le 3 octobre, il octroyait au comte Thomas de Savoie la principauté de Capoue, qui fut par lui rétablie pour ce seigneur, contrairement aux titres de franchise récemment délivrés par la chancellerie romaine. Dans ce désordre général, personne ne savait plus qui pouvait à bon droit se dire .le maître. Trop de faits attestaient qu’innocent IV n’était sincère avec personne; qu’il promettait et se rétractait avec une égale facilité, suivant l’état de ses affaires. Depuis son retour de Lyon, on ne trouvait plus en lui cette constance dans l’adversité, ce courage inébranlable qui avaient triomphé de Frédéric. Les déceptions, l’âge, la maladie, avaient usé les ressorts de cet esprit si ferme ; sa politique était devenue vacillante, tortueuse, et sans grandeur. Un dernier fait achèvera de la faire connaître. Tout récemment, quand le pape se croyait le maître du royaume, on l'a vu donnant à beaucoup de villes, aux Sici­liens et aux Calabrais, l’assurance la plus formelle qu’à l’avenir ils dépendraient directement de l’Église, sans qu’elle pût jamais les céder à personne. Mais la défection de Lucera et les premières victoires de Manfred avaient affaibli la confiance d’Innocent IV dans le succès. Aussitôt, oubliant ce qui venait à peine d’être conclu, il se retourna vers le roi d’Angleterre, qu’il négligeait depuis plus de six mois; et, le 17 novembre, il l’invita de nouveau à prendre possession de l’Italie méridionale. Au style de sa lettre, on pouvait croire que rien n’avait été fait contre les intérêts de ce monarque. « Le moment est venu, lui écrivait-il, d’accomplir les engagements envers nous; tout retard pourrait être fatal : hâte-toi donc de marcher contre l’ennemi de la sainte Église, et sache bien que si tu n’amènes bientôt des forces suffisantes pour achever la conquête du royaume, nous transférerons à un autre la dignité suprême. » Mais il n’eut pas le temps d’effectuer cette menace. A son arrivée à Naples, le vieux pontife avait été atteint d’une inflammation de la plèvre; et dans cet état, qui eût exigé un repos complet, les négociations avec les villes et les seigneurs, la fatigue du cérémonial que les circonstances rendaient indispensable, devaient promptement achever de détruire une santé si débile. Vers le commencement de décembre, une grande fièvre l’obligea à garder le lit. Les mauvaises nouvelles qu’on recevait de la Pouille aggravèrent tellement son état, qu’en peu de jours il fut aux portes du tombeau. Un historien contemporain rapporte que, dans ses derniers moments, plusieurs membres de sa famille étaient autour de lui, et, suivant la coutume, jetaient de grands cris et déchiraient leurs vêtements en signe de douleur. Le moribond ouvrit , les yeux, reconnut ses parents, et leur adressa ces paroles pleines d’amertume: «Malheureux! pourquoi pleurez-vous? Ne vous ai-je pas donné assez de richesses? et qu’exigez-vous encore de  moi? » Tournant ensuite vers le ciel un regard éteint, il ré­péta à plusieurs reprises ce verset du Psalmiste: Domine, propter iniquitatem meam, corripuisti hominem. Le cardinal-évêque d’Ostie lui donna les derniers sacrements ; et le 7 décembre 1254, vers le soir4, Innocent expira à Naples, dans l’ancien palais de Pierre de la Vigne, après un pontificat de onze ans cinq mois et treize jours, durant lequel il habita Rome environ dix-huit mois, et l’Italie un peu plus de cinq ans. Des frères mineurs, des dominicains et plusieurs prêtres passèrent près de lui la nuit en prières. Le lendemain, le collège des cardinaux, les prélats, le clergé et le peuple de la ville, accompagnèrent en grande pompe sa dépouille mortelle à l’église de Sainte Restitue, dans laquelle il avait choisi sa sépulture. En 1318, le cercueil d’innocent fut transporté dans la nouvelle cathédrale bâtie par Charles d’Anjou, et un tombeau qu’on lui érigea, dans la première moitié du XVIe siècle, s’y voit encore aujourd’hui .

Innocent IV fut un pontife d’un esprit fin et cultivé, pieux et sincère dans sa foi, irréprochable dans ses mœurs; mais natu­rellement enclin à la violence et à l'oubli de la charité chrétienne. Il suivit, dit un historien alors vivant, bien moins les traces de Pierre que celles de Constantin; et son règne fut pour le monde une époque malheureuse. Si on l’étudie avant et après son élévation, deux hommes entièrement opposés de caractère se trouveront en lui. Simple cardinal, il avait à tel point dissimulé son humeur ardente et fougueuse, que chacun avait pu le croire animé d’un grand désir de paix. La péninsule italienne était partagée en deux camps: États, cités, familles, tout était guelfe ou gibelin; seul, Sinibald de Fiesque, quoique assis sur les marches du trône de Saint-Pierre, avait su garder son crédit à la cour pontificale, tout en conservant les bonnes grâces de l’empereur. Mais à peine monté au rang suprême, Innocent, se montrant à découvert, adopte les plans de ses prédécesseurs contre l’autorité impériale; plans dont on l’a vu poursuivre l’exécution avec une rare constance jusqu’à la mort de Frédéric II. Comme il sait que la querelle de l’empire et du sacerdoce doit aboutir à la ruine de la maison de Souabe, ou à celle du pouvoir temporel du Saint-Siège, question vitale pour la papauté, il entreprend contre l’empereur une lutte à outrance. De nombreuses voix demandent la réforme de l’Église, et l’abaissement de cette autorité que les papes s’attribuent sur le monde civil; mais comme Innocent sait que l’esprit du siècle n'est pas suffisamment préparé pour ces innovations, et qu'une révolution ne peut réussir que si elle éclate en temps opportun, il ne se laisse pas arrêter par cette opposition. Peu scrupuleux sur le choix des moyens, pourvu qu’ils assurent le triomphe de l'Église romaine, il remplit pendant onze ans l’Europe de troubles, prêche partout des croisades contre des princes catholiques, émousse les armes spirituelles par des excommunications trop prodiguées, autorise ses nonces à commettre des exactions inouïes, fait des frères mineurs et des dominicains, non des pêcheurs d’âmes, mais des collecteurs d'argent, et détourne même de leur destination les offrandes pour la délivrance de la terre sainte qu’il a livrée aux Turcs, en y attisant le feu de la discorde. En attaquant l'empereur au foyer même de sa puissance, il prépare en Allemagne une révolution morale et politique , qui devient pour ce pays une source de malheurs et de déchirements. Enfin, il rallume la guerre civile dans la péninsule; et, ne pouvant la soumettre au Saint-Siège, il y appelle des conquérants étrangers.

 

LIVRE IX. MANFRED.1254-1266

CHAPITRE II

ALEXANDRE IV. — GUERRE EN POUILLE ET EN CALABRE. — MANFRED ACHÈVE DE SOUMETTRE LE ROYAUME. —IL USURPE LA COURONNE DE SON NEVEU.