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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

 

 

LIVRE VI

FRÉDÉRIC II, JUSQU’A LA MORT DE GRÉGOIRE IX

1231 —1241

 

CHAPITRE 1

CODE DE FRÉDÉRIC II— AFFAIRES DE L’ITALIE ET DE L’ALLEMACNE. — HENRI, ROI DES ROMAINS, SARME CONTRE SON PÈRE. SA DÉCHÉANCE EST PRONONCÉE. FRÉDÉRIC II EPOUSE LA SOEUR DU ROI D'ANGLETERRE.

1231 — 1235

 

Aussitôt que le traité de San-Germano eut mis fin aux hostilités entre l’empire et le Saint-Siège, Frédéric II songea à effacer dans ses États héréditaires les traces de la guerre civile, et à en rendre le retour impossible. Son premier soin fut de raffermir le gouvernement qui, pendant les troubles, avait été fort ébranlé par les prédications des ecclésiastiques. La justice reprit son cours habituel, l’ordre reparut dans l’administration, et une enquête eut lieu contre les agents de tous grades dont la gestion méritait des reproches. Au nombre de ceux-ci était Renaud, l’ancien régent du royaume, accusé de ne pouvoir rendre compte de l’emploi des deniers publics. Pour se justifier des ravages commis sur les terres de l’Église, l’empereur imputait à son vicaire d’avoir méconnu sa volonté et outrepassé ses ordres. Grégoire IX, voyant Renaud menacé de poursuites criminelles, sollicita pour lui, la clémence-impériale. Frédéric, qui soupçonna un secret accord entre la cour romaine et son lieutenant, s’irrita, fit saisir par le fisc les biens de Renaud et ceux de Berthold, son frère, et les exila pour toujours du royaume. Depuis plusieurs années, le nombre des hérétiques s’était beaucoup accru en Italie, et, pour la première fois, ils avaient osé paraître à Naples, à Aversa, et dans plusieurs autres villes de la Terre de Labour. Frédéric, quoique souvent taxé d’hérésie, se montra l’ennemi des novateurs, et les poursuivit si vigoureusement, que, durant son règne d’un demi-siècle, les Patarins, qui pullulaient dans les républiques guelfes et jusque sur les bords du Tibre, ne purent jamais s’établir dans le royaume de Sicile. Pour couper le mal dans sa racine, il fit mettre à mort les sectaires impénitents, et publia contre l’hérésie une loi semblable à celle qui était en vigueur dans l’Italie septentrionale. «Ces hommes perfides, portait-elle, tes hommes qui prennent le nom de Patarins, c’est-à-dire exposes à la souffrance, s’efforcent de découdre la tunique de Dieu, de faire une entaille profonde dans la foi, et de disperser le troupeau confié à Pierre : loups ravissants, couleuvres qui surprennent des colombes, enfants de perdition, élus par le père de la méchanceté et de la fraude, pour égarer les âmes simples et leur offrir un breuvage mortel. Qu’on procède contre eux par voie d’enquête ; et qu’après avoir été convaincus d’hérésie par les ecclésiastiques chargés de cet examen, s’ils persistent dans leurs détestables erreurs, ils soient traduits devant les juges séculiers, condamnés et brûlés vifs en présence du peuple, sans que personne ose solliciter leur grâce, sous peine d’encourir notre indignation. Que leurs complices, que ceux qui les recèlent soient exclus des emplois, et notés d’infamie. » Cette pénalité rigoureuse révolterait nos esprits, habitués à une complète tolérance en matière de foi; elle imprimerait sur le législateur une tache indélébile, si on oubliait qu’au moyen âge les choses n’étaient pas comprises comme de nos jours. Personne alors n’était tolérant, et pour qu’on puisse juger les lois de Frédéric selon l’opinion de son siècle et non d’après nos idées d'aujourd’hui, il faut se rappeler que dans tout le monde chrétien des ordres non moins cruels étaient donnés contre les hérétiques. En Lombardie et en Allemagne, où la secte des Patarins commençait à prendre une grande extension, on les envoyait au supplice. A Rome, ils étaient frappés d’anathème, et le sénateur les poursuivait avec un zèle d’autant plus ardent, que le tiers des biens de ceux qu’il faisait arrêter lui était acquis et que son indulgence envers les coupables était punie d’une amende de 200 marcs d’argent. En France, la reine Blanche de Castille, régente du royaume pendant la minorité de saint Louis, avait, par la célèbre ordonnance de 1228, établi le tribunal de l’inquisition contre les Albigeois échappés au glaive de Montfort. Quelques années plus tard, en 1239, le comte de Champagne faisait brûler près de Provins cent quatre-vingt-quatre hérétiques. En présence de faits contre lesquels aucune voix ne s’élevait en Europe, ne serait-il pas injuste de faire peser sur Frédéric lui seul un reproche mérité par tous ses contemporains?

Ces mesures prises, il s'appliqua à faire disparaître l’arbitraire des cours de justice, à substituer des lois écrites à la coutume, la force publique à la force individuelle, et le gouvernement central à la puissance anarchique des seigneurs féodaux : innovation digne de toute l’attention du lecteur.

Un premier pas avait été fait dans celte voie par le roi Roger, monarque civilisateur et guerrier, qui, cent ans plus tôt, quand l’Europe était courbée sous le régime né de la conquête, avait établi en principe que le droit de justice criminelle appartenait au souverain. Mais quarante années de troubles, depuis l’extinction de la dynastie de Hauteville, avaient fait tomber en désuétude la plupart des lois normandes. Le gouvernement s’était vu dépouiller d’une partie de ses prérogatives; et il était urgent de mettre un terme à ce désordre. Déjà, Frédéric, après son couronnement à Rome, en 4220, avait, par des ordonnances spéciales, pourvu au plus pressé, et il n’avait cessé depuis de lutter contre les obstacles qui dans les autres États chrétiens, comme dans ses États d’Italie, gênaient la marche du pouvoir. Il voulait établir un seul code de lois, comprenant le droit politique, le droit civil, criminel et féodal, les règles de la procédure, la compétence des juges et des fonctionnaires, les frais et dépens, les finances, la police, lès poids et mesures, les monnaies, etc. Des jurisconsultes célèbres, Roffrido de Bénévent et Thaddée de Sessa eurent part à ce travail, dont la rédaction fut confiée à maître Pierre de la Vigne, l’un des quatre juges de la grande cour de Capoue, et bientôt le ministre de confiance de l’empereur. 

Pierre de la Vigne, dont le nom jouit d’une juste célébrité, était un des hommes les plus savants de son siècle. Né à Capoue, de parents pauvres, vers l’an 1190, il avait montré, dès sa jeunesse, un goût ardent pour l’étude. On ne sait comment il parvint à se faire admettre à l’université de Bologne; mais plusieurs historiens rapportent que pour s’y rendre, il fui obligé de mendier. Ses progrès rapides lui donnèrent de puissants protecteurs. Il fut recommandé par l’archevêque de Palerme à l’empereur Frédéric, qui sut discerner le mérite du pauvre écolier, et se l’attacha. On croit que, dès l’an 1212, Pierre, alors âgé d’environ vingt-deux ans, occupait à la cour le poste de notaire. Treize ans plus tard, on le retrouve élevé à la dignité de juge de la grande cour, l’une des premières de l’Etats. Il avait étudié à fond les lois romaines, qu’on enseignait dans les universités d’Italie, le droit ecclésiastique, le code longobard, et en général les lois et les coutumes en vigueur dans la Péninsule. Ami des lettres latines, il s’était adonné à la lecture des anciens, et écrivait lui-même avec élégance, quoique d’une manière un peu emphatique, fort admirée à cette époque. Dans ses courts loisirs, il cultiva la poésie en langue italienne, et on le compte, avec Frédéric II, au nombre des premiers poètes siciliens. Le plan des nouvelles constitutions fut dressé sous la direction de Pierre de la Vigne. Cet habile ministre, secondant les désirs de son maître, battit en brèche la puissance des seigneurs et l’ancien esprit militaire; s’opposa à un trop grand accroissement des richesses du clergé, régla les mœurs, l’ordre public, et jeta d’une main hardie les fondements d’une législation bien au-dessus de ce qui existait alors chez les autres peuples; législation antérieure de trente années aux Établissements de saint Louis, auxquels ce premier travail put servir de règle et de modèle.

Le code de Frédéric II est un vaste recueil dans lequel les lois sont réunies avec peu d’ordre, il est vrai, maison de sages principes sont posés clairement et sans hésitation. Il est divisé en trois livres, deux cent cinquante-deux titres et deux cent quatre-vingt-dix décrets, anciens et modernes, dont quarante-deux appartiennent à Roger Ier, vingt-trois aux deux Guillaume, et deux cent vingt-cinq à Frédéric. Ce code fut déclaré exécutoire dans toute la monarchie sicilienne; et quoique les besoins des peuples aient nécessité depuis, à diverses reprises, la publication de nouvelles lois, celles de Frédéric qui n’ont point été expressément abolies, n’ont cessé jusqu’à nos jours de faire partie de la législation des Deux-Siciles. Comme elles eurent une influence réelle sur les événements qui vont suivre, il est nécessaire d’en présenter ici une analyse rapide.

L’empereur, en établissant l’ordre judiciaire sur de larges bases, prétendait en exclure l’ignorance et la prévarication. A cet effet, il substitua de nouveaux magistrats à ceux qui avaient été choisis durant les troubles; des tribunaux distincts et de divers degrés furent créés pour le civil et pour le criminel. En première instance, et sur les terres du domaine, les magistrats civils étaient les baillis et les juges, qui ne pouvaient être ni de basse condition, ni clercs, ni bâtards. L’appel de leurs sentences était porté devant le camérier provincial, assisté de deux assesseurs. Ce tribunal, d’un ordre plus élevé, connaissait spécialement des affaires qui intéressaient le fisc. Sur les fiefs, le baron, arbitre naturel de ses vassaux, conservait le droit de statuer au civil; mais tout vassal pouvait porter appel devant le maître justicier de la province, et la loi l’autorisait même à invoquer directement cette juridiction supérieure en cas de déni de justice, c’est-à-dire si le baron retenait sa cause plus de deux mois sans prononcer l’arrêt. Ainsi l’appel au civil, devant les juges du roi, fut établi, en règle générale, par Frédéric, non-seulement dans ses propres domaines, comme saint Louis le fit en France vingt-neuf ans plus tard, mais dans tout le royaume, et pour toutes les classes d’habitants sans nulle exception.

La haute justice ressortait exclusivement des magistrats royaux, dans l’ordre suivant : le bailli procédait au petit criminel; le maître justicier de chaque province, assisté d'un juge et d’un greffier, exerçait la police, faisait les enquêtes, et parcourait lus localités de sa dépendance. L’appel des juges inférieurs et le grand criminel étaient attribués à la haute cour de Capoue, composée de quatre juges, sons la présidence du grand-justicier, qui était en même temps le chef de la magistrature de tout le royaume. Cette cour suprême connaissait directement de toute cause relative aux fiefs. Défense était faite aux prélats, aux comtes, aux barons et aux chevaliers, de s’ingérer, par eux ou par d’autres, dans le jugement des affaires criminelles.

Le maître des justiciers, les justiciers provinciaux et les camériers rendaient gratuitement la justice; mais un salaire, payé par les parties, était attribué aux baillis et aux juges inférieurs. Celui des avocats ne pouvait excéder le soixantième des valeurs en litige; et s’il s’agissait d’objets qu’on ne pût évaluer, la taxe était établie par la cour; nul ne devant, sous aucun prétexte, exiger rien au-delà de la rétribution fixée par la loi. Aucune charge, à l’exception de celle de notaire, ne durait plus d’un an; mais elles pouvaient être prorogées; et afin d’éviter les prévarications des magistrats, ils étaient tenus, en sortant d’exercice, de rester cinquante jours dans le lieu de leur résidence, où toute personne qui avait à se plaindre d’eux pouvait les prendre à partie’. Les jugements devaient toujours être rédigés par écrit, à peine de nullité cl de dommages et intérêts. Dans l’instruction des affaires, les causes ecclésiastiques passaient en premier ordre; puis venaient celles du fisc, des mineurs, des orphelins, des veuves et des pauvres, pour lesquels la loi créait un avocat d’office, salarié par le trésor. Toute espèce de cause devait être vidée dans l’espace de deux mois.

Les lois qui avaient pour objet d’abaisser la noblesse étaient nombreuses et très-explicites; jamais coup plus fatal n’avait été porté à sa puissance. Défense expresse était faite aux barons d’opprimer leurs vassaux et d’en exiger d’autres services que ceux permis par la loi. Si la plainte d’un vassal était admise, le seigneur faisait restitution de ce qu’il avait illégalement perçu , et payait au fisc le double de cette somme. Aucun feudataire ne pouvait se marier, marier ses enfants, ses sœurs ou ses nièces, sans le consentement du souverain. Les filles entraient en partage des biens de leurs parents, et pouvaient même succéder aux fiefs, à défaut d’héritiers mâles. Tout seigneur était justiciable des magistrats royaux; et pour établir le fait, il suffisait de deux témoins pris parmi les pairs de l’accusé, ou d’un nombre double du rang inférieur; de telle sorte qu’à défaut de deux comtes, on appelait quatre barons, huit chevaliers ou seize bourgeois. Le témoignage des vilains ne prévalait pas contre les nobles. A moins d’un ordre spécial du chef de l’État, nul n’avait droit aux honneurs militaires, c’est-à-dire à la chevalerie, s’il n’était issu de noble race.

Le combat judiciaire, si longtemps admis en Europe comme voie d’appel, fut interdit à jamais, sauf dans deux cas, la mort donnée par une main inconnue et le crime de lèse-majesté’. Mais alors même, le champ clos n’était permis qu’à défaut de preuves juridiques, et lorsque la vérité n’avait pu ressortir des enquêtes et de l’audition des témoins : la loi eu réglait la forme et les conditions. On abolit dans tout le royaume l’ancien droit de guerres privées, les représailles et même le port d’armes, ces prérogatives inhérentes à l’élément féodal; le nom du prince, invoqué au besoin, devait être une sauvegarde suffisante pour ses sujets. « A l’avenir, disait le législateur, nul ne pourra tirer vengeance à main armée d’une injure, exercer des représailles contre son ennemi, ou lui faire la guerre. S’il a reçu quelque dommage, qu’il porte sa plainte devant les magistrats compétents, et ceux-ci statueront selon les règles de la justice. Quiconque aura suscité une guerre dans le royaume, aura ses biens confisqués et subira la peine capitale. Ceux qui auront usé de représailles iront en exil, et seront dépossédés de la moitié de leurs biens. Tout porteur d’armes prohibées, telles que lances, épées, poignards, et autres, paiera à notre fisc une amende proportionnée à son rang; s’il est comte, cinq onces d’or; baron, quatre onces; simple chevalier, trois; bourgeois, deux ; homme rustique, une once. Sont seuls exceptés les officiers de notre cour et ceux qui sont attachés à notre service. Le délinquant insolvable ira, pour un temps, aux travaux publics. Celui qui aura menacé de son glaive paiera le double de l’amende à laquelle son adversaire sérail condamné pour port d’armes illicite. S’il y a blessure, qu’on coupe la main qui l’aura faite; et si la mort s’ensuit, que le meurtrier de condition noble soit décapité, le bourgeois ou vilain pendu. »

Les ecclésiastiques ne pouvaient exercer les fonctions de justiciers ou de baillis. Afin de prévenir une trop grande accumulation de biens fonciers dans les mains du clergé, où ils seraient tombés en main-morte, défense fut faite aux églises, aux clercs et aux ordres religieux, sans en excepter les Templiers et les Hospitaliers, d’acquérir des terres, ou d’en recevoir par donation entre vifs ou par actes de dernière volonté, à moins qu’ils ne déclarassent qu’elles seraient revendues dans un an, pour tout délai. Ce terme expiré sans que la vente ait été faite, le fisc s’emparait de l’immeuble. Une ordonnance, rendue longtemps après par saint Louis, sur cette même question, est insérée dans ses Établissements.

On a vu plus haut que Frédéric se tenait en garde contre les entreprises des communes, qui, pour la plupart, aspiraient à une indépendance presque complète. Cet objet important ne pouvait être oublié dans ses constitutions; et, à la sévérité des châtiments qu’il appliqua aux délits de cette espèce, on s’aperçoit bien qu’en publiant son code, il avait en vue d'améliorer la situation matérielle de la nation, sans toutefois lui donner beaucoup de liberté. Il défendit donc d’établir des podestats ou des consuls, ajoutant à cette disposition que les justiciers royaux, les camériers el les baillis suffisaient pour régler tous les intérêts. En cas de désobéissance, les magistrats municipaux, élus par le peuple, encouraient la peine du gibet; la commune pouvait être saccagée par les gens du prince; ses bourgeois payaient des taxes fixées arbitrairement. Ajoutons néanmoins, qu'à partir de cette époque, 1231, Frédéric accorda aux villes domaniales plus de participation aux affaires publiques qu’elles n’en avaient eu jusqu’alors. Comme les demandes de subsides pesaient principalement sur les bourgeois, dans les mains desquels la richesse mobilière se concentrait de plus en plus, il fallait de toute nécessité qu’on les entendit pour asseoir l’impôt. On commença donc à prendre leur avis; on leur facilita l’accès des parlements, où bientôt leurs députés prirent place.

Chacun demeurait responsable des délits et des crimes commis sur son territoire, et était frappé d’une forte amende quand le coupable avait échappé aux recherches de la justice. Une paroisse ou université payait 100 augustales pour un chrétien mis à mort, 50 seulement pour un Juif ou un Sarrasin. Défense était faite de piller les bâtiments jetés à la côte. Des arbres étaient-ils coupés pendant la nuit, des maisons incendiées, les habitants du lieu supportaient le dommage; s’opposaient-ils à l’exécution de la loi, le souverain déterminait, suivant la gravité du fait, le châtiment qu’ils devaient subir. Tout individu qui altérait les lettres ou les ordonnances royales, les faux monnayeurs, les incendiaires, ceux qui vendaient des substances vénéneuses ou des philtres amoureux qui avaient occasionné la mort, étaient punis du dernier supplice. Le marchand qui vendait à faux poids ou à fausse mesure payait une once d’or. S’il récidivait, il subissait l’amputation d’une main, et la troisième fois il était envoyé à la potence. On coupait la langue aux blasphémateurs de Dieu ou de la Vierge. Quiconque faisait un faux serment avait la main coupée. Des peines non moins sévères châtiaient la calomnie et la délation; l’accusateur qui ne pouvait prouver son dire devant la justice, subissait la peine que l’accusé aurait encourue si ce dernier eût été reconnu coupable. Le chrétien convaincu d’usure avait ses biens confisqués; aux Juifs seuls, il était permis de prêter de l’argent à intérêt. Le taux légal était, pour chaque année, de dix pour cent.

Le code de Frédéric II renferme encore plusieurs dispositions moins importantes, qui concernent les poids et mesures, dont l’unité était établie dans le royaume; l’exercice de la médecine et de la pharmacie, pour lequel l’autorisation de la faculté de Salerne était nécessaire; la police, la salubrité, les mœurs, et d’autres objets que le défaut d’espace ne permet pas de mentionner ici. Tel qu’il est, avec ses imperfections et son système de pénalité, trop empreint des anciennes législations barbares, ce code améliora, sans aucun doute, le sort du peuple, qu’il protégeait contre les seigneurs. Pour la première fois depuis la chute de l’empire romain, il posa des principes d’équité et de droit, dont quelques-uns sont encore écrits dans nos lois modernes; il nous donne enfin la mesure de ce qu’on aurait pu attendre du génie civilisateur de Frédéric II, si sa lutte perpétuelle avec le saint-siège pour la question italienne, en absorbant son temps et ses ressources, en le poussant à comprimer jusqu’à l’excès l’esprit de liberté qui se développait à cette époque, ne l’eût arrêté dans ses projets d’amélioration. C’était un grand pas dans un siècle où le régime féodal était dans presque toute l’Europe la base du droit public. Un tel exemple ne pouvait rester sans imitateurs. Les princes de l’Allemagne eux-mêmes durent en être alarmés; les bourgeois lombards tremblèrent pour leurs communes. Comme la haute noblesse sicilienne perdait ses plus importantes prérogatives, qu’il lui fallait obéir où elle avait eu l’espoir de commander, elle devint l’ennemie ouverte de la maison de Souabe, et l’alliée naturelle des papes, qui dès lors comptèrent dans ce royaume deux puissants auxiliaires, les moines mendiants et les seigneurs.

Les constitutions nouvelles, qu’on nomma Augustales ou Impériales, furent proclamées dans une grande cour de parlement, tenue à Melfi au mois de juin 1231. On les fit publier au delà du Phare par les maîtres justiciers de la Sicile, et à partir de cette époque, toute législation antérieure, non comprise dans ce recueil, tut abrogée pour toujours. Il y eut toutefois une exception pour Palerme, qui conserva ses privilèges nonobstant les dispositions du nouveau code. Ces lois déplurent à la cour romaine, parce qu’elles attaquaient les privilèges du clergé. Grégoire les qualifia d’impies et de détestables; il en témoigna avec amertume son mécontentement, et se plaignit de ce que l'empereur prêtait l’oreille à ceux qui le poussaient à devenir l’ennemi de Dieu et des hommes.

Dès avant sa croisade, Frédéric avait entretenu des relations très-amicales avec le sultan d’Égypte; il en établit de semblables avec les princes musulmans de la Syrie, le calife de Bagdad et les Grecs de Trébizonde, et se fit accorder partout de grands privilèges pour ceux de ses sujets qui trafiquaient en Orient. On sait que le roi Roger, son aïeul maternel, avait possédé autrefois de vastes territoires entre Tripoli et Tunis, et qu’il prit même la titre de roi d’Afrique. Frédéric II n’ambitionnait rien de semblable; mais il voulait un bon traité de commerce pour vendre avantageusement les denrées qui s’accumulaient dans les magasins du fisc. Comme la plus grande partie des redevances, et même des droits de douane, s’acquittaient en nature, il fallait écouler ces produits pour remplir le trésor; et le souverain était, de toute nécessité, le principal négociant de ses États. Un plénipotentiaire envoyé vers Abou-Zak Ibrahim, prince de Tunis, stipula que, durant dix années, la navigation serait libre, entre la Sicile et l’Afrique, pour les sujets des deux royaumes. Chrétiens et musulmans devaient être à couvert de toute exaction dans les ports, moyennant un simple droit d’ancrage, fixé au dixième de la valeur des ventes. De part et d’autre on se rendait les captifs.

Après avoir mis de la sorte la dernière main aux affaires de son royaume, l’empereur tourna ses vues vers le nord de la Péninsule, où, depuis plusieurs années, le parti gibelin s’épuisait en vains efforts contre les Guelfes. Dès qu’on eut connaissance en Lombardie du traité de San-Germano, les esprits s’agitèrent. La crainte d’avoir bientôt sur les bras les forces de l’Allemagne et celles de la Sicile, apaisa momentanément dans les communes de la ligue les querelles intestines. A l’approche d’un péril commun, on parla de s’unir. Des députés de Mantoue, de Vérone, de Padoue, de Brescia et de Ferrare se rendirent dans la première de ces villes et renouèrent encore une fois les anciennes alliances. De son côté l’empereur avait convoqué à Ravenne, pour le jour de la Toussaint, une grande cour des feudataires et des députés des villes d’Italie. L’objet de cette réunion solennelle était d’aviser aux besoins de l’État, et d’établir une bonne paix. Les princes allemands, le roi Henri lui-même, étaient appelés à Ravenne avec des troupes peu nombreuses, parce que, dans les conférences d’Anagni, le pape avait conseillé à Frédéric de ne pas déployer en cette occasion un grand appareil de guerre. « Sache bien, lui avait-il dit, qu’il est plus facile de ramener les peuples à l’unité par la douceur que par la menace » Pour faire goûter cet avis, le pontife promit d’interposer ses bons offices, afin que les Guelfes ne s’opposassent plus à l’entrée des Allemands en Italie. Il chargea, en effet, les évêques de Brescia et de Verceil d’engager les recteurs guelfes à ne point mettre obstacle à la tenue de la diète. Dans la suite, l’empereur soutint que si Grégoire écrivit, ce fut pour applaudir à la résistance des confédérés, et leur recommander même de bien défendre les passages des Alpes. Quoi qu’il en soit, les Lombards, prêts les premiers, tinrent à Bologne, au mois d’octobre, un parlement où ils convinrent de repousser la force par la force, et à cet effet, de mettre sur pied, aux frais de la confédération, trois mille chevaux, quinze cents arbalétriers et dix mille fantassins. Défense fut faite aux cités de la ligue d'élire désormais un Gibelin pour podestat, et d’accepter aucun présent de l’empereur. Les dommages occasionnés par la guerre devaient être réparés à frais communs. Deux cardinaux assistaient à cette conférence, avec la mission officielle d’y traiter de la paix; mais leurs efforts, vrais on simulés, ne changèrent en rien les dispositions hostiles des Guelfes. Quand l’empereur fit son entrée à Ravenne, il n’y trouva qu’un petit nombre des députés des villes de son parti, et quelques seigneurs italiens : aucun Allemand ne s’y était rendu. Les passages des Alpes avaient été fortement occupés par les milices de la confédération ; et soit que le roi des Romains n’eût pas un désir bien grand de conduire des renforts à son père, soit que son armée fût en effet trop faible pour s’ouvrir un passage l’épée à la main, toujours est-il qu’elle resta inactive dans le Tyrol. Il fallut retarder l’ouverture du congrès jusque vers Noël; et alors même un petit nombre de princes de l’empire et quelques évêques allemands, venus presque sans suite et par des chemins détournés, purent prendre part aux délibérations. Une magnificence tente royale avait été déployée dans cette circonstance : il y eut de grandes chasses, des fêles et des banquets somptueux. On avait fait venir à Ravenne un éléphant, des lions, des panthères, d’autres animaux rares, et des oiseaux inconnus, que le sultan d’Égypte avait donnés à l’empereur. Des jeux militaires étaient ordonnés pour les chevaliers. Des mimes et des bateleurs amusaient le peuple par des scènes plaisantes, pour lesquelles il leur était interdit, sous peine du fouet, de s’affubler de robes de clercs ou de moines. Mais au milieu de l’allégresse générale, Frédéric voyait avec chagrin son expédition avortée; il pressentait que les condamnations qu’on allait prononcer contre les rebelles n’abattraient pas le rébellion. Tout se borna, en effet, à défendre par représailles, aux villes du parti gibelin, de confier aucune magistrature aux Guelfes. Les républiques de la ligue furent mises au ban de l’empire; on leur déclara la guerre : vaine menace, qui ne fit que resserrer les liens de la confédération. Enfin pour disposer favorablement l’esprit du pape, les anciennes constitutions contre l’hérésie furent renouvelées ; ordre fut donné de poursuivre et d’exterminer les sectaires en Italie et en Allemagne.

Le peu d’efforts faits par le roi Henri pour vaincre la résistance des Lombards avait inspiré à l’empereur des doutes sur la conduite de ce fils, dont il était séparé depuis onze ans. Pour les éclaircir, il ordonna au jeune prince de se rendre à Aquilée, où il appelait à une diète de l’empire ceux des grands qui n’avaient pas assisté à la cour de Ravenne.

Il quitta cette dernière ville, le dimanche 7 mars. Après s’être arrêté à Venise, où il donna à la république de nouvelles exemptions pour son commerce avec le royaume de Sicile, et à Saint-Marc des bijoux et d’autres objets précieux, il gagna les côtes du Frioul. Le roi des Romains et des ambassadeurs de la régente de France l’attendaient à Pordenone. Henri, élevé dans les mœurs allemandes par saint Engelbert, archevêque de Cologne, avait, à la mort de ce sage tuteur, trop facilement oublié ses leçons. Luxurieux et prodigue, faible et avide de pouvoir, il écoutait volontiers les flatteurs de cour, qui, le poussant dans une voie dangereuse, l’éloignaient de sa jeune épouse, à qui il était infidèle, et de son père, auquel il reprochait de lui préférer Conrad. Longtemps Léopold VH, duc d’Autriche, son beau-père, et le duc de Bavière, Louis Ier, appelés, après saint Engelbert, à la direction du conseil, s’efforcèrent de modérer ses passions. Mais le premier était mort à San-Germano pendant les conférences pour la paix; le duc de Bavière avait été assassiné, en 1231, par des agents du Vieux de la Montagne; et depuis ce jour, Henri, livré à lui-même, cherchait à s’affranchir de la dépendance paternelle. L’empereur en fut averti; mais ses craintes se dissipèrent devant les protestations du jeune roi des Romains qui, n’étant pas en mesure de se déclarer ouvertement contre son père, jura d’obéir à ses ordres. Henri écrivit au pape qu’il se soumettait d’avance à l’excommunication s’il devenait infidèle à ses serments. Il est probable que Frédéric ne put pénétrer toute l’étendue du mal, quels que fussent, d’ailleurs, les soupçons que lui inspirait la conduite équivoque du nouveau duc d’Autriche, beau-frère de Henri et l’absence d’autres feudataires qui, sous divers prétextes, n’assistèrent pas à la diète. Le père et le fils eurent avec les princes de longs entretiens sur les affaires de l’empire. On convint de mettre sur pied au mois de mars suivant une armée contre les Lombards. Avant de se séparer, Henri renouvela toutes ses promesses : le patriarche d’Aquilée, les archevêques de Magdebourg et de Salzbourg, des évêques et des abbés, les ducs de Saxe, de Méran et de Carinthie, se rendirent caution de sa conduite future, et s’obligèrent à prendre les armes contre lui s’il se parjurait. Frédéric, trop facilement rassuré, renvoya son fils en Allemagne et maintint les pouvoirs qu’il lui avait délégués. Vers la fêle de l’Ascension, lui-même retourna par mer en Pouille, après avoir renouvelé à Pordenone les anciens traités qui existaient entre la France et l’empire3 et promis de ne contracter avec l'Angleterre ni amitié, ni confédération sans le consentement du roi Louis IX.

Des envoyés du sultan d’Égypte, porteurs de riches présents, attendaient l’empereur à Melfi. Entre autres objets rares, il y avait une tente magnifique, dans laquelle une horloge marquait les heures, et le cours du soleil et de la lune. On estimait à 20,000 marcs ce précieux cadeau, qui fut envoyé au château de Venosa où on gardait le trésor. Sur ces entrefaites, des agents du Vieux de la Montagne arrivèrent à Melfi; et comme ils y reçurent un accueil favorable, le bruit se répandit que leur maître avait fait assassiner le duc de Bavière à l’instigation du chef de l’empire : d’autres en accusèrent le roi des Romains. Les anciennes trêves avec les princes de l’Orient furent confirmées; on étendit de plus en plus les relations commerciales entre la Sicile el l’Égypte; et, pour célébrer un si heureux accord, Frédéric donna, le 22 juillet, aux ambassadeurs arabes, un splendide banquet, où se trouvaient réunis à une même table des grands de l’empire, des nobles siciliens, plusieurs évêques et des musulmans. De pareils faits, peu en harmonie avec les coutumes de ce siècle, étaient de nature à irriter le pape, et à causer une grande surprise aux peuples occidentaux.

Au mois de septembre de cette même année, l’empereur tint à Foggia, en Capitanate, un parlement général où parurent pour la première fois des députés de la bourgeoisie. Suivant le formulaire adopté pour les lettres de convocation, adressées aux baillis, aux juges et aux citoyens, ils étaient appelés pour jouir de la présence du monarque, et reporter ses ordres ù leurs commettons Les cités et les bourgs dépendants du domaine y envoyèrent chacun deux bons-hommes ou habitants notables. C’était un premier pas vers l’affranchissement des classes populaires; mais ne perdons pas de vue que l’empereur, loin de favoriser leur complète émancipation , songeait plutôt à lui opposer de fortes digues. En voyant dans toute l’Europe les villes de quelque importance se former en communes, ce prince sentait bien que son royaume héréditaire finirait un jour par suivre le mouvement général. Cédant à une impérieuse nécessité, il consentait à conférer aux bourgeois quelques privilèges municipaux de peu d’importance, à les appeler quand il imposait sur eux des taxes ou collectes, et à leur en laisser la sous-répartition; mais il aurait craint, par des concessions trop larges, d’ouvrir la porte à une révolution démocratique, semblable à celle qu'il avait à réprimer en Lombardie. Sa lotte avec les républiques guelfes lui faisait redouter surtout l’établissement de communes; et non-seulement il les combattait en Italie, mais, autant qu’il était en son pouvoir, il leur opposait des entraves en Allemagne et jusque dans le royaume d’Arles, où depuis longtemps l’autorité impériale était presque sans crédit. A l’appui de cette assertion, il suffira de dire qu’en 1226, ce prince avait rendu un décret pour contraindre les villes de Provence à rentrer sous la juridiction de leur comte et de l’empereur, qui, seuls, disait-il, pouvaient autoriser la formation de communes. Il était enjoint aux consuls et aux podestats en exercice, de cesser leurs fonctions, sous peine d’une forte amende. En Allemagne, Henri, roi des Romains, avait fait publier en 1231, du consentement de la diète germanique, assemblée à Worms, une défense expresse aux villes et aux bourgs, de s’ériger en communes; et aux seigneurs, de permettre de semblables entreprises sans l’autorisation préalable du souverain. Plusieurs autres décrets non moins explicites avaient été rendus à la diète de Ravenne, et en Frioul. « Comme de détestables coutumes se sont établies dans une partie de l’Allemagne, et qu’il est de notre devoir, ainsi s’exprimait l’empereur, d’empêcher ces nouveautés pernicieuses de se perpétuer, nous abolissons toute commune et tout conseil, toutes ligues ou associations qui auraient été créées a dans les villes et les bourgs sans le consentement des évêques; nous révoquons les magistrats municipaux, les recteurs ou officiers élus par les habitants. Enfin, nous déclarons nuis les privilèges qui auraient été donnés aux communes par nos prédécesseurs, par nous-même, par les évêques, les villes ou les particuliers au préjudice des princes ou de l’empire. » Ce concours de circonstances fait assez pressentir que des rigueurs seront exercées, dans le midi de l’Italie, contre toute population qui chercherait à se placer sous le régime municipal, ou même à maintenir certains privilèges incompatibles avec la législation générale du royaume. C'est ce qui arriva en effet. Avant la fin de l'été, des troubles sérieux éclatèrent en Sicile; Messine en donna le premier signal. Cette grande cité avait joui jusqu’alors du droit de haute justice, que ses propres magistrats exerçaient exclusivement sur son territoire. Elle s’en voyait dépossédée par les nouvelles lois, qui venaient de la mettre sous la juridiction ordinaire du justicier de la province. Le peuple s’assembla tumultueusement, prit les armes, et se donna pour chef un homme de basse condition, appelé Martin Mallone, qu'il investit des pouvoirs les plus étendus. Catane, Syracuse, Nicosie, Centorbi, s’insurgèrent ; et la sédition, gagnant de proche en proche, menaça bientôt toute la Sicile. Au mois d’avril de l'année suivante, Frédéric se mit à la tête de ses troupes. Franchir le Phare, emporter Messine, mal défendue par les chefs du peuple ; disperser les rebelles, tout cela fut pour ce prince l’affaire de quelques semaines. Le bourreau fit le reste. Martin Mallone avait pris la fuite; il fut arrêté à Malte et mis à la potence avec ses principaux complices. On envoya au bûcher, sous prétexte d’hérésie, de bons chrétiens qui, dans les troubles précédents, avaient fomenté la révolte. Après cette courte expédition, les magistrats royaux, un moment expulsés, rentrèrent en exercice. Les villes principales ouvrirent leurs portes. Une amnistie générale fut accordée aux Messinois; mais quelques lieux forts, et entre autres Centorbi et Monte Albano, qui persistèrent dans la rébellion, furent détruits de fond en comble, et les habitants transportés à Augusta.

En ce même temps, et de l’aveu du pape, Gaète étant rentré sous l’autorité de la couronne, les consuls et le peuple firent serment de fidélité à l’empereur et à son fils Conrad, à qui la ville avait été donnée par un diplôme impérial deux mois auparavant. Frédéric avait promis d’oublier la conduite coupable de ce peuple et de maintenir ses anciens privilèges; mais il n’en fit rien. Dès que le justicier de la Terre de Labour eut pris possession de la ville, il priva les habitants du droit d’élire leurs consuls, et remit l’autorité dans les mains des officiers royaux: il y établit une douane, et bientôt après il ajouta trente tours aux anciennes fortifications. D’autres châteaux, voisins de la frontière, furent réparés ou agrandis. Une citadelle s’éleva sur le Vulturne, à peu de distance de l’ancienne Capoue, d’après un plan donné par l’empereur lui-même; les murs de Bari, de Trani et de Brindes, le château de Capuana à Naples, furent mis en bon état de défense. Enfin, pendant qu’on démantelait Troja, toute dévouée au parti pontifical, Lucera, la ville des Sarrasins, devenait une place excellente. Grégoire ne voyait pas sans indignation cette colonie musulmane, établie presque aux portes de Rome, comme le poste avancé des ennemis de la puissance temporelle du saint-siège. Suivant l’expression pittoresque d’un chroniqueur, c’était comme une épine qu’il avait dans l’œil. Il demandait raison des excès commis par les Sarrasins, qui avaient osé prendre les pierres et les bois d’une église pour construire leurs propres édifices. En même temps, il cherchait à les convertir à la vraie religion , résultat d’autant plus aisé à atteindre, suivant lui, qu’ils s’étaient tous familiarisés avec l’idiome italien. Enfin, il ordonnait l’envoi de frères Mineurs et de Dominicains à Lucera, pour y porter la paix des anges, et il exigeait même qu’un ordre impérial obligeât les Musulmans de cette ville à écouter leurs prédications. Frédéric parut y consentir, mais au fond, il n’avait garde de le faire.

Non-seulement il cherchait à attirer en Capitanate les dernières tribus sarrasines de la Sicile, pour augmenter la population de Lucera, mais il venait de prendre à sa solde sept nouveaux escadrons enrôlés sur la côte de Barbarie. Une chronique rapporte qu’à leur arrivée en Pouille, ces Africains commirent impunément de telles violences, qu’à leur approche les femmes de Bari et de Trani s’enfuirent avec leurs époux jusqu’au-delà de l’Adriatique.

Pendant que ces choses se passaient dans le royaume, les conférences pour la paix étaient reprises en Lombardie par les légats du Saint-Siège. Dès l’année 1231, avant l’arrivée de l’empereur en Romagne, Grégoire avait chargé deux cardinaux, l’évêque de Préneste et Othon de Saint-Nicolas in Carcere Tulliano, de travailler à un rapprochement entre ce prince et la faction de Milan. Comme ils ne purent le rencontrer à Ravenne, et qu’à Venise Frédéric évita, sous divers prétextes, de leur donner audience, ils passèrent à Padoue, où étaient appelés les négociateurs qui devaient prendre part aux conférences. Il vint dans cette ville des délégués des principales républiques de la ligue; le grand maître des Teutoniques, muni de pleins pouvoirs, s’y rendit au nom de l’empereur. Dès les premiers jours, chacun manifesta le désir de s’en rapporter une seconde fois à la décision du souverain pontife; et on prononça même une amende de 20,000 marcs d’argent contre quiconque désobéirait à son arrêt. A en juger d’après l’apparence, le succès devait enfin couronner les efforts de Grégoire ; mais les faits postérieurs autorisent à penser que personne n’était sincère, et que si des paroles de paix sortaient de toutes les bouches, la haine et la discorde étaient au fond des cœurs. Trop d’intérêts rivaux se heurtaient dans la question italienne, pour qu’il fût possible de la résoudre par des voies pacifiques. Comment, en effet, sceller un accord durable entre un prince qui voulait une autorité presque sans limites, et un peuple décidé à s’affranchir de toute obéissance  Le pape pouvait-il d'ailleurs désirer une union plus complète de la Lombardie à l’empire qui aurait ruiné dans la Péninsule la puissance temporelle du Saint-Siège?

Avant l’hiver, des ambassadeurs lombards se rendirent à la cour pontificale pour y défendre les intérêts de la ligue. L’archevêque de Messine, l’évêque de Troja, Henri de Morra et maître Pierre de La Vigne soutenaient ceux de l’empereur Il y eut de longues discussions, et l'arrêt définitif ne put être rendu avant le 5 juin de l’année suivante. C’était une pâle copie de celui qui avait été prononcé en 1227; et pas plus que ce dernier, il ne statuait sur aucune des grandes questions en litige, laissant subsister la souveraineté impériale comme un fait, sans la consacrer par une reconnaissance formelle. Au lieu de quatre cents hommes d’armes pour la terre sainte, les Lombards étaient tenus d’en fournir cinq cents, dès que Grégoire l’ordonnerait. Du reste, mêmes promesses d’oublier les injures réciproques, restitution des biens confisqués, annulation des décrets rendus contre les particuliers et contre les communes, garantie d’une paix durable entre Guelfes et Gibelins. Le roi Henri devait déclarer son adhésion à cet acte.

La partialité du pape pour les Lombards, ou, pour parler plus juste, la communauté d’intérêts qui le liait aux Guelfes, frappait tous les esprits : aussi l’empereur ne se crut-il pas lié par un acte qui, à ses yeux, légitimait la révolte des sujets contre leur souverain, et n’offrait à ce dernier aucune satisfaction pour de si graves offenses. Il se plaignit avec amertume de la trop grande faveur accordée aux rebelles; mais Grégoire soutint dans sa réponse, écrite d’Anagni le 12 août, qu’il n’avait écouté que la voix de la justice. Frédéric, mettant dès lors tout son espoir dans les armées de l’Allemagne, songea à faire adopter, aussitôt qu’il le pourrait, par la diète germanique, un projet d’expédition contre le nord de la Péninsule. Néanmoins, comme la conduite suspecte de son fils Henri commençait à lui donner de sérieuses inquiétudes, et qu'il eût été dangereux de s’aliéner la cour romaine avant d’avoir fait rentrer le jeune prince dans le devoir, il dissimula son mécontentement, et ratifia même l’arrêt arbitral prononcé par le pape. Mais les deux factions crurent si peu à la paix, qu’elles n’interrompirent pas les hostilités pendant les conférences, et que les assurances pacifiques données par Grégoire ne changèrent en rien leurs dispositions.

Les républiques italiennes étaient donc, autant que jamais, livrées à des déchirements. Au dehors, guerre entre les villes guelfes et gibelines; au dedans, entre la noblesse et le peuple. En Toscane, Sienne et Florence, depuis longtemps ennemies, armèrent l’une contre l’autre; la première de ces républiques prit le château de Monte-Politiano : à leur tour, les Florentins mirent le siège devant Sienne ; mais ils y trouvèrent une telle résistance, qu’il leur fallut renoncer à cette entreprise. Avant de s’éloigner, ils jetèrent dans la ville, avec une catapulte, un âne mort’, insulte grave, souvent renouvelée dans les guerres de cette époque, et qui fournissait toujours un prétexte pour de nouveaux combats.

Grégoire interposa l’autorité de l’Église. Par ses ordres, des missionnaires parcoururent la haute Italie, prêchant partout la concorde et menaçant les peuples de la vengeance céleste, s’ils ne renonçaient à leur divisions intestines. Les franciscains et les dominicains furent chargés plus particulièrement de celte mission de paix. Ces deux ordres religieux, d’institution nouvelle, étaient alors en grand crédit. Prédicateurs infatigables, ils censuraient l’égoïsme et la corruption des mœurs, la passion de la guerre et les haines politiques. Le missionnaire le plus en réputation, celui qui, par son éloquence, agissait plus puissamment sur les esprits, était un dominicain appelé Giovanni, natif de Schio, et généralement connu sous le nom de Jean de Vicence. Il résidait alors à Bologne, où sa parole émouvante réunissait un nombreux auditoire au pied de la chaire. On le disait chargé d’une mission céleste; et un chroniqueur raconte qu’un jour, dans le conseil de la commune, on vit une croix s’imprimer sur son front. Le pape envoya Jean à Florence; mais comme les efforts du dominicain ne purent y ramener un esprit de paix, les recteurs furent excommuniés, et la ville mise en interdit.

De la Toscane il passa dans la marche de Trévise. Le marquis d’Este commandait les Guelfes de cette province; Eccelin III de Romano les Gibelins. Celui-ci était un guerrier vaillant, mais fourbe, cruel et sanguinaire, ne reculant devant aucun moyen pour étendre sa puissance ou se venger de ses ennemis. II venait de se rendre maître de Vérone, et d’ouvrir aux Allemands le chemin de l’Italie ; service immense, qui lui assurait la faveur du chef de l’empire et une grande autorité dans son parti. Non content de ce premier avantage, Eccelin convoitait Padoue, Vicence, et les autres places de cette frontière. En vain les habitants de Mantoue, secondés par ceux de Milan, de Brescia, de Bologne et de Faenza, avaient tenté de lui reprendre Vérone; leur entreprise, mal conduite, n’avait eu pour résultat que la dévastation de quelques bourgs et la ruine des campagnes véronaises. Les cardinaux de Préneste et de Saint-Nicolas venaient d’excommunier Eccelin; mais le pape qui se flattait de procurer une paix générale, avait autorisé Jean de Vicence à réconcilier le chef gibelin à l’Église

Jean de Vicence fit sa première station à Padoue. Les magistrats et le peuple, qui avaient été à sa rencontre sur le chemin de Monselice, lui rendirent des honneurs extraordinaires, et voulurent qu’il montât sur le caroccio de la commune pour entrer dans la ville. Durant son séjour à Padoue, une foule innombrable écouta avidement ses prédications, et s’attacha à ses pas quand il en partit pour aller à Trévise, à Mantoue, à Brescia, à Vérone, à Vicence. Partout Jean devint l’arbitre des querelles, recommanda l’union et la paix, et fil relâcher les prisonniers, à l’exception des hérétiques, dont il réclamait le châtiment comme le plus sûr moyen de mettre un terme aux troubles civils. Il changea les statuts municipaux, et dicta aux républiques de nouvelles lois, remplissant ainsi le double rôle de réformateur politique et religieux; et, chose étrange, ne rencontrant nulle part d’opposition.

Le crédit du missionnaire dominicain augmentait de jour en jour; c’était à qui lui témoignerait le plus de vénération, et chaque ville cherchait à surpasser toutes les autres dans les honneurs qu’on lui faisait. A Brescia, où il entra sur le caroccio de la commune, l’évêque, le clergé, les ordres religieux, l’accompagnèrent processionnellement. Hommes, femmes, enfants, vieillards, chantaient ses louanges, et rendaient grâce à Dieu de leur avoir envoyé cet apôtre de paix. A Vérone, il prêcha sur la place du Marché, en présence du podestat, des juges et des citoyens, qui jurèrent d’obéir à ses ordres.

Après s’être fait entendre dans chaque ville, frère Jean voulut réunir la population de toute la contrée pour une prédication générale. Cette assemblée, la plus nombreuse qu’on eut vue, depuis plusieurs siècles, en Italie, eut lieu le 28 août 1233, dans la plaine de Paquara, arrosé par l’Adigc, à l’endroit appelé Vigo-Mondoni, à trois milles de Vérone. Certaines chroniques évaluent à quatre cent mille le nombre des spectateurs accourus des points les plus éloignés de la Lombardie. Outre les chefs des deux factions guelfe et gibeline, on y remarquait plusieurs évêques, des abbés, des magistrats. Les habitants de Vérone, de Mantoue, de Brescia, de Vicence, de Padoue, conduits par leurs recteurs, avaient avec eux le caroccio de chacune de ces communes. La plus grande partie des populations de Milan, de Bologne, de Trévise et de beaucoup d’autres villes, le peuple des campagnes, les hommes de guerre, les moines, et jusqu’aux enfants, presque tous pieds nus, en signe d’humilité et de repentir, se pressaient dans la plaine de Paquara. Pour faciliter les communications, deux ponts avaient été jetés sur l’Adige. On établit au milieu des champs une immense estrade, haute de près de soixante pieds, sur laquelle Jean de Vicence prononça en latin une longue instruction, divisée en deux points, le premier sur les malheurs de la guerre, le second sur les bienfaits de la concorde. Il avait pris pour texte ce verset : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. » Malgré l'affirmation d’un témoin auriculaire, il est peu vraisemblable que ces paroles, dites dans une langue qui n'était plus celle du peuple, aient pu être entendues par une si grande multitude : on les devina sans doute plutôt qu’on ne les comprit. Invoquant le nom du Sauveur, et l’autorité du chef de l’Église, dont il était lui-même l’interprète, Jean ordonna à son nombreux auditoire de renoncer pour toujours à des dissensions funestes, et de se donner en sa présence le baiser de paix. Il fut obéi, et des traités particuliers firent cesser momentanément les discordes intestines qui désolaient les villes. Alors il frappa d'excommunication, et voua aux enfers quiconque oserait troubler une si belle œuvre; il appela la malédiction divine sur leurs personnes, leurs familles et leurs biens. Pour cimenter à jamais l'union, si heureusement rétablie, il proposa de marier Renaud, fils du marquis d’Este, avec Adélaïde, fille d’Albéric de Romano et nièce d’Eccelin, ce qui reçut l’approbation générale.

Jean de Vicence, rigide dans ses mœurs, était en grande réputation de sainteté et de vertu. On lui attribuait le don des miracles; les uns affirmant qu’il guérissait les malades par la simple apposition des mains; d’autres, qu’il avait ressuscité des morts : tous, que Dieu lui-même parlait par sa bouche. Son autorité se soutint en Lombardie jusqu'au jour de l’assemblée de Paquara; mais soit que l’aspect de cette immense réunion n’eût pas également touché les cœurs, soit que la popularité qui brille et passe comme l’éclair, eût déjà abandonné le prédicateur, toujours est-il qu’on commença dès lors à mettre en doute la pureté de ses intentions. Ici, on entendait dire qu’il n’avait d’autre but que de tromper un des deux partis, pour le livrer à l’autre; là, que cette paix prétendue était un jeu, concerté avec le pape pour abaisser l’empereur, et lui fermer le chemin de la Lombardie Les supplices que Jean infligea aux hérétiques et aux fauteurs d’hérésie lui firent aussi beaucoup d’ennemis. Partout des bûchers se dressèrent par ses ordres, et une chronique nous apprend qu’en trois jours il fit brûler à Vérone soixante personnes des deux sexes, appartenant aux premières familles de la ville.

Enivré de l’encens qu’on lui prodiguait, le frère dominicain se crut appelé par la volonté divine à régir en maître les républiques qu’il était venu délivrer de l’anarchie. De Paquara, il alla droit à Vicence, alors soumise à la commune de Padoue, qui y avait envoyé un podestat. Dans une assemblée des habitants, Jean déclara qu’il voulait être leur seigneur pour les gouverner ainsi qu’il l’entendrait Pas une voix ne s’éleva pour le contredire. Investi de l’autorité suprême, il abolit en partie les statuts municipaux, fit de nouveaux décrets, et institua des magistrats qui lui prêtèrent serment.

De Vicence, il était retourné à Vérone, dans le dessein d’affermir son pouvoir. Il se fit nommer par le peuple duc et recteur de la ville; on lui donna des otages; il mil garnison dans le château de San-Bonifacio, et dans plusieurs autres forteresses. Pendant ce temps, le podestat de Vicence avait appelé à son secours les milices de Padoue. Ce fut comme le signal d’une réaction complète en Lombardie. Frère Jean, voyant l’orage se former, revint en toute hâte sur ses pas, s’empara du palais public, et, pour attacher le menu peuple à sa cause, lui en permit le pillage. Mais il était trop tard! Les Padouans obtinrent une victoire complète. Jean lui-même, fait prisonnier, fut retenu pendant trois jours dans le château de l’évêque, puis banni à jamais de Vicence. Après un si grand échec, il essaya vainement de conserver Vérone. Le peuple, qui naguère l’avait porté en triomphe, applaudit à sa chute. Il lui fallut rendre les otages, évacuer les forteresses, et renoncer à l’éclat des grandeurs qui l’avaient ébloui. Moins d’un mois après la solennité de Paquara, le pauvre frère, sans amis, sans argent, rentrait dans son cloitre de Bologne, où il vécut oublié.

Mais pendant que le souverain pontife cherchait ainsi à rétablir la concorde entre les Lombards, il était lui-même soumis aux caprices de la fortune dans la capitale du monde chrétien. Depuis onze ans, le peuple de Rome s’épuisait en vains efforts pour soumettre Viterbe que protégeait Grégoire. En 1232, à la suite de nouveaux troubles qui éclatèrent dans la ville, le pape et les cardinaux furent mis dehors. Ces luttes, si fréquentes entre la république et le Saint-Siège, ramenaient presque toujours le même concours de circonstances : insultes à la personne du pontife, son départ pour l’exil, puis un prompt rappel : courte trêve, bientôt rompue par de nouvelles hostilités. Cette fois encore, tout se passa comme à l’ordinaire. La rareté de l’argent, qui se fit sentir à Rome, rendit aux marchands et au peuple le désir de la paix. Un accord eut lieu au mois de mars de l'année 1233. Grégoire, accueilli avec de grandes marques de respect par tous les ordres de la république, devint médiateur entre Rome et Viterbe, et la bonne harmonie reparut momentanément; mais elle dura peu. Le sénateur recommença à empiéter sur les droits de l’Eglise, et fit supporter de lourdes charges aux ecclésiastiques, qu’il rendit justiciables des tribunaux civils. Tandis que les esprits commençaient à s’aigrir de part et d’autre, le peuple était sans bois et sans pain. A un été pluvieux succédait un rude hiver; la récolte avait manqué dans toute la Péninsule; le prix des grains s’élevait à un taux exorbitant, et l’excès de la misère poussait les esprits à la sédition. Durant tout le mois de janvier 1234, les campagnes furent enterrées sous la neige, les rivières gelées d’une extrémité à l’autre de l’Italie; des chroniqueurs rapportent qu’une couche épaisse de glace unit momentanément Venise à la terre ferme. Les vignes, les oliviers, la plupart des arbres à fruit, périrent; des bandes de loups poussés par la faim, entraient de nuit jusque dans les faubourgs, où ils attaquaient les animaux et les hommes. A Rome, le pain manqua; il y eut des troubles sérieux; la populace démolit plusieurs édifices qui appartenaient au pape, pilla les maisons des cardinaux et jusqu’au palais de Latran. Grégoire, exilé pour la troisième fois, se réfugia à Riéti, d’où, après avoir frappé d’anathème le sénateur et ses conseillers, il écrivit aux princes de l’Europe et aux évêques, pour réclamer un secours d’hommes et d’argent contre les Romains. Il prit des troupes à sa solde, et se prépara à défendre Viterbe, que le sénat voulait détruire comme autrefois Tusculum. Grégoire espérait toujours que l’empereur, avec lequel il était alors en bonne intelligence, l’aiderait dans cette entreprise. De son côté, ce prince se flattait d’obtenir l’appui du Saint-Siège contre les menées coupables de son fils, qui cherchait à se faire un parti en Allemagne et en Lombardie. De retour dans ses États, après les diètes de Ravenne et du Frioul, en1 4232, Frédéric avait eu soin de s’acquitter du cens annuel pour le royaume, dont les arrérages étaient dus depuis l’époque de son excommunication. Malgré les avances du sénat, qui lui envoya une ambassade, il résolut de donner au Saint-Siège l’assistance que le pape réclamait. Quittant la Sicile, où il ne retourna plus, il assembla des troupes, et vers la fin de mars, il parut à l’improviste à Riéti, suivi de son fils Conrad, qu’il présenta au pape. Dès sa première entrevue avec Grégoire, il s’offrit de lui-même à être le défenseur de l’Église. Cette proposition fut acceptée avec joie. L’empereur fit repartir Conrad pour la Pouille, et passa ensuite à Viterbe, afin d’animer à une vigoureuse résistance le peuple de celte ville qui l’avait appelé. Il y mit un corps d’Allemands à sa solde, et opéra ensuite sa jonction avec les troupes pontificales commandées par le comte de Toulouse et par l’évêque de Winchester, jadis l’ami et le fidèle du roi Richard, près duquel ce prélat, l’un des plus opulents de l’Angleterre, avait appris, dit un contemporain, à combattre et à ordonner une bataille, beaucoup plus qu’à semer des paroles évangéliques par la prédication. Dès l’ouverture de la campagne, le territoire romain fut saccagé; les soldats détruisirent, dans les environs de Rome, dix-huit maisons de plaisance, qui avaient été épargnées dans les précédentes guerres. L’armée se porta ensuite contre la forteresse de Rocca-Rispampani, près de Toscanella, qu’elle ne put prendre, malgré un siège de deux mois, conduit par Frédéric lui-même. Pendant ce temps, Grégoire demandait partout des renforts. Comme le secours que lui prêtait l’empereur pouvait donner de l’ombrage aux républiques guelfes, il s’empressa de les informer que l’état de ses affaires le mettait dans la nécessité d’en agir ainsi, mais qu'il ne ferait rien contre leurs intérêts. Il les engagea en même temps à ne point mettre obstacle au passage des troupes allemandes appelées par l’Église, et à envoyer à la cour pontificale, aussitôt qu’ils le pourraient, des députés, chargés de conclure un accord durable.

Mais les communes de la ligue, loin de prêter l’oreille à des paroles de paix, recommençaient la guerre contre les villes gibelines, négociaient en Allemagne avec les ennemis de Frédéric, et redoublaient d'efforts pour se soustraire à sa domination. En 1232, Milan avait organisé ses forces; indépendamment d'une multitude de gens de pied, sept mille chevaux, divisés en sept escadrons, étaient commandés par des chefs qui avaient fait serment de mourir plutôt que de se rendre à l’empereur. Pendant le siège de Rispampani, les troupes milanaises entrèrent avec leur caroccio sur le territoire crémonais, et voulurent s’emparer d'un éléphant, de léopards et de dromadaires que Frédéric envoyait, sous bonne escorte, à Crémone. Les Gibelins accoururent; il y eut, près de Zenevolta, un combat sanglant, dans lequel beaucoup d’impériaux furent tués ou faits prisonniers; mais le convoi parvint à entrer dans la ville. Les habitants de Modène prirent les armes en faveur des Crémonais, et furent à leur tour assaillis par leurs voisins de Bologne. On fit de part et d’autre de grands ravages ; on incendia les bourgs, on coupa les arbres; l’hiver mit un terme à ces dévastations. Vers le même temps, les principaux chefs de la ligue lombarde entrèrent en accommodement avec Henri, roi des Romains, qui, poussé à la révolte par de perfides conseillers, cherchait à dépouiller son père de la dignité impériale. Cet événement envenima de plus en plus la haine réciproque de l’empereur et des Guelfes; il eut même une assez grande influence sur les faits postérieurs, pour qu’il soit utile de présenter brièvement ici les circonstances qui le précédèrent.

L’indulgence toute paternelle de Frédéric n’avait pu faire rentrer Henri dans le devoir. Comme à la diète du Frioul, la plupart des grands de l’empire s’étaient portés garants de la conduite de ce jeune prince, qui dès lors ne pouvait espérer leur appui pour ses coupables projets, il s’efforça de gagner les évêques des provinces du Rhin et les villes impériales, auxquelles il remit des lettres de franchise. De graves désordres éclatèrent de toutes parts. L’ancien duc de Bavière frappé, ainsi qu’on l’a vu plus haut, par les agents du Vieux de la Montagne, avait soutenu chaudement les intérêts de l’empereur; et comme le nouveau duc n’était pas moins fidèle à ses serments, Henri l’attaqua avec de grandes forces, tandis que le duc d’Autriche envahissait la Bavière d’un autre côté. Presqu’en même temps les rois de Bohême et de Hongrie couraient aux armes, des guerres privées éclataient sur divers points de l’Allemagne; et, sous prétexte d’extirper l’hérésie de ce malheureux pays, des inquisiteurs poursuivaient une foule de bons catholiques, nobles, bourgeois, paysans et gens d’Église, qu’ils envoyaient au bûcher. L’instruction des procédures était faite sommairement: « Un seul jour,  dit un historien, suffisait à l’accusation, à l’examen des prévenus, à la sentence et au supplice ; les jugements, rendus sans même écouter la défense, étaient toujours sans appel. » Des plaintes s’élevèrent de toutes parts; elles obligèrent le roi des Romains à convoquer une diète générale, pour rétablir l’ordre dans les provinces germaniques. Cette assemblée eut lieu à Francfort, le 10 février 1234, et fut très-nombreuse. La grande majorité des princes s’y prononça contre les tribunaux ecclésiastiques; et il fut décidé que de sérieuses remontrances à ce sujet seraient faites au pape. Quant à la paix intérieure, une loi, rendue contre ceux qui la violeraient à l’avenir, fut soumise à la sanction impériale; Frédéric, l’ayant revêtue de son sceau  ordonna, sous peine d’encourir son indignation, que, dans un mois pour tout délai, chacun ferait serment de l’exécuter. De plus, il annula les lettres de franchise accordées aux communes par Henri, au préjudice des princes; il le força à rendre les otages qu’on lui avait donnés, et le menaça de sa colère s’il ne rentrait dans les voies de la justice. Le roi des Romains fit à son tour des protestations énergiques; selon lui, cette manière d’agir à son égard était contraire aux usages de l’empire. La querelle s’aigrissant de plus en plus, l’empereur parla d’invoquer l’excommunication contre Henri, qui, feignant de se soumettre, envoya à la cour pontificale l’archevêque de Mayence et l’évêque de Bamberg, pour témoigner de son repentir. Il jura de suivre en tout la volonté de son père, de n’écouter aucun conseil, de n’entrer dans aucune ligue qui aurait pour but de le priver de ses biens, honneurs ou dignités et se soumit à l’excommunication s’il contrevenait à cette promesse. Mais en même temps il négociait en secret avec les Guelfes d’Italie. Non-seulement les Milanais l’engagèrent à se déclarer sans retard; mais ils lui offrirent la couronne de fer, qu’ils refusaient depuis quinze ans à Frédéric. Pendant l’automne de cette même année, Anselme de Justingen, maréchal de Henri, et Walter de Thannberg, son chapelain, se rendirent à Milan, munis de pleins pouvoirs. Les députés de la plupart des villes de la confédération et de leurs alliés les y attendaient. On signa, le 7 décembre, un traité définitif, d’après lequel les Guelfes se soumirent au serment envers le roi des Romains et promirent de défendre sa personne, son honneur, sa puissance, à la condition qu’il n’exigerait d’eux ni otages, ni argent; qu’il ne les obligerait sous aucun prétexte à envoyer leurs milices hors de la Lombardie, et enfin que leur ligue serait maintenue. Henri promit de plus de les défendre contre leurs ennemis5, et de ne faire ni paix ni trêve sans le consentement exprès des républiques. Comme cet acte devait lier pour toujours les parties contractantes, on convint que le serment serait renouvelé de dix ans en dix ans, à perpétuité.

Pendant que les ambassadeurs allemands faisaient cet accord avec les Guelfes lombards, Henri, au nord des Alpes, publiait dans toute la Germanie un manifeste de sa conduite, il s’unissait plus étroitement au jeune duc d’Autriche son beau-frère, et ouvrait enfin à Boppart, près de Coblenz, une diète où il s’efforçait de rattacher à sa cause les princes et les évêques du Rhin. Quelques-uns l’écoutèrent, les évêques de Wurtzbourg et d’Augsbourg firent serment de le défendre contre son père; la plupart des villes du Rhin s’engagèrent également à le soutenir1; mais Hermann, margrave de Bade, qu’une si coupable trahison indignait, se rendit près de l’empereur pour mettre sous ses yeux les fils du complot, et le décider à passer promptement en Allemagne.

Frédéric, après la mauvaise issue du siège de Rispampani, était retourné en Pouille, au grand déplaisir du pape, qui, loin de lui savoir gré de ses services, l’accusa de perfidie. Ce nouveau grief semblera d’autant moins fondé, que l’empereur avait laissé la plus grande partie de ses troupes dans l’État ecclésiastique, où, durant l’automne, elles firent tant de mal aux Romains, qu’ils se virent contraints de demander la paix. Un accord fut conclu au commencement de l’année suivante. Le sénateur Angelo Malabranca, stipulant au nom du sénat et du peuple, promit de ne plus imposer de collecte sur les églises ou sur les clercs, soit dans la ville, soit au dehors, et de faire au Saint-Siège réparation pour les dommages dont il se plaignait. A l’avenir, aucun prêtre ou moine ne devait être traduit devant les juges séculiers, et cette exception s’étendait jusqu’aux gens attachés au service du pape ou des cardinaux. Rome faisait la paix avec l’empereur : Viterbe et toutes les autres villes, alliées ou sujettes du Saint-Siège, étaient comprises dans le traité

Après la conclusion de cette affaire, Grégoire publia une nouvelle croisade. Depuis que Frédéric était revenu en Europe, des troubles avaient éclaté dans le royaume de Jérusalem, et le roi de Chypre s’était emparé de Ptolémaïs, dont il avait chassé les Allemands. Le pape essaya de rétablir la paix et de relever en Syrie l’autorité de l’empereur; puis il adressa aux fidèles les paroles que voici : « Jérusalem, bafouée dans son sabbat, est, au milieu de ses ennemis, dans un grand état d’impureté. Quoique cette ville, à l’exception du temple du Seigneur, ait été a rendue à notre cher fils Frédéric; comme la trêve par lui conclue pour dix ans est dans sa huitième année, il reste à peine le temps nécessaire aux préparatifs d’une expédition. » Les indulgences de l’Église étaient assurées à ceux qui passeraient en Asie ou qui enverraient des soldats à leur place. Des lettres pressantes furent écrites aux souverains, aux grands et aux prélats de France, d’Angleterre et d’Allemagne. Des Dominicains et des frères Mineurs parcoururent l’Europe pour appeler les chrétiens à la guerre sainte; hommes, femmes, enfants, étaient tenus, sous peine d’anathème, d’assister à leurs prédications. Déjà beaucoup de nobles avaient pris la croix; et l’empereur lui-même, quels que fussent ses véritables desseins, manifestait des dispositions favorables, lorsque vers le milieu de novembre 1234, le margrave de Bade, l’ayant rejoint à Foggia, l’informa de ce qui se passait dans les provinces germaniques.

La conduite de Henri appelait un châtiment prompt et rigoureux; Frédéric se prépara à marcher contre ce fils coupable. Il ordonna dans son royaume une levée de deniers, dont le besoin se faisait d’autant plus sentir, que, depuis nombre d’années, les républiques guelfes de la haute Italie ne payaient aucune redevance au trésor impérial Dans une lettre aux grands de l’empire, il leur représenta qu’ils l’avaient élu volontairement à la dignité suprême; que, retenu loin de l’Allemagne, pour défendre dans la Péninsule les droits de la couronne, il leur avait laissé son fils comme un autre lui-même; mais que ce jeune prince, séduit une première fois par des insensés ou des traîtres, et reçu en grâce malgré sa faute, avait levé, de nouveau, contre un père trop indulgent, l’étendard de la révolte. « De même, leur « disait-il en finissant, que les membres ne peuvent conserver « leur vigueur quand la tête a reçu une grave blessure, de même « vous qui êtes les membres de l’empire, vous devez ressentir a profondément le mal fait à votre chef. Aidez-nous donc de vos « conseils et de votre appui; joignez vos efforts aux nôtres contre « la rébellion, afin que votre zèle et votre constance brillent a d’un vif éclat à la face du monde.

L’empereur sollicita, avec non moins d’instances, la protection de l’Église. Le pape, qui aimait mieux avoir à le soutenir au nord des Alpes qu’en Italie, défendit aux prélats et aux grands de l’Allemagne de favoriser le roi de Romains dans l’œuvre d’iniquité que ce prince osait entreprendre, au mépris des lois divines et humaines Les évêques d’Augsbourg et de Wurtzbourg tenaient le parti de Henri : Grégoire les ajourna à comparaître devant le Saint-Siège, dans le délai de huit semaines, puis il cessa toutes relations officielles avec le jeune roi, qui fut excommunié en son nom par l’archevêque de Salzbourg. Ces démarches officielles n’empêchèrent pas de nombreuses voix de s’élever contre le pape. Les Gibelins d’Italie l’accusaient de travailler sous-main à conclure une ligue entre le prince et les Lombards. Ajoutons que les historiens milanais eux-mêmes ont affirmé ce fait, qui prend sous leur plume une certaine autorité. Mais en Allemagne, la conduite du chef de l’Église fut tout à fait différente  et l’appui moral qu’il donna à l’empereur contribua sans aucun doute au prompt rétablissement de l'ordre dans ce pays.

Frédéric déconcerta, par son activité, les plans du roi des Romains. Après avoir passé les fêtes de Pâques à Precina, maison de chasse en Capitanate, entre Lucera et Foggia, il sortit du royaume avec peu de suite, mais bien pourvu d’argent. Conrad, son second fils, qu’il voulait présenter aux grands de l'Allemagne, l’accompagnait dans ce voyage. Comme les Guelfes gardaient les chemins de la Romagne et de la Lombardie, l’empereur s’embarqua à Rimini dans les premiers jours de mai, et prit terreau fond du golfe Adriatique; près d’Aquilée. Plusieurs princes de l’empire l’attendaient à Cividale de Frioul. Il se mil à leur tête, traversa rapidement la Styrie, et entra en Bavière, où le duc Othon se joignit à lui avec toutes ses forces. Une ancienne amitié existait entre la famille d’Hohenstaufen et celle de Bavière; et afin d’en resserrer les liens, Frédéric demanda au duc la main de sa fille Élisabeth, âgée d’un peu plus de sept ans, pour Conrad, qui allait accomplir sa septième année. Les fiançailles de ces deux enfants eurent lieu à Landshut, en présence de plusieurs évêques et d’une multitude de seigneurs.

A Ratisbonne, soixante-dix princes grossirent les rangs de l’armée impériale. Celle des rebelles, vaincue avant de combattre, et n’osant tenir la campagne, s’était enfermée dans les forteresses, où on gardait les otages des villes. Les impériaux, ne voyant point d’ennemis devant eux, assiégèrent à la fois dix de ces places, et serrèrent de si près le roi des Romains, que la peur gagnant ses meilleures troupes, elles commencèrent à se débander. Henri lui-même perdit l’espoir de se soutenir; les faux amis, qui l'avaient poussé dans son entreprise l’abandonnaient à l’heure du péril; et comme il n’attendait de secours d’aucun côté, il supplia le grand-maitre des Teutoniques d’apaiser le courroux de l’empereur. Mais Frédéric, rejetant tout projet d’accord, voulut que le prince rebelle mit bas les armes, qu’il vint lui-même implorer son pardon, et qu’il s’obligeât par serinent à rompre ses alliances avec les ennemis de l’empire. Forcé de se soumettre à ces conditions, Henri se rendit à Worms le 4 juillet, se jeta aux pieds de son père, et d’une voix entrecoupée par les sanglots, demanda miséricorde. Frédéric pardonna, tout en refusant de lui laisser le pouvoir dont il avait abusé. Le jeune prince s’était flatté que l’aveu de sa faute en effacerait le souvenir. Déçu de ses espérances, il voulut fuir, mais son projet ayant été découvert, on le mit en prison au château de Heidelberg, sous la garde du duc de Bavière, son ennemi personnel. Comme Henri ne se pressait pas de rendre la forteresse de Trifels et les autres places, qu’il tenait encore, il fut accusé de complots détestables et même de vouloir attenter à la vie de son père, qui, le cœur plein d’amertume, et poussé à la sévérité par les courtisans, bannit pour toujours ce fils de sa présence, cl le déposa de la dignité royale. Henri, envoyé à Alerheim, dans la Rhétie, y resta plusieurs mois gardé étroitement. Mais comme le voisinage de la Lombardie et de l’Autriche pouvait faciliter de nouvelles intrigues, il fut exilé en Fouille, et détenu sous la surveillance du marquis Lancia, dans la forteresse de Saint-Félix .

Onze jours seulement après que Henri eut fait sa soumission, et pendant qu’il était encore à Worms, l’empereur épousa dans cette ville Isabelle, sœur de Henri III, roi d’Angleterre. Dix ans auparavant, en 1225, on avait eu l’idée d’unir cette jeune princesse au roi des Romains; mais l’opposition des grands de l’Allemagne avait fait avorter ce projet. Depuis bientôt un an, le pape, dont la politique tendait à relâcher l’alliance qui unissait les maisons de France et de Souabe, pressait l’empereur de demander pour lui-même la main d’Isabelle H lui faisait voir dans cette union de grands avantages pour sa personne et pour l’empire. Longtemps cette affaire avait jeté Frédéric dans de grandes perplexités. Toujours en défiance de l’ancien parti guelfe, il ne voyait pas de moyen plus sûr de le réduire à l’impuissance, que de lui ôter la protection cl les subsides de l’Angleterre. N’était-ce pas, en effet, grâce à l’appui des rois Richard et Jean, ses oncles, que l’empereur Othon avait pu se soutenir contre Philippe et contre la majorité des princes; que même il avait été sur le point de reculer la frontière impériale jusqu’à la Loire? S’allier dans la famille de Henri III, c’était assurer pour longtemps la paix intérieure des provinces germaniques. Ainsi raisonnait l’empereur; mais quand ses regards se tournaient vers la France, qu’il se rappelait que dans les champs de Bouvines, Philippe-Auguste l’avait affermi sur un trône chancelant, il sc demandait s’il était sage de s’écarter de la politique de son père et de son aïeul, en se joignant par alliance aux rivaux éternels de la puissance française. Les instances de Grégoire l’emportèrent à la fin. Ce pontife, qui s’était assuré du consentement de Henri III, se rendit garant près du roi Louis IX, des dispositions de l’empereur, dont suivant lui, l’amitié, loin d’être altérée par ce mariage, devait plutôt s’en accroître. Frédéric lui-même, avant de se rendre en Allemagne, avait écrit au saint roi une lettre remplie de protestations d’attachement, et dans laquelle il lui demandait une entrevue, afin d’y resserrer plus étroitement encore l’ancienne alliance des deux couronnes. Aucune suite ne parait avoir été donnée à celle proposition.

Avant la fin de l’année précédente, des ambassadeurs, au nombre desquels étaient le duc de Brabant et maître Pierre de la Vigne, avaient été chargés de négocier ce mariage. Ils arrivèrent à Westminster vers le milieu de février, et tirent leur demande au roi, qui, après en avoir délibéré durant trois jours avec les évêques et les grands du royaume, rendit une réponse favorable. On fit venir Isabelle de la Tour de Londres qu’elle habitait. Celle princesse était alors dans sa vingt et unième année, et avait un air noble et grâcieux tout à la fois : sa beauté remarquable, l’élégance de ses manières, la rendaient digne du haut rang où elle allait monter. Les ambassadeurs impériaux, s’étant inclinés respectueusement devant elle, renouvelèrent leur proposition, firent un serment au nom de leur maître et sur son âme, puis offrirent l'anneau des fiançailles à Isabelle, qui l’accepta. Pierre de la Vigne lui passa cet anneau au doigt, et la salua du titre d'impératrice des Romains, qui fut répété, avec de grandes acclamations, par tous les assistants.

Suivant les historiens anglais, les présents du roi Henri furent d’une telle magnificence, qu’on est tente de soupçonner leurs récits d’exagération. C’étaient des colliers, des joyaux, des écrins, une couronne de l'or le plus pur et artistement travaillée; une vaisselle d’or et d’argent dont le travail et les ciselures l’emportaient sur la matière. Les plats, les assiettes, les vases précieux ne pouvaient se nombre; les ustensiles de cuisine, et jusqu’aux marmites, étaient d’argent poli. La dot de Jeanne d’Angleterre, épouse de Guillaume le Bon, roi de Sicile, avait été de 20,000 marcs sterling, celle d’Isabelle fut portée à 30,000. Frédéric II stipula un douaire en biens fonciers. Outre les droits et honneurs affectés aux reines de Sicile, sur le comté de Sainl-Angelo, sur Viesti, Siponte, et plusieurs autres terres situées en Capitanate, il donna le val de Mazzara, en Sicile, ses villes, ses châteaux et ses dépendances. Après les fêtes de Pâques, l’archevêque de Cologne et le duc de Brabant, chargés par l’empereur de conduire sa fiancée en Allemagne, vinrent la prendre à Westminster. Le roi leur fit une splendide réception. Dès le lendemain, Isabelle, accompagnée d’une escorte d’honneur de trois mille chevaliers, alla prier à Cantorbéry sur le tombeau de saint Thomas Becket; puis elle se rendit à Sandwich, où elle s’embarqua le vendredi onzième jour de mai.

Après une traversée de trois jours et de trois nuits, le navire entra dans l’Escaut, qu’il remonta jusqu’à Anvers. De nobles seigneurs, suivis d’une multitude d’hommes d’armes, y attendaient la jeune impératrice. Partout où elle s’arrêtait, les villes rivalisaient de magnificence, et les fêtes succédaient aux fêtes. Les habitants de Cologne, enrichis par un commerce florissant, n’épargnèrent rien pour recevoir splendidement la fiancée de l’empereur. Dix mille citoyens allèrent à une grande distance au-devant d’elle, et dès qu’elle parut, des chevaliers richement équipés, firent des courses et simulèrent un combat dans lequel beaucoup de lances furent rompues. A son entrée dans la ville, les cloches des églises furent mises en branle, le clergé l’accompagna processionnellement avec croix et bannières. Les nobles, les bourgeois et les corps de métiers suivaient en bon ordre, chacun selon son rang. Des meinsingers ou maître dans l’art musical, chanteurs-poètes fort renommés dans ce siècle par leurs vers en langue allemande, firent entendre des chants si gracient, qu’Isabelle voulut garder à sa cour, pendant le reste du voyage, ces habiles musiciens. Plus loin, plusieurs barques traînées par des chevaux, cachés sous de longues couvertures de soie qui figuraient des vagues, semblaient naviguer sur la mer. Dans ces barques, des clercs chantaient de beaux motets en s’accompagnant d’instruments harmonieux. Les magistrats firent parcourir à Isabelle les principales rues qu’on avait décorées de fleurs et de tapisseries; et, comme cette aimable princesse apprit que les dames s’étaient mises à leurs fenêtres, dans l’espoir de contempler ses traits, elle ôta chaperon et voile, ce qui, ajoute la chronique, lui gagna les cœurs.

Isabelle séjourna six semaines à Cologne, magnifiquement traitée dans le palais archiépiscopal. Pendant ce temps, l’empereur s’avançait en Allemagne, et comprimait, ainsi qu’on l’a dit plus haut, la révolte du roi des Romains. Après la soumission complète de Henri, il appela sa fiancée à Worms, et l’épousa dans cette ville le 13 juillet, non sans avoir, auparavant, consulté ses astrologues, auxquels il accordait une grande confiance; ils le comblèrent de joie en lui prédisant la naissance d’un fils.

Quatre rois, dit l’historien Mathieu Paris, onze ducs, trente comtes ou marquis et un grand nombre de prélats éminents, assistèrent à la cérémonie nuptiale; il y eut, quatre jours durant, des fêtes et des jeux militaires. Les plus fameux meinsingers allemands, des ménestrels venus de France, et des troubadours provençaux et italiens, dont la cour de Frédéric était le rendez-vous, firent assaut de talent, et reçurent des prix de musique et de poésie. Les bateleurs cl les histrions, qui d’ordinaire accouraient par centaines aux grandes solennités, où on leur prodiguait les récompenses, furent, au contraire, exclus de cette fête, comme indignes d’une telle faveur. Les noces terminées, l’évêque d’Exeter et les seigneurs anglais, qui avaient suivi Isabelle depuis Londres, retournèrent dans leur pays, comblés de marques de bienveillance. Parmi les présents envoyés par l’empereur à Henri, son beau-frère, on remarquait trois léopards, symbole vivant du blason royal. Il y avait aussi divers objets rares venus d’Orient, et d’un prix inestimable en Europe. Suivant l’usage de la cour de Sicile, la garde de la jeune impératrice fut confiée à des eunuques maures, que le chroniqueur anglais, dans son langage naïf, compare à de vieux masques.

De Worms, l’empereur passa à Mayence, pour y tenir une diète générale le jour de l’Assomption : la plupart des grands de l’empire y assistèrent; il y avait appelé les députés des villes lombardes. Son but était de déshériter du trône impérial le roi des Romains, et de mettre les partisans de ce jeune prince, la plupart attachés à l’ancienne faction guelfe, hors d’état de troubler désormais la paix de l’Allemagne. Il commença par se réconcilier avec Othon de Brunswick, le petit-fils de Henri le Lion, à qui il donna, à titre de fiefs impériaux, Brunswick, Lunebourg, et d’autres alleux de la famille Welf, avec le titre de duc héréditaire dans les deux lignes masculine et féminine. Othon obtint, de plus, les dîmes de Goslar, qui avaient été cédées à son père en 1204 par le roi Philippe. A ce prix, il renonça à toutes ses prétentions sur d’autres territoires.

Après avoir soigneusement recherché la cause des désordres de l’Allemagne, on fit une constitution en seize articles, où, tout en remettant en vigueur d’anciennes lois oubliées, on ajouta certaines dispositions propres à rétablir la paix. Elles reçurent l’approbation des princes, et furent promulguées comme lois de l’empire. Nul ne pouvait, sous prétexte de bâtir des forteresses, asseoir des douanes non autorisées. Les places de monnaies, illégalement établies depuis le règne de Henri VI, furent supprimées sans exception. Il était interdit de se faire raison à soi-même, sauf le cas de légitime défense ou de déni de justice des tribunaux; et même, en pareille conjoncture, personne ne pouvait recourir à ce moyen extrême qu’après plusieurs avertissements préalables, et en observant les jours réservés sous le nom de trêve de Dieu. Au Wehrgeld, ou ancien prix de composition pour le rachat des crimes contre les particuliers, et au combat judiciaire, on substitua, comme en Sicile, la preuve testimoniale et l’arrêt du juge, auquel chacun était tenu d’obéir, sous peine d’amende. Tout homme convaincu d’avoir violé la paix publique était mis au ban de l’empire. Quiconque prenait les armes contre son père, s’alliait à ses ennemis, ou machinait sa mort, sa mutilation, la perte de sa liberté, perdait tout droit à l’héritage paternel et maternel; il était, de plus, livré à la justice du souverain. Ses complices, frappés de bannissement, étaient privés de leurs fiefs, s’ils étaient les vassaux du père. C’était la condamnation de Henri, celle du duc d’Autriche, et des autres seigneurs qui avaient trempé dans le complot. La diète prononça en effet la déchéance du roi des Romains. Remarquons ici que Frédéric, pour se venger d’un fils ingrat, affermissait le droit électoral dans la main des princes, système politique bien différent de celui de ses ancêtres. Entraîné, comme il l’était avec le Saint-Siège, dans une lutte interminable, qui se manifestait par de sourdes pratiques quand elle n’était pas engagée avec violence et à la face du ciel; retenu presque constamment loin de l’Allemagne avec ses meilleures troupes, qu’il usait en Palestine, à Naples ou dans les guerres de Lombardie; épuisé d’argent, et contraint, pour faire face à ses énormes dépenses, d’établir sans cesse de nouvelles taxes, Frédéric ne devait-il pas craindre que le droit de déposition, invoqué contre son fils, ne fût un jour tourné contre lui-même, si la fortune lui devenait contraire. Dans ce cas, pourrait-il contester à la diète germanique une prérogative qui déjà avait fait tomber la couronne du front d’Othon IV pour en orner sa tête, et qui venait, à sa propre sollicitation, d’être exercée contre Henri? C’était s’imposer volontairement la tâche impossible d’être toujours heureux?

Cette diète fut suivie de fêtes brillantes; elles rappelaient celles que son aïeul Frédéric Ier donna jadis dans cette même ville, après avoir rendu la paix à l’empire : même concours, même magnificence! mais les deux époques se ressemblaient peu. Barberousse, entouré de sa nombreuse famille, avait fait asseoir l’ainé de ses fils sur le trône; Frédéric en chassait le sien : l’un avait vu la confiance renaître dans les cœurs; l’autre, triste au milieu des joies de l’hymen, suivait d’un œil inquiet les orages qui s’amoncelaient autour de lui. L’Autriche était sur le point de se révolter; la Lombardie, plus agitée que jamais, se préparait à la guerre; enfin le pape, mécontent des prospérités de Frédéric, cherchait à lui susciter de nouveaux embarras. S’il faut en croire ce prince, Grégoire sollicitait en secret les grands de l’Allemagne de ne point perpétuer la dignité impériale dans la famille de Souabe. « Quand nous franchîmes les Alpes pour punir l’audace de notre fils aîné, écrivait Frédéric au roi d’Angleterre, le souverain pontife promit de nous servir ; mais il ne le fit qu’en paroles. Par l’entremise de son légat, il recommandait sous-main, et dans les termes les plus explicites, aux grands qui assistaient avec nous à la diète de Mayence, de ne consentir, sous aucun prétexte, à l’élection de notre second fils, ou de toute autre personne de notre sang. » Grégoire détruisait-il, en effet, par des moyens détournés, les lettres officielles qu’il portait à la connaissance du chef de l’empire? Les preuves manquent à cette grave accusation; mais ce qu’on peut dire avec certitude, c’est que l’assemblée de Mayence ne prit aucune mesure pour régler la succession au trône impérial.

Dans une seconde dicte tenue à Augsbourg le 1er novembre, les biens héréditaires des Hohenstaufen, passés, pour la plupart, dans d’autres mains après la mort de Philippe, rentrèrent dans celles de Frédéric. Déjà ce prince avait séquestré l’héritage de sa cousine Béatrix, épouse d’Othon IV : une seconde fille de Philippe, Cunégonde, reine de Bohême, avait encore en Souabe de vastes possessions; elle les vendit à l’empereur, pour le prix de 40,000 marcs d’argent. Le duché de Souabe tout entier fut réuni à la couronne, et les fiefs de l'Alsace, aliénés depuis la mort de Henri VI, lui retinrent par voie d’échange ou de rachat. Dès que celte importante affaire fut terminée, Frédéric congédia la diète ; puis il se rendit à Haguenau pour y passer l’hiver, et y rassembler les troupes qu’il se proposait de conduire en Lombardie dès le printemps suivant.

 

 

LIVRE VI. FRÉDÉRIC II, JUSQU’A LA MORT DE GRÉGOIRE IX. 1231 —1241 .

CHAPITRE II