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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE |
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LIVRE VI
FRÉDÉRIC II, JUSQU’A LA MORT DE GRÉGOIRE IX
1231 —1241
CHAPITRE 1 CODE DE FRÉDÉRIC II— AFFAIRES DE L’ITALIE ET DE L’ALLEMACNE.
— HENRI, ROI DES ROMAINS, S’ARME CONTRE SON PÈRE. — SA DÉCHÉANCE EST PRONONCÉE.— FRÉDÉRIC II EPOUSE LA SOEUR DU ROI D'ANGLETERRE.
1231 — 1235
Aussitôt que le traité de San-Germano eut mis fin aux
hostilités entre l’empire et le Saint-Siège, Frédéric II songea à effacer
dans ses États héréditaires les traces de la guerre civile, et à en rendre
le retour impossible. Son premier soin fut de raffermir le gouvernement
qui, pendant les troubles, avait été fort ébranlé par les prédications des
ecclésiastiques. La justice reprit son cours habituel, l’ordre reparut
dans l’administration, et une enquête eut lieu contre les agents de tous
grades dont la gestion méritait des reproches. Au nombre de ceux-ci était
Renaud, l’ancien régent du royaume, accusé de ne pouvoir rendre compte
de l’emploi des deniers publics. Pour se justifier des ravages commis sur
les terres de l’Église, l’empereur imputait à son vicaire d’avoir méconnu
sa volonté et outrepassé ses ordres. Grégoire IX, voyant Renaud menacé de
poursuites criminelles, sollicita pour lui, la clémence-impériale.
Frédéric, qui soupçonna un secret accord entre la cour romaine et son
lieutenant, s’irrita, fit saisir par le fisc les biens de Renaud et ceux de
Berthold, son frère, et les exila pour toujours du royaume. Depuis plusieurs
années, le nombre des hérétiques s’était beaucoup accru en Italie, et,
pour la première fois, ils avaient osé paraître à Naples, à Aversa,
et dans plusieurs autres villes de la Terre de Labour.
Frédéric, quoique souvent taxé d’hérésie, se montra l’ennemi des
novateurs, et les poursuivit si vigoureusement, que, durant son règne d’un
demi-siècle, les Patarins, qui pullulaient dans les républiques guelfes et
jusque sur les bords du Tibre, ne purent jamais s’établir dans le royaume
de Sicile. Pour couper le mal dans sa racine, il fit mettre à mort les
sectaires impénitents, et publia contre l’hérésie une loi semblable à
celle qui était en vigueur dans l’Italie septentrionale. «Ces hommes
perfides, portait-elle, tes hommes qui prennent le nom de Patarins, c’est-à-dire
exposes à la souffrance, s’efforcent de découdre la tunique de Dieu, de faire
une entaille profonde dans la foi, et de disperser le troupeau confié à
Pierre : loups ravissants, couleuvres qui surprennent des colombes, enfants de
perdition, élus par le père de la méchanceté et de la fraude, pour égarer
les âmes simples et leur offrir un breuvage mortel. Qu’on procède contre
eux par voie d’enquête ; et qu’après avoir été convaincus d’hérésie par les
ecclésiastiques chargés de cet examen, s’ils persistent dans leurs détestables
erreurs, ils soient traduits devant les juges séculiers, condamnés et brûlés
vifs en présence du peuple, sans que personne ose solliciter leur grâce,
sous peine d’encourir notre indignation. Que leurs complices, que ceux qui les
recèlent soient exclus des emplois, et notés d’infamie. » Cette pénalité
rigoureuse révolterait nos esprits, habitués à une complète tolérance en
matière de foi; elle imprimerait sur le législateur une tache indélébile,
si on oubliait qu’au moyen âge les choses n’étaient pas
comprises comme de nos jours. Personne alors n’était tolérant, et
pour qu’on puisse juger les lois de Frédéric selon l’opinion de
son siècle et non d’après nos idées d'aujourd’hui, il faut se
rappeler que dans tout le monde chrétien des ordres non moins
cruels étaient donnés contre les hérétiques. En Lombardie et en Allemagne,
où la secte des Patarins commençait à prendre une grande extension, on les
envoyait au supplice. A Rome, ils étaient frappés d’anathème, et le
sénateur les poursuivait avec un zèle d’autant plus ardent, que le tiers
des biens de ceux qu’il faisait arrêter lui était acquis et que son
indulgence envers les coupables était punie d’une amende de 200 marcs d’argent. En France, la reine Blanche de
Castille, régente du royaume pendant la minorité de saint Louis, avait,
par la célèbre ordonnance de 1228, établi le tribunal de l’inquisition contre
les Albigeois échappés au glaive de Montfort. Quelques années plus tard,
en 1239, le comte de Champagne faisait brûler près de Provins cent quatre-vingt-quatre
hérétiques. En présence de faits contre lesquels aucune voix ne s’élevait en
Europe, ne serait-il pas injuste de faire peser sur Frédéric lui seul un
reproche mérité par tous ses contemporains?
Ces mesures prises, il s'appliqua à faire disparaître
l’arbitraire des cours de justice, à substituer des lois écrites à la
coutume, la force publique à la force individuelle, et le gouvernement
central à la puissance anarchique des seigneurs féodaux : innovation digne de
toute l’attention du lecteur.
Un premier pas avait été fait dans celte voie par le roi
Roger, monarque civilisateur et guerrier, qui, cent ans plus tôt,
quand l’Europe était courbée sous le régime né de la conquête,
avait établi en principe que le droit de justice criminelle
appartenait au souverain. Mais quarante années de troubles, depuis
l’extinction de la dynastie de Hauteville, avaient fait tomber en désuétude la
plupart des lois normandes. Le gouvernement s’était vu dépouiller d’une
partie de ses prérogatives; et il était urgent de mettre un terme à ce
désordre. Déjà, Frédéric, après son couronnement à Rome, en 4220, avait, par
des ordonnances spéciales, pourvu au plus pressé, et il n’avait cessé depuis de
lutter contre les obstacles qui dans les autres États chrétiens,
comme dans ses États d’Italie, gênaient la marche du pouvoir. Il
voulait établir un seul code de lois, comprenant le droit politique,
le droit civil, criminel et féodal, les règles de la procédure, la
compétence des juges et des fonctionnaires, les frais et dépens,
les finances, la police, lès poids et mesures,
les monnaies, etc. Des jurisconsultes célèbres, Roffrido de Bénévent et
Thaddée de Sessa eurent part à ce travail, dont la rédaction fut confiée
à maître Pierre de la Vigne, l’un des quatre juges de la grande
cour de Capoue, et bientôt le ministre de confiance de l’empereur.
Pierre de la Vigne, dont le nom jouit d’une juste célébrité, était
un des hommes les plus savants de son siècle. Né à Capoue, de parents pauvres,
vers l’an 1190, il avait montré, dès sa jeunesse, un goût ardent pour
l’étude. On ne sait comment il parvint à se faire admettre à l’université
de Bologne; mais plusieurs historiens rapportent que pour s’y rendre, il fui
obligé de mendier. Ses progrès rapides lui donnèrent de puissants
protecteurs. Il fut recommandé par l’archevêque de Palerme à l’empereur
Frédéric, qui sut discerner le mérite du pauvre écolier, et se l’attacha.
On croit que, dès l’an 1212, Pierre, alors âgé d’environ vingt-deux ans,
occupait à la cour le poste de notaire. Treize ans plus tard, on le
retrouve élevé à la dignité de juge de la grande cour, l’une des premières
de l’Etats. Il avait étudié à fond les lois romaines, qu’on enseignait
dans les universités d’Italie, le droit ecclésiastique, le code longobard, et
en général les lois et les coutumes en vigueur dans la Péninsule. Ami des
lettres latines, il s’était adonné à la lecture des anciens, et écrivait
lui-même avec élégance, quoique d’une manière un peu emphatique, fort admirée à
cette époque. Dans ses courts loisirs, il cultiva la poésie en langue
italienne, et on le compte, avec Frédéric II, au nombre des premiers poètes
siciliens. Le plan des nouvelles constitutions fut dressé sous la
direction de Pierre de la Vigne. Cet habile ministre, secondant les
désirs de son maître, battit en brèche la puissance des seigneurs
et l’ancien esprit militaire; s’opposa à un trop grand accroissement des
richesses du clergé, régla les mœurs, l’ordre public, et jeta d’une main
hardie les fondements d’une législation bien au-dessus de ce qui existait alors
chez les autres peuples; législation antérieure de trente années aux
Établissements de saint Louis, auxquels ce premier travail put servir de
règle et de modèle.
Le code de Frédéric II est un vaste recueil dans lequel
les lois sont réunies avec peu d’ordre, il est vrai, maison de sages principes
sont posés clairement et sans hésitation. Il est divisé en trois livres,
deux cent cinquante-deux titres et deux cent quatre-vingt-dix décrets, anciens
et modernes, dont quarante-deux appartiennent à Roger Ier, vingt-trois aux deux
Guillaume, et deux cent vingt-cinq à Frédéric. Ce code fut déclaré
exécutoire dans toute la monarchie sicilienne; et quoique les besoins des
peuples aient nécessité depuis, à diverses reprises, la publication de
nouvelles lois, celles de Frédéric qui n’ont point été expressément abolies,
n’ont cessé jusqu’à nos jours de faire partie de la législation des
Deux-Siciles. Comme elles eurent une influence réelle sur les événements
qui vont suivre, il est nécessaire d’en présenter ici une analyse rapide.
L’empereur, en établissant l’ordre judiciaire sur de
larges bases, prétendait en exclure l’ignorance et la prévarication. A cet
effet, il substitua de nouveaux magistrats à ceux qui avaient été choisis
durant les troubles; des tribunaux distincts et de divers degrés furent créés
pour le civil et pour le criminel. En première instance, et sur les terres
du domaine, les magistrats civils étaient les baillis et les juges, qui ne
pouvaient être ni de basse condition, ni clercs, ni bâtards. L’appel de
leurs sentences était porté devant le camérier provincial, assisté de deux
assesseurs. Ce tribunal, d’un ordre plus élevé, connaissait spécialement des
affaires qui intéressaient le fisc. Sur les fiefs, le baron, arbitre
naturel de ses vassaux, conservait le droit de statuer au civil; mais tout
vassal pouvait porter appel devant le maître justicier de la province, et la
loi l’autorisait même à invoquer directement cette juridiction supérieure en
cas de déni de justice, c’est-à-dire si le baron retenait sa cause plus de
deux mois sans prononcer l’arrêt. Ainsi l’appel au civil, devant les juges
du roi, fut établi, en règle générale, par Frédéric, non-seulement
dans ses propres domaines, comme saint Louis le fit en France vingt-neuf ans
plus tard, mais dans tout le royaume, et pour toutes les classes
d’habitants sans nulle exception.
La haute justice ressortait exclusivement des magistrats
royaux, dans l’ordre suivant : le bailli procédait au petit criminel;
le maître justicier de chaque province, assisté d'un juge et
d’un greffier, exerçait la police, faisait les enquêtes, et parcourait
lus localités de sa dépendance. L’appel des juges inférieurs et
le grand criminel étaient attribués à la haute cour de Capoue, composée de
quatre juges, sons la présidence du grand-justicier, qui était en même
temps le chef de la magistrature de tout le royaume. Cette cour suprême
connaissait directement de toute cause relative aux fiefs. Défense était
faite aux prélats, aux comtes, aux barons et aux chevaliers, de s’ingérer,
par eux ou par d’autres, dans le jugement des affaires criminelles.
Le maître des justiciers, les justiciers provinciaux et les
camériers rendaient gratuitement la justice; mais un salaire, payé par les
parties, était attribué aux baillis et aux juges inférieurs. Celui des
avocats ne pouvait excéder le soixantième des valeurs en litige; et s’il
s’agissait d’objets qu’on ne pût évaluer, la taxe était établie par la
cour; nul ne devant, sous aucun prétexte, exiger rien au-delà de la
rétribution fixée par la loi. Aucune charge, à l’exception de celle de
notaire, ne durait plus d’un an; mais elles pouvaient être prorogées; et
afin d’éviter les prévarications des magistrats, ils étaient tenus, en sortant
d’exercice, de rester cinquante jours dans le lieu de leur résidence, où
toute personne qui avait à se plaindre d’eux pouvait les prendre à
partie’. Les jugements devaient toujours être rédigés par écrit, à peine
de nullité cl de dommages et intérêts. Dans l’instruction des affaires,
les causes ecclésiastiques passaient en premier ordre; puis venaient celles du
fisc, des mineurs, des orphelins, des veuves et des pauvres, pour lesquels
la loi créait un avocat d’office, salarié par le trésor. Toute espèce de cause
devait être vidée dans l’espace de deux mois.
Les lois qui avaient pour objet d’abaisser la noblesse
étaient nombreuses et très-explicites; jamais coup plus fatal n’avait
été porté à sa puissance. Défense expresse était faite aux
barons d’opprimer leurs vassaux et d’en exiger d’autres services
que ceux permis par la loi. Si la plainte d’un vassal était admise,
le seigneur faisait restitution de ce qu’il avait illégalement perçu
, et payait au fisc le double de cette somme. Aucun feudataire
ne pouvait se marier, marier ses enfants, ses sœurs ou ses
nièces, sans le consentement du souverain. Les filles entraient en partage
des biens de leurs parents, et pouvaient même succéder aux fiefs, à défaut
d’héritiers mâles. Tout seigneur était justiciable des magistrats royaux; et
pour établir le fait, il suffisait de deux témoins pris parmi les pairs de
l’accusé, ou d’un nombre double du rang inférieur; de telle sorte qu’à
défaut de deux comtes, on appelait quatre barons, huit chevaliers ou seize
bourgeois. Le témoignage des vilains ne prévalait pas contre les nobles. A
moins d’un ordre spécial du chef de l’État, nul n’avait droit aux honneurs
militaires, c’est-à-dire à la chevalerie, s’il n’était issu de noble race.
Le combat judiciaire, si longtemps admis en Europe comme
voie d’appel, fut interdit à jamais, sauf dans deux cas, la mort donnée
par une main inconnue et le crime de lèse-majesté’. Mais alors même, le
champ clos n’était permis qu’à défaut de preuves juridiques, et lorsque la
vérité n’avait pu ressortir des enquêtes et de l’audition des témoins : la
loi eu réglait la forme et les conditions. On abolit dans tout le royaume
l’ancien droit de guerres privées, les représailles et même le port
d’armes, ces prérogatives inhérentes à l’élément féodal; le nom du
prince, invoqué au besoin, devait être une sauvegarde suffisante
pour ses sujets. « A l’avenir, disait le législateur, nul ne pourra
tirer vengeance à main armée d’une injure, exercer des représailles contre
son ennemi, ou lui faire la guerre. S’il a reçu quelque dommage, qu’il
porte sa plainte devant les magistrats compétents, et ceux-ci statueront selon
les règles de la justice. Quiconque aura suscité une guerre dans le royaume,
aura ses biens confisqués et subira la peine capitale. Ceux qui auront usé
de représailles iront en exil, et seront dépossédés de la moitié de leurs
biens. Tout porteur d’armes prohibées, telles que lances, épées, poignards,
et autres, paiera à notre fisc une amende proportionnée à son rang; s’il
est comte, cinq onces d’or; baron, quatre onces; simple chevalier, trois;
bourgeois, deux ; homme rustique, une once. Sont seuls exceptés les
officiers de notre cour et ceux qui sont attachés à notre service. Le
délinquant insolvable ira, pour un temps, aux travaux publics. Celui qui aura
menacé de son glaive paiera le double de l’amende à laquelle son
adversaire sérail condamné pour port d’armes illicite. S’il y a blessure,
qu’on coupe la main qui l’aura faite; et si la mort s’ensuit, que le meurtrier
de condition noble soit décapité, le bourgeois ou vilain pendu. »
Les ecclésiastiques ne pouvaient exercer les fonctions de
justiciers ou de baillis. Afin de prévenir une trop grande accumulation de
biens fonciers dans les mains du clergé, où ils seraient tombés en main-morte, défense fut faite aux églises, aux
clercs et aux ordres religieux, sans en excepter les Templiers et
les Hospitaliers, d’acquérir des terres, ou d’en recevoir par
donation entre vifs ou par actes de dernière volonté, à moins qu’ils ne déclarassent
qu’elles seraient revendues dans un an, pour tout délai. Ce terme expiré
sans que la vente ait été faite, le fisc s’emparait de l’immeuble. Une
ordonnance, rendue longtemps après par saint Louis, sur cette même
question, est insérée dans ses Établissements.
On a vu plus haut que Frédéric se tenait en garde contre
les entreprises des communes, qui, pour la plupart, aspiraient à une
indépendance presque complète. Cet objet important ne pouvait être oublié
dans ses constitutions; et, à la sévérité des châtiments qu’il appliqua
aux délits de cette espèce, on s’aperçoit bien qu’en publiant son code, il
avait en vue d'améliorer la situation matérielle de la nation, sans
toutefois lui donner beaucoup de liberté. Il défendit donc d’établir des podestats
ou des consuls, ajoutant à cette disposition que les justiciers royaux,
les camériers el les baillis suffisaient pour régler tous les
intérêts. En cas de désobéissance, les magistrats municipaux, élus par
le peuple, encouraient la peine du gibet; la commune pouvait être saccagée
par les gens du prince; ses bourgeois payaient des taxes fixées
arbitrairement. Ajoutons néanmoins, qu'à partir de cette époque, 1231, Frédéric
accorda aux villes domaniales plus de participation aux affaires publiques
qu’elles n’en avaient eu jusqu’alors. Comme les demandes de subsides
pesaient principalement sur les bourgeois, dans les mains desquels la richesse
mobilière se concentrait de plus en plus, il fallait de toute nécessité
qu’on les entendit pour asseoir l’impôt. On commença donc à
prendre leur avis; on leur facilita l’accès des parlements, où bientôt
leurs députés prirent place.
Chacun demeurait responsable des délits et des crimes
commis sur son territoire, et était frappé d’une forte amende quand
le coupable avait échappé aux recherches de la justice. Une paroisse ou
université payait 100 augustales pour un chrétien mis à mort, 50 seulement
pour un Juif ou un Sarrasin. Défense était faite de piller les bâtiments jetés
à la côte. Des arbres étaient-ils coupés pendant la nuit, des maisons
incendiées, les habitants du lieu supportaient le dommage; s’opposaient-ils à
l’exécution de la loi, le souverain déterminait, suivant la gravité du
fait, le châtiment qu’ils devaient subir. Tout individu qui altérait les
lettres ou les ordonnances royales, les faux monnayeurs, les incendiaires,
ceux qui vendaient des substances vénéneuses ou des philtres amoureux qui
avaient occasionné la mort, étaient punis du dernier supplice. Le marchand
qui vendait à faux poids ou à fausse mesure payait une once d’or. S’il
récidivait, il subissait l’amputation d’une main, et la troisième fois il
était envoyé à la potence. On coupait la langue aux blasphémateurs de Dieu ou
de la Vierge. Quiconque faisait un faux serment avait la main coupée.
Des peines non moins sévères châtiaient la calomnie et la
délation; l’accusateur qui ne pouvait prouver son dire devant la
justice, subissait la peine que l’accusé aurait encourue si ce dernier
eût été reconnu coupable. Le chrétien convaincu d’usure avait
ses biens confisqués; aux Juifs seuls, il était permis de prêter de l’argent
à intérêt. Le taux légal était, pour chaque année, de dix pour cent.
Le code de Frédéric II renferme encore plusieurs
dispositions moins importantes, qui concernent les poids et mesures,
dont l’unité était établie dans le royaume; l’exercice de la médecine
et de la pharmacie, pour lequel l’autorisation de la faculté de Salerne était
nécessaire; la police, la salubrité, les mœurs, et d’autres objets que le
défaut d’espace ne permet pas de mentionner ici. Tel qu’il est, avec ses
imperfections et son système de pénalité, trop empreint des anciennes
législations barbares, ce code améliora, sans aucun doute, le sort du
peuple, qu’il protégeait contre les seigneurs. Pour la première fois
depuis la chute de l’empire romain, il posa des principes d’équité et de droit,
dont quelques-uns sont encore écrits dans nos lois modernes; il nous donne
enfin la mesure de ce qu’on aurait pu attendre du génie
civilisateur de Frédéric II, si sa lutte perpétuelle avec le saint-siège pour la question italienne, en absorbant
son temps et ses ressources, en le poussant à comprimer jusqu’à l’excès
l’esprit de liberté qui se développait à cette époque, ne l’eût arrêté
dans ses projets d’amélioration. C’était un grand pas dans un siècle où le
régime féodal était dans presque toute l’Europe la base du droit public.
Un tel exemple ne pouvait rester sans imitateurs. Les princes de
l’Allemagne eux-mêmes durent en être alarmés; les bourgeois lombards
tremblèrent pour leurs communes. Comme la haute noblesse sicilienne perdait ses
plus importantes prérogatives, qu’il lui fallait obéir où elle avait eu
l’espoir de commander, elle devint l’ennemie ouverte de la maison de
Souabe, et l’alliée naturelle des papes, qui dès lors comptèrent dans ce
royaume deux puissants auxiliaires, les moines mendiants et les seigneurs.
Les constitutions nouvelles, qu’on nomma Augustales ou Impériales, furent proclamées dans une grande cour de parlement,
tenue à Melfi au mois de juin 1231. On les fit publier au
delà du Phare par les maîtres justiciers de la Sicile, et à partir
de cette époque, toute législation antérieure, non comprise dans
ce recueil, tut abrogée pour toujours. Il y eut toutefois une exception
pour Palerme, qui conserva ses privilèges nonobstant les dispositions du
nouveau code. Ces lois déplurent à la cour romaine, parce qu’elles attaquaient
les privilèges du clergé. Grégoire les qualifia d’impies et de détestables; il
en témoigna avec amertume son mécontentement, et se plaignit de ce que l'empereur
prêtait l’oreille à ceux qui le poussaient à devenir l’ennemi de Dieu et
des hommes.
Dès avant sa croisade, Frédéric avait entretenu des
relations très-amicales avec le sultan d’Égypte; il en établit de
semblables avec les princes musulmans de la Syrie, le calife de Bagdad
et les Grecs de Trébizonde, et se fit accorder partout de grands privilèges
pour ceux de ses sujets qui trafiquaient en Orient. On sait que le roi
Roger, son aïeul maternel, avait possédé autrefois de vastes territoires
entre Tripoli et Tunis, et qu’il prit même la titre de roi d’Afrique.
Frédéric II n’ambitionnait rien de semblable; mais il voulait un bon traité de
commerce pour vendre avantageusement les denrées qui s’accumulaient dans
les magasins du fisc. Comme la plus grande partie des redevances, et même
des droits de douane, s’acquittaient en nature, il fallait écouler ces
produits pour remplir le trésor; et le souverain était, de toute
nécessité, le principal négociant de ses États. Un plénipotentiaire envoyé vers
Abou-Zak Ibrahim, prince de Tunis, stipula que, durant dix années, la
navigation serait libre, entre la Sicile et l’Afrique, pour les sujets des
deux royaumes. Chrétiens et musulmans devaient être à couvert de toute
exaction dans les ports, moyennant un simple droit d’ancrage, fixé au
dixième de la valeur des ventes. De part et d’autre on se rendait les captifs.
Après avoir mis de la sorte la dernière main aux affaires
de son royaume, l’empereur tourna ses vues vers le nord de la Péninsule, où,
depuis plusieurs années, le parti gibelin s’épuisait en vains efforts contre
les Guelfes. Dès qu’on eut connaissance en Lombardie du traité de
San-Germano, les esprits s’agitèrent. La crainte d’avoir bientôt sur les
bras les forces de l’Allemagne et celles de la Sicile, apaisa momentanément
dans les communes de la ligue les querelles intestines. A l’approche d’un
péril commun, on parla de s’unir. Des députés de Mantoue, de Vérone,
de Padoue, de Brescia et de Ferrare se rendirent dans la première de
ces villes et renouèrent encore une fois les anciennes alliances. De son côté
l’empereur avait convoqué à Ravenne, pour le jour de la Toussaint, une
grande cour des feudataires et des députés des villes d’Italie. L’objet de
cette réunion solennelle était d’aviser aux besoins de l’État, et
d’établir une bonne paix. Les princes allemands, le roi Henri lui-même,
étaient appelés à Ravenne avec des troupes peu nombreuses, parce que, dans
les conférences d’Anagni, le pape avait conseillé à Frédéric de ne pas
déployer en cette occasion un grand appareil de guerre. « Sache bien, lui
avait-il dit, qu’il est plus facile de ramener les peuples à l’unité par
la douceur que par la menace » Pour faire goûter cet avis, le pontife
promit d’interposer ses bons offices, afin que les Guelfes ne
s’opposassent plus à l’entrée des Allemands en Italie. Il chargea, en
effet, les évêques de Brescia et de Verceil d’engager les recteurs guelfes à ne
point mettre obstacle à la tenue de la diète. Dans la suite, l’empereur soutint
que si Grégoire écrivit, ce fut pour applaudir à la résistance des
confédérés, et leur recommander même de bien défendre les passages des
Alpes. Quoi qu’il en soit, les Lombards, prêts les premiers, tinrent à
Bologne, au mois d’octobre, un parlement où ils convinrent de repousser la
force par la force, et à cet effet, de mettre sur pied, aux frais de la
confédération, trois mille chevaux, quinze cents arbalétriers et dix mille
fantassins. Défense fut faite aux cités de la ligue d'élire désormais un
Gibelin pour podestat, et d’accepter aucun présent de l’empereur.
Les dommages occasionnés par la guerre devaient être réparés à frais
communs. Deux cardinaux assistaient à cette conférence, avec la mission
officielle d’y traiter de la paix; mais leurs efforts, vrais on simulés,
ne changèrent en rien les dispositions hostiles des Guelfes. Quand
l’empereur fit son entrée à Ravenne, il n’y trouva qu’un petit nombre des
députés des villes de son parti, et quelques seigneurs italiens : aucun
Allemand ne s’y était rendu. Les passages des Alpes avaient été fortement
occupés par les milices de la confédération ; et soit que le roi des
Romains n’eût pas un désir bien grand de conduire des renforts à son
père, soit que son armée fût en effet trop faible pour s’ouvrir un passage
l’épée à la main, toujours est-il qu’elle resta inactive dans le Tyrol. Il
fallut retarder l’ouverture du congrès jusque vers Noël; et alors même un
petit nombre de princes de l’empire et quelques évêques allemands, venus
presque sans suite et par des chemins détournés, purent prendre part aux
délibérations. Une magnificence tente royale avait été déployée dans cette
circonstance : il y eut de grandes chasses, des fêles et des
banquets somptueux. On avait fait venir à Ravenne un éléphant, des
lions, des panthères, d’autres animaux rares, et des oiseaux
inconnus, que le sultan d’Égypte avait donnés à l’empereur. Des jeux
militaires étaient ordonnés pour les chevaliers. Des mimes et
des bateleurs amusaient le peuple par des scènes plaisantes,
pour lesquelles il leur était interdit, sous peine du fouet, de
s’affubler de robes de clercs ou de moines. Mais au milieu de
l’allégresse générale, Frédéric voyait avec chagrin son expédition avortée; il
pressentait que les condamnations qu’on allait prononcer contre les
rebelles n’abattraient pas le rébellion. Tout se borna, en effet, à
défendre par représailles, aux villes du parti gibelin, de confier aucune
magistrature aux Guelfes. Les républiques de la ligue furent mises au ban
de l’empire; on leur déclara la guerre : vaine menace, qui ne fit que
resserrer les liens de la confédération. Enfin pour disposer favorablement
l’esprit du pape, les anciennes constitutions contre l’hérésie furent
renouvelées ; ordre fut donné de poursuivre et d’exterminer les sectaires en
Italie et en Allemagne.
Le peu d’efforts faits par le roi Henri pour vaincre la
résistance des Lombards avait inspiré à l’empereur des doutes sur la conduite
de ce fils, dont il était séparé depuis onze ans. Pour les éclaircir, il
ordonna au jeune prince de se rendre à Aquilée, où il appelait à une diète
de l’empire ceux des grands qui n’avaient pas assisté à la cour de Ravenne.
Il quitta cette dernière ville, le dimanche 7 mars. Après
s’être arrêté à Venise, où il donna à la république de nouvelles exemptions
pour son commerce avec le royaume de Sicile, et à Saint-Marc des bijoux et
d’autres objets précieux, il gagna les côtes du Frioul. Le roi des Romains
et des ambassadeurs de la régente de France l’attendaient à Pordenone.
Henri, élevé dans les mœurs allemandes par saint Engelbert, archevêque de
Cologne, avait, à la mort de ce sage tuteur, trop facilement oublié
ses leçons. Luxurieux et prodigue, faible et avide de pouvoir,
il écoutait volontiers les flatteurs de cour, qui, le poussant
dans une voie dangereuse, l’éloignaient de sa jeune épouse, à qui
il était infidèle, et de son père, auquel il reprochait de lui
préférer Conrad. Longtemps Léopold VH, duc d’Autriche, son
beau-père, et le duc de Bavière, Louis Ier, appelés, après saint
Engelbert, à la direction du conseil, s’efforcèrent de modérer ses
passions. Mais le premier était mort à San-Germano pendant les
conférences pour la paix; le duc de Bavière avait été assassiné, en 1231,
par des agents du Vieux de la Montagne; et depuis ce jour,
Henri, livré à lui-même, cherchait à s’affranchir de la dépendance
paternelle. L’empereur en fut averti; mais ses craintes se dissipèrent devant
les protestations du jeune roi des Romains qui, n’étant pas en mesure de
se déclarer ouvertement contre son père, jura d’obéir à ses ordres. Henri
écrivit au pape qu’il se soumettait d’avance à l’excommunication s’il
devenait infidèle à ses serments. Il est probable que Frédéric ne put
pénétrer toute l’étendue du mal, quels que fussent, d’ailleurs, les
soupçons que lui inspirait la conduite équivoque du nouveau duc
d’Autriche, beau-frère de Henri et l’absence d’autres feudataires qui,
sous divers prétextes, n’assistèrent pas à la diète. Le père et le
fils eurent avec les princes de longs entretiens sur les affaires
de l’empire. On convint de mettre sur pied au mois de mars suivant une
armée contre les Lombards. Avant de se séparer, Henri renouvela toutes ses
promesses : le patriarche d’Aquilée, les archevêques de Magdebourg et de
Salzbourg, des évêques et des abbés, les ducs de Saxe, de Méran et de
Carinthie, se rendirent caution de sa conduite future, et s’obligèrent à
prendre les armes contre lui s’il se parjurait. Frédéric, trop facilement
rassuré, renvoya son fils en Allemagne et maintint les pouvoirs qu’il lui
avait délégués. Vers la fêle de l’Ascension, lui-même retourna par
mer en Pouille, après avoir renouvelé à Pordenone les anciens traités qui
existaient entre la France et l’empire3 et promis de ne contracter avec
l'Angleterre ni amitié, ni confédération sans le consentement du roi Louis
IX.
Des envoyés du sultan d’Égypte, porteurs de riches
présents, attendaient l’empereur à Melfi. Entre autres objets rares, il
y avait une tente magnifique, dans laquelle une horloge marquait les
heures, et le cours du soleil et de la lune. On estimait à 20,000 marcs ce
précieux cadeau, qui fut envoyé au château de Venosa où on gardait le
trésor. Sur ces entrefaites, des agents du Vieux de la Montagne arrivèrent
à Melfi; et comme ils y reçurent un accueil favorable, le bruit se répandit que
leur maître avait fait assassiner le duc de Bavière à l’instigation du
chef de l’empire : d’autres en accusèrent le roi des Romains. Les anciennes
trêves avec les princes de l’Orient furent confirmées; on étendit de plus
en plus les relations commerciales entre la Sicile el l’Égypte; et, pour
célébrer un si heureux accord, Frédéric donna, le 22 juillet, aux ambassadeurs
arabes, un splendide banquet, où se trouvaient réunis à une même table
des grands de l’empire, des nobles siciliens, plusieurs évêques et
des musulmans. De pareils faits, peu en harmonie avec les coutumes de ce
siècle, étaient de nature à irriter le pape, et à causer une grande surprise
aux peuples occidentaux.
Au mois de septembre de cette même année, l’empereur tint
à Foggia, en Capitanate, un parlement général où parurent pour la première
fois des députés de la bourgeoisie. Suivant le formulaire adopté pour les
lettres de convocation, adressées aux baillis, aux juges et aux citoyens,
ils étaient appelés pour jouir de la présence du monarque, et reporter ses
ordres ù leurs commettons Les cités et les bourgs dépendants du domaine y
envoyèrent chacun deux bons-hommes ou habitants
notables. C’était un premier pas vers l’affranchissement des classes
populaires; mais ne perdons pas de vue que l’empereur, loin de favoriser leur
complète émancipation , songeait plutôt à lui opposer de fortes digues. En
voyant dans toute l’Europe les villes de quelque importance se former en
communes, ce prince sentait bien que son royaume héréditaire finirait un
jour par suivre le mouvement général. Cédant à une impérieuse nécessité,
il consentait à conférer aux bourgeois quelques privilèges municipaux de
peu d’importance, à les appeler quand il imposait sur eux des taxes ou
collectes, et à leur en laisser la sous-répartition; mais il aurait craint, par
des concessions trop larges, d’ouvrir la porte à une révolution démocratique,
semblable à celle qu'il avait à réprimer en Lombardie. Sa lotte avec les
républiques guelfes lui faisait redouter surtout l’établissement de
communes; et non-seulement il les combattait en Italie, mais, autant
qu’il était en son pouvoir, il leur opposait des entraves en
Allemagne et jusque dans le royaume d’Arles, où depuis longtemps
l’autorité impériale était presque sans crédit. A l’appui de cette assertion,
il suffira de dire qu’en 1226, ce prince avait rendu un décret pour contraindre
les villes de Provence à rentrer sous la juridiction de leur comte et de
l’empereur, qui, seuls, disait-il, pouvaient autoriser la formation de
communes. Il était enjoint aux consuls et aux podestats en exercice, de
cesser leurs fonctions, sous peine d’une forte amende. En Allemagne,
Henri, roi des Romains, avait fait publier en 1231, du
consentement de la diète germanique, assemblée à Worms, une défense
expresse aux villes et aux bourgs, de s’ériger en communes; et aux
seigneurs, de permettre de semblables entreprises sans l’autorisation
préalable du souverain. Plusieurs autres décrets non moins explicites
avaient été rendus à la diète de Ravenne, et en Frioul. « Comme de
détestables coutumes se sont établies dans une partie de l’Allemagne, et
qu’il est de notre devoir, ainsi s’exprimait l’empereur, d’empêcher ces
nouveautés pernicieuses de se perpétuer, nous abolissons toute commune et tout
conseil, toutes ligues ou associations qui auraient été créées a dans les
villes et les bourgs sans le consentement des évêques; nous révoquons les
magistrats municipaux, les recteurs ou officiers élus par les habitants.
Enfin, nous déclarons nuis les privilèges qui auraient été donnés aux
communes par nos prédécesseurs, par nous-même, par les évêques, les villes
ou les particuliers au préjudice des princes ou de l’empire. » Ce concours
de circonstances fait assez pressentir que des rigueurs seront exercées,
dans le midi de l’Italie, contre toute population qui chercherait à se
placer sous le régime municipal, ou même à maintenir certains privilèges
incompatibles avec la législation générale du royaume. C'est ce qui arriva
en effet. Avant la fin de l'été, des troubles sérieux éclatèrent en Sicile;
Messine en donna le premier signal. Cette grande cité avait joui
jusqu’alors du droit de haute justice, que ses propres magistrats
exerçaient exclusivement sur son territoire. Elle s’en voyait dépossédée par
les nouvelles lois, qui venaient de la mettre sous la juridiction
ordinaire du justicier de la province. Le peuple s’assembla tumultueusement,
prit les armes, et se donna pour chef un homme de basse condition, appelé
Martin Mallone, qu'il investit des pouvoirs les plus étendus. Catane, Syracuse,
Nicosie, Centorbi, s’insurgèrent ; et la sédition,
gagnant de proche en proche, menaça bientôt toute la Sicile. Au mois
d’avril de l'année suivante, Frédéric se mit à la tête de ses troupes. Franchir
le Phare, emporter Messine, mal défendue par les chefs du peuple ;
disperser les rebelles, tout cela fut pour ce prince l’affaire de quelques
semaines. Le bourreau fit le reste. Martin Mallone avait pris la fuite;
il fut arrêté à Malte et mis à la potence avec ses principaux complices.
On envoya au bûcher, sous prétexte d’hérésie, de bons chrétiens qui, dans
les troubles précédents, avaient fomenté la révolte. Après cette courte
expédition, les magistrats royaux, un moment expulsés, rentrèrent en
exercice. Les villes principales ouvrirent leurs portes. Une amnistie générale
fut accordée aux Messinois; mais quelques lieux forts, et entre autres Centorbi et Monte Albano, qui persistèrent dans la
rébellion, furent détruits de fond en comble, et les habitants transportés
à Augusta.
En ce même temps, et de l’aveu du pape, Gaète étant
rentré sous l’autorité de la couronne, les consuls et le peuple
firent serment de fidélité à l’empereur et à son fils Conrad, à qui la ville avait été donnée par un diplôme impérial
deux mois auparavant. Frédéric avait promis d’oublier la conduite coupable de
ce peuple et de maintenir ses anciens privilèges; mais il n’en fit rien. Dès
que le justicier de la Terre de Labour eut pris possession de la ville, il
priva les habitants du droit d’élire leurs consuls, et remit l’autorité
dans les mains des officiers royaux: il y établit une douane, et bientôt
après il ajouta trente tours aux anciennes fortifications. D’autres
châteaux, voisins de la frontière, furent réparés ou agrandis. Une
citadelle s’éleva sur le Vulturne, à peu de distance de l’ancienne Capoue,
d’après un plan donné par l’empereur lui-même; les murs de Bari,
de Trani et de Brindes, le château de Capuana à
Naples, furent mis en bon état de défense. Enfin, pendant qu’on
démantelait Troja, toute dévouée au parti pontifical, Lucera, la ville des
Sarrasins, devenait une place excellente. Grégoire ne voyait pas sans
indignation cette colonie musulmane, établie presque aux portes de Rome,
comme le poste avancé des ennemis de la puissance temporelle du saint-siège. Suivant l’expression pittoresque d’un
chroniqueur, c’était comme une épine qu’il avait dans l’œil. Il demandait
raison des excès commis par les Sarrasins, qui avaient osé prendre les
pierres et les bois d’une église pour construire leurs propres édifices.
En même temps, il cherchait à les convertir à la vraie religion ,
résultat d’autant plus aisé à atteindre, suivant lui, qu’ils s’étaient
tous familiarisés avec l’idiome italien. Enfin, il ordonnait l’envoi
de frères Mineurs et de Dominicains à Lucera, pour y porter la
paix des anges, et il exigeait même qu’un ordre impérial obligeât
les Musulmans de cette ville à écouter leurs prédications.
Frédéric parut y consentir, mais au fond, il n’avait garde de le faire.
Non-seulement il cherchait à attirer en Capitanate les
dernières tribus sarrasines de la Sicile, pour augmenter la population
de Lucera, mais il venait de prendre à sa solde sept nouveaux escadrons
enrôlés sur la côte de Barbarie. Une chronique rapporte qu’à leur arrivée
en Pouille, ces Africains commirent impunément de telles violences, qu’à leur
approche les femmes de Bari et de Trani s’enfuirent avec leurs époux
jusqu’au-delà de l’Adriatique.
Pendant que ces choses se passaient dans le royaume, les
conférences pour la paix étaient reprises en Lombardie par les légats du Saint-Siège.
Dès l’année 1231, avant l’arrivée de l’empereur en Romagne, Grégoire avait
chargé deux cardinaux, l’évêque de Préneste et Othon de Saint-Nicolas in Carcere Tulliano, de
travailler à un rapprochement entre ce prince et la faction de Milan.
Comme ils ne purent le rencontrer à Ravenne, et qu’à Venise Frédéric
évita, sous divers prétextes, de leur donner audience, ils passèrent à Padoue,
où étaient appelés les négociateurs qui devaient prendre part aux conférences.
Il vint dans cette ville des délégués des principales républiques de la
ligue; le grand maître des Teutoniques, muni de pleins pouvoirs,
s’y rendit au nom de l’empereur. Dès les premiers jours,
chacun manifesta le désir de s’en rapporter une seconde fois à la décision
du souverain pontife; et on prononça même une amende de 20,000 marcs d’argent contre quiconque désobéirait à
son arrêt. A en juger d’après l’apparence, le succès devait
enfin couronner les efforts de Grégoire ; mais les faits postérieurs
autorisent à penser que personne n’était sincère, et que si des paroles de
paix sortaient de toutes les bouches, la haine et la discorde étaient au
fond des cœurs. Trop d’intérêts rivaux se heurtaient dans la question
italienne, pour qu’il fût possible de la résoudre par des voies
pacifiques. Comment, en effet, sceller un accord durable entre un prince
qui voulait une autorité presque sans limites, et un peuple décidé à
s’affranchir de toute obéissance Le pape
pouvait-il d'ailleurs désirer une union plus complète de la Lombardie à
l’empire qui aurait ruiné dans la Péninsule la puissance temporelle du Saint-Siège?
Avant l’hiver, des ambassadeurs lombards se rendirent à
la cour pontificale pour y défendre les intérêts de la ligue. L’archevêque de
Messine, l’évêque de Troja, Henri de Morra et maître Pierre de La Vigne
soutenaient ceux de l’empereur Il y eut de longues discussions, et l'arrêt
définitif ne put être rendu avant le 5 juin de l’année suivante. C’était
une pâle copie de celui qui avait été prononcé en 1227; et pas plus que ce
dernier, il ne statuait sur aucune des grandes questions en litige,
laissant subsister la souveraineté impériale comme un fait, sans la consacrer
par une reconnaissance formelle. Au lieu de quatre cents hommes d’armes
pour la terre sainte, les Lombards étaient tenus d’en fournir cinq cents,
dès que Grégoire l’ordonnerait. Du reste, mêmes promesses d’oublier les
injures réciproques, restitution des biens confisqués, annulation des
décrets rendus contre les particuliers et contre les communes, garantie
d’une paix durable entre Guelfes et Gibelins. Le roi Henri devait déclarer
son adhésion à cet acte.
La partialité du pape pour les Lombards, ou, pour parler
plus juste, la communauté d’intérêts qui le liait aux Guelfes,
frappait tous les esprits : aussi l’empereur ne se crut-il pas lié par un
acte qui, à ses yeux, légitimait la révolte des sujets contre leur
souverain, et n’offrait à ce dernier aucune satisfaction pour de si graves
offenses. Il se plaignit avec amertume de la trop grande faveur accordée
aux rebelles; mais Grégoire soutint dans sa réponse, écrite d’Anagni le 12
août, qu’il n’avait écouté que la voix de la justice. Frédéric, mettant
dès lors tout son espoir dans les armées de l’Allemagne, songea à faire
adopter, aussitôt qu’il le pourrait, par la diète germanique, un projet
d’expédition contre le nord de la Péninsule. Néanmoins, comme la conduite
suspecte de son fils Henri commençait à lui donner de sérieuses inquiétudes, et
qu'il eût été dangereux de s’aliéner la cour romaine avant d’avoir fait
rentrer le jeune prince dans le devoir, il dissimula son mécontentement,
et ratifia même l’arrêt arbitral prononcé par le pape. Mais les deux
factions crurent si peu à la paix, qu’elles n’interrompirent pas les
hostilités pendant les conférences, et que les assurances pacifiques
données par Grégoire ne changèrent en rien leurs dispositions.
Les républiques italiennes étaient donc, autant que
jamais, livrées à des déchirements. Au dehors, guerre entre les
villes guelfes et gibelines; au dedans, entre la noblesse et le
peuple. En Toscane, Sienne et Florence, depuis longtemps ennemies, armèrent
l’une contre l’autre; la première de ces républiques prit le château de
Monte-Politiano : à leur tour, les
Florentins mirent le siège devant Sienne ; mais ils y trouvèrent une
telle résistance, qu’il leur fallut renoncer à cette entreprise. Avant
de s’éloigner, ils jetèrent dans la ville, avec une catapulte, un
âne mort’, insulte grave, souvent renouvelée dans les guerres
de cette époque, et qui fournissait toujours un prétexte pour
de nouveaux combats.
Grégoire interposa l’autorité de l’Église. Par ses
ordres, des missionnaires parcoururent la haute Italie, prêchant partout
la concorde et menaçant les peuples de la vengeance céleste, s’ils
ne renonçaient à leur divisions intestines. Les franciscains et les dominicains
furent chargés plus particulièrement de celte mission de paix. Ces deux ordres
religieux, d’institution nouvelle, étaient alors en grand crédit.
Prédicateurs infatigables, ils censuraient l’égoïsme et la corruption des
mœurs, la passion de la guerre et les haines politiques. Le missionnaire
le plus en réputation, celui qui, par son éloquence, agissait plus puissamment sur
les esprits, était un dominicain appelé Giovanni, natif de Schio, et généralement connu sous le nom de Jean de
Vicence. Il résidait alors à Bologne, où sa parole émouvante réunissait
un nombreux auditoire au pied de la chaire. On le disait chargé d’une
mission céleste; et un chroniqueur raconte qu’un jour, dans le conseil de
la commune, on vit une croix s’imprimer sur son front. Le pape envoya Jean
à Florence; mais comme les efforts du dominicain ne purent y ramener un
esprit de paix, les recteurs furent excommuniés, et la ville mise en
interdit.
De la Toscane il passa dans la marche de Trévise. Le
marquis d’Este commandait les Guelfes de cette province; Eccelin III
de Romano les Gibelins. Celui-ci était un guerrier vaillant,
mais fourbe, cruel et sanguinaire, ne reculant devant aucun
moyen pour étendre sa puissance ou se venger de ses ennemis. II
venait de se rendre maître de Vérone, et d’ouvrir aux Allemands
le chemin de l’Italie ; service immense, qui lui assurait la
faveur du chef de l’empire et une grande autorité dans son parti.
Non content de ce premier avantage, Eccelin convoitait Padoue, Vicence, et
les autres places de cette frontière. En vain les habitants de Mantoue,
secondés par ceux de Milan, de Brescia, de Bologne et de Faenza, avaient
tenté de lui reprendre Vérone; leur entreprise, mal conduite, n’avait eu
pour résultat que la dévastation de quelques bourgs et la ruine des campagnes
véronaises. Les cardinaux de Préneste et de Saint-Nicolas venaient
d’excommunier Eccelin; mais le pape qui se flattait de procurer une paix
générale, avait autorisé Jean de Vicence à réconcilier le chef gibelin à
l’Église
Jean de Vicence fit sa première station à Padoue. Les
magistrats et le peuple, qui avaient été à sa rencontre sur le chemin de Monselice, lui rendirent des honneurs extraordinaires,
et voulurent qu’il montât sur le caroccio de la
commune pour entrer dans la ville. Durant son séjour à Padoue, une foule
innombrable écouta avidement ses prédications, et s’attacha à ses pas quand il
en partit pour aller à Trévise, à Mantoue, à Brescia, à Vérone, à Vicence.
Partout Jean devint l’arbitre des querelles, recommanda l’union et la
paix, et fil relâcher les prisonniers, à l’exception des hérétiques, dont
il réclamait le châtiment comme le plus sûr moyen de mettre un terme aux
troubles civils. Il changea les statuts municipaux, et dicta aux
républiques de nouvelles lois, remplissant ainsi le double rôle
de réformateur politique et religieux; et, chose étrange, ne rencontrant
nulle part d’opposition.
Le crédit du missionnaire dominicain augmentait de jour
en jour; c’était à qui lui témoignerait le plus de vénération, et chaque
ville cherchait à surpasser toutes les autres dans les honneurs qu’on lui
faisait. A Brescia, où il entra sur le caroccio de la commune, l’évêque, le clergé, les ordres religieux, l’accompagnèrent
processionnellement. Hommes, femmes, enfants, vieillards, chantaient ses
louanges, et rendaient grâce à Dieu de leur avoir envoyé cet apôtre de
paix. A Vérone, il prêcha sur la place du Marché, en présence du podestat,
des juges et des citoyens, qui jurèrent d’obéir à ses ordres.
Après s’être fait entendre dans chaque ville, frère Jean
voulut réunir la population de toute la contrée pour une
prédication générale. Cette assemblée, la plus nombreuse qu’on eut vue,
depuis plusieurs siècles, en Italie, eut lieu le 28 août 1233, dans la plaine
de Paquara, arrosé par l’Adigc,
à l’endroit appelé Vigo-Mondoni, à trois milles de
Vérone. Certaines chroniques évaluent à quatre cent mille le nombre des
spectateurs accourus des points les plus éloignés de la Lombardie. Outre
les chefs des deux factions guelfe et gibeline, on y remarquait plusieurs évêques,
des abbés, des magistrats. Les habitants de Vérone, de Mantoue, de
Brescia, de Vicence, de Padoue, conduits par leurs recteurs, avaient avec
eux le caroccio de chacune de ces communes. La plus grande
partie des populations de Milan, de Bologne, de Trévise et de beaucoup d’autres
villes, le peuple des campagnes, les hommes de guerre, les moines, et
jusqu’aux enfants, presque tous pieds nus, en signe d’humilité et de repentir,
se pressaient dans la plaine de Paquara. Pour
faciliter les communications, deux ponts avaient été jetés sur l’Adige. On
établit au milieu des champs une immense estrade, haute de près de
soixante pieds, sur laquelle Jean de Vicence prononça en latin une longue
instruction, divisée en deux points, le premier sur les malheurs de la guerre,
le second sur les bienfaits de la concorde. Il avait pris pour texte ce
verset : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. »
Malgré l'affirmation d’un témoin auriculaire, il est peu vraisemblable que
ces paroles, dites dans une langue qui n'était plus celle du peuple, aient
pu être entendues par une si grande multitude : on les devina sans doute
plutôt qu’on ne les comprit. Invoquant le nom du Sauveur, et l’autorité du
chef de l’Église, dont il était lui-même l’interprète, Jean ordonna à
son nombreux auditoire de renoncer pour toujours à des
dissensions funestes, et de se donner en sa présence le baiser de paix. Il
fut obéi, et des traités particuliers firent cesser momentanément
les discordes intestines qui désolaient les villes. Alors il
frappa d'excommunication, et voua aux enfers quiconque oserait troubler
une si belle œuvre; il appela la malédiction divine sur leurs personnes,
leurs familles et leurs biens. Pour cimenter à jamais l'union, si
heureusement rétablie, il proposa de marier Renaud, fils du marquis
d’Este, avec Adélaïde, fille d’Albéric de Romano et nièce d’Eccelin, ce
qui reçut l’approbation générale.
Jean de Vicence, rigide dans ses mœurs, était en grande
réputation de sainteté et de vertu. On lui attribuait le don des miracles; les
uns affirmant qu’il guérissait les malades par la simple apposition des mains;
d’autres, qu’il avait ressuscité des morts : tous, que Dieu lui-même
parlait par sa bouche. Son autorité se soutint en Lombardie jusqu'au jour
de l’assemblée de Paquara; mais soit que l’aspect de
cette immense réunion n’eût pas également touché les cœurs, soit que la
popularité qui brille et passe comme l’éclair, eût déjà abandonné le
prédicateur, toujours est-il qu’on commença dès lors à mettre en doute la
pureté de ses intentions. Ici, on entendait dire qu’il n’avait d’autre but
que de tromper un des deux partis, pour le livrer à l’autre; là,
que cette paix prétendue était un jeu, concerté avec le pape pour abaisser
l’empereur, et lui fermer le chemin de la Lombardie Les supplices que Jean
infligea aux hérétiques et aux fauteurs d’hérésie lui firent aussi
beaucoup d’ennemis. Partout des bûchers se dressèrent par ses ordres, et
une chronique nous apprend qu’en trois jours il fit brûler à Vérone
soixante personnes des deux sexes, appartenant aux premières familles de
la ville.
Enivré de l’encens qu’on lui prodiguait, le frère
dominicain se crut appelé par la volonté divine à régir en maître les
républiques qu’il était venu délivrer de l’anarchie. De Paquara,
il alla droit à Vicence, alors soumise à la commune de Padoue, qui
y avait envoyé un podestat. Dans une assemblée des habitants, Jean
déclara qu’il voulait être leur seigneur pour les gouverner ainsi qu’il
l’entendrait Pas une voix ne s’éleva pour le contredire. Investi de l’autorité
suprême, il abolit en partie les statuts municipaux, fit de nouveaux
décrets, et institua des magistrats qui lui prêtèrent serment.
De Vicence, il était retourné à Vérone, dans le dessein
d’affermir son pouvoir. Il se fit nommer par le peuple duc et recteur de la
ville; on lui donna des otages; il mil garnison dans le château de
San-Bonifacio, et dans plusieurs autres forteresses. Pendant ce temps, le
podestat de Vicence avait appelé à son secours les milices de Padoue. Ce
fut comme le signal d’une réaction complète en Lombardie. Frère Jean,
voyant l’orage se former, revint en toute hâte sur ses pas, s’empara du palais
public, et, pour attacher le menu peuple à sa cause, lui en permit le
pillage. Mais il était trop tard! Les Padouans obtinrent une victoire complète.
Jean lui-même, fait prisonnier, fut retenu pendant trois jours dans le
château de l’évêque, puis banni à jamais de Vicence. Après un si grand échec,
il essaya vainement de conserver Vérone. Le peuple, qui naguère l’avait porté
en triomphe, applaudit à sa chute. Il lui fallut rendre les otages,
évacuer les forteresses, et renoncer à l’éclat des grandeurs qui
l’avaient ébloui. Moins d’un mois après la solennité de Paquara, le pauvre frère, sans amis, sans argent,
rentrait dans son cloitre de Bologne, où il vécut oublié.
Mais pendant que le souverain pontife cherchait ainsi à
rétablir la concorde entre les Lombards, il était lui-même soumis aux caprices
de la fortune dans la capitale du monde chrétien. Depuis onze ans, le
peuple de Rome s’épuisait en vains efforts pour soumettre Viterbe que
protégeait Grégoire. En 1232, à la suite de nouveaux troubles qui
éclatèrent dans la ville, le pape et les cardinaux furent mis dehors. Ces
luttes, si fréquentes entre la république et le Saint-Siège, ramenaient
presque toujours le même concours de circonstances : insultes à la
personne du pontife, son départ pour l’exil, puis un prompt rappel :
courte trêve, bientôt rompue par de nouvelles hostilités. Cette fois
encore, tout se passa comme à l’ordinaire. La rareté de l’argent, qui se
fit sentir à Rome, rendit aux marchands et au peuple le désir de la paix.
Un accord eut lieu au mois de mars de l'année 1233. Grégoire, accueilli
avec de grandes marques de respect par tous les ordres de la république,
devint médiateur entre Rome et Viterbe, et la bonne harmonie reparut
momentanément; mais elle dura peu. Le sénateur recommença à empiéter sur
les droits de l’Eglise, et fit supporter de lourdes charges aux
ecclésiastiques, qu’il rendit justiciables des tribunaux civils.
Tandis que les esprits commençaient à s’aigrir de part et d’autre,
le peuple était sans bois et sans pain. A un été pluvieux
succédait un rude hiver; la récolte avait manqué dans toute la Péninsule; le
prix des grains s’élevait à un taux exorbitant, et l’excès de la misère
poussait les esprits à la sédition. Durant tout le mois de janvier 1234,
les campagnes furent enterrées sous la neige, les rivières gelées d’une
extrémité à l’autre de l’Italie; des chroniqueurs rapportent qu’une couche
épaisse de glace unit momentanément Venise à la terre ferme. Les vignes,
les oliviers, la plupart des arbres à fruit, périrent; des bandes
de loups poussés par la faim, entraient de nuit jusque dans les faubourgs,
où ils attaquaient les animaux et les hommes. A Rome, le pain manqua; il y
eut des troubles sérieux; la populace démolit plusieurs édifices qui
appartenaient au pape, pilla les maisons des cardinaux et jusqu’au palais de Latran.
Grégoire, exilé pour la troisième fois, se réfugia à Riéti,
d’où, après avoir frappé d’anathème le sénateur et ses conseillers, il
écrivit aux princes de l’Europe et aux évêques, pour réclamer un
secours d’hommes et d’argent contre les Romains. Il prit des troupes
à sa solde, et se prépara à défendre Viterbe, que le sénat
voulait détruire comme autrefois Tusculum. Grégoire espérait
toujours que l’empereur, avec lequel il était alors en bonne
intelligence, l’aiderait dans cette entreprise. De son côté, ce prince se
flattait d’obtenir l’appui du Saint-Siège contre les menées coupables
de son fils, qui cherchait à se faire un parti en Allemagne et
en Lombardie. De retour dans ses États, après les diètes de
Ravenne et du Frioul, en1 4232, Frédéric avait eu soin de s’acquitter
du cens annuel pour le royaume, dont les arrérages étaient dus depuis
l’époque de son excommunication. Malgré les avances du sénat, qui lui
envoya une ambassade, il résolut de donner au Saint-Siège l’assistance que
le pape réclamait. Quittant la Sicile, où il ne retourna plus, il assembla des
troupes, et vers la fin de mars, il parut à l’improviste à Riéti, suivi de son fils Conrad, qu’il présenta au pape.
Dès sa première entrevue avec Grégoire, il s’offrit de lui-même à être le
défenseur de l’Église. Cette proposition fut acceptée avec joie.
L’empereur fit repartir Conrad pour la Pouille, et passa ensuite à Viterbe,
afin d’animer à une vigoureuse résistance le peuple de celte ville
qui l’avait appelé. Il y mit un corps d’Allemands à sa solde, et
opéra ensuite sa jonction avec les troupes pontificales commandées
par le comte de Toulouse et par l’évêque de Winchester, jadis
l’ami et le fidèle du roi Richard, près duquel ce prélat, l’un des plus opulents
de l’Angleterre, avait appris, dit un contemporain, à combattre et à
ordonner une bataille, beaucoup plus qu’à semer des paroles évangéliques
par la prédication. Dès l’ouverture de la campagne, le territoire romain
fut saccagé; les soldats détruisirent, dans les environs de Rome, dix-huit
maisons de plaisance, qui avaient été épargnées dans les précédentes
guerres. L’armée se porta ensuite contre la forteresse de
Rocca-Rispampani, près de Toscanella, qu’elle ne put prendre, malgré un
siège de deux mois, conduit par Frédéric lui-même. Pendant ce temps, Grégoire
demandait partout des renforts. Comme le secours que lui prêtait
l’empereur pouvait donner de l’ombrage aux républiques guelfes, il
s’empressa de les informer que l’état de ses affaires le mettait dans la
nécessité d’en agir ainsi, mais qu'il ne ferait rien contre leurs
intérêts. Il les engagea en même temps à ne point mettre obstacle au
passage des troupes allemandes appelées par l’Église, et à envoyer à la cour
pontificale, aussitôt qu’ils le pourraient, des députés, chargés de
conclure un accord durable.
Mais les communes de la ligue, loin de prêter l’oreille à
des paroles de paix, recommençaient la guerre contre les villes gibelines,
négociaient en Allemagne avec les ennemis de Frédéric, et redoublaient
d'efforts pour se soustraire à sa domination. En 1232, Milan avait
organisé ses forces; indépendamment d'une multitude de gens de pied, sept
mille chevaux, divisés en sept escadrons, étaient commandés par des chefs
qui avaient fait serment de mourir plutôt que de se rendre à l’empereur.
Pendant le siège de Rispampani, les troupes milanaises entrèrent
avec leur caroccio sur le territoire crémonais, et voulurent s’emparer d'un éléphant, de
léopards et de dromadaires que Frédéric envoyait, sous bonne escorte, à
Crémone. Les Gibelins accoururent; il y eut, près de Zenevolta,
un combat sanglant, dans lequel beaucoup d’impériaux furent tués ou faits
prisonniers; mais le convoi parvint à entrer dans la ville. Les habitants
de Modène prirent les armes en faveur des Crémonais,
et furent à leur tour assaillis par leurs voisins de Bologne. On fit de
part et d’autre de grands ravages ; on incendia les bourgs, on coupa les
arbres; l’hiver mit un terme à ces dévastations. Vers le même temps,
les principaux chefs de la ligue lombarde entrèrent en accommodement avec
Henri, roi des Romains, qui, poussé à la révolte par de perfides
conseillers, cherchait à dépouiller son père de la dignité impériale. Cet
événement envenima de plus en plus la haine réciproque de l’empereur et
des Guelfes; il eut même une assez grande influence sur les faits
postérieurs, pour qu’il soit utile de présenter brièvement ici les
circonstances qui le précédèrent.
L’indulgence toute paternelle de Frédéric n’avait pu
faire rentrer Henri dans le devoir. Comme à la diète du Frioul, la plupart des
grands de l’empire s’étaient portés garants de la conduite de ce jeune
prince, qui dès lors ne pouvait espérer leur appui pour ses coupables
projets, il s’efforça de gagner les évêques des provinces du Rhin et les villes
impériales, auxquelles il remit des lettres de franchise. De graves
désordres éclatèrent de toutes parts. L’ancien duc de Bavière frappé,
ainsi qu’on l’a vu plus haut, par les agents du Vieux de la Montagne, avait
soutenu chaudement les intérêts de l’empereur; et comme le
nouveau duc n’était pas moins fidèle à ses serments, Henri l’attaqua
avec de grandes forces, tandis que le duc d’Autriche envahissait
la Bavière d’un autre côté. Presqu’en même temps les rois de Bohême
et de Hongrie couraient aux armes, des guerres privées éclataient sur
divers points de l’Allemagne; et, sous prétexte d’extirper l’hérésie de ce
malheureux pays, des inquisiteurs poursuivaient une foule de bons
catholiques, nobles, bourgeois, paysans et gens d’Église, qu’ils
envoyaient au bûcher. L’instruction des procédures était faite sommairement: « Un
seul jour, dit un historien, suffisait à l’accusation, à l’examen des prévenus,
à la sentence et au supplice ; les jugements, rendus sans même écouter la
défense, étaient toujours sans appel. » Des plaintes s’élevèrent de toutes
parts; elles obligèrent le roi des Romains à convoquer une diète générale,
pour rétablir l’ordre dans les provinces germaniques. Cette assemblée eut
lieu à Francfort, le 10 février 1234, et fut très-nombreuse. La
grande majorité des princes s’y prononça contre les tribunaux
ecclésiastiques; et il fut décidé que de sérieuses remontrances à ce sujet
seraient faites au pape. Quant à la paix intérieure, une loi, rendue contre
ceux qui la violeraient à l’avenir, fut soumise à la sanction impériale;
Frédéric, l’ayant revêtue de son sceau ordonna, sous peine d’encourir son
indignation, que, dans un mois pour tout délai, chacun ferait serment de
l’exécuter. De plus, il annula les lettres de franchise accordées aux
communes par Henri, au préjudice des princes; il le força à rendre les otages qu’on
lui avait donnés, et le menaça de sa colère s’il ne rentrait dans les
voies de la justice. Le roi des Romains fit à son tour des protestations
énergiques; selon lui, cette manière d’agir à son égard était contraire
aux usages de l’empire. La querelle s’aigrissant de plus en plus, l’empereur
parla d’invoquer l’excommunication contre Henri, qui, feignant de se soumettre,
envoya à la cour pontificale l’archevêque de Mayence et l’évêque
de Bamberg, pour témoigner de son repentir. Il jura de suivre en tout
la volonté de son père, de n’écouter aucun conseil, de n’entrer dans aucune
ligue qui aurait pour but de le priver de ses biens, honneurs ou dignités
et se soumit à l’excommunication s’il contrevenait à cette promesse. Mais
en même temps il négociait en secret avec les Guelfes d’Italie. Non-seulement
les Milanais l’engagèrent à se déclarer sans retard; mais ils lui
offrirent la couronne de fer, qu’ils refusaient depuis quinze ans à
Frédéric. Pendant l’automne de cette même année, Anselme de Justingen, maréchal de Henri, et Walter de Thannberg, son chapelain, se rendirent à Milan, munis de
pleins pouvoirs. Les députés de la plupart des villes de la confédération
et de leurs alliés les y attendaient. On signa, le 7 décembre, un traité
définitif, d’après lequel les Guelfes se soumirent au serment envers le
roi des Romains et promirent de défendre sa personne, son honneur, sa
puissance, à la condition qu’il n’exigerait d’eux ni otages, ni argent;
qu’il ne les obligerait sous aucun prétexte à envoyer leurs milices hors
de la Lombardie, et enfin que leur ligue serait maintenue. Henri promit de
plus de les défendre contre leurs ennemis5, et de ne faire ni paix ni
trêve sans le consentement exprès des républiques. Comme cet acte
devait lier pour toujours les parties contractantes, on convint que
le serment serait renouvelé de dix ans en dix ans, à perpétuité.
Pendant que les ambassadeurs allemands faisaient cet
accord avec les Guelfes lombards, Henri, au nord des Alpes, publiait dans
toute la Germanie un manifeste de sa conduite, il s’unissait plus étroitement
au jeune duc d’Autriche son beau-frère, et ouvrait enfin à Boppart, près de Coblenz, une
diète où il s’efforçait de rattacher à sa cause les princes et les évêques
du Rhin. Quelques-uns l’écoutèrent, les évêques de Wurtzbourg
et d’Augsbourg firent serment de le défendre contre son père;
la plupart des villes du Rhin s’engagèrent également à le soutenir1; mais
Hermann, margrave de Bade, qu’une si coupable trahison indignait, se
rendit près de l’empereur pour mettre sous ses yeux les fils du complot,
et le décider à passer promptement en Allemagne.
Frédéric, après la mauvaise issue du siège de Rispampani,
était retourné en Pouille, au grand déplaisir du pape, qui, loin de lui
savoir gré de ses services, l’accusa de perfidie. Ce nouveau grief semblera
d’autant moins fondé, que l’empereur avait laissé la plus grande partie de
ses troupes dans l’État ecclésiastique, où, durant l’automne, elles firent tant
de mal aux Romains, qu’ils se virent contraints de demander la paix.
Un accord fut conclu au commencement de l’année suivante. Le sénateur
Angelo Malabranca, stipulant au nom du sénat et du peuple, promit de ne
plus imposer de collecte sur les églises ou sur les clercs, soit dans la
ville, soit au dehors, et de faire au Saint-Siège réparation pour les
dommages dont il se plaignait. A l’avenir, aucun prêtre ou moine ne devait
être traduit devant les juges séculiers, et cette exception s’étendait
jusqu’aux gens attachés au service du pape ou des cardinaux. Rome faisait
la paix avec l’empereur : Viterbe et toutes les autres villes,
alliées ou sujettes du Saint-Siège, étaient comprises dans le traité
Après la conclusion de cette affaire, Grégoire publia une
nouvelle croisade. Depuis que Frédéric était revenu en Europe, des troubles
avaient éclaté dans le royaume de Jérusalem, et le roi de Chypre s’était
emparé de Ptolémaïs, dont il avait chassé les Allemands. Le pape essaya de
rétablir la paix et de relever en Syrie l’autorité de l’empereur; puis il
adressa aux fidèles les paroles que voici : « Jérusalem, bafouée dans son
sabbat, est, au milieu de ses ennemis, dans un grand état d’impureté. Quoique
cette ville, à l’exception du temple du Seigneur, ait été a rendue à notre
cher fils Frédéric; comme la trêve par lui conclue pour dix ans est dans
sa huitième année, il reste à peine le temps nécessaire aux préparatifs
d’une expédition. » Les indulgences de l’Église étaient assurées à ceux
qui passeraient en Asie ou qui enverraient des soldats à leur place.
Des lettres pressantes furent écrites aux souverains, aux grands
et aux prélats de France, d’Angleterre et d’Allemagne. Des Dominicains et
des frères Mineurs parcoururent l’Europe pour appeler les chrétiens à la
guerre sainte; hommes, femmes, enfants, étaient tenus, sous peine
d’anathème, d’assister à leurs prédications. Déjà beaucoup de nobles avaient
pris la croix; et l’empereur lui-même, quels que fussent ses véritables
desseins, manifestait des dispositions favorables, lorsque vers le milieu
de novembre 1234, le margrave de Bade, l’ayant rejoint à
Foggia, l’informa de ce qui se passait dans les provinces germaniques.
La conduite de Henri appelait un châtiment prompt et
rigoureux; Frédéric se prépara à marcher contre ce fils coupable. Il ordonna
dans son royaume une levée de deniers, dont le besoin se faisait d’autant
plus sentir, que, depuis nombre d’années, les républiques guelfes de la
haute Italie ne payaient aucune redevance au trésor impérial Dans une lettre
aux grands de l’empire, il leur représenta qu’ils l’avaient élu volontairement
à la dignité suprême; que, retenu loin de l’Allemagne, pour défendre dans
la Péninsule les droits de la couronne, il leur avait laissé son fils
comme un autre lui-même; mais que ce jeune prince, séduit une première
fois par des insensés ou des traîtres, et reçu en grâce malgré sa faute,
avait levé, de nouveau, contre un père trop indulgent, l’étendard de la
révolte. « De même, leur « disait-il en finissant, que les membres ne
peuvent conserver « leur vigueur quand la tête a reçu une grave blessure,
de même « vous qui êtes les membres de l’empire, vous devez
ressentir a profondément le mal fait à votre chef. Aidez-nous donc de
vos « conseils et de votre appui; joignez vos efforts aux nôtres
contre « la rébellion, afin que votre zèle et votre constance
brillent a d’un vif éclat à la face du monde.
L’empereur sollicita, avec non moins d’instances, la
protection de l’Église. Le pape, qui aimait mieux avoir à le soutenir
au nord des Alpes qu’en Italie, défendit aux prélats et aux grands de
l’Allemagne de favoriser le roi de Romains dans l’œuvre d’iniquité que ce
prince osait entreprendre, au mépris des lois divines et humaines Les
évêques d’Augsbourg et de Wurtzbourg tenaient le parti de Henri : Grégoire les
ajourna à comparaître devant le Saint-Siège, dans le délai de huit
semaines, puis il cessa toutes relations officielles avec le jeune roi,
qui fut excommunié en son nom par l’archevêque de Salzbourg. Ces
démarches officielles n’empêchèrent pas de nombreuses voix de
s’élever contre le pape. Les Gibelins d’Italie l’accusaient de travailler sous-main
à conclure une ligue entre le prince et les Lombards. Ajoutons que les
historiens milanais eux-mêmes ont affirmé ce fait, qui prend sous leur
plume une certaine autorité. Mais en Allemagne, la conduite du chef de
l’Église fut tout à fait différente et
l’appui moral qu’il donna à l’empereur contribua sans aucun doute au prompt
rétablissement de l'ordre dans ce pays.
Frédéric déconcerta, par son activité, les plans du roi
des Romains. Après avoir passé les fêtes de Pâques à Precina,
maison de chasse en Capitanate, entre Lucera et Foggia, il sortit du
royaume avec peu de suite, mais bien pourvu d’argent. Conrad, son
second fils, qu’il voulait présenter aux grands de l'Allemagne,
l’accompagnait dans ce voyage. Comme les Guelfes gardaient les chemins de
la Romagne et de la Lombardie, l’empereur s’embarqua à Rimini dans les
premiers jours de mai, et prit terreau fond du golfe Adriatique; près
d’Aquilée. Plusieurs princes de l’empire l’attendaient à Cividale de Frioul. Il se mil à leur tête,
traversa rapidement la Styrie, et entra en Bavière, où le duc Othon se joignit
à lui avec toutes ses forces. Une ancienne amitié existait entre la
famille d’Hohenstaufen et celle de Bavière; et afin d’en resserrer les
liens, Frédéric demanda au duc la main de sa fille Élisabeth, âgée d’un
peu plus de sept ans, pour Conrad, qui allait accomplir sa septième année.
Les fiançailles de ces deux enfants eurent lieu à Landshut, en présence de
plusieurs évêques et d’une multitude de seigneurs.
A Ratisbonne, soixante-dix princes grossirent les rangs
de l’armée impériale. Celle des rebelles, vaincue avant de combattre, et
n’osant tenir la campagne, s’était enfermée dans les forteresses, où on gardait
les otages des villes. Les impériaux, ne voyant point d’ennemis devant
eux, assiégèrent à la fois dix de ces places, et serrèrent de si près le
roi des Romains, que la peur gagnant ses meilleures troupes, elles
commencèrent à se débander. Henri lui-même perdit l’espoir de se soutenir; les
faux amis, qui l'avaient poussé dans son entreprise l’abandonnaient à
l’heure du péril; et comme il n’attendait de secours d’aucun côté, il
supplia le grand-maitre des Teutoniques d’apaiser le courroux
de l’empereur. Mais Frédéric, rejetant tout projet d’accord, voulut que
le prince rebelle mit bas les armes, qu’il vint lui-même implorer son pardon,
et qu’il s’obligeât par serinent à rompre ses alliances avec les ennemis de
l’empire. Forcé de se soumettre à ces conditions, Henri se rendit à Worms
le 4 juillet, se jeta aux pieds de son père, et d’une voix entrecoupée par
les sanglots, demanda miséricorde. Frédéric pardonna, tout en refusant de
lui laisser le pouvoir dont il avait abusé. Le jeune prince
s’était flatté que l’aveu de sa faute en effacerait le souvenir. Déçu de
ses espérances, il voulut fuir, mais son projet ayant été
découvert, on le mit en prison au château de Heidelberg, sous la garde
du duc de Bavière, son ennemi personnel. Comme Henri ne se pressait pas de
rendre la forteresse de Trifels et les autres places, qu’il tenait encore,
il fut accusé de complots détestables et même de vouloir attenter à la vie
de son père, qui, le cœur plein d’amertume, et poussé à la sévérité par les
courtisans, bannit pour toujours ce fils de sa présence, cl le déposa de la
dignité royale. Henri, envoyé à Alerheim, dans
la Rhétie, y resta plusieurs mois gardé étroitement. Mais comme le
voisinage de la Lombardie et de l’Autriche pouvait faciliter de nouvelles
intrigues, il fut exilé en Fouille, et détenu sous la surveillance du
marquis Lancia, dans la forteresse de Saint-Félix .
Onze jours seulement après que Henri eut fait sa
soumission, et pendant qu’il était encore à Worms, l’empereur épousa
dans cette ville Isabelle, sœur de Henri III, roi d’Angleterre. Dix
ans auparavant, en 1225, on avait eu l’idée d’unir cette jeune princesse
au roi des Romains; mais l’opposition des grands de l’Allemagne avait fait
avorter ce projet. Depuis bientôt un an, le pape, dont la politique
tendait à relâcher l’alliance qui unissait les maisons de France et de
Souabe, pressait l’empereur de demander pour lui-même la main d’Isabelle H lui
faisait voir dans cette union de grands avantages pour sa personne et
pour l’empire. Longtemps cette affaire avait jeté Frédéric dans
de grandes perplexités. Toujours en défiance de l’ancien parti guelfe,
il ne voyait pas de moyen plus sûr de le réduire à l’impuissance, que de lui
ôter la protection cl les subsides de l’Angleterre. N’était-ce pas, en effet,
grâce à l’appui des rois Richard et Jean, ses oncles, que l’empereur Othon
avait pu se soutenir contre Philippe et contre la majorité des princes;
que même il avait été sur le point de reculer la frontière impériale
jusqu’à la Loire? S’allier dans la famille de Henri III, c’était assurer
pour longtemps la paix intérieure des provinces germaniques.
Ainsi raisonnait l’empereur; mais quand ses regards se tournaient
vers la France, qu’il se rappelait que dans les champs de
Bouvines, Philippe-Auguste l’avait affermi sur un trône chancelant, il
sc demandait s’il était sage de s’écarter de la politique de son
père et de son aïeul, en se joignant par alliance aux rivaux
éternels de la puissance française. Les instances de Grégoire
l’emportèrent à la fin. Ce pontife, qui s’était assuré du consentement de Henri
III, se rendit garant près du roi Louis IX, des dispositions de
l’empereur, dont suivant lui, l’amitié, loin d’être altérée par ce
mariage, devait plutôt s’en accroître. Frédéric lui-même, avant de se
rendre en Allemagne, avait écrit au saint roi une lettre remplie de
protestations d’attachement, et dans laquelle il lui demandait une
entrevue, afin d’y resserrer plus étroitement encore l’ancienne alliance
des deux couronnes. Aucune suite ne parait avoir été donnée à celle
proposition.
Avant la fin de l’année précédente, des ambassadeurs, au
nombre desquels étaient le duc de Brabant et maître Pierre de la Vigne,
avaient été chargés de négocier ce mariage. Ils arrivèrent à Westminster vers
le milieu de février, et tirent leur demande au roi, qui, après en avoir
délibéré durant trois jours avec les évêques et les grands du royaume,
rendit une réponse favorable. On fit venir Isabelle de la Tour de Londres
qu’elle habitait. Celle princesse était alors dans sa vingt et unième année,
et avait un air noble et grâcieux tout à la fois : sa beauté remarquable,
l’élégance de ses manières, la rendaient digne du haut rang où elle allait
monter. Les ambassadeurs impériaux, s’étant inclinés respectueusement
devant elle, renouvelèrent leur proposition, firent un serment au nom de leur
maître et sur son âme, puis offrirent l'anneau des fiançailles à Isabelle,
qui l’accepta. Pierre de la Vigne lui passa cet anneau au doigt, et la salua du
titre d'impératrice des Romains, qui fut répété, avec de grandes acclamations,
par tous les assistants.
Suivant les historiens anglais, les présents du roi Henri
furent d’une telle magnificence, qu’on est tente de soupçonner
leurs récits d’exagération. C’étaient des colliers, des joyaux, des
écrins, une couronne de l'or le plus pur et artistement travaillée;
une vaisselle d’or et d’argent dont le travail et les ciselures
l’emportaient sur la matière. Les plats, les assiettes, les vases
précieux ne pouvaient se nombre; les ustensiles de cuisine, et
jusqu’aux marmites, étaient d’argent poli. La dot de Jeanne
d’Angleterre, épouse de Guillaume le Bon, roi de Sicile, avait été de
20,000 marcs sterling, celle d’Isabelle fut portée à 30,000. Frédéric
II stipula un douaire en biens fonciers. Outre les droits et
honneurs affectés aux reines de Sicile, sur le comté de Sainl-Angelo,
sur Viesti, Siponte,
et plusieurs autres terres situées en Capitanate, il donna le val de
Mazzara, en Sicile, ses villes, ses châteaux et ses dépendances. Après les
fêtes de Pâques, l’archevêque de Cologne et le duc de Brabant, chargés par
l’empereur de conduire sa fiancée en Allemagne, vinrent la prendre à
Westminster. Le roi leur fit une splendide réception. Dès le lendemain,
Isabelle, accompagnée d’une escorte d’honneur de trois mille chevaliers,
alla prier à Cantorbéry sur le tombeau de saint Thomas Becket; puis
elle se rendit à Sandwich, où elle s’embarqua le vendredi onzième jour de
mai.
Après une traversée de trois jours et de trois nuits, le
navire entra dans l’Escaut, qu’il remonta jusqu’à Anvers. De nobles seigneurs,
suivis d’une multitude d’hommes d’armes, y attendaient la jeune
impératrice. Partout où elle s’arrêtait, les villes rivalisaient de
magnificence, et les fêtes succédaient aux fêtes. Les habitants de
Cologne, enrichis par un commerce florissant, n’épargnèrent rien pour
recevoir splendidement la fiancée de l’empereur. Dix mille citoyens
allèrent à une grande distance au-devant d’elle, et dès qu’elle parut, des
chevaliers richement équipés, firent des courses et simulèrent un combat
dans lequel beaucoup de lances furent rompues. A son entrée dans la
ville, les cloches des églises furent mises en branle, le clergé
l’accompagna processionnellement avec croix et bannières. Les nobles, les
bourgeois et les corps de métiers suivaient en bon ordre, chacun selon son
rang. Des meinsingers ou maître dans l’art
musical, chanteurs-poètes fort renommés dans ce siècle par leurs vers en
langue allemande, firent entendre des chants si gracient, qu’Isabelle
voulut garder à sa cour, pendant le reste du voyage, ces habiles
musiciens. Plus loin, plusieurs barques traînées par des chevaux, cachés
sous de longues couvertures de soie qui figuraient des vagues, semblaient
naviguer sur la mer. Dans ces barques, des clercs chantaient de beaux
motets en s’accompagnant d’instruments harmonieux. Les magistrats firent
parcourir à Isabelle les principales rues qu’on avait décorées de
fleurs et de tapisseries; et, comme cette aimable princesse apprit
que les dames s’étaient mises à leurs fenêtres, dans l’espoir de
contempler ses traits, elle ôta chaperon et voile, ce qui, ajoute
la chronique, lui gagna les cœurs.
Isabelle séjourna six semaines à Cologne, magnifiquement
traitée dans le palais archiépiscopal. Pendant ce temps, l’empereur s’avançait
en Allemagne, et comprimait, ainsi qu’on l’a dit plus haut, la révolte du
roi des Romains. Après la soumission complète de Henri, il appela sa
fiancée à Worms, et l’épousa dans cette ville le 13 juillet, non sans
avoir, auparavant, consulté ses astrologues, auxquels il accordait une
grande confiance; ils le comblèrent de joie en lui prédisant la naissance
d’un fils.
Quatre rois, dit l’historien Mathieu Paris, onze ducs,
trente comtes ou marquis et un grand nombre de prélats éminents, assistèrent
à la cérémonie nuptiale; il y eut, quatre jours durant, des fêtes et des
jeux militaires. Les plus fameux meinsingers allemands,
des ménestrels venus de France, et des troubadours provençaux et italiens,
dont la cour de Frédéric était le rendez-vous, firent assaut de talent, et
reçurent des prix de musique et de poésie. Les bateleurs cl les histrions,
qui d’ordinaire accouraient par centaines aux grandes solennités, où on leur
prodiguait les récompenses, furent, au contraire, exclus de cette
fête, comme indignes d’une telle faveur. Les noces terminées, l’évêque
d’Exeter et les seigneurs anglais, qui avaient suivi Isabelle depuis
Londres, retournèrent dans leur pays, comblés de marques de bienveillance.
Parmi les présents envoyés par l’empereur à Henri, son beau-frère, on
remarquait trois léopards, symbole vivant du blason royal. Il y avait aussi
divers objets rares venus d’Orient, et d’un prix inestimable en Europe.
Suivant l’usage de la cour de Sicile, la garde de la jeune impératrice
fut confiée à des eunuques maures, que le chroniqueur anglais, dans
son langage naïf, compare à de vieux masques.
De Worms, l’empereur passa à Mayence, pour y tenir une
diète générale le jour de l’Assomption : la plupart des grands de l’empire
y assistèrent; il y avait appelé les députés des villes lombardes. Son but
était de déshériter du trône impérial le roi des Romains, et de mettre les
partisans de ce jeune prince, la plupart attachés à l’ancienne faction
guelfe, hors d’état de troubler désormais la paix de l’Allemagne. Il
commença par se réconcilier avec Othon de Brunswick, le petit-fils de Henri le
Lion, à qui il donna, à titre de fiefs impériaux, Brunswick, Lunebourg, et
d’autres alleux de la famille Welf, avec le titre de duc héréditaire dans les
deux lignes masculine et féminine. Othon obtint, de plus, les dîmes de Goslar,
qui avaient été cédées à son père en 1204 par le roi Philippe. A ce prix,
il renonça à toutes ses prétentions sur d’autres territoires.
Après avoir soigneusement recherché la cause des
désordres de l’Allemagne, on fit une constitution en seize articles, où,
tout en remettant en vigueur d’anciennes lois oubliées, on
ajouta certaines dispositions propres à rétablir la paix. Elles
reçurent l’approbation des princes, et furent promulguées comme lois
de l’empire. Nul ne pouvait, sous prétexte de bâtir des forteresses,
asseoir des douanes non autorisées. Les places de monnaies, illégalement
établies depuis le règne de Henri VI, furent supprimées sans exception. Il
était interdit de se faire raison à soi-même, sauf le cas de légitime
défense ou de déni de justice des tribunaux; et même, en pareille
conjoncture, personne ne pouvait recourir à ce moyen extrême qu’après
plusieurs avertissements préalables, et en observant les jours réservés sous
le nom de trêve de Dieu. Au Wehrgeld, ou ancien prix de composition pour
le rachat des crimes contre les particuliers, et au combat judiciaire, on
substitua, comme en Sicile, la preuve testimoniale et l’arrêt du juge, auquel
chacun était tenu d’obéir, sous peine d’amende. Tout homme convaincu
d’avoir violé la paix publique était mis au ban de l’empire. Quiconque
prenait les armes contre son père, s’alliait à ses ennemis, ou
machinait sa mort, sa mutilation, la perte de sa liberté, perdait tout
droit à l’héritage paternel et maternel; il était, de plus, livré à
la justice du souverain. Ses complices, frappés de
bannissement, étaient privés de leurs fiefs, s’ils étaient les vassaux du
père. C’était la condamnation de Henri, celle du duc d’Autriche, et des
autres seigneurs qui avaient trempé dans le complot. La diète prononça en
effet la déchéance du roi des Romains. Remarquons ici que Frédéric, pour se
venger d’un fils ingrat, affermissait le droit électoral dans la main des
princes, système politique bien différent de celui de ses ancêtres.
Entraîné, comme il l’était avec le Saint-Siège, dans une lutte
interminable, qui se manifestait par de sourdes pratiques quand elle
n’était pas engagée avec violence et à la face du ciel; retenu presque
constamment loin de l’Allemagne avec ses meilleures troupes, qu’il
usait en Palestine, à Naples ou dans les guerres de Lombardie;
épuisé d’argent, et contraint, pour faire face à ses énormes
dépenses, d’établir sans cesse de nouvelles taxes, Frédéric ne devait-il
pas craindre que le droit de déposition, invoqué contre son fils,
ne fût un jour tourné contre lui-même, si la fortune lui
devenait contraire. Dans ce cas, pourrait-il contester à la diète
germanique une prérogative qui déjà avait fait tomber la couronne du front
d’Othon IV pour en orner sa tête, et qui venait, à sa
propre sollicitation, d’être exercée contre Henri? C’était s’imposer
volontairement la tâche impossible d’être toujours heureux?
Cette diète fut suivie de fêtes brillantes; elles
rappelaient celles que son aïeul Frédéric Ier donna jadis dans cette
même ville, après avoir rendu la paix à l’empire : même
concours, même magnificence! mais les deux époques se
ressemblaient peu. Barberousse, entouré de sa nombreuse famille, avait
fait asseoir l’ainé de ses fils sur le trône; Frédéric en chassait
le sien : l’un avait vu la confiance renaître dans les cœurs;
l’autre, triste au milieu des joies de l’hymen, suivait d’un œil
inquiet les orages qui s’amoncelaient autour de lui. L’Autriche était sur le
point de se révolter; la Lombardie, plus agitée que jamais, se préparait à
la guerre; enfin le pape, mécontent des prospérités de Frédéric, cherchait
à lui susciter de nouveaux embarras. S’il faut en croire ce prince,
Grégoire sollicitait en secret les grands de l’Allemagne de ne point
perpétuer la dignité impériale dans la famille de Souabe. « Quand nous
franchîmes les Alpes pour punir l’audace de notre fils aîné, écrivait Frédéric
au roi d’Angleterre, le souverain pontife promit de nous servir ; mais il ne le
fit qu’en paroles. Par l’entremise de son légat, il recommandait sous-main, et
dans les termes les plus explicites, aux grands qui assistaient avec nous
à la diète de Mayence, de ne consentir, sous aucun prétexte, à l’élection
de notre second fils, ou de toute autre personne de notre sang. »
Grégoire détruisait-il, en effet, par des moyens détournés, les lettres
officielles qu’il portait à la connaissance du chef de l’empire?
Les preuves manquent à cette grave accusation; mais ce qu’on
peut dire avec certitude, c’est que l’assemblée de Mayence ne
prit aucune mesure pour régler la succession au trône impérial.
Dans une seconde dicte tenue à Augsbourg le 1er novembre,
les biens héréditaires des Hohenstaufen, passés, pour la plupart, dans
d’autres mains après la mort de Philippe, rentrèrent dans celles de
Frédéric. Déjà ce prince avait séquestré l’héritage de sa cousine Béatrix,
épouse d’Othon IV : une seconde fille de Philippe, Cunégonde, reine de Bohême,
avait encore en Souabe de vastes possessions; elle les vendit à
l’empereur, pour le prix de 40,000 marcs d’argent. Le duché de Souabe tout
entier fut réuni à la couronne, et les fiefs de l'Alsace, aliénés depuis
la mort de Henri VI, lui retinrent par voie d’échange ou de
rachat. Dès que celte importante affaire fut terminée, Frédéric
congédia la diète ; puis il se rendit à Haguenau pour y passer l’hiver,
et y rassembler les troupes qu’il se proposait de conduire en Lombardie
dès le printemps suivant.
LIVRE VI.
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