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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

 

 

LIVRE V

FRÉDÉRIC II, JUSQU’A SON RETOUR DE LA CROISADE

1216 —1230

 

CHAPTER II .

FRÉDÉRIC II, HONORIUS III ET GRÉGOIRE IX. — EXCOMMUNICATION DE FRÉDÉRIC . 1215 — 1227

 

Peu de temps après les conférences de San-Germano, une discussion sérieuse s’éleva entre l’empereur et le pape. Frédéric, à peine de retour dans son royaume, avait imposé une collecte générale plus onéreuse que les précédentes, et qui fut payée à titre de prêt par le clergé. La taxation de l’abbaye de Mont-Cassin montait à treize cents onces d'or. De plus, il avait remis en vigueur un ancien décret d’après lequel tout homme d’Église prévenu de meurtre ou de crime de lèse-majesté, devait être traduit devant les juges royaux, quel que fût d’ailleurs son rang. Aux yeux de la cour romaine, cette mesure violait trop ouvertement les privilèges ecclésiastiques pour être tolérée. Honorius y répondit en nommant directement, sans l’approbation de l’empereur, aux sièges de Salerne, de Capoue, d’Averse, de Brindes, de Consa, et en se bornant à réclamer, en faveur des nouveaux prélats, leur admission immédiate, tant pour la gloire de Dieu, disait-il, que pour le salut de l’âme de Frédéric’. Ce prince, bien décidé à soutenir les droits de sa couronne, fit demander le redressement d’un si grand abus de pouvoir. De part et d’autre plaintes et protestations recommencèrent.

Vers la fête de tous les Saints, une escadre sicilienne de quatorze galères, qui amenait de Ptolémaïs Isabelle de Brienne, la fiancée de l’empereur, mouilla dans le port de Brindes. Frédéric l’attendait dans cette ville; ses noces y furent célébrées le 9 novembre avec magnificence, et on frappa en mémoire de cet événement, une nouvelle monnaie d’or appelée augustale. La beauté de la jeune impératrice, alors âgée d’environ seize ans, parut faire une vive impression sur le cœur de son époux; toutefois, s’il faut en croire des récits contemporains, ce prince volage ne tarda guère à délaisser Isabelle pour une parente de celle-ci, venue avec elle en Europe. Cette liaison bientôt connue de Jean de Brienne, fut la cause ou le prétexte de la rupture qui éclata presque aussitôt entre le gendre et le beau-père. « Le diable qui vit un grand amour entre l’empereur et le roi Johan, dit dans son langage naïf le continuateur de Guillaume de Tyr, si fu mult dolent, et entra le corps l’empereur et lui fit aimer une nièce du roi.» Brienne, dont l’esprit s’emportait aisément se livra à des transports de colère et injuria l’empereur. Ordre lui fut donné de sortir du royaume.

Frédéric II, habitué dès son adolescence à ne mettre aucun frein à ses penchants, eut dans ses divers séjours tant au nord qu’au sud des Alpes, un grand nombre de maîtresses. On l’accusa même, et ce fut plus tard l’un des griefs de la cour pontificale, de s’être attaché des concubines de la religion de Mahomet. Ses enfants illégitimes étaient nombreux; et au dire des principaux historiens, une noble dame allemande lui donnait, en cette même année 1225, un fils appelé Henri ou Enzius, dont le nom reparaîtra souvent dans ce récit. Il n’est-donc pas invraisemblable qu’un amour étranger ait éloigné Frédéric de l’impératrice; mais une autre cause plus puissante sur l’esprit de Brienne, dut motiver la haine qui succéda tout à coup en lui aux dehors d’une vive amitié. C’est que l’empereur, que son mariage avait fait roi de Jérusalem, en prit le titre; que non content d’exiger le serment de fidélité des barons venus en Europe avec son beau-père , il envoya à Ptolémaïs l’évêque de Melfi avec trois cents lances pour s’assurer de la soumission des Orientaux; enfin qu’il donna, par un diplôme, le titre de vicaire impérial à Hugues de Montbelliard, qui gouvernait les colonies chrétiennes au nom du roi. Brienne, loin de s’attendre à un pareil traitement, avait cru qu’on le laisserait jouir durant sa vie de ce royaume tout démembré. Pris à l’improviste, il se soumit en frémissant, et voua à son gendre une haine éternelle. En 1224, Brienne, quoique âgé de près quatre-vingts ans, avait épousé Bérengère, fille d’Alphonse IX, roi de Castille et de Léon; il en avait une fille au berceau. Il se retira d’abord à Bologne, avec sa jeune femme et son enfant; et pendant le séjour qu’il y fit, les podestats des villes guelfes se dirent prêts à l’aider contre l’empereur. De Bologne il passa à la cour pontificale, où il reçut un honorable accueil. Les Romains offrirent de lui prêter soixante mille écus; le pape écrivit à Frédéric des lettres pleines de reproches. « Sache, lui disait-il, que ta conduite envers un prince illustre, auquel t’unissent des liens étroits, cause un grand scandale, et n’est pas moins préjudiciable à ta propre réputation qu’aux intérêts de la terre sainte. » Comme ses remontrances ne furent pas écoutées, Honorius attacha Brienne à son service, et lui confia le gouvernement des États pontificaux de Radicofani à Rome, à l’exception de la Marche d’Ancône, du duché de Spolète, de Rieti et de la Sabine. Le bref qui en prévint les peuples, leur donnait l’assurance que l’ancien roi de Jérusalem saurait maintenir en paix la province confiée à ses soins.

Au milieu de ces débats avec le Saint-Siège, l’empereur n’oubliait pas ses projets sur l’Italie. Dès l’année précédente, les grands de l’Allemagne, les évêques, et les podestats lombards avaient été avertis de se rendre à Crémone vers les fêtes de Pâques 1226, pour assister à une cour solennelle, où l’on resituerait à l’empire ses anciens droits, en même temps qu’il serait pourvu aux nécessités de la terre sainte. Les possesseurs de fiefs du royaume furent convoqués à Pescara, petite ville frontière de l’Abruzze; Frédéric se proposait de les passer en revue le 8 mars, et de marcher ensuite avec eux contre les républiques guelfes. Avant de quitter ses États héréditaires, il en confia le gouvernement au grand justicier Henri de Morra puis, laissant l’impératrice sans aucune participation aux affaires, dans le fort château appelé Terracina, qui dominait Salerne, il prit à Pescara le commandement de l’armée et entra dans l’État ecclésiastique. Son dessein était de rassembler, chemin faisant, sous la bannière impériale, les troupes du centre de l’Italie; mais quand il voulut mettre sur pied le contingent de Spolète, hommes d’armes et bourgeois refusèrent d’obéir, à moins d’un ordre émané du Saint-Siège. L’empereur menaça: pour toute réponse on transmit sa lettre au pape, qui lui fit de sévères remontrances, et parla même d’excommunication. Il y eut de part et d’autre de nouvelles plaintes; mais Frédéric, qui n’avait garde de rompre avec l’Église, finit par céder, non sans dépit. Continuant donc sa route, il célébra à Ravenne les fêtes de Pâques; puis, afin d’éviter Faenza, dont les habitants, guelfes zélés, avaient quelque temps auparavant, surpris la garnison impériale et tué l’officier qui la commandait et qu’ils prenaient pour l’empereur lui-même, il fit un détour et entra en Lombardie par le territoire de Bologne

Depuis la mort d’Othon IV, la Lombardie et la Toscane n’avaient goûté aucun repos. Malgré la réconciliation opérée en 1219, par le cardinal Hugolin, entre les villes des deux factions, il suffisait souvent d’un prétexte frivole, pour rallumer la guerre. C’est ainsi qu’au sacre impérial, les ambassadeurs de Florence et ceux de Pise s’étant disputé un petit chien dont le cardinal Romano leur avait fait présent, en vinrent aux injures, puis aux coups; engagèrent dans leur querelle les hommes d’armes de leur suite, et enfin les deux républiques elles-mêmes. Les milices florentines, les premières sur pied, envahirent une portion du territoire ennemi; à leur tour celles de Pise sortirent avec le caroccio de la commune, et leur présentèrent la bataille. Elle s’engagea le 11 juillet 1222, près de Castello del Bosco. Il y eut de part et d’autre beaucoup de sang répandu; mais les Pisans mis en fuite laissèrent au pouvoir du vainqueur treize cents prisonniers de marque, qui furent conduits à Florence.

Vers le même temps, des luttes plus fréquentes que jamais, entre la noblesse et le peuple, troublaient l’intérieur les républiques lombardes. Les gentilshommes contraints, comme on le sait, à se soumettre aux villes, où ils eurent dès lors des habitations et des tours fortes, se trouvèrent plus en rapport les uns avec les autres; et dans cette situation nouvelle, il leur devint facile de se concerter pour la défense commune. Comme ils n’avaient d’autre profession que celle des armes; que la plupart jouissaient du rang de chevalière, et qu’ils avaient acquis, soit à la croisade, soit dans les troupes impériales, une longue habitude de la guerre, ils méprisaient de simples artisans, soldats de milice tout aussi braves qu’eux devant l’ennemi, mais qu’ils se croyaient appelés à dominer. A leur tour, les bourgeois, plus nombreux que les nobles, s’irritaient de ces distinctions de caste, offensantes pour leur vanité. Dans les élections ils s’attribuaient les principaux emplois municipaux, où y portaient des étrangers à l’exclusion des gentilshommes. Trop souvent la grosse cloche du beffroi appelait aux armes dans la cité, Guelfes contre Gibelins, nobles contre artisans. A ce signal on fermait les boutiques, chacun se ralliait à la bannière de son quartier; puis les deux troupes en venaient aux mains sur la grande place, théâtre habituel de toutes les émeutes. Si le parti populaire était le plus fort, il pillait les maisons et démolissait les tours de ses adversaires, qu’il envoyait en exil. Dans ces républiques turbulentes, où le mot de liberté était dans toutes les bouches, il n’y avait de sécurité pour personne. Une anarchie continuelle y régnait, parce que la loi fondamentale était sans cesse mise en question, suivant les caprices de la multitude. On confiait le pouvoir tantôt à plusieurs consuls élus annuellement par les citoyens, tantôt à un seul podestat étranger qui recevait un traitement considérable pour lui, pour ses juges et pour deux hommes d’armes à sa solde. Le salaire du podestat de Milan s’élevait à deux mille livres d’argent. Pour faire connaître par un exemple l’état de ces grandes communes, si jalouses de leur indépendance, il suffira de mettre sous les yeux du lecteur le tableau fidèle de ce qui se passait à Milan à l’époque même où cette histoire est parvenue. Les récits contemporains font foi que la plupart des autres villes étaient souvent livrées à des troubles non moins sérieux.

L’archevêque de Milan, l’un des plus riches prélats de l’Italie, jouissait d’un revenu évalué à quatre-vingt mille florins d’or. Comme ses prédécesseurs avaient été comtes de la ville, et qu’il se voyait privé de toute participation au pouvoir, il supportait impatiemment cette situation, et pour en sortir, il fomentait des troubles. En 1221, le podestat avait décrété son bannissement; la noblesse voulut le retenir, et en vint aux mains avec le peuple. Après plusieurs combats, dans lesquels les gentilshommes eurent le dessous, ils furent chassés de Milan et se retirèrent dans leurs châteaux. Chaque parti élut un chef; les milices bourgeoises se répandirent dans les campagnes, entrèrent par escalade dans plusieurs manoirs qui furent démolis, et au bout d’un an, contraignirent les nobles à solliciter une trêve, presque aussitôt violée par de nouvelles agressions.

Comme on s’attendait en Lombardie à y voir prochainement arriver l’empereur à la tête d’une forte armée, chacun s’apercevait que ces divisions intestines pouvaient entraîner la ruine des républiques; et les hommes sages appelaient de leurs vœux une réconciliation entre les partis. Le pape s’offrit comme médiateur, ce qui déplut à Frédéric. En 1225, peu de mois avant la convention de San-Germano, l’archevêque de Milan, délégué de la noblesse, et un certain Andizotto, capitaine du peuple, appelés à Rome par Honorius, lui promirent de s’employer au rétablissement de la paix. A leur retour en Lombardie, ils trouvèrent les esprits bien préparés. Une assemblée générale des citoyens fut convoquée le 10 juin 1223, dans la Loggia del Broletto , où se tenait le conseil de la commune. Les factions se rapprochèrent: la paix mit fin pour quelque temps à toutes les discordes. Les gentilshommes reprirent possession de leurs biens. Quelques jours après, le podestat se rendit à Plaisance, et ses sages conseils firent renaître momentanément l’ordre dans cette ville. La plupart des républiques se laissèrent persuader de suivre cet exemple, et rien ne s’opposa plus au rétablissement de l’ancienne ligue lombarde.

Une diète fédérale fut indiquée pour le 2 mars 1226, dans l’église de S. Zenon à Mosio, bourgade du territoire mantouan. Outre les députés de Milan, de Plaisance, de Faenza, de Bologne, de Vérone, de Vicence, de Padoue, de Trévise, de Brescia, de Mantoue, de Verceil, de Lodi, de Bergame, de Turin et d’Alexandrie, plusieurs feudataires italiens prirent part à cette conférence. Le marquis de Montferrat, si longtemps dévoué à l’empereur, et les comtes de Blandrate, dont l’un, appelé Godefroi, avait, en 1221, reçu de ce prince le diplôme de comte de Romagne, se réunirent aux Guelfes. On jura pour la défense des libertés lombardes, une association dont la durée fut fixée à vingt-cinq ans. La faction impériale accusa Honorius d’avoir, par des insinuations secrètes, poussé les Lombards à conclure cet accords. Ce qui est certain, c’est qu’il envoya un légat à Milan avec la mission officielle de pacifier la haute Italie, voulant, disait-il, que les troubles de cette province n’empêchassent pas les Allemands de partir pour la croisade.

Frédéric ordonna à son fils Henri, roi des Romains, de se mettre en marche avec l’armée des princes de l’empire, et de pénétrer en Italie par le Tyrol et le val de l’Adige. Henri, alors âgé de seize ans, avait été élevé en Allemagne sous les yeux de S. Engelbert, archevêque de Cologne, prélat justement vanté pour ses lumières et pour ses vertus, et auquel l’empereur avait confié, avec la tutelle du jeune roi, le gouvernement de la Germanie. L’administration d’Engelbert, heureuse pour les peuples, avait rétabli le cours de la justice et si bien assuré la paix intérieure, qu’une ancienne chronique compare cette période trop courte au siècle d’Auguste. Mais après avoir couronné son pupille à Aix-la-Chapelle le 8 mai 1222, l’archevêque de Cologne s’était rendu à Nuremberg pour y célébrer le mariage de ce prince avec Marguerite, fille de Léopold VII, duc d’Autriche et de Styrie lorsqu’il fut assassiné, le 7 novembre 1225, par un de ses proches parents dont il avait réprimé les violences. Louis, duc de Bavière, le nouveau conseiller du roi Henri, n’avait ni l’habileté, ni la sagesse du saint prélat. Sous lui, les affaires de l’Allemagne commencèrent bientôt à décliner; et le jeune prince, affranchi d’un frein salutaire, s’abandonna sans retenue à ses penchants. Les pouvoirs que Henri tenait de son père étaient fort étendus. Il convoquait les diètes générales, il conférait directement la plupart des fiefs, il ordonnait des confiscations, et mettait les coupables au ban de l’empire; en un mot, il était investi de l’autorité suprême, pour l’exercice de laquelle il se bornait à consulter l’empereur. Jamais avant lui vicaire impérial n’avait joui de telles prérogatives.

Dès l’année précédente, le cardinal évêque de Porto avait prêché la croisade au nord des Alpes. Comme l’objet apparent de l’assemblée de Crémone était de prendre les dernières mesures pour porter’ la guerre en Palestine, beaucoup de croisés, devançant le départ général, se joignirent aux princes appelés en Lombardie, et l’armée, sous les ordres du roi des Romains, pénétra sans obstacle jusqu’à Trente, dans le bas Tyrol. Elle y campa pendant six semaines, sans parvenir à forcer les défilés de Cluse, que gardaient les milices de la ligue. Les Lombards craignaient que des forces aussi considérables ne vinssent bien plutôt pour soumettre les républiques guelfes, que pour discuter paisiblement les intérêts de la terre sainte. Ils permettaient bien au fils de l’empereur de se rendre à Crémone, mais en lui imposant des conditions inacceptables et entre autres celle de ne garder avec lui qu’une escorte de douze cents chevaux. Celle résistance lassa la patience des troupes impériales. Henri rentra en Allemagne, laissant de lui un triste souvenir aux Tyroliens; car à sa sortie de Trente, le feu prit à la ville, et en consuma la plus grande partie. 

Cependant, l’empereur ne se hâtait pas d’ouvrir la grande cour, afin de laisser le temps d’arriver aux contingents féodaux qu’il attendait. Mais un petit nombre de seigneurs et de communes répondirent à son appel. Le duc de Saxe, le landgrave de Thuringe elle marquis de Bade, pénétrèrent par l’Autriche en Italie avec quelques troupes; Parme, Modène, Reggio, Pavie, Asti, Gènes, Lucques et Pise, envoyèrent leurs députés à Crémone; les marquis d’Este et de Malaspina, le comte de Savoie et quelques nobles de la Marche Trévisane, obéirent aussi à la citation impériale. Enfin, Gerold, patriarche de Jérusalem, nouvellement promu à cette dignité, la plupart des prélats lombards et entre autres les archevêques de Milan et de Reggio, les évêques de Brescia, de Verceil, de Novare et de Turin, voyant l’union apparente du pape et de l’empereur, en raison des promesses de ce prince pour la croisade, ne se séparèrent pas de lui. Mais la retraite de l’armée allemande, en privant Frédéric d’un puissant renfort, le contraignit à ajourner toute expédition militaire contre les républiques guelfes. L’assemblée des Gibelins se réunit le 4 juillet à Borgo San-Donino, petite ville qui dépendait de Crémone. On y mil les rebelles au ban de l’empire, leurs privilèges furent retirés. Un décret enleva à Bologne son académie, fondée vers la fin du XIe siècle, et prescrivit aux maîtres et aux élèves de se transporter à Naples: ordre rigoureux dont les Bolonais surent bien empêcher l’exécution. Un manifeste fit connaître aux nations étrangères que la révolte des Lombards empêchait à la fois Frédéric de voler au secoure de la terre sainte, de punir les hérétiques de plus en plus nombreux en Lombardie, et de rétablir certaines bonnes coutumes dont la Péninsule se voyait privée par suite des troubles civils. Comme aucune menace ne put vaincre l’obstination des républiques dissidentes, l’empereur les mit au ban de l’empire, les déclara déchues des droits qu’elles tenaient du traité de Constance, et fit prononcer contre elles l’excommunication par l’évêque d’Hildesheim, qui prêchait alors la croisade dans le nord de l’Italie. Mais cette sentence, quoique rendue avec l’assentiment des prélats lombards, parut au pape arbitraire et mal fondée. Il en prononça la révocation, ce qui fit dire aux impérialistes que la cour romaine, instigatrice secrète de la révolte des Guelfes, avait conduit toute celte affaire.

La volumineuse correspondance d’Honorius prouve néanmoins qu’en vue des intérêts de la croisade, il chargeait son légat d’inviter les peuples à la paix, et que lui-même sollicitait les Guelfes d’accepter un accommodement. Mais loin de fortifier le pouvoir impérial dans le nord de l’Italie, ainsi que ses démarches pacifiques pourraient le faire supposer, bientôt on verra à quel degré d’impuissance il se proposait de le réduire. L’empereur séparé de son fils, et ne pouvant opposer à la ligue que des forces insuffisantes, n’était pas éloigné d’ouvrir des négociations qui lui auraient laissé le temps de lever en Allemagne de nouvelles troupes. Au mois d’août suivant, il retourna en Pouille, d’où, sollicitant l’arbitrage du Saint-Siège, il promit d’approuver les articles que le souverain pontife dicterait. Comme le plus sûr moyen de gagner la faveur d’Honorius était de seconder ses projets pour la guerre sainte, et de paraître disposé à l’obéissance, Frédéric envoya en Asie quatre cents hommes d’armes, et consentit à faire admettre dans leurs diocèses les prélats nommés directement par le pape. D’autre part, les Guelfes, certains de l'appui du chef de l’Église, n’avaient garde de refuser son jugement arbitral. Chaque ville désigna donc plusieurs députés pour soutenir à Rome les droits de la société lombarde. L’archevêque de Tyr, chancelier du royaume de Jérusalem, l’archevêque de Reggio et le grand maître des Teutoniques, reçurent de l’empereur les pouvoirs nécessaires pour assister aux conférences.

Le 5 janvier 1227, Honorius prononça enfui un arrêt définitif, dont voici les principales dispositions. L’empereur devait promettre, tant pour lui qu’au nom du roi des Romains, de pardonner les offenses qu’ils avaient reçues l’un et l’autre des républiques alliées, des feudataires et en général des membres de la ligue. Il déclarait nuis les édits publiés contre les rebelles, et spécialement le décret portant abolition de l’université de Bologne, chaque chose devant être rétablie dans son ancien état. Communes et seigneurs rentraient en grâce auprès du monarque; les prisonniers, rendus de part et d’autre sans rançon, recouvraient leurs biens. Quant aux villes guelfes, elles étaient tenues de fournir quatre cents hommes d’armes destinés à la prochaine croisade et soldés pendant deux ans par la confédération. Elles faisaient la paix avec les communes du parti gibelin. Les ordonnances impériales contre les hérétiques et leurs complices étaient mises en vigueur dans toute la Lombardie, sans déroger toutefois aux statuts municipaux sur le même sujet. Enfin, tout acte contraire aux libertés ecclésiastiques était révoqué, et les podestats ou recteurs s’obligeaient par serinent à faire exécuter les articles qui précèdent. Le lecteur remarquera que, dans cet arrêt, il n’est fait aucune mention du couronnement de Frédéric comme roi d’Italie, que les Milanais refusaient de laisser célébrer, et qui aurait en quelque sorte tranché le nœud de la question italienne.

Cette paix, ou plutôt cette trêve, ne satisfit personne, et pourtant chacun parut s’en contenter. L’empereur, dont elle lésait les intérêts les plus chers, envoya au pape une approbation formelle de ce qui avait été fait, il écrivit même de Catane, une lettre circulaire aux recteurs des villes, aux barons du parti guelfe, et, en général, aux rebelles de la Lombardie, de la Marche et de la Romagne, leur promettant de mettre en oubli ses anciens griefs, de rendre les prisonniers, et de faire accepter le traité par son fils Henri, roi des Romains. Malgré ces belles paroles, on devinait aisément que, loin de renoncer à ses projets, il n’attendait qu’une occasion favorable pour les reprendre avec plus d’ardeur. Les républiques promirent d’exécuter fidèlement le traité, mais tout en souscrivant à la paix, elles ne rompirent point leur ligue. Honorius seul crut avoir beaucoup fait pour le rétablissement de l’ordre en Italie, et bien plus encore pour les intérêts de la terre sainte. On se souvient que depuis plusieurs années, ses nonces parcouraient les États de l’Europe, et principalement l'Allemagne, afin d’y réveiller l’ardeur des fidèles et d’enrôler beaucoup de soldats au service du Christ. Redoublant d’efforts à mesure que les obstacles semblaient s’aplanir, il recommanda au roi André de Hongrie, et à Louis dit le saint, landgrave de Thuringe, d’être prêts à s’embarquer à Brindes au mois d’août suivant, époque fixée pour le grand passage, comme on disait alors. Il enjoignit aux Lombards de mettre sur pied le contingent de quatre cents lances promis à l’empereur, et parla même d’invoquer contre eux le ciel et la terre, s’ils restaient sourds à sa voix. Une multitude d’Anglais se préparaient, disait-on, à répondre aux désirs du pontife. La France seule, veuve de son roi, trop occupée de la guerre contre les hérétiques du Languedoc, et déchirée d’ailleurs par des divisions intestines, se montrait à peu près indifférente à la conquête de Jérusalem. Comme on prodiguait les indulgences; que plus d’une fois de grands coupables avaient trouvé, à l’ombre de la sainte bannière, l’absolution de leur crimes, beaucoup de gens s’abandonnaient sans frein à leurs passions, dans l’espoir qu’un vœu pourrait tout réparer. Trop souvent, en effet, les promesses magnifiques des prédicateurs, la facilité avec laquelle ils ouvraient les bras de l’Église à quiconque répondait à leurs instances, opportunes ou importunes, suivant l’expression d’un chroniqueur de celle époque, devenaient des causes de scandale et d’affliction.

Mais Honorius, parvenu à une vieillesse décrépite, ne devait pas voir l’accomplissement de cette grande entreprise. Il s’éteignit à Rome, le vendredi 18 mars 1227, après avoir tenu le siège dix ans et huit mois. Le lendemain, on l'enterra avec les cérémonies accoutumées dans l’église de Sainte-Marie-Majeure.

Dès ce même jour, les cardinaux, après avoir ouï la messe et invoqué le Saint-Esprit, se renfermèrent dans le Septizone. Après des pourparlers assez courts, leurs suffrages se réunirent sur le cardinal Hugolin, de la maison des comtes de Segni, le proche parent d’Innocent III, le doyen et l’un des membres les plus illustres du sacré collège, où il siégeait depuis vingt-neuf ans. Il fut proclamé pape sous le nom de Grégoire IX. C’était un vieillard vigoureux malgré ses quatre-vingt-six ans, doué, par une rare exception, de facultés qui sont l’apanage presque exclusif de l’âge mûr: mémoire fidèle, persévérance dans ses desseins, force d’âme à l’abri des revers, énergie inébranlable, qui allait quelquefois jusqu’à l’emportement. On vantait son éloquence, comparée par un chroniqueur à celle de Cicéron; son savoir, principalement dans la jurisprudence romaine et le droit canonique; le zèle ardent qui l’animait pour les intérêts du ciel et le triomphe de l’Église. Nul n’était plus versé dans les affaires du Saint-Siège, et ne connaissait mieux le nœud de sa politique : aussi le pape défunt lui avait-il confié les missions les plus difficiles. L’empereur, qui cherchait à le gagner par des flatteries, l’appelait, dans ses lettres, son cher ami le cardinal Hugolin.

L’élection finie, le plus ancien des cardinaux voulut, suivant son droit, attacher le manteau pontifical sur les épaules du nouvel élu. Mais Hugolin, effrayé de la tâche que lui imposait une dignité si éminente, allégua son grand âge, son insuffisance, et refusa la papauté. Une sorte de lutte s’établit entre les deux vieillards. Hugolin, tout en larmes, déchira le vêtement sacré qu’il repoussait, tandis que de son côté le doyen s’efforçait de l’en couvrir. Cédant enfin aux remontrances de ses frères, le premier des deux se laissa placer par l’autre sur le siège pontifical. Après son exaltation, qui eut lieu le dimanche 21 mars, dans l’église du couvent de Saint-Grégoire, voisin du Septizone, le successeur d’Honorius, accompagné processionnellement par le clergé de la ville, suivi des nobles, des magistrats et d’une multitude ivre de joie, alla prendre possession du palais de Latran.

Trois jours après, Grégoire IX prévint de son avènement les prélats et les princes du monde chrétien. Tout en se recommandant aux prières des évêques, pour que le ciel lui donnât la force d’accomplir la volonté divine, il leur enjoignit dé hâter, même par la menace de l’excommunication, le départ des soldats du Christ. Il avertit les rois de France et d’Angleterre que la flotte, préparée à Brindes, partirait au mois d’août suivant, et il leur donna mission de réunir sous le saint drapeau les croisés de ces deux royaumes. Enfin, plusieurs lettres très-pressantes furent à ce sujet écrites à l’empereur, et un moine dominicain se rendit en Sicile pour le solliciter, dans l’intérêt de son salut et dès sa gloire terrestre, de se montrer le plus ferme appui de l’Église, et de remplir sans délai ses promesses pour la guerre sainte. Afin de ne point laisser de prétexte à de nouveaux retardements, Grégoire promettait de sceller une paix durable entre ce prince et les Guelfes lombards. Les villes de la ligue furent en effet menacées d’anathème, si elles ne se rangeaient sous l’autorité impériale.

Mais, malgré ces témoignages d’amitié, Frédéric n’apprit pas sans de vifs regrets la mort d’Honorius, ce pontife patient et rempli de tolérance, que remplaçait sur le trône apostolique un homme rigide et inflexible. Les projets de ce prince sur l’Italie, ne pouvaient que souffrir d’un tel changement. Comme au fond, jamais il n’avait attendu de la cour romaine une coopération bien sincère pour faire rentrer dans le devoir les rebelles lombards, tout son désir était d’armer l’Allemagne, et de prendre par lui-même une éclatante vengeance de ses ennemis. Mais l’exécution de ce dessein exigeait beaucoup de temps; et après avoir différé douze ans entiers l’accomplissement de son vœu, comment obtenir encore un long sursis? Ne s’était-il pas soumis d’avance à l’excommunication, si, par sa faute, la croisade annoncée dans toute l’Europe pour le 15 août n’avait pas lieu? Les premières paroles du nouveau pape étaient menaçantes; d’une main il montrait l’Orient, de l’autre les foudres de l’Église prêtes à frapper quiconque ne répondrait pas à son appel. Dans cette situation de plus en plus difficile, l’empereur crut nécessaire d’obéir, en apparence du moins, à une volonté aussi absolue. Il fit donc d’amples promesses auxquelles on parut ajouter foi; il affecta pour la terre sainte un zèle qu’il n’eut jamais, et il ne négligea aucun des moyens qui pouvaient lui gagner la confiance du chef de l’Église. Les subsistances étaient rares dans l’État romain, le prix du blé excessif, la récolte éloignée, et déjà Honorius, quelques semaines avant sa mort, avait prié l’empereur de lui fournir des grains de la Sicile. Grégoire fit de nouvelles instances à ce sujet, et demanda en même temps des vivres pour plusieurs galères qu’il envoyait à Ptolémaïs. Tout lui fut accordé. On établit sur le royaume une taille générale, destinée aux dépenses de la croisade, et les ecclésiastiques eux-mêmes n’en furent pas affranchis. Henri, roi des Romains, reçut de son père l’ordre d’annoncer, dans une diète générale, l’embarquement prochain des troupes à Brindes. Ces dispositions prises, vers la fin du mois de juin, l’empereur fit avertir le pape de l'achèvement de ses préparatifs; lui-même, écrivait-il, n’attendait plus que l’arrivée des croisés allemands pour se mettre à leur tête et passer en Syrie.

En voyant s’accomplir, dès la première année de son pontificat, une entreprise dont Innocent et Honorius n’avaient pu venir à bout, Grégoire IX crut que Dieu l’avait prédestiné pour être le libérateur de Jérusalem. Dans l’excès de sa joie, il donna de grandes louanges à l’empereur. « Le ciel t’a mis ici-bas, lui mandait -il, comme un ange armé d’un glaive tournoyant, pour ramener vers l’arbre de vie ceux qui s’égarent.» Les rapports des envoyés pontificaux, si on en excepte ceux du légat en France, étaient généralement favorables. On savait que les villes lombardes tenaient prêts les quatre cents hommes d'armes qu’elles devaient fournir à la croisade. En Allemagne et en Angleterre, des frères mineurs et des dominicains obtenaient d’heureux résultats. La plupart des princes de l’empire avaient promis d’envoyer des soldats à Brindes; quelques-uns, animés d’un saint zèle, voulaient marcher en personne à la délivrance de Jérusalem.

Dès le mois de juin, une foule d’Allemands de toutes conditions se dirigèrent vers l’Halic méridionale. On annonçait que soixante mille croisés anglais, sans compter, dit un chroniqueur, les femmes et les enfants, suivraient de près celte première expédition. Leur foi était d’autant plus vive, qu’ils croyaient que la volonté du Seigneur s’était manifestée par des signes certains. Pendant la nuit, la veille de la Saint-Jean, on avait, dit l’historien Matthieu Paris, aperçu dans les cieux le Christ sur la croix, tout resplendissant d’une vive lumière; un sang vermeil sortait des cinq plaies, comme si elles venaient d’être ouvertes par les clous et la lance. Cette miraculeuse apparition n’annonçait-elle pas que le divin maître satisfait de la piété des fidèles, serait leur guide et leur soutien ?

Mais ces transports furent de courte durée, et à l’enthousiasme succéda bientôt un complet découragement. Le mois de juillet venu, les troupes des princes de l’empire, sous la conduite de Louis le Saint, landgrave de Thuringe, et de l’évêque d'Augsbourg, entrèrent en Italie par la vallée de l’Adige. Déjà les approvisionnements qu’on avait préparés à grands frais avaient été presque entièrement consommés lors des premiers passages. Le pain était à haut prix, et l’armée, manquant du nécessaire, arriva à Brindes, harassée, en désordre, et très-affaiblie par le grand nombre de malades laissés à chaque station.

Dans la saison d’été, après la récolte, les vastes plaines de la Pouille, desséchées par un soleil brûlant, offrent aux regards l’aridité du désert. Sans eaux courantes et sans forêts, n’ayant pour toute verdure que des buissons de câpriers épars çà et là dans les champs, cette province parait pauvre et désolée. L’air, généralement peu salubre, devient pestilentiel à Brindes et dans beaucoup de lieux bas ou de marécages voisins de la mer. Les Allemands, soumis aux influences de ce climat méridional, si différent du leur, en aggravaient les dangers par de continuelles imprudences. La fatigue d’une longue route, et, plus encore, la mauvaise nourriture, achevèrent d’épuiser leurs forces; et comme une soif fébrile les consumait, ils croyaient l'apaiser en buvant sans modération d’une eau malsaine, en mangeant avec excès des fruits inconnus dans le nord de l’Europe, et dont ils étaient avides. Bientôt des maladies commencèrent à sévir; les typhus se déclara dans l’armée, où il fit de grands ravages; soldats et chefs moururent par milliers. De ceux qui échappèrent à la contagion, un grand nombre, désertant leurs drapeaux, repurent à la débandade le chemin de l’Allemagne.

Cependant Frédéric, qui était reste en Sicile, s’embarqua à Messine vers le commencement du mois d’août. D’Otrante, où il laissa l’impératrice, il se rendit à Brindes pour y passer la revue des troupes. Leur nombre était fort réduit; chacun se plaignait des privations auxquelles on était condamné, et plus d’une voix accusatrice s’élevait contre ceux qui retenaient inutilement les soldats du Christ dans une province malsaine, où la peste les décimait. Pour mettre un terme à ces murmures, l’ordre du départ fut donne. Les navires étaient prêts, et la mer favorable; le jour de l'Assomption de la Vierge, un premier corps composé de quarante mille hommes cingla vers l’Asie.

L’empereur avait promis de partir lui-même quelques jours plus tard. Le 8 septembre il mit, en effet, à la voile, accompagné du landgrave de Thuringe, du patriarche de Jérusalem, auquel le pape avait confié récemment la légation en terre sainte, du grand maître des Teutoniques, de plusieurs évêques, des barons et des dernières troupes restées dans les environs de Brindes. Une foule de peuple couvrait le rivage, et la flotte leva l’ancre au son des cloches et aux acclamations de la multitude.

Grégoire reçut celle nouvelle avec une grande allégresse, et ordonna des prières en actions de grâces. Déjà la voix des fidèles appelait la protection divine sur le chef de la croisade; les prédicateurs, soulevant le voile qui nous cache l’avenir, annonçaient du haut de la chaire la rentrée prochaine des chrétiens à Jérusalem, quand une vague rumeur se répandit dans la Péninsule, et y causa autant de surprise que d’inquiétude. On prétendait que, renonçant à la guerre sainte, objet de tant de sacrifices, Frédéric avait regagné la côte peu de temps après l’avoir quittée. Personne ne voulait ajouter foi à ce bruit, dont on ignorait l’origine; mais lorsqu’il fut dans toutes les bouches, le Gibelin inquiet, le Guelfe mécontent, attendirent avec une égale impatience l’explication d’un événement si peu prévu. Deux envoyés de l’empereur annoncèrent enfin au pape que ce prince, revenu malade à Otrante trois jours après son départ de Brindes, se voyait forcé de remettre au printemps l’accomplissement de son vœu. Il parait que les soldats allemands, exténués par un long séjour dans les marines de la Pouille, ne furent pas plus tôt réunis sur les navires, que la maladie à laquelle ils avaient échappé se déclara à bord. Aux approches de l’équinoxe, la mer était devenue mauvaise, la navigation difficile. Le landgrave de Thuringe et l’évêque d’Augsbourg furent atteints par la contagion. L’empereur lui-même, qui déjà avant son départ avait eu plusieurs accès de fièvre, en ayant été repris avec plus de force, ne put supporter les fatigues de la traversée, et dut, d’après l’avis des médecins, retourner au port. Tels furent du moins les motifs allégués par ce prince. En s’excusant d’un retard involontaire, il promettait de partir dès le mois de mars suivant, avec de nouvelles troupes, et de ne point rentrer en Europe avant d’avoir rendu aux chrétiens la terre qui avait vu naître et mourir le Fils de Dieu.

Grégoire, fuyant l’atmosphère fiévreuse de Rome, passait l’automne à Anagni, sa ville natale, quand la lettre de l’empereur lui fut remise. A cette lecture, le vieux pontife resta d’abord muet et comme frappé de stupeur; puis il se répandit en menaces que l’effet devait bientôt suivre. Dès le lendemain 29 septembre, jour de la fête de l’archange saint Michel, il appela au palais les ecclésiastiques de tout rang, que sa présence avait attirés dans la ville, et avec eux il se dirigea vers l’église principale, où il entendit l’office divin. Après la messe, il monta en chaire et prononça un sermon sur ce texte : Necesse est ut veniant scandala, (il est nécessaire qu’il arrive des scandales). Puis, sans aucune citation préalable, qu’il jugeait superflue, d’après les termes du traité de San-Germano, il annonça que Frédéric avait encouru l’anathème auquel, deux ans plus tôt, ce prince s’était soumis de son plein gré. Toutes les cloches furent mises en branle, pendant que les prêtres se rangeaient des deux côtes du maitre-autel, un cierge à la main; Grégoire fulmina lui-même la terrible sentence, et appela la malédiction céleste sur le premier monarque de la chrétienté.

Durant plusieurs jours, les envoyés de l’empereur firent entendre des paroles pleines de soumission; mais le pape, fermant l’oreille à leurs instances, n’admit aucune excuse, et finit par ne plus garder de ménagements. Pour justifier sa rigueur, décrivit, le 10 octobre, dans les termes suivants, aux évêques d’Italie et aux grands de l’empire:

« Ce prince, que l’Église a nourri de son lait, et arraché à des mains implacables; qu’elle a éduqué et soutenu de sa main puissante jusqu’à l’âge viril, affermi sur le trône de ses ancêtres maternels, et porté au trône impérial; ce prince, en qui le siège apostolique croyait trouver un appui et un défenseur, a oublié de si grands bienfaits. Après avoir pris la croix de sou plein gré , et même à l’insu de notre prédécesseur d’heureuse mémoire, il s’est joué du serment qu’il avait prononcé en Allemagne et qu’il a renouvelé à Rome, à Veroli et à San-Germano, se soumettant d’avance à l’excommunication s’il y manquait. C’est lui qui, après avoir appelé dans des lieux pestilentiels la foule des soldats du Christ, les y a retenus pendant les jours caniculaires, sans vivres, sans vaisseaux, exposés aux ardeurs d’un soleil brûlait, en proie à la soif, à l'épidémie, laissant ainsi passer l’époque favorable à la navigation, et voyant d’un œil sec une multitude de prélats, de nobles et de peuple, périr misérablement. Ce même prince, foulant aux pieds la crainte de Dieu, et celle des censures ecclésiastiques, s’est replongé, à sa honte éternelle et au grand préjudice du monde chrétien, dans les plaisirs qui lui sont habituels en Sicile. Il se fait un jeu de couvrir, par de frivoles excuses, l’abjection de cœur à laquelle il s’abandonne.

« Voyez, ajoutait le pontife, s’il existe une douleur comparable à celle de l’Église, votre mère, tant de fois et si cruellement trompée par un fds chéri en qui elle mettait son espoir! La terre sainte, après avoir, par la faute de ce même fils, échappé aux chrétiens, auxquels les mécréants avaient voulu la rendre en échange de Damiette, la terre sainte allait être délivrée d’un joug odieux, quand la croisade, dont nous attendions de si grands résultats, est tout à coup empêchée par celui même qui en avait pris la conduite. Or, pour ne pas ressembler à ces chiens muets qui ne peuvent avertir du danger, pour qu’on ne nous accuse point de préférer un homme à Dieu, ce qui arriverait sans aucun doute, si nous ne punissions railleur d’un si grand désastre, celui qui a trahi publiquement toutes ses promesses; nous déclarons, quoiqu’à regret, l’empereur Frédéric excommunié. Nous faisons défense d’entretenir avec lui aucune relation, nous réservant en outre d’agir avec plus de rigueur s’il devient nécessaire. Notre confiance dans la miséricorde suprême nous fait espérer, qu’à moins d’une rébellion totale, ce collyre ecclésiastique rendra la lumière à ses yeux obscurcis, et que lorsqu’il pourra voir toute l’ignominie dont il vient de se couvrir, il donnera, en toute humilité, satisfaction à l’Église. Dieu nous est garant que nous sommes loin de désirer la perte de celui qui avait notre amitié même avant notre élévation. »

Cette circulaire fut suivie de plusieurs autres lettres non moins propres à émouvoir les esprits. Elles portèrent le trouble dans l’empire, et le découragement parmi les soldats de la guerre sainte. Non-seulement les croisés d’Angleterre ne se mirent point en route à l’époque indiquée, mais dans le reste de l’Europe, aucun de ceux qui avaient pris la croix n’accomplit son vœu. La flotte sicilienne, arrivée à Ptolémaïs après une heureuse navigation, avait rendu l’espoir aux chrétiens orientaux; mais dès qu’on apprit dans la ville la maladie, le retour à Otrante, et l’excommunication de Frédéric, chefs et soldats ne songèrent plus qu’à retourner en arrière, et la plupart repartirent sur les mêmes vaisseaux qui les avaient amenés. De celle multitude, il resta, sous les ordres du duc de Limbourg, environ huit cents lances, qui demandaient à grands cris leur licenciement, si on ne se hâtait de rompre une trêve de deux ans qui avait été conclue avec le roi de Damas. Pour justifier leur ardeur belliqueuse, ils prétendaient que le pape, en obligeant, sous peine d’anathème, les croisés à prendre les armes, avait entendu annuler toutes les trêves.

Cependant Frédéric, après plusieurs accès de fièvre, s’était rendu aux bains de Pouzzoles. Il y retrouva la santé, ce qui, en accréditant les bruits répandus par les Guelfes, fit dire à Grégoire que ce prince, sain de corps, mais faible de foi, avait tenu le lit pendant quelques jours pour mentir à Dieu et tromper l’Église. Ses ennemis semblaient lui faire un crime de sa guérison, et parce que, comme tant d’autres, il n’avait pas succombé dans cette épidémie, son honneur était entaché par des imputations perfides. C’est ainsi qu'oubliant que, dès l’année précédente et de concert avec la cour romaine, le rendez-vous général a été assigné à Brindes, et le départ de la flotte fixé au 15 août, on s’en prend à lui seul des effets de la contagion qui a sévi avant celle époque. Se plaint-il d’en être frappé? Personne ne le veut croire, comme si un danger commun ne pouvait l’atteindre. Le landgrave de Thuringe meurt à Otrante: aussitôt les Guelfes crient à l’empoisonnement; ils prétendent qu’on s’est délivré de lui, parce que son zèle pour la croisade devenait importun. « Plaise à Dieu, écrit Grégoire, que cette mort n’ait a point été provoquée par le poison, comme c’est le bruit public! » Ces paroles, répétées avec l’exagération de la haine, ébranlaient la fidélité des peuples, faisaient naître dans les esprits des idées nouvelles, menaçantes pour les rois, pour la paix intérieure des nations et pour le Saint-Siège lui-même. Frédéric en prit de l’inquiétude, et plutôt que de laisser mettre en jeu les passions populaires, il résolut d’éviter, s’il en était temps encore, de rompre avec le chef de l’Église. Comme beaucoup de gens trouvaient injuste un arrêt prononcé avec tant de précipitation, ce prince crut qu’il suffirait, pour se faire absoudre, de donner au pape des marques d’obéissance. S’il faut ajouter foi à ses propres paroles, il se soumit d’abord au châtiment dont il ne contestait pas la validité; puis, dès que ses forces furent revenues, il sollicita l’indulgence pontificale, et promit de se préparer sans relâche à passer outre-mer. De son côté, Grégoire soutint dans la suite que son plus ardent désir avait été de rouvrir les portes de l’Église au monarque coupable, après que ce dernier lui aurait fait une juste réparation. Ce qui est certain, c’est que Frédéric envoya de Capoue à Anagni les archevêques de Bari et de Reggio, Renaud, fils du duc de Spolète, et Henri, comte de Malte, pour expliquer son retour à Otrante, et donner l’assurance qu’il irait se mettre à la tête de l’année chrétienne, aussitôt qu’il aurait recouvré la santé.

« On nous reproche, écrivait ce prince, de n’avoir pas suivi les fidèles en Palestine; de ne point tenir sur pied, au service de Dieu, les mille lances complètes dont nous devons payer la solde pendant deux ans; de nous soustraire, sous de vains prétextes, au paiement de 100,000 onces, que, lors de la paix de San-Germano, nous avons promis d'effectuer. Mais d’abord, notre maladie était réelle, et a non point feinte, comme on le suppose; ses traces en sont encore visibles aujourd’hui, et nos ambassadeurs l’attesteront. Quant aux mille hommes d’armes stipendiés, neuf cent cinquante sont en ce moment à Ptolémaïs sous la bannière de la croix, savoir : sept cents chevaliers allemands pris à notre solde par le maître des Teutoniques, et deux cent cinquante siciliens; sans compter plus de cent lances qui ont fait ta traversée à nos frais. Enfin, sur les 100,000 onces d’or qu’on nous réclame, 60,000 ont été payées à l’expiration des trois premiers termes. Le grand maître des Teutoniques a de plus touché à Brindes 20,000 onces pour la solde des troupes; le surplus était prêt avant l’époque de notre passage.»

Ces excuses, vraies ou supposées, ne furent point admises. On repoussa de môme à Anagni la demande d’aboucher le pape avec l’empereur, en alléguant que la règle établie par l’Église ne permettait pas au souverain pontife de conférer avec un excommunié. Malgré tous les efforts des ministres impériaux, leur mission n’eut aucun succès: à des faits, Grégoire répondait par des menaces; il refusait d’ajouter foi aux paroles trompeuses d’un prince contre lequel il avait, disait-il, levé dans un esprit de douceur, le glaive salutaire de saint Pierre.

Au mois de novembre suivant, la cour pontificale retourna à Rome, où les citoyens lui firent un accueil honorable. Le pape avait appelé dans la ville beaucoup de prélats étrangers. Le jour de l’octave de la Saint-Martin, il profita d’une cérémonie de l’Église pour confirmer solennellement en leur présence l’anathème fulminé à Anagni contre le chef de l’empire. Il jeta l’interdit sur le royaume de Sicile, menaçant même d’avoir recours à des moyens plus efficaces, si ce prince persistait dans sa désobéissance aux volontés du ciel.

Toute espérance de paix était perdue. Frédéric, forcé de descendre dans la lice, se décida alors à dévoiler les projets qu’il attribuait au sacerdoce. Dans une lettre pleine d’invectives contre les papes, il signala aux rois de l’Europe l’ambition insatiable de la cour romaine, l’abus qu’elle faisait de son autorité, et ses entreprises téméraires contre les souverains, afin de les réduire à la condition subalterne de tributaires et de grands vassaux. 

« Le roi des Anglais, écrivait-il, n’a-t-il pas vu son père persécuté sans relâche, accablé sous le poids de l’anathème, jusqu'à ce que ce monarque indépendant se fût soumis à l’hommage et au tribut? Le comte de Toulouse et beaucoup d’autres princes a ont été les victimes de cette politique perfide, qui attaque a aujourd’hui le chef de l’empire lui-même, et prétend le punir comme hérétique, sans aucun motif plausible et sur une simple supposition dont plusieurs milliers de témoins pourraient démontrer l’erreur. Tous affirmeraient que, si nous  sommes revenus de notre voyage commencé, ce n’est nullement par des motifs frivoles, ainsi que le pape ose le dire. Nous appelons de celle sentence à celui qui, du haut des deux, fit au fond des cœurs. Voyez, ajoutait Frédéric, voyez la simonie des Romains, les exactions, l’usure, dont ils infectent l’univers  sangsues insatiables, à la parole coulante comme l’huile et douce à l’égal du miel. Suivant eux, la cour pontificale serait a l’Église notre sainte mère et notre nourrice; tandis qu’au contraire, ses actes sont ceux d’une marâtre, et qu’elle est la u source de tous nos maux? Est-il besoin de rappeler aux barons anglais que le pape Innocent III les a poussés à la révolte a contre le roi Jean, qu’il qualifiait d’ennemi de Dieu; mais qu’aussitôt que ce prince se fut reconnu pour vassal du Saint-Siège, ledit pape, au mépris de tout respect humain, écrasa sous ses pieds ceux qu’il avait mis en péril, dans le seul espoir que sa bouche, toujours béante, engloutirait plus aisément une si copieuse proie?

 « Voilà les mœurs des Romains; tels sont les pièges tendus aux prélats et aux princes pour les asservir et les dépouiller a de ce qu’ils possèdent. Cachés sous des peaux de brebis, les Romains sont des loups ravissants. Leurs légats, loin de répandre ici-bas la parole divine, et de lui taire porter des fruits, ne cherchent qu’à se gorger d’argent, à recueillir ce que leurs mains n’ont pas semé. Ces hommes, méprisables, abâtardis, gonflés d’une vaine science, osent aspirer à la possession des empires et des royaumes. Mais quand l’Église primitive comptait chaque jour de nouveaux saints, elle brillait par  la simplicité et le mépris des grandeurs. En voyant aujourd’hui l’avarice insatiable des prêtres romains, ne doit-on pas craindre que les murs du temple, reposant sur une base mauvaise et venant à fléchir, ne finissent bientôt par s’écrouler?

« C’est aux princes de la terre, ajoutait Frédéric en finissant, qu’il appartient de résister à des entreprises également injustes et dangereuses; de se prémunir contre tant d’iniquités » 

Cette lettre remarquable, qui, trois siècles avant Luther, fait pressentir ce réformateur, fut envoyée à toutes les cours, aux républiques italiennes, et même à Rome, où le chef de l’empire, depuis longtemps en négociation avec les principales familles de la noblesse pour les faire entrer dans son parti, obtint du sénat qu’elle serait lue publiquement, au Capitole. Frédéric voyait dans la réforme un moyen d’abaisser la cour romaine. Mais, à cette époque, et principalement au nord des Alpes, on distinguait mal les intérêts du pontife d’avec ceux de l’Eglise. Les moyens de publicité, faciles et puissants dans les mains du pape par la prédication, étaient d’ailleurs presque nuls dans celles des princes séculiers, qui avant l’imprimerie ne pouvaient que difficilement se taire entendre des masses populaires. Dans celte lutte de paroles, l'avantage devait rester au Saint-Siège, puisque la chaire dont il disposait, était la seule tribune de ce temps. Les griefs de l’empereur ne produisirent donc pas l’effet qu’il s’en était promis. Les barons étaient beaucoup moins disposés à accroître l’autorité souveraine, qu’à la dépouiller de ses prérogatives ; et, dans l’état d’ébullition où se trouvait l’Europe, les rois, trop occupés chez eux pour brader ouvertement la puissance pontificale, ne pouvaient, ou ne voulaient pas faire cause commune avec le chef de l’empire. Louis IX, à peine âgé de treize ans, voyait sa minorité troublée par une nouvelle ligue des grands vassaux. La France s'épuisait dans des guerres civiles et dans la croisade contre les Albigeois, pendant que les provinces de l’Ouest, confisquées sur les Anglais, ne cessaient de demander à Londres le signal d’une prise d’armes contre la domination française. En Angleterre, Henri III cherchait, par toutes sortes de moyens, à détruire la grande charte arrachée au roi Jean. Il venait de déclarer nulles ses propres ordonnances sur les libertés forestières, sous prétexte qu’elles avaient été écrites durant son âge mineur, lorsqu’il ne pouvait rien de son corps ni de son sceau. En lutte avec la noblesse, qu’il cherchait à dominer, et avec les communes, qu’il accablait d’exactions, il ne trouvait de soutien que dans la cour romaine, dont, en revanche, il appuyait les demandes de subsides au clergé. Le roi d’Aragon s’était de lui-même soumis à la suzeraineté de l’Église; celui de Castille, en guerre avec les Maures, ménageait les papes qui l’avaient pris sous leur protection. Enfin, les villes guelfes, loin d’écouler les plaintes de l’empereur, voyaient dans la sentence d’anathème qui le frappait, une blessure profonde faite à leur ennemi, un moyen de soulever contre lui l’opinion publique, et d’empêcher ses progrès en Italie. Quant aux princes plus éloignés du théâtre de la guerre, aucun d’eux n’y voulut prendre part, et Frédéric, réduit ù ses propres forces, eut à soutenir seul la lutte qui venait de s’engager.

Cependant, d’après un ordre parti de Rome, plusieurs évêques du royaume de Sicile avaient fait publier dans leurs diocèses la sentence d’excommunication; quelques-uns se disposaient même à interdire les églises et à refuser les sacrements. Les frères mineurs et les dominicains, agents d’action cl de publicité pour le Saint-Siège, parcouraient les villes et les campagnes, visitaient les manoirs féodaux, conseillant partout de résister ouvertement au monarque que l’Église avait repoussé de son sein. L’empereur commanda à ses maitres justiciers de faire rouvrir les sanctuaires, et d’enjoindre aux ecclésiastiques de célébrer les offices, sous peine de la confiscation de leurs biens.

Une grande cour ou parlement des prélats et des barons, avait été indiquée à Capoue. Frédéric y renouvela la promesse de traverser la mer au printemps suivant; et, comme on était encore loin de cette époque, il se fil précéder à Ptolémaïs par une avant-garde de cinq cents hommes d’armes, sous les ordres de Richard, son maréchal Pour subvenir aux frais de la prochaine expédition, une taxe de huit onces d’or ou 32 augustales sur chaque fief, et d’un homme d’armes pour huit fiefs fui imposée. Le rendez-vous général des troupes fut assigné à Brindes au mois de mars 1228. Cette affaire ainsi réglée, l’empereur résolut de tenir, pour le même objet, une nouvelle cour, plus solennelle que la première, où les grands de l’Allemagne, les prélats et les députés des villes italiennes seraient appelés. En agissant ainsi, il se flattait de clore la bouche à ses ennemis et de donner une preuve de zèle chrétien, qui détruirait les accusations du Saint-Siège. Ravenne était le lieu de cette réunion, fixée à la mi-carême de l’année suivante.

L’hiver se passa sans événements remarquables : hiver triste et pluvieux, durant lequel des ouragans renversèrent les maisons et les arbres; les fleuves, sortis de leurs lits, se répandirent dans les vallées et firent de grands dégâts. Tandis que le ciel semblait ainsi manifester sa colère, la querelle du pape et de l’empereur, loin de s’apaiser, s’animait chaque jour davantage. Afin de susciter à son ennemi de sérieux embarras jusque dans Rome, Frédéric avait fait des offres magnifiques aux Frangipani et à d’autres familles puissantes du parti de l’Église, pour qu’elles relevassent désormais de l’empire. Il acheta, d’après une estimation, les biens immobiliers que ces familles possédaient dans la ville, puis il leur en conféra l’investiture, moyennant l’hommage et le serment que tout vassal devait au suzerain. Pendant ce temps Grégoire IX, malgré son grand âge, déployait une ardeur infatigable. La cour de Ravenne fut peu nombreuse, parce que les nonces pontificaux avaient défendu, au nom du ciel, d’obéir aux ordres d’un excommunié. Les Guelfes tirent garder par des forces considérables le passage des portes Véronaises dans la vallée de l’Adige, et non-seulement ils fermèrent l’entrée de l’Italie aux troupes de l’empire, mais tout soldat de la croix qui tomba entre leurs mains perdit armes, chevaux, argent, bagages. Pour se disculper de ces violences, ils dirent qu’en agissant de la sorte, ils ne faisaient qu’exécuter les ordres du souverain pontife : grand sujet de surprise pour les Allemands, qui ignoraient, pour la plupart, l’état des choses dans la Péninsule

Avant la semaine sainte, les évêques de Lombardie, de Toscane, du patrimoine de saint Pierre et du royaume, avaient été mandés à Rome pour un synode. Un très-petit nombre de ces derniers s’étaient rendus à l’appel du pontife, soit que les autres eussent craint d’attirer sur eux de rudes châtiments, soit que les frontières fussent trop bien surveillées. Le jeudi saint, Grégoire, après avoir, pour la troisième fois, et en présence des membres du synode, frappé l’empereur d’anathème, ordonna, sous peine des censures ecclésiastiques, de cesser dans les lieux interdits la célébration des offices. Il menaça de délier les vassaux de l’empire de leur serment, si le monarque coupable persistait à user de rigueur envers les ministres de Jésus-Christ, et profanait de sa présence les saints autels. Cette déclaration fut publiée pendant les fêtes de Pâques dans toutes les églises de Rome. Elle produisit sur les esprits une impression défavorable que les nobles, nouvellement entrés dans la faction gibeline, n’avaient pas peu contribué à faire naître, et dont ils surent bien profiter. Le pape, au sortir de la grand’messe à Saint-Jean-de-Latran, s’était rendu avec un nombreux cortège à la basilique de Saint-Pierre, où , s’efforçant d’exciter contre l’empereur l’indignation de la multitude, il renouvelait en termes pleins de véhémence, dans une instruction pastorale, la longue série de ses accusations. Tout à coup, de bruyantes marques de mécontentement troublent la paix du sanctuaire. La foule s’agite, le tumulte s’accroît; le peuple, dans la plus grande fermentation, passe en un clin d’œil de la plainte à l’injure, de l’injure à la menace. Au milieu des groupes, les barons du parti impérial retraçaient les anciens griefs des Romains contre l’autorité ecclésiastique. Bientôt le soulèvement gagna la ville entière, et le vieux pontife resta sans défense au pouvoir des séditieux. Arraché violemment de l’église, sans respect pour sa dignité et ses cheveux blancs, il fut accablé d’outrages, mis en danger de la vie, et chassé de Rome. On le poursuivit jusqu’à Viterbe, où il se retira.

 

 

CHAPTER III

FRÉDÉRIC II A LA CROISADE.— SON RETOUR EN EUROPE. — PAIX DE SAN-GERMANO 1227 — 1230