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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE |
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LIVRE VII
FRÉDÉRIC II JUSQU’A SA MORT
1241 —1250
CHAPITRE I
LONGUE VACANCE DU SIÈGE ROMAIN. — LES TARTARES
S’ÉLOIGNENT DE L’ALLEMAGNE. ÉLECTION D’INNOCENT IV. — VAINES TENTATIVES DE
PACIFICATION ENTRE L'ÉGLISE ET L’EMPIRE. — CONCILE DE LYON. — TROISIÈME
EXCOMMUNICATION DE FRÉDÉRIC II.
1241 — 1245
Pendant les deux dernières années de sa vie, Grégoire IX
avait été, pour Frédéric II, un ennemi ardent, infatigable, avec lequel ce
prince n’avait pu faire ni paix ni trêve. Depuis l’avènement de la maison
de Souabe à l’empire, aucun pontife n’avait soulevé plus de passions,
déployé plus de vigueur d’esprit, moins calculé si la direction que le Saint-Siège
donnait aux affaires de l’Allemagne n’aurait pas, dans l’avenir, des
résultats funestes à la papauté elle-même. C’est que personne n’avait
mieux pénétré que Grégoire les projets de Frédéric sur la Péninsule, projets
dont la réussite eût anéanti la puissance temporelle du sacerdoce, fait de
Rome la capitale de l’empire allemand, et du pape un simple primat de la
chrétienté. Il le soupçonnait aussi de préparer une révolution dans
l’Eglise catholique, non plus en opposant un antipape au pape légitime
comme beaucoup de ses prédécesseurs l’avaient fait, mais en renversant le Saint-Siège.
«Il ose s’immiscer dans les divins mystères, écrivait-il au roi Louis IX,
il veut crucifier de nouveau le Sauveur dans son propre sanctuaire; il
soutient que le Christ n’a point délégué au successeur de l’apôtre, le
pouvoir de lier et de délier, en un mot, il s’applique à enlever à l’Église,
sur qui la foi repose, l’autorité qu’elle tient de la divine parole. » Il était
résulté de cette situation une de ces luttes à outrance du fort contre le
faible, dans lesquelles le dernier des deux, se fait une arme de tout
ce qui lui tombe sous la main, dût-il se blesser
en s'en servant. Avec la seule puissance des opinions libérales prêchées
au nom du Christ, l’énergique vieillard avait attaqué son
redoutable adversaire. Mais jusqu’alors la balance ne penchait pas de
son côté. Ses tentatives pour faire élire en Allemagne un
nouvel empereur s’étaient brisées contre une opposition nationale,
et en Italie, malgré quelques défections, les affaires de
Frédéric prenaient une tournure favorable. Le royaume de Sicile lui
restait soumis, nonobstant les efforts contraires du pape et de ses agents.
Maître de la Romagne et de la Toscane, ce prince interceptait toutes
communications entre Rome et les Guelfes de la Lombardie. Dans cette
dernière province, l’ancien esprit républicain s’affaiblissait de plus en plus,
et les communes, jalouses les unes des autres, épuisaient leurs forces
dans de petites guerres de ville à ville, ou dans les dissensions de la
noblesse et du peuple. Gardons-nous toutefois de conclure de ces faits,
que la mort de Grégoire, si elle n’assure le triomphe de
l’empereur, va du moins préparer les voies à une paix durable.
N’oublions pas qu’au XIIIe siècle, indépendamment de la force que le
Siège apostolique puisait dans l’élément religieux, il en trouvait
une non moins grande dans le principe de l’affranchissement
de l’Italie, qui semblait attaché à la personne du pape. Un nouveau pontife
n’aurait pu, sans trahir les intérêts les plus chers de l’Église, déserter
la politique de son prédécesseur: et lors même que les deux partis,
également épuisés par la guerre, se seraient rapprochés encore une fois,
la paix n’eût été pour eux qu’une courte pause pour se préparer à de
nouveaux combats. Au point où les choses en étaient venues, il fallait de
toute nécessité que la dynastie de Souabe abandonnât ses prétentions sur
l’Italie, ou que la puissance temporelle et l’indépendance du
Saint-Siège cessassent d’exister.
Les Guelfes furent consternés de la mort de Grégoire,
mais les Gibelins en ressentirent une grande joie; et l’empereur lui-même,
quoiqu’il n’attendît de cet événement rien de bien décisif pour ses projets,
affecta d’y voir le doigt de la Providence. Voici en quels termes il en
écrivit aux souverains de l’Europe : « Si Dieu, qui a fait avorter les
desseins pernicieux du pape défunt, appelle au siège pontifical un homme qui
répare les injustices et les mauvaises actions qu’il a commises (ce que
nous « désirons ardemment), ce nouveau père trouvera en nous un fils
rempli de zèle pour les intérêts de la sainte Église. Certain de son
affection paternelle, nous pourrons, avec le secours des chrétiens, tourner nos
efforts contre les Tartares, et refouler ces ennemis de la foi catholique
dans les pays d’où ils sont sortis. » Quelque temps auparavant, ce prince,
voyant son trésor vide et son crédit ruiné, s'était fait livrer, à titre
de prêt, l’argent et les objets de prix gardés dans les sanctuaires
du royaume. Pour prouver que la guerre n’était qu’entre lui et Grégoire,
il suspendit, après la mort du pape, les hostilités contre le Saint-Siège,
mais il n’abolit point la confiscation mal déguisée qui frappait les
églises. Cette mesure, exécutée avec rigueur, causa un mécontentement
général. La plupart des ecclésiastiques rachetèrent, d’après une estimation
exagérée, les riches ornements et les vases sacrés, objets de la
vénération des fidèles: le produit de cette exaction servit à payer les
troupes.
Dix cardinaux se trouvaient à Rome et entrèrent dans le
conclave. Pour les contraindre à terminer promptement l’élection, le sénateur
les logea à l’étroit dans le Septizone; mais l’esprit de discorde qui
régnait en Italie se mit parmi eux. Six votants voulaient qu’on fît une
trêve avec l’empereur; les quatre autres s’obstinaient à suivre les plans
de Grégoire. Après de longs et inutiles pourparlers, le scrutin fut ouvert;
la discussion devint plus vive, et une scission complète se manifesta.
Cinq cardinaux de la majorité portaient au trône pontifical le sixième,
appelé Geoffroi de Castiglione, Milanais de nation, évêque de Sabine, et le
neveu d’Urbain III. C’était un vieillard connu par sa haute piété, mais
dont le grand âge et l’état maladif faisaient pressentir la fin prochaine.
Trois cardinaux de la faction italienne réunissaient leurs suffrages sur
Romano, du titre de Saint-Ange, que l’empereur
repoussait. Romano était mal famé. Pendant sa légation en France, on lui avait
imputé des vues coupables sur la reine Blanche de Castille. Depuis son
retour à Rome, il n’avait cessé d’animer Grégoire IX contre le chef de l’empire.
Malgré les menaces des Romains, malgré une chaleur excessive,
des privations de toute espèce, et l’ennui d’une réclusion
absolue dans un lieu incommode et malsain, on ne put réunir les
deux tiers des suffrages exigés pour la validité de l’élection. Alors
la majorité supplia l’empereur d’envoyer à Rome les deux cardinaux pris en
se rendant au concile, sauf à leur imposer telle condition qu’il voudrait.
Ce prince en exigea des otages, et le serment de se remettre entre ses
mains aussitôt l’élection finie; mais si l’un des deux parvenait à la
papauté, il le dégageait par avance de sa parole. Leur entrée au conclave
ne put mettre fin aux intrigues, qui se prolongèrent durant quarante
jours. Pendant ce temps, le cardinal Sinibald de Fiesque tomba dangereusement
malade. Robert de Sumercote, Anglais de nation, mourut au Septizone; et,
s’il faut en croire un chroniqueur peu favorable à la cour pontificale, on
accusa la faction italienne d’avoir empoisonné cet étranger, dans la crainte
qu’il ne devint pape. A la fin, comme chacun était désireux de mettre un
terme à cette longue réclusion, les dissidents se décidèrent à élire le
vieux cardinal Geoffroi de Castiglione; et le dernier jour d’octobre ou
le 1er novembre, il fut proclamé pape sous le nom de Célestin
IV. Chacun prévoyait que son règne serait court. Les
cardinaux avaient ajourné la question, faute de pouvoir la résoudre; mais ils
recouvrèrent la liberté, après laquelle le collège entier soupirait.
Le jour de la Toussaint, Célestin IV célébra la messe à
Saint-Jean de Latran, et annonça une promotion de cardinaux qui ne put avoir
lieu. Le temps lui manqua même pour se faire sacrer; car, dès le
lendemain, il tomba malade, et vers le milieu de novembre, il mourut à
Saint-Pierre. « Plaise à Dieu, dit un historien, qu’il n’ait pas
été empoisonné, comme on le prétend! » Hâtons-nous d’ajouter que rien ne
justifie une telle allégation, et qu’à cette époque de troubles aucun
personnage considérable ne succombait en Italie, sans que l’une des
deux factions n’accusât l’autre d’un crime. Les cardinaux, pour
ne point être enfermés une seconde fois dans le Septizone,
sortirent à petit bruit de la ville, sans même attendre la fin des
cérémonies de l’inhumation. Anagni avait été désignée d’avance pour la
tenue du conclave; mais au lieu de s’y rendre, ils se dispersèrent dans l’état
ecclésiastique, et tout espoir de les rassembler fut perdu. L’Église tomba
dans une anarchie complète. A Rome, le peuple assaillit la demeure des
cardinaux, et arrêta Jean Colonne, dont il saccagea le palais, pour punir
ce prince de l’Église de s’être ligué avec les Gibelins. Les deux cardinaux
de Préneste et de Saint-Nicolas, fidèles à leurs serments,
rentrèrent dans les prisons de l’empereur.
Dès le mois de septembre, Frédéric, qui, en se tenant
près de Rome, aurait craint qu’on ne l’accusât de ne point laisser
au conclave une liberté entière, était retourné dans ses États,
après avoir mis une forte garnison à Tivoli. Il jeta près du
Garigliano les fondements d’une ville qui reçut le nom de Flagella,
c’est-à-dire fouet, pour exprimer sans doute qu’elle l’aiderait à
châtier les partisans du pape et les mécontents du royaume. Par
sa situation proche du fleuve, dont elle commandait le passage,
celte forteresse interceptait le chemin de Rome à Capoue. Les habitants de
plusieurs bourgs de la province eurent ordre de s’y établir. Les sujets de
l’abbé de Mont-Cassin, ceux du comte de Fondi,
et de plusieurs autres feudataires partis pour l’exil, furent employés aux
constructions. Mais soit que le lieu eût été mal choisi, soit par d'autres
causes qu’on ignore, Flagella resta déserte peu d’années après sa fondation, et
c’est à peine si aujourd'hui quelques vestiges aident à en reconnaître
l'emplacement.
L’empereur se rendit en Pouille par San-Germano et
Bénévent. Une grande affliction l’y attendait. La cour s’était établie dans le
palais de Foggia pour y passer l’hiver, et l'impératrice Isabelle, très avancée
dans sa grossesse, devait faire ses couches dans cette ville. Elle y donna
le jour à une fille qu’on nomma Marguerite, et mourut dans les douleurs de
l'enfantement le 1er décembre de cette même année. Son enfant lui
survécut. Isabelle fut enterrée dans l’église souterraine d'Andria, à
côté d’Isabelle de Brienne, la seconde femme de Frédéric,
morte, comme elle, des suites d’un accouchement laborieux.
L’aîné des enfants de l’empereur, Henri, cet ancien roi
des Romains, dépouillé de sa dignité en 1235, pour crime de rébellion, suivit
de près l'impératrice au tombeau. Ce prince n’avait pu se faire pardonner
sa conduite coupable. Après une captivité de plus de six ans dans la
forteresse de Saint-Félix, où l’on sait qu’il manqua souvent du
nécessaire, Henri venait d’être transféré à Nicastro, puis à Martorano en
Calabre, lorsque la mort le frappa le 10 février 1242, à l’âge de près de
trente-deux ans. Quelques écrivains se sont plu à embellir cet événement
de circonstances dramatiques, dont rien n'atteste l'authenticité. Suivant eux,
l’empereur, en qui l'affection pour ce fils ne s’était jamais entièrement
éteinte, le rappelait à la cour, avec l’intention d’oublier ses fautes. Mais
Henri, persuadé que l’échafaud l'attendait, résolut, pour s’y soustraire,
de mettre fin à ses jours. Comme son escorte traversait, à peu de distance
de Martorano, un pont jeté à une grande hauteur sur un torrent, il
s’élança dans l’abîme et y trouva la mort. On l’enterra avec pompe
dans la cathédrale de Cosenza, où un tombeau en marbre lui fut élevé
près de la porte principale de l’église. Frédéric donna à son fils des
larmes tardives. Un ordre impérial enjoignit aux prélats du royaume de
faire dire des messes pendant un mois dans toutes les églises, et
d’adresser à Dieu des prières pour le repos de l’âme de ce malheureux
prince. L’ex-roi des Romains laissait deux fils jumeaux en bas âge, qui
moururent jeunes, l’un en 1251, l’autre deux ans plus tard. Quant à
Marguerite la veuve de Henri, elle survécut longtemps à son mari, à ses
enfants, et au duc d’Autriche, son frère. Devenue par la mort de
ce dernier, en 1246, l’héritier de ses États, elle épousa, en
1252, Ottocar, fils du roi de Bohème. Sa fin fut misérable. Ottocar, plus
jeune qu’elle, n’avait demandé sa main que pour avoir un prétexte de
s’emparer de l'Autriche. En 1261, il répudia Marguerite pour cause de
stérilité, et la relégua à Krems, où l’on croit que le poison termina ses
jours.
Aucun événement remarquable ne signala le reste de cette
année 1242. L’empereur paraissait se donner beaucoup de mouvement pour
faire élire un pape, quoique au fond il vit avec joie la vacance du Saint-Siège
se prolonger. Dès le mois de février, il avait député vers le sacré
collège Conrad de Thuringe, grand maître des Teutoniques, maître Roger de
Porcastrello, son chapelain, el le nouvel archevêque de Bari, avec les pouvoirs
nécessaires pour négocier la paix; mais comme la plupart des cardinaux
étaient absents d’Anagni, on ne put rien conclure. Deux mois plus tard,
une nouvelle tentative ne réussit pas mieux. Frédéric avait lait conduire
à Tivoli les deux cardinaux de Préneste et de Saint-Nicolas, ses prisonniers,
afin qu’ils pussent se rendre plus facilement au conclave. Lui-même
pressait dans son royaume la rentrée des impôts, faisait poursuivre par
ses justiciers les agents d’intrigues, rassemblait une puissante flotte, et
levait des troupes, avec lesquelles il reprit bientôt après les hostilités
dans l’État ecclésiastique. L’armée impériale se porta d’abord à Rieti,
d’où elle se répandit dans les campagnes romaines, qui ne furent pas épargnées.
Entre autres dépouilles, elle prit au couvent de Grotta-Ferrata deux statues
de bronze qui furent envoyées à Lucera. Pendant ce temps,
Enzio ravageait le territoire de Plaisance, de Milan et de Brescia,
tandis que Pelavicini portait la guerre en Ligurie. Depuis que la
parole puissante de Grégoire ne relevait plus le courage des
Guelfes, les affaires de l’empereur prospéraient dans toute la
Péninsule. Ce prince en profita pour porter son attention sur les
provinces germaniques, toujours menacées par les Tartares. La
Hongrie était épuisée, les terres y restaient sans culture, el la famine semblait
devoir bientôt en chasser les hordes mongoles. Le moment était venu pour le
petit-fils de Gengis, ou de se porter en avant, ou de renoncer à la
conquête de l’Europe.
Le roi de Sardaigne avait sous ses ordres quatre mille
cavaliers et un corps d’infanterie que l’empereur avait l'intention d’envoyer
en Allemagne, pour se joindre à la levée en masse de l’empire, commandée
par Conrad. Il avait, de plus, promis de prendre en personne la direction
de la guerre contre Batou-Khan, dès que le sacre collège
aurait donné un chef à l’Église; mais il n’en fit rien, et ce fut une
grande faute, qui, dans la suite, eut pour lui de funestes conséquences.
On l’accusa plus que jamais de sacrifier l’Allemagne à l'Italie. Les
princes, abandonnés par le souverain dans une conjoncture aussi difficile,
s’habituèrent à s’en passer; les liens qui les attachaient à lui se
relâchèrent. Déjà les Mongols entraient en Autriche, quand l'armée allemande
descendit la vallée du Danube, et les força à rebrousser chemin. Suivant la
grande chronique de Matthieu Paris, Conrad et Enzio lui présentèrent le
combat près de l’embouchure de la Theiss dans le Danube. La lutte, ajoute
l’historien anglais, fut terrible : des masses innombrables de Mongols
se brisèrent contre la valeur germanique, et Batou-Khan
se retira. Si ce récit était vrai, aux deux fils de l’empereur
reviendrait la gloire d’avoir détourné l’orage qui menaçait l’empire.
Mais aucun contemporain ne confirme la présence d’Enzio au nord des
Alpes, et tout porte à croire qu’il ne sortit point d’Italie, où pendant
cette année il fit la guerre presque sans interruption contre les Guelfes.
L’année suivante, une horde de Mongols s’avança de nouveau jusqu’à Neustadt,
à huit milles ou quinze lieues de Vienne; mais elle devait être peu
nombreuse, puisqu’elle ne put prendre celte forteresse, qui, pour toute
garnison, n’avait que vingt hommes d’armes et cinquante arbalétriers.
Le duc d’Autriche, Frédéric le Belliqueux, le duc de Carinthie,
le roi de Bohème et le patriarche d’Aquilée rejetèrent les Asiatiques en
Hongrie. Bientôt après, le chef de ces barbares, désespérant de dompter la
résistance des princes allemands, commença son mouvement de retraite vers
l’Asie. Quelques années plus tard les Mongols reparurent encore dans la
vallée du Danube; c’étaient sans doute des détachements restés dans
les provinces voisines; mais ils ne franchirent point les limites
de l’Allemagne.
Ces événements remplirent toute cette année 1242 et une
partie de 1243. Pendant qu’ils occupaient les provinces germaniques, l’empereur
mettait à profit l’intérim pontifical pour augmenter en Italie le nombre
de ses alliés. La Lunigiane, 1a Toscane, la Marche d’Ancône, le duché de Spolète,
la Romagne, lui obéissaient. En Lombardie, les habitants de Como,
nouvellement entrés dans le parti impérial, saccageaient les environs de
Milan; Eccelin repoussait le marquis d’Este de la Marche véronaise. Jacques de
Carrare, un des principaux de la faction guelfe, fait prisonnier, avait
été exécuté à Padoue par la main du bourreau; Alexandrie, Tortone,
Asti, Acqui, Alba, Verceil, Novare, Pavie, Parme
et Crémone; les seigneurs et les émigrés gibelins de la Ligurie, Savone et
Albenga, menaçaient la république de Gènes, que Frédéric se préparait à
faire attaquer par terre et par mer. Cent soixante-dix navires de toutes
grandeurs avaient été armés en Sicile et à Pise; et ce fut vainement que
les Vénitiens voulurent, avec soixante galères, arrêter l’escadre impériale,
qui se dirigea vers les côtes liguriennes. Mais ici la fortune commença à
changer. Ansaldo de’ Mari, l'amiral sicilien, était né à Gènes.
Ménagea-t-il son pays, ou craignit-il d’engager une action décisive? Ce
qui est certain, c’est que l’expédition ne réussit pas. Sa flotte bloquait
Levanto, que le marquis Pelavicini, commandant des forces de terre, attaquait
de son côté, quand les galères génoises, au nombre de
quatre-vingt-trois, parvinrent à dégager cette place. Ansaldo se retira à
Savone, et, aux approches de l’hiver, il retourna en Sicile.
Vers la fin de l’année, le collège des cardinaux n’était
plus composé que de six ou sept membres; les uns cachés chez leurs parents,
quelques autres malades, tous divises de vues et d’esprit, et, suivant
l’expression d’un chroniqueur, sans une étincelle de charité. Plus ils
mettaient d’obstination à ne pas se réunir, plus ils en rejetaient la
faute sur l’empereur, qui, de son côté, leur faisait de grands reproches,
tout en profitant, pour avancer ses affaires, de l’état de décadence où
tombait l’Église romaine. La chrétienté prit sérieusement l'alarme. Le roi
Louis IX, alors âgé de vingt-sept ans et demi, pressa les cardinaux de mettre
un terme à la vacance du saint-siége.Un chroniqueur contemporain rapporte que les évêques français avertirent le
sacré collège que s’il résistait plus longtemps au vœu de tous les
chrétiens, ils éliraient eux-mêmes un pape, sous l’obédience duquel la France
se rangerait. En Angleterre, on ordonna des prières pour apaiser la
colère divine. Les prélats de ce pays firent supplier l’empereur de
déposer tout ressentiment contre les cardinaux, et, loin de s’opposer par
des mesures tyranniques à leur réunion, de la faciliter désormais de tout son
pouvoir. « A coup sûr, répondit ce prince, c’est moins à nous qu’on
doit tenir ce langage qu’à l’Église romaine, dont la cupidité et l’orgueil font
le malheur du monde chrétien. Mais quand nous mériterions quelque blâme,
qui pourrait nous condamner après ce que nous avons souffert? » Ces
instances eurent toutefois leur effet; il recommanda aux cardinaux de ne pas
laisser davantage l’Église veuve de son pasteur; puis, voyant l’inutilité
de nouvelles sollicitations, il leur écrivit : «C’est à vous, fils d’Éphraïm,
que s’adressent nos paroles; à vous, enfants de Déliai, troupeau de perdition;
à vous, cardinaux, coupables de tous les malheurs du monde, et qui en
répondrez devant Dieu! Vous devriez être le pivot et l’arc-boutant du Saint-Siège,
et, par vos divisions, vous vous rendez la risée des peuples. Comme chacun de
vous aspire à la papauté, nul ne peut se résoudre à porter son suffrage sur un
autre. L’Église, privée de chef, tombe dans l’abaissement; la foi s’altère; le
peuple croit que Dieu a abandonné la place au prince des ténèbres, qui siège au
milieu de vous, semant la discorde, fermant vos oreilles aux plus sages avis.
Moins prudents que les abeilles, vous errez sans
chef à l’aventure. Voulez-vous imiter les Israélites, qui, après avoir perdu la
raison, adorèrent le veau d’or? Vous laissez la barque de Pierre sans
gouvernail; et, quoiqu’elle ne puisse périr, elle est, par votre faute, le
jouet des vents et des tempêtes. Rentrez en vous-mêmes, reprenez le sens de la
raison, tandis qu’il en est encore temps, et faites de telle sorte que notre
mère la sainte Église, guidée par un nouveau flambeau, retrouve sa dignité
et son premier éclat.»
Mais si l’empereur, cédant au vœu général, demandait un
pape, moins que jamais les cardinaux parvenaient à s’accorder. La plupart
refusaient de rentrer à Rome, crainte d’être renfermés par les magistrats
dans le Septizone; le temps se passait en vaines démarches. Frédéric, voyant
qu’on s’en prenait à lui de tous ces retards, imposa une nouvelle collecte
sur le royaume, et enjoignit aux possesseurs de fiefs de se tenir prêts à
entrer en campagne le 1er avril suivant. Ce jour venu, il rassembla
ses troupes près de Flagella, sur le Garigliano, et les conduisit
dans l’État ecclésiastique. Suivant l’historien Matthieu Paris, son armée
était formée de neuf corps, de cinq mille lances chacun; un autre
chroniqueur évalue à dix mille hommes d'armes allemands et italiens le nombre
des combattants; mais il faut se tenir en garde contre ces dénombrements,
dont l’imagination du narrateur décuple trop souvent le chiffre. Pendant
tout le printemps, les soldats pillèrent et brûlèrent les possessions
des cardinaux, et celles des nobles du parti de l’Eglise. Pour
prévenir de plus grands désastres, les Romains mirent leur
justification sous les yeux de l’empereur. Loin de fomenter le schisme,
ils ne cherchaient, disaient-ils, qu’à l’empêcher, et on ne pouvait,
sans injustice, leur infliger un châtiment qu’aucune faute
n’appelait sur eux. Personne n’ignorait, au surplus, que, depuis la
mort de Célestin IV, la plupart des cardinaux ne s’étaient pas montrés
dans la ville, et que les efforts du sénateur pour les rassembler avaient été
vains. Cédant à ces raisons, Frédéric se retira de devant Rome; mais il
n’empêcha pas le saccagement des terres de l’Eglise, dont le pillage était
promis aux soldats. Les Sarrasins occupèrent Albano, qui appartenait à un
cardinal, et y commirent, suivant leur coutume, des cruautés inouïes,
n’épargnant ni âge ni sexe, brûlant les maisons, dépouillant les sanctuaires de
leurs propres richesses et de celles qui y étaient en dépôt. Cette
exécution militaire jeta l’effroi dans les esprits; les cardinaux firent
prier l’empereur de les épargner, promettant de se rendre dans tel lieu qu’il
indiquerait, sauf à Rome, et d’y élire sans plus de retard un pape qui
conviendrait également à ce prince et à l’Eglise. La ville d’Anagni fut alors
désignée pour la tenue du conclave. Frédéric y envoya, honorablement
accompagnés, les cardinaux de Frénésie et de Saint-Nicolas, ses
prisonniers. Lui-même rappela ses troupes, et les reconduisit en Pouille,
où il attendit le résultat de l’élection.
Elle s’accomplit enfin le 21 ou le 2o juin 1213, dans la
grande église d’Anagni. Dès le premier scrutin, les votes se réunirent sur Sinibald, noble génois, de la famille gibeline de
Fiesque, et cardinal-prêtre du titre de Saint-Laurent in Lucina.
Sinibald était le cinquième des fils de Hugues, comte de Lavagne, préfet du fisc impérial en Italie. Destiné
dès son bas âge à l’état ecclésiastique, il s’était adonné à la culture des
lettres sous la direction d’Obizzo, son oncle, évêque de Parme. Très-jeune
encore, il devint chanoine de celle église, el fut envoyé à l’université
de Bologne, où il excella principalement dans la jurisprudence canonique,
que les plus habiles docteurs lui enseignèrent : on le citait comme l’un
des meilleurs légistes de l’Italie. Ses études terminées, il se rendit à
la cour romaine, dans l’espoir d’y obtenir un avancement rapide : Honorius III
le créa vice-chancelier du Saint-Siège. Le cardinal Hugolin, qui en était le
chancelier, ayant été chargé de rétablir la paix entre Pise et
Gènes, employa utilement Sinibald, et ne cessa
depuis de le favoriser. Après son avènement au pontifical, Hugolin comprit
Fiesque dans la première promotion de cardinaux, qui eut lieu an
mois de septembre 1227. Protégé par Grégoire IX, aimé de l’empereur, que
sa famille avait servi avec zèle, le nouveau cardinal eut le talent de
vivre dans l’amitié du prince, sans perdre la confiance du pape. Lors de
la nomination de Célestin IV, Sinibald, après avoir voté pour Romano avec le
parti italien, se réunit à la faction opposée. Enfin, dans le conclave
d’Anagni, les cardinaux l’élurent d’une voix unanime, comme le
plus propre à mettre fin à la lutte qui, depuis si longtemps,
désolait l’empire et l’Église. Le peuple fut dans la joie; on fit à Rome
de grandes réjouissances : l’espoir d’une paix prochaine y calma l’agitation
des esprits. A la cour impériale, chacun félicitait l’empereur d’un
changement si heureux. Seul, ce prince ne put s’y tromper : « J’avais un
ami dans le cardinal de Fiesque, dit-il à ses confidents; Innocent sera
mon ennemi, parce qu’aucun pape ne peut être gibelin. » Mais, loin
d’avouer ouvertement une pensée que les faits ne devaient justifier
que trop tôt, il voulut qu’un Te Deum en actions de grâces fût
chanté dans toutes les églises du royaume; et il écrivit en
Allemagne et en Italie pour annoncer que son désir le plus sincère
était de se réconcilier avec le Saint-Siège. A cet effet, frère Gérard
de Marspurg, maître des Teutoniques; Ansaldo de’ Mari, grand amiral de
l’empire et du royaume de Sicile; maître Roger de Porcasrello; maître Pierre de
la Vigne, et Thaddée de Sassa, portèrent à Anagni une lettre remplie
d’expressions de dévouement et d’obéissance : « Nous avons appris avec une
extrême joie (ainsi s’exprimait Frédéric) que notre ancien ami est devenu
notre père. Nous croyons que votre élévation à la papauté va mettre fin
à toutes les discordes. Dans cette ferme confiance, nous prenons l’engagement
d’employer nos forces et d’apporter le plus grand soin à maintenir la
dignité de l'Église romaine, à protéger les libertés ecclésiastiques; et, sauf
les droits et l’honneur de notre couronne, à nous montrer pour vous un
fils obéissant, soumis, et plein d’affection. » Pendant ce temps,
l’archevêque de Rouen, l’évêque de Modène, et l’abbé de Sainte-Faconde,
se rendaient à Melfi, pour notifier au chef de l’empire l’avènement du
nouveau pape, et sonder ses dispositions. Partout, sur leur passage, on
leur rendit de grands honneurs, comme à des messagers de paix. Les
négociations s’ouvrirent en même temps à Melfi et à la cour pontificale;
mais, dès le début, elles prirent une direction qui ne promettait pas un
heureux résultat. Les ambassadeurs impériaux ne furent point admis à
l’audience du pape; et comme Frédéric s’en plaignit, on répondit que
la règle interdisait au chef de l’Église de conférer
personnellement avec les mandataires d’un prince frappé d’anathème.
Cependant, sur de plus pressantes instances, autorisation fut
donnée d’absoudre ces envoyés, afin de lever tout obstacle aux
négociations. L’empereur demandait qu’on rappelât de la légation de
Lombardie Grégoire de Montclongo, son ennemi personnel, et trouvait injuste
qu’ayant rendu la libellé au cardinal de Préneste et à la plupart des autres
prélats, on retint Salinguerra en prison, contre le droit des gens. Le pape
soutint son légat. Quant aux ecclésiastiques pris sur les galères, la
délivrance d’une partie d’entre eux lui causait une véritable joie; mais
il ne pouvait comprendre qu’on n’eût pas agi de même à l’égard de
tous : c’était d’ailleurs bien à tort qu’on imputait au Saint-Siège la
captivité de Salinguerra, puisque cet ancien ennemi de l’Eglise était au
pouvoir des Vénitiens et non du souverain pontife. Voici, au surplus, les
articles proposés par Innocent, comme les préliminaires de la paix :
Frédéric devait faire réparation des fautes qui avaient motivé son
excommunication, et délivrer, jusqu’au dernier, les prêtres et les laïques
pris en mer. Dans le cas où il prétendrait avoir été lésé dans ses droits
par l’Eglise romaine, ou qu’il soutiendrait n’avoir fait aucun tort à ladite
Église, le pape offrait de s’en rapporter à l’arbitrage des rois, des
prélats et des princes chrétiens. Les amis du Saint-Siège, ceux qui avaient
adhéré à sa cause, seraient compris dans le traité de paix, et ne
pourraient être recherchés en aucun temps pour leur conduite passée. On ne
put s’entendre sur celle dernière question, l'empereur voulant à tout prix
la soumission des Guelfes lombards, tandis que le pape entendait
leur assurer une indépendance qui coût la sauvegarde de celle du Saint-Siège.
Au mois de septembre, comme les affaires s'embrouillaient de plus en plus, le
pontife fit avertir les chefs de la ligue de se tenir prêts à recommencer
la lutte : « Engagez nos amis et nos fidèles, écrivait-il à Montelongo, à
persévérer dans leur dévouement à la bonne cause. Qu’ils sachent que
nous n’entendons pas les abandonner, et que l’Église
n’acceptera aucun arrangement dans lequel on refuserait de les admettre.»
A la cour de l’empereur, comme à celle du pape, la paix
était dans les paroles, la guerre dans les esprits, Les peuples, trompés dans
leurs espérances, commencèrent à s’agiter. Ceux à qui la domination impériale
paraissait tyrannique accusaient Frédéric de les sacrifier à son ambition, et
se tournaient vers le nouveau pontife, qui promettait à tous paix et
liberté, sous la protection de l’Église. Dans le royaume, les dominicains
et les mineurs entretenaient de sourdes pratiques avec les mécontents, et
poussaient les peuples à la révolte. Plusieurs de ces religieux
furent dénoncés à la justice et pendus. Sur ces entrefaites, un événement
qu’on n’avait pas lieu d’attendre fit évanouir tout espoir d’accord.
Depuis près de deux mois, les habitants de Viterbe, las du joug que les
officiers impériaux appesantissaient sur eux, avaient supplié le cardinal
Régnier de Sainte-Marie, leur concitoyen, de les réconcilier avec les Guelfes
de Rome, et d’en obtenir les secours dont ils avaient besoin pour chasser
leurs oppresseurs. Un traité d'alliance fut conclu en secret, entre
les deux villes, précisément à l’époque où les ministres de l’empereur
arrivaient à Anagni pour négocier la paix. Vers la fin d’août un corps de
milices romaines, auquel se joignirent des émigrés de Viterbe et beaucoup
de paysans, fut introduit dans la ville pendant la nuit, surpris la
garnison, forte de trois cents hommes d’armes, tua quelques soldats et fit
bon nombre de prisonniers; le reste se retira dans le château qui était
mal pourvu de vivres. Ce coup de main heureusement exécuté, il restait à
défendre Viterbe contre l’armée impériale, qu’on s’attendait à avoir
bientôt sur les bras. Le cardinal Régnier promit l’appui de Saint-Siège; mais,
avant de l’accorder, le pape exigea que les droits de l’Eglise fussent
rétablis dans la ville sur l’ancien pied. Quand ce fut chose convenue, une
députation, composée d’habitants notables, se rendit à la cour romaine,
où, en plein consistoire, elle sollicita un secours d’argent pour payer la
solde, pendant quinze jours, à cinq cents hommes d'armes et à mille
fantassins. Innocent répondit qu’en considération du cardinal Régnier, et pour
dérober à une ruine certaine des sujets de l’Eglise qui se replaçaient
sous son autorité, il accordait 2,500 onces d’or, au poids de Rome. De plus, il
autorisait les magistrats de Viterbe à garder sous le drapeau, durant un
mois, s’il était nécessaire, les troupes qu’ils allaient soudoyer. Avec
ce renfort, les milices bourgeoises attaquèrent si vigoureusement le
château de Viterbe, que la position des assiégés devint très critique. Simon de
Teate, le commandant impérial, écrivait lettres sur lettres pour être
promptement secouru. Il se voyait réduit à manger les bêtes de somme, et une
partie des chevaux de sa cavalerie. Pour surcroît de malheur, les conduits
des fontaines étaient rompus, et il ne restait dans la place que
trois puits, dont l’un était empoisonné. Les assiégeants avaient
établi sur plusieurs beffrois des balistes qui foudroyaient la
garnison avec d’énormes pierres et avec le feu grec. Enfin, des mines
avaient été poussées sous les murailles, dont la chute était attendue
d’heure en heure. Frédéric accourut; mais son armée était peu nombreuse,
parce qu’il avait profité des négociations avec le pape pour diminuer, par le
licenciement d’une partie des troupes, les dépenses excessives que la
guerre nécessitait. Il investit la ville pendant que les habitants faisaient eux-mêmes
le siège de la citadelle. Déjà ses gens avaient comblé, avec des fascines
et des tonneaux remplis de terre, une partie du fossé creusé au pied des
murailles, quand les milices de Rome accoururent en grand nombre.
L’historien Matthieu Paris rapporte qu’il y eut un engagement sérieux,
dans lequel un chevalier, couvert d’armes semblables à celles de
l’empereur, tomba percé d’une flèche. Les Romains poussèrent des cris
de joie; mais le prince, qu’ils croyaient mort, reparut au bruit des instruments
guerriers, et couvrit la retraite des siens. Ses tours en bois, ses trébuchets,
furent brûlés; peu s’en fallut qu’il ne tombât lui-même au pouvoir de
l’ennemi. Il leva enfin ce siège, commencé depuis plus de deux mois, et
conduisit ses troupes à Grossetto. Le comte
Simon rendit la citadelle, sous la condition d’en sortir avec armes et
bagages, et de se retirer où bon lui semblerait. Mais les Romains, au
mépris de cette capitulation, massacrèrent une partie de ses soldats, et
tirent le reste prisonnier.
Cet échec eut un grand retentissement en Italie, et
jusqu’en Allemagne. Partout il releva le courage des Guelfes, et fut
une cause de défections dans le parti des Gibelins. Le pape en
devint plus exigeant. Dans l’Etat ecclésiastique, Orvieto, Todi,
Assise, Pérouse, Radicofani, entrèrent en
confédération avec Viterbe et avec Rome. En Lombardie, Verceil et Novare
retournèrent à la ligue milanaise; les marquis de Montferrat, de
Malaspina, de Caretto, et d’autres seigneurs habitués à passer d’un camp
dans l'autre chaque fois qu’ils y trouvaient quelque profit, abandonnèrent
l'empereur moyennant de grosses sommes fournies par le trésor pontifical
ou par les communes guelfes. Le patriarche d’Aquilée avait commencé la
guerre contre Trévise; mais le pape prit parti pour cette ville, et
autorisa Montelongo à frapper le prélat d’excommunication, s’il ne changeait
de conduite. Au nord des Alpes, où la fidélité des grands de l’empire ne
s’était pas encore démentie, il y eut de sourdes pratiques pour
exciter les peuples à la révolte. On savait que Frédéric n’aimait pas
le séjour de la Germanie; depuis six ans, il ne s’y était pas
montré, malgré les promesses les plus positives; et sa longue
absence servit de prétexte à quelques défections. Des princes qui
jusqu’alors avaient soutenu sa cause écoutèrent d’autres conseils;
un parti d’opposition se forma. Frédéric, croyant couper le mal à sa
racine, fit garder les chemins qui conduisaient d'Allemagne en Italie.
Tout voyageur sur lequel on trouvait des lettres ou de l'argent pour la
cour romaine était jeté en prison, mis à la torture et souvent même envoyé au
gibet. Un moyen plus efficace eût été sans doute de se montrer aux Allemands;
mais l’empereur avait laissé passer l'instant favorable, et,
depuis l’élection d'innocent IV, il ne pouvait sans péril s’éloigner
de la Péninsule.
Pendant que ce prince assiégeait encore Viterbe, les
magistrats et le peuple de Rome avaient supplié Innocent de venir habiter leur
ville. Le dimanche 15 novembre il y fit son entrée au milieu des plus
bruyantes acclamations. Mais bientôt le séjour lui en devint insupportable
par suite des persécutions que les créanciers de Grégoire IX lui firent
éprouver. Pour fournir des subsides aux Guelfes, le pape défunt avait emprunté
à des marchands romains 40,000 marcs; et ces gens voulaient être payés du
capital et des intérêts échus. Comme l’argent manquait pour les
satisfaire, ils firent grand bruit. Chaque jour c’étaient de telles clameurs
autour du palais, que le pape n’osait sortir de son appartement, crainte
de quelque insulte. Il ne les apaisa qu’en promettant d’employer à solder
leurs créances les premiers fonds disponibles.
Déjà, depuis plus de deux mois, les ambassadeurs
impériaux avaient quitté la cour pontificale, quand, vers les derniers
jours de l’année 1213 un désir de paix parut se réveiller dans
les esprits. La situation déplorable où se trouvait alors l’Italie
par suite des mauvaises récoltes en était la véritable cause. Le
pain manquait. En Lombardie, le blé était monté jusqu’à vingt sous d’empire
le setier, prix exorbitant que le peuple ne pouvait atteindre. Les pauvres
furent réduits à vivre de racines sauvages qu'ils arrachaient dans les
champs. Avec la famine on eut la peste; la mortalité fut si grande, qu’à
Milan on défendit de sonner pour les morts, afin de ne pas augmenter
l’épouvante générale. Les parents des victimes, les prêtres eux-mêmes, ne les
accompagnaient plus à leur dernière demeure. Bientôt les cimetières des
églises étant remplis, il fallut enfouir les cadavres hors de la ville. En
Toscane, la terre trembla à plusieurs reprises; à Lucques, un grand nombre
de tours et de maisons s’écroulèrent. Au milieu de tant de calamités,
l’hérésie des patarins faisait des progrès; la guerre y ajoutait ses ravages.
Enfin, les collecteurs de la cour romaine et ceux de l’empereur imposaient aux
églises et aux populations des charges que la rareté de l’argent rendait
intolérables. Partout on murmurait : les Gibelins contre le pape, les Guelfes
contre Frédéric. On reprochait à ce prince de ne point entendre de messe,
oubliant que l’un des principaux griefs du Saint-Siège contre lui était,
au contraire, qu’il faisait célébrer les saints offices en sa présence,
malgré son excommunication. Dans de telles circonstances, comme le moyen le
plus sûr d’apaiser le peuple était de lui donner l’espoir d’une paix
prochaine, le pape et l’empereur parlèrent de s’accorder. Le cardinal Eudes,
évêque de Porto, fut envoyé vers le prince, dont il était l’ami, et le
rencontra à Acquapendente. Ce prélat se portait pour garant des intentions
toutes pacifiques du souverain pontife, et, à sa demande, l’affaire fut mise
encore une fois en délibération. A cet effet, le comte de Toulouse,
nouvellement réconcilié à l’Église, se rendit à Rome, accompagné de maitre
Pierre de la Vigne et de Thaddée de Sessa, avec carte blanche pour
conclure un traité de paix que l’empereur promettait de ratifier. Des
députés lombards, appelés par Innocent, les avaient précédés. Voici les
conditions auxquelles le Saint-Siège consentait à passer un accord. Les
terres possédées par l’Église romaine avant la sentence d’excommunication
lui seront rendues; on agira de même à l’égard de ses alliés. Les captifs,
clercs et laïques, Romains, Toscans et autres, soit otages, soit prisonniers de
guerre, recouvreront la liberté. L’empereur restituera la part qui lui est
échue dans le butin pris sur les galères. Il prêtera serment de se
soumettre aux volontés du pape relativement aux dommages par lui faits aux
églises et au clergé. Seront déclarés nuls les bans et confiscations qui
frappent les ecclésiastiques; on leur rendra leurs honneurs et leurs
possessions, lors même que la cession en aurait
été faite à d’autres. A l’avenir, les seigneurs qui, durant les derniers
troubles, ont pris parti pour le Saint-Siège ne pourront être tenus de
remplir en personne les devoirs féodaux du vassal envers le souverain,
mais seulement par remplaçants. Les exilés rentreront chez eux et
recouvreront leurs biens. Dans ses démêlés avec les habitants de Rome,
Frédéric prendra le pape et les cardinaux pour arbitres, et déférera à
leur jugement. Enfin, par une lettre adressée aux souverains de l'Europe, ce
prince déclarera qu’il a résisté à l’arrêt porté contre lui, non par
mépris, mais seulement parce que cet acte ne lui ayant pas été signifié
dans la forme requise, il a cru, d’après l’avis de prélats allemands et
italiens, n’être point tenu de l’observer. Néanmoins, pour preuve de repentir,
il jeûnera et fera des aumônes jusqu'au jour de son absolution; il fondera
des monastères et des hôpitaux, et enfin il enverra en terre
sainte un certain nombre de chevaliers. Contre toute attente,
ces conditions, favorables aux Lombards, ne furent pas
rejetées; l'empereur, dont la diplomatie était essentiellement
temporisatrice, se réservait-il de faire naître des incidents qui en
éluderaient l’effet? S’il faut même en croire le chapelain d’innocent IV, qui a
écrit avec une grande partialité la vie de ce pontife, Frédéric alla
jusqu’à offrir de faire épouser à son fils Conrad, roi des Romains, une des
nièces du pape, se persuadant, ajoute le narrateur, qu’en faveur d’une
alliance si honorable pour la famille de Fiesque, on le laisserait
impunément s’approprier les biens de l’Église. Quoi qu’il en soit, les articles
officiels ayant été acceptés, il y eut, le 31 mars, jour du jeudi saint, sur la
place de Saint-Jean de Latran, une assemblée publique dans laquelle, en
présence du pape, de Baudoin, empereur latin de Constantinople des cardinaux et
d’un grand nombre de prélats, du sénateur, des magistrats et du
peuple de Rome, les envoyés impériaux jurèrent solennellement l’exécution
du traité. On célébra la messe; le pape annonça en chaire que dans peu
Frédéric serait délié de l’excommunication. Ce prince lui-même s’empressa
d’informer Conrad, son fils, de la conclusion de la paix. « Cet heureux
événement, écrivait-il, en mettant fin aux dissensions qui troublent le
monde, sera profitable à l’empire comme à l’Église, notre sainte mère.
Nous vous l’annonçons avec joie ; publiez-le dans toute la
Germanie, afin que nos féaux s’en réjouissent. Sachez de plus
qu’aussitôt après que nous aurons reçu la bénédiction du souverain
pontife, nous nous rendrons à Vérone pour y tenir une cour solennelle.
Préparez-vous à y assister avec les princes de l’Allemagne. » Mais, malgré ces
belles apparences, personne n’était sincère. Des paroles imprudentes et
des relations suspectes de l’empereur, son scepticisme, sa correspondance
avec les grands de l'empire, dans laquelle il attaquait violemment
l'autorité du pape; le séquestre mis sur des terres données au clergé et qui
n’avaient pas été aliénées en temps utile, la confiscation du revenu des
églises vacantes, et enfin des écrits anonymes répandus jusque dans le
palais pontifical, avaient persuadé à Innocent que l'empereur cherchait à
établir une église indépendante de Rome, qui aurait eu pour chef le souverain
laïque. Avec une telle pensée qui, ainsi qu’on l’a vu plus liant, avait
déjà germé dans l’esprit de Grégoire, tout accord durable
devenait impossible. Bien décidé à faire une guerre à outrance à celui qu’il
regardait comme l’ennemi capital du Saint-Siège, Innocent, en signant la paix
cherchait à gagner du temps pour sortir de Rome, et se retirer dans un lieu où,
hors de toute atteinte, il pourrait recommencer la lutte. Le vendredi de la
semaine sainte, une sédition avait éclaté dans la ville, et pendant que
l’Église en deuil implorait le Rédempteur mort sur la croix, les
créanciers du pape défunt recommençaient leurs poursuites: une multitude
avide prétendait de plus obliger Innocent à payer de grosses sommes pour
le tort causé aux Romains par la longue absence de son prédécesseur.
Frédéric avait aussi des vues secrètes, et n’attendait que le moment
favorable pour en venir à reflet. Déjà ses émissaires avaient obtenu des Frangipani la cession de la moitié du Colisée, et d’un
palais adjacent, dont cette famille puissante avait fait une forteresse.
On comprend l’imminence du péril qui aurait menacé le Saint-Siège, si des
garnisons à la solde de l’empereur s’étaient établies dans l’intérieur de
Rome, au milieu d’un peuple séditieux et frivole qu’un caprice
avait jeté dans le parti du pape, et qu’un autre caprice pouvait
en retirer. Quand il fallut exécuter les stipulations convenues,
de grands obstacles se présentèrent; Innocent insistait pour
que Frédéric se dessaisit des terres pontificales et rendit la
liberté aux captifs avant que lui-même levât l’excommunication. L’empereur
voulait au contraire qu’on commençât par le recevoir dans la communion
chrétienne, offrant d’ailleurs de s’en rapporter à la décision des rois et du
baronnage d’Angleterre et de France. Ses prétentions furent repoussées, et
il en fit de grandes plaintes. On ne laissa pas néanmoins de chercher,
avec un zèle plus apparent que réel, des voies de conciliation.
L’historien Matthieu Paris, ordinairement favorable à Frédéric, dit ici
que, par l’inspiration du prince des ténèbres, il refusa l’humble
satisfaction qu’il avait promise; mais, plus loin, ce même chroniqueur ajoute
que le comte de Toulouse et l’empereur de Constantinople rendirent de bons
témoignages de ses sentiments, dans des lettres connues de toute l’Europe.
Personne ne voulant céder, les ambassadeurs impériaux déclarèrent que les
négociations ne pourraient produire d’heureux résultats, si elles étaient
continuées à Rome. On vient de voir que le pape ne demandait qu’à sortir
de la ville. Il saisit avec joie cette occasion d’accomplir un grand dessein,
dont la réussite devait relever l’Église de son abaissement; mais, avant tout,
il voulait rendre de la force au sacré collège par une promotion de
cardinaux. Leur nombre était réduit à sept : quelques jours avant
la Pentecôte, il en créa douze autres, trois évêques, trois
prêtres et six diacres. Enfin, vers le 7 juin, la cour pontificale
quitta Rome, sous prétexte de se rapprocher de l’empereur, qui était
à Terni. Innocent s’établit à Civita-Castellana, où il prépara l’exécution
de son projet.
Après avoir mûrement réfléchi sur les événements du règne
de son prédécesseur, Innocent IV avait reconnu que le plan formé par
Grégoire, de tourner l’Église universelle contre le chef de l’empire,
était l’unique moyen d’assurer le triomphe du Saint-Siège. Toutefois, si
l’idée première était heureuse, l’exécution en avait été mauvaise; et
l’expérience du passé prouvait que, pour arriver sûrement au but, la cour
romaine devait, avant tout, se placer hors des atteintes de son ennemi.
Frédéric était maître de la plus grande parties de l’Étal ecclésiastique;
il ne restait au pape que Narni, Assise, Rieti, et quelques
châteaux du duché de Spolète; Pérouse, Orvietto, Radicofani, dans le patrimoine de Saint-Pierre ; et
Ancône dans la Marche. Ces villes étaient serrées de si près par les
impériaux, que, loin de pouvoir aider le pontife, elles réclamaient de
prompts secours pour leur propre défense. Non-seulement l’Italie n’offrait
au Saint-Siège aucune sécurité; mais le désastre de la flotte génoise
avait dégoûté pour longtemps les prélats du voyage de Rome, et on
ne pouvait songer à les réunir, soit dans celte ville, soit dans aucun autre
lieu de la Péninsule. La France était l’asile ordinaire des papes contre la
persécution; Innocent résolut de s’y réfugier. Mais depuis que l’empereur
dominait sur la Toscane et sur la Romagne, toute communication par terre
était coupée entre les provinces pontificales et la haute Italie. Une
seule voie, celle de la mer, restait ouverte; et comme les flottes pisane
et sicilienne croisaient dans les parages de la Ligurie, il fallait, pour
leur échapper, prudence et discrétion. Avant de quitter Rome, Innocent
avait envoyé à Gènes un frère mineur, pour invoquer l’appui de ses
concitoyens. Le podestat communiqua la lettre aux principaux nobles du
parti de l’Église, et d’une commune voix ils résolurent de répondre à cet
appel. En dix-sept jours, vingt et une galères, chacune de cent quatre
rameurs, et quelques vaisseaux plus petits, furent prêts à mettre à la
voile. Pour ne point éveiller de soupçons dans l’esprit des Gibelins, on
prétexta une expédition contre le grand amiral de Sicile, qui menaçait
les établissements de la commune sur la côte d’Afrique. Le
podestat lui-même, et trois neveux du pape, commandaient les
hommes d’armes, embarqués au nombre de soixante sur chaque
navire. L’escadre mit à la voile le 21 juin, toucha la Corse sans être
signalée par l'ennemi, et jeta l’ancre, le 27 juin, dans le port de Civita-Vecchia.
Pendant que ces choses se passaient, les ministres
pontificaux et ceux de l’empereur avaient de fréquentes conférences.
On prétend que Frédéric, après avoir vainement essayé de surprendre le
pape au sortir de Rome, lui demanda une entrevue qu’innocent refusa. Ce
fut alors que ce prince écrivit au roi d’Angleterre d’envoyer des députés
en Italie, pour prendre part aux négociations. Déjà, depuis l’arrivée
d’innocent à Civita-Castellana, dix-sept jours s’étaient écoulés sans qu’elles
eussent avancé d’un seul pas, quand le pontife fut averti que la
flotte libératrice l’attendait au port. Le moindre retard pouvait
tout perdre. Sous un prétexte, il se rendit, le lundi 27 juin, à
Sutri, où il coucha. Le lendemain, vers une heure de nuit, après avoir congédié
les gens de son service, revêtu le costume et les armes d’un soldat, il se
munit d’argent, et sortit en silence de la ville. Son neveu, le cardinal
de Saint-Eustache, trois autres cardinaux et six de ses plus intimes
serviteurs, l’accompagnaient. De vigoureux coursiers avaient été préparés,
et malgré les mauvais chemins, les bois et les montagnes qu’il fallut franchir,
les fugitifs firent une telle diligence, qu’ils entrèrent à Civita-Vecchia à cinq heures du matin, ayant parcouru
trente-cinq milles, plus de quarante-quatre de nos kilomètres. Vers le milieu
de la nuit, on s’aperçut de ce départ précipité. Tout le palais fut en
rumeur. Le bruit courut, et Innocent lui-même affirma que, dès le
lendemain, trois cents chevaliers toscans devaient marcher sur Sutri pour
enlever la cour pontificale. Dans cette lutte, où chacun cherche moins à
combattre qu’à tromper son adversaire, on ne sait ce qu’il faut croire de
semblables accusations; et le devoir de l’historien est de les mettre sous
les yeux du lecteur, en lui laissant le soin de les apprécier. Les
cardinaux ignoraient, pour la plupart, la direction prise par le pape ;
quatre seulement le rejoignirent avant son embarquement. Quoique la mer
fût très-orageuse, l’amiral se hâta d’appareiller, pour ne point donner le
temps à la flotte pisane de lui barrer le passage. Le mercredi 29 juin,
Innocent bénit les navires, implora la protection divine, et s’éloigna
enfin de cette terre d’Italie, où tant de périls le menaçaient. Un vent
violent soulevait les flots, mais poussait au large. Le vendredi, la
tempête jeta le bâtiment que montait le pape sur l’ile pisane de Giglio,
en vue de laquelle les Pères du concile avaient été pris en 1211: souvenir
douloureux qui remplissait d’amertume l’esprit d’innocent. Une partie de la
flotte atteignit, le même jour, Porto-Venere, ville génoise, où le
gros temps la retint jusqu’au 14 juillet. Enfin, le jeudi 7 de ce
mois, l’escadre entière s’étant ralliée entra en triomphe dans le
port de Gênes, au son de toutes les cloches, au bruit étourdissant
des fanfares militaires et des cris de joie de la population. Les
vaisseaux étaient pavoises, celui du pape fut décoré du brocart d’or; un pont
couvert de riches tapis le joignit au rivage. L’archevêque et son clergé, les
magistrats, les nobles et les bourgeois reçurent le père des fidèles à son
débarquement, et le conduisirent au palais archiépiscopal, où il devait loger.
Sur son passage les rues étaient tendues de belles étoffes; mille voix
populaires répétaient cette strophe du Psalmiste : Béni soit celui qui
vient au nom du Seigneur; et les gens de la suite du pape répondaient: Notre vie, comme le passereau , a échappé au piège des chasseurs. La
commune reçut splendidement le pape, les cardinaux et ceux qui les
accompagnaient. Elle se chargea de toute la dépense pendant le séjour de
la cour pontificale à Gênes.
Cependant Frédéric, en voyant ses plans déjoués par la
fuite d’Innocent, avait été comme frappé de stupeur. Tantôt il accusait de
peu de zèle pour son service les officiers chargés de la garde des
passages; d’autres fois il s’irritait contre lui-même de s’être ainsi
laissé tromper. Il renforça les garnisons de l’État ecclésiastique, et se
rendit promptement ù Pise pour veiller sur le nord de l’Italie, où la
présence du pape allait ranimer l’ardeur des Guelfes. Pendant ce voyage,
mille pensées lâcheuses lui roulaient dans l'esprit. Il craignait surtout qu’un
mouvement populaire n’éclatât à Parme, ville importante par sa situation, et
considérée comme une des meilleures de la faction impériale. La famille de
Fiesque y était très en crédit. Un des oncles d’Innocent était mort, en 1233,
évêque de Parme; un autre eu était alors archidiacre; trois de ses sœurs
avaient épousé de riches gentilshommes alliés aux principales maisons de
ce pays. L’empereur y envoya des officiers de confiance, pour main
tenir le peuple dans le devoir. Ses troupes occupèrent le palais et
la tour fortifiée de l'évêque. Il fit élire aux fonctions de podestat un
noble du royaume de Sicile, appelé Théobald Francisco, sur la fidélité duquel
il croyait pouvoir compter. Par ses ordres, les seigneurs et les communes
de la faction gibeline durent se tenir prêts pour recommencer la guerre.
Comme l’impossibilité d’empêcher le pape de gagner les frontières de
France était évidente, Frédéric essaya, pour le retenir en Italie,
de lui faire encore une fois proposer la paix. Le comte de Toulouse fut
envoyé à Gênes avec une lettre respectueuse, dans laquelle l’empereur,
s’étonnant du départ précipité du chef de l’Église, offrait d’exécuter de
point en point les conditions jurées à Rome par ses ambassadeurs. Mais il était
trop tard : les deux adversaires se connaissaient trop bien pour se
laisser prendre à de belles paroles. Innocent ne changea donc rien
à ses projets, et Frédéric, forcé de s’avouer vaincu, dit avec dépit:
« Quand je jouais aux échecs avec le cardinal de Fiesque, habituellement je le
faisais mat, ou je lui prenais quelque grosse pièce; mais les Génois, en
mettant la main sur l’échiquier, m’ont fait perdre la partie. » Dans une lettre
adressée aux souverains de l’Europe, pour se justifier de tout reproche, ce
prince insistait particulièrement sur ce que, dans la question lombarde, il ne
pouvait déroger au traité de Constance sans l’assentiment de la diète
germanique. Bientôt après il retourna en Pouille, pour s’y procurer
l’argent dont il manquait. Une collecte générale d’un tari par habitant,
fut levée avec une rigueur qui parut d’autant plus excessive, que le blé
était monté à un très-haut prix. Suivant un récit contemporain, l’empereur
étant au château de Castel del Monte, dans la terre
de Bari, commanda au justicier de la province de lui apporter le produit
de l’impôt. Ce magistrat vint avec cinq cents onces d’or. En voyant une si
faible somme, le monarque, irrité, menaça le maître justicier de le faire
précipiter du haut de la forteresse. Peu de jours après, il le destitua de
son office, et en pourvut un Sarrasin appelée Raalch.
Un ordre très-exprès enjoignit aux contribuables, sous peine des galères,
de se libérer dans le délai de quinze jours, ce qui fit beaucoup de
mécontents dans la bourgeoisie.
Cependant, les principales communes lombardes, informées
de l’arrivée d’innocent IV à Gênes, lui avaient envoyé des députations pour
l’assurer de leur fidélité, et lui faire de grandes offres de service.
Mais comme l’empereur ne négligeait rien pour gagner des partisans en
Lombardie et en Piémont; comme l’ancienne faction des mascherati,
toujours nombreuse dans la ville, recommençait ses sourdes menées, et que
plus d’un péril pouvait y menacer la cour romaine, le prudent pontife
avait hôte de mettre les Alpes entre lui et son redoutable adversaire. A
cet effet, il fit demander au roi Louis IX l’autorisation de se
retirer en France, pour y assembler un concile. Ce prince était alors
à Cluny, où se tenait le chapitre général de l’ordre. La communauté tout
entière se jeta à ses genoux, le suppliant, à mains jointes et en
pleurant, de ne point refuser au chef de l’Église asile et protection.
Louis s’agenouilla à son tour devant les moines, et leur promit de
défendre au besoin le Saint-Siège; mais quant au séjour du pape en France,
il voulait, disait-il, prendre l’avis des grands barons, dont aucun roi ne
pouvait se passer. Ni la lettre d’innocent, ni les paroles du saint
monarque, ne touchèrent ces seigneurs, qui redoutaient l’influence d’un
pareil hôte sur un prince très pieux et à peine âgé de trente ans.
Leur réponse, à la fois respectueuse et précise, contenait un
refus formel. On croit qu’une tentative semblable fut faite en Aragon et
n’eut pas un meilleur résultat. Enfin, s’il faut s’en rapporter au récit de
l’historien Matthieu Paris, quelques cardinaux écrivirent à Londres à Henri
III, pour qu’il priât le pape d’honorer l’Angleterre de sa présence. Le roi
l’eût fait volontiers, si son conseil, qui craignait d’exposer le royaume
à de nouvelles exactions des Romains, ne s’y fût opposé formellement.
Innocent IV, voyant que la France lui était fermée,
choisit Lyon pour y tenir le concile. Cette ville, de l’ancien royaume
d’Arles, appartenait de droit à l’empire, et s’en trouvait détachée de
fait. Elle avait son archevêque pour prince, mais elle s’était érigée
en commune, et jouissait de grandes franchises, telles que l’exemption de
tout impôt, sauf les charges municipales. Au peuple appartenait l’élection
de ses magistrats qui administraient la ville, la défendaient,
commandaient les milices sans exercer toutefois la juridiction criminelle.
Par sa situation entre l’Italie, l'Allemagne et la France, Lyon pouvait,
en effet, convenir aux vues du pontife, qui s’y serait rendu sans aucun
retard, si une maladie dangereuse, dont il fut atteint peu de jours après
son arrivée à Gênes, ne l’eût retenu en Ligurie. On entrait
alors dans la canicule; le soleil était brûlant; et comme l’air manquait
dans les rues étroites de Gênes, les médecins firent transporter le pape au
couvent de S. Andrea di Sestri, sur le bord de la mer. Il y resta trois
mois entiers, gardé par une troupe d’élite que les principaux nobles et le
podestat lui-même commandaient. Dès qu’il fut en convalescence, la commune
lui offrit de le faire escorter jusqu’à Marseille par tous les
navires de la république; mais il refusa de s’exposer aux hasards
et aux fatigues de cette longue navigation. Malgré son
extrême faiblesse, il partit le mercredi, 5 octobre, bien accompagné,
et traversa en litière, par des chemins à peine praticables, les domaines
des marquis del Caretto et de Montferrat, ces deux,
seigneurs qui, dans l’année précédente, avaient passé du parti impérial à
celui de l’Église. On marchait à petites journées, en usant de précautions
pour échapper aux embûches des Gibelins. Le ciel était orageux, et durant
quinze jours on entendit gronder le tonnerre, ce qui fut regardé par
beaucoup de gens comme un fâcheux présage. A Asti, commune gibeline, où le
pape se présenta le 6 novembre, rentrée lui fut d’abord refusée; mais,
après quelques hésitations, le peuple l'admit dans la ville, et lui
prêta serinent de fidélité. Alexandrie, imitant cet exemple,
rentra dans la confédération lombarde. Le comte de Savoie
lui-même garantit sur son territoire la sûreté du chef de l’Église,
sans renoncer à son obéissance envers l’empereur. Après s’être
reposé quelques jours à Suse, où les cardinaux partis de Sutri
l'attendaient, Innocent franchit le mont Cenis, malgré la neige
qui encombrait la roule; il traversa la Savoie, et lit enfin son
entrée à Lyon le 2 décembre 1244.
Les habitants lui rendirent tous les honneurs dus à sa
dignité. Bientôt, néanmoins, ils se plaignirent de la dépense que
leur occasionnait la cour pontificale, avec laquelle ils curent,
pour diverses causes, de vifs démêlés. Plusieurs prébendes
vaquaient dans l’église de Lyon; et comme Innocent voulut, sans
l’aveu du chapitre, en gratifier ses proches ou ses créatures, les
chanoines affirmèrent qu’ils ne pourraient empêcher le peuple de jeter ces
intrus dans le Rhône, s’ils se présentaient. A quelque temps delà, un citoyen
notable coupa la main d'un huissier qui lui refusait l’entrée du palais;
et le pape, malgré les plus vives représentations, n’obtint des magistrats
qu’une satisfaction incomplète. Pour éviter de nouvelles offenses, Innocent eût
peut-être transporté ailleurs le concile; mais, d’une part, dès le 3 janvier,
une lettre encyclique avait enjoint aux princes, aux prélats, aux
chapitres du monde chrétien, de se rendre en personne à Lyon, ou d’y
envoyer des représentants, pour assister à celte grande réunion de
l’Église universelle, qui était fixée au 24 juin suivant; d’autre part, on
sait que la France déclinait le dangereux honneur de recevoir le souverain
pontife. La haute noblesse de ce royaume, el peut-être Louis IX lui-même, ne se
méprenaient pas sur les véritables causes de la lutte entre le sacerdoce et l’empire.
A ce sujet, une chronique rapporte que, vers le carême, Innocent, sur de
nouvelles injures de son ennemi, ayant ordonné au clergé de France de
renouveler l'excommunication contre le prince, qu’il qualifiait d’ex-empereur
et de fils de Satan, un curé de Paris prononça en chaire les paroles que
voici : «J’ai reçu l’ordre d’excommunier l’empereur Frédéric. Je sais
qu’il existe entre lui et le pape une haine implacable, dont j’ignore la
cause : sans doute, l’un des deux a tort; lequel? Dieu le sait. Quant à
moi, j’excommunie le coupable autant que mes pouvoirs me le permettent, et
j’absous la victime d’une injustice si préjudiciable à toute la chrétienté. »
Ce singulier discours vint à la connaissance de l’empereur, qui envoya
des présents au prêtre. Le pape lui infligea une sévère punition.
Suivant les circulaires pontificales, le but de la
réunion du concile était de replacer l’Église dans un état honorable, de sauver
d’une ruine complète la terre sainte, envahie par les Karismiens; de repousser
les Tartares et les autres persécuteurs de la foi; de secourir
Constantinople; de statuer enfin sur les différends qui divisaient le siège
pontifical et l’empereur, que, dans cet acte, on nommait le prince.
Frédéric ne fut point cité personnellement, sous le prétexte que ses
machinations perverses ne permettaient pas au souverain pontife de lui
adresser un message direct. « Dans une prédication faite en public, écrivait
Innocent, nous avons sommé ledit prince de comparaître devant le concile
ou de s’y faire représenter, afin de répondre aux reproches qui lui seront
faits, et de donner satisfaction à l’Église. »
La détresse des chrétiens orientaux était telle, qu’à
moins de mesures aussi promptes qu’énergiques, l’ancien royaume de
Jérusalem, pour lequel, depuis un siècle et demi, l’Europe verrait des
torrents de sang, était à jamais perdu. L’Église romaine en rejetait la faute
sur l’empereur; mais il eût été plus juste qu’elle s’en accusât elle-même.
On sait que, dans sa lutte avec les Hohenstaufen pour l’Italie, le dernier
pape cherchait à tout prix des ennemis à son adversaire. Afin d’assurer le
triomphe du sacerdoce, on l’a vu sacrifiant la paix intérieure de la Sicile et
de l’Allemagne, délier les feudataires de leur serment de fidélité, et
appeler les peuples à la révolte; mais en Syrie, du moins, il s’était
efforcé, jusqu’à sa rupture avec Frédéric, d’apaiser les discordes et de
réunir les soldats du Christ sous la bannière impériale. Innocent, au
contraire, y fomentait la guerre civile, en promettant au roi de Chypre l’investiture
du royaume de Jérusalem, qu’il lui donna en effet moins de deux ans plus tard.
Au milieu de ces troubles intestins, les Karismiens, chassés de leur pays par
les hordes de Batou-Khan, s‘étaient jetés sur la
Palestine. Au mois d’août 1244, Jérusalem avait été pour toujours enlevée
aux fidèles, auxquels Frédéric l’avait rendue en 1229; les vainqueurs
avaient passé au fil de l’épée une partie de ses habitants, et détruit le
saint sépulcre; enfin, le 18 octobre suivant, l’armée chrétienne avait été
presque entièrement détruite à la bataille de Gaza. Des trois ordres
militaires, trente-trois templiers, vingt-six hospitaliers et deux
sergents des Teutoniques avaient seuls échappé au glaive des Tartares. Un
cri de douleur retentit dans toute la catholicité; mais le zèle pour les
croisades était refroidi, et on ne vit point les peuples courir aux armes:
les idées prenaient un autre cours, et le pape, en prodiguant à ceux qui
combattaient en Europe contre l’empereur les indulgences réservées pour la
terre sainte, avait déshabitué les chrétiens du grand pèlerinage.
L’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie gémirent; seul, le roi de
France songea à suivre en Orient les traces de son aïeul Philippe-Auguste.
Son exemple, ses discours, et l’appât d’une solde, devaient trois ans plus tard
rassembler la noblesse française sous la bannière du Christ. Louis était
tombé dangereusement malade à l’abbaye de Maubuisson, près de Pontoise,
quelques jours après l’arrivée du pape à Lyon’. Une dysenterie aigue,
avec une grande fièvre double tierce, avait mis le saint monarque
aux portes du tombeau: on le crut mort; on voulut le couvrir
d’un linceul, mais il était seulement tombé en syncope; et dès
qu’il eut repris connaissance, il parla de venger Dieu et demanda
la croix. « Quand la bonne dame sa mère le vist croisié, dit Joinville, elle fust aussi transsie comme s’elle l’eust veust mort. » Les grands et l’évêque de Paris
lui-même voulurent persuader au roi que ce vœu, fait dans le plus fort
d’une maladie, ne le liait point. Louis ôta sa croix, afin qu’on ne pût
dire qu’il l’avait prise sans avoir le jugement bien sain; mais il se la
fil rendre dès qu’il fut guéri. Ainsi la pieuse reine Blanche
elle-même s’opposait à cette expédition, preuve concluante que les
désastres de Jérusalem n’émouvaient plus que faiblement les esprits.
L’empire latin ne pouvait être sauvé. Jadis Jean de
Brienne, réduit aux murs de sa capitale, sans armée et sans trésors,
avait, par des exploits qui paraissent fabuleux, empêché Vatace, empereur
grec de Nicée, de rentrer dans Constantinople. Mais Baudoin II, le gendre et le
successeur de Brienne, était trop au-dessous d’une si rude tâche. Loin de
s’appliquer à relever le courage de ses sujets, il parcourait les royaumes
de l’Occident pour y mendier des secours. Partout il trouvait un froid
accueil; et si on lui donnait quelque argent, c’était presque
toujours avec une pitié insultante. En 1240, Grégoire IX avait fait
prêcher une croisade en France, pour rétablir Baudoin sur le
trône; mais les fonds qui en provinrent reçurent une autre
destination. Les ministres grecs, ne pouvant payer la solde des
troupes, faisaient démolir les maisons abandonnées de
Constantinople pour en vendre les matériaux; ils mettaient en gage, dans
les mains des Vénitiens, la couronne d’épines et d’autres reliques de la
passion du Sauveur. Comme à l’échéance Baudoin ne put les retirer, il
vendit ces objets de la vénération chrétienne au roi de France, qui
remboursa la somme prêtée à l’empereur latin, et lui compta de plus dix
mille marcs. Pendant ce temps, Vatace serrait de près la ville impériale,
réunissait le royaume de Thessalonique à celui de Nicée, et étendait sa
domination jusqu’à l’Adriatique. Frédéric était l’allié de Vatace, auquel,
en 1244, il avait donné en mariage Anne, une de ses filles,
non encore nubile. Cette alliance, contractée précisément à
l’époque des négociations pour la paix, était une des griefs du Saint-Siège contre
l’empereur.
L'espoir de mettre fin aux querelles du sacerdoce et de
l’empire, en obtenant de l'Église universelle la déchéance de son ennemi, était
donc le véritable motif qui décidait le pape à assembler le concile.
Chacun se prépara à ce grand événement, L'empereur, qui en redoutait
l’issue, envoya à Lyon le patriarche d’Antioche et plusieurs officiers de
marque, pour faire de nouvelles offres de paix. Innocent consentit à un accord,
mais sous la clause expresse que le chef de l'empire donnerait à
l’Église satisfaction complète, el une garantie valable de ses
sentiments. Celle nouvelle tentative échoua comme les précédentes,
parce que le pape ne voulut point abandonner les Lombards. Frédéric avait
passé l’hiver en Pouille, où sa présence maintenait dans le devoir
quelques seigneurs, suspects de connivence avec la cour pontificale. Avant
la fin du printemps, il prit le chemin de la Lombardie, pour y présider
une cour générale des grands de l’Allemagne, des nobles italiens el des
recteurs des communes gibelines, qu’il avait indiquée à Vérone dès le mois
de septembre de l’année précédente, précisément à l’époque où
le comte de Toulouse essayait à Gênes de renouer les
négociations pour la paix. Quoique sa lettre de convocation annonçât
des intentions pacifiques, tout porte à croire qu’il songeait à
faire adopter par la diète des mesures contraires aux décisions
du concile. « Nous espérons, écrivait-il, que ces conférences amèneront un
bon résultat. Comme les princes de l’empire sont les membres de notre
corps et l’appui de notre trône, nous les appelons pour délibérer sur les
intérêts et l’honneur de l’État. N’est-il pas juste que ce qui nous intéresse
tous soit réglé d’un commun accord ? » L’empereur de Constantinople
assista à cette assemblée. Au nombre des princes allemands était le
roi Conrad lui-même, l’archevêque de Salzbourg et plusieurs
évêques; les ducs de Moravie, de Carinthie et d’Autriche.
L’empereur, voulant gagner ce dernier, lui rendit ses anciennes
possessions, lui donna le titre de roi, que le duc ne porta jamais; et,
pour resserrer plus étroitement encore le lien de leur amitié, il
parla d’épouser sa nièce, appelée Gertrude. Mais celle-ci, qui
était jeune et belle, refusa, peut-être à cause de l’âge du
prétendant, dé s’unir à un excommunié. La diète prolongea ses
séances durant plusieurs semaines, et décida en définitive que des
orateurs se rendraient au concile pour repousser les accusations du
souverain pontife, et en appeler, le cas échéant, au futur pape, à un
concile plus général, aux princes et à tous les rois. Thaddée de Sessa,
Gauthier d’Ocra, et d’autres habiles légistes, reçurent cette importante
mission. Une lettre en prévint les cardinaux, et Frédéric lui-même se dit prêt
à assister au concile, si sa présence y devenait nécessaire. A cet effet,
il quitta Vérone le 8 juillet, et se rendit à Turin. La cour pontificale se
persuada que son but unique était de faire enlever le chef de l’Église et
ceux des prêtais dont il avait à se plaindre. Il y eut dans le parti
guelfe plusieurs défections qui surprirent le pape sans l’effrayer.
Alexandrie ouvrit encore une fois ses portes à l’empereur; les marquis de Montferrat,
de Ceva et del Carretto revinrent à lui, au mépris de
la paix récente qu’ils avaient faite avec la commune de Gênes. Dès le mois
de juin, le roi Enzio, vicaire impérial en Italie, avait été envoyé contre
Plaisance, dont il parcourut le diocèse le fer et la flamme à la main. En
passant sur le territoire de Parme, ce jeune prince fil dévaster les possessions
des parents du pontife, tandis qu’en Ligurie d’autres chefs avaient
l’ordre d’en faire autant pour le comté de Lavagne:
nouvelle preuve que l’empereur n’espérait aucun résultat favorable de ce
qui se préparait.
Les Pères appelés au concile arrivèrent en moins grand
nombre qu’on ne s’y était attendu. Outre les patriarches de Constantinople,
d'Antioche et d’Aquilée, au dernier desquels les deux autres essayèrent en vain
de contester son rang, on comptait à Lyon cent quarante métropolitains ou
évêques, beaucoup de prélats d’un ordre inférieur et de délégués des
chapitres. Les Espagnols étaient les plus nombreux et les mieux équipés;
puis, après eux, les Français et les Anglais. Il y avait très-peu
d’Allemands, un seul évêque de la terre sainte, et quelques Italiens pour
la plupart expulsés de leurs diocèses par l’empereur, dont ils étaient les
ennemis implacables. Beaucoup d’hommes d’armes, de templiers et
d’hospitaliers, gardaient la ville. Philippe de Savoie, le chef de ces troupes,
avait la charge de maintenir la paix publique, de protéger le concile et
la personne du pape. Ce seigneur, assez mal famé, était frère du comte de
Savoie. Il possédait de riches bénéfices ecclésiastiques, et
jouissait d’un grand crédit à la cour pontificale. Sur ces entrefaites,
l’archevêque de Lyon, appelé Aymeri, homme pieux et d’humeur pacifique,
s'apercevant que les exigences du Saint-Siège menaçaient d’une ruine presque
certaine l’église dont il était le métropolitain, résigna sa dignité, et se
retira dans un couvent. Philippe de Savoie fut élu à sa place; et quoique ce
seigneur n’eût pas reçu l’ordre de prêtrise, il devint presque à la
fois archevêque de Lyon, évêque de Valence, prévôt de Bruges et doyen
de Vienne, c’est-à-dire qu’il eut les revenus attachés à toutes ces
fonctions. Non-seulement Innocent IV, qui avait besoin de lui, fut témoin de ce
scandale, et n’y apporta aucun remède; mais pendant vingt-deux ans, sous
quatre papes, Philippe resta archevêque titulaire de Lyon, sans être prêtre. Ce
ne fut qu’en 1267, que Clément IV le déclara déchu de ses
dignités ecclésiastiques, s’il ne prenait les ordres et ne se faisait
sacrer. Seulement alors ce faux ministre du Christ, ne pouvant
résister au chef de l’Église, se décida à la retraite. Presque aussitôt
il épousa Alix, héritière de la Franche-Comté, et devint enfin comte
de Savoie, après avoir été le déshonneur de l’épiscopat.
Cependant, comme le souverain pontife parlait sans cesse
de sa pauvreté, les prélats, jaloux d’obtenir sa faveur, lui firent
des présents magnifiques. L’abbé de Cluny donna, outre des sommes
considérables, quatre-vingts palefrois pour les écuries du pape, une
haquenée et un cheval de bât pour chaque cardinal: l’abbé de Saint-Denis
et l’archevêque de Rouen ne se montrèrent pas moins généreux. On remarqua
que, bientôt après, le premier des trois eut l’évêché de Langres, le second le
siège métropolitain de Rouen, dont le titulaire devint membre du
sacré collège et évêque d’Albano. Un ecclésiastique allemand, fort
en crédit auprès du pape, et qui sollicitait la révocation de la censure
que l’archevêque de Salzbourg, ancien partisan de l’empereur, avait encourue,
conseillait à ce prélat de ne pas épargner l’or, l’argent, les vases ou
les bijoux précieux, s’il voulait assurer le prompt succès de son affaire, il
n’y a pas dans toute la France, ajoutait-il, un seul évêque ou abbé,
quelque pauvre qu’il soit, qui depuis l’arrivée à Lyon de la cour romaine,
ne lui ail fait quelque présent. S’il en faut croire le chroniqueur
Matthieu Paris, plus le pape recevait, plus il se disait dans la
détresse, affirmant que l’Église romaine était chargée d’une dette
de 150,000 livres, sans compter les intérêts, qui doublaient
presque la somme principale. Comme précisément alors les
exactions des agents pontificaux, pour la levée de décimes en France et
en Angleterre, donnaient lieu à de grandes plaintes, on prétendit qu’innocent
IV amassait plus de richesses qu’aucun de ses prédécesseurs n’en avait jamais
possédé. Beaucoup de gens l’accusèrent d’avarice: on fit contre lui des satires
piquantes.
Le lundi 26 juin, Innocent ouvrit le concile dans le
réfectoire des moines de Saint-Just: ce fut en quelque sorte nue
séance préparatoire et d’installation. La première assemblée
solennelle, celle où il soumit aux représentants de l’Église catholique
les affaires de la chrétienté, eut lieu deux jours plus tard, dans
la cathédrale de Lyon. Après l’office divin, le chef de l’Église, revêtu
des ornements pontificaux, monta sur un trône magnifique. Baudoin, empereur de
Constantinople, était assis à sa droite; les comtes de Provence et de
Toulouse, de l’autre côté. Au-dessous d’eux, le chancelier du Saint-Siège,
des notaires, des auditeurs, et des ecclésiastiques attachés à la maison
du pape. A droite, dans la nef, les cardinaux-évêques occupaient le
premier rang; puis venaient les prêtres et les diacres: tous portant la
barrette rouge, qu’Innocent venait de leur donner comme un attribut de
leur dignité éminente: dans la pensée du pape, cette couleur devait
indiquer que chacun d’eux était prêt à verser son sang pour la défense de
l’Église. En face étaient les trois patriarches, puis les métropolitains, les
évêques, et, sur les derniers bancs, les prélats d’un ordre inférieur et
les délégués des chapitres. Des sièges particuliers avaient été réservés pour
les ambassadeurs des princes et pour ceux du chef de l’empire. Le pape
entonna le Veni Creator; puis, après d’autres prières, il commença
un discours sur ce texte, tiré du Psalmiste : Secundum multiludinem dolorum meorum, in corde meo consolationes tuae lætifleaverunt animam meam. Ses afflictions
étaient, disait-il, au nombre de cinq : les reproches mérités par les
évêques et leurs inférieurs, les victoires des Sarrasins en terre sainte,
le schisme des Grecs, les ravages des Tartares, et les persécutions de
l’empereur Frédéric contre l’Église.
Sur le premier point, il parla de la conduite mondaine
des prélats, et s’appesantit sur leurs excès. Les trois autres
furent successivement développés; puis, arrivant au dernier, qui
était pour lui l’affaire principale, le souverain pontife, les yeux
baignés de larmes, exposa ses griefs contre l’empereur, qu’il accusa de
mœurs scandaleuses, d’hérésie et de sacrilège. Thaddée de Sessa repoussa
énergiquement chacun de ces reproches. Suivant cet orateur, le plus grand désir
de son maître était de faire rentrer les Grecs dans l’unité de l’Église;
de tourner ses forces contre les ennemis de la foi, Tartares, Karismiens,
Musulmans de l’Asie et autres; de rétablir le royaume de Jérusalem dans
son premier état; de restituer au siège apostolique ce qui lui
avait été enlevé, et de lui donner satisfaction pour les outrages
dont il se plaignait. « Voilà de magnifiques promesses ! s’écria Innocent
; il est probable qu’on ne les fait ici que pour tromper le concile, et
détourner la hache prête à couper l’arbre du mal. Mais si nous accordions
ce que le prince excommunié demande, a qui voudrait lui servir de caution?
» Comme Thaddée offrait les rois de France et d’Angleterre, le pape les
récusa, alléguant qu’il ne voulait pas se brouiller avec les deux plus
fermes soutiens de l’Église; ce qui pourrait arriver si Frédéric manquait
à ses engagements. Ces paroles dites, la séance fut levée.
La seconde session, celle dans laquelle accusateurs el
défenseurs devaient être entendus, eut lieu le mercredi 5 juillet, neuf jours
après l’ouverture du concile. Le pape, d’une voix interrompue par les sanglots,
exposa de nouveau la triste situation de l’Église romaine, et sut émouvoir les
Pères jusqu’à leur faire verser des larmes. L’évêque de Caleno, aujourd’hui Carinola, dans
la Terre de Labour, l’un des prélats expulsés de leur siège par
l’empereur, prit ensuite la parole. Il retraça avec véhémence les
dérèglements de ce prince depuis son bas âge, l’appelant épicurien,
hérétique, et même athée; lui reprochant des liaisons coupables avec les
Sarrasins, et surtout ses projets contre le haut clergé, que Frédéric
prétendait réduire à l’indigence, comme au temps de la primitive Église:
allégations suffisamment prouvées, ajoutait le prélat, par des lettres
répandues dans toute l’Europe. L’archevêque de Tarragone renchérit encore
sur ces griefs. Celui de Compostelle excita le pape à procéder
rigoureusement contre l’ennemi de la foi chrétienne, et lui promit, au nom
des évêques espagnols, l’assistance de leurs personnes et de leurs biens.
Thaddée de Sessa déclara ces accusations fausses,
calomnieuses, et dictées par une haine aveugle. Discutant ensuite les griefs
du Saint-Siège, il montra plusieurs lettres pontificales en contradiction
avec les paroles du pape. « Quant au reproche d’hérésie, Dieu seul,
disait-il, pouvait lire au fond des cœurs. » Néanmoins, les actions de son
maître suffisaient à le disculper; et s’il était présent, il confondrait ses
ennemis par une profession de foi complètement orthodoxe. Ce prince ne
souffrait aucun usurier dans ses États, et l’imputation dont on le
chargeait retombait bien plutôt sur la cour romaine, infectée de ce
fléau. En prenant des Sarrasins à son service pour réprimer la
sédition, l’empereur épargnait le sang chrétien, et ne devait point
supposer que la mort de ces infidèles pût exciter les regrets des catholiques.
On pouvait, d’ailleurs, prouver qu’ils n’avait jamais eu de commerce
charnel avec des femmes musulmanes; celles qu’on voyait à sa cour y
faisaient des tours de jonglerie, et elles en seraient renvoyées, avec défense
d’y revenir. Après ces paroles, l’orateur supplia les Pères d’accorder un délai
suffisant, pour instruire l’empereur de ce qui venait d’être dit, et lui
conseiller de se présenter au concile, ou de fournir à ses délégués de
nouvelles et plus amples instructions. Le pape se récria, prétendant qu’on ne
pouvait accueillir cette demande sans l’exposer lui-même à retomber dans les
périls qu’il avait évités, et que, comme il ne se sentait pas d’humeur à
endurer le martyre, il sortirait de la ville si son puissant ennemi y
était reçu. Mais les ambassadeurs de France et d’Angleterre firent de
telles représentations, qu’innocent fut contraint de céder. On recula
la troisième session jusqu’au lundi 17 juillet, et maître
Gauthier d’Ocra courut à Turin en avertir l’empereur.
Ce prince voyait bien que tout espoir de paix était
chimérique; et, en effet, le pape, sans même attendre la décision du concile,
se portait contre lui aux dernières extrémités. La correspondance officielle d’Innocent
IV prouve que dès le 27 juin, la veille de la première session, fixée,
comme on vient de le voir, au 28 de ce même mois, l’impatient pontife,
certain d’avoir pour lui la majorité des Pères, enjoignait à l’archevêque
de Mayence de faire prêcher en Allemagne la croisade contre l’empereur et
contre ses partisans. Soit donc que Frédéric eût déjà connaissance de
cette dépêche, soit qu’il craignit de ne pouvoir sortir de Lyon après y
être entré, il refusa de répondre personnellement à la citation. L’honneur de
l’empire, la majesté du rang suprême ne lui permettaient pas, disait-il,
de comparaître en accusé devant une réunion d’ecclésiastiques, trop peu
nombreuse pour s’attribuer les pouvoirs d’un concile général, et
où d’ailleurs ses plus mortels ennemis, et les prélats qu’il avait tenus
en prison, siégeaient parmi ses juges. Maître Gauthier revint donc sur ses
pas. Trois nouveaux orateurs raccompagnaient : c’étaient l’évêque de Frisingen, frère Henri de Hohenlohe, grand maître de Teutoniques;
et maître Pierre de la Vigne, juge de la grande cour. Ces délégués
n’arrivèrent à Lyon que le 20 juillet lorsque depuis trois jours, le délai
consenti bien à regret par le pape était écoulé. On avait procédé sans
vouloir les attendre, et ils ne purent remplir leur mission.
Le lundi 17 juillet, Innocent avait, en effet, ouvert
celle troisième session, dans laquelle l’arrêt définitif devait être rendu.
Thaddée de Sessa s’y présenta seul pour défendre la cause de son maître.
Comme il s’aperçut bientôt que la majorité, favorable au pape, l’écoutait
lui-même avec impatience, il déclara que les Pères réunis à Lyon ne
représentant pas l’Eglise universelle, il déclinait leur compétence, et en
appelait an futur pape et à un concile plus général. « Si quelques prélats
manquent ici, s’écria Innocent, tu dois t’en prendre à celui qui s’oppose par
les plus coupables moyens à la réunion de l’Eglise, nous ne pouvons faire
droit à ton appel. » Le patriarche d’Aquilée voulut alors représenter que
le monde était soutenu par deux colonnes, l’Église et l’Empire; mais le
pape, sans le laisser achever, le menaça, s’il ne se taisait, de lui retirer
l’anneau pastoral. Les ambassadeurs anglais, voyant l’affaire prendre une
mauvaise tournure, interrompirent la discussion par de grandes plaintes
contre les exactions des agents pontificaux en Angleterre; mais Innocent
répondit qu’il serait fait, en temps el lieu, droit à leur demande; et,
sans permettre de plus longs discours, il prononça à haute voix la
sentence dont voici les dispositions :
« Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, en
présence du sacré concile, et pour que la mémoire s’en conserve à jamais.
« Élevé par le Tout-Puissant, malgré notre indignité, au
trône apostolique, pour porter un œil attentif sur tous les chrétiens et
les juger selon leurs œuvres, notre devoir est de favoriser quiconque s’en
montre digne, et de punir ceux qui se rendent criminels envers Dieu. Or,
comme depuis longtemps de vastes contrées catholiques étaient en proie à
la guerre; que notre vœu le plus ardent fut toujours de rendre la paix
l’Eglise et au monde, nos vénérables frères Pierre, évêque d’Albano,
qui était à celle époque archevêque de Rouen; Guillaume, cardinal de
Sabine, et auparavant évêque de Modène; et le cardinal-prêtre des Douze
Apôtres, alors abbé de Sainte-Faconde, furent par nous envoyés dans ce but
auprès du premier des princes séculiers, que notre prédécesseur,
d’heureuse mémoire, avait frappé d'anathème, comme étant l’auteur de
toutes les discordes. Pour accomplir cette mission pacifique, ils
étaient chargés de réclamer, en notre nom, la délivrance des
captifs, tant clercs que laïques, pris sur les vaisseaux de Gênes;
promesse faite dès avant notre élévation au pontificat, et
dont l’exécution devait être considérée comme un préliminaire de la paix.
Nos légats avaient à s’enquérir des satisfactions offertes sur les articles
pour lesquels ledit prince était lié d’excommunication. De notre côté, s’il se
croyait lésé en quelque chose par l’Eglise on par nous-même (ce qu’au
surplus nous ne pensions pas) nous étions prêts à nous en rapporter à
l’arbitrage des prélats, des rois et des princes chrétiens. Nous
promettions, de plus, de lever l’anathème s’il était injustement
prononcé, et d’agir envers ce prince avec miséricorde, autant que nous le
pourrions, selon Dieu et son honneur. Enfin, nous exigions que les amis et
les défenseurs de l’Eglise fussent, sans exception, compris dans le traité, et
qu’on leur assurât désormais une sécurité complète.
« Pour arriver à une si heureuse fin, nous avons
vainement employé prières et avertissements paternels. Ce prince superbe,
imitant la dureté de Pharaon, et se bouchant les oreilles comme l’aspic, a
repoussé nos instances avec orgueil; et quoi-le jour de la Cène de N. S., de
l’année dernière, le noble comte de Toulouse, maître Pierre de la Vigne,
et maître Thaddée de Sessa, ses envoyés, eussent publiquement devant
nous, et en présence de nos frères les cardinaux, de notre cher fils l’illustre
empereur de Constantinople, de prélats éminents, des sénateurs, des
citoyens de Rome, et d’une multitude de fidèles accourus de toutes les
parties du monde pour la solennité de Pâques; quoique, disons-nous, ses
ambassadeurs eussent fait en son nom serment d’obéir aux ordres de l’Église, il
n’a point accompli cet engagement sacré. Bien plus, sa conduite postérieure
autorise à croire qu'il ne parlait ainsi que a pour gagner du temps et se
jouer de nous. Or, comme nous ne pourrions, sans offenser le Rédempteur,
tolérer de telles iniquités, notre devoir est de sévir contre ledit
prince.
« Sans prétendre rappeler ici toutes ses actions
coupables, il a en est quatre qui n’admettent point d’excuse : la violation
de la paix, ses nombreux parjures, l’arrestation sacrilège des
prélats, et le crime d’hérésie, dont trop de preuves difficiles à
rétorquer le rendent justement suspect. Avant son élection à l’empire, il avait
juré fidélité au siège apostolique, au pape régnant et à ses successeurs.
Trois fois il en renouvela le serment : la première, à Rome, quand il se rendit
en Allemagne; la seconde, à Haguenau, en présence des princes de l’empire, et
enfin dans la cérémonie de son sacre, lorsqu’il reçut la couronne impériale, de
la main d'Honorius, notre prédécesseur. « En faisant hommage-lige pour le
royaume de Sicile, il promit de maintenir les droits de l’Église romaine,
de défendre ses possessions, et de lui restituer les terres du patrimoine
de Saint-Pierre qui tomberaient en son pouvoir. Depuis lors, non-seulement il a
violé ce triple serment, mais il n’a pas craint de noircir dans tout l’univers
la réputation de Grégoire notre prédécesseur, de menacer nos frères les
cardinaux, et de leur écrire des lettres injurieuses. Il a fait arrêter
deux légats apostoliques, les a traînés de prison en prison, et a contesté au
chef a visible de l’Église le privilège attribué au bienheureux
Pierre et à ses successeurs par cette parole divine: « Ce que vous aurez lié sur
la terre le sera dans les cieux.» Bien loin de se soumettre à la sentence
d'excommunication qui le frappait, il a contraint à ses officiers à ne
point l’observer, montrant ainsi son mépris pour la puissance apostolique. Il
s’est emparé de vive force de Bénévent qu’il a fait démanteler, de la
Marche d’Ancône, et de domaines pontificaux en Toscane, en Lombardie et en
d’autres lieux. Quoiqu’il ait promis plusieurs fois de rendre ces terres, il
les retient contre toute justice, il exige des habitants le serment de
fidélité, et les force d’abjurer celui qu’ils nous ont fait.
« Quant à la violation de la paix, lui-même oserait-il la nier? Il est notoire qu’après en avoir juré
le maintien, après avoir solennellement promis de pardonner aux Italiens et aux
Allemands du parti de l’Église les offenses qu’il en avait reçues, il en a
fait emprisonner un grand nombre. Il a confisqué leurs bien, et gardé
comme otages leurs femmes et leurs enfants. De plus, il s’est opposé à ce que
les élections du clergé fussent a faites librement, suivant les statuts
des saints conciles. Les clercs se sont vus forcés de comparaître devant
les tribunaux séculiers pour des affaires criminelles et même civiles,
chose qui ne devait point avoir lieu, à moins que la question ne concernât
les fiefs. Dans son royaume, onze sièges métropolitains, un plus grand
nombre d’évêchés, et plusieurs abbayes, restent privés de pasteurs; et si,
dans quelques diocèses, les chapitres ont procédé aux élections, comme
leurs choix se sont portés sur les créatures du prince susdit, on peut en
conclure que les votes n’ont pas été libres. Justice n’a point été faite
aux templiers et aux hospitaliers des confiscations et dommages par eux
subis durant les troubles. Le fisc a levé de grosses a tailles sur les
églises, s’est emparé de leurs biens, et s’est fait livrer, par une violence
impie, les vases sacrés, les riches étoffes et les trésors qu’elles
renfermaient. Si, comme on le prétend, une partie de ces objets a été
rendue, ce n’a été que moyennant de grosses sommes d’argent.
« Il est incontestable que ce prince a commis un
sacrilège en faisant arrêter les prélats du concile, dont il a empêché
la réunion, après l’avoir demandée lui-même. A cet effet,
une multitude de navires avait été mise en croisière sur les côtes de
Toscane; et, pour vomir plus sûrement le venin qui remplissait son cœur, il
avait donné à son propre fils le commandement de cette flotte. Pendant
l’action, des prélats furent massacrés ou périrent dans les flots; la plupart
de ceux qui échappèrent à la mort restèrent prisonniers et perdirent tout ce
qu’ils possédaient. On les traîna de ville en ville et de cachots et cachots:
plusieurs d’entre eux, épuisés par le besoin, livrés à d’indignes
rigueurs, succombèrent misérablement.
« La perversité hérétique du même prince est démontrée
par des faits aussi nombreux qu’incontestables. Chacun sait qu’après son
excommunication, et quand il eut mis en prison les cardinaux et les autres
ecclésiastiques pris en mer, il montra son mépris pour les clefs de
l’Eglise, en faisant célébrer, ou plutôt profaner en sa présence, les saints
offices, et en bravant la sentence prononcée contre lui par le pape
Grégoire. Lié d'amitié avec les sectateurs de Mahomet, il leur a envoyé,
à diverses reprises des ambassadeurs chargés de présents, et en a
reçu d’eux. Il a adopté leurs mœurs; il a fait avec le sultan d’Égypte un
traité de paix, ou plutôt de fraude, et a permis que le nom du faux
prophète fût proclamé nuit et jour dans le temple du Seigneur. Des
Sarrasins sont employés à son service particulier, et suivant la coutume de
cette race perverse, il a donné pour gardiens à ses épouses, de race
royale, des eunuques, que, suivant le bruit public, lui-même avait
fait mutiler. Il a armé les ennemis de la foi contre les fidèles, et a
s'est uni de parenté avec des princes séparés de l’unité catholique. C’est
ainsi qu’il vient de donner sa fille en mariage à Vatace, l’ennemi de Dieu,
l'hérétique et l'excommunié, et qu’on tient pour certain qu’il a fait
frapper par les agents du Vieux de la Montagne le duc de Bavière, ce fils
dévoué de la sainte Eglise. Bien loin de se régler sur les bons exemples
des rois chrétiens, il abandonne sa réputation et son salut, négligeant de
se livrer à des œuvres pies, ne faisant pas d’aumônes, détruisant les
sanctuaires, n’en bâtissant jamais. On ne le voit point, en effet, fonder
ou doter de monastères, d’églises ni a d’hôpitaux. Ces preuves de sa
culpabilité ne sont-elles pas surabondantes, quand, d’après le droit
civil, tout homme convaincu, même sur de simples témoignages, de s’écarter
du « chemin de la foi, doit être réputé hérétique, et puni comme tel?
« Il fait peser sur le royaume de Sicile, ce grand fief
de l’Église romaine, une cruelle oppression, dont les clercs et les
laïques sont également victimes. Les uns, dépouillés de leurs biens,
se voient exilés sans retour; les autres, réduits à une
condition presque servile, sont contraints de porter les armes
contre nous, dont ils sont les vassaux.
« Enfin, ce prince pourrait, à juste titre, être
réprimandé pour n’avoir point payé, depuis neuf ans et plus, le cens
de 1,000 schifates qu’il doit au siège
apostolique pour ledit royaume.
« C’est pourquoi, après avoir examiné les crimes
sus-énoncés, et une foule d’autres excès détestables; après en avoir mûrement
délibéré avec nos frères les cardinaux et le très-saint concile; nous,
qui, malgré notre indignité, tenons sur la terre la place de N. S. J.-C.,
et à qui il a été dit, dans la personne du bienheureux Pierre : « Tout ce que
tu auras lié sur la terre le sera dans les cieux », nous déclarons le dit
prince enchaîné par ses péchés, rejeté par Dieu, indigne du rang
qu’il occupe, et, en conséquence, destitué de la dignité souveraine. Nous
absolvons et libérons ceux qu’un serment lie envers lui, défendant, sous peine
d’excommunication, de lui obéir, de lui prêter aide, faveur ou conseil. Nous
ordonnons enfin, à ceux qui dans l’empire jouissent du droit électoral, de
procéder librement au choix d’un autre empereur. Quant au royaume de
Sicile, nous aurons soin d’y pourvoir selon que nous le jugerons
convenable, après avoir pris l’avis de nos frères les cardinaux.
« Donné à Lyon, le seizième jour avant les calendes
d’août (17 juillet 1245), de notre pontificat l’an troisième. »
Ce discours, dit un historien, épouvanta, à l’égal de la
foudre, ceux qui l’entendirent. Thaddée de Sessa poussa des gémissements, et se
frappa la poitrine en signe de douleur. « O jour funeste ! jour de colère
! » s’écria-t-il, les yeux remplis de larmes, pendant que les prélats, des
cierges à la main, fulminaient l’excommunication contre l’empereur. Le
pape entonna le Te Deum, au son de toutes les cloches; puis, sans
s’occuper davantage des affaires de l’Église, il se hâta de dissoudre le
concile. Comme, avant de se retirer, il annonçait l’intention
d’exécuter dans toute sa rigueur l’arrêt sans appel qu’il venait de
rendre, maître Thaddée prononça ces paroles : «C’est maintenant que a
les hérétiques pourront se réjouir, que les Karismiens régneront sans obstacle
sur la terre sainte, et que les Tartares menaceront l’Europe.»—«J’ai rempli mon
devoir, répliqua Innocent : que Dieu accomplisse sa volonté! »
L’empereur, quelque préparé qu’il fût à cet événement,
éclata en menaces et en injures contre le chef de l’Église. « Cet
homme, dont la naissance est vulgaire, dit-il avec emportement,
cet homme prétend me précipiter du trône, moi, le premier parmi les
princes! moi, qui ne connais point de supérieur, ni même d’égal! Croit-il
déjà m’avoir ravi mes couronnes? » Et, se faisant apporter le coffre qui les
renfermait, il en prit une, s’en ceignit le front, en s’écriant, d’une
voix étouffée par la colère :
« La voici, je la possède encore, et quoi qu’il fasse, je
ne la perdrai pas! Ma position, loin de s’aggraver, s'améliore; car j’étais en
quelque sorte dans la nécessité d’obéir à mon ennemi; et, à partir de ce
jour, je ne lui dois plus de ménagements. »
Il écrivit, presque à la fois, deux lettres aux princes
de l’Europe, au clergé et aux seigneurs : l’une pour se justifier, l’autre pour
rejeter sur la cour romaine les maux qui affligeaient le monde. Dans la
première, datée de Turin le 31 juillet, Frédéric reconnaissait au chef de l’Église,
quelque grands que fussent d’ailleurs ses péchés, un pouvoir absolu dans les
choses spirituelles; mais, suivant lui, aucune loi divine ou humaine ne
lui avait conféré le droit de disposer des empires, et de punir temporellement
les princes par la perte de leurs dignités. « Notre consécration,
disait-il, lui appartient, en vertu de la coutume établie par nos
prédécesseurs; mais il ne peut pas plus nous faire descendre du trône
impérial, que ceux des évêques qui donnent aux rois fonction sainte ne
peuvent mettre à leur place d’autres souverains. » Passant ensuite à la
forme suivie tant pour la composition du concile que pour la citation de
l’accusé, les débats et la sentence, il soutenait que celte
procédure, faite au mépris de toutes les règles, était nulle de plein
droit; que sa condamnation, prononcée avec précipitation, devait
être attribuée aux ressentiments personnels du pontife, tout à la
fois son ennemi et son juge. « Cette vérité deviendra évidente, ajoutait
l’empereur, par cela même que le pape n’a pas voulu surseoir au jugement
pendant trois jours, jusqu’à l'arrivée du prince-évêque de Frisingen,
du grand-maître des Teutoniques, et de maître Pierre de la Vigne, que nous
avions envoyés au concile pour terminer les arrangements relatifs à la
paix. Il a de même refusé d’attendre maître Gauthier d’Ocra, notre chapelain et
notre notaire, quoique ce dernier fût venu vers nous de l’aveu du pontife
lui-même, et qu’on lui eut accordé pour son voyage un délai de vingt
jours, qui n’était pas expiré. On a prétendu que les faits étaient notoires ;
mais nous le nions expressément. Ils n’ont pas été prouvés, ainsi que le veut
la loi ; et si quelques témoins se sont levés contre nous, le nombre en était
fort petit, et la plupart pouvaient être récusés. Parmi ces derniers, on
doit compter l’évêque de Caleno, dont le frère
et le neveu ont été pendus pour crime de trahison. D’autres, comme les
archevêques de Tarragone et de Compostelle, venus des extrémités de l’Espagne,
ont été séduits par des insinuations perfides. Votre sagesse aura à considérer
que ladite sentence peut non seulement tourner à notre ruine, mais
aussi à la vôtre; qu’elle n’a d’ailleurs été sanctionnée ni par notre
présence, ni par l’assentiment des princes de l’empire, qui seuls ont le droit
de nous f lever, de nous maintenir, de nous abaisser. C’est par nous qu’on
commence aujourd’hui; mais bientôt votre tour viendra. Déjà nos ennemis se
vantent publiquement de n’avoir plus à craindre de résistance, s’ils
parviennent à triompher de nous : défendez donc une cause qui est
également la vôtre et celle de vos successeurs. Quant à nous, que le pape
prétend dépouiller de la dignité impériale comme s’il s’agissait
d’interdire un simple prêtre; nous qu’il veut soumettre à une peine temporelle,
quoiqu’il n’y ait point d’homme sur la terre au-dessus de nous, et qu’à
Dieu seul appartienne le droit de nous punir, nous arrêterons, avec la protection
divine, le mal dans sa source, pourvu que les souverains, intéressés autant que
nous-même à ce débat, n’opposent a point d’obstacles à nos efforts. »
Dans sa seconde lettre, Frédéric signalait la corruption
du clergé, son avidité sans bornes, l’abus qu’il faisait de son pouvoir. «
Comment, écrivait-il aux rois, pouvez-vous obéir aux fils de vos propres
sujets, à des hommes aux faux dehors de sainteté, qui s’engraissent des
aumônes, et se tournent ensuite contre les bienfaiteurs de l’Église?
Dévorés d’ambition, ils espèrent que le Jourdain tout entier coulera dans leur
bouche.
« Oh! si vous vous défendiez plus soigneusement contre
les entreprises de ces scribes et de ces pharisiens, qui s’enrichissent en
appauvrissant vos États, combien vous épargneriez d’argent! Vous rendent-ils en
échange quelque service? Aucun. Leur tendez-vous la main? ils prennent votre bras jusqu'au coude. Une fois dans leurs
filets, vous êtes comme l’oiseau qui s’enlace de plus en plus en cherchant
à se dégager. Ce que nous disons ici n’exprime nos vœux que d’une manière
incomplète, mais d’autres choses vous seront communiquées en secret par le
porteur de la présente. Il vous expliquera nos sentiments sur une
proposition que des médiateurs haut placés doivent faire, à l’effet de
rétablir, an moins superficiellement’, la paix entre nous et l’Église. Vous
connaîtrez par lui les mesures que nous croyons devoir adopter sur des
affaires communes à tous les rois, et avec quelles forces nous espérons
triompher de nos ennemis. Il vous instruira en même temps des
machinations de la cour romaine contre le pouvoir séculier. Ces
complots n’ont pu échapper à notre pénétration, ni à celle de
certaines personnes qui sont nos féaux dans cette cour. Croyez aux paroles
de notre envoyé, comme si le bienheureux Pierre lui-même les affirmait par
serment. Notre intention, Dieu en est témoin, a toujours été d’obliger les
ecclésiastiques à suivre les traces de la primitive Église, à mener une vie
apostolique, et à se montrer humbles comme J.-C. Autrefois, les prêtres
du Seigneur faisaient de nombreux miracles; leur sainteté, et non le
glaive temporel, leur soumettait facilement les rois: de nos jours, l’Église
est toute mondaine: ses ministres, enivrés des délices terrestres, se soucient
peu du Seigneur. C’est pourquoi nous croyons fair une œuvre de charité en enlevant à de tels hommes les trésors dont ils
sont gorgés, pour leur damnation éternelle. Joignez-vous à nous et
veillons ensemble à ce qu’en perdant leur superflu, ils servent désormais
le Seigneur et se contentent de peu.
La réponse d’Innocent ne se fit point attendre. Aux
accusations injurieuses pour le chef de l’Église, il opposa des
arguments qui aujourd’hui pourront paraître plus spécieux que
solides, mais qui faisaient alors sur les esprits une certaine
impression. Les discours de Frédéric sont vains et frivoles, écrivait le
pontife, et les rois de la terre ne s'en laisseront point émouvoir.
Comment, en effet, comparer notre autorité à celle des évêques et
le pouvoir royal à celui des empereurs? Si les évêques sacrent
les rois, ils leur font pour le temporel serment de fidélité; nous,
au contraire, nous recevons le serment du prince à qui nous donnons la
couronne impériale. Quant au suprême pouvoir, les rois le possèdent par
droit héréditaire, et le transmettent à leurs enfants; tandis que les empereurs
l'obtiennent personnellement et par la voie d'une libre élection. Les
princes de l’empire élisent un roi des Romains; nous le faisons empereur.
Enfin le royaume de Sicile est un fief du Saint-Siège que Frédéric tenait
de nous; or, le suzerain ne peut trouver un supérieur ou un juge dans
le vassal qui est sous sa juridiction .
Les écrits qui précèdent, ajoute une chronique
contemporaine, firent suspecter Frédéric de vouloir attenter aux libertés de
l’Église; mais en même temps ils prouvèrent aux rois que, si la cour
romaine l’emportait sur ce prince, elle les attaquerait bientôt à leur tour.
Par divers motifs, aucun d’eux n’entra dans la ligue proposée contre les
envahissements de la puissance pontificale; mais ils n’eurent garde de prendre
parti pour Innocent, et saint Louis lui-même ne voulut pas approuver la
sentence qui déposait le chef de l’empire.
FRÉDÉRIC II JUSQU’A SA MORT
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