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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

 

 

LIVRE VII

FRÉDÉRIC II JUSQU’A SA MORT

1241 —1250

CHAPITRE I

LONGUE VACANCE DU SIÈGE ROMAIN. — LES TARTARES S’ÉLOIGNENT DE L’ALLEMAGNE. ÉLECTION D’INNOCENT IV. — VAINES TENTATIVES DE PACIFICATION ENTRE L'ÉGLISE ET L’EMPIRE. — CONCILE DE LYON. — TROISIÈME EXCOMMUNICATION DE FRÉDÉRIC II.

1241 — 1245

 

Pendant les deux dernières années de sa vie, Grégoire IX avait été, pour Frédéric II, un ennemi ardent, infatigable, avec lequel ce prince n’avait pu faire ni paix ni trêve. Depuis l’avènement de la maison de Souabe à l’empire, aucun pontife n’avait soulevé plus de passions, déployé plus de vigueur d’esprit, moins calculé si la direction que le Saint-Siège donnait aux affaires de l’Allemagne n’aurait pas, dans l’avenir, des résultats funestes à la papauté elle-même. C’est que personne n’avait mieux pénétré que Grégoire les projets de Frédéric sur la Péninsule, projets dont la réussite eût anéanti la puissance temporelle du sacerdoce, fait de Rome la capitale de l’empire allemand, et du pape un simple primat de la chrétienté. Il le soupçonnait aussi de préparer une révolution dans l’Eglise catholique, non plus en opposant un antipape au pape légitime comme beaucoup de ses prédécesseurs l’avaient fait, mais en renversant le Saint-Siège. «Il ose s’immiscer dans les divins mystères, écrivait-il au roi Louis IX, il veut crucifier de nouveau le Sauveur dans son propre sanctuaire; il soutient que le Christ n’a point délégué au successeur de l’apôtre, le pouvoir de lier et de délier, en un mot, il s’applique à enlever à l’Église, sur qui la foi repose, l’autorité qu’elle tient de la divine parole. » Il était résulté de cette situation une de ces luttes à outrance du fort contre le faible, dans lesquelles le dernier des deux, se fait une arme de tout ce qui lui tombe sous la main, dût-il se blesser en s'en servant. Avec la seule puissance des opinions libérales prêchées au nom du Christ, l’énergique vieillard avait attaqué son redoutable adversaire. Mais jusqu’alors la balance ne penchait pas de son côté. Ses tentatives pour faire élire en Allemagne un nouvel empereur s’étaient brisées contre une opposition nationale, et en Italie, malgré quelques défections, les affaires de Frédéric prenaient une tournure favorable. Le royaume de Sicile lui restait soumis, nonobstant les efforts contraires du pape et de ses agents. Maître de la Romagne et de la Toscane, ce prince interceptait toutes communications entre Rome et les Guelfes de la Lombardie. Dans cette dernière province, l’ancien esprit républicain s’affaiblissait de plus en plus, et les communes, jalouses les unes des autres, épuisaient leurs forces dans de petites guerres de ville à ville, ou dans les dissensions de la noblesse et du peuple. Gardons-nous toutefois de conclure de ces faits, que la mort de Grégoire, si elle n’assure le triomphe de l’empereur, va du moins préparer les voies à une paix durable. N’oublions pas qu’au XIIIe siècle, indépendamment de la force que le Siège apostolique puisait dans l’élément religieux, il en trouvait une non moins grande dans le principe de l’affranchissement de l’Italie, qui semblait attaché à la personne du pape. Un nouveau pontife n’aurait pu, sans trahir les intérêts les plus chers de l’Église, déserter la politique de son prédécesseur: et lors même que les deux partis, également épuisés par la guerre, se seraient rapprochés encore une fois, la paix n’eût été pour eux qu’une courte pause pour se préparer à de nouveaux combats. Au point où les choses en étaient venues, il fallait de toute nécessité que la dynastie de Souabe abandonnât ses prétentions sur l’Italie, ou que la puissance temporelle et l’indépendance du Saint-Siège cessassent d’exister.

Les Guelfes furent consternés de la mort de Grégoire, mais les Gibelins en ressentirent une grande joie; et l’empereur lui-même, quoiqu’il n’attendît de cet événement rien de bien décisif pour ses projets, affecta d’y voir le doigt de la Providence. Voici en quels termes il en écrivit aux souverains de l’Europe : « Si Dieu, qui a fait avorter les desseins pernicieux du pape défunt, appelle au siège pontifical un homme qui répare les injustices et les mauvaises actions qu’il a commises (ce que nous « désirons ardemment), ce nouveau père trouvera en nous un fils rempli de zèle pour les intérêts de la sainte Église. Certain de son affection paternelle, nous pourrons, avec le secours des chrétiens, tourner nos efforts contre les Tartares, et refouler ces ennemis de la foi catholique dans les pays d’où ils sont sortis. » Quelque temps auparavant, ce prince, voyant son trésor vide et son crédit ruiné, s'était fait livrer, à titre de prêt, l’argent et les objets de prix gardés dans les sanctuaires du royaume. Pour prouver que la guerre n’était qu’entre lui et Grégoire, il suspendit, après la mort du pape, les hostilités contre le Saint-Siège, mais il n’abolit point la confiscation mal déguisée qui frappait les églises. Cette mesure, exécutée avec rigueur, causa un mécontentement général. La plupart des ecclésiastiques rachetèrent, d’après une estimation exagérée, les riches ornements et les vases sacrés, objets de la vénération des fidèles: le produit de cette exaction servit à payer les troupes.

Dix cardinaux se trouvaient à Rome et entrèrent dans le conclave. Pour les contraindre à terminer promptement l’élection, le sénateur les logea à l’étroit dans le Septizone; mais l’esprit de discorde qui régnait en Italie se mit parmi eux. Six votants voulaient qu’on fît une trêve avec l’empereur; les quatre autres s’obstinaient à suivre les plans de Grégoire. Après de longs et inutiles pourparlers, le scrutin fut ouvert; la discussion devint plus vive, et une scission complète se manifesta. Cinq cardinaux de la majorité portaient au trône pontifical le sixième, appelé Geoffroi de Castiglione, Milanais de nation, évêque de Sabine, et le neveu d’Urbain III. C’était un vieillard connu par sa haute piété, mais dont le grand âge et l’état maladif faisaient pressentir la fin prochaine. Trois cardinaux de la faction italienne réunissaient leurs suffrages sur Romano, du titre de Saint-Ange, que l’empereur repoussait. Romano était mal famé. Pendant sa légation en France, on lui avait imputé des vues coupables sur la reine Blanche de Castille. Depuis son retour à Rome, il n’avait cessé d’animer Grégoire IX contre le chef de l’empire. Malgré les menaces des Romains, malgré une chaleur excessive, des privations de toute espèce, et l’ennui d’une réclusion absolue dans un lieu incommode et malsain, on ne put réunir les deux tiers des suffrages exigés pour la validité de l’élection. Alors la majorité supplia l’empereur d’envoyer à Rome les deux cardinaux pris en se rendant au concile, sauf à leur imposer telle condition qu’il voudrait. Ce prince en exigea des otages, et le serment de se remettre entre ses mains aussitôt l’élection finie; mais si l’un des deux parvenait à la papauté, il le dégageait par avance de sa parole. Leur entrée au conclave ne put mettre fin aux intrigues, qui se prolongèrent durant quarante jours. Pendant ce temps, le cardinal Sinibald de Fiesque tomba dangereusement malade. Robert de Sumercote, Anglais de nation, mourut au Septizone; et, s’il faut en croire un chroniqueur peu favorable à la cour pontificale, on accusa la faction italienne d’avoir empoisonné cet étranger, dans la crainte qu’il ne devint pape. A la fin, comme chacun était désireux de mettre un terme à cette longue réclusion, les dissidents se décidèrent à élire le vieux cardinal Geoffroi de Castiglione; et le dernier jour d’octobre ou le 1er novembre, il fut proclamé pape sous le nom de Célestin IV. Chacun prévoyait que son règne serait court. Les cardinaux avaient ajourné la question, faute de pouvoir la résoudre; mais ils recouvrèrent la liberté, après laquelle le collège entier soupirait.

Le jour de la Toussaint, Célestin IV célébra la messe à Saint-Jean de Latran, et annonça une promotion de cardinaux qui ne put avoir lieu. Le temps lui manqua même pour se faire sacrer; car, dès le lendemain, il tomba malade, et vers le milieu de novembre, il mourut à Saint-Pierre. « Plaise à Dieu, dit un historien, qu’il n’ait pas été empoisonné, comme on le prétend! » Hâtons-nous d’ajouter que rien ne justifie une telle allégation, et qu’à cette époque de troubles aucun personnage considérable ne succombait en Italie, sans que l’une des deux factions n’accusât l’autre d’un crime. Les cardinaux, pour ne point être enfermés une seconde fois dans le Septizone, sortirent à petit bruit de la ville, sans même attendre la fin des cérémonies de l’inhumation. Anagni avait été désignée d’avance pour la tenue du conclave; mais au lieu de s’y rendre, ils se dispersèrent dans l’état ecclésiastique, et tout espoir de les rassembler fut perdu. L’Église tomba dans une anarchie complète. A Rome, le peuple assaillit la demeure des cardinaux, et arrêta Jean Colonne, dont il saccagea le palais, pour punir ce prince de l’Église de s’être ligué avec les Gibelins. Les deux cardinaux de Préneste et de Saint-Nicolas, fidèles à leurs serments, rentrèrent dans les prisons de l’empereur.

Dès le mois de septembre, Frédéric, qui, en se tenant près de Rome, aurait craint qu’on ne l’accusât de ne point laisser au conclave une liberté entière, était retourné dans ses États, après avoir mis une forte garnison à Tivoli. Il jeta près du Garigliano les fondements d’une ville qui reçut le nom de Flagella, c’est-à-dire fouet, pour exprimer sans doute qu’elle l’aiderait à châtier les partisans du pape et les mécontents du royaume. Par sa situation proche du fleuve, dont elle commandait le passage, celte forteresse interceptait le chemin de Rome à Capoue. Les habitants de plusieurs bourgs de la province eurent ordre de s’y établir. Les sujets de l’abbé de Mont-Cassin, ceux du comte de Fondi, et de plusieurs autres feudataires partis pour l’exil, furent employés aux constructions. Mais soit que le lieu eût été mal choisi, soit par d'autres causes qu’on ignore, Flagella resta déserte peu d’années après sa fondation, et c’est à peine si aujourd'hui quelques vestiges aident à en reconnaître l'emplacement.

L’empereur se rendit en Pouille par San-Germano et Bénévent. Une grande affliction l’y attendait. La cour s’était établie dans le palais de Foggia pour y passer l’hiver, et l'impératrice Isabelle, très avancée dans sa grossesse, devait faire ses couches dans cette ville. Elle y donna le jour à une fille qu’on nomma Marguerite, et mourut dans les douleurs de l'enfantement le 1er décembre de cette même année. Son enfant lui survécut. Isabelle fut enterrée dans l’église souterraine d'Andria, à côté d’Isabelle de Brienne, la seconde femme de Frédéric, morte, comme elle, des suites d’un accouchement laborieux.

L’aîné des enfants de l’empereur, Henri, cet ancien roi des Romains, dépouillé de sa dignité en 1235, pour crime de rébellion, suivit de près l'impératrice au tombeau. Ce prince n’avait pu se faire pardonner sa conduite coupable. Après une captivité de plus de six ans dans la forteresse de Saint-Félix, où l’on sait qu’il manqua souvent du nécessaire, Henri venait d’être transféré à Nicastro, puis à Martorano en Calabre, lorsque la mort le frappa le 10 février 1242, à l’âge de près de trente-deux ans. Quelques écrivains se sont plu à embellir cet événement de circonstances dramatiques, dont rien n'atteste l'authenticité. Suivant eux, l’empereur, en qui l'affection pour ce fils ne s’était jamais entièrement éteinte, le rappelait à la cour, avec l’intention d’oublier ses fautes. Mais Henri, persuadé que l’échafaud l'attendait, résolut, pour s’y soustraire, de mettre fin à ses jours. Comme son escorte traversait, à peu de distance de Martorano, un pont jeté à une grande hauteur sur un torrent, il s’élança dans l’abîme et y trouva la mort. On l’enterra avec pompe dans la cathédrale de Cosenza, où un tombeau en marbre lui fut élevé près de la porte principale de l’église. Frédéric donna à son fils des larmes tardives. Un ordre impérial enjoignit aux prélats du royaume de faire dire des messes pendant un mois dans toutes les églises, et d’adresser à Dieu des prières pour le repos de l’âme de ce malheureux prince. L’ex-roi des Romains laissait deux fils jumeaux en bas âge, qui moururent jeunes, l’un en 1251, l’autre deux ans plus tard. Quant à Marguerite la veuve de Henri, elle survécut longtemps à son mari, à ses enfants, et au duc d’Autriche, son frère. Devenue par la mort de ce dernier, en 1246, l’héritier de ses États, elle épousa, en 1252, Ottocar, fils du roi de Bohème. Sa fin fut misérable. Ottocar, plus jeune qu’elle, n’avait demandé sa main que pour avoir un prétexte de s’emparer de l'Autriche. En 1261, il répudia Marguerite pour cause de stérilité, et la relégua à Krems, où l’on croit que le poison termina ses jours.

Aucun événement remarquable ne signala le reste de cette année 1242. L’empereur paraissait se donner beaucoup de mouvement pour faire élire un pape, quoique au fond il vit avec joie la vacance du Saint-Siège se prolonger. Dès le mois de février, il avait député vers le sacré collège Conrad de Thuringe, grand maître des Teutoniques, maître Roger de Porcastrello, son chapelain, el le nouvel archevêque de Bari, avec les pouvoirs nécessaires pour négocier la paix; mais comme la plupart des cardinaux étaient absents d’Anagni, on ne put rien conclure. Deux mois plus tard, une nouvelle tentative ne réussit pas mieux. Frédéric avait lait conduire à Tivoli les deux cardinaux de Préneste et de Saint-Nicolas, ses prisonniers, afin qu’ils pussent se rendre plus facilement au conclave. Lui-même pressait dans son royaume la rentrée des impôts, faisait poursuivre par ses justiciers les agents d’intrigues, rassemblait une puissante flotte, et levait des troupes, avec lesquelles il reprit bientôt après les hostilités dans l’État ecclésiastique. L’armée impériale se porta d’abord à Rieti, d’où elle se répandit dans les campagnes romaines, qui ne furent pas épargnées. Entre autres dépouilles, elle prit au couvent de Grotta-Ferrata deux statues de bronze qui furent envoyées à Lucera. Pendant ce temps, Enzio ravageait le territoire de Plaisance, de Milan et de Brescia, tandis que Pelavicini portait la guerre en Ligurie. Depuis que la parole puissante de Grégoire ne relevait plus le courage des Guelfes, les affaires de l’empereur prospéraient dans toute la Péninsule. Ce prince en profita pour porter son attention sur les provinces germaniques, toujours menacées par les Tartares. La Hongrie était épuisée, les terres y restaient sans culture, el la famine semblait devoir bientôt en chasser les hordes mongoles. Le moment était venu pour le petit-fils de Gengis, ou de se porter en avant, ou de renoncer à la conquête de l’Europe.

Le roi de Sardaigne avait sous ses ordres quatre mille cavaliers et un corps d’infanterie que l’empereur avait l'intention d’envoyer en Allemagne, pour se joindre à la levée en masse de l’empire, commandée par Conrad. Il avait, de plus, promis de prendre en personne la direction de la guerre contre Batou-Khan, dès que le sacre collège aurait donné un chef à l’Église; mais il n’en fit rien, et ce fut une grande faute, qui, dans la suite, eut pour lui de funestes conséquences. On l’accusa plus que jamais de sacrifier l’Allemagne à l'Italie. Les princes, abandonnés par le souverain dans une conjoncture aussi difficile, s’habituèrent à s’en passer; les liens qui les attachaient à lui se relâchèrent. Déjà les Mongols entraient en Autriche, quand l'armée allemande descendit la vallée du Danube, et les força à rebrousser chemin. Suivant la grande chronique de Matthieu Paris, Conrad et Enzio lui présentèrent le combat près de l’embouchure de la Theiss dans le Danube. La lutte, ajoute l’historien anglais, fut terrible : des masses innombrables de Mongols se brisèrent contre la valeur germanique, et Batou-Khan se retira. Si ce récit était vrai, aux deux fils de l’empereur reviendrait la gloire d’avoir détourné l’orage qui menaçait l’empire. Mais aucun contemporain ne confirme la présence d’Enzio au nord des Alpes, et tout porte à croire qu’il ne sortit point d’Italie, où pendant cette année il fit la guerre presque sans interruption contre les Guelfes. L’année suivante, une horde de Mongols s’avança de nouveau jusqu’à Neustadt, à huit milles ou quinze lieues de Vienne; mais elle devait être peu nombreuse, puisqu’elle ne put prendre celte forteresse, qui, pour toute garnison, n’avait que vingt hommes d’armes et cinquante arbalétriers. Le duc d’Autriche, Frédéric le Belliqueux, le duc de Carinthie, le roi de Bohème et le patriarche d’Aquilée rejetèrent les Asiatiques en Hongrie. Bientôt après, le chef de ces barbares, désespérant de dompter la résistance des princes allemands, commença son mouvement de retraite vers l’Asie. Quelques années plus tard les Mongols reparurent encore dans la vallée du Danube; c’étaient sans doute des détachements restés dans les provinces voisines; mais ils ne franchirent point les limites de l’Allemagne.

Ces événements remplirent toute cette année 1242 et une partie de 1243. Pendant qu’ils occupaient les provinces germaniques, l’empereur mettait à profit l’intérim pontifical pour augmenter en Italie le nombre de ses alliés. La Lunigiane, 1a Toscane, la Marche d’Ancône, le duché de Spolète, la Romagne, lui obéissaient. En Lombardie, les habitants de Como, nouvellement entrés dans le parti impérial, saccageaient les environs de Milan; Eccelin repoussait le marquis d’Este de la Marche véronaise. Jacques de Carrare, un des principaux de la faction guelfe, fait prisonnier, avait été exécuté à Padoue par la main du bourreau; Alexandrie, Tortone, Asti, Acqui, Alba, Verceil, Novare, Pavie, Parme et Crémone; les seigneurs et les émigrés gibelins de la Ligurie, Savone et Albenga, menaçaient la république de Gènes, que Frédéric se préparait à faire attaquer par terre et par mer. Cent soixante-dix navires de toutes grandeurs avaient été armés en Sicile et à Pise; et ce fut vainement que les Vénitiens voulurent, avec soixante galères, arrêter l’escadre impériale, qui se dirigea vers les côtes liguriennes. Mais ici la fortune commença à changer. Ansaldo de’ Mari, l'amiral sicilien, était né à Gènes. Ménagea-t-il son pays, ou craignit-il d’engager une action décisive? Ce qui est certain, c’est que l’expédition ne réussit pas. Sa flotte bloquait Levanto, que le marquis Pelavicini, commandant des forces de terre, attaquait de son côté, quand les galères génoises, au nombre de quatre-vingt-trois, parvinrent à dégager cette place. Ansaldo se retira à Savone, et, aux approches de l’hiver, il retourna en Sicile.

Vers la fin de l’année, le collège des cardinaux n’était plus composé que de six ou sept membres; les uns cachés chez leurs parents, quelques autres malades, tous divises de vues et d’esprit, et, suivant l’expression d’un chroniqueur, sans une étincelle de charité. Plus ils mettaient d’obstination à ne pas se réunir, plus ils en rejetaient la faute sur l’empereur, qui, de son côté, leur faisait de grands reproches, tout en profitant, pour avancer ses affaires, de l’état de décadence où tombait l’Église romaine. La chrétienté prit sérieusement l'alarme. Le roi Louis IX, alors âgé de vingt-sept ans et demi, pressa les cardinaux de mettre un terme à la vacance du saint-siége.Un chroniqueur contemporain rapporte que les évêques français avertirent le sacré collège que s’il résistait plus longtemps au vœu de tous les chrétiens, ils éliraient eux-mêmes un pape, sous l’obédience duquel la France se rangerait. En Angleterre, on ordonna des prières pour apaiser la colère divine. Les prélats de ce pays firent supplier l’empereur de déposer tout ressentiment contre les cardinaux, et, loin de s’opposer par des mesures tyranniques à leur réunion, de la faciliter désormais de tout son pouvoir. « A coup sûr, répondit ce prince, c’est moins à nous qu’on doit tenir ce langage qu’à l’Église romaine, dont la cupidité et l’orgueil font le malheur du monde chrétien. Mais quand nous mériterions quelque blâme, qui pourrait nous condamner après ce que nous avons souffert? » Ces instances eurent toutefois leur effet; il recommanda aux cardinaux de ne pas laisser davantage l’Église veuve de son pasteur; puis, voyant l’inutilité de nouvelles sollicitations, il leur écrivit : «C’est à vous, fils d’Éphraïm, que s’adressent nos paroles; à vous, enfants de Déliai, troupeau de perdition; à vous, cardinaux, coupables de tous les malheurs du monde, et qui en répondrez devant Dieu! Vous devriez être le pivot et l’arc-boutant du Saint-Siège, et, par vos divisions, vous vous rendez la risée des peuples. Comme chacun de vous aspire à la papauté, nul ne peut se résoudre à porter son suffrage sur un autre. L’Église, privée de chef, tombe dans l’abaissement; la foi s’altère; le peuple croit que Dieu a abandonné la place au prince des ténèbres, qui siège au milieu de vous, semant la discorde, fermant vos oreilles aux plus sages avis. Moins prudents que les abeilles, vous errez sans chef à l’aventure. Voulez-vous imiter les Israélites, qui, après avoir perdu la raison, adorèrent le veau d’or? Vous laissez la barque de Pierre sans gouvernail; et, quoiqu’elle ne puisse périr, elle est, par votre faute, le jouet des vents et des tempêtes. Rentrez en vous-mêmes, reprenez le sens de la raison, tandis qu’il en est encore temps, et faites de telle sorte que notre mère la sainte Église, guidée par un nouveau flambeau, retrouve sa dignité et son premier éclat.»

Mais si l’empereur, cédant au vœu général, demandait un pape, moins que jamais les cardinaux parvenaient à s’accorder. La plupart refusaient de rentrer à Rome, crainte d’être renfermés par les magistrats dans le Septizone; le temps se passait en vaines démarches. Frédéric, voyant qu’on s’en prenait à lui de tous ces retards, imposa une nouvelle collecte sur le royaume, et enjoignit aux possesseurs de fiefs de se tenir prêts à entrer en campagne le 1er avril suivant. Ce jour venu, il rassembla ses troupes près de Flagella, sur le Garigliano, et les conduisit dans l’État ecclésiastique. Suivant l’historien Matthieu Paris, son armée était formée de neuf corps, de cinq mille lances chacun; un autre chroniqueur évalue à dix mille hommes d'armes allemands et italiens le nombre des combattants; mais il faut se tenir en garde contre ces dénombrements, dont l’imagination du narrateur décuple trop souvent le chiffre. Pendant tout le printemps, les soldats pillèrent et brûlèrent les possessions des cardinaux, et celles des nobles du parti de l’Eglise. Pour prévenir de plus grands désastres, les Romains mirent leur justification sous les yeux de l’empereur. Loin de fomenter le schisme, ils ne cherchaient, disaient-ils, qu’à l’empêcher, et on ne pouvait, sans injustice, leur infliger un châtiment qu’aucune faute n’appelait sur eux. Personne n’ignorait, au surplus, que, depuis la mort de Célestin IV, la plupart des cardinaux ne s’étaient pas montrés dans la ville, et que les efforts du sénateur pour les rassembler avaient été vains. Cédant à ces raisons, Frédéric se retira de devant Rome; mais il n’empêcha pas le saccagement des terres de l’Eglise, dont le pillage était promis aux soldats. Les Sarrasins occupèrent Albano, qui appartenait à un cardinal, et y commirent, suivant leur coutume, des cruautés inouïes, n’épargnant ni âge ni sexe, brûlant les maisons, dépouillant les sanctuaires de leurs propres richesses et de celles qui y étaient en dépôt. Cette exécution militaire jeta l’effroi dans les esprits; les cardinaux firent prier l’empereur de les épargner, promettant de se rendre dans tel lieu qu’il indiquerait, sauf à Rome, et d’y élire sans plus de retard un pape qui conviendrait également à ce prince et à l’Eglise. La ville d’Anagni fut alors désignée pour la tenue du conclave. Frédéric y envoya, honorablement accompagnés, les cardinaux de Frénésie et de Saint-Nicolas, ses prisonniers. Lui-même rappela ses troupes, et les reconduisit en Pouille, où il attendit le résultat de l’élection.

Elle s’accomplit enfin le 21 ou le 2o juin 1213, dans la grande église d’Anagni. Dès le premier scrutin, les votes se réunirent sur Sinibald, noble génois, de la famille gibeline de Fiesque, et cardinal-prêtre du titre de Saint-Laurent in Lucina. Sinibald était le cinquième des fils de Hugues, comte de Lavagne, préfet du fisc impérial en Italie. Destiné dès son bas âge à l’état ecclésiastique, il s’était adonné à la culture des lettres sous la direction d’Obizzo, son oncle, évêque de Parme. Très-jeune encore, il devint chanoine de celle église, el fut envoyé à l’université de Bologne, où il excella principalement dans la jurisprudence canonique, que les plus habiles docteurs lui enseignèrent : on le citait comme l’un des meilleurs légistes de l’Italie. Ses études terminées, il se rendit à la cour romaine, dans l’espoir d’y obtenir un avancement rapide : Honorius III le créa vice-chancelier du Saint-Siège. Le cardinal Hugolin, qui en était le chancelier, ayant été chargé de rétablir la paix entre Pise et Gènes, employa utilement Sinibald, et ne cessa depuis de le favoriser. Après son avènement au pontifical, Hugolin comprit Fiesque dans la première promotion de cardinaux, qui eut lieu an mois de septembre 1227. Protégé par Grégoire IX, aimé de l’empereur, que sa famille avait servi avec zèle, le nouveau cardinal eut le talent de vivre dans l’amitié du prince, sans perdre la confiance du pape. Lors de la nomination de Célestin IV, Sinibald, après avoir voté pour Romano avec le parti italien, se réunit à la faction opposée. Enfin, dans le conclave d’Anagni, les cardinaux l’élurent d’une voix unanime, comme le plus propre à mettre fin à la lutte qui, depuis si longtemps, désolait l’empire et l’Église. Le peuple fut dans la joie; on fit à Rome de grandes réjouissances : l’espoir d’une paix prochaine y calma l’agitation des esprits. A la cour impériale, chacun félicitait l’empereur d’un changement si heureux. Seul, ce prince ne put s’y tromper : « J’avais un ami dans le cardinal de Fiesque, dit-il à ses confidents; Innocent sera mon ennemi, parce qu’aucun pape ne peut être gibelin. » Mais, loin d’avouer ouvertement une pensée que les faits ne devaient justifier que trop tôt, il voulut qu’un Te Deum en actions de grâces fût chanté dans toutes les églises du royaume; et il écrivit en Allemagne et en Italie pour annoncer que son désir le plus sincère était de se réconcilier avec le Saint-Siège. A cet effet, frère Gérard de Marspurg, maître des Teutoniques; Ansaldo de’ Mari, grand amiral de l’empire et du royaume de Sicile; maître Roger de Porcasrello; maître Pierre de la Vigne, et Thaddée de Sassa, portèrent à Anagni une lettre remplie d’expressions de dévouement et d’obéissance : « Nous avons appris avec une extrême joie (ainsi s’exprimait Frédéric) que notre ancien ami est devenu notre père. Nous croyons que votre élévation à la papauté va mettre fin à toutes les discordes. Dans cette ferme confiance, nous prenons l’engagement d’employer nos forces et d’apporter le plus grand soin à maintenir la dignité de l'Église romaine, à protéger les libertés ecclésiastiques; et, sauf les droits et l’honneur de notre couronne, à nous montrer pour vous un fils obéissant, soumis, et plein d’affection. » Pendant ce temps, l’archevêque de Rouen, l’évêque de Modène, et l’abbé de Sainte-Faconde, se rendaient à Melfi, pour notifier au chef de l’empire l’avènement du nouveau pape, et sonder ses dispositions. Partout, sur leur passage, on leur rendit de grands honneurs, comme à des messagers de paix. Les négociations s’ouvrirent en même temps à Melfi et à la cour pontificale; mais, dès le début, elles prirent une direction qui ne promettait pas un heureux résultat. Les ambassadeurs impériaux ne furent point admis à l’audience du pape; et comme Frédéric s’en plaignit, on répondit que la règle interdisait au chef de l’Église de conférer personnellement avec les mandataires d’un prince frappé d’anathème. Cependant, sur de plus pressantes instances, autorisation fut donnée d’absoudre ces envoyés, afin de lever tout obstacle aux négociations. L’empereur demandait qu’on rappelât de la légation de Lombardie Grégoire de Montclongo, son ennemi personnel, et trouvait injuste qu’ayant rendu la libellé au cardinal de Préneste et à la plupart des autres prélats, on retint Salinguerra en prison, contre le droit des gens. Le pape soutint son légat. Quant aux ecclésiastiques pris sur les galères, la délivrance d’une partie d’entre eux lui causait une véritable joie; mais il ne pouvait comprendre qu’on n’eût pas agi de même à l’égard de tous : c’était d’ailleurs bien à tort qu’on imputait au Saint-Siège la captivité de Salinguerra, puisque cet ancien ennemi de l’Eglise était au pouvoir des Vénitiens et non du souverain pontife. Voici, au surplus, les articles proposés par Innocent, comme les préliminaires de la paix : Frédéric devait faire réparation des fautes qui avaient motivé son excommunication, et délivrer, jusqu’au dernier, les prêtres et les laïques pris en mer. Dans le cas où il prétendrait avoir été lésé dans ses droits par l’Eglise romaine, ou qu’il soutiendrait n’avoir fait aucun tort à ladite Église, le pape offrait de s’en rapporter à l’arbitrage des rois, des prélats et des princes chrétiens. Les amis du Saint-Siège, ceux qui avaient adhéré à sa cause, seraient compris dans le traité de paix, et ne pourraient être recherchés en aucun temps pour leur conduite passée. On ne put s’entendre sur celle dernière question, l'empereur voulant à tout prix la soumission des Guelfes lombards, tandis que le pape entendait leur assurer une indépendance qui coût la sauvegarde de celle du Saint-Siège. Au mois de septembre, comme les affaires s'embrouillaient de plus en plus, le pontife fit avertir les chefs de la ligue de se tenir prêts à recommencer la lutte : « Engagez nos amis et nos fidèles, écrivait-il à Montelongo, à persévérer dans leur dévouement à la bonne cause. Qu’ils sachent que nous n’entendons pas les abandonner, et que l’Église n’acceptera aucun arrangement dans lequel on refuserait de les admettre.»

A la cour de l’empereur, comme à celle du pape, la paix était dans les paroles, la guerre dans les esprits, Les peuples, trompés dans leurs espérances, commencèrent à s’agiter. Ceux à qui la domination impériale paraissait tyrannique accusaient Frédéric de les sacrifier à son ambition, et se tournaient vers le nouveau pontife, qui promettait à tous paix et liberté, sous la protection de l’Église. Dans le royaume, les dominicains et les mineurs entretenaient de sourdes pratiques avec les mécontents, et poussaient les peuples à la révolte. Plusieurs de ces religieux furent dénoncés à la justice et pendus. Sur ces entrefaites, un événement qu’on n’avait pas lieu d’attendre fit évanouir tout espoir d’accord. Depuis près de deux mois, les habitants de Viterbe, las du joug que les officiers impériaux appesantissaient sur eux, avaient supplié le cardinal Régnier de Sainte-Marie, leur concitoyen, de les réconcilier avec les Guelfes de Rome, et d’en obtenir les secours dont ils avaient besoin pour chasser leurs oppresseurs. Un traité d'alliance fut conclu en secret, entre les deux villes, précisément à l’époque où les ministres de l’empereur arrivaient à Anagni pour négocier la paix. Vers la fin d’août un corps de milices romaines, auquel se joignirent des émigrés de Viterbe et beaucoup de paysans, fut introduit dans la ville pendant la nuit, surpris la garnison, forte de trois cents hommes d’armes, tua quelques soldats et fit bon nombre de prisonniers; le reste se retira dans le château qui était mal pourvu de vivres. Ce coup de main heureusement exécuté, il restait à défendre Viterbe contre l’armée impériale, qu’on s’attendait à avoir bientôt sur les bras. Le cardinal Régnier promit l’appui de Saint-Siège; mais, avant de l’accorder, le pape exigea que les droits de l’Eglise fussent rétablis dans la ville sur l’ancien pied. Quand ce fut chose convenue, une députation, composée d’habitants notables, se rendit à la cour romaine, où, en plein consistoire, elle sollicita un secours d’argent pour payer la solde, pendant quinze jours, à cinq cents hommes d'armes et à mille fantassins. Innocent répondit qu’en considération du cardinal Régnier, et pour dérober à une ruine certaine des sujets de l’Eglise qui se replaçaient sous son autorité, il accordait 2,500 onces d’or, au poids de Rome. De plus, il autorisait les magistrats de Viterbe à garder sous le drapeau, durant un mois, s’il était nécessaire, les troupes qu’ils allaient soudoyer. Avec ce renfort, les milices bourgeoises attaquèrent si vigoureusement le château de Viterbe, que la position des assiégés devint très critique. Simon de Teate, le commandant impérial, écrivait lettres sur lettres pour être promptement secouru. Il se voyait réduit à manger les bêtes de somme, et une partie des chevaux de sa cavalerie. Pour surcroît de malheur, les conduits des fontaines étaient rompus, et il ne restait dans la place que trois puits, dont l’un était empoisonné. Les assiégeants avaient établi sur plusieurs beffrois des balistes qui foudroyaient la garnison avec d’énormes pierres et avec le feu grec. Enfin, des mines avaient été poussées sous les murailles, dont la chute était attendue d’heure en heure. Frédéric accourut; mais son armée était peu nombreuse, parce qu’il avait profité des négociations avec le pape pour diminuer, par le licenciement d’une partie des troupes, les dépenses excessives que la guerre nécessitait. Il investit la ville pendant que les habitants faisaient eux-mêmes le siège de la citadelle. Déjà ses gens avaient comblé, avec des fascines et des tonneaux remplis de terre, une partie du fossé creusé au pied des murailles, quand les milices de Rome accoururent en grand nombre. L’historien Matthieu Paris rapporte qu’il y eut un engagement sérieux, dans lequel un chevalier, couvert d’armes semblables à celles de l’empereur, tomba percé d’une flèche. Les Romains poussèrent des cris de joie; mais le prince, qu’ils croyaient mort, reparut au bruit des instruments guerriers, et couvrit la retraite des siens. Ses tours en bois, ses trébuchets, furent brûlés; peu s’en fallut qu’il ne tombât lui-même au pouvoir de l’ennemi. Il leva enfin ce siège, commencé depuis plus de deux mois, et conduisit ses troupes à Grossetto. Le comte Simon rendit la citadelle, sous la condition d’en sortir avec armes et bagages, et de se retirer où bon lui semblerait. Mais les Romains, au mépris de cette capitulation, massacrèrent une partie de ses soldats, et tirent le reste prisonnier.

Cet échec eut un grand retentissement en Italie, et jusqu’en Allemagne. Partout il releva le courage des Guelfes, et fut une cause de défections dans le parti des Gibelins. Le pape en devint plus exigeant. Dans l’Etat ecclésiastique, Orvieto, Todi, Assise, Pérouse, Radicofani, entrèrent en confédération avec Viterbe et avec Rome. En Lombardie, Verceil et Novare retournèrent à la ligue milanaise; les marquis de Montferrat, de Malaspina, de Caretto, et d’autres seigneurs habitués à passer d’un camp dans l'autre chaque fois qu’ils y trouvaient quelque profit, abandonnèrent l'empereur moyennant de grosses sommes fournies par le trésor pontifical ou par les communes guelfes. Le patriarche d’Aquilée avait commencé la guerre contre Trévise; mais le pape prit parti pour cette ville, et autorisa Montelongo à frapper le prélat d’excommunication, s’il ne changeait de conduite. Au nord des Alpes, où la fidélité des grands de l’empire ne s’était pas encore démentie, il y eut de sourdes pratiques pour exciter les peuples à la révolte. On savait que Frédéric n’aimait pas le séjour de la Germanie; depuis six ans, il ne s’y était pas montré, malgré les promesses les plus positives; et sa longue absence servit de prétexte à quelques défections. Des princes qui jusqu’alors avaient soutenu sa cause écoutèrent d’autres conseils; un parti d’opposition se forma. Frédéric, croyant couper le mal à sa racine, fit garder les chemins qui conduisaient d'Allemagne en Italie. Tout voyageur sur lequel on trouvait des lettres ou de l'argent pour la cour romaine était jeté en prison, mis à la torture et souvent même envoyé au gibet. Un moyen plus efficace eût été sans doute de se montrer aux Allemands; mais l’empereur avait laissé passer l'instant favorable, et, depuis l’élection d'innocent IV, il ne pouvait sans péril s’éloigner de la Péninsule.

Pendant que ce prince assiégeait encore Viterbe, les magistrats et le peuple de Rome avaient supplié Innocent de venir habiter leur ville. Le dimanche 15 novembre il y fit son entrée au milieu des plus bruyantes acclamations. Mais bientôt le séjour lui en devint insupportable par suite des persécutions que les créanciers de Grégoire IX lui firent éprouver. Pour fournir des subsides aux Guelfes, le pape défunt avait emprunté à des marchands romains 40,000 marcs; et ces gens voulaient être payés du capital et des intérêts échus. Comme l’argent manquait pour les satisfaire, ils firent grand bruit. Chaque jour c’étaient de telles clameurs autour du palais, que le pape n’osait sortir de son appartement, crainte de quelque insulte. Il ne les apaisa qu’en promettant d’employer à solder leurs créances les premiers fonds disponibles.

Déjà, depuis plus de deux mois, les ambassadeurs impériaux avaient quitté la cour pontificale, quand, vers les derniers jours de l’année 1213 un désir de paix parut se réveiller dans les esprits. La situation déplorable où se trouvait alors l’Italie par suite des mauvaises récoltes en était la véritable cause. Le pain manquait. En Lombardie, le blé était monté jusqu’à vingt sous d’empire le setier, prix exorbitant que le peuple ne pouvait atteindre. Les pauvres furent réduits à vivre de racines sauvages qu'ils arrachaient dans les champs. Avec la famine on eut la peste; la mortalité fut si grande, qu’à Milan on défendit de sonner pour les morts, afin de ne pas augmenter l’épouvante générale. Les parents des victimes, les prêtres eux-mêmes, ne les accompagnaient plus à leur dernière demeure. Bientôt les cimetières des églises étant remplis, il fallut enfouir les cadavres hors de la ville. En Toscane, la terre trembla à plusieurs reprises; à Lucques, un grand nombre de tours et de maisons s’écroulèrent. Au milieu de tant de calamités, l’hérésie des patarins faisait des progrès; la guerre y ajoutait ses ravages. Enfin, les collecteurs de la cour romaine et ceux de l’empereur imposaient aux églises et aux populations des charges que la rareté de l’argent rendait intolérables. Partout on murmurait : les Gibelins contre le pape, les Guelfes contre Frédéric. On reprochait à ce prince de ne point entendre de messe, oubliant que l’un des principaux griefs du Saint-Siège contre lui était, au contraire, qu’il faisait célébrer les saints offices en sa présence, malgré son excommunication. Dans de telles circonstances, comme le moyen le plus sûr d’apaiser le peuple était de lui donner l’espoir d’une paix prochaine, le pape et l’empereur parlèrent de s’accorder. Le cardinal Eudes, évêque de Porto, fut envoyé vers le prince, dont il était l’ami, et le rencontra à Acquapendente. Ce prélat se portait pour garant des intentions toutes pacifiques du souverain pontife, et, à sa demande, l’affaire fut mise encore une fois en délibération. A cet effet, le comte de Toulouse, nouvellement réconcilié à l’Église, se rendit à Rome, accompagné de maitre Pierre de la Vigne et de Thaddée de Sessa, avec carte blanche pour conclure un traité de paix que l’empereur promettait de ratifier. Des députés lombards, appelés par Innocent, les avaient précédés. Voici les conditions auxquelles le Saint-Siège consentait à passer un accord. Les terres possédées par l’Église romaine avant la sentence d’excommunication lui seront rendues; on agira de même à l’égard de ses alliés. Les captifs, clercs et laïques, Romains, Toscans et autres, soit otages, soit prisonniers de guerre, recouvreront la liberté. L’empereur restituera la part qui lui est échue dans le butin pris sur les galères. Il prêtera serment de se soumettre aux volontés du pape relativement aux dommages par lui faits aux églises et au clergé. Seront déclarés nuls les bans et confiscations qui frappent les ecclésiastiques; on leur rendra leurs honneurs et leurs possessions, lors même que la cession en aurait été faite à d’autres. A l’avenir, les seigneurs qui, durant les derniers troubles, ont pris parti pour le Saint-Siège ne pourront être tenus de remplir en personne les devoirs féodaux du vassal envers le souverain, mais seulement par remplaçants. Les exilés rentreront chez eux et recouvreront leurs biens. Dans ses démêlés avec les habitants de Rome, Frédéric prendra le pape et les cardinaux pour arbitres, et déférera à leur jugement. Enfin, par une lettre adressée aux souverains de l'Europe, ce prince déclarera qu’il a résisté à l’arrêt porté contre lui, non par mépris, mais seulement parce que cet acte ne lui ayant pas été signifié dans la forme requise, il a cru, d’après l’avis de prélats allemands et italiens, n’être point tenu de l’observer. Néanmoins, pour preuve de repentir, il jeûnera et fera des aumônes jusqu'au jour de son absolution; il fondera des monastères et des hôpitaux, et enfin il enverra en terre sainte un certain nombre de chevaliers. Contre toute attente, ces conditions, favorables aux Lombards, ne furent pas rejetées; l'empereur, dont la diplomatie était essentiellement temporisatrice, se réservait-il de faire naître des incidents qui en éluderaient l’effet? S’il faut même en croire le chapelain d’innocent IV, qui a écrit avec une grande partialité la vie de ce pontife, Frédéric alla jusqu’à offrir de faire épouser à son fils Conrad, roi des Romains, une des nièces du pape, se persuadant, ajoute le narrateur, qu’en faveur d’une alliance si honorable pour la famille de Fiesque, on le laisserait impunément s’approprier les biens de l’Église. Quoi qu’il en soit, les articles officiels ayant été acceptés, il y eut, le 31 mars, jour du jeudi saint, sur la place de Saint-Jean de Latran, une assemblée publique dans laquelle, en présence du pape, de Baudoin, empereur latin de Constantinople des cardinaux et d’un grand nombre de prélats, du sénateur, des magistrats et du peuple de Rome, les envoyés impériaux jurèrent solennellement l’exécution du traité. On célébra la messe; le pape annonça en chaire que dans peu Frédéric serait délié de l’excommunication. Ce prince lui-même s’empressa d’informer Conrad, son fils, de la conclusion de la paix. « Cet heureux événement, écrivait-il, en mettant fin aux dissensions qui troublent le monde, sera profitable à l’empire comme à l’Église, notre sainte mère. Nous vous l’annonçons avec joie ; publiez-le dans toute la Germanie, afin que nos féaux s’en réjouissent. Sachez de plus qu’aussitôt après que nous aurons reçu la bénédiction du souverain pontife, nous nous rendrons à Vérone pour y tenir une cour solennelle. Préparez-vous à y assister avec les princes de l’Allemagne. » Mais, malgré ces belles apparences, personne n’était sincère. Des paroles imprudentes et des relations suspectes de l’empereur, son scepticisme, sa correspondance avec les grands de l'empire, dans laquelle il attaquait violemment l'autorité du pape; le séquestre mis sur des terres données au clergé et qui n’avaient pas été aliénées en temps utile, la confiscation du revenu des églises vacantes, et enfin des écrits anonymes répandus jusque dans le palais pontifical, avaient persuadé à Innocent que l'empereur cherchait à établir une église indépendante de Rome, qui aurait eu pour chef le souverain laïque. Avec une telle pensée qui, ainsi qu’on l’a vu plus liant, avait déjà germé dans l’esprit de Grégoire, tout accord durable devenait impossible. Bien décidé à faire une guerre à outrance à celui qu’il regardait comme l’ennemi capital du Saint-Siège, Innocent, en signant la paix cherchait à gagner du temps pour sortir de Rome, et se retirer dans un lieu où, hors de toute atteinte, il pourrait recommencer la lutte. Le vendredi de la semaine sainte, une sédition avait éclaté dans la ville, et pendant que l’Église en deuil implorait le Rédempteur mort sur la croix, les créanciers du pape défunt recommençaient leurs poursuites: une multitude avide prétendait de plus obliger Innocent à payer de grosses sommes pour le tort causé aux Romains par la longue absence de son prédécesseur. Frédéric avait aussi des vues secrètes, et n’attendait que le moment favorable pour en venir à reflet. Déjà ses émissaires avaient obtenu des Frangipani la cession de la moitié du Colisée, et d’un palais adjacent, dont cette famille puissante avait fait une forteresse. On comprend l’imminence du péril qui aurait menacé le Saint-Siège, si des garnisons à la solde de l’empereur s’étaient établies dans l’intérieur de Rome, au milieu d’un peuple séditieux et frivole qu’un caprice avait jeté dans le parti du pape, et qu’un autre caprice pouvait en retirer. Quand il fallut exécuter les stipulations convenues, de grands obstacles se présentèrent; Innocent insistait pour que Frédéric se dessaisit des terres pontificales et rendit la liberté aux captifs avant que lui-même levât l’excommunication. L’empereur voulait au contraire qu’on commençât par le recevoir dans la communion chrétienne, offrant d’ailleurs de s’en rapporter à la décision des rois et du baronnage d’Angleterre et de France. Ses prétentions furent repoussées, et il en fit de grandes plaintes. On ne laissa pas néanmoins de chercher, avec un zèle plus apparent que réel, des voies de conciliation. L’historien Matthieu Paris, ordinairement favorable à Frédéric, dit ici que, par l’inspiration du prince des ténèbres, il refusa l’humble satisfaction qu’il avait promise; mais, plus loin, ce même chroniqueur ajoute que le comte de Toulouse et l’empereur de Constantinople rendirent de bons témoignages de ses sentiments, dans des lettres connues de toute l’Europe. Personne ne voulant céder, les ambassadeurs impériaux déclarèrent que les négociations ne pourraient produire d’heureux résultats, si elles étaient continuées à Rome. On vient de voir que le pape ne demandait qu’à sortir de la ville. Il saisit avec joie cette occasion d’accomplir un grand dessein, dont la réussite devait relever l’Église de son abaissement; mais, avant tout, il voulait rendre de la force au sacré collège par une promotion de cardinaux. Leur nombre était réduit à sept : quelques jours avant la Pentecôte, il en créa douze autres, trois évêques, trois prêtres et six diacres. Enfin, vers le 7 juin, la cour pontificale quitta Rome, sous prétexte de se rapprocher de l’empereur, qui était à Terni. Innocent s’établit à Civita-Castellana, où il prépara l’exécution de son projet.

Après avoir mûrement réfléchi sur les événements du règne de son prédécesseur, Innocent IV avait reconnu que le plan formé par Grégoire, de tourner l’Église universelle contre le chef de l’empire, était l’unique moyen d’assurer le triomphe du Saint-Siège. Toutefois, si l’idée première était heureuse, l’exécution en avait été mauvaise; et l’expérience du passé prouvait que, pour arriver sûrement au but, la cour romaine devait, avant tout, se placer hors des atteintes de son ennemi. Frédéric était maître de la plus grande parties de l’Étal ecclésiastique; il ne restait au pape que Narni, Assise, Rieti, et quelques châteaux du duché de Spolète; Pérouse, Orvietto, Radicofani, dans le patrimoine de Saint-Pierre ; et Ancône dans la Marche. Ces villes étaient serrées de si près par les impériaux, que, loin de pouvoir aider le pontife, elles réclamaient de prompts secours pour leur propre défense. Non-seulement l’Italie n’offrait au Saint-Siège aucune sécurité; mais le désastre de la flotte génoise avait dégoûté pour longtemps les prélats du voyage de Rome, et on ne pouvait songer à les réunir, soit dans celte ville, soit dans aucun autre lieu de la Péninsule. La France était l’asile ordinaire des papes contre la persécution; Innocent résolut de s’y réfugier. Mais depuis que l’empereur dominait sur la Toscane et sur la Romagne, toute communication par terre était coupée entre les provinces pontificales et la haute Italie. Une seule voie, celle de la mer, restait ouverte; et comme les flottes pisane et sicilienne croisaient dans les parages de la Ligurie, il fallait, pour leur échapper, prudence et discrétion. Avant de quitter Rome, Innocent avait envoyé à Gènes un frère mineur, pour invoquer l’appui de ses concitoyens. Le podestat communiqua la lettre aux principaux nobles du parti de l’Église, et d’une commune voix ils résolurent de répondre à cet appel. En dix-sept jours, vingt et une galères, chacune de cent quatre rameurs, et quelques vaisseaux plus petits, furent prêts à mettre à la voile. Pour ne point éveiller de soupçons dans l’esprit des Gibelins, on prétexta une expédition contre le grand amiral de Sicile, qui menaçait les établissements de la commune sur la côte d’Afrique. Le podestat lui-même, et trois neveux du pape, commandaient les hommes d’armes, embarqués au nombre de soixante sur chaque navire. L’escadre mit à la voile le 21 juin, toucha la Corse sans être signalée par l'ennemi, et jeta l’ancre, le 27 juin, dans le port de Civita-Vecchia.

Pendant que ces choses se passaient, les ministres pontificaux et ceux de l’empereur avaient de fréquentes conférences. On prétend que Frédéric, après avoir vainement essayé de surprendre le pape au sortir de Rome, lui demanda une entrevue qu’innocent refusa. Ce fut alors que ce prince écrivit au roi d’Angleterre d’envoyer des députés en Italie, pour prendre part aux négociations. Déjà, depuis l’arrivée d’innocent à Civita-Castellana, dix-sept jours s’étaient écoulés sans qu’elles eussent avancé d’un seul pas, quand le pontife fut averti que la flotte libératrice l’attendait au port. Le moindre retard pouvait tout perdre. Sous un prétexte, il se rendit, le lundi 27 juin, à Sutri, où il coucha. Le lendemain, vers une heure de nuit, après avoir congédié les gens de son service, revêtu le costume et les armes d’un soldat, il se munit d’argent, et sortit en silence de la ville. Son neveu, le cardinal de Saint-Eustache, trois autres cardinaux et six de ses plus intimes serviteurs, l’accompagnaient. De vigoureux coursiers avaient été préparés, et malgré les mauvais chemins, les bois et les montagnes qu’il fallut franchir, les fugitifs firent une telle diligence, qu’ils entrèrent à Civita-Vecchia à cinq heures du matin, ayant parcouru trente-cinq milles, plus de quarante-quatre de nos kilomètres. Vers le milieu de la nuit, on s’aperçut de ce départ précipité. Tout le palais fut en rumeur. Le bruit courut, et Innocent lui-même affirma que, dès le lendemain, trois cents chevaliers toscans devaient marcher sur Sutri pour enlever la cour pontificale. Dans cette lutte, où chacun cherche moins à combattre qu’à tromper son adversaire, on ne sait ce qu’il faut croire de semblables accusations; et le devoir de l’historien est de les mettre sous les yeux du lecteur, en lui laissant le soin de les apprécier. Les cardinaux ignoraient, pour la plupart, la direction prise par le pape ; quatre seulement le rejoignirent avant son embarquement. Quoique la mer fût très-orageuse, l’amiral se hâta d’appareiller, pour ne point donner le temps à la flotte pisane de lui barrer le passage. Le mercredi 29 juin, Innocent bénit les navires, implora la protection divine, et s’éloigna enfin de cette terre d’Italie, où tant de périls le menaçaient. Un vent violent soulevait les flots, mais poussait au large. Le vendredi, la tempête jeta le bâtiment que montait le pape sur l’ile pisane de Giglio, en vue de laquelle les Pères du concile avaient été pris en 1211: souvenir douloureux qui remplissait d’amertume l’esprit d’innocent. Une partie de la flotte atteignit, le même jour, Porto-Venere, ville génoise, où le gros temps la retint jusqu’au 14 juillet. Enfin, le jeudi 7 de ce mois, l’escadre entière s’étant ralliée entra en triomphe dans le port de Gênes, au son de toutes les cloches, au bruit étourdissant des fanfares militaires et des cris de joie de la population. Les vaisseaux étaient pavoises, celui du pape fut décoré du brocart d’or; un pont couvert de riches tapis le joignit au rivage. L’archevêque et son clergé, les magistrats, les nobles et les bourgeois reçurent le père des fidèles à son débarquement, et le conduisirent au palais archiépiscopal, où il devait loger. Sur son passage les rues étaient tendues de belles étoffes; mille voix populaires répétaient cette strophe du Psalmiste : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur; et les gens de la suite du pape répondaient: Notre vie, comme le passereau , a échappé au piège des chasseurs. La commune reçut splendidement le pape, les cardinaux et ceux qui les accompagnaient. Elle se chargea de toute la dépense pendant le séjour de la cour pontificale à Gênes.

Cependant Frédéric, en voyant ses plans déjoués par la fuite d’Innocent, avait été comme frappé de stupeur. Tantôt il accusait de peu de zèle pour son service les officiers chargés de la garde des passages; d’autres fois il s’irritait contre lui-même de s’être ainsi laissé tromper. Il renforça les garnisons de l’État ecclésiastique, et se rendit promptement ù Pise pour veiller sur le nord de l’Italie, où la présence du pape allait ranimer l’ardeur des Guelfes. Pendant ce voyage, mille pensées lâcheuses lui roulaient dans l'esprit. Il craignait surtout qu’un mouvement populaire n’éclatât à Parme, ville importante par sa situation, et considérée comme une des meilleures de la faction impériale. La famille de Fiesque y était très en crédit. Un des oncles d’Innocent était mort, en 1233, évêque de Parme; un autre eu était alors archidiacre; trois de ses sœurs avaient épousé de riches gentilshommes alliés aux principales maisons de ce pays. L’empereur y envoya des officiers de confiance, pour main tenir le peuple dans le devoir. Ses troupes occupèrent le palais et la tour fortifiée de l'évêque. Il fit élire aux fonctions de podestat un noble du royaume de Sicile, appelé Théobald Francisco, sur la fidélité duquel il croyait pouvoir compter. Par ses ordres, les seigneurs et les communes de la faction gibeline durent se tenir prêts pour recommencer la guerre. Comme l’impossibilité d’empêcher le pape de gagner les frontières de France était évidente, Frédéric essaya, pour le retenir en Italie, de lui faire encore une fois proposer la paix. Le comte de Toulouse fut envoyé à Gênes avec une lettre respectueuse, dans laquelle l’empereur, s’étonnant du départ précipité du chef de l’Église, offrait d’exécuter de point en point les conditions jurées à Rome par ses ambassadeurs. Mais il était trop tard : les deux adversaires se connaissaient trop bien pour se laisser prendre à de belles paroles. Innocent ne changea donc rien à ses projets, et Frédéric, forcé de s’avouer vaincu, dit avec dépit: « Quand je jouais aux échecs avec le cardinal de Fiesque, habituellement je le faisais mat, ou je lui prenais quelque grosse pièce; mais les Génois, en mettant la main sur l’échiquier, m’ont fait perdre la partie. » Dans une lettre adressée aux souverains de l’Europe, pour se justifier de tout reproche, ce prince insistait particulièrement sur ce que, dans la question lombarde, il ne pouvait déroger au traité de Constance sans l’assentiment de la diète germanique. Bientôt après il retourna en Pouille, pour s’y procurer l’argent dont il manquait. Une collecte générale d’un tari par habitant, fut levée avec une rigueur qui parut d’autant plus excessive, que le blé était monté à un très-haut prix. Suivant un récit contemporain, l’empereur étant au château de Castel del Monte, dans la terre de Bari, commanda au justicier de la province de lui apporter le produit de l’impôt. Ce magistrat vint avec cinq cents onces d’or. En voyant une si faible somme, le monarque, irrité, menaça le maître justicier de le faire précipiter du haut de la forteresse. Peu de jours après, il le destitua de son office, et en pourvut un Sarrasin appelée Raalch. Un ordre très-exprès enjoignit aux contribuables, sous peine des galères, de se libérer dans le délai de quinze jours, ce qui fit beaucoup de mécontents dans la bourgeoisie.

Cependant, les principales communes lombardes, informées de l’arrivée d’innocent IV à Gênes, lui avaient envoyé des députations pour l’assurer de leur fidélité, et lui faire de grandes offres de service. Mais comme l’empereur ne négligeait rien pour gagner des partisans en Lombardie et en Piémont; comme l’ancienne faction des mascherati, toujours nombreuse dans la ville, recommençait ses sourdes menées, et que plus d’un péril pouvait y menacer la cour romaine, le prudent pontife avait hôte de mettre les Alpes entre lui et son redoutable adversaire. A cet effet, il fit demander au roi Louis IX l’autorisation de se retirer en France, pour y assembler un concile. Ce prince était alors à Cluny, où se tenait le chapitre général de l’ordre. La communauté tout entière se jeta à ses genoux, le suppliant, à mains jointes et en pleurant, de ne point refuser au chef de l’Église asile et protection. Louis s’agenouilla à son tour devant les moines, et leur promit de défendre au besoin le Saint-Siège; mais quant au séjour du pape en France, il voulait, disait-il, prendre l’avis des grands barons, dont aucun roi ne pouvait se passer. Ni la lettre d’innocent, ni les paroles du saint monarque, ne touchèrent ces seigneurs, qui redoutaient l’influence d’un pareil hôte sur un prince très pieux et à peine âgé de trente ans. Leur réponse, à la fois respectueuse et précise, contenait un refus formel. On croit qu’une tentative semblable fut faite en Aragon et n’eut pas un meilleur résultat. Enfin, s’il faut s’en rapporter au récit de l’historien Matthieu Paris, quelques cardinaux écrivirent à Londres à Henri III, pour qu’il priât le pape d’honorer l’Angleterre de sa présence. Le roi l’eût fait volontiers, si son conseil, qui craignait d’exposer le royaume à de nouvelles exactions des Romains, ne s’y fût opposé formellement.

Innocent IV, voyant que la France lui était fermée, choisit Lyon pour y tenir le concile. Cette ville, de l’ancien royaume d’Arles, appartenait de droit à l’empire, et s’en trouvait détachée de fait. Elle avait son archevêque pour prince, mais elle s’était érigée en commune, et jouissait de grandes franchises, telles que l’exemption de tout impôt, sauf les charges municipales. Au peuple appartenait l’élection de ses magistrats qui administraient la ville, la défendaient, commandaient les milices sans exercer toutefois la juridiction criminelle. Par sa situation entre l’Italie, l'Allemagne et la France, Lyon pouvait, en effet, convenir aux vues du pontife, qui s’y serait rendu sans aucun retard, si une maladie dangereuse, dont il fut atteint peu de jours après son arrivée à Gênes, ne l’eût retenu en Ligurie. On entrait alors dans la canicule; le soleil était brûlant; et comme l’air manquait dans les rues étroites de Gênes, les médecins firent transporter le pape au couvent de S. Andrea di Sestri, sur le bord de la mer. Il y resta trois mois entiers, gardé par une troupe d’élite que les principaux nobles et le podestat lui-même commandaient. Dès qu’il fut en convalescence, la commune lui offrit de le faire escorter jusqu’à Marseille par tous les navires de la république; mais il refusa de s’exposer aux hasards et aux fatigues de cette longue navigation. Malgré son extrême faiblesse, il partit le mercredi, 5 octobre, bien accompagné, et traversa en litière, par des chemins à peine praticables, les domaines des marquis del Caretto et de Montferrat, ces deux, seigneurs qui, dans l’année précédente, avaient passé du parti impérial à celui de l’Église. On marchait à petites journées, en usant de précautions pour échapper aux embûches des Gibelins. Le ciel était orageux, et durant quinze jours on entendit gronder le tonnerre, ce qui fut regardé par beaucoup de gens comme un fâcheux présage. A Asti, commune gibeline, où le pape se présenta le 6 novembre, rentrée lui fut d’abord refusée; mais, après quelques hésitations, le peuple l'admit dans la ville, et lui prêta serinent de fidélité. Alexandrie, imitant cet exemple, rentra dans la confédération lombarde. Le comte de Savoie lui-même garantit sur son territoire la sûreté du chef de l’Église, sans renoncer à son obéissance envers l’empereur. Après s’être reposé quelques jours à Suse, où les cardinaux partis de Sutri l'attendaient, Innocent franchit le mont Cenis, malgré la neige qui encombrait la roule; il traversa la Savoie, et lit enfin son entrée à Lyon le 2 décembre 1244.

Les habitants lui rendirent tous les honneurs dus à sa dignité. Bientôt, néanmoins, ils se plaignirent de la dépense que leur occasionnait la cour pontificale, avec laquelle ils curent, pour diverses causes, de vifs démêlés. Plusieurs prébendes vaquaient dans l’église de Lyon; et comme Innocent voulut, sans l’aveu du chapitre, en gratifier ses proches ou ses créatures, les chanoines affirmèrent qu’ils ne pourraient empêcher le peuple de jeter ces intrus dans le Rhône, s’ils se présentaient. A quelque temps delà, un citoyen notable coupa la main d'un huissier qui lui refusait l’entrée du palais; et le pape, malgré les plus vives représentations, n’obtint des magistrats qu’une satisfaction incomplète. Pour éviter de nouvelles offenses, Innocent eût peut-être transporté ailleurs le concile; mais, d’une part, dès le 3 janvier, une lettre encyclique avait enjoint aux princes, aux prélats, aux chapitres du monde chrétien, de se rendre en personne à Lyon, ou d’y envoyer des représentants, pour assister à celte grande réunion de l’Église universelle, qui était fixée au 24 juin suivant; d’autre part, on sait que la France déclinait le dangereux honneur de recevoir le souverain pontife. La haute noblesse de ce royaume, el peut-être Louis IX lui-même, ne se méprenaient pas sur les véritables causes de la lutte entre le sacerdoce et l’empire. A ce sujet, une chronique rapporte que, vers le carême, Innocent, sur de nouvelles injures de son ennemi, ayant ordonné au clergé de France de renouveler l'excommunication contre le prince, qu’il qualifiait d’ex-empereur et de fils de Satan, un curé de Paris prononça en chaire les paroles que voici : «J’ai reçu l’ordre d’excommunier l’empereur Frédéric. Je sais qu’il  existe entre lui et le pape une haine implacable, dont j’ignore la cause : sans doute, l’un des deux a tort; lequel? Dieu le sait. Quant à moi, j’excommunie le coupable autant que mes pouvoirs me le permettent, et j’absous la victime d’une injustice si préjudiciable à toute la chrétienté. » Ce singulier discours vint à la connaissance de l’empereur, qui envoya des présents au prêtre. Le pape lui infligea une sévère punition.

Suivant les circulaires pontificales, le but de la réunion du concile était de replacer l’Église dans un état honorable, de sauver d’une ruine complète la terre sainte, envahie par les Karismiens; de repousser les Tartares et les autres persécuteurs de la foi; de secourir Constantinople; de statuer enfin sur les différends qui divisaient le siège pontifical et l’empereur, que, dans cet acte, on nommait le prince. Frédéric ne fut point cité personnellement, sous le prétexte que ses machinations perverses ne permettaient pas au souverain pontife de lui adresser un message direct. « Dans une prédication faite en public, écrivait Innocent, nous avons sommé ledit prince de comparaître devant le concile ou de s’y faire représenter, afin de répondre aux reproches qui lui seront faits, et de donner satisfaction à l’Église. » 

La détresse des chrétiens orientaux était telle, qu’à moins de mesures aussi promptes qu’énergiques, l’ancien royaume de Jérusalem, pour lequel, depuis un siècle et demi, l’Europe verrait des torrents de sang, était à jamais perdu. L’Église romaine en rejetait la faute sur l’empereur; mais il eût été plus juste qu’elle s’en accusât elle-même. On sait que, dans sa lutte avec les Hohenstaufen pour l’Italie, le dernier pape cherchait à tout prix des ennemis à son adversaire. Afin d’assurer le triomphe du sacerdoce, on l’a vu sacrifiant la paix intérieure de la Sicile et de l’Allemagne, délier les feudataires de leur serment de fidélité, et appeler les peuples à la révolte; mais en Syrie, du moins, il s’était efforcé, jusqu’à sa rupture avec Frédéric, d’apaiser les discordes et de réunir les soldats du Christ sous la bannière impériale. Innocent, au contraire, y fomentait la guerre civile, en promettant au roi de Chypre l’investiture du royaume de Jérusalem, qu’il lui donna en effet moins de deux ans plus tard. Au milieu de ces troubles intestins, les Karismiens, chassés de leur pays par les hordes de Batou-Khan, s‘étaient jetés sur la Palestine. Au mois d’août 1244, Jérusalem avait été pour toujours enlevée aux fidèles, auxquels Frédéric l’avait rendue en 1229; les vainqueurs avaient passé au fil de l’épée une partie de ses habitants, et détruit le saint sépulcre; enfin, le 18 octobre suivant, l’armée chrétienne avait été presque entièrement détruite à la bataille de Gaza. Des trois ordres militaires, trente-trois templiers, vingt-six hospitaliers et deux sergents des Teutoniques avaient seuls échappé au glaive des Tartares. Un cri de douleur retentit dans toute la catholicité; mais le zèle pour les croisades était refroidi, et on ne vit point les peuples courir aux armes: les idées prenaient un autre cours, et le pape, en prodiguant à ceux qui combattaient en Europe contre l’empereur les indulgences réservées pour la terre sainte, avait déshabitué les chrétiens du grand pèlerinage. L’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie gémirent; seul, le roi de France songea à suivre en Orient les traces de son aïeul Philippe-Auguste. Son exemple, ses discours, et l’appât d’une solde, devaient trois ans plus tard rassembler la noblesse française sous la bannière du Christ. Louis était tombé dangereusement malade à l’abbaye de Maubuisson, près de Pontoise, quelques jours après l’arrivée du pape à Lyon’. Une dysenterie aigue, avec une grande fièvre double tierce, avait mis le saint monarque aux portes du tombeau: on le crut mort; on voulut le couvrir d’un linceul, mais il était seulement tombé en syncope; et dès qu’il eut repris connaissance, il parla de venger Dieu et demanda la croix. « Quand la bonne dame sa mère le vist croisié, dit Joinville, elle fust aussi transsie comme s’elle l’eust veust mort. » Les grands et l’évêque de Paris lui-même voulurent persuader au roi que ce vœu, fait dans le plus fort d’une maladie, ne le liait point. Louis ôta sa croix, afin qu’on ne pût dire qu’il l’avait prise sans avoir le jugement bien sain; mais il se la fil rendre dès qu’il fut guéri. Ainsi la pieuse reine Blanche elle-même s’opposait à cette expédition, preuve concluante que les désastres de Jérusalem n’émouvaient plus que faiblement les esprits.

L’empire latin ne pouvait être sauvé. Jadis Jean de Brienne, réduit aux murs de sa capitale, sans armée et sans trésors, avait, par des exploits qui paraissent fabuleux, empêché Vatace, empereur grec de Nicée, de rentrer dans Constantinople. Mais Baudoin II, le gendre et le successeur de Brienne, était trop au-dessous d’une si rude tâche. Loin de s’appliquer à relever le courage de ses sujets, il parcourait les royaumes de l’Occident pour y mendier des secours. Partout il trouvait un froid accueil; et si on lui donnait quelque argent, c’était presque toujours avec une pitié insultante. En 1240, Grégoire IX avait fait prêcher une croisade en France, pour rétablir Baudoin sur le trône; mais les fonds qui en provinrent reçurent une autre destination. Les ministres grecs, ne pouvant payer la solde des troupes, faisaient démolir les maisons abandonnées de Constantinople pour en vendre les matériaux; ils mettaient en gage, dans les mains des Vénitiens, la couronne d’épines et d’autres reliques de la passion du Sauveur. Comme à l’échéance Baudoin ne put les retirer, il vendit ces objets de la vénération chrétienne au roi de France, qui remboursa la somme prêtée à l’empereur latin, et lui compta de plus dix mille marcs. Pendant ce temps, Vatace serrait de près la ville impériale, réunissait le royaume de Thessalonique à celui de Nicée, et étendait sa domination jusqu’à l’Adriatique. Frédéric était l’allié de Vatace, auquel, en 1244, il avait donné en mariage Anne, une de ses filles, non encore nubile. Cette alliance, contractée précisément à l’époque des négociations pour la paix, était une des griefs du Saint-Siège contre l’empereur.

L'espoir de mettre fin aux querelles du sacerdoce et de l’empire, en obtenant de l'Église universelle la déchéance de son ennemi, était donc le véritable motif qui décidait le pape à assembler le concile. Chacun se prépara à ce grand événement, L'empereur, qui en redoutait l’issue, envoya à Lyon le patriarche d’Antioche et plusieurs officiers de marque, pour faire de nouvelles offres de paix. Innocent consentit à un accord, mais sous la clause expresse que le chef de l'empire donnerait à l’Église satisfaction complète, el une garantie valable de ses sentiments. Celle nouvelle tentative échoua comme les précédentes, parce que le pape ne voulut point abandonner les Lombards. Frédéric avait passé l’hiver en Pouille, où sa présence maintenait dans le devoir quelques seigneurs, suspects de connivence avec la cour pontificale. Avant la fin du printemps, il prit le chemin de la Lombardie, pour y présider une cour générale des grands de l’Allemagne, des nobles italiens el des recteurs des communes gibelines, qu’il avait indiquée à Vérone dès le mois de septembre de l’année précédente, précisément à l’époque où le comte de Toulouse essayait à Gênes de renouer les négociations pour la paix. Quoique sa lettre de convocation annonçât des intentions pacifiques, tout porte à croire qu’il songeait à faire adopter par la diète des mesures contraires aux décisions du concile. « Nous espérons, écrivait-il, que ces conférences amèneront un bon résultat. Comme les princes de l’empire sont les membres de notre corps et l’appui de notre trône, nous les appelons pour délibérer sur les intérêts et l’honneur de l’État. N’est-il pas juste que ce qui nous intéresse tous soit réglé d’un commun accord ? » L’empereur de Constantinople assista à cette assemblée. Au nombre des princes allemands était le roi Conrad lui-même, l’archevêque de Salzbourg et plusieurs évêques; les ducs de Moravie, de Carinthie et d’Autriche. L’empereur, voulant gagner ce dernier, lui rendit ses anciennes possessions, lui donna le titre de roi, que le duc ne porta jamais; et, pour resserrer plus étroitement encore le lien de leur amitié, il parla d’épouser sa nièce, appelée Gertrude. Mais celle-ci, qui était jeune et belle, refusa, peut-être à cause de l’âge du prétendant, dé s’unir à un excommunié. La diète prolongea ses séances durant plusieurs semaines, et décida en définitive que des orateurs se rendraient au concile pour repousser les accusations du souverain pontife, et en appeler, le cas échéant, au futur pape, à un concile plus général, aux princes et à tous les rois. Thaddée de Sessa, Gauthier d’Ocra, et d’autres habiles légistes, reçurent cette importante mission. Une lettre en prévint les cardinaux, et Frédéric lui-même se dit prêt à assister au concile, si sa présence y devenait nécessaire. A cet effet, il quitta Vérone le 8 juillet, et se rendit à Turin. La cour pontificale se persuada que son but unique était de faire enlever le chef de l’Église et ceux des prêtais dont il avait à se plaindre. Il y eut dans le parti guelfe plusieurs défections qui surprirent le pape sans l’effrayer. Alexandrie ouvrit encore une fois ses portes à l’empereur; les marquis de Montferrat, de Ceva et del Carretto revinrent à lui, au mépris de la paix récente qu’ils avaient faite avec la commune de Gênes. Dès le mois de juin, le roi Enzio, vicaire impérial en Italie, avait été envoyé contre Plaisance, dont il parcourut le diocèse le fer et la flamme à la main. En passant sur le territoire de Parme, ce jeune prince fil dévaster les possessions des parents du pontife, tandis qu’en Ligurie d’autres chefs avaient l’ordre d’en faire autant pour le comté de Lavagne: nouvelle preuve que l’empereur n’espérait aucun résultat favorable de ce qui se préparait.

Les Pères appelés au concile arrivèrent en moins grand nombre qu’on ne s’y était attendu. Outre les patriarches de Constantinople, d'Antioche et d’Aquilée, au dernier desquels les deux autres essayèrent en vain de contester son rang, on comptait à Lyon cent quarante métropolitains ou évêques, beaucoup de prélats d’un ordre inférieur et de délégués des chapitres. Les Espagnols étaient les plus nombreux et les mieux équipés; puis, après eux, les Français et les Anglais. Il y avait très-peu d’Allemands, un seul évêque de la terre sainte, et quelques Italiens pour la plupart expulsés de leurs diocèses par l’empereur, dont ils étaient les ennemis implacables. Beaucoup d’hommes d’armes, de templiers et d’hospitaliers, gardaient la ville. Philippe de Savoie, le chef de ces troupes, avait la charge de maintenir la paix publique, de protéger le concile et la personne du pape. Ce seigneur, assez mal famé, était frère du comte de Savoie. Il possédait de riches bénéfices ecclésiastiques, et jouissait d’un grand crédit à la cour pontificale. Sur ces entrefaites, l’archevêque de Lyon, appelé Aymeri, homme pieux et d’humeur pacifique, s'apercevant que les exigences du Saint-Siège menaçaient d’une ruine presque certaine l’église dont il était le métropolitain, résigna sa dignité, et se retira dans un couvent. Philippe de Savoie fut élu à sa place; et quoique ce seigneur n’eût pas reçu l’ordre de prêtrise, il devint presque à la fois archevêque de Lyon, évêque de Valence, prévôt de Bruges et doyen de Vienne, c’est-à-dire qu’il eut les revenus attachés à toutes ces fonctions. Non-seulement Innocent IV, qui avait besoin de lui, fut témoin de ce scandale, et n’y apporta aucun remède; mais pendant vingt-deux ans, sous quatre papes, Philippe resta archevêque titulaire de Lyon, sans être prêtre. Ce ne fut qu’en 1267, que Clément IV le déclara déchu de ses dignités ecclésiastiques, s’il ne prenait les ordres et ne se faisait sacrer. Seulement alors ce faux ministre du Christ, ne pouvant résister au chef de l’Église, se décida à la retraite. Presque aussitôt il épousa Alix, héritière de la Franche-Comté, et devint enfin comte de Savoie, après avoir été le déshonneur de l’épiscopat.

Cependant, comme le souverain pontife parlait sans cesse de sa pauvreté, les prélats, jaloux d’obtenir sa faveur, lui firent des présents magnifiques. L’abbé de Cluny donna, outre des sommes considérables, quatre-vingts palefrois pour les écuries du pape, une haquenée et un cheval de bât pour chaque cardinal: l’abbé de Saint-Denis et l’archevêque de Rouen ne se montrèrent pas moins généreux. On remarqua que, bientôt après, le premier des trois eut l’évêché de Langres, le second le siège métropolitain de Rouen, dont le titulaire devint membre du sacré collège et évêque d’Albano. Un ecclésiastique allemand, fort en crédit auprès du pape, et qui sollicitait la révocation de la censure que l’archevêque de Salzbourg, ancien partisan de l’empereur, avait encourue, conseillait à ce prélat de ne pas épargner l’or, l’argent, les vases ou les bijoux précieux, s’il voulait assurer le prompt succès de son affaire, il n’y a pas dans toute la France, ajoutait-il, un seul évêque ou abbé, quelque pauvre qu’il soit, qui depuis l’arrivée à Lyon de la cour romaine, ne lui ail fait quelque présent. S’il en faut croire le chroniqueur Matthieu Paris, plus le pape recevait, plus il se disait dans la détresse, affirmant que l’Église romaine était chargée d’une dette de 150,000 livres, sans compter les intérêts, qui doublaient presque la somme principale. Comme précisément alors les exactions des agents pontificaux, pour la levée de décimes en France et en Angleterre, donnaient lieu à de grandes plaintes, on prétendit qu’innocent IV amassait plus de richesses qu’aucun de ses prédécesseurs n’en avait jamais possédé. Beaucoup de gens l’accusèrent d’avarice: on fit contre lui des satires piquantes.

Le lundi 26 juin, Innocent ouvrit le concile dans le réfectoire des moines de Saint-Just: ce fut en quelque sorte nue séance préparatoire et d’installation. La première assemblée solennelle, celle où il soumit aux représentants de l’Église catholique les affaires de la chrétienté, eut lieu deux jours plus tard, dans la cathédrale de Lyon. Après l’office divin, le chef de l’Église, revêtu des ornements pontificaux, monta sur un trône magnifique. Baudoin, empereur de Constantinople, était assis à sa droite; les comtes de Provence et de Toulouse, de l’autre côté. Au-dessous d’eux, le chancelier du Saint-Siège, des notaires, des auditeurs, et des ecclésiastiques attachés à la maison du pape. A droite, dans la nef, les cardinaux-évêques occupaient le premier rang; puis venaient les prêtres et les diacres: tous portant la barrette rouge, qu’Innocent venait de leur donner comme un attribut de leur dignité éminente: dans la pensée du pape, cette couleur devait indiquer que chacun d’eux était prêt à verser son sang pour la défense de l’Église. En face étaient les trois patriarches, puis les métropolitains, les évêques, et, sur les derniers bancs, les prélats d’un ordre inférieur et les délégués des chapitres. Des sièges particuliers avaient été réservés pour les ambassadeurs des princes et pour ceux du chef de l’empire. Le pape entonna le Veni Creator; puis, après d’autres prières, il commença un discours sur ce texte, tiré du Psalmiste : Secundum multiludinem dolorum meorum, in corde meo consolationes tuae lætifleaverunt animam meam. Ses afflictions étaient, disait-il, au nombre de cinq : les reproches mérités par les évêques et leurs inférieurs, les victoires des Sarrasins en terre sainte, le schisme des Grecs, les ravages des Tartares, et les persécutions de l’empereur Frédéric contre l’Église.

Sur le premier point, il parla de la conduite mondaine des prélats, et s’appesantit sur leurs excès. Les trois autres furent successivement développés; puis, arrivant au dernier, qui était pour lui l’affaire principale, le souverain pontife, les yeux baignés de larmes, exposa ses griefs contre l’empereur, qu’il accusa de mœurs scandaleuses, d’hérésie et de sacrilège. Thaddée de Sessa repoussa énergiquement chacun de ces reproches. Suivant cet orateur, le plus grand désir de son maître était de faire rentrer les Grecs dans l’unité de l’Église; de tourner ses forces contre les ennemis de la foi, Tartares, Karismiens, Musulmans de l’Asie et autres; de rétablir le royaume de Jérusalem dans son premier état; de restituer au siège apostolique ce qui lui avait été enlevé, et de lui donner satisfaction pour les outrages dont il se plaignait. « Voilà de magnifiques promesses ! s’écria Innocent ; il est probable qu’on ne les fait ici que pour tromper le concile, et détourner la hache prête à couper l’arbre du mal. Mais si nous accordions ce que le prince excommunié demande, a qui voudrait lui servir de caution? » Comme Thaddée offrait les rois de France et d’Angleterre, le pape les récusa, alléguant qu’il ne voulait pas se brouiller avec les deux plus fermes soutiens de l’Église; ce qui pourrait arriver si Frédéric manquait à ses engagements. Ces paroles dites, la séance fut levée.

La seconde session, celle dans laquelle accusateurs el défenseurs devaient être entendus, eut lieu le mercredi 5 juillet, neuf jours après l’ouverture du concile. Le pape, d’une voix interrompue par les sanglots, exposa de nouveau la triste situation de l’Église romaine, et sut émouvoir les Pères jusqu’à leur faire verser des larmes. L’évêque de Caleno, aujourd’hui Carinola, dans la Terre de Labour, l’un des prélats expulsés de leur siège par l’empereur, prit ensuite la parole. Il retraça avec véhémence les dérèglements de ce prince depuis son bas âge, l’appelant épicurien, hérétique, et même athée; lui reprochant des liaisons coupables avec les Sarrasins, et surtout ses projets contre le haut clergé, que Frédéric prétendait réduire à l’indigence, comme au temps de la primitive Église: allégations suffisamment prouvées, ajoutait le prélat, par des lettres répandues dans toute l’Europe. L’archevêque de Tarragone renchérit encore sur ces griefs. Celui de Compostelle excita le pape à procéder rigoureusement contre l’ennemi de la foi chrétienne, et lui promit, au nom des évêques espagnols, l’assistance de leurs personnes et de leurs biens.

Thaddée de Sessa déclara ces accusations fausses, calomnieuses, et dictées par une haine aveugle. Discutant ensuite les griefs du Saint-Siège, il montra plusieurs lettres pontificales en contradiction avec les paroles du pape. « Quant au reproche d’hérésie, Dieu seul, disait-il, pouvait lire au fond des cœurs. » Néanmoins, les actions de son maître suffisaient à le disculper; et s’il était présent, il confondrait ses ennemis par une profession de foi complètement orthodoxe. Ce prince ne souffrait aucun usurier dans ses États, et l’imputation dont on le chargeait retombait bien plutôt sur la cour romaine, infectée de ce fléau. En prenant des Sarrasins à son service pour réprimer la sédition, l’empereur épargnait le sang chrétien, et ne devait point supposer que la mort de ces infidèles pût exciter les regrets des catholiques. On pouvait, d’ailleurs, prouver qu’ils n’avait jamais eu de commerce charnel avec des femmes musulmanes; celles qu’on voyait à sa cour y faisaient des tours de jonglerie, et elles en seraient renvoyées, avec défense d’y revenir. Après ces paroles, l’orateur supplia les Pères d’accorder un délai suffisant, pour instruire l’empereur de ce qui venait d’être dit, et lui conseiller de se présenter au concile, ou de fournir à ses délégués de nouvelles et plus amples instructions. Le pape se récria, prétendant qu’on ne pouvait accueillir cette demande sans l’exposer lui-même à retomber dans les périls qu’il avait évités, et que, comme il ne se sentait pas d’humeur à endurer le martyre, il sortirait de la ville si son puissant ennemi y était reçu. Mais les ambassadeurs de France et d’Angleterre firent de telles représentations, qu’innocent fut contraint de céder. On recula la troisième session jusqu’au lundi 17 juillet, et maître Gauthier d’Ocra courut à Turin en avertir l’empereur.

Ce prince voyait bien que tout espoir de paix était chimérique; et, en effet, le pape, sans même attendre la décision du concile, se portait contre lui aux dernières extrémités. La correspondance officielle d’Innocent IV prouve que dès le 27 juin, la veille de la première session, fixée, comme on vient de le voir, au 28 de ce même mois, l’impatient pontife, certain d’avoir pour lui la majorité des Pères, enjoignait à l’archevêque de Mayence de faire prêcher en Allemagne la croisade contre l’empereur et contre ses partisans. Soit donc que Frédéric eût déjà connaissance de cette dépêche, soit qu’il craignit de ne pouvoir sortir de Lyon après y être entré, il refusa de répondre personnellement à la citation. L’honneur de l’empire, la majesté du rang suprême ne lui permettaient pas, disait-il, de comparaître en accusé devant une réunion d’ecclésiastiques, trop peu nombreuse pour s’attribuer les pouvoirs d’un concile général, et où d’ailleurs ses plus mortels ennemis, et les prélats qu’il avait tenus en prison, siégeaient parmi ses juges. Maître Gauthier revint donc sur ses pas. Trois nouveaux orateurs raccompagnaient : c’étaient l’évêque de Frisingen, frère Henri de Hohenlohe, grand maître de Teutoniques; et maître Pierre de la Vigne, juge de la grande cour. Ces délégués n’arrivèrent à Lyon que le 20 juillet lorsque depuis trois jours, le délai consenti bien à regret par le pape était écoulé. On avait procédé sans vouloir les attendre, et ils ne purent remplir leur mission.

Le lundi 17 juillet, Innocent avait, en effet, ouvert celle troisième session, dans laquelle l’arrêt définitif devait être rendu. Thaddée de Sessa s’y présenta seul pour défendre la cause de son maître. Comme il s’aperçut bientôt que la majorité, favorable au pape, l’écoutait lui-même avec impatience, il déclara que les Pères réunis à Lyon ne représentant pas l’Eglise universelle, il déclinait leur compétence, et en appelait an futur pape et à un concile plus général. « Si quelques prélats manquent ici, s’écria Innocent, tu dois t’en prendre à celui qui s’oppose par les plus coupables moyens à la réunion de l’Eglise, nous ne pouvons faire droit à ton appel. » Le patriarche d’Aquilée voulut alors représenter que le monde était soutenu par deux colonnes, l’Église et l’Empire; mais le pape, sans le laisser achever, le menaça, s’il ne se taisait, de lui retirer l’anneau pastoral. Les ambassadeurs anglais, voyant l’affaire prendre une mauvaise tournure, interrompirent la discussion par de grandes plaintes contre les exactions des agents pontificaux en Angleterre; mais Innocent répondit qu’il serait fait, en temps el lieu, droit à leur demande; et, sans permettre de plus longs discours, il prononça à haute voix la sentence dont voici les dispositions :

« Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, en présence du sacré concile, et pour que la mémoire s’en conserve  à jamais.

« Élevé par le Tout-Puissant, malgré notre indignité, au trône apostolique, pour porter un œil attentif sur tous les chrétiens et les juger selon leurs œuvres, notre devoir est de favoriser quiconque s’en montre digne, et de punir ceux qui se rendent criminels envers Dieu. Or, comme depuis longtemps de vastes contrées catholiques étaient en proie à la guerre; que notre vœu le plus ardent fut toujours de rendre la paix l’Eglise et au monde, nos vénérables frères Pierre, évêque d’Albano, qui était à celle époque archevêque de Rouen; Guillaume, cardinal de Sabine, et auparavant évêque de Modène; et le cardinal-prêtre des Douze Apôtres, alors abbé de Sainte-Faconde, furent par nous envoyés dans ce but auprès du premier des princes  séculiers, que notre prédécesseur, d’heureuse mémoire, avait frappé d'anathème, comme étant l’auteur de toutes les discordes. Pour accomplir cette mission pacifique, ils étaient chargés de réclamer, en notre nom, la délivrance des captifs, tant clercs que laïques, pris sur les vaisseaux de Gênes; promesse faite dès avant notre élévation au pontificat, et dont l’exécution devait être considérée comme un préliminaire de la paix. Nos légats avaient à s’enquérir des satisfactions offertes sur les articles pour lesquels ledit prince était lié d’excommunication. De notre côté, s’il se croyait lésé en quelque chose par l’Eglise on par nous-même (ce qu’au surplus nous ne pensions pas) nous étions prêts à nous en rapporter à l’arbitrage des prélats, des rois et des princes chrétiens. Nous promettions, de plus, de lever l’anathème s’il était injustement prononcé, et d’agir envers ce prince avec miséricorde, autant que nous le pourrions, selon Dieu et son honneur. Enfin, nous exigions que les amis et les défenseurs de l’Eglise fussent, sans exception, compris dans le traité, et qu’on leur assurât désormais une sécurité complète.

« Pour arriver à une si heureuse fin, nous avons vainement employé prières et avertissements paternels. Ce prince superbe, imitant la dureté de Pharaon, et se bouchant les oreilles comme l’aspic, a repoussé nos instances avec orgueil; et quoi-le jour de la Cène de N. S., de l’année dernière, le noble comte de Toulouse, maître Pierre de la Vigne, et maître Thaddée de Sessa, ses envoyés, eussent publiquement devant nous, et en présence de nos frères les cardinaux, de notre cher fils l’illustre empereur de Constantinople, de prélats éminents, des sénateurs, des citoyens de Rome, et d’une multitude de fidèles accourus de toutes les parties du monde pour la solennité de Pâques; quoique, disons-nous, ses ambassadeurs eussent fait en son nom serment d’obéir aux ordres de l’Église, il n’a point accompli cet engagement sacré. Bien plus, sa conduite postérieure autorise à croire qu'il ne parlait ainsi que a pour gagner du temps et se jouer de nous. Or, comme nous ne pourrions, sans offenser le Rédempteur, tolérer de telles iniquités, notre devoir est de sévir contre ledit prince.

« Sans prétendre rappeler ici toutes ses actions coupables, il a en est quatre qui n’admettent point d’excuse : la violation de la paix, ses nombreux parjures, l’arrestation sacrilège des  prélats, et le crime d’hérésie, dont trop de preuves difficiles à rétorquer le rendent justement suspect. Avant son élection à l’empire, il avait juré fidélité au siège apostolique, au pape régnant et à ses successeurs. Trois fois il en renouvela le serment : la première, à Rome, quand il se rendit en Allemagne; la seconde, à Haguenau, en présence des princes de l’empire, et enfin dans la cérémonie de son sacre, lorsqu’il reçut la couronne impériale, de la main d'Honorius, notre prédécesseur. « En faisant hommage-lige pour le royaume de Sicile, il promit de maintenir les droits de l’Église romaine, de défendre ses possessions, et de lui restituer les terres du patrimoine de Saint-Pierre qui tomberaient en son pouvoir. Depuis lors, non-seulement il a violé ce triple serment, mais il n’a pas craint de noircir dans tout l’univers la réputation de Grégoire notre prédécesseur, de menacer nos frères les cardinaux, et de leur écrire des lettres injurieuses. Il a fait arrêter deux légats apostoliques, les a traînés de prison en prison, et a contesté au chef a visible de l’Église le privilège attribué au bienheureux Pierre et à ses successeurs par cette parole divine: « Ce que vous aurez lié sur la terre le sera dans les cieux.» Bien loin de se soumettre à la sentence d'excommunication qui le frappait, il a contraint à ses officiers à ne point l’observer, montrant ainsi son mépris pour la puissance apostolique. Il s’est emparé de vive force de Bénévent qu’il a fait démanteler, de la Marche d’Ancône, et de domaines pontificaux en Toscane, en Lombardie et en d’autres lieux. Quoiqu’il ait promis plusieurs fois de rendre ces terres, il les retient contre toute justice, il exige des habitants le serment de fidélité, et les force d’abjurer celui qu’ils nous ont fait.

« Quant à la violation de la paix, lui-même oserait-il la nier? Il est notoire qu’après en avoir juré le maintien, après avoir solennellement promis de pardonner aux Italiens et aux Allemands du parti de l’Église les offenses qu’il en avait reçues, il en a fait emprisonner un grand nombre. Il a confisqué leurs bien, et gardé comme otages leurs femmes et leurs enfants. De plus, il s’est opposé à ce que les élections du clergé fussent a faites librement, suivant les statuts des saints conciles. Les clercs se sont vus forcés de comparaître devant les tribunaux séculiers pour des affaires criminelles et même civiles, chose qui ne devait point avoir lieu, à moins que la question ne concernât les fiefs. Dans son royaume, onze sièges métropolitains, un plus grand nombre d’évêchés, et plusieurs abbayes, restent privés de pasteurs; et si, dans quelques diocèses, les chapitres ont procédé aux élections, comme leurs choix se sont portés sur les créatures du prince susdit, on peut en conclure que les votes n’ont pas été libres. Justice n’a point été faite aux templiers et aux hospitaliers des confiscations et dommages par eux subis durant les troubles. Le fisc a levé de grosses a tailles sur les églises, s’est emparé de leurs biens, et s’est fait livrer, par une violence impie, les vases sacrés, les riches étoffes et les trésors qu’elles renfermaient. Si, comme on le prétend, une partie de ces objets a été rendue, ce n’a été que moyennant de grosses sommes d’argent.

« Il est incontestable que ce prince a commis un sacrilège en faisant arrêter les prélats du concile, dont il a empêché la réunion, après l’avoir demandée lui-même. A cet effet, une multitude de navires avait été mise en croisière sur les côtes de Toscane; et, pour vomir plus sûrement le venin qui remplissait son cœur, il avait donné à son propre fils le commandement de cette flotte. Pendant l’action, des prélats furent massacrés ou périrent dans les flots; la plupart de ceux qui échappèrent à la mort restèrent prisonniers et perdirent tout ce qu’ils possédaient. On les traîna de ville en ville et de cachots et cachots: plusieurs d’entre eux, épuisés par le besoin, livrés à d’indignes rigueurs, succombèrent misérablement.

« La perversité hérétique du même prince est démontrée par des faits aussi nombreux qu’incontestables. Chacun sait qu’après son excommunication, et quand il eut mis en prison les cardinaux et les autres ecclésiastiques pris en mer, il montra son mépris pour les clefs de l’Eglise, en faisant célébrer, ou plutôt profaner en sa présence, les saints offices, et en bravant la sentence prononcée contre lui par le pape Grégoire. Lié d'amitié avec les sectateurs de Mahomet, il leur a envoyé, à diverses reprises des ambassadeurs chargés de présents, et en a reçu d’eux. Il a adopté leurs mœurs; il a fait avec le sultan d’Égypte un traité de paix, ou plutôt de fraude, et a permis que le nom du faux prophète fût proclamé nuit et jour dans le temple du Seigneur. Des Sarrasins sont employés à son service particulier, et suivant la coutume de cette race perverse,  il a donné pour gardiens à ses épouses, de race royale, des eunuques, que, suivant le bruit public, lui-même avait fait mutiler. Il a armé les ennemis de la foi contre les fidèles, et a s'est uni de parenté avec des princes séparés de l’unité catholique. C’est ainsi qu’il vient de donner sa fille en mariage à Vatace, l’ennemi de Dieu, l'hérétique et l'excommunié, et qu’on tient pour certain qu’il a fait frapper par les agents du Vieux de la Montagne le duc de Bavière, ce fils dévoué de la sainte Eglise. Bien loin de se régler sur les bons exemples des rois chrétiens, il abandonne sa réputation et son salut, négligeant de se livrer à des œuvres pies, ne faisant pas d’aumônes, détruisant les sanctuaires, n’en bâtissant jamais. On ne le voit point, en effet, fonder ou doter de monastères, d’églises ni a d’hôpitaux. Ces preuves de sa culpabilité ne sont-elles pas surabondantes, quand, d’après le droit civil, tout homme convaincu, même sur de simples témoignages, de s’écarter du « chemin de la foi, doit être réputé hérétique, et puni comme tel?

« Il fait peser sur le royaume de Sicile, ce grand fief de l’Église romaine, une cruelle oppression, dont les clercs et les laïques sont également victimes. Les uns, dépouillés de leurs biens, se voient exilés sans retour; les autres, réduits à une condition presque servile, sont contraints de porter les armes contre nous, dont ils sont les vassaux.

« Enfin, ce prince pourrait, à juste titre, être réprimandé pour n’avoir point payé, depuis neuf ans et plus, le cens de 1,000 schifates qu’il doit au siège apostolique pour ledit royaume.

« C’est pourquoi, après avoir examiné les crimes sus-énoncés, et une foule d’autres excès détestables; après en avoir mûrement délibéré avec nos frères les cardinaux et le très-saint concile; nous, qui, malgré notre indignité, tenons sur la terre la place de N. S. J.-C., et à qui il a été dit, dans la personne du bienheureux Pierre : « Tout ce que tu auras lié sur la terre le sera dans les cieux », nous déclarons le dit prince enchaîné par ses péchés, rejeté par Dieu, indigne du rang qu’il occupe, et, en conséquence, destitué de la dignité souveraine. Nous absolvons et libérons ceux qu’un serment lie envers lui, défendant, sous peine d’excommunication, de lui obéir, de lui prêter aide, faveur ou conseil. Nous ordonnons enfin, à ceux qui dans l’empire jouissent du droit électoral, de procéder librement au choix d’un autre empereur. Quant au royaume de Sicile, nous aurons soin d’y pourvoir selon que nous le jugerons convenable, après avoir pris l’avis de nos frères les cardinaux.

« Donné à Lyon, le seizième jour avant les calendes d’août (17 juillet 1245), de notre pontificat l’an troisième. »

Ce discours, dit un historien, épouvanta, à l’égal de la foudre, ceux qui l’entendirent. Thaddée de Sessa poussa des gémissements, et se frappa la poitrine en signe de douleur. « O jour funeste ! jour de colère ! » s’écria-t-il, les yeux remplis de larmes, pendant que les prélats, des cierges à la main, fulminaient l’excommunication contre l’empereur. Le pape entonna le Te Deum, au son de toutes les cloches; puis, sans s’occuper davantage des affaires de l’Église, il se hâta de dissoudre le concile. Comme, avant de se retirer, il annonçait l’intention d’exécuter dans toute sa rigueur l’arrêt sans appel qu’il venait de rendre, maître Thaddée prononça ces paroles : «C’est maintenant que a les hérétiques pourront se réjouir, que les Karismiens régneront sans obstacle sur la terre sainte, et que les Tartares menaceront l’Europe.»—«J’ai rempli mon devoir, répliqua Innocent : que Dieu accomplisse sa volonté! »

L’empereur, quelque préparé qu’il fût à cet événement, éclata en menaces et en injures contre le chef de l’Église. « Cet homme, dont la naissance est vulgaire, dit-il avec emportement, cet homme prétend me précipiter du trône, moi, le premier parmi les princes! moi, qui ne connais point de supérieur, ni même d’égal! Croit-il déjà m’avoir ravi mes couronnes? » Et, se faisant apporter le coffre qui les renfermait, il en prit une, s’en ceignit le front, en s’écriant, d’une voix étouffée par la colère :

« La voici, je la possède encore, et quoi qu’il fasse, je ne la perdrai pas! Ma position, loin de s’aggraver, s'améliore; car j’étais en quelque sorte dans la nécessité d’obéir à mon ennemi; et, à partir de ce jour, je ne lui dois plus de ménagements. »

Il écrivit, presque à la fois, deux lettres aux princes de l’Europe, au clergé et aux seigneurs : l’une pour se justifier, l’autre pour rejeter sur la cour romaine les maux qui affligeaient le monde. Dans la première, datée de Turin le 31 juillet, Frédéric reconnaissait au chef de l’Église, quelque grands que fussent d’ailleurs ses péchés, un pouvoir absolu dans les choses spirituelles; mais, suivant lui, aucune loi divine ou humaine ne lui avait conféré le droit de disposer des empires, et de punir temporellement les princes par la perte de leurs dignités. « Notre consécration, disait-il, lui appartient, en vertu de la coutume établie par nos prédécesseurs; mais il ne peut pas plus nous faire descendre du trône impérial, que ceux des évêques qui donnent aux rois fonction sainte ne peuvent mettre à leur place d’autres souverains. » Passant ensuite à la forme suivie tant pour la composition du concile que pour la citation de l’accusé, les débats et la sentence, il soutenait que celte procédure, faite au mépris de toutes les règles, était nulle de plein droit; que sa condamnation, prononcée avec précipitation, devait être attribuée aux ressentiments personnels du pontife, tout à la fois son ennemi et son juge. « Cette vérité deviendra évidente, ajoutait l’empereur, par cela même que le pape n’a pas voulu surseoir au jugement pendant trois jours, jusqu’à l'arrivée du prince-évêque de Frisingen, du grand-maître des Teutoniques, et de maître Pierre de la Vigne, que nous avions envoyés au concile pour terminer les arrangements relatifs à la paix. Il a de même refusé d’attendre maître Gauthier d’Ocra, notre chapelain et notre notaire, quoique ce dernier fût venu vers nous de l’aveu du pontife lui-même, et qu’on lui eut accordé pour son voyage un délai de vingt jours, qui n’était pas expiré. On a prétendu que les faits étaient notoires ; mais nous le nions expressément. Ils n’ont pas été prouvés, ainsi que le veut la loi ; et si quelques témoins se sont levés contre nous, le nombre en était fort petit, et la plupart pouvaient être récusés. Parmi ces derniers, on doit compter l’évêque de Caleno, dont le frère et le neveu ont été pendus pour crime de trahison.  D’autres, comme les archevêques de Tarragone et de Compostelle, venus des extrémités de l’Espagne, ont été séduits par des insinuations perfides. Votre sagesse aura à considérer que ladite sentence peut non seulement tourner à notre ruine, mais aussi à la vôtre; qu’elle n’a d’ailleurs été sanctionnée ni par notre présence, ni par l’assentiment des princes de l’empire, qui seuls ont le droit de nous f lever, de nous maintenir, de nous abaisser. C’est par nous qu’on commence aujourd’hui; mais bientôt votre tour viendra. Déjà nos ennemis se vantent publiquement de n’avoir plus à craindre de résistance, s’ils parviennent à triompher de nous : défendez donc une cause qui est également la vôtre et celle de vos successeurs. Quant à nous, que le pape prétend dépouiller de la dignité impériale  comme s’il s’agissait d’interdire un simple prêtre; nous qu’il veut soumettre à une peine temporelle, quoiqu’il n’y ait point d’homme sur la terre au-dessus de nous, et qu’à Dieu seul appartienne le droit de nous punir, nous arrêterons, avec la protection divine, le mal dans sa source, pourvu que les souverains, intéressés autant que nous-même à ce débat, n’opposent a point d’obstacles à nos efforts. »

Dans sa seconde lettre, Frédéric signalait la corruption du clergé, son avidité sans bornes, l’abus qu’il faisait de son pouvoir. « Comment, écrivait-il aux rois, pouvez-vous obéir aux fils de vos propres sujets, à des hommes aux faux dehors de sainteté, qui s’engraissent des aumônes, et se tournent ensuite contre les bienfaiteurs de l’Église? Dévorés d’ambition, ils espèrent que le Jourdain tout entier coulera dans leur bouche.

« Oh! si vous vous défendiez plus soigneusement contre les entreprises de ces scribes et de ces pharisiens, qui s’enrichissent en appauvrissant vos États, combien vous épargneriez d’argent! Vous rendent-ils en échange quelque service? Aucun. Leur tendez-vous la main? ils prennent votre bras jusqu'au coude. Une fois dans leurs filets, vous êtes comme l’oiseau qui s’enlace de plus en plus en cherchant à se dégager. Ce que nous disons ici n’exprime nos vœux que d’une manière incomplète, mais d’autres choses vous seront communiquées en secret par le porteur de la présente. Il vous expliquera nos sentiments sur une proposition que des médiateurs haut placés doivent faire, à l’effet de rétablir, an moins superficiellement’, la paix entre nous et l’Église. Vous connaîtrez par lui les mesures que nous croyons devoir adopter sur des affaires communes à tous les rois, et avec quelles forces nous espérons triompher de nos ennemis. Il vous instruira en même temps des machinations de la cour romaine contre le pouvoir séculier. Ces complots n’ont pu échapper à notre pénétration, ni à celle de certaines personnes qui sont nos féaux dans cette cour. Croyez aux paroles de notre envoyé, comme si le bienheureux Pierre lui-même les affirmait par serment. Notre intention, Dieu en est témoin, a toujours été d’obliger les ecclésiastiques à suivre les traces de la primitive Église, à mener une vie apostolique, et à se montrer humbles comme J.-C. Autrefois, les prêtres du Seigneur faisaient de nombreux miracles; leur sainteté, et non le glaive temporel, leur soumettait facilement les rois: de nos jours, l’Église est toute mondaine: ses ministres, enivrés des délices terrestres, se soucient peu du Seigneur. C’est pourquoi nous croyons fair une œuvre de charité en enlevant à de tels hommes les trésors dont ils sont gorgés, pour leur damnation éternelle. Joignez-vous à nous et veillons ensemble à ce qu’en perdant leur superflu, ils servent désormais le Seigneur et se contentent de peu.

La réponse d’Innocent ne se fit point attendre. Aux accusations injurieuses pour le chef de l’Église, il opposa des arguments qui aujourd’hui pourront paraître plus spécieux que solides, mais qui faisaient alors sur les esprits une certaine impression. Les discours de Frédéric sont vains et frivoles, écrivait le pontife, et les rois de la terre ne s'en laisseront point émouvoir. Comment, en effet, comparer notre autorité à celle des évêques et le pouvoir royal à celui des empereurs? Si les évêques sacrent les rois, ils leur font pour le temporel serment de fidélité; nous, au contraire, nous recevons le serment du prince à qui nous donnons la couronne impériale. Quant au suprême pouvoir, les rois le possèdent par droit héréditaire, et le transmettent à leurs enfants; tandis que les empereurs l'obtiennent personnellement et par la voie d'une libre élection. Les princes de l’empire élisent un roi des Romains; nous le faisons empereur. Enfin le royaume de Sicile est un fief du Saint-Siège que Frédéric tenait de nous; or, le suzerain ne peut trouver un supérieur ou un juge dans le vassal qui est sous sa juridiction .

Les écrits qui précèdent, ajoute une chronique contemporaine, firent suspecter Frédéric de vouloir attenter aux libertés de l’Église; mais en même temps ils prouvèrent aux rois que, si la cour romaine l’emportait sur ce prince, elle les attaquerait bientôt à leur tour. Par divers motifs, aucun d’eux n’entra dans la ligue proposée contre les envahissements de la puissance pontificale; mais ils n’eurent garde de prendre parti pour Innocent, et saint Louis lui-même ne voulut pas approuver la sentence qui déposait le chef de l’empire.

 

LIVRE VII

FRÉDÉRIC II JUSQU’A SA MORT . 1241 —1250

CHAPITRE II

L’ITALIE ET L’ALLEMAGNE APRÈS LE CONCILE DE LYON. — VAINS EFFORTS DU ROI LOUIS IX POUR RÉCONCILIER FREDERIC AVEC LE PAPE. — CONSPIRATION EN SICILE CONTRE L’EMPEREUR. - LE LANDGRAVE DE TUURINGE EST ÉLU ROI DES ROMAINS. — RÉVOLTE DE PARME.

1245 — 1248