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BIBLIOTHÈQUE D'HISTOIRE UNIVERSELLE

 

 

HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

LIVRE IV

OTHON IV, EMPEREUR, ET FRÉDÉRIC II

1208 — 1218

 

CHAPITRE III

DOCUMENTS

 

 

A.— BULLE D’INVESTITURE DU ROYAUME DE SICILE, DONNEE PAR INNOCENT II, SOUVERAIN PONTIFE, AU ROI ROGER Ier. (27 juillet 1139.)

 

Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre très-cher fils en J.-C. Roger, illustre et glorieux roi de Sicile, et à ses héritiers à perpétuité.

Il est juste et raisonnable que l’épouse du Christ, la mère des fidèles, l'Église romaine, sainte et apostolique, porte un amour sincère à ceux qui ont été choisis par le Très-Haut pour gouverner les peuples, et qu’elle se plaise même à rehausser leur grandeur, lorsque la Providence divine les a remplis de prudence de justice, et qu’elle les a ornés d’autres vertus. Des preuves certaines démontrent clairement que le vaillant et fidèle chevalier du bienheureux Pierre, Robert Guiscard, de glorieuse mémoire, duc de la Pouille, et l'un de tes prédécesseurs, a dompté par sa valeur les superbes et puissants ennemis de l'Église ; qu'il a laissé à ses descendants un nom digne de respect et un grand modèle de vertu. Ton père lui-même, d’illustre mémoire, Roger, ce guerrier infatigable, cet intrépide exterminateur des ennemis du nom chrétien, ce zélé propagateur de la religion du Christ, s’est conduit envers la S. E. R. sa mère, en fils tendre et dévoué, et lui a rendu de nombreux services. C’est pourquoi, notre prédécesseur le pieux et sage pontife Honorius, ayant considéré que ta noblesse dérivait de cette source glorieuse, fondant d'ailleurs de grandes espérances sur la sagesse et la justice qui ornent ton âme, et te croyant né pour régner sur les peuples, t’a aimé de l’affection la plus vive et a voulu accroitre ton élévation.

Voulant donc marcher sur ses traces, et espérant fermement que tu consacreras ta puissance à la gloire et à l'utilité de la Sainte Église, de Dieu, nous accordons à ton Excellence, à titre de royaume, la Sicile, qui aussi bien a déjà été jadis un royaume (ce dont on ne peut douter si on consulte les anciennes histoires), et qui l’avait déjà été concédé par notre même prédécesseur Nous te l’accordons avec tous les honneurs royaux, et la dignité qui appartient aux rois, confirmant cette royauté par notre pouvoir apostolique. Nous te concédons aussi intégralement, et par la puissance de notre faveur, le duché de la Pouille, qui t’avait été conféré par le même pontife, et nous y ajoutons la principauté de Capoue. Et afin que tu sois plus fortement retenu dans des sentiments d'amour et de soumission envers le bienheureux Pierre, prince des apôtres, aussi bien qu’envers nous et nos successeurs, il nous a semblé bon d’accorder les mêmes États, c’est-à-dire, le royaume de Sicile, le duché de la Pouille et la principauté de Capoue à tes héritiers, à condition qu’ils feront préalablement hommage-lige, et jureront comme toi fidélité à nous et à nos successeurs, à moins que par notre fait, ou par celui de nosdits successeurs cet hommage ne puisse être accompli. Ils devront réaliser cet engagement en temps utile et dans un lieu non suspect, également sûr et favorable pour nous et pour eux, et Dieu aidant, nous les maintiendrons dans les possessions accordées. Si par hasard ces mêmes héritiers sont en demeure de faire l'hommage, nous voulons qu’ils n’en conservent pas moins, sans diminution, ce qu’ils possédaient. Pour ce qui est du cens annuel, qu'il reste fixé à 600 schifates, qui seront régulièrement payés à nous et à nos successeurs par toi et les tiens, à moins qu'un empêchement ne survienne, lequel cas venant à disparaître, le cens devra être acquitté. Il t’importe donc, ô fils bien-aimé, de te montrer si humblement dévoué pour l’honneur et pour le service de la S. E. R. ta mère, de t’appliquer tellement à la défense de ses intérêts, que le siège apostolique puisse se complaire et se reposer dans l’amour d’un fils plein de tendresse et couvert de gloire. Si quelque puissance, soit ecclésiastique, soit séculière, entreprend témérairement de s’opposer à notre présente concession, qu'en attendant une satisfaction proportionnée à cet attentat, il encoure l’indignation de Dieu et de ses bienheureux apôtres Pierre et Paul, et que tant qu'il ne se sera pas amendé, il reste frappé d’anathème. Amen,

Moi Innocent, évêque de l’Église catholique.

Moi Albéric, évêque d'Ostie.

Haimeric, cardinal-diacre de S. E. R.

Donné in territorio Marianensi par la main de H, chancelier, le 6r jour des Calendes d'août, Indiction 2e; l'an 1139 de l'incarnation de J.-C. le 10 du pontificat de notre seigneur le pape Innocent II.

B. — TRAITÉ DE PAIX ENTRE LE PAPE ADRIEN IV ET LE ROI GUILLAUME Ier, EN VERTU DUQUEL LA BULLE D’INVESTITURE POUR LE ROYAUME DE SICILE FUT DÉLIVRÉE A CE MONARQUE. (Juin 1156.)

 

Au nom du Dieu éternel et de notre sauveur Jésus-Christ. Amen.

A notre saint père et révéré seigneur le pape Adrien, souverain pontife par la grâce de Dieu, et à ses successeurs, Guillaume, roi de Sicile, du duché de la Pouille et de la principauté de Capoue;

Nous avons toujours eu pour coutume de ne point nous enorgueillir de nos succès, et même de nous montrer d’autant plus humble devant Dieu, que nos triomphes étaient plus grands. Nous en agissons ainsi pour ne point paraître ingrat envers la divine Providence qui jusqu'alors nous a comblé de faveurs : et afin d’obtenir encore de plus éclatants avantages de la protection de son bras tout-puissant, nous la supplions de continuer à nous prêter secours. Restant donc fidèle à cette règle de conduite, après avoir à la louange et à la plus grande gloire de Dieu, vaincu et réduit en captivité les Grecs et les peuples barbares qui étaient entrés dans notre royaume, non de leur propre mouvement, mais par la perfidie des traîtres de notre nation; après-avoir abattu et chassé de nos États ces mêmes traîtres et tous les fauteurs de désordres, nous voulons nous abaisser sous la main du Très-Haut, et nous montrer humble après la victoire.

Notre désir est donc de mettre une heureuse fin aux discussions qui existent entre nous et l’Église romaine. A cet effet, aussitôt que nous fûmes arrivés devant Bénévent et que nos ennemis redoutant notre indignation, eurent pris la fuite, les vénérables Hubald, du titre de Sainte-Praxède; Jules, du titre de Saint-Marcel, cardinaux-prêtres, et Roland, du titre de Saint-Marc, cardinal-prêtre et chancelier de l'Église, étant venus nous trouver de votre part, nous les avons accueillis avec tous les honneurs convenables, et nous avons reçu de leur bouche avec empressement vos vœux et vos avertissements au sujet de la paix. De notre côté, nous avons désigné pour ces négociations, Majone, notre fidèle, grand amiral des amiraux, et l’un de nos familiers; les vénérables Hugues, archevêque de Palerme; Romuald, archevêque de Salerne; Guillaume, évêque de Calvi; et Marino, abbé de la Cava, nos fidèles, qui de concert avec les vénérables cardinaux, ont arrêté sur les points qui étaient contestés entre votre Majesté et nous, les conditions d’un traité de paix et d’amitié, lesquelles sont transcrites ci-dessous pour être fidèlement observées.

(C) Touchant les appels, il a été convenu ce qui suit : Si un clerc, en Pouille, en Calabre ou dans les provinces voisines, a quelque discussion pour des affaires ecclésiastiques avec un autre clerc, et que le chapitre, l’évêque, l'archevêque, ou d’autres personnes de cette province, investies de l'autorité de l'Église, ne réussissent pas à terminer l'affaire en litige, qu’il soit permis d'en appeler au Saint-Siège.

Relativement aux translations d’une église à une autre, qu’elles puissent avoir lieu, si la nécessité ou le bien de l'église le demande, et si vous et vos successeurs y consentez.

Que le souverain pontife puisse librement faire des consécrations et des visites pontificales en Pouille, en Calabre et dans les lieux adjacents, à la réserve toutefois des villes où nous ou nos héritiers se trouveraient en personne, auquel cas, il faudrait préalablement obtenir le consentement du roi.

Le Saint-Siège pourra sans aucune difficulté envoyer des légats dans ces provinces; mais sous l'express condition qu'ils ne dépouilleront point les églises de leurs biens pour se les approprier.

En Sicile, l'Église romaine jouira également des droits de visite et de consécration. Si notre magnificence ou celle de nos héritiers jugeait convenable et utile d’appeler quelques ecclésiastiques de cette île, soit pour recevoir de leur main la couronne, soit pour d’autres causes, les-dits ecclésiastiques seraient tenus d'obéir à l’ordre qu'ils en recevraient, et même de rester près du roi autant que celui-ci le jugerait à propos.

Pous les autres affaires ecclésiastiques, qu’il soit entendu que le Saint-Siège jouira dans cette île des mêmes prérogatives que dans les autres parties du royaume, à la réserve toutefois des appels et du droit d’y envoyer des légats qui n'y seraient point reçus, à moins qu’ils n’eussent été demandés par nous ou nos successeurs.

Relativement aux églises et aux monastères de nos États, au sujet desquels la juridiction de l'Église romaine a été mise en question, il en sera fait ainsi qu’il suit; Vous et vos successeurs conserverez les droits ordinaires de consécration et de bénédiction, reçus dans les autres églises, et on vous paiera en outre le cens établi.

Quant aux élections, les ecclésiastiques assemblés éliront la personne qu’ils en jugeront digne; mais ils tiendront secret le choix qu'ils auront fait jusqu’à ce qu’ils l'aient communiqué à Notre Excellence, et nous l'approuverons, si la personne élue n'est pas engagée dans le parti de nos sujets rebelles ou des ennemis de nous ou de nos héritiers, ou enfin, si Notre Magnificence n’a contre elle aucun motif de haine, ou ne la trouve pas indigne d'obtenir notre consentement

Vous concéderez à nous, au duc Roger, notre fils, et à ceux de nos héritiers qui nous succéderont, selon l’ordre volontairement établi par nous, le royaume de Sicile, le duché de la Pouille, la principauté de Capoue, Naples, Salerne, Amalfi, avec leurs dépendances; la Marche d’Ancône et autres contrées soumises à notre obéissance au-delà du pays des Marses, ainsi que toutes les autres terres que nous tenons de nos prédécesseurs, lesquels en faisaient hommage à l'Église romaine. Vous nous aiderez envers et contre tous à ies conserver honorablement. Pour toutes ces possessions nous ferons serment de fidélité à vous à vos successeurs et à l’Église romaine avec l’hommage-lige, ainsi qu’il sera énoncé en deux actes semblables, dont l’un, scellé de notre sceau, restera entre les mains de Votre Majesté et l’autre, revêtu du vôtre, demeurera en notre possession.

Le cens pour la Pouille et la Calabre sera de 600 schifates, et de 500 pour la Marche, ou l’équivalent en or ou en argent. Nous promettons, tant pour nous-même que pour nos héritiers, de payer exactement cette somme d’année en année, à moins d'un obstacle qui nous en empêcherait. Mais il est bien entendu que cet obstacle venant à cesser, nous serions tenu d’acquitter sur-le-champ les sommes susdites en totalité.

Toutes les susdites conditions que vous nous faites, vous les ferez de même à ceux de nos héritiers, qui seront appelés par notre expresse volonté à nous succéder, à condition qu’eux, aussi bien que nous, consentiront à prêter fol et hommage à vous et à vos successeurs, et à observer tout ce qui a été prescrit, et afin que les choses susdites ne puissent être infirmées ni pendant votre pontificat, ni pendant celui de vos successeurs, et que durant notre règne ou celui de nos héritiers, personne n’ait l’audace d'y porter atteinte, nous avons ordonné que le présent acte fût écrit de la main de Matthieu, notre notaire, puis honoré de notre propre seing et revêtu d’une bulle d’or à l’empreinte de notre sceau.

Donné devant Bénévent, par la main de Majone, grand amiral des amiraux, l’an de l’incarnation de N. S., 1156, mois de juin, Indiction IV ; et de l’heureux règne du seigneur Guillaume, par la grâce de Dieu, magnifique et très-glorieux roi de la Sicile, du duché de la Pouille et de la principauté de Capoue, le 6e.

    C. — BULLE DÉLIVRÉE PAR LE PAPE ADRIEN IV, PORTANT ACCEPTATION DE l’ACTE QUI PRÉCÈDE.

 

Adrien, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre cher fils en J.-G., Guillaume, illustre et glorieux roi de Sicile, et à ceux de ses héritiers qu’il désignera pour lui succéder à ce trône, à perpétuité.

Bien qu'en vertu de l'apostolat que Dieu nous a confié, nous devions embrasser tous les fidèles serviteurs du Christ dans le sein de notre charité paternelle, et les inviter indistinctement à l’union et à la concorde; nous devons cependant d'autant plus chérir et honorer les rois et toutes les personnes d'une dignité éminente, et nous efforcez de leur inspirer l’amour de la paix, qu’il doit manifestement en résulter pour l'Église de Dieu et pour tous ses membres de plus grands avantages, tant spirituels que temporels. 11 est constant, très-cher fils en J.-C., Guillaume, glorieux roi de la Sicile, que tu brilles parmi les souverains et tous les hommes éminents du siècle,’ par tes actions et par ta puissance, tellement que la fermeté avec laquelle tu rends la justice dans tes États, l'iieureuse paix que tu y fais régner, la terreur inspirée par tes exploits aux ennemis du nom chrétien, ont porté la gloire de ton propre nom jusqu’aux extrémi tés de la terre. Nous donc, très-cher fils en J.- C., illustre Guillaume, considérant tes mérites et observant d’ailleurs combien d’avantages l'Église romaine pourra recueillir si elle s'unit à ta grandeur par les liens d'une paix et d'une amitié inaltérables, nous avons résolu, pendant que nous étions avec nos frères à Bénévent libres et exempts de crainte, d'apporter tous nos soins à conclure la paix avec toi. A cet effet, nous avons envoyé à Ton Excellence plusieurs de nos frères, à savoir (voyez ci-dessus A ), les chargeant de te faire connaître notre désir concernant cette paix, et d'exhorter vivement Ton Excellence à des sentiments de concorde. Et par la grâce de celui qui, sur le point de monter au ciel, a dit à ses disciples : Je vous donne ma paix, je vous laisse la paix; nous avons trouvé en toi les dispositions qui conviennent à un enfant de paix et à un prince catholique. Et par l'entremise des prélats, nos chers fils (voyez ci-dessus Zf), nous avons accepté librement et spontanément sur tous les points contestés entre nous et Ton Excellence, les conditions de paix formulées ci-après (voyez ci-dessus C), et pour que les clauses susdites ne puissent être infirmées ni pendant notre poptificat ni pendant celui de nos successeurs, pour que personne n'ose y porter atteinte pendant ton règne ou pendant celui de tes héritiers, après en avoir conféré avec nos frères, nous les avons confirmées par notre autorité apostolique ; nous les corroborons par les présentes lettres, afin qu'elles demeurent à jamais, et nous voulons qu'elles soient observées à perpétuité par nous et par nos successeurs. Que personne ne se croie donc permis d’enfreindre la concession et la confirmation contenues dans le présent titre, et n'entreprenne témérairement d'y contrevenir. Si quelqu’un se rend coupable de. cet attentat, qu'il encoure l'indignation du Dieu tout-puissant et celle de Pierre et de Paul, ses bienheureux apôtres. Amen, amen, amen.

Donné le même jour que Pacte ci-dessus.

 

DESCRIPTION DE LA VILLE DE PALERME A LA FIN DU XIIe SIECLE, TIRÉE DE L’HISTOIRE DE HUGO FALCANDUS

 

Cette ville célèbre, capitale du royaume de Sicile, en est en même temps la gloire. Située près de la mer, surfine plage unie, elle est d’un côté battue par les flots qui viennent s’y briser contre le vieux palais appelé Castel’ a Mare, et contre des murs flanqués de tours très-rapprochées les unes des autres. Du côté opposé s'élève le Palais Neuf, bâti en pierres de taille avec un soin et un art merveilleux: au dehors, une enceinte redoutable présente ses vastes contours : au dedans, on voit briller partout l'or et les pierreries. D'un côté de cet édifice est la tour Pisane, où sont gardés les trésors du roi; de l'autre, la tour Grecque, qui commande le quartier de la ville appelé Khemonia. L'espace intermédiaire est occupé par cette partie de la demeure royale qu'on nomme Joharia, et qui est la plus remarquable par sa beauté comme par la variété et la richesse éclatante de son ameublement. C'est celle que le roi se plaît le plus à habiter quand il veut se livrer au repos et prendre quelque délassement. Tout autour sont distribués divers corps de bâtiments destinés aux dames, aux jeunes gens et aux eunuques qui servent le roi et la reine. Il y a aussi dans la même enceinte plusieurs petits palais très-richement ornés, où le souverain s’occupe des affaires de l'État avec ses ministres, et dans lesquels il reçoit aussi les principaux seigneurs pour conférer avec eux de la chose publique et des plus grands intérêts du royaume.

Il ne serait pas juste de passer sous silence ces admirables ateliers qui touchent au palais, et où la matière précieuse qu'on appelle soie est filée, puis teinte dû diverses couleurs, et enfin artistement croisée de manière à former les tissus les plus variés. On voit fabriquer ici des étoffes simples, doubles et triples en lice; ce sont les plus faciles à travailler et les moins chères; là d'autres plus épaisses et plus riches, dans la trame desquelles entrent jusqu'à six fils. Ici c'est une couleur de rose foncé qui attire et frappe les regards; là ils se reposent agréablement sur un vert tendre. On fabrique encore un genre de soierie remarquable par une variété de dessins qui se jouent dans son tissu; elle est plus riche de matière et d'un travail plus fini que les autres, et on peut sans injustice la vendre à un prix plus élevé. On y voit enfin des ornements précieux de toutes les couleurs et de toutes les formes, où l'or se mêle à la soie, où les nuances et les dessins les plus variés sont rehaussés par l’éclat dos pierreries. Ces étoffes sont aussi enrichies de perles, soit pleines et fixes, dans des chatons d’or, soit percées pour être retenues par de légers fils, et en cet état elles sont disposées avec tant d’art et de grâce, qu'elles donnent au tissu l’aspect d'une peinture.

Du côté du palais qui regarde la ville, se trouve à l’entrée même la chapelle royale. Elle est pavée magnifiquement. La partie inférieure de ses murs est revêtue de marbres précieux; à la partie supérieure, un savant assemblage de petites pierres, les unes dorées, les autres de diverses couleurs, présente dans une suite de tableaux (mosaïques) l'histoire de l’Ancien et du Nouveau Testament. Enfin, le plafond est orné de sculptures d'un goût exquis, de peintures aussi belles que variées, et de dorures éblouissantes.

Ainsi enrichi, ainsi distribué et rempli de tout ce que l'art a pu produire de plus beau et de plus délicieux, ce palais qui domine la ville est pour elle ce que la tête est an corps.

La ville elle-même, divisée en trois parties, renferme, pour ainsi dire, trois cités distinctes; la partie du milieu, qui est la plus remarquable par la beauté de ses édifices, est séparée des deux autres par des murs très-élevés. Elle est plus longue que large, et présente la forme de deux segments égaux d‘un même cercle qui seraient rapprochés sur une môme corde. Trois rues principales en mesurent la longueur. Celle du milieu appelée la rue de Marbre, Via Marmorea, est occupéo par les marchands; elle s’étend depuis la partie haute de la rue Couverte, Via Coperta, jusqu'au Palais des Arabes, et de là en droite ligne jusqu'à la Porte Basse, près du marché des Sarrasins, Forum Sarracenorum. Une autre rue commence à la tour des Pisans, traverse la rue Couverte, rencontre la demeure de l’archevêque, près de la grande église, puis la porte de Sainte-Agathe, et plus loin le palais de l'amiral Majone, pour aboutir aussi au marché des Sarrasins, où elle se réunit à la rue de Marbre. La troisième, enfin, part de la cour royale qui s'étend devant le palais, passe près de la maison du Sarrasin, continuo dans la même direction jusqu'au palais du comte Silvestre et la chapelle du grand amiral Georges, et se détourne en cet endroit pour gagner obliquement une porte de la ville qui est près de là.

La partie droite de la cité commence au monastère de Saint-Jean, situé près du palais, dans le quartier Khemonia; elle est défendue par un mur qui s’étend jusqu’à la mer.

La partie qui est à gauche se prolonge depuis le même palais jusqu'à Castel’ a Mare : elle est aussi entourée d’une vaste enceinte de murailles.

Enfin, dans l'espace compris entre la partie du milieu et le port où aboutissent les deux autres, on voit le bourg des Amalfitains. C’est comme un riche entrepôt des marchandises étrangères. On y fait un grand commerce d’étoffes de différents prix et de diverses couleurs, les unes de soie, les autres fabriquées avec des laines de la Gaule.

Qui pourrait donc assez admirer cette cité illustre, la grandeur et la beauté de ses édifices; les fontaines qui de tontes parts y jaillissent à gros bouillons, et répandent une délicieuse fraîcheur; les aqueducs qui y distribuent aussi des eaux abondantes pour les divers usages des habitants? Qui pourrait louer dignement la beauté et la richesse de cette plaine fameuse qui s’étend entre les murs de la ville et les montagnes dans un espace d'environ quatre mille pas? etc.

 

 

DESCRIPTION DE PALERME PAR L’ARABE MOHAMMED-BEN-DJOBAIR, DE VALENCE, QUI VOYAGEAIT EN SICILE SOUS LE RÈGNE DE GUILLAUME II.

 

La plus belle ville de la Sicile, résidence du roi, est appelée par les Musulmans la capitale, et par les chrétiens Palerme. Elle est la métropole de ces régions, et réunit les deux avantages de la commodité et de l'éclat. Ancienne et élégante, magnifique et agréable, elle se pose avec orgueil entre ses places et ses plaines, qui ne sont qu’un jardin. Remarquable par ses larges rues et ses avenues spacieuses, elle éblouit par l’exquise beauté de son aspect. Ville étonnante, construite dans le style de Cordoue, et bâtie toute en pierre de taille de l’espèce qu'on nomme El-Kiddan (Pictra dell’ Aspra ). Un cours d'eau vive la traverse, quatre fontaines lui servent d’ornement. Les palais du roi sont disposés autour de celte ville, comme un collier qui orne la gorge d'une jeune fille. Combien de pavillons il y possède! combien de kiosques, de vedettes et de belvéders! (puissent-ils servir à d’autres qu'à lui!)

Les Musulmans de Palerme tiennent en bon état la plupart de leurs mosquées, et font la prière à l’appel du moêzzim. Ils possèdent des faubourgs où ils demeurent avec leurs familles, sans le mélange d'aucun chrétien. Ils ont à Païenne un cadi qui juge leurs procès, et une mosquée principale où ils se réunissent pour la prière. Les autres mosquées sont si nombreuses qu'on ne saurait les compter : la plupart servent d'écoles aux précepteurs du Koran.

Un des points de ressemblance que cette ville a avec Cordoue, c'est le Kasar, cité ancienne au milieu de la cité neuve. On y voit des palais magnifiques avec des tourelles qui s'élancent dans l'air à perte de vue, et qui éblouissent par leur beauté.

Une des œuvres les plus remarquables des chrétiens est l'église qu'ils appellent de l'Antiochéen (la Martorana). Nous y avons distingué une très-remarquable façade qui est le plus beau travail du monde. Les murailles intérieures semblent une pièce d'or. On y remarque des tables de marbre relevées par des mosaïques en or qni rayonnent d'une lumière à éblouir. Cette église a un beffroi soutenu par des colonnes de marbre, et surmonté d’un dôme. C’est une dos plus merveilleuses constructions qu'on puisse voir.

Les dames chrétiennes de cette ville, par l'élégance de leur langage, et leur manière de se voiler et de porter leurs manteaux, suivent tout à fait la mode des femmes musulmanes.

Après avoir demeuré sept jours dans cette ville, logés dans un des hôtels que fréquentent les Musulmans, nous en partîmes pour aller à Trapani.

(Extrait des voyages de Mohannned-Ben-Djobaïr, traduit de l'arabe par M. Amari. )