LIVRE IX . MANFRED 1254-1266
CHAPITRE IV.
PONTIFICAT
D’URBAIN IV. — NÉGOCIATIONS AVEC CHARLES
D’ANJOU, AUQUEL LE PAPE OFFRE L’INVESTITURE DU ROYAUME DE SICILE. — CHARLES
D’ANJOU SÉNATEUR DE ROME. — MORT D’URBAIN IV
1261
— 1264
Avant le règne d’Innocent IV, les pontifes romains avaient
à deux reprises appelé les étrangers en Italie : la première fois, lorsque
Zacharie et Léon IV opposèrent les Francs aux Longobards, dont les armées
menaçaient Rome; l'autre en 961, quand Jean XII invoqua l’appui d’Othon le
Grand contre les rois delà race franco-italienne, qui s’efforçaient de réunir
sous leur sceptre la Péninsule entière. Depuis cette dernière époque jusque
vers le milieu du XIIIe siècle, les papes, toujours en lutte avec la
puissance impériale, qui, si elle l’eût emporté, les eût réduits à un rôle
subalterne, s'étaient rangés du côté des nationaux ; et on les a vus, drapeau
vivant de l’indépendance italienne aux prises avec l’élément germanique,
prodiguer leurs trésors et s’armer de l’épée et de la croix pour empêcher les
empereurs de s’établir solidement au sud des Alpes. Cette politique avait si
bien servi la papauté, qu’à la mort de Frédéric II, en 1260, elle triomphait de
l’empire, et puisqu’elle avait méconnu la position nouvelle de Manfred, qui, en
usurpant le trône de la Sicile sur son neveu, rompait avec la maison de Souabe,
et de Gibelin devenait nécessairement Guelfe, il ne lui restait plus qu'à
recueillir le fruit de ses longs travaux, et surtout à régler le sort du
royaume de Sicile. Quand les faits eurent démontré que le Saint-Siège n'était
pas assez fort pour renverser Manfred et réunir les États siciliens au domaine
direct de l’Église, on vient de voir comment Innocent IV, et après lui
Alexandre IV, les offrirent au premier occupant. La faiblesse du dernier pape
avait comme ajourné la question; mais un successeur, doué de plus d'énergie,
pouvait la reprendre, et tout allait dépendre du vote de quelques cardinaux,
pour la plupart ennemis de Manfred. Dans l’état des esprits, lors de l’entrée
de ces princes de l’Église au conclave, le fils de l’empereur ne pouvait que
perdre au changement qui allait s’opérer.
Alexandre IV n’avait point créé de cardinaux, et à sa mort
le sacré-collége ne comptait plus que huit membres.
Comme l’élection, pour être valide, nécessitait les deux tiers des suffrages,
il fallait une majorité de six voix, qu’on essaya vainement de réunir; et le
conclave devint un foyer d’intrigues, où quelques ambitieux se disputaient le
rang suprême. Cependant l’Église restait sans chef, Manfred s’affermissait en
Sicile, et dans la haute Italie la faction gibeline gagnait du terrain. Pour
mettre fin à l’affaire, un seul moyen s’offrait : c’était de prendre le futur
pape en dehors du collège. Après de longues hésitations et de grands débats,
les cardinaux, ne voyant pas d’autre issue, s’y décidèrent.
Il y avait alors à Viterbe un prélat que son seul mérite
avait fait parvenir à l’une des premières dignités ecclésiastiques. C’était
Jacques Pantaléon, dit Court-Palais, né de parents obscurs, à Troyes en
Champagne; son père était savetier. Après avoir été chanoine du chapitre de
Laon, archidiacre, puis évêque de Verdun, Pantaléon occupait, depuis six ans
(1255), le poste éminent de patriarche de Jérusalem. Ces sortes d’avancements
ne pouvaient étonner personne, dans une monarchie élective où l’intelligence
et le savoir furent toujours un titre aux honneurs. Les affaires de la Terre
Sainte avaient conduit le patriarche à la cour romaine; et comme on le savait
actif, habile dans les affaires et plein d’énergie, beaucoup de voix le
désignaient aux cardinaux comme le plus capable de relever le trône
apostolique de l’abaissement où il était tombé sous le dernier pontificat. Le
29 aout 1261, après une vacance de trois mois et quatre jours, Pantaléon fut
proclamé pape sous le nom d’Urbain IV: son sacre eut lieu te dimanche suivant,
Ier septembre, dans l’église des Frères-Mineurs de Viterbe.
En voyant le patriarche de Jérusalem monter sur le trône de
saint Pierre, le monde chrétien pouvait croire que le vœu le plus cher du
nouveau pontife serait d’armer l’Europe pour reprendre aux infidèles le
tombeau de Jésus-Christ. La situation des colonies orientales devenait de jour
en jour plus critique : les dévastations des Tartares et les guerres intestines
les avaient en quelque sorte livrées sans défense au glaive du sultan
d’Égypte, et, si la catholicité ne se hâtait de faire un puissant effort,
la Terre Sainte allait échapper pour toujours aux chrétiens. Mais on sait
que, depuis Grégoire IX, cette question avait été à peu près abandonnée
par la cour romaine. « Les Sarrasins, écrivait Alexandre IV, «n’ignorent
pas que jamais aucun prince de l’Occident ne pourra séjourner longtemps en
Asie, et que la Palestine ne doit attendre de l’Europe que des secours
incertains et passagers. » Un tel langage était peu
propre à ranimer l’ardeur des fidèles, et c’était en termes bien
différents que le même pontife poussait le roi d’Angleterre à la guerre de
Sicile. C’est qu’en effet ici était le nœud de la politique des derniers
papes. Ajoutons que les peuples occidentaux, soumis chez eux à de rudes
épreuves, devenaient de plus en plus insensibles aux malheurs de
Jérusalem. La mode des croisades était passée, la foi attiédie; et, depuis la
défaite de la Massoure, beaucoup de gens se
demandaient si c’était obéir à la volonté divine que de combattre pour
les saints lieux. Les troubadours, ces anciens promoteurs de pèlerinages d’outre-mer,
en détournaient la noblesse. « Celui-là est bien fou, disait un poêle de grand
renom, qui va guerroyer contre les Turcs, quand Jésus-Christ lui-même ne
leur conteste rien. Chaque jour nous sommes vaincus : car il dort, ce
Dieu qui jadis veillait pour nous! Mahomet, au contraire, fait éclater sa
puissance et rehausse la gloire du Soudan. » Urbain IV était aussi ferme,
aussi actif qu’Alexandre avait été faible et temporiser. Sans abandonner entièrement les intérêts de
la Terre Sainte, il résolut de travailler sans relâche, et de faire
au besoin les plus grands sacrifices pour assurer le triomphe
de l’autorité pontificale en Italie.
Un corps de troupes siciliennes, composé en grande partie
de Sarrasins, occupait les provinces de l’État ecclésiastique, voisines de
la frontière napolitaine. Injonction lui fut faite d’en sortir; et comme
le pape parla de prêcher une croisade contre Manfred et de marcher en
personne à la tête des soldats du Christ, le lieutenant du roi de Sicile
fit retraite sans attendre l’effet de cette menace. Urbain se croyait
appelé par la Providence à délivrer l’Eglise, l’Italie et f Allemagne, des
princes de la maison de Souabe, tâche trop grande pour son prédécesseur.
Il se promit de n’avoir ni paix ni trêve avec cette race condamnée sans
retour, et, mettant aussitôt la main à l’œuvre, il commença par donner de
la force au sacré-collège par une promotion de neuf cardinaux. Portant
ensuite ses regards vers l’Europe, il y chercha un prince assez fort pour
renverser Manfred. Ce n’était ni à l’Allemagne ni à l’Angleterre qu’on
pouvait le demander. Depuis la déposition de Frédéric II, l’empire,
déchiré par de funestes divisions, tombait dans un état d’impuissance dont
le Saint-Siège ne cherchait pas à le faire sortir. La séparation des provinces
germaniques d’avec la Péninsule devenait chaque jour plus complète, sans
toutefois procurer à l’Italie une véritable nationalité. Quant à l’Angleterre,
quoique depuis six ans Innocent IV et Alexandre eussent demandé à ce
royaume de grosses sommes pour la guerre de Sicile, les querelles
interminables de Henri III et de ses barons s’opposaient à ce que les
espérances de la cour romaine pussent se réaliser. Manfred n’avait vu
qu’une vaine menace dans l’investiture donnée au jeune prince Edmond,
et de son côté Urbain reconnaissait que, pour triompher du fils
de l’Empereur, il fallait une épée d’une autre trempe que celle
du monarque anglais. De tous les souverains de l’Europe, un
seul paraissait propre à cette grande entreprise : c’était le roi
de France Louis IX, soit qu’il acceptât la couronne pour l’un de ses fils,
soit qu’il permit à Charles, comte d’Anjou, le plus jeune de ses frères,
de la recevoir des mains du pape. Charles était celui que préférait la
cour pontificale. Urbain avait déclaré au sacré-collège que personne ne pouvait
mieux que ce prince soutenir les intérêts de l’Église, et la majorité des
cardinaux s’était prononcée en sa faveur. Il n’est pas inutile de rappeler ici
qu’une première fois, en 1253, Innocent IV lui avait offert le trône de
Sicile pendant le séjour du roi Louis IX en Orient, et que le conseil
de régence n’ayant point accordé les subsides nécessaires, le
comte d’Anjou avait dû refuser ce magnifique présent. Mais huit
années de paix avaient réparé en partie les désastres de la croisade;
le royaume des lis renfermait une vaillante chevalerie désireuse
de combats, et un clergé opulent dont on pouvait tirer de
fortes décimes. Tournant donc de ce côté toutes ses espérances,
Urbain, avec l’approbation du consistoire, prépara les voies aux
négociations qu’il fallait ouvrir, non-seulement avec Charles
d’Anjou, mais avec le roi Louis, sans l’appui duquel cette affaire ne
pouvait avoir de réussite.
Pendant que ces choses se passaient, Manfred était occupé
de soins importants. Il contractait une alliance défensive avec le marquis
de Montferrat, et renouait ses
anciennes ligues en Lombardie. Une circonstance futile à son origine, mais
qui bientôt agita la plus grande partie de l’Europe, lui avait fait
entrevoir un péril que sa prudence sut détourner. Des deux côtés des
Alpes, et principalement dans le centre de l’Italie, l’ordre social était
si souvent troublé, le peuple, ruiné par la guerre, mal protégé par des
lois impuissantes, était si malheureux, que chacun se soumettait à des
pénitences exagérées, dans l’espoir d’apaiser l’ire de Dieu. Durant
l’hiver, et vraisemblablement à la suite d’une prétendue vision, un ermite
des environs de Pérouse annonça qu’avant peu le monde subirait de grandes
calamités. Il n’en fallut pas davantage pour répandre partout l’alarme.
On vit des esprits ardents s’imposer une expiation bien propre
à faire impression sur la multitude. Ils parcoururent processionnellement
le pays, nus jusqu’à la ceinture, malgré la rigueur de la saison, tenant
la croix d’une main, se meurtrissant de l’autre à coups de discipline, et
chantant tous ensemble les louanges du Sauveur et de la vierge Marie, dont
ils invoquaient la miséricorde. On les prit d’abord pour des fous, mais bientôt
leur exemple exalta les têtes. Les routes furent couvertes de flagellants,
au nombre quelquefois de dix à douze mille, qui s'embrassaient en signe de
pardon, se frappaient, et, les épaules ensanglantées, demandaient à grands
cris la paix. Partout sur leur passage, citadins et villageois
grossissaient leurs rangs. Entraient-ils dans une ville, le clergé allait à
leur rencontre, le podestat les suivait avec toutes les bannières de la
commune, et chacun cherchait à surpasser les autres par l’excès des
austérités. Les femmes elles-mêmes s’assemblaient pendant la nuit, pour
se flageller en commun. Les courses de ces étranges pénitents
se prolongèrent pendant plus de deux mois en Italie, et finirent
par s’étendre en France, en Allemagne, et jusque dans le Nord. Si des querelles furent
apaisées, si quelque bien en résulta, il y eut aussi de très-graves
désordres. Le marquis d’Este leur ferma l’entrée de Ferrare. Pelavicini,
qui commandait dans Crémone, dans Milan et dans plusieurs autres villes de
Lombardie, menaça de la potence quiconque se flagellerait. Manfred,
craignant quelque complot sous ces dehors pieux, prit si bien ses
mesures, que les processions ne purent franchir la frontière du royaume.
Mais à peine ce prince était-il délivré de ce sujet
d’inquiétudes, que de nouveaux troubles éclatèrent en Sicile. On n’a pas
oublié qu’au printemps de l’année précédente une première
tentative de révolte avait été réprimée, sans beaucoup d’efforts, dans
les environs de Trapani. Quelques mois après il en survint une autre
plus sérieuse vers la côte orientale de l’île. Un faux empereur parut, et
trouva nombre de gens prêts à favoriser sa folle entreprise. C’était un
mendiant, appelé Jean de Cochleria. Cet homme ressemblait à Frédéric II, et, à
force de l’entendre répéter par ceux qui lui faisaient l’aumône, son esprit
se remplit de fausses espérances, et il résolut de mettre à
l’épreuve la crédulité publique. Il répondit d'abord en termes
ambigus aux questions dont on le pressait; puis il se retira dans la
région boisée de l’Etna, pour y étudier plus librement son rôle.
Le bruit du retour de l’Empereur passa bientôt de bouche en bouche;
beaucoup de gens visitèrent le prétendu monarque, qui, pour justifier sa
disparition, soutint qu’ayant à expier des torts trop réels envers le
siège apostolique, il avait consacré neuf ans à la pénitence et à des
pèlerinages. Les parents de Pierre Ruffo de Calabre, et d’autres proscrits
dont on avait confisqué les biens, rendirent à l’imposteur les hommages
dus au chef légitime de l’État. Après l’avoir revêtu d’habits convenables,
ils lui donnèrent un peu d’argent et le conduisirent en triomphe dans
les districts alpestres de Centorbi et de
Castro-Giovanni, où, prenant le titre de défenseur de la sainte Église,
Jean de Cochleria exerça le pouvoir royal. On lui grava un sceau; il
rendit des décrets et demanda des subsides aux villes du domaine et aux feudataires. Sans
perdre de temps, le comte Richard Filangieri, lieutenant royal en Sicile,
conduisit de grandes forces contre les rebelles. Comme la montagne qui
leur servait de refuge était d’un difficile accès, il se contenta d’en garder
soigneusement les passages pour empêcher les vivres d’y arriver. La faim
obligea bientôt le faux Frédéric à abandonner des lieux où on ne l’eût
forcé qu’en sacrifiant beaucoup de monde. Suivi de ses partisans, il
parvint, par des sentiers presque impraticables, à gagner
Castro-Giovanni, place très-forte, où il espérait se maintenir. Les
habitants, qui avaient d’abord embrassé sa cause, ne tardèrent pas à
l’abandonner. Livré aux troupes royales, l’imposteur fut pendu avec onze
de ses principaux complices; les autres eurent leur grâce, et la rébellion
cessa. Ces événements se passaient au printemps de l’année 1261. Le mois
de juin venu, Manfred renouvela à Acerra le traité de commerce qu’il avait
fait en 1258 avec les Génois,
puis il passa à Palerme, où il tint un parlement général. Les bourgeois de
cette capitale le reçurent avec de grandes démonstrations de zèle; les
nobles de l’ile lui tirent à l’envi des présents de bienvenue : un riche
habitant du val de Mazzara, appelé Henri d’Alba, offrit cent mulets
conduits par autant d’esclaves nègres.
Le reste de l’année s’écoula sans événements dignes d’être
rapportés. D’une part, le pontife se préparait à une lutte décisive; d’autre
part, Manfred, inquiet de voir un Français assis dans la chaire de saint
Pierre, était disposé à payer chèrement sa réconciliation à l’Église. Des
députés, chargés de cette négociation, partirent pour Viterbe, avec des
pouvoirs fort amples. Ils y arrivèrent le 25 janvier 1262. S’il faut en
croire une lettre écrite au roi d’Angleterre par une main inconnue, voici quelles étaient leurs propositions : Le pape,
après avoir délié Manfred de l’anathème, lui conférera, dans la forme
accoutumée, l’investiture du royaume de Sicile. De son côté, le roi versera
au trésor pontifical trois cents mille onces d’or, dont la dixième partie
comptant, et le surplus lorsqu’il aura été sacré par un délégué du
souverain pontife; enfin, le cens dû annuellement pour le royaume sera
porté à dix mille onces. Dans l’épuisement où la lutte du sacerdoce
et de l’empire avait réduit les finances des États siciliens, il eût
été à peu près impossible de réaliser de telles promesses, et on
peut à bon droit, quant au chiffre, suspecter la véracité du
correspondant. Mais, quelle qu’ait été la somme offerte, ce qui
est certain, c’est que le pape répondit par un refus, et que
tout projet d’accord parut abandonné. Plus que jamais
Manfred chercha, par ses manières affables et par le rétablissement
de quelques anciens privilèges municipaux, à gagner la faveur publique. Il
n’y parvint qu’imparfaitement, parce que, loin de concéder les libertés
que le peuple réclamait, il s’attacha aux traditions du passé, que lui
avait léguées son père. L’établissement des communes était dans l’esprit du
siècle : s’il l’eût favorisé, la bourgeoisie eût soutenu sa cause contre le
pape; mais, pour ne point amoindrir son pouvoir, il s’abandonna aux
circonstances, n’ayant d’appui réel que dans ses troupes mercenaires. Au lieu
d’affranchir le peuple, il en exigea de lourdes taxes, moyen infaillible
de se l’aliéner.
Le roi d’Aragon, don Jayme Ier, dit le
Conquérant, avait demandé pour l’infant Pierre, son fils aîné, la main de
Constance, l’unique fille de Manfred et de Béatrix de Savoie, jeune
princesse âgée de quatorze ans, la plus belle, dit une chronique, la
plus sage et la meilleure qu’on pût trouver. Ce projet d’alliance
avait été tenu secret. Quand tout fut réglé, don Jayme fit supplier
le pape de recevoir en grâce le roi de Sicile. Son envoyé était
le promoteur de l’inquisition, appelé frère Raymond de Pennafort, célèbre
par ses poursuites contre les hérétiques : nul ne semblait plus propre à
mener à bien cette affaire; néanmoins ses démarches ne réussirent point. Urbain
décrivit au roi une lettre virulente, où, après avoir retracé les nombreux
griefs du Saint-Siège et les moyens perfides employés par Manfred pour
usurper le trône d’un neveu en bas âge dont ce prince se disait le
tuteur, il détournait le monarque espagnol de ce qu’il appelait
une alliance indigne avec l’ennemi de Dieu. « Considère, lui écrivait-il,
la noblesse de ta race, son ancienneté qui se perd dans la nuit des temps, ta
parenté avec tous les souverains, ta propre puissance, le soin de ton
honneur. Comment peux-tu songera unir ton illustre fils, l’héritier de ton
trône, à la fille de Manfred? Aurait-il donc essuyé le refus des princes de la
terre? désespérerait-il de trouver une épouse de sang royal? Quelle honte
pour lui, quelle ignominie pour toi, si par celle coupable action tu rompais
avec le Ciel, si tu sacrifiais la sainte Église à son persécuteur! »
Malgré cette sévère remontrance, don Jayme ne changea pas de sentiment;
mais Louis IX, qui était sur le point d’unir son fils Philippe à Isabelle,
fille du roi d’Aragon, laissa espérer au pape que ce dernier mariage
ne s’accomplirait point, si don Jayme ne rompait avec le fils de l’ex-empereur.
Cette promesse causa une joie d’autant plus vive à la cour de Viterbe, que
saint Louis étant, par alliance, le cousin germain de Manfred, on pouvait craindre qu’il ne
voulût pas se prononcer contre un parent aussi proche. Pendant ce
temps, le roi de Sicile demandait au peuple, à l’occasion du mariage
de sa fille, une collecte extraordinaire fixée à trente mille onces d’or,
c’est-à-dire au double de ce que la loi du royaume accordait. La
perception s’en fit avec tant de rigueur, que la plainte fut dans toutes
les bouches. Les vaisseaux catalans arrivèrent à
Palerme au commencement de mai, et en repartirent avant la fin du mois avec la
jeune fiancée, dont le mariage fut célébré à Montpellier le 13 juin suivant.
Constance eut pour douaire la ville de Gironne et le château de Coquelibert, avec les juifs qui appartenaient au
domaine, les serfs, les régales, les fiefs et les droits de justice. Ces
noces avaient été précédées par celles de Philippe de France et de la
fille du roi d’Aragon, qui avaient eu lieu à Clermont en Auvergne, en
présence de Louis IX. Malgré les assurances données au pape, le pieux
monarque n’avait pas laissé de passer outre, après toutefois avoir promis
de ne point soutenir Manfred contre l’Église romaine.
Pendant que d’une main Urbain IV cherchait à empêcher le
mariage de Constance, de l’autre il se préparait à fulminer de nouveau
l’excommunication sur le roi de Sicile. Le jour du jeudi saint, 6 avril
1262, en présence du sacré-collège et d’une nombreuse réunion de fidèles, il
cita Manfred à comparaître, le 1er août suivant, à la cour
pontificale, pour donner satisfaction des anciennes offenses et de griefs
plus récents. On lui reprochait spécialement la destruction d’Ariano, ruinée de
fond en comble par les Sarrasins; le supplice infligé au commandant
de Brindisiet à d’autres défenseurs du Saint-Siège;
la mort de Pierre Ruffo et celle de ses propres parents. « Fils insoumis de l’Église, » portait
la citation, il ne cachait point son mépris pour les censures
apostoliques, qui sont l’armée et le soutien de la foi. » Enfin, il réduisait le royaume de Sicile
à un état de misère « inexprimable, laissant à peine aux malheureux dont
il se prétendait le roi l’air qu’ils respiraient. Cité une première fois pour
la plupart de ces faits par Alexandre IV, d’heureuse mémoire, comme il ne se
présenta point, il fut frappé d’anathème. »
Cet ajournement, lu en chaire, ne fut point signifié à
Manfred, et on se contenta de’afficher à la porte de
la principale église de Viterbe. Ce n’était que le prélude de plus grands
coups. Au mois de juillet suivant, Urbain envoya un légat en France,
sous prétexte de remercier Louis IX de ses bonnes dispositions
à l’égard du Saint-Siège, mais en réalité pour ouvrir des négociations
relativement au royaume de Sicile. Cette mission fut confiée au notaire
Albert de Parme, qui déjà, en 4253, avait échoué dans une tentative
semblable, et qui depuis ce temps résidait en Angleterre près de Henri III.
Manfred avait des amis à la cour romaine, et ne pouvait ignorer ce qui se
tramait contre lui, mais, pour ne point mettre le tort de son côté, il fit
présenter sa justification par des députés que le pape reçut en
consistoire. Comme avant de décider l’affaire Urbain voulait savoir si ses
propositions à la cour de France seraient accueillies; que d’un autre côté
le parti de Conradin relevait de nouveau la tète en
Allemagne, ce qui, dans le cas où la France refuserait son
concours, pouvait devenir un motif de rapprochement entre le siège
apostolique et Manfred, la cause de ce dernier fut ajournée à l’octave de
la Saint-Martin, et l’on donna pour raison de ce retard l’absence de plusieurs
cardinaux utiles à l’instruction du procès.
D’après la tournure que prenaient les choses, Manfred,
menacé d’excommunication, n’aurait pu sans s’exposer à de grands risques se
tenir éloigné du théâtre des événements. Il avait donc quitté Palerme vers
la fin de juillet 1262, et il attendait à Lago-Pesole,
château de plaisance en Basilicate, le résultat de ses négociations avec la
cour de Rome, lorsqu’il apprit l’arrivée, dans ses États, de Baudoin II,
le dernier empereur latin d’Orient. Constantinople, après avoir appartenu aux
Occidentaux pendant cinquante-sept ans trois mois et onze jours, avait été
surprise, le 25 juillet de l’année précédente, par Paléologue, souverain
de Nicée.
Baudoin, tombé du trône qu’il n’avait pas su défendre, se
berçait du chimérique espoir d’armer l’Europe contre les Grecs schismatiques;
mais presque partout il essuyait des refus. Les instances faites par
Urbain IV au roi Louis IX pour en obtenir des subsides destinés à
l’expédition de Constantinople, ses demandes de décimes au clergé de France et
d’Angleterre, n’avaient pas eu plus de succès. Baudoin, accoutumé à de
semblables mécomptes, ne s’en laissait pas abattre. Il s’était arrêté à
Venise, et, comme les Génois avaient fait alliance avec Paléologue, qui
protégeait leur commerce en Orient, tout naturellement les Vénitiens
soutenaient l’empereur détrôné. Le doge l’avait écoulé favorablement. Non
content de recommander sa cause au pape, il le faisait accompagner à la cour
pontificale par deux ambassadeurs, en passant par les États de Manfred,
avec qui Baudoin désirait avoir une entrevue. Le roi de Sicile se rendit à
Bari, où l’empereur était débarqué, et il lui fit une réception aussi
magnifique que si ce malheureux prince n’eût point perdu sa couronne. Ce
fut une suite de repas splendides, de fêtes, de jeux militaires. Le jour
de Saint-Barthélemy, il y eut un grand tournoi où vingt chevaliers
chrétiens et deux musulmans de Lucera rompirent des lances : le prix, qui
était un riche collier d’or, avec le portrait de Manfred en médaillon, fut
gagné par un chevalier de l’Abruzze. Après avoir passé un mois ensemble,
les deux princes se séparèrent en se jurant une amitié éternelle. Manfred prit
l’engagement de contribuer de tout son pouvoir à expulser Paléologue de
Constantinople. De son côté, Baudoin promit au roi son intervention
auprès, du pape; il devait aussi surveiller les démarches du légat en France,
et s’assurer des dispositions de la cour de Vincennes. Urbain IV, qui
était alors à Orvieto, reçut froidement Baudoin; toutefois, comme le chef
de l’Église ne pouvait abandonner ouvertement la cause d’un prince
chrétien chassé de ses États par un schismatique, il engagea Louis IX à secourir
l'empereur, et il autorisa le provincial des Franciscains de Paris à prêcher
une croisade contre les Gres. Muni de ces recommandations, qui demeurèrent
sans effet, Baudoin passa d’Italie en France. Quant à Urbain, moins d’un
an plus tard, il prit sous sa protection Paléologue, qui avait parlé
d’entrer dans l’unité catholique.
Cependant Manfred ne voulait point laisser passer le délai
que lui avait accordé le pape, sans faire acte de soumission envers le Saint-Siège.
A cet effet, le juge Aitardo de Venosa et le notaire Jean de Brindisi
furent envoyés à la cour pontificale pour annoncer que leur maitre, désirant
traiter lui-même une affaire du succès de laquelle dépendaient des
intérêts si puissants, était prêt à venir en personne, si on lui donnait
sûreté pleine et entière pour l’aller et le retour. Jamais, à cette époque,
personnage d’un rang élevé ne marchait sans une suite nombreuse de
chevaliers et de serviteurs. Urbain offrit un sauf-conduit, sous l’express
condition que l’escorte du prince ne serait pas de plus de huit cents
personnes, dont cent seulement porteraient des armes. Il exigeait de plus,
qu’en présence de deux nonces, Manfred jurât, sur l’Évangile, de ne rien
entreprendre contre les intérêts et la sûreté du siège apostolique pendant
la trêve, dont la durée était fixée à huit jours. En cas de violation de
ce serment, le sauf-conduit devenait nul et le prince
encourait l’anathème.
Une circonstance vient ici justifier l’opinion émise
précédemment sur la nouvelle politique que l’usurpation imposait à Manfred, et
de plus elle autorise à penser que ses propositions étaient de nature à mériter
un examen attentif de la part de la cour pontificale : c’est que
précisément alors le pape écrivit à son légat en France de ne rien
conclure pour le royaume de Sicile avant d’en avoir reçu l’ordre formel.
Les choses restèrent indécises pendant quelque temps, mais à la fin Manfred,
ayant cru, peut-être avec raison, qu’on cherchait à l’endormir par de
vaines espérances, refusa de comparaître et ne songea plus qu’à
prendre ses avantages. Dans un manifeste adressé aux Romains, il prétendit
que le droit de donner ou de retirer la couronne impériale appartenait au
sénat et à la capitale du monde, et non pas au Saint-Siège. « Que le chef
de l’Église, ajoutait-il, cesse de mettre la faux dans la moisson d’autrui;
qu’il obéisse à cette parole sortie d’une bouche divine : Rendez à
César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Non content de cet appel aux passions d’un peuple turbulent, Manfred
envoya un renfort de troupes allemandes à Pierre de Vico, son lieutenant
dans l’État ecclésiastique : la guerre se ralluma.
Les écrivains pontificaux accusèrent le roi de Sicile de
mensonge et de perfidie. A son
tour, Manfred en accusa la cour romaine. Ce qui parait certain, c’est que les
nouvelles qu’on reçut à Viterbe des pays situés au nord des Alpes, en
relevant les espérances d’Urbain IV, mirent fin à ses hésitations,
et qu’il ne songea plus qu’à poursuivre sans relâche le renversement et
l’extinction de la famille de Souabe. Voici ce qui se passait alors en
Allemagne et en France.
La discorde que la double élection d’Alphonse et de Richard
avait semée parmi les grands de l’empire ne s’était point apaisée, et tout
portait à croire que de longtemps l’Italie n’aurait rien à redouter des
peuples germaniques, ainsi désunis. Le roi de Castille, malgré les
promesses les plus formelles, ne quittait pas l’Espagne; et, comme il ne
pouvait satisfaire la soif d’argent dont ses amis étaient dévorés, leur
zèle se refroidissait sensiblement. Quant à Richard, trop souvent rappelé en
Angleterre par les troubles de ce royaume, ses longues absences nuisaient
aux progrès de sa cause. Ces deux princes, voyant que la lutte
se prolongeait sans aboutir à aucun résultat, s’étaient adressés
séparément au pape pour en obtenir la couronne impériale. Urbain n’était
nullement pressé de terminer le différend: aussi, tout en donnant des
louanges à leur soumission et à leur piété, il prétendit que, dans les
circonstances difficiles où se trouvait l’Europe, il se voyait dans la
nécessité d’ajourner sa décision. Pendant ce temps, Werner d’Epstein,
appelé au siège métropolitain de Mayence, se tournait contre Richard, à la
suite d’une violente querelle avec le lieutenant de ce prince, et faisait
un accord avec les deux archevêques de Cologne et de Trêves,
pour préparer les voies à une nouvelle élection. C’était sur
Conradin, ce malheureux enfant, jouet de tous les partis, que Werner
avait jeté les yeux. Ceci se passait précisément lorsque la cour
romaine recevait les envoyés de Manfred. Conradin ne comptait pas
plus de onze ans, mais le noble sang de la race de Souabe
coulait dans ses veines, et, à cet âge de jeux puérils et d’insouciance, le
petit-fils de Frédéric couvait dans son jeune cœur des idées de gloire et
d’ambition. Il ne faut pas oublier qu’en 1257 Richard, à peine élu à l’empire,
et voulant gagner l’affection des Gibelins, avait promis de lui donner,
dans la cérémonie de son sacre à Aix-la-Chapelle, l’investiture du duché
de Souabe, engagement qui ne fut point réalisé. Pendant un séjour du roi
des Romains en Angleterre, le jeune prince s’était présenté aux peuples
de Souabe comme leur souverain légitime; ses partisans lui
avaient livré la plupart des villes et des lieux forts et il y avait
exercé les droits royaux. La protection des trois électeurs
ecclésiastiques s’offrait à Conradin comme un acheminement au trône de ses ancêtres.
Il tint dans le courant de cette année plusieurs cours solennelles, cherchant, autant qu’il le
pouvait, à grossir sa faction. Le roi de Bohême, tout dévoué à Richard,
envoya à Orvieto un de ses chapelains pour informer le pape de
ces menées. Il écrivit en même temps à Londres, et sa lettre
décida le prince anglais à retourner en Allemagne. De son côté
Urbain, qui avait pris l’alarme, défendit, sous peine
d’excommunication majeure, non-seulement d’élever Conradin à l’empire,
mais de favoriser une telle élection, qu’en vertu de l’autorité
apostolique le chef de l’Église déclarait d’avance nulle et sans valeur. Cette
menace, et surtout la présence de Richard, qui revint avec de l’argent,
obligèrent l’archevêque de Mayence à ajourner ses projets. Conradin perdit
encore une fois l’espoir de sa promotion.
En France, les affaires de l’Église, quoique moins avancées
qu’en Allemagne, prenaient une tournure assez favorable pour qu’à la cour
du pape on en attendit un heureux dénouement. Urbain avait chargé son
légat de tranquilliser la conscience de Louis IX, qui s’alarmait à l’idée
d’une usurpation. « Je vois par tes lettres, écrivait le pontife à cet
envoyé, que le roi de France, prêtant l’oreille à des discours pleins de ruse,
se laisse persuader que Conradin, le petit-fils de l’ex-empereur Frédéric,
est l’héritier légitime du trône de Sicile; et que, dans tous les cas,
si les droits de cet enfant n’existent plus, le royaume a appartient au
prince Edmond d’Angleterre, à qui nos prédécesseurs en ont fait concession.
Ainsi donc, quoique le roi « reconnaisse que de l’élévation de son frère
dépendent l’honneur et le repos du siège apostolique, qu’il convienne
qu’elle faciliterait puissamment de nouvelles entreprises pour
relever l’empire de Constantinople et secourir la terre sainte, il
voit de mauvais œil cette négociation, sous prétexte qu’il n’est pas licite
de s’emparer du bien d’autrui. Certes, nous louons le Ciel de ce qu'il
dirige le roi dans une si grande pureté de sentiments; mais, il doit s’en
rapporter à nous et à nos frères g les cardinaux. Qu’il croie donc que
notre détermination a été mûrement réfléchie, et que nous ne voudrions
rien entreprendre au préjudice de Conradin, d’Edmond ou d’aucun autre, ni
l’engager lui-même dans une mauvaise action dont nous aurions, ainsi que lui, à
répondre devant Dieu. » Remarquons ici que tous les souverains, et
particulièrement le roi de France, désiraient ardemment de mettre un terme
à la lutte des papes et des princes de la maison de Souabe; lutte fatale à
l’Europe, qui servait de prétexte à de continuelles exactions sur le clergé et
qui absorbait, sous les noms de décimes et d’annales, une grande partie du
numéraire des États chrétiens. Comme on savait que l’Église romaine ne
céderait pas, la chute de la famille de Hohenstaufen devenait, en quelque
sorte, une nécessité, puisqu’il ne restait aucun autre-moyen de rétablir
la paix. Ces considérations, jointes aux instances du père des fidèles,
devaient à la fin vaincre la résistance du pieux monarque. Aussi, dans
cette prévision, le légat avait-il de fréquentes conférences avec le comte
d’Anjou; et ce dernier nourrissait son esprit des plus flatteuses
espérances.
Charles, comte d’Anjou, était le dernier des neuf fils du
roi Louis VIII et de Blanche de Castille; encore au berceau lorsque son
père mourut en 1226, il avait été apanagé de l’Anjou et du Maine, dont on
le mit en possession à sa majorité. Il fut élevé au milieu des troubles de
la régence de Blanche, dans une cour dévote et triste, tout occupée de
guerres ou de négociations, presque jamais de plaisirs. Son humeur s’en
ressentit. Quoique d’un caractère impétueux, la retenue que lui
inspirait sa mère lui fit contracter de bonne heure des habitudes
graves et pieuses; il n’osa se livrer ouvertement aux ardeurs de la
jeunesse, et presque au sortir de l’enfance il prit les dehors de
la maturité. Peu empressé auprès des femmes, il fit néanmoins pour
elles quelques chansons en français et en idiome provençal, selon le goût
du temps; mais les ménestrels, les mimes et les bouffons, si fort en vogue
dans toutes les cours, ne trouvèrent auprès de lui ni crédit ni faveur. Plus tard,
il encouragea l’étude des sciences, et principalement de la médecine. La chasse
aux chiens et à l’oiseau, dans laquelle il excellait, le jeu et les exercices
militaires étaient ses délassements; l’ambition sa passion dominante.
Charles désirait vivement el savait attendre. De brillants faits d’armes
lui avaient acquis la réputation d’un vaillant homme de guerre ; mais il
était dépourvu de sentiments généreux et de véritable grandeur. Égoïste,
rempli d’orgueil, prêtant volontiers l’oreille aux flatteries de ses
courtisans, il s’élevait dans sa pensée, au-dessus de son frère Louis IX,
qui était nè fils de prince, tandis que
lui-même avait pour père un roi. Dominé par la cupidité et le besoin
d’argent, il écrasait de taxes ses sujets provençaux; il refusait
d’acquitter ses dettes, et disputait même à de fidèles serviteurs des salaires
légitimement acquis. Réclamait-il quelque service, il s’épuisait en
promesses, sauf à payer d’ingratitude ceux dont il n’attendait plus
rien. Cruel et sanguinaire, implacable envers ses ennemis, tout
moyen d’atteindre le but lui semblait licite; et il n’en connaissait
pas de plus sûr pour maintenir les peuples dans le devoir, que de les
appauvrir et de les opprimer. Suivant l’historien Villani, Charles était
d’une taille élevée el bien prise; il avait un tempérament sec, nerveux et
robuste, les traits fortement prononcés. Peu de personnes pouvaient
soutenir son regard pénétrant et sévère. Un nez très-grand, des cheveux
noirs, un teint olivâtre, donnaient à son visage osseux une expression de
dureté que le sourire ne tempérait presque jamais. Il parlait peu, ne
dormait guère, et regrettait le temps donné au sommeil.
On sait que du chef de Béatrix, sa femme, Charles possédait
les comtés de Provence et de Forcalquier, deux grands fiefs du royaume
d’Arles, qui de droit relevaient de l’empire, mais en étaient détachés de
fait. Raymond Béranger IV, le père de Béatrix, en avait apanagé la plus jeune
de ses filles au préjudice de ses trois aînées, reines de France, d’Angleterre
et d’Allemagne, à chacune desquelles il n’avait légué qu’un supplément de
dot en argent. La roi romaine, qui régissait la Provence, ne
pose aucune limite au droit de tester; et le comte s’en était
autorisé pour empêcher l'annexion de son pays à d’autres États
plus puissants, et lui conserver sa nationalité, objet des vœux
de ses sujets. Mais cette disposition testamentaire blessait trop
d’intérêts, pour qu’elle passât sans opposition. Après la mort de Raymond
Béranger, Louis IX envoya quelques troupes pour soutenir les prétentions de la
reine, auxquelles il renonça néanmoins en faveur du mariage de son frère,
aimant mieux, disait-il, voir la Provence possédée par un prince de sa
famille, que d’en céder une partie au roi d’Angleterre. Cependant les
nouveaux sujets de Charles d’Anjou, accoutumés à vivre sous un
gouvernement doux et populaire, supportaient impatiemment le joug
qu’il leur imposait. Son départ pour la croisade les ravit de joie,
et autant ils se félicitèrent de sa captivité, autant son retour en Provence
leur causa de regrets. Depuis ce jour, jusqu’à l’époque des négociations avec
le Saint-Siège pour la couronne de Sicile, le frère de saint Louis, fit la
guerre aux seigneurs, dont il prétendait ruiner la puissance; il lutta
contre l’esprit républicain des grandes villes, et leva sur les peuples
des taxes arbitraires.
Béatrix, non moins ambitieuse que son époux, voyait avec
chagrin sa simple couronne de comtesse. Elle était jalouse de ses sœurs,
qui, s’il faut en croire certains récits, se plaisaient à lui faire sentir
l’infériorité de son rang. A ce sujet, l’historien Villani rapporte qu’un
jour de l'Épiphanie, la cour assistant à la grand’messe dans l’église de
Saint-Denis, Béatrix fut contrainte de quitter la place qu’elle avait
prise auprès des reines, et de s’asseoir sur un escabeau à leurs pieds. Outrée
de dépit, elle se plaignit en pleurant de cette humiliation. Charles, à qui
le légat venait de faire des ouvertures pour la Sicile, répondit à sa
femme : « Séchez vos larmes; car, avec l’aide de Dieu, je vous
donnerai a une couronne non moins brillante que celles dont vos
sœurs s’enorgueillissent.»
Il existait entre la reine de France et Charles d’Anjou une
ancienne querelle, que les blessures faites A la vanité de Béatrix ne pouvaient
qu’envenimer. Il s’agissait de quinze mille marcs dus par le trésor de
Provence, tant pour la dot de Marguerite que pour des avances faites par
Louis IX à son frère : somme inutilement réclamée depuis dix-sept ans. L’aigreur en était venue à ce point entre la reine et
Charles, que le roi, ne pouvant rétablir l’harmonie dans sa famille, avait
invoqué la médiation du chef de l’Église. Les deux archevêques de Narbonne
et d’Embrun furent chargés de cette mission pacifique. On voit, par une
lettre d’Urbain IV, que, vers le temps où un sauf-conduit était accordé à
Manfred pour plaider lui-même sa cause à Orvieto, le roi de France
suppliait le souverain pontife de laisser encore près de lui pendant un an
les deux prélats, dont les démarches n’avaient eu jusqu’alors aucun
succès’. L’animosité de la reine contre Charles d’Anjou devait sans
doute mettre obstacle à la conclusion du traité pour la Sicile; cependant,
à force de presser Louis IX, le légat avait à peu près réussi à apaiser sa
conscience relativement à Conradin; et les objections du monarque ne portaient
plus que sur l’investiture donnée au prince anglais, pour laquelle il
exigeait qu’on obtînt une renonciation expresse. Tel était l’état des choses,
quand le pape, informé des dispositions plus favorables du roi, rompit
pour toujours avec Manfred.
Par le projet de traité présenté au comte d’Anjou, Naples,
Capoue, la Terre de Labour en entier, les îles et le val de Gaudio jusqu’à
Bénévent, dont la cession avait été offerte par le prince de Tarente en
1255, passaient sous la domination directe de l’Église romaine. Le cens
annuel dû au Saint-Siège était fixé à deux mille onces d’or au poids
romain, et devait être acquitté régulièrement le jour de Saint-Pierre,
sous peine d’excommunication. Au cas d’une réunion de troupes, trois cents
chevaliers avec chacun quatre chevaux servaient aux frais du roi,
pendant trois mois, dans les armées pontificales. Une fois maître
du royaume, Charles payait au trésor apostolique, en
plusieurs ternies, cinquante mille livres sterling, et encourait les
peines spirituelles s’il manquait à cet engagement. De trois en trois
ans, le pape recevait, en signe de vasselage, une haquenéc blanche. Le roi venant à mourir sans postérité légitime, le royaume
faisait retour à l’Église romaine. L’empire et les États siciliens
ne pouvaient jamais être réunis sous une même domination; et
s’il arrivait que Charles ou l’un de ses successeurs fût élu roi
des Romains, seigneur de Lombardie, de Toscane, ou même d’une portion
de ces provinces, il était tenu d’opter entre cette nouvelle dignité et celle
de roi de Sicile. Le comte d’Anjou s’obligeait à passer les Alpes, un an après
la signature du traité, avec mille lances complètes chacune de quatre
hommes, et trois cents arbalétriers; trois mois plus tard, il devait
franchir la frontière napolitaine, à moins que les événements de la guerre
ne le retinssent en Italie. Les lois publiées par l’ex-empereur
Frédéric, par Conrad et par Manfred, contre les droits et les libertés
de l’Église, étaient abrogées. Enfin, après d’autres conditions moins onéreuses,
on en imposait une dernière aussi insolite qu’humiliante : Charles faisait
prêter à ses nouveaux sujets le serment de lui refuser obéissance, s’il
laissait inexécutée une seule des conditions qu’on vient de lire; serment
qui devait être renouvelé de dix ans en dix ans, à perpétuité. Il n’était, au
surplus, fait aucune mention des frais de la guerre, que le pape sc
flattait vraisemblablement de laisser à la charge du comte d’Anjou
et de la France.
Ce projet fut envoyé au légat, avec autorisation de le
signer, si le frère du roi l’acceptait; mais ce prince n’en eut pas plus
tôt connu les bases, qu’il y demanda de grands changements. Non-seulement
la clause qui soumettait sa conduite à l’enquête de ses sujets fut par lui
rejetée comme ignominieuse, mais il refusa, de l’avis du conseil royal, de
démembrer le royaume; et comme ses propres ressources ne suffisaient pas
pour en achever la conquête, il exigea que le pape payât une bonne partie de la
dépense. Quelques semaines s’écoulèrent sans qu’on pût rien terminer; mais
Urbain, qui était pressé de conclure, avait eu soin de joindre au traité
primitif une série de modifications auxquelles le Saint-Siège était
disposé à consentir, si le négociateur pontifical le jugeait indispensable.
Elles l’autorisaient à renoncer à la cession de territoire demandée par
l’Église, moyennant quoi le cens pour le royaume serait porté à dix
mille onces; à étendre le droit d’hérédité aux enfants de Louis IX,
à défaut de descendants directs de Charles d’Anjou. Craignant de n’en
pas faire assez, le pape offrit encore, huit jours plus tard, les
adoucissements suivants : 1° les décimes ecclésiastiques de France, de
Provence, des diocèses de Lyon, Vienne, Embrun, Besançon et Tarantaise,
seront, si on l’exige, données au frère du roi pendant trois ans; 2° on
prêchera, tant au nord qu’au sud des Alpes, une croisade, en accordant les
indulgences réservées pour la terre sainte; 3° en aucun temps le siège
apostolique ne permettra que Conradin ou tout autre descendant de Frédéric
II obtienne l’empire; il frappera d’anathème Manfred et ses adhérents; 4°
quiconque, après l’investiture donnée à Charles, osera soutenir
l’ex-prince de Tarente, encourra la déchéance de ses biens ; 5° enfin les
possessions du comte d’Anjou seront placées sous la protection de l’Église.
Sur ces entrefaites, l’empereur de Constantinople avertit
Manfred que les accusations portées contre lui par le pape avaient développé
dans l’esprit de Louis IX des dispositions peu favorables à sa cause. « A peine
arrivé à Paris après notre départ d’Espagne, écrivait Baudoin, nous avons
appris que des lettres pontificales, remplies de plaintes et de
récriminations, informaient le roi que l’accord désiré par ce prince pour le
bien de la chrétienté, et par suite duquel vous seriez rentré dans le sein
de l’Église, était rompu par votre faute. Ces griefs ont produit ici une
impression fâcheuse, que nous combattons de tout notre pouvoir. Le moment
est venu d’envoyer à Paris un agent fidèle, porteur de lettres pour le roi et
pour la reine, dans lesquelles vous persisterez à solliciter la paix. Si,
comme nous le pensons, vous êtes accusé sans motif véritable,
ajoutez à votre justification la demande d’une enquête. Si, au contraire,
les faits sont réels, dites-vous prêt à réparer vos torts en vous
conformant aux bons avis du roi. Nous ne pouvons trop vous recommander de
faire ce qui dépendra de vous pour vous réconcilier avec le pape. Nous
vous en prions dans votre intérêt, pour éviter les suites funestes que cette
affaire aurait infailliblement, si la Providence ne daignait y pourvoir.
Surtout ne perdez pas un instant; agissez avant que les choses s’aggravent,
et tandis que nous résidons en France. La mission de votre délégué devra
être tenue secrète. Adressez-le au duc de Bourgogne, qui nous informera de
son arrivée; et tous deux nous lui donnerons les avis dont il aura besoin.
— Fait à Paris, le lundi après la fête des Saints-Apôtres (2 juillet 1263). »
Ce message fut intercepté par Malatesta, seigneur de
Rimini, et envoyé au pape, qui mit tout en œuvre pour ne plus laisser de
prétexte aux hésitations de Louis IX. Pignatelli, prélat d’un zèle
éprouvé, se rendit à Londres, avec mission de demander à Henri III la
renonciation en bonne forme du jeune prince anglais. Après avoir obtenu cette
pièce décisive, il devait passer en France et la présenter au roi. Pignatelli
était ce même archevêque de Cosenza chassé de son siège par Manfred et qu’on a
vu en 1255 prêchant en Calabre la guerre sainte contre ce prince. Il
avait été d’abord professeur de décrétales à l’université de Naples, puis
entraîné dans la disgrâce de sa famille, qui, lors de la seconde
excommunication de Frédéric II, avait pris parti pour l’Église. Instruit
dans les lettres latines et la jurisprudence, il s’exprimait avec
facilité; son esprit, plein de ruse, était haineux et vindicatif. On lui donna
de pressantes recommandations pour les cours de France et d’Angleterre,
pour le légat, pour le haut clergé des deux royaumes, et pour les
supérieurs des deux ordres mendiants. Dans une lettre à Henri III, après
avoir retracé avec véhémence l’état misérable des provinces
siciliennes, et rappelé à ce prince ses promesses toujours vaines d’en
chasser Manfred, le pape déclarait que, ne pouvant compter
davantage sur les secours de l’Angleterre, il avait fait choix d’un autre
défenseur. En terminant, il recommandait à Henri de n’apporter aucun
obstacle au succès des négociations déjà entamées à ce sujet. Moins que jamais le roi
d’Angleterre pouvait réaliser ses engagements. A la suite de quelques
avantages obtenus sur la haute noblesse de son royaume, il avait exigé, de
tous les hommes libres, le serment de fidélité tant à lui-même qu’au prince Édouard,
son futur successeur ( 10 mars 1263), ce qui avait été comme le signal
d’une nouvelle insurrection. Bientôt après, Henri atteint de maladie,
s’était enfermé dans la tour de Londres pour ne point tomber entre les
mains de Leicester. La reine Eléonore, voulant rejoindre par la Tamise son
fils à Windsor, fut reconnue et accablée d’outrages. La populace aurait
coulé bas la barque royale, si le lord-maire voyant sa souveraine en péril
de mort, ne l’eût prise sous sa protection (14 juin). Henri III, à peine
convalescent, parvint à rassembler quelques troupes; et la lutte
allait recommencer, quand on convint de remettre à l’arbitrage du roi
de France les points en litige. Louis IX venait de sommer les parties à
comparaître devant lui à Amiens au mois de janvier de l’année suivante,
lorsque Pignatelli débarqua à Douvres. Au milieu de si graves embarras,
songer plus longtemps à conquérir la Sicile eût été pure chimère. Henri
III le comprit, et la renonciation de son fils qu’il
promit au légat, semblait devoir lever les obstacles qui empêchaient la
promotion de Charles d’Anjou, quand des événements inattendus qui
survinrent à Rome, ralentirent tout à coup les démarches du chef de l’Église.
Pour plus de clarté, jetons ici un regard rétrospectif sur la situation de
la capitale du monde chrétien depuis la mort de Brancaleone en 1258.
Castellano d’Andolo, élu sénateur par la faction populaire,
contre le gré du Saint-Siège, n’avait pu longtemps se maintenir ; en
1260, les partisans du pape reprirent le dessus à Rome, et le jetèrent en
prison. A leur tour, les habitants de Bologne, ses concitoyens, retinrent
comme autant d’otages les Romains clercs et laïques qui se trouvèrent dans
leur ville. Vainement le pape menaça Bologne de l’interdit, et même de la
perte de son Université ; la commune tint ferme, et il fallut briser les
fers du sénateur, qui sortit de Rome pour n’y plus revenir. Quand
on voulut procéder à une nouvelle élection, les troubles recommencèrent.
Le cardinal-prêtre de Saint-Laurent in Lucina, Anglais de
nation, faisait de grands efforts en faveur de Richard de Cornouailles,
roi élu des Romains. Pour gagner des partisans à celle cause et pour se
procurer l’argent dont il avait besoin, il vendait son argenterie, el
contractait des emprunts en engageant les biens d’un monastère qu’il avait
fondé à Rome. La faction gibeline lui opposait Manfred; et, comme on ne
put se mettre d’accord, les deux princes furent nommés concurremment à
la suprême magistrature. La ville tomba dans une complète anarchie;
Alexandre IV, peu de temps avant sa mort, essaya de rétablir la paix; à
force d’instances il parvint à faire élire par le peuple, sous le titre
de buoni uomini, plusieurs
citoyens notables, auxquels on remit provisoirement l’administration de la
cité. Une courte trêve s’ensuivit; mais à peine Urbain fut-il monté au trône pontifical que les troubles recommencèrent. Un troisième
parti se forma en faveur de Pierre d’Aragon, le gendre de Manfred,
c’étaient de prétendus défenseurs de l'indépendance romaine, qui se flattaient
que ce prince, entièrement étranger à l’Italie, serait moins en état que
ses compétiteurs d'affermir son autorité. Ces dissensions duraient depuis
près de trois ans, quand au commencement d’août
4263, peu de jours après le départ de Pignatelli pour l’Angleterre,
les buoni uomini réunirent le
peuple et lui persuadèrent d’élire pour un an, à partir du 1er novembre,
Charles d’Anjou, sénateur et gouverneur de Rome, avec un salaire de 40,000
livres. On exigeait de lui qu’il vint, avant la Notre-Dame de septembre,
résider dans la ville avec dix juges et douze notaires. Il devait aussi,
dans les trois jours de la notification du décret, faire connaître s’il
acceptait ou s’il refusait la seigneurie.
Cette élection ne pouvait être agréable au pape, qui
craignait qu’un prince étranger, une fois maître de Rome, ne se
tournât contre le Saint-Siège. Charles d’Anjou, roi de Sicile et
sénateur, pouvait devenir bien autrement redoutable que Manfred lui-même,
et avant de conclure pour le royaume, Urbain voulait détourner ce nouveau
péril. Il se hâta d’en informer son légal en France : « Nous ignorons,
portait sa lettre, si l’élection est faite à vie ou pour un temps
déterminé; mais comme la seigneurie de Rome et le choix de ses magistrats
appartiennent pleinement à nous et à l’Église romaine, nous ne souffrirons,
sous aucun prétexte, que qui que ce soit puisse devenir sénateur inamovible.
Préviens-en donc le comte d’Anjou; exige de lui qu’il jure entre tes mains
de n’exercer cet office qu’autant que nous le lui permettrons, nonobstant tout
serment contraire, dont tu le délierais au besoin. »
Comme Charles objectait que n’étant pas en possession du
royaume de Sicile, cette précaution pouvait paraître au moins prématurée,
Urbain consulta le collège des cardinaux. La majorité répondit que le
prince français devait s’obliger, sous peine d’excommunication et de la perte
de ses droits, à se démettre de la dignité
sénatoriale dès qu’il en serait requis par le pape. Il devait aussi
s’engager par serment, à faire ses efforts, en sortant de charge, pour
ramener les Romains à l’obéissance du chef de l’Eglise. Cette décision fut
aussitôt transmise au légat. « Si notre volonté est méconnue, écrivait le
pape, que les négociations pour la Sicile cessent aussitôt et qu’il nous
en soit référé. En cherchant à éviter Scylla, nous ne voulons pas nous
jeter dans le gouffre de Charybde. »
Cette affaire resta en suspens sans que les démarches
actives du pape contre le fils de Frédéric en fussent ralenties. En
Italie, Urbain IV avait fait aux Gibelins de grandes promesses,
accompagnées de menaces, pour les attirer dans le parti de l’Église. Certaines
villes, qui persistèrent dans ce qu’on appelait à Viterbe, la rébellion,
perdirent le rang de cité épiscopale; d’autres se retirèrent de la faction
gibeline. A l’époque où Pelavicini se ligua avec les Guelfes lombards
contre la famille de Romano; les Milanais lui avaient confié l’office de
capitaine général; un de ses lieutenants était devenu podestat de la
commune. Mais depuis que cette alliance n’existait plus, Philippe de la
Torre, capitaine du peuple, à qui Charles d’Anjou avait fait des avances,
cherchait à expulser de la ville ces dangereux auxiliaires. Il réussit, et
Milan rompit pour toujours avec les amis de Manfred. Ces défections furent
compensées, en partie du moins, par la reddition de Lucques, cet asile ouvert
depuis trois ans aux émigrés guelfes de toute la Toscane. Battus dans une
action par les milices pisanes, obligés de fuir, ils trouvèrent un asile à
Bologne, et y formèrent une compagnie franche, remarquable par sa
belle tenue militaire et son organisation. Le pape incita les mercenaires
allemands, cantonnés dans l’Italie centrale, à abandonner le service du
roi de Sicile5. La commune de Pise fut exhortée de nouveau à se
réconcilier avec le saint-siège; les consuls
des arts et les marchands de Florence reçurent l’injonction formelle de cesser, sous peine d’excommunication,
toutes affaires de commerce avec les ennemis de l’Église romaine; enfin,
en Sardaigne, où les partisans de Manfred faisaient de grands
progrès, ordre fut donné à l’archevêque d’Arborea de prêcher contre eux la croisade.
Dans le royaume de Sicile, beaucoup d’ecclésiastiques et de
moines, dévoués aux volontés d’Urbain, poussaient les peuples à la
révolte. Dès le mois de juin 1263, il y eut à Naples quelques symptômes
d’insurrection. Manfred était alors sérieusement malade à Caserte, chez le
comte Richard, son beau-frère. Le bruit courut que sa vie était en danger,
ce qui donna bon espoir aux mécontents; mais il se rétablit, et sa
présence déjoua leurs complots. Afin de gagner l’affection du peuple de Naples,
il rendit à l’Université de celte ville ses anciens privilèges, et y
réunit les écoles supérieures des autres provinces, à l’exception de
la faculté de médecine de Salerne. Les turbulents Napolitains reçurent le
bienfait sans en garder de gratitude, et s’ils se montrèrent soumis ce fut pour
attendre avec moins de risques une meilleure occasion d’éclater.
Manfred recommanda aux magistrats du royaume de respecter,
plus qu’il n’était d’usage, les anciennes franchises municipales, et
notamment celles de Messine, où par exception, les juges locaux et le Stratigot avaient le droit de connaître en
première instance des matières civiles et criminelles, à l’exclusion
du justicier de la province. Par ses ordres, d’utiles travaux
furent entrepris. La Capitanate n’avait d’autre port que celui de Siponte, à l’embouchure du petit fleuve Candelara,
dans un pays couvert de marais salants et de vastes lagunes, qui
engendraient des fièvres pestilentielles. La ville était presque déserte,
l’ancrage mauvais, la marine ruinée. Malgré les embarras et les énormes dépenses
qu’occasionnait un état de guerre permanent, Manfred résolut de créer ailleurs
un port sûr et spacieux, et de bâtir une ville à laquelle il donnerait son
nom. Lui-même en avait choisi remplacement au pied du mont Gargano; et
quand ses astrologues eurent indiqué le jour et l’heure propice, il posa
la première pierre et fil commencer les travaux. Des matériaux
de toute espèce avaient été préparés d’avance; les bois, dont
la Pouille manque entièrement, vinrent de la côte d’Albanie. Comme
plus de sept cents ouvriers furent employés aux constructions, des maisons s’élevèrent
rapidement, dans une enceinte de fortes murailles bien garnies de tours. En
moins de deux ans, Manfredonia, la ville de Manfred fut peuplée d’un
bon nombre d’habitants, venus de tous les lieux voisins.
Le commencement de l’année suivante fut marqué par un
redoublement d’hostilités de la part du siège apostolique. A Orviefo, l’rbain renouvela les
anciennes excommunications contre le roi de Sicile et contre Pelavicini,
son lieutenant en Lombardie. L’interdit le plus rigoureux frappa les lieux
où ils séjournaient, même temporairement. Mais, comme des plaintes s’élevèrent de toute part,
il fallut modifier celle sentence. Permission fut donnée de célébrer les
offices à huis clos, après avoir soigneusement expulsé des églises les
excommuniés et les hérétiques.
Pendant que ces choses se passaient, les gémissements des
chrétiens orientaux obligeaient Urbain à porter ses regards vers la
terre-sainte. Depuis son avènement, il s’ètait à peu
près borné à imposer un centième sur les églises de France
pendant cinq ans et pendant trois ans sur celles d’Allemagne. Cette taxe, quoique peu productive, avait soulevé
une forte opposition: des prélats refusèrent de la payer, et l’archevêque
de Rouen, chargé d’activer la perception en France, resta dans une
inaction complète . Cependant, Bibars-Bondoc-Dar,
le nouveau sultan d’Égypte, qu’on avait surnommé le Père de la victoire et l’Épée
de la foi, faisait éprouver aux chrétiens des dommages incalculables.
Après avoir vaincu les Tartares qui désolaient la Syrie, il s’était emparé
d’Antioche et de la plupart des autres forteresses. L’église de Nazareth
avait été détruite de fond en comble, la maison de la vierge Marie
saccagée. Ptolémaïs, elle-même, se voyait menacée d’un siège dont l’issue ne
pouvait être douteuse, si une puissante armée, venue d’Europe, ne
sauvait ce dernier débris du royaume de Jérusalem. Dans une
extrémité si cruelle, Urbain fil prêcher la croisade et pressa le
recouvrement du centième: mesures tardives et impuissantes qui
ne changèrent point la face des choses. L’Angleterre, plus que jamais
en proie à la guerre civile, resta sourde aux prédications. En Allemagne,
le roi de Bohême, le marquis de Brandebourg et plusieurs autres princes
prirent la croix, mais n’accomplirent pas leur vœu. En France, quelques
chevaliers, commandés par Eudes, fils du duc de Bourgogne, entreprirent
seuls le voyage d'outre-mer. Louis IX n’avait pas abandonné le projet de
délivrer les saints lieux. « Il lui était avis, dit Guillaume de Nangis, son
historien, qu’en le premier pèlerinage avait eu grande honte et grande reproche
au royaume de France. »
Mais, outre que rien n’était prêt pour cette expédition aventureuse,
la cour romaine n’y poussait que faiblement, parce qu’en occupant en
terre-sainte la noblesse française, elle aurait fait avorter ses projets
contre Manfred.
Les obstacles qui semblaient se multiplier sous les pas
d’Urbain, loin d’abattre son courage, ne faisaient que l’irriter. On a vu plus
haut que l’archevêque de Cosenza avait assez facilement obtenu du roi
d’Angleterre la promesse de renoncer au trône de Sicile, moyennant que
l’Église protégerait ce prince contre ses barons. Mais, comme les
démarches de ce même prélat à la cour de France n’avaient pas eu un
résultat aussi favorable, le pape devait craindre de perdre le fruit de
tant de travaux, s’il ne se hâtait de conclure un arrangement définitif,
tant pour l’office de sénateur que pour les États siciliens. La discorde
qu’une diversité d'intérêts avait fait naître entre Charles d’Anjou et
la reine, nuisait au succès des négociations; et, pour y mettre
fin, l’envoyé du Saint-Siège employait inutilement prières et
remontrances. Pignatelli fut rappelé : le pape se décida à confier
la légation de France à un prélat d’un rang supérieur, et dont
la parole plus puissante serait mieux entendue. Son choix tomba sur
Simon, cardinal de Sainte-Cécile, homme rompu aux affaires, et l’un des
plus habiles du sacré collège.
Autorisation lui fut donnée, d’accorder une décime, pour la guerre
d’Italie, de prêcher la croisade et de faire un traité d’investiture,
telles modifications qu’il croirait indispensables. «Que les
fidèles, écrivait Urbain, volent au secours de l’Église opprimée;
qu’ils châtient l’insolence de notre implacable ennemi, et celle des Sarrasins
de Lucera; qu’ils extirpent à jamais des .pays catholiques une peste si
nuisible aux chrétiens.» De
nouvelles et plus pressantes instances furent faites au roi Louis IX, que
le Pape dans ses lettres nommait le libérateur de l’Église. Il lui
traçait avec de sombres couleurs la longue série des crimes imputés
à Manfred : l’hérésie partout triomphante, la religion en péril, le Saint-Siège
aux abois, les clercs torturés, mutilés, attachés au gibet ; motifs
tout-puissants sur l’esprit du pieux monarque. Il écrivit à la reine et à
Alphonse, comte de Toulouse : ce dernier qui avait pris la croix pour la
terre-sainte, fut relevé de son vœu sous la condition de s’armer contre
Manfred. Comme Urbain se montrait facile sur les
clauses de l’investiture, le point essentiel à régler était l’acceptation de la
dignité sénatoriale à vie, désirée par le prince, mais que le chef de
l’Église lui défendait d’accepter. Là était le nœud de la question.
Cependant, à la demande des Guelfes, Charles avait envoyé à
Rome, avec le titre de vicaire, un officier appelé Gantelme,
en attendant qu’il pût lui-même se rendre en Italie, ce qu’il promettait
de faire au mois de septembre suivant. Gantelme était un brave guerrier, plein de zèle pour les intérêts de son
maître, mais fort dénué d’argent, ce qui ne plut guère aux Romains, qui s’étaient fait d’étranges illusions sur les
richesses du comte de Provence : il avait sous ses ordres un petit nombre
d’hommes d’armes d’élite français et provençaux. Quelque temps avant son arrivée,
les principaux Gibelins avaient quitté la ville à la suite de nouveaux
troubles, et s’étaient emparés de fortes positions dans l’État
ecclésiastique. Richard et Pierre des Annibaldi occupaient Ostie, à
l’embouchure du Tibre; Pierre de Vico tenait plusieurs places de la
campagne et de la province maritime. Ce dernier, ayant été rejoint par un
corps de cavalerie allemande à la solde de Manfred, entra dans Sutri par
escalade, et contraignit les habitants de faire serment de fidélité au roi
de Sicile. Le lieutenant du sénateur se mit à la tête des milices
romaines, et marcha contre Sutri, dont le peuple, guelfe au fond du cœur,
se tourna contre les Gibelins, qui prirent la fuite. Pierre se réfugia à
Vico; Gantelme l’y suivit, mais ses efforts pour
emporter cette forteresse furent inutiles; et, comme le bruit se répandit
que deux corps de troupes siciliennes s’avançaient pour lui couper la
retraite, que d’ailleurs le temps de la récolte était proche, beaucoup
de ses gens le quittèrent, et lui-même retourna précipitamment à Rome.
Ainsi, la lutte avec le Saint-Siège se rallumait plus
ardente que jamais. Le moment était venu pour Manfred de
prendre l’offensive, de s’emparer de Rome, si l’occasion s’en offrait,
et, en tout cas, d’ôter à son ennemi les ressources que l’Italie centrale
pouvait lui offrir. A cet effet, les barons et les députés des villes
domaniales, convoqués en parlement à Naples, donnèrent au roi les forces
dont il avait besoin pour une invasion dans l’État ecclésiastique. Une
partie de ces troupes rejoignit, dans la marche d’Ancône, le comte
Jourdan; Percival Doria fut envoyé dans le duché de Spolète avec un corps
de cavalerie et bon nombre d’archers sarrasins, pour tâcher d’enlever le
pape; Manfred lui-même s’avança jusqu’à la frontière pontificale.
De son côté, Urbain avait fait publier, à trois reprises, la
croisade à Rome, dans le nord de la Péninsule et jusqu’en France.
Les hommes d’armes de Gantelme et beaucoup
d’Italiens prirent la croix. L’évêque élu de Vérone, qui commandait pour
l’Église dans la Marche, avait été fait prisonnier par le comte Jourdan; le
cardinal de Saint-Martin fut mis à sa place, et le pape lui envoya cinq
cents lances à la solde de la chambre apostolique, avec pareil nombre
d’hommes des communes. Doria, après la levée du siège de Vico, perdit plus
d’un mois à Colla, près de Tivoli, bercé du vain espoir de relever sa
faction dans Rome: Gantelme avait reçu un
renfort de deux cents cavaliers, et fit bonne garde. Doria, s’apercevant
trop tard de son erreur, se dirigea par Rieti vers Orvicto,
où le pontife résidait. Arrivé sur le bord de lâ Néra,
que les pluies avaient grossie, il en tenta le passage près du château
d’Arona. Déjà une partie de ses gens avait gagné l’autre rive, quand, son
cheval s’étant abattu, il fut entraîné par le torrent et se noya sans
qu’on pût le secourir. La cour pontificale fut dans la joie; Urbain
compara Doria à Pharaon, et le torrent à la mer Rouge qui avait englouti les
ennemis du peuple de Dieu. Jean de Maneria, le successeur de Doria,
eut bientôt sur les bras les croisés pontificaux, deux cents
arbalétriers et huit cents lances complètes, dont la moitié avait été
levée en Lombardie. Ces forces trop supérieures arrêtèrent sa marche,
et l’entreprise contre Orvieto avorta. Le comte d’Anguillara,
l’un des chefs de l’armée du pape, crut l’instant favorable pour attaquer
les Gibelins retranchés à Vetralla; mais ils eurent le dessus dès le
premier choc, les Lombards tournèrent le dos; beaucoup de Romains furent
tués par les Allemands, qui ne faisaient point de quartier; la chaleur en
suffoqua un grand nombre, le reste prit la fuite. Le comte lui-même tomba
au pouvoir des troupes siciliennes.
Sur ces entrefaites, Manfred vit, à sa grande surprise, se
présenter à lui un cardinal porteur d’une lettre écrite par le souverain
pontife pour demander la liberté de l'évêque élu de Vérone, qu’on retenait
prisonnier dans une forteresse de la Pouille. C’était la première fois
qu’un prince de l’Eglise était envoyé en mission près du roi de Sicile.
Urbain IV, après avoir rappelé d’anciens griefs, parlait de ses sentiments
paternels et de l’indulgence vers laquelle il disait avoir toujours incliné. Il
ajoutait que la délivrance immédiate d’un prélat recommandable par
ses vertus chrétiennes ne pourrait que faire honneur à Manfred
et disposer favorablement pour lui Dieu et la sainte Église Au point
où en étaient les choses, le roi de Sicile, qui n’ignorait aucune des
démarches faites à la cour de France, comprit que sans lui rien promettre
on voulait seulement obtenir la liberté d’un de ses plus dangereux
ennemis, pris les armes à la main. Il répondit en termes respectueux, tout
en refusant ce que le pape demandait.... « Comment, écrivait-il,
pourrais-je croire à l’affection paternelle de Votre Sainteté, et compter sur
la tendre pitié de l'Église, lorsqu’il est constant que vous négociez avec
le a frère du roi de France pour qu’il consomme ma ruine; que chaque
jour votre légal dans la Marche prêche la croisade contre moi et m’impute
les plus grandes énormités? » En terminant, il ajoutait que l’élu de
Vérone, ayant été fait prisonnier à la tête de troupes ennemies qu’il
commandait, n’avait droit à aucune faveur, mais que, par déférence pour le
père des fidèles, sa captivité serait adoucie. Urbain, plus irrité que jamais, signala, dans une
circulaire adressée à tous les chrétiens, cette nouvelle atteinte à ce
qu’il appelait les libertés de l’Église.
Par une coïncidence digne de remarque, moins d’un mois plus
tard, le pape prétendit que de hauts personnages de la cour de Sicile lui
avaient dévoilé un complot contre la vie de Charles d’Anjou. Il avertit le
prince français qu’un ancien chevalier de Saint-Jacques, suivi de deux
assassins aux gages de Manfred, se rendait en France, portant jusqu’à cinquante
sortes de poisons pour le faire périr. « De semblables machinations,
lui a écrivit-il, ont été souvent dirigées contre notre personne, a
mais Dieu, qui décide de la vie et de la mort, a permis qu’elles n’eussent
aucun succès. »
Urbain s’était brouillé avec la commune d’Orvieto, qui
avait usurpé une terre du domaine pontifical. Comme sa garde était peu
nombreuse, et que les Gibelins du dehors comptaient dans la ville beaucoup
d’amis, ils conspirèrent ensemble pour le livrer, avec tous les cardinaux, au
roi de Sicile. Afin de mieux assurer le succès de l’affaire, mille Allemands
cantonnés en Toscane et un corps de troupes siciliennes envoyé par Manfred
devaient à jour nommé se réunir à Orvieto. Urbain, averti à temps, recommanda aux podestats du
patrimoine de saint Pierre de rassembler leurs milices pour s’opposer au
passage de l’ennemi, ce qui fit échouer l’entreprise.
Ce concours de circonstances le décida à se montrer moins exigeant dans
les négociations pour la Sicile. « Notre situation est fort critique,
écrivit-il à son légat en France: nous sommes ici entre des scorpions et
des série pents très-venimeux, toujours à la veille
d’y être assiégé. Mettant toutefois notre confiance en Dieu, nous espérons que
le a comte d’Anjou, fidèle à son serinent, arrivera à Rome vers la fête
de Saint-Michel (29 septembre). Dès à présent, nos dépenses pour celle
affaire se montent à deux cent mille livres siennoises. Quelque forte que
soit la somme, nous n’épargnerons, jusqu’à ce que le frère du roi de France
vienne, ni fatigue, ni argent; mais souviens-toi que s’il reculait le terme
fixé, des charges aussi onéreuses seraient au-dessus de nos moyens, et
nous serions forcés d’abandonner cette résidence. » Il
ne put en effet s’y maintenir. Au mois de septembre, les
Gibelins surprirent Orvieto, et la cour pontificale poursuivie dans
sa fuite n’eut que le temps de gagner Pérouse, où elle s’établit.
De son côté, Charles d’Anjou, craignant de laisser échapper
la couronne qu’on lui offrait, ne refusait plus de se soumettre
aux volontés du pape pour ce qui concernait l’office de sénateur. Le
bruit de sa venue prochaine se répandit jusqu’en Fouille ; et, bien que
les courtisans affectassent de ne point redouter ce prince, qu’ils avaient
par moquerie surnommé Carlotto (le petit Charles),
Manfred mettait tout en œuvre afin de l’empêcher d’arriver à Rome. Une flotte
puissante gardait les côtes d’Italie; la cavalerie allemande était campée
à Cella, prête à se porter partout 011 il faudrait. Six cents hommes
d’armes d'élite furent envoyés en Lombardie avec l’argent nécessaire à la
solde de mille lances levées dans ce pays. En peu de temps Pelavicine
lieutenant du roi de Sicile, et Buoso de Doara,
se trouvèrent à la tête d’une armée de trois mille chevaux et de neuf
mille hommes d’infanterie. La Toscane entière était dominée par la faction
gibeline. Dans l’État ecclésiastique, Pierre de Vico, se fiant aux
promesses de ses amis, cherchait, par un hardi coup de main, à se rendre
martre de Rome. Il réunit une nombreuse cavalerie, marcha toute la
nuit, et arriva un peu avant le jour devant une porte de la ville
qui se trouva ouverte; mais, contre son attente, peu de gens se joignirent
à lui. L’ile du Tibre offrait une position excellente, que deux ponts
unissent d’un côté au faubourg de Transtevere, de l’autre
aux quartiers déserts de l’antique capitale du monde. Pierre de Vico
essaya de l’enlever. La garnison se défendit, Gantelme accourut avec ses Provençaux, les Guelfes prirent les armes, et les
Gibelins entourés d’ennemis, obligés de faire face de tous côtés, se
débandèrent. Leur chef s’échappa avec trois de ses gens; le reste fut tué
ou fait prisonnier.
A cette époque, la France était le seul des États européens
qui fut en paix. La pape lui-même, forcé de se tenir loin de sa capitale, où
jamais il n’entra, vivait dans de continuelles alarmes, et, tandis qu’il
donnait et retirait des couronnes, c’est à peine s’il trouvait dans ses
propres domaines un lieu d’asile d’une sûreté douteuse. Des luttes
intestines ensanglantaient les communes de la haute Italie, et l’exil
recevait tour à tour les principaux citoyens des deux factions. L’ancien esprit
démocratique avait fait son temps; partout les chefs populaires se
faisaient princes : la liberté n’avait été pour eux que le marche-pied du pouvoir. On sait déjà qu’à Milan, le
parti guelfe, qui n’était plus celui de l’indépendance italienne, avait
repris l’avantage. Les LaTorre, qui voulaient rompre avec Pelavicini,
après s’être servie avantageusement de sa cavalerie contre les gentilshommes,
avaient introduit dans la ville trois cents hommes d’armes envoyés
par Charles d’Anjou, et mis un podestat provençal à la tête de
la commune. En Allemagne, deux causes principales, la rivalité de
Richard et d’Alphonse, et la neutralité que le Saint-Siège affectait de garder
entre eux, afin de pouvoir consacrer toutes ses ressources à détrôner
Manfred, entretenaient des dissensions qui, depuis, bientôt vingt ans,
faisaient le malheur de ce pays. L’archevêque de Mayence, profilant de
l’absence de Richard, qui était retourné en Angleterre, avait encore une
fois essayé, sans succès, de porter au trône impérial le petit-fils de
Frédéric. Ajoutons qu’il est difficile de se rendre compte de la conduite
de Conradin dans cette conjoncture. Seconda-t-il le mouvement qu’on
voulait opérer en sa faveur? Une lettre pontificale, insérée au registre
d’Urbain IV au Vatican, semble indiquer le contraire. Elle est adressée au
noble Conrad, duc de Souabe, qu’elle loue de sa fidélité et de la
résistance opposée par lui à ceux qui prétendaient le tourner contre
l’Église. Quoi qu’il en
soit, ces tentatives trop répétées pour faire élire le jeune prince
décidèrent enfin le pape à rétablir, s’il le pouvait, la paix dans rempile, en
statuant sur les prétentions de Richard et d’Alphonse. La cause des deux
rois devait être débattue en consistoire, le 2 mai de cette même année;
mais Richard, empêché par les troubles de son pays, ne put se faire
représenter, et la cause fut ajournée forcément au 30 novembre de l’année
suivante. Plus que jamais, en effet, l’Angleterre
était en combustion.
Louis IX, appelé comme arbitre dans le différend entre
Leicester et Henri III, avait rétabli le monarque dans l’exercice de sa
puissance, en exigeant de lui une amnistie générale. Mais cette décision,
loin de satisfaire les mécontents, avait été suivie d’une nouvelle prise
d’armes. Londres se mit en pleine révolte; le peuple de cette ville
massacra les Juifs, pour s’emparer de leurs richesses, et jeta en prison
les juges du banc du roi. La bataille de Lewes ( 13 mai 1264) acheva de
mettre l'autorité royale à la merci de Leicester. Henri III y eut un
cheval tué sous lui, et tomba avec son fils Édouard au pouvoir des
rebelles; Richard, roi des Romains, fait prisonnier, fut enfermé à Kenilworth,
ce qui laissa en Allemagne le champ libre à ses ennemis. Le pape, qui
avait promis sa protection à Henri, voulut intervenir et fit partir pour
Londres le cardinal français Guy, du litre de Sainte-Sabine, afin de pacifier
toutes choses mais, arrivé à Boulogne, l’attitude hostile de Leicester
retint l’envoyé pontifical de ce côté du détroit. Tout se borna donc à une menace d’anathème, si
avant le 1er septembre la liberté n’était pas rendue aux rois
et au prince. Quatre évêques furent également sommés par le légat de
comparaître devant lui, le 12 octobre suivant; et, comme ils en appelèrent
à l’équité du pape ou même au futur concile, ils furent frappés
d’excommunication. Le cardinal, ne pouvant pousser
plus loin les choses, tourna toutes ses pensées à lever promptement les
derniers et faibles obstacles qui s’opposaient encore à la signature du traité
avec Charles d’Anjou.
Urbain IV ne devait venir à bout d’aucune de ses
entreprises. Vers la fin de juillet, il tomba malade , et le même jour
apparut dans le ciel une comète chevelue, dont la tête, comparée par
un chroniqueur à la voile d’un navire, semblait jeter des flammes. Sa
traînée lumineuse paraissait large d’une coudée et s’étendait, vers
l’occident, dans une grande partie de la voûte céleste. L’effroi fut
général. En Italie, les uns prétendirent que ce
phénomène présageait la chute de Manfred ; d’autres y virent un
pronostic de la mort du pape. La comète resta visible pendant deux
mois, et, par une singulière coïncidence, le jour même de sa disparition,
Urbain IV mourut à Pérouse, après un règne de trois ans un mois et
quelques jours. C’était le 2 octobre 1264.
Ce pontife, exécuteur fidèle des plans de ses deux derniers
prédécesseurs, parut n’avoir qu'une pensée : la ruine de Manfred. Il y sacrifia
l’avenir de l’Italie, et jusqu’à l’agrandissement de ses propres États.
Français de naissance, ne connaissant qu’imparfaitement les mœurs et les
besoins de la Péninsule, il ne trouvait pas dans son cœur ce sentiment de
patriotisme qui avait poussé les grands papes Grégoire VII et Innocent III
à affranchir leur pays de la domination germanique. Pour lui,
Charles d’Anjou, le frère du roi de France, n’était point un
étranger, mais un fidèle chrétien, le vengeur de l’Église. Vainement
Manfred, né en Italie, et plus intéressé que personne, depuis son usurpation,
à défendre contre les empereurs la nationalité italienne, avait offert au Saint-Siège
de grands avantages temporels. Ce qui, aux yeux de la cour romaine,
l’emportait de beaucoup sur cette considération, c’est que ce prince avait
battu en brèche la toute-puissance de la papauté, et donné au monde
l’exemple d’une résistance énergique à ses envahissements. La chute
de Manfred paraissait d’ailleurs nécessaire, tant pour justifier
par le jugement de Dieu les attaques dirigées contre lui par les
papes que pour effrayer ceux qui voudraient marcher sur ses traces. «
Le prophète Jérémie, écrivait Urbain, a prétendu que les maux de ce monde
venaient de l’aquilon. Nous affirmons, au contraire, qu’ils viennent, pour
nous, de l’usurpateur de la Sicile; de cet homme pervers qui corrompt les
peuples par ses richesses, déchire le patrimoine de l’Église, et nous
sépare violemment du reste des fidèles. Non-seulement il conteste l’autorité
que nous tenons du bienheureux Pierre, mais il ose braver les censures
ecclésiastiques; et, en voyant son audace impunie, ceux qui tremblaient
devant l’excommunication apprennent à la mépriser. » N’est-ce pas là, en peu de
mots, le mobile véritable de la conduite des trois derniers papes
dans leur lutte contre le fils de Frédéric? Ici le prince italien
s’efface; le chef de l’Église, pour terrasser son ennemi, adopte une
politique anti-nationale, menaçante pour le pays,
dangereuse pour le Saint-Siège lui-même. La cour de Rome, après avoir
lutté deux siècles entiers contre la puissance germanique, ouvre
l’Italie aux Français; et, chose surprenante, les Guelfes, ces
anciens défenseurs d’une indépendance achetée par des torrents de sang, favorisent
l’invasion étrangère. On verra plus tard quelles furent pour les libertés et pour l’avenir des peuples les conséquences
de celte nouvelle direction des esprits.