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BIBLIOTHÈQUE D'HISTOIRE UNIVERSELLE

 

 

 

HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

LIVRE II. HENRI VI, EMPEREUR, 1191 — 1197

CHAPTER I

SÉJOUR EN SICILE DES CROISÉS DE FRANCE ET D’ANGLETERRE. — COURONNEMENT DE HENRI VI. — DESTRUCTION DE TUSCULIM

1190 — 1191

 

Peu de mois avant l’époque où les événements nous ont conduits, Tancrède n’avait point achevé de pacifier ses provinces d’Italie, quand il apprit que les croisés de France et d’Angleterre, sous la conduite de Philippe-Auguste et de Richard Cœur de Lion, avaient pris rendez-vous à Messine pour s’y réunir et peut-être même pour y passer l’hiver. Cette nouvelle remplit son esprit de fâcheux pressentiments. Il quitta la Pouille, et courut s’enfermer à Palerme, où, gardé par ses meilleures troupes, au milieu d’une population qu’il croyait dévouée à sa personne, il voulait attendre les événements.

Tancrède, mal assis sur un trône usurpé, redoutait presque également la politique intéressée de Philippe-Auguste, l’allié de l’empereur, et les emportements de Richard d’Angleterre. Ce dernier était frère de Jeanne, reine douairière de Sicile, qu’on retenait dans une sorte de captivité, depuis la mort de Guillaume II, pour ne lui point rendre sa dot et le douaire auquel elle avait droit.

L’alliance entre l’Empire et la France, conclue dès le temps de Frédéric Barberousse et de Louis le Jeune, en 1171, et maintenue jusqu’alors sans aucune altération, favorisait le projet si cher aux deux souverains, d’établir sur des bases fixes l’hérédité du pouvoir à la place de l’ancien système électoral. Comme le lien d’un intérêt commun scellait leur amitié, Tancrède devait craindre que l’armée française ne vint en aide à l’empereur, si ce redoutable adversaire arrivait en Italie avant le départ des croisés.

Il s’attendait aussi à avoir de grands démêlés avec le roi d’Angleterre, pour le douaire et la dot de Jeanne. D’un côté, ses torts envers celte princesse, de l’autre, le caractère indomptable, l’orgueil de Richard, l’amour de l’or qui le dominait, laissaient peu de chances d’en obtenir de bonnes conditions.

Un seul espoir, peu digne d’un noble cœur, restait à Tancrède: c’était de semer la discorde entre les deux princes. Amis en apparence plutôt qu’en réalité, ils affectaient de se donner de grandes marques de confiance, mais ils étaient jaloux l’un de l’autre et ne pouvaient vivre longtemps en paix.

Vers le milieu du mois de septembre, l’escadre anglaise jeta l’ancre dans le port de Messine, après une longue et pénible navigation. Richard n’était point à bord. Ce prince, las d’attendre à Marseille ses vaisseaux, qu’il avait devancés de quelques jours, avait remis le commandement des troupes à deux évêques et à trois barons, et s’était embarqué avec ses serviteurs sur des galères provençales. A Gènes, il eut une entrevue avec le roi de France, son suzerain, qui était tombé malade dans cette ville. Il s’arrêta à Naples, puis à Salerne, et enfin, par un nouveau caprice, il voulut traverser la Calabre, à cheval et presque seul, au risque d’y trouver des aventures peu dignes de son rang; ce qui lui arriva, en effet. Un chroniqueur rapporte que Richard, accompagné d’un seul serviteur, étant parti de grand malin de l’abbaye de Mileto, où il avait couché, passa près de métairies, dans l’une desquelles il entendit le cri d’un épervier. En Angleterre, les lois sur la chasse défendaient, sous des peines excessivement dures, la fauconnerie aux hommes rustiques; mais en Sicile on usait de moins de sévérîté. Richard, qui se croyait tout permis, entra dans la maison et s’empara de l’oiseau. A la vue de deux étrangers, armés de toutes pièces, le paysan, effrayé, avait jeté de grands cris. Ses voisins, munis de pierres et de hâtons, accoururent et frappèrent rudement le roi qu’ils ne connaissaient pas. L’un d’eux lira même le couteau sur lui. Mais Richard, déjà tout meurtri, el dont l’épée s’était brisée, échappa par la fuite à ses adversaires.

Les croisés des deux nations étaient à Messine, lorsqu’il débarqua en Sicile, à la Tour-du-Phare. La flotte génoise, qui portait l’armée française, arrivée le 16 septembre, deux jours avant la flotte d’Angleterre, n’avait pu éviter une terrible tempête, contre laquelle les côtes escarpées de la Calabre ne lui offraient aucun abri. Pour alléger les navires on avait jeté à la mer les vivres, des chevaux, une grande partie des équipages. Philippe avait fait à Messine une entrée publique sans magnificence, trompant ainsi l’attente des bourgeois, qui s’étaient portés en foule à son débarquement. Toutefois, il avait été reçu avec de grandes marques de respect, et on lui fournissait abondamment, dans le palais royal où il était logé, les vivres nécessaires pour lui et pour les siens.

La situation de Richard était différente. Après sa course aventureuse, il allait retrouver sa flotte, qui n’avait rien perdu pendant la tempête. L’accueil fait à son suzerain blessa son amour-propre, et il résolut de l'humilier en déployant pour son entrée un éclat qui n’avait pas été an pouvoir du roi de France. Sa flotte, toute pavoisée, vint le prendre à la Tour-du-Phare, puis elle rentra dans le port au son des trompettes et des clairons, que répétait l’écho des montagnes. L’armée d’Angleterre, dans la plus brillante tenue; étendait ses lignes le long de la plage. Philippe-Auguste lui-même loua la beauté des troupes; mais ne peut-on supposer, sans invraisemblance, qu’il éprouva un sentiment de dépit en voyant ce déploiement de forces de son puissant vassal ? ‘

La dangereuse contestation avec le roi Richard, que Tancrède avait pressentie, s’éleva bientôt après. Jeanne d’Angleterre avait apporté en dot, au roi Guillaume, 20,000 onces d’or. Son douaire était assigné sur le comté de Saint-Angelo, en Capitanate, sur les villes de Viesti et de Siponte, et sur plusieurs bourgs et châteaux situés pour la plupart dans cette province. Tancrède se disait prêt à restituer la dot; mais Richard exigeait, pour le douaire, une énorme indemnité et de plus la délivrance d’un prétendu legs fait à son père par Guillaume II, probablement en vue de la croisade, et qui n’avait pas été acquitté. Indépendamment de sommes considérables, et de beaucoup de vaisselle d’or et d’argent, il demandait, au dire des chroniques anglaises, un grand fauteuil d’or pur, deux trépieds et une table de même métal, de douze pieds de long sur un pied et demi de large, une tente en damas, assez vaste pour contenir deux cents personnes, soixante mille salmes de blé, pareille quantité d’orge, cent galères approvisionnées pour deux ans. Tancrède refusa. Vainement sur ces entrefaites, Jeanne, rendue à la liberté, fut conduite à Messine avec une suite digne de son rang. Sa présence, loin d’apaiser Richard, le porta aux partis extrêmes. Il s’empara par surprise du château de Ragnara, sur la côte de Calabre. Un couvent grec appelé Monasterium Griffonum, commandait Messine, et offrait une position avantageuse. Il en chassa les moines et y mit garnison. Comme le bruit se répandit alors qu’il voulait s’emparer de l’ile entière, les esprits furent dans une agitation extrême. A plusieurs reprises les Anglais en vinrent aux mains avec les habitants de Messine, qui leur refusèrent l’entrée des marchés publics. Une fois, entre autres, les bourgeois essayèrent de surprendre et d’enlever Richard dans son logis, à l’extrémité du faubourg, pendant que, par la médiation de Philippe-Auguste, il traitait de la paix avec les envoyés de Tancrède. Rompant toute négociation, le roi d’Angleterre appela ses chevaliers, se mit à leur tête, et poursuivit l'épée dans les reins les assaillants, qui rentrèrent en grand désordre dans la ville. L’armée anglaise accourut, escalada les murailles et prit possession du port et des principaux quartiers de Messine.

Une querelle sérieuse s’éleva alors entre les deux rois. Le drapeau blanc d’Angleterre avait été arboré sur les murs, et Philippe-Auguste voulait qu’on le retirât, pour faire place à la bannière des lis. Il exigeait de plus que la garde des portes lui fût remise, le vassal ne devant jamais commander en maitre dans un lieu habité par son suzerain. Richard, qui se voyait à la tête d’une grande armée, ne pouvait se résoudre à n’être que le second. Heureusement les principaux seigneurs intervinrent, et leurs instances rétablirent la paix. Les Anglais, qui avaient leurs quartiers dans le faubourg, sortirent de la ville ; aucune bannière ne flotta sur les murs, enfin, la garde des portes fut confiée aux templiers et aux hospitaliers, jusqu’à la conclusion d’un accord avec le roi de Sicile.

Les négociations furent reprises bientôt après, et un traité définitif fut signé sous la garantie du pape et au grand contentement de la cour de Palerme. Outre la dot de Jeanne que Tancrède restituait en totalité, il payait une somme de 20,000 onces d’or, mais à la condition qu’une de ses filles serait fiancée au duc de Bretagne, Arthur, jeune prince, âgé de quatre ans, le neveu et l’héritier du roi d’Angleterre. Le mariage devait s’accomplir aussitôt que la jeune princesse serait nubile, à moins que le pape, sous la garantie duquel ce traité était conclu, ne jugeât utile d’accorder des dispenses d’âge. Un douaire était assigné sur le duché de Bretagne, et si par la mort d’Arthur, ou pour toute autre cause, cette union ne pouvait se réaliser, les 20,000 onces d’or devaient être remboursés au roi de Sicile. Enfin, Richard s’obligeait à porter secours à Tancrède contre quiconque lui déclarerait la guerre ou envahirait ses États, pendant que l’armée anglaise séjournerait à Messine.

Cette paix procura quelques instants de repos au royaume. Le parti impérial cessa de s’agiter; les Sarrasins eux-mêmes ne firent plus d'incursions sur les terres des chrétiens et donnèrent des otages. Mais le feu mal éteint couvait sous la cendre. Les esprits étaient en fermentation et n’attendaient que le départ des croisés pour rallumer la guerre civile. Cette ligue des rois de Sicile et d’Angleterre, appuyée par le pape, indisposa les Français, sans causer de bien sérieuses inquiétudes au chef de l’empire, qui, ne pouvant ouvrir la campagne qu’au printemps suivant, ne devait arriver à la frontière du royaume qu’après départ de l’armée anglaise.

On ne sait à quel titre Philippe-Auguste prétendit partager avec Richard les 20,000 onces d’or payées par Tancrède. « Il avait droit à la moitié de cette somme, dit Rigord, son historien, mais il se contenta du tiers par amour de la paix » Ce qui est certain, c’est qu’à compter de ce jour ses discussions avec Richard devinrent de plus en plus aigres et fréquentes. Quand, cédant aux instances de ses barons, le monarque anglais se soumettait aux devoirs féodaux du vassal envers le suzerain, son hommage pouvait rappeler celui de Rollon, qu’il fallait pousser et retenir aux genoux de Charles le Simple. Philippe-Auguste, plus jeune, mais d’une humeur moins violente, opposait le sang-froid et la dignité aux emportements de Richard. La concorde semblait se rétablir. Les deux rois juraient sur les saintes reliques de la maintenir, sans arrière-pensée ; mais ces serments qu’il fallait renouveler sans cesse prouvaient assez que leur inimitié seule était durable. De funestes effets s’ensuivirent. La discipline, si difficile à entretenir dans une année féodale, se relâcha de telle sorte que, pour rétablir un peu d’ordre, il fallut infliger des châtiments rigoureux aux guerriers de la croix. On devait mal augurer d’une guerre sainte entreprise sous de tels auspices. La discorde qui ne cessa de régner dans le camp chrétien devait, en effet, avoir des suites funestes ; la rivalité des rois ne le faisait que trop pressentir.

Il y avait alors en Calabre un chartreux, âgé de quatre-vingt-quinze ans, qui se disait doué du don de prophétie. C’était l’abbé Joachim, le supérieur du couvent de Cuccaro, que l’Église a condamné après sa mort pour certaines opinions peu orthodoxes. Richard le fit venir. « Quel sera l’issue de la croisade, lui demanda-t-il ; suis-je destiné par le ciel à chasser les mécréants de Jérusalem? — L’heure de la délivrance de la sainte cité, répondit le solitaire, ne sonnera que quand sept années se seront écoulées depuis qu’elle est tombée au pouvoir de Saladin. — Mais alors, reprit le roi, qu’allons-nous donc faire en Palestine? Ne valait-il pas mieux retarder notre départ d’Europe ? — Votre arrivée dans ce pays était utile aux desseins de Dieu; vous y serez Victorieux, et votre nom sera illustré à jamais parmi les rois. » Cette prophétie satisfit la vanité du monarque au cœur de lion, mais elle causa moins de joie que de surprise aux guerriers de la croix.

Vers la fin de l’hiver, le roi d’Angleterre apprit que sa mère, Éléonore de Guyenne, avait demandé et obtenu pour lui la main de Bérengère, fille du roi de Navarre. Lors de la paix d’Amboise, en 117i, Richard, à peine âgé de quinze ans, avait été fiancé à une sœur de Philippe-Auguste appelée Alix. Celle jeune princesse entrait alors dans sa huitième année, et on l’avait envoyée à la cour d’Angleterre pour y être élevée dans les mœurs de ce pays. Mais Henri II, qui dès lors fut presque toujours en guerre avec ses fils, n’avait pas permis de célébrer ce mariage, et la voix publique l’accusait de n’avoir pas respecté l’honneur d’Alix. Éléonore de Guyenne, pour qui Richard avait beaucoup de condescendance, détestait la sœur de Philippe, et elle décida son fils à rompre une alliance si contraire à ses desseins. L’occasion qu’il cherchait de s’expliquer avec le roi de France s’offrit bientôt à lui.

Dans une entrevue qui eut lieu près de Catane, entre Tancrède et Richard, le rusé Sicilien, qui voyait dans la désunion des chefs de la croisade un gage de sécurité pour lui-même, remit au roi d’Angleterre une lettre vraie ou supposée, dans laquelle Philippe-Auguste le pressait de se joindre à lui pour attaquer les Anglais. Richard présenta cet écrit à son suzerain, qui le désavoua. « Mon frère sait très-bien, répondit-il, que rien de tout cela ne mérite de confiance; mais il cherche un prétexte pour ne point épouser ma sœur Alix, qui lui est fiancée depuis dix-sept ans. Je déclare que, s’il prend une autre femme, je serai pour lui un ennemi irréconciliable. » A compter de ce jour, dit le chroniqueur Rigord, la discorde, la haine et l’envie ne cessèrent d’exister entre les deux rois. Leurs armées en seraient peut-être venues aux mains, sans les sages conseils du comte de Flandre, qui parvint à faire entendre la voix de la raison. Richard fut sans doute satisfait, puisque cette querelle qu’il avait suscitée amena un accord qui le dégagea des promesses faites à Alix, moyennant une somme de 10,000 marcs, payable en quatre termes d’année en année.

Les Français quittèrent Messine le 29 ou le 30 mars, et, quinze jours après, la flotte qui les portait en Asie jeta l’ancre devant Ptolémaïs. Depuis près de deux ans, les chrétiens orientaux faisaient d’impuissants efforts pour se rendre maîtres de cette ville. L’arrivée d’un si puissant secours leur rendit l’espérance et jeta la terreur parmi les infidèles. Richard suivit de près son suzerain. La princesse de Navarre était arrivée en Sicile avec Éléonore de Guyenne le jour même du départ de Philippe-Auguste, et comme les croisés, las du séjour de Messine, se montraient impatients d’accomplir leur vœu, le roi d’Angleterre se décida à mettre à la voile avant de célébrer son mariage. Bérengère, confiée à la garde de la reine Jeanne, la sœur de Richard, partit avec elle sur le même vaisseau. Éléonore de Guyenne retourna en Angleterre. La flotte anglaise, forte de cinquante-trois galères et de cent cinquante transports, appareilla le 7 avril. Avant de quitter Messine, le roi avait rendu à Tancrède le château de Bagnara et fait détruire les fortifications du couvent grec. Les Siciliens assistèrent avec joie au départ de ces étrangers exigeants et avides, qui depuis six mois leur imposaient de lourdes charges, tout-en les traitant avec une insolente hauteur. En voyant les bannières du Christ s’éloigner de leur pays, ils remercièrent la Providence qui les délivrait d’un joug insupportable. Remarquons ici que l’origine commune des Normands de Sicile et de ceux d’Angleterre, leurs anciens rapports de nationalité avec les Français, dont ils parlaient encore la langue, n’avaient réveillé aucun sentiment de sympathie entre ces trois peuples. On vient devoir qu’ils restèrent toujours en mésintelligence, et que Tancrède paya chèrement l’alliance plus nominale que réelle des Anglais. Le départ de Richard, au moment même où Henri VI arrivait, à la tête d’une puissante armée, au centre de l’Italie, ne pouvait laisser de doutes sur le peu de sincérité de ses promesses, et fortifiait les Siciliens dans l’opinion défavorable que son orgueil et la violence de son humeur avaient donnée de lui.

Henri VI avait en effet franchi les Alpes dès le mois de novembre 1190. En quittant l’Allemagne, il croyait qu’une année devait lui suffire pour prendre à Rome la couronne impériale, détrôner Tancrède, revenir sur ses pas et soumettre la Lombardie. Mais trop prudent pour abandonner les provinces germaniques aux intrigues d’une faction souvent abattue et toujours prompte à se relever, il en avait gagné les principaux chefs à force d’argent et de promesses. Des prélats et des barons d’une fidélité plus que suspecte recouvrèrent leurs biens, reçurent de riches présents, et promirent de le suivre en Italie : Henri le Lion, lui-même, avait engagé sa foi, moyennant la restitution de ses fiefs héréditaires, auxquels furent ajoutés dix châteaux à sa convenance

Henri avait déjà fait notifier au pape et au peuple romain la mort de Frédéric Barberousse et la réunion entre ses mains de la puissance impériale. Une nouvelle ambassade partit pour Rome, afin de régler, de concert avec le sénat, ce qui avait rapport à la cérémonie du couronnement que ce prince désirait fixer vers les fêtes de Pâques de l’année suivante 1191. Ordre fut donné aux feudataires allemands et Italiens de se mettre en en marche avec leurs hommes d’armes; aux villes, de tenir prêtes les régales dues au souverain, et de réparer les ponts et les routes. A cette occasion, plusieurs communes obtinrent d'importants privilèges; d’autres qui, sous le règne précédent, avaient été mises au ban de l’empire, rentrèrent en grâce. Pour se procurer l’argent dont il avait grand besoin, Henri autorisa certaines villes à racheter des droits impériaux ou des prestations qu’elles devaient à perpétuité : il fit des emprunts et engagea des terres de la couronne. C’est ainsi que Borgo S. Donino fut cédé à la commune de Plaisance, moyennant mille livres impériales. Henri tenait surtout à s’assurer des villes maritimes, sans le concours desquelles il eût vainement attaqué l’ile de Sicile, que la flotte de Tancrède protégeait. A cet effet, des négociateurs envoyés à Gènes et à Pise tirent au peuple de ces deux villes de grandes promesses, et en obtinrent l’assurance de bons services.

A Rome, le pape montra beaucoup d’hésitation. La cour pontificale, longtemps éloignée de cette capitale du monde chrétien où elle n’osait fixer sa demeure, s’était lassée de mener une vie errante, et pour y mettre un terme, elle avait reconnu l’existence légale du sénat. Un traité rétablissait, momentanément du moins, la paix entre deux pouvoirs trop portés à reprendre les hostilités, l’un au nom de l’indépendance de la république, l’autre en invoquant les droits imprescriptibles du Saint-Siège. Déjà depuis deux ans, Clément III était rentré à Rome, mais comme la plupart de ses promesses restaient sans exécution, le peuple se montrait impatient, et le souverain pontife devait craindre de nouveaux troubles et un exil sans retour.

Au XIIe siècle, la ville des Césars voyait sa domination resserrée dans des limites non moins étroites qu’à l’époque de sa fondation. Mais ses habitants semblaient croire qu’il suffisait d’habiter au milieu des ruines de Rome, pour avoir droit à l’héritage de leurs puissants ancêtres. Gonflés d’orgueil au sein de la plus complète décadence, ces descendants abâtardis du peuple-roi aimaient à se repaître de chimères. Ils empruntaient aux anciens, de grands noms pour en parer de petites choses. Leur conseil de commune se nommait pompeusement le sénat, leur cité, Urbs, la ville par excellence, comme au temps de sa splendeur; et parce que l’élu des princes allemands était couronné à Rome, et portail le titre d’empereur des Romains, ils prétendaient disposer de l’empire. Mais en réalité la nouvelle république, incessamment troublée à l’intérieur, et sans consistance au dehors, ne pouvait parvenir à subjuguer les petites villes qui l’avoisinaient, et avec lesquelles presque toujours elle était en guerre. Chaque année, au retour du printemps, ses milices ravageaient les territoires de Tusculum, d’Albano, de Tibur, et livraient de petits combats sur les champs de bataille illustrés par les triomphes des premiers Quirites. Romains et ennemis parcouraient tour à tour la plaine du Latium le fer et la flamme à la main : plus de culture, plus d’habitations. Les faubourgs abandonnés, servaient de repaire aux animaux sauvages, un air pestilentiel en chassait pour jamais les derniers habitants. C’est ainsi que chaque époque léguait à celle terre des souvenirs impérissables ; le siècle des Cincinnatus et des Camille lui avait hissé ses victoires; l’empire, des monuments majestueux; à son tour, la république turbulente du moyen Age entassait sur des campagnes devenues stériles des décombres dont le temps n’a point effacé la trace.

La ville de Tusculum, située à dix milles de Rome, sur une haute colline, à l’entrée des montagnes, combattait depuis longtemps pour son indépendance, et repoussait avec courage les attaques des Romains, auxquels celle guerre sans profit avait déjà coûté plus de cinq mille citoyens. La lutte, interrompue durant  l’hiver, était toujours reprise avant l’époque des récoltes, et avec elle recommençait la dévastation de cette malheureuse contrée. Les Tusculans, inférieurs en force, mais soutenus jusqu’alors par les papes, avaient juré de s’ensevelir sous les ruines de la patrie plutôt que de se soumettre à leurs ennemis. Les romains qui tant de fois avaient vu le territoire de la république ravagé jusqu’au pied de leurs murailles, voulaient à tout prix se défaire de voisins si dangereux. Lors des négociations avec Clément III, le sénat n’avait consenti à traiter que sous l’express condition que le pape l’aiderait à consommer la ruine de Tusculum. Celle clause, insérée dans un acte officiel, était conçue dans les termes suivants : « Il est expressément convenu, que de quelque manière que la ville tombe en notre pouvoir, ses murs d’enceinte, ses ouvrages extérieurs, son château, ses faubourgs, devront être détruits par nous dans le délai de six mois, et ne pourront être rétablis ni par le pape régnant, ni par ses successeurs. Les hommes, les possessions et le territoire de Tusculum, tant au dehors qu’au dedans, appartiendront à l’Église romaine. S’il arrivait que la ville ne fût pas prise avant les calendes de janvier 1189, le pape la frapperait d’excommunication, et armerait ses fidèles du domaine pontifical, pour nous aider à en achever le siège. »

Ainsi le chef de l’Église devait lui-même livrer Tusculum à la vengeance des Romains. Pour le payer de ce sacrifice, ils l’avaient reçu avec honneur dans la ville; la nomination des sénateurs qui étaient au nombre de cinquante-six lui avait été abandonnée. On lui faisait serment de fidélité, et les droits régaliens dont la commune s’était emparé depuis un demi-siècle, étaient rendus au Saint-Siège, sous la réserve d’un tiers dans la monnaie pour le sénat. Clément III, fidèle à ses engagements sépara-t-il de la communion chrétienne les habitants de Tusculum? Rien ne le prouve. Ce qui est certain, c’est qu’ils ne se rendirent pas, et qu’aussitôt que, par l’abandon du pontife, ils purent se considérer comme affranchis à son égard de tout devoir de vassalité, ils se donnèrent au chef de l’empire qui leur envoya une forte garnison de soldats allemands.

Telle était la situation des affaires dans l’état ecclésiastique, quand les ambassadeurs de Henri VI s’adressèrent au pape et aux magistrats de Rome pour demander le diadème impérial. « Il dépend de nous, répondirent les sénateurs, de fermer les portes de la ville, et de rendre impossible le sacre du roi. Mais s’il veut promettre de confirmer nos privilèges, de respecter nos libertés, et surtout de nous faire justice de Tusculum nous obligerons le pape à le couronner dans la basilique du Vatican. »

Henri passait l’hiver en Lombardie, tout occupé de ses préparatifs de guerre. Vers le milieu du mois de février, il entra en Toscane avec son armée composée en grande partie de feudataires allemands ou italiens et de milices communales. Le patriarche d’Aquilée, les archevêques de Cologne et de Ravenne, un grand nombre d’évêques des deux côtés des Alpes, les ducs de Dalmatie, de Bohème, de Rothembourg, le margrave d’Istrie, conduisaient en personne leurs hommes d’armes. D'autres possesseurs de fiefs avaient obtenu l’autorisation de se faire remplacer par des chevaliers de haut parage ; quelques-uns s’étaient soumis à payer une somme d’argent pour être dispensés de ce service que les chartes d’investiture rendaient obligatoire. Un frère du duc d’Autriche commandait les troupes de ce prince qui était à la croisade. Certains nobles de la faction guelfe nouvellement réconciliés avec le roi des Romains, dont ils se promettaient de grandes récompenses, cachaient une âme double sous de beaux dehors de zèle. L’un de ces ralliés, Henri de Brunswick, l’aîné des fils de Henri te Lion, était an nombre des ambassadeurs qui poursuivaient à Rome tes négociations pour le couronnement. Ses démarches actives hâtèrent la conclusion d’un traité dont les stipulations seront mises plus bas sous les yeux du lecteur.

Clément III ne put être témoin de ce dénouement. Il mourut à Rome, le 25 mars 1191, et trois jours après, les cardinaux se réunirent à Saint-Jean de-Latran pour élire son successeur.

Dans la situation difficile où se trouvait la papauté, obligée de combattre à la fois les projets d’indépendance du sénat et ceux d’un prince ambitieux, prêt à envahir l’Italie méridionale, la mort du vieux pontife pouvait donner aux affaires de l’Église romaine une face toute nouvelle.  Le temps pressait; il fallait se hâter de mettre obstacle aux envahissements de la maison de Souabe, et surtout empêcher Henri VI de prendre au-delà du Tibre une position non moins menaçante pour la puissance temporelle des papes que pour la liberté de l’Italie. Clément III, arrivé à l’âge caduc, n’avait pu accomplir cette tâche. Un nouveau pontife, assez habile pour relever en Allemagne la faction guelfe, pour réveiller en Lombardie les anciennes rancunes contre le pouvoir impérial, et défendre en même temps avec les armes spirituelles le trône de Tancrède, ne devait-il pas opposer une forte digue aux projets du jeune empereur? Pour atteindre ce but, il eût fallu porter au siège pontifical un homme ferme, entreprenant et qui unit l’habileté à l’énergie. Les cardinaux, dominés par d’autres intérêts, et oubliant l’importance de leur mission, élurent un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, pieux, de mœurs irréprochables, mais faible et ami du repos. C’était un noble romain de la puissante famille des Orsini, appelé Hyacinte Bobone, cardinal diacre de Sainte-Marie. Il prit le nom de Célestin III. Henri VI était à Pise avec la reine Constance, quand la nouvelle de cette élection si favorable à ses projets lui parvint. Il se hâta de quitter cette ville, et poursuivit sans s’arrêter sa marche vers la capitale du monde chrétien.

Un changement notable venait d’être fait dans le gouvernement de la république. Le peuple avait ôté au sénat le pouvoir exécutif, pour le donner, avec le litre de sénateur de Rome, à un patricien appelé Benedetto Caro. A ces fonctions étaient attachés le commandement militaire et l’autorité municipale. Des envoyés impériaux renouèrent avec lui et avec le nouveau pape les négociations suspendues pendant la vacance du Saint-Siège, et c’est alors qu’une transaction également honteuse pour tous les contractants fut proposée. Henri VI, sollicité d’abandonner les Tusculans, objectait qu’il avait reçu d’eux le serment de fidélité et que lui-même, leur ayant promis aide et protection, il ne pouvait sans déshonneur les livrer à leurs ennemis. On prit un biais pour lever ses scrupules. Après quelques objections, il consentit à céder la ville au pape qui devait ensuite l’ouvrir aux Romains, sous la réserve expresse des droits de propriété attribués à l’Église sur le territoire, les hommes et les biens de cette malheureuse cité. Pendant ces conférences, les Allemands cantonnés à Tusculum continuaient à faire bonne garde, et les bourgeois trompés par cette feinte protection ne soupçonnaient pas l’infâme trafic qu’on faisait de leur sang.

Le sacre du pape devait précéder celui de l’empereur et avait été différé. Mais la cession de Tusculum aux Romains ayant vidé la question de la paix, Célestin, qui n’était que simple diacre, reçut l’ordre de prêtrise et fut couronné le 14 avril, jour de Pâques, par le cardinal d’Ostic, dans la basilique de Saint-Pierre. Rien ne s’opposant plus à ce que le souverain pontife donnât au chef de l’empire le diadème de Charlemagne, cette cérémonie fut fixée au lendemain. Déjà, depuis plusieurs jours, l’année impériale avait dressé ses tentes dans les champs voisins du Vatican. Mais les portes de Rome, soigneusement gardées par les milices bourgeoises étaient fermées aux étrangers. Henri, lui-même, ne devait être admis dans la ville qu’après avoir juré solennellement, et à plusieurs reprises, d’en maintenir les privilèges.

Aucun événement fâcheux ne troubla la cérémonie, et les anciens rites pratiqués par l’Église, dès le temps des premiers empereurs, y furent exactement observés. Le cortège impérial entra dans la ville par la porte Castello, près du mausolée d’Adrien, et suivit la rue de Borgo Nuovo jusqu’à la petite église de Sainte-Marie in Turribus, aujourd’hui détruite. Il y rencontra le clergé qui conduisit le roi processionnellement jusqu’à l’entrée de la basilique des Saint-Apôtres. Le préfet de Rome, l’épée nue à la main, le comte ou gouverneur du palais de Latran, le sénateur, les principaux magistrats de la république précédaient le chef de l’empire; les juges et les chambellans, l’impératrice : puis suivaient en grand nombre et selon le rang de chacun, les évêques allemands et italiens, les princes et les dignitaires de l’empire. Des officiers chargés de distribuer les largesses du souverain, jetaient à pleines mains de l’argent au peuple.

Célestin III, assis sur un trône en haut du grand escalier de marbre qui précédait le porche de la basilique, avait à sa droite les cardinaux, évêques et prêtres ; à sa gauche, ceux qui n’étaient que diacres; derrière lui les sous-diacres, la noblesse de la ville, et les officiers du palais. Henri descendit de cheval au bas des degrés, baisa respectueusement les pieds du pontife, puis s’étant mis à genoux, ce que tirent en même temps l’impératrice et tout le cortège, il prononça à haute voix et la main sur les Évangiles, le serment que voici : « Moi, Henri, roi des Romains et futur empereur, je jure sur ce livre sacré, devant Dieu et le bienheureux Pierre, de bonne foi et sans arrière-pensée, d’être fidèle à la sainte Église romaine, au souverain pontife et à ses successeurs légitimes; de les protéger, de les défendre de tout mon pouvoir, de les secourir au besoin pour conserver leurs possessions, leurs honneurs et leurs droits. Que Dieu a et les saints Évangiles me soient en aide. » Cet acte solennel accompli, le pape demanda jusqu’à trois reprises au roi s’il voulait rester en paix avec l’Église et être pour elle un fils respectueux. — Je le veux, répondit autant de fois Henri. — Et moi, reprit Célestin, je te reçois comme un fils chéri, et je te donne la paix ainsi que Dieu l’a donnée à ses disciples.

La procession se mit alors en marche. Elle traversa le porche jusqu’à la grande porte d’argent, par laquelle on entrait dans l’intérieur de la basilique. Ici devaient s’accomplir certaines formalités préliminaires, et principalement le scrutinium, c’est-à-dire l’examen de la foi chrétienne, et des dispositions de l’empereur élu, examen dont le premier résultat devait être de lui conférer la cléricature. Entre autres engagements, ce prince s’obligeait à dire anathème aux hérétiques et à se montrer miséricordieux envers les pauvres et les pèlerins.

Le cardinal d’Ostie fit les onctions d’usage avec l’huile sainte, au bras droit et entre les épaules de Henri. Le pape lui présenta l’épée, l’anneau, le sceptre, et orna enfin son front du diadème impérial; puis il couronna l’impératrice.

La messe fut célébrée au maitre-autel, par Célestin lui-même. A Laudes, le chœur dit à trois reprises, les paroles suivantes, que les assistants répétèrent autant de fois : Longue vie à notre seigneur Célestin III, souverain pontife et pape universel par la grâce de Dieu ! Victoire et longue vie à notre seigneur Henri, grand et pacifique empereur, couronné par la volonté divine! Longue vie à l’excellentissime impératrice Constance, son épouse. Victoire aux armées de Rome et de l’Allemagne!

L’empereur déposa son glaive et sa couronne, offrit du pain, de la cire et de l’or, puis se présenta à la sainte table, où il reçut l’eucharistie. La messe dite, le comte du palais de Latran lui chaussa les bottes impériales, auxquelles étaient attachés lés éperons de saint Maurice. Henri tint l’étrier lorsque le souverain pontife monta la haquenée de cérémonie, lui présenta la bride et le suivit à cheval jusqu’au palais de Latran, où il répéta cet hommage que les souverains ne cherchaient plus à contester. Pour s’y rendre, le cortège traversa la ville au son de tontes les cloches, le clergé chantait des psaumes auxquels les assistants répondaient. Outre l’impératrice, les princes de l’empire, les évêques et la foule des feudataires, on y remarquait, à des places désignées d’avance, les nobles romains, les habitants notables et jusqu’aux juifs, qu’on ne voit pas sans surprise faire partie d’une procession pontificale. Au repas donné par le pape, Henri prit place à sa droite : l’impératrice mangea séparément dans l’appartement d’honneur, où elle fit asseoir à sa table les évêques et les grands de son cortège.

Suivant un ancien usage, l’empereur, avant son couronnement, devait faire jusqu’à trois fois le serment de respecter les bonnes coutumes de la ville et de maintenir sans arrière-pensée les privilèges qu’elle tenait de ses prédécesseurs : la première fois au lieu dit le Ponticello, le second à la porte Castello, puis enfin au bas de l'escalier de saint Pierre. Henri, qui avait grande hâte de se débarrasser des Romains, pour porter la guerre dans le royaume de Sicile, s’était soumis à cette nécessité. Restait encore à dégager sa parole par rapport à Tusculum. Dès le même jour, ordre fut envoyé au commandant de cette ville d’en ouvrir les portes aux soldats de l’Église, qui, à leur tour, devaient la livrer aux Romains. Cette action déloyale, préparée de sang-froid et exécutée sans aucune stipulation en faveur des habitants, donna un mauvais renom au jeune empereur. Les Allemands eux-mêmes la condamnèrent. Elle apprit aux peuples à connaître le nouveau souverain que la Providence leur envoyait.

La populace de Rome dut garder longtemps le souvenir des fêtes de Pâques de 1191. Après avoir accompagné pieusement et en chantant des cantiques, le pape qu’elle n’aimait pas; suivi avec de grandes acclamations l’empereur qu’elle redoutait; s’être rué sur les largesses qu’elle croyait lui être dues, elle aiguisa ses poignards, dans les transports d’une joie féroce, contre des voisins qu’on lui livrait désarmés.

Qui pourrait peindre le désespoir des malheureux Tusculans, quand ils virent les Impériaux remettre aux troupes pontificales le château et les tours, puis s’éloigner de la ville, sans essayer de les soustraire à la fureur des Romains ? Déjà ces derniers étaient aux portes, avides de sang, impatients d’un retard qui reculait l’heure de la vengeance. La journée entière du mardi s’était passée dans des angoisses mortelles, et l’agonie des victimes dura jusqu’au mercredi. Mais, dès le matin de ce jour fatal, les clefs de saint Pierre ayant été remplacées sur les murailles par le drapeau de Rome, les milices de cette ville occupèrent toutes les issues, et leurs chefs donnèrent le signal d’un horrible carnage. Le sang coula à grands flots: prières, cris de miséricorde, hurlements, rien n’arrêtait le bras des Romains. Les Tusculans, poursuivis de maison en maison, et jusqu’au pied des autels, où vainement ils cherchaient un refuge avec leurs enfants et leurs femmes, étaient impitoyablement massacrés. En épargnait-on quelques-uns, c’était pour les traiter avec un raffinement de barbarie dont l’histoire offre peu d’exemples. On les mutilait des pieds et des mains, on leur arrachait les yeux, on leur coupait la langue, puis, dans cet état déplorable, ils étaient abandonnés sans nourriture sur les routes, et la plupart y périrent dans les tortures de la faim. Ceux des habitants qui échappèrent comme par miracle à cette effroyable tuerie, gagnèrent les montagnes voisines, où les bois et les cavernes leur offrirent momentanément un abri. Quand les Romains furent rassasiés de sang, ils détruisirent la ville avec cette étrange habileté qui n’appartient qu’au peuple. « En peu de jours, dit un chroniqueur, tous les édifices disparurent, sans qu’il en restât pierre sur pierre ». Après avoir fait de Tusculum un monceau de ruines fumantes, les vainqueurs rentrèrent en triomphe à Rome, gorgés de butin, fatigués de meurtres et de débauche, hurlant des chants de victoire : scène populaire, trop souvent, répétée dans les révolutions, et que l’avenir peut garder encore; terrible conséquence des principes de désordre qui minent la société!

Durant plusieurs jours, ce champ de carnage resta abandonné aux loups et aux vautours de l’Apennin, attirés par l’abondante proie qu’on leur avait apprêtée. Quelques fugitifs se hasardèrent à revenir pendant la nuit, chercher sous les décombres les cadavres mutilés de leurs parents ou des hardes rebutées par les soldats; mais la plupart quittèrent pour toujours le lieu qui les avait vus naître. Ceux que l’amour de la patrie retint dans les montagnes de Tusculum, menèrent d’abord une vie errante et misérable; puis, lorsque le pays retrouva un peu de repos, ils élevèrent, avec de la ramée et des gazons, un hameau auquel ils donnèrent le nom de Frascati, du mot italien Frasca, qui signifie branchage. Comme ces malheureux étaient sans armes, que rien dans leurs chaumières n’éveillait la cupidité, on les oublia. Ils vécurent obscurs, mais tranquilles sous la domination de l’Église romaine.

Que faisaient le pape et l’empereur durant cette sanglante semaine? Insensibles au sort des victimes, n’essayaient-ils pas d'arrêter le bras des bourreaux? Le silence des chroniqueurs contemporains est, pour l’un comme pour l’autre, une terrible accusation. Non-seulement, en effet, les Romains purent à loisir égorger les vassaux du Saint-Siège sans avoir à redouter les foudres de l’Église; mais tandis que le sang coulait encore, le vieux pontife, du fond de son palais de Latran, demandait à être mis en possession du territoire de Tusculum. En acte authentique fournit la preuve que, dès le vendredi 19, deux jours seulement après la prise de la ville, le sénateur et le peuple de Home garantissaient au pape l’exécution du traité dont le lecteur connaît les dispositions principales. Ajoutons que dans ce titre nouveau’ il n’était fait mention que de la ville et de son territoire : les habitants, tacitement abandonnés au glaive des Romains, y étaient oubliés. Célestin attendit donc avec patience la fin de ce terrible drame, et quand ses officiers prirent possession des ruines fumantes de Tusculum, ils ne demandèrent aucun compte des infortunés dont on ne retrouvait que les cadavres. Quant à l’empereur, il se garda bien de troubler le peuple dans sa hideuse besogne. Son armée resta immobile sous ses tentes, d’où elle pouvait contempler à l’aise les lueurs de l’incendie. Spectateur impassible de ces sanglantes saturnales, Henri apprit à Tusculum comment se vengeait le peuple. La leçon reste si bien gravée dans son esprit, qu'il se montrera désormais impitoyable comme le peuple, envers les ennemis que le sort mettra entre ses mains.

 

 

LIVRE 2. CHAPTER II

HENRI VI ENVAHIT LE ROYAUME DE SICILE ET ÉCHOUE DEVANT NAPLES.

1191 — 1192