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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE |
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LIVRE V
FRÉDÉRIC II, JUSQU’A SON
RETOUR DE LA CROISADE
1216 —1230
CHAPTER III.
FRÉDÉRIC II A LA CROISADE.— SON RETOUR EN EUROPE. — PAIX DE SAN-GERMANO. 1227 — 1230
Grégoire IX s’était flatte vainement de trouver à Viterbe
un lieu de refuge. Dès le mois d’avril, les Romains vinrent
assaillir cette forteresse, dont le Saint-Siège et la république se
disputaient depuis longtemps la possession. Après d’inutiles efforts
pour prendre la place par escalade, les milices de Rome se
répandirent dans les campagnes environnantes, brûlèrent les villages et
détruisirent les vignes et les arbres fruitiers jusqu’au pied des murailles. A
la vue de ces désastres, le pape chercha ailleurs un asile moins exposé à
de telles agressions. Rieti, puis Spolète, où il s’arrêta dans sa fuite,
lui semblaient encore trop près du Capitole: il eût préféré Pérouse, qui, de
tout temps, s’était montrée favorable à la cause pontificale. Mais cette ville
était livrée à une anarchie complète : chaque jour la noblesse et le
peuple en venaient aux mains. Une haine aveugle divisait les
principales familles, et dans cette guerre impie, dit un chroniqueur,
on voyait souvent le père se tourner contre le fils, le frère contre
le frère. Le peuple dressait des barricades, pillait des maisons,
et finissait presque toujours par avoir le dessus dans ces luttes
de carrefours, où les chevaliers ne pouvaient combattre en bon ordre.
En dernier lieu, il venait encore de remporter une victoire , et les vaincus
avaient été chassés de la ville. Grégoire acheta au prix de grands
sacrifices le rétablissement de la paix. Outre neuf mille livres d’argent
qu’il fit distribuer aux citoyens pour les indemniser de leurs pertes, il
leur avança, à titre de prêt, le tiers de la somme. Par ce moyen les
bannis rentrèrent à Pérouse, et vers le milieu du mois de juin le pape
lui-même put s’y établir avec la cour pontificale.
Ces divisions intestines qui, au XIII siècle ,
troublaient la plupart des villes du nord et du centre de la Péninsule, ne
s’apaisaient que quand les progrès de la puissance impériale obligeaient les
communes guelfes à s’unir momentanément contre l’empereur. Une telle situation,
en habituant les peuples au mépris de toute autorité, frappait le
gouvernement dans son principe et menait droit au triomphe des idées
républicaines, ou, en d’autres termes, à la dislocation de l’empire. Pour
Frédéric, sortir d’Europe avant d’avoir affermi la paix en Italie, c’était
laisser le champ libre au pape et à la faction guelfe. Personne n’ignorait que
les émigrés siciliens s’assemblaient sous la bannière pontificale, et que
Jean de Brienne levait, avec l’argent de l’Église, des forces
considérables en Lombardie et en Toscane. Cet armement, qu’on disait
destiné à reprendre Jérusalem, menaçait la Pouille bien plus que la
Palestine; et dans de telles conjonctures, on ne pouvait dégarnir le royaume
de troupes, quand l’ennemi était aux portes et que Grégoire ne voulait
aucun accord. Mais, d’autre part, les gémissements continuels du siège
apostolique; les graves imputations dont le clergé et les Guelfes ne
cessaient de charger l’empereur; les promesses de ce prince, tant de fois
mises en oubli; son exclusion du sein de l’Église, toutes ces causes
nuisaient, dans les cours étrangères, a sa considération personnelle, et
affaiblissaient autour de lui ce prestige de grandeur si nécessaire à la royauté.
Forcé de prendre une résolution prompte, Frédéric, dont le désir était de
se faire absoudre de l'excommunication, afin de travailler plus librement
à soumettre la Lombardie, choisit, malgré les dangers qu’il appréhendait,
le parti qui devait à la fois lui rendre l’opinion publique favorable et
donner satisfaction au souverain pontife. La croisade fut résolue, tout en
prenant des mesures pour mettre l’Italie méridionale à l’abri d’une
attaque. Les conditions avantageuses d’une trêve offerte par le sultan d’Egypte,
el l'état de l’Orient, dont il est nécessaire d'instruire le lecteur,
eurent, sans doute, une grande part à cette détermination.
Le sultan Malek-Adel, surnommé Saphadin ou l’épée de la
foi, se voyant arrivé à la vieillesse, avait abdiqué la
souveraine puissance et partagé entre ses quinze fils les vastes États
conquis par les Ayoubites. Mais après la mort de ce prince , chacun d’eux,
mécontent de son lot, avait cherché à s’agrandir aux dépens des autres; et
depuis près de deux ans, le pays d’entre le Nil et l’Euphrate était en
proie à ces discordes de famille. Malek-Moadham ou Moazzam
régnait à Damas; son royaume, limité par le désert et par les rivages de
la Méditerranée, comprenait la Syrie et la ville sainte de Jérusalem : il
cherchait à y réunir la principauté de Hamat, qui était l’apanage de l’un
de ses neveux. Malek-Aschraf, un autre fils de
Saphadin, était en possession d’une portion de la haute Arménie, au-delà de
l’Euphrate, et s’y trouvait à l’étroit. Enfin, sans parler ici des autres
princes de cette race, l’ainé de tous, Malek-Kàmil, avait l'Égypte avec
le titre de sultan, et convoitait les provinces maritimes de la
basse Syrie, dépendantes du roi de Damas. Moazzam détestait ses
deux frères Aschraf et Kàmil, qui, en 1223, l’avaient empêché de
faire la conquête de Hamat. Il résolut de leur faire la guerre;
mais comme il craignait de succomber dans cette lutte, il fit
alliance avec Djelal-eddin, sultan du Karisme, dont le nom était la terreur des peuples musulmans
(1226). A son tour, le sultan de Babylone, c’est ainsi que nos chroniqueurs
appellent le souverain de l’Égypte, effrayé de cette ligue redoutable, se
tourna du côté des chrétiens et rechercha leur amitié. Il n’était bruit
alors, dans tout l’islamisme, que de l’expédition projetée par
l’empereur des Romains; et comme ce prince, dont on vantait la puissance,
était le roi titulaire de Jérusalem, Malek-Kàmil songea à former avec lui
une ligue contre le prince de Damas. A cet effet, une correspondance
secrète s’était établie, depuis près d’un an, entre le Caire et Palerme.
Pour décider Frédéric à se rendre à Ptolémaïs, le sultan offrait de lui
céder les villes saintes, dès qu’elles seraient au pouvoir des troupes égyptiennes.
Déjà un émir, porteur de ces propositions, s’était rendu à la cour
impériale, où il avait été écouté favorablement; et Bérard, archevêque de
Palerme, avait été envoyé en Égypte, tant pour se convaincre de la
sincérité de Malek-Kàmil, que pour annoncer l’arrivée prochaine de
l’empereur. Ce prélat éminent offrit au prince arabe des chevaux de
bataille, de riches étoffes de soie fabriquées en Sicile, divers objets de
fonte et d’excellents oiseaux de chasse. Sur toute la route, depuis
Alexandrie jusqu’au Caire, de grands honneurs lui furent rendus. Non
content de le défrayer lui et sa suite, le sultan mit les troupes sous les
armes, alla lui-même à sa rencontre, et lui fit, à plusieurs reprises,
de grandes protestations d’amitié pour l’empereur, auquel il
envoya des présents magnifiques.
Pendant quelque temps, le but de ces démarches dut être
ignoré du pape, qui, au premier bruit d’une ligue avec les sectateurs de
Mahomet, aurait crié à la trahison! Frédéric parlait la langue arabe, et
pouvait traiter directement avec le ministre égyptien. Il parait toutefois
qu’on ne sut si bien se taire sur l’alliance projetée, que les Guelfes,
toujours aux aguets, n’en apprissent quelque chose; car le bruit d’une nouvelle
trêve se répandit bientôt après en Italie, et plus d’une voix y prédit
la rentrée toute pacifique des chrétiens à Jérusalem.
Vers les fêtes de Pâques, une lettre du gouverneur de
Ptolémaïs annonça que la plus grande partie de la Palestine était au pouvoir
des Égyptiens. Le moment était venu pour le sultan de réaliser ses
promesses, si elles étaient sincères, et ce fut alors que Frédéric résolut
de passer en Asie. Il se flattait de terminer en peu de mois, et sans
répandre de sang, une entreprise à laquelle la chrétienté s’obstinait en
vain depuis près d’un demi-siècle. Comme cette croisade, bien différente des
autres, ne nécessitait pas de grandes armées, il ne rassembla sous la
bannière du Christ qu’un corps de troupes assez faible; et sans
attendre les renforts que l’Allemagne devait lui fournir, il fit équiper
à Brindes les vaisseaux nécessaires à son prochain passage. Mais si,
pour cette fois, les barons du royaume de Sicile n’eurent à envoyer
outre-mer qu’un petit nombre de soldats, ils payèrent un impôt onéreux qui
atteignit le clergé lui-même. Grégoire, irrité de cette nouvelle violation
des privilèges ecclésiastiques, fit sommer par deux frères mineurs le
prince excommunié de rendre immédiatement aux églises ce qu’il leur avait
pris, s’il ne voulait attirer sur lui la vengeance de Dieu et celle
des hommes
Dans ces entrefaites, un événement inattendu mit Frédéric
en deuil, sans le détourner toutefois de l’accomplissement de ses projets
sur la terre sainte. Aussitôt après la diète de Ravenne, il s’était
dirigé, par la Marche d’Ancône et les rivages de l’Adriatique, vers Barletta,
où un parlement général des prélats et des barons était convoqué pour la
fin du mois d’avril. L’impératrice Isabelle de Brienne, malgré une
grossesse très-avancée, raccompagnait. Mais comme on avait à traverser un pays
montueux et d’un accès difficile, où il fallait sans cesse franchir à gué
des torrents et suivre des chemins pierreux et abrupts, cette princesse,
brisée par la fatigue, ne put atteindre le terme de ce pénible voyage.
Surprise à Andria, le 26 avril, par les douleurs de l’enfantement, elle y
donna le jour à un fils, qui reçut le nom de Conrad. Cet événement parut
d’abord combler les plus ardents désirs de l'empereur; mais sa joie fut courte,
car Isabelle mourut des suites de cet accouchement laborieux dix jours
après sa délivrance. Les Guelfes attribuèrent une mort si prompte à
de mauvais traitements, que, suivant eux, Frédéric aurait fait subir à sa
malheureuse femme. Ils prétendirent que, dans les emportements d’une
colère furieuse, ce prince l’avait accablée de coups et fait périr en prison:
imputation dénuée de preuves, et que des hommes aveuglés par la haine pouvaient
seuls accueillir. Ce qui est plus certain, c'est que l'empereur, veuf pour la
seconde fois à trente-quatre ans, manifesta de vifs regrets, que ses sujets
partagèrent. Par ses ordres un service solennel fut célébré, malgré l'interdit,
dans toutes les églises du royaume, au son des cloches et en présence du peuple.
Conrad, l'unique enfant né de ce mariage, occupa toujours la première place
dans le cœur de son père, et devint l'objet de ses plus chères espérances.
Avant de passer en terre sainte, Frédéric voulait régler,
par un acte testamentaire et faire accepter par les grands de
l’État, l’ordre de succession au trône de Sicile. C’était
principalement pour cet objet qu’il avait indiqué une grande cour à Barletta,
et, il faut le dire, l’état des esprits paraissait justifier de telles
mesures. Pour accomplir son vœu, ce prince allait s’exposer à de grands
périls. Nul autre que Dieu ne savait s’il devait revoir son royaume, où il
laissait les cendres à peine refroidies de sa jeune épouse, et ce fils ail
berceau, confié à des mains étrangères, et en bulle, dans un âge si
tendre, aux ennemis de sa maison. Vainement l’archevêque de Magdebourg,
accompagné de deux juges de la cour impériale, avait offert au nom de l’empereur les
satisfactions que le chef de l’Église pourrait exiger. Grégoire, après
avoir excommunié Frédéric pour n’être pas parti dans l’année précédente,
le menaçait de châtiments nouveaux, s’il quittait l’Europe sans avoir
obtenu une absolution que ce même pontife refusait d’accorder. Le parti
guelfe, incité à la sédition par la cour romaine, ne profiterait-il pas de
l’absence du chef de l’empire pour recommencer la guerre en Lombardie?
Jean de Brienne n’essayerait-il pas de souffler dans la Pouille le feu
de la révolte? Enfin, au-delà des mers, les ordres secrets du Saint-Siège,
et les dispositions douteuses des chrétiens orientaux, n’étaient-ils pas à
craindre bien plus encore que les armées du souverain de Damas et le
manque de foi des Égyptiens? Frédéric, ce prince éclairé, éloquent, pourvu
des dons les plus heureux, avait un esprit enjoué et naturellement enclin
à la raillerie. Mais l’ivresse des passions, le trouble que ses affaires
présentes lui causaient, des inquiétudes trop fondées sur l’avenir,
l’avaient vieilli avant le temps; et dans la force de l’âge, son front
était déjà presque chauve, sa vue mauvaise, sa santé affaiblie.
Vers cette époque, un annaliste arabe écrivait
que si le grand empereur des Romains fut né esclave, on n’en eût pas
trouvé 200 drachmes. Lorsqu’il parut à l’assemblée de Barletta, son
testament à la main, chacun promit de lui rester fidèle, et, s’il mourait
en Palestine, d’exécuter ses dernières dispositions. On avait
élevé en plein champ, à cause de la grande affluence, un trône magnifique
du haut duquel le monarque, vêtu de deuil avec la croix sur ses habits,
renouvela son vœu. En annonçant le prochain départ de la flotte, il
recommanda aux ecclésiastiques, aux nobles et à la bourgeoisie, de vivre
en parfait accord pendant son absence, afin que l’État fût tranquille et
heureux comme sous le bon roi Guillaume.
Le chancelier fit ensuite lecture de l’acte, dont voici
les principales dispositions: Renaud, fils de Conrad, ancien duc de Spolète,
était nommé gouverneur du royaume, et vicaire impérial dans la Marche d’Ancône
et les terres de Mathilde; il avait de plus la tutelle du second fils de
l’empereur. Chacun devait lui obéir comme au souverain lui-même; mais il
lui était interdit d’exiger aucun don gratuit on d’établir de nouvelles
taxes dont la nécessité n’aurait pas été reconnue. La mort de
Frédéric survenant, Henri, déjà roi des Romains, succédait, tant à
l’empire qu’au trône de Sicile; et à défaut de ce jeune prince ou de ses
enfants légitimes, les États héréditaires de la maison de Souabe, situés
en Italie et en Allemagne, revenaient de droit à Conrad. Ces dispositions
obtinrent l’assentiment général. Renaud et le grand justicier, Henri de Morra,
en jurèrent le maintien au nom de leur maître; chaque feudataire, clerc ou
laïque, fit en son propre nom un serment semblable.
Frédéric employa à ses derniers préparatifs le peu de
temps qui lui restait. Il laissait la plus grande partie de son armée
sous les ordres du régent, pour couvrir la frontière et mettre à
la raison quelques seigneurs du parti pontifical, dont le
châtiment devait servir d’exemple aux autres. Dès qu’il eut pourvu à
tout, il assembla les troupes de l’expédition, au nombre de six
cents hommes d’armes, avec leurs écuyers et leurs sergents. Quarante
galères mouillaient dans le port de Brindes, des vaisseaux de transport à
S-Andrea dell’Isola. Le 28 juin, l’empereur
fit enfin lever l’ancre. La traversée fut longue; la flotte mouilla
le 21 juillet seulement à l’île de Chypre, d’où, après avoir attendu
jusqu’au 3 septembre l’absolution qui ne lui fut point donnée, Frédéric reprit
la mer, et débarqua quatre jours après à Ptolémaïs. Quoique mal
accompagné, sa présence rendit l’espoir aux guerriers de la croix, et fit
sensation dans tout l’Orient. Le peuple de la ville crut que la
miséricorde céleste, prenant en pitié ses longues souffrances, lui
envoyait un libérateur; il courut en foule vers le port, en faisant
retentir l’air de chants et de cris de joie. Le clergé s’y rendit
processionnellement; les Templiers et les Hospitaliers s’inclinèrent
devant un prince si illustre; chefs et soldats, animés d’une sainte ardeur
pour le service de Dieu, promirent de le seconder dans la guerre qu’il
venait faire aux infidèles.
Tous savaient cependant que le chef de l’empire n’était
point rentré dans le sein de l’Église. Mais cette rupture passagère
ne devait-elle pas bientôt finir? Pouvait-il rester de l’amertume
dans le cœur de Grégoire depuis que le monarque repentant marchait à
la tête des soldats du Christ? Telles étaient les pensées des chrétiens
orientaux, et pour hâter une si heureuse réconciliation, de laquelle dépendait
le succès de la croisade, on supplia Frédéric d’offrir au siège
apostolique la réparation qu’il lui devait. Ce prince informa le pontife de son
arrivée en Syrie, et lui promit de ne point revenir sur ses pas avant
d’avoir rendu au culte du vrai Dieu la ville sainte et les terres qui en
dépendaient.
L’armée réunie à Ptolémaïs était sous les ordres du duc
de Limbourg, des grands maîtres des ordres militaires, du patriarche et de
plusieurs évêques. Le départ d’une multitude de croisés en avait éclairci
les rangs, et, dans cet état, si elle était loin de répondre aux vues de
la cour romaine, elle suffisait aux projets de l’empereur. Outre les
chevaliers du Temple, les Hospitaliers et les Teutoniques, on voyait sous le
drapeau de la croix les feudataires du royaume de Jérusalem, qui pour la
plupart étaient dépossédés de leurs domaines envahis par les
infidèles. Ces guerriers, nés en Orient, se montraient fort dévoués au
pape, le protecteur infatigable des colonies chrétiennes, et sans l’appui duquel
ils eussent été depuis longtemps expulsés de l’Asie. Des quarante mille
hommes partis de Brindes lors de la première expédition, il ne restait
plus que huit cents chevaliers ou lances complètes, avec environ dix mille
fantassins venus de toutes les parties de l’Europe. Ces forces accrues des
six cents hommes d’armes de l’empereur, de croisés pisans, de Génois et
d’un petit nombre de Vénitiens, devaient tenir en respect l’armée
de Damas et celle du sultan d’Égypte, qui étaient campées à
quelques journées de marche de Ptolémaïs. Par bonheur, la discorde
continuait à diviser les héritiers de Malek-Adel. On verra bientôt
quel parti Frédéric sut tirer de cette situation.
Cependant, son départ d’Europe avait excité au plus haut
point la colère du souverain pontife qui, ayant démêlé les motifs purement
humains pour lesquels ce prince passait en Syrie, refusa d’ajouter foi à
ses promesses. « L’apôtre, écrit un chroniqueur de ce temps, dit qu’il ne
l’absoudrait pas, qu’il ne le tenait pas par chrétien, ainsi était passé
comme fau et traître. » De nouvelles malédictions furent prononcées contre
celui qui apprenait au monde à mépriser le glaive spirituel, et qui, suivant
le sentiment de Grégoire, venait de franchir les mers plutôt
comme un chef de pirates, que comme un grand empereur. On
invoqua contre lui les canons des conciles et les décrets des princes
séculiers, qui attachaient à l’excommunication la perte des droits civils.
Deux franciscains, envoyés de Pérouse, portèrent à Ptolémaïs la défense
expresse de siéger dans les conseils de Frédéric, de s’asseoir à sa table,
de lui prêter secoure. Alors les choses prirent dans la ville toute une
autre face. La joie du peuple cessa de se manifester, le mot de résistance
à l’ennemi de l’Église passa de bouche en bouche; le patriarche, le
clergé, la plupart des chefs affectèrent de fuir le prince qu’ils
avaient accueilli avec enthousiasme; les chevaliers du Temple
dirent hautement qu’on ne pouvait, sans offenser Dieu, obéir à
un excommunié. Avec eux se rangèrent les nobles de la Palestine, et
beaucoup de croisés lombards et anglais. Les Teutoniques, les Pisans, les
Génois, les hommes d’armes allemands et siciliens qui avaient accompagné
l’empereur, restèrent fidèles à son drapeau; les Vénitiens évitèrent de se
prononcer.
Ce fut ainsi qu’une seule parole de Grégoire suffit pour
mettre l’armée chrétienne en combustion. Dans cette situation
critique, non-seulement toute entreprise militaire devenait hasardeuse, mais
on pouvait même craindre la rupture des négociations entamées avec le sultan.
Pour se justifier, le pape et l’empereur se chargeaient l’un l’autre des
imputations les moins vraisemblables. Frédéric accusait Grégoire d’avoir
détourné le prince égyptien de lui rendre Jérusalem; il affirmait que ses
soldats avaient intercepté les lettres pontificales, et fait prisonniers
les agents qui en étaient porteurs. Le pape écrivait qu’autant il était permis
d’en juger par des actes extérieurs, le prince excommunié préférait la loi
des Sarrasins à celle du Christ, et imitait jusqu’aux pratiques de leur
culte. Au milieu de ces récriminations, le temps s’écoulait, et déjà
l’hiver était proche. Malek Moazzam, roi de Damas, était mort laissant le
sceptre à un fils âgé de 12 ans, appelé Malek Nasser-Daoud, sous la
tutelle d’un Espagnol renégat qui avait été chevalier du Temple. Le sultan
d’Égypte, auquel ce neveu, devait paraître peu redoutable, se repentait-il
de ses avances aux chrétiens? Voulait-il gagner du temps, et
déserter une alliance dont Jérusalem était le prix? Ce grand nom de
Jérusalem, si puissant sur l’esprit des chrétiens, retentissait aussi avec
force dans le cœur des Musulmans. C’était pour eux la maison de Dieu, la
ville du Prophète, parce que, d’après leur croyance, le temple de
Salomon était l'un des sanctuaires où Mahomet se reposa dans son voyage
vers le ciel. On montrait dans la mosquée appelée El-Sakhra ou la Roche,
dépendante de ce Temple, un rocher qui portait, disait-on, l’empreinte du
pied du Prophète. L’entrée en était interdite aux chrétiens et aux juifs,
et les Musulmans croyaient que ce lieu était, après le Haram ou Temple de
la Mecque, celui où les prières des hommes étaient le plus agréables à la Divinité.
Ajoutons que, dans l’opinion de ce siècle, tout pacte entre l'islamisme et
la religion du Christ était réputé impie, et digne de la colère du Très-Haut.
Frédéric II ne s’arrêtait guère à de telles pensées; mais ne pouvait-il
pas craindre que l’ambitieux Sultan, s’il s’accordait avec
Malek-Nasser-Daoud, ne s’unit à ce neveu contre les chrétiens?
On a vu plus haut que, dès la fin de l’hiver, le sultan
d’Égypte occupait avec des forces considérables les villes ouvertes de
la Palestine. Le bruit se répandit alors en Asie que le but de
son armement était de défendre Jérusalem menacé par les Occidentaux; et à
Damas comme à Bagdad, les prédicateurs comblèrent de louanges une si
sainte résolution. En réalité, il voulait s’emparer d’une portion de la
Syrie, que de tout temps les maîtres de l'Égypte ont cherché à réunir à leurs
États. Comme il dévoila ce projet en exigeant de son neveu la cession
d’une forteresse située au midi de la mer Morte, Malek-Nasser-Daoud invoqua la
médiation de Malek-Ascraf, son oncle, prince de la haute Arménie, qui,
sous prétexte de défendre les intérêts du jeune roi de Damas, leva des
troupes et s’avança jusqu’à peu de distance de Sichem, autrement dit
Naplouse où était le camp des Égyptiens. Tel était l’état des choses à
l’arrivée de l’armée chrétienne à Ptolémaïs. Sans perdre de temps,
Frédéric envoya au sultan deux ambassadeurs, le sire de Sidon et le
comte Thomas, son maréchal, pour conclure définitivement le
traité dont les articles préliminaires avaient été arrêtés à Palerme.
Les présents qu’ils étaient chargés d’offrir étaient un nouveau
gage de ses intentions toutes pacifiques. Outre de riches
fourrures, des armes d’Allemagne, d’excellents destriers, il y avait le
cheval de combat de l’empereur, sa propre épée, son harnais de
guerre, qu’il donnait à Malek-Kàmil en signe de paix et d’amitié.
L’amour des conquêtes ne l’avait point amené en Syrie, et s’il y était
venu, c’était, disait-il, pour s’acquitter de son vœu et défendre les
droits de son fils. Il ne réclamait rien de plus que ce que le prince musulman
avait lui-même offert; la restitution de Jérusalem et des autres villes de
la Palestine, apanage de Conrad. Ces conditions exécutées, il deviendrait
son plus fidèle ami.
A l’arrivée des deux guerriers chrétiens à Naplouse,
l’armée égyptienne prit les armes, et le sultan leur fit un
honorable accueil. Il leur exprima son estime pour le premier
monarque de l’Occident, ce prince supérieur aux autres princes, par sa
valeur, sa sagesse, ses lumières, et près duquel les Musulmans de Lucera
trouvaient une généreuse protection. Il fit à son tour des présents à
Frédéric; c’étaient des étoffes de soie et des pierreries, des juments arabes,
un éléphant, douze chameaux de course, des singes et d’autres bêtes peu
connues en Europe, dont l’empereur était curieux. Il lui donna aussi
plusieurs femmes esclaves, élevées à faire des tours d’adresse, à chanter
et à danser à la manière des Orientaux. Les habitants de Ptolémaïs crièrent au
scandale et à l’impiété. « L’apôtre et les autres chrétiens ont grand
doutance et grand soupçon, disaient-ils, que l’empereur ne soit chaud en la mécréandise et en la loi de Mahomet.» Ces chrétiens d’Asie,
qu’on appelait Pollans ou Poulains, et
chez lesquels, suivant le témoignage d’un évêque alors vivant au milieu
d’eux, le vice se montrait d’autant plus ignoble qu’ils étaient plus
puissants et plus riches; ces chrétiens, livrés à des querelles
intestines, et qui trop souvent; avaient demandé aux ennemis de la foi des
secours contre leurs frères, se faisaient les censeurs d’un prince venu de
si loin pour les affranchir. Les Templiers et les Hospitaliers eux-mêmes,
à qui le pape reprochait de s’abandonner aux excès les plus coupables ,
critiquaient les mœurs de l’empereur, fouillaient dans sa conscience et
dans sa vie privée, ne lui tenaient compte d’aucun service, et
Condamnaient jusqu’à ses pensées les plus intimes.
Malek-Kàmil est peint par les auteurs arabes comme un
prince riche, magnifique et respecte des peuples; dirigeant lui-même les
affaires de l’État, qu’il maintenait dans un ordre parfait. Ami des
lettres, il protégeait les savants, et se plaisait à écouter
leurs discussions. Suivant le goût de l’époque, l’empereur lui envoya, pour
les résoudre, des questions de philosophie et de mathématiques. Kàmil se les
fit expliquer par un scheik, qui lui en composa d’autres pour le monarque
chrétien. Mais, malgré ces témoignages d’amitié, les négociations n’avançaient
qu’avec lenteur, et si des messagers de paix parlaient presque
chaque jour de Ptolémaïs ou de Naplouse, chaque jour aussi de nouveaux
prétextes retardaient la conclusion du traité. Le sultan s’était
réconcilié avec son frère Malek-Ascraf, auquel il offrait Damas et tout le
nord du royaume de ce nom, jusqu’à la colline d’Afyk,
à deux ou trois lieues de Tibériade, à condition que ce dernier se
joindrait à lui contre leur neveu Nasser-Daoud, et abandonnerait à
lui-même le midi de la Syrie. Soit donc que le sultan crut pouvoir se
passer de l’empereur, soit qu’il eut réellement reçu des lettres du pape,
que ses émissaires l’eussent informé de la disposition des esprits dans la
petite armée de la croix, ou qu’il craignit d’irriter ses propres
troupes en s’alliant aux chrétiens, il différait toujours de remplir ses
promesses. Frédéric, trop habile pour se laisser décevoir par de vains
subterfuges, jura de se venger s’il n’obtenait une prompte satisfaction.
Comme il apprit sur ces entrefaites que l’armée du roi de Damas s’avançait
en Palestine, il jugea que s’il se portail en avant, le sultan d’Égypte, pour
empêcher qu’il ne joignit ses forces à celles de Nasser-Daoud, se hâterait de
signer la paix. On était au commencement de novembre; le temps, rafraîchi
par les pluies d’automne, favorisait son projet. Il réunit en conseil les
principaux chefs, et leur proposa de reconstruire les fortifications de
Jaffa ou Joppé, petit port indispensable à
l’approvisionnement de Jérusalem, dont il n’est éloigné que d’environ treize
heures de marche. Ce plan avait été conçu, dès l’année précédente, par les
chefs eux-mêmes; mais au premier mot que leur en dit l’empereur, Pierre de
Montaigu, grand-maître du Temple, Bertrand de Lorne, grand-maître des
Hospitaliers, le patriarche, les évêques et les barons orientaux,
refusèrent d’y donner la main, dans la crainte, disaient-ils, de perdre
leurs âmes s’ils obéissaient à un excommunié. La discorde qui
régnait dans le conseil gagna la ville: et Frédéric, voyant qu’il ne
pourrait ramener à lui les partisans du pape, rompit avec eux, et donna
aux autres troupes le signal du départ. Ses Allemands, les chevaliers
siciliens, ceux de Gènes et de Pise, ne l’abandonnèrent pas dans cet instant
critique, et vers la fête de saint Martin, il se mit à leur tête et prit
le chemin de Jaffa. Sa petite armée comptait environ mille lances, avec
une partie des gens de pied. Les opposants, à demi entraînés par cette
résolution énergique, craignant sans doute d’être appelés traîtres ou
lâches, si par leur défection l’empereur succombait sous les efforts
des Musulmans, le suivirent de loin pour lui porter secours en
cas d'attaque. Le soir venu, ils dressaient leurs tentes en vue
du camp impérial; mais nul d’entre eux ne voulait obéir au
prince excommunié, s’il ne faisait disparaître ses enseignes, et si
l’ordre n’était donné au nom de Dieu et de la république chrétienne.
Après plusieurs jours de marche le long du rivage, on
arriva entre Césarée et Arsuf, près d’une petite rivière appelée
Monder par les historiens. Là, il fallut s’arrêter, parce que le roi
de Damas occupait Naplouse, ville à peu de distance, sur la
gauche, en se rapprochant du Jourdain, et que, dans l’état de
confusion on se trouvaient les croisés, il eût été dangereux de faire
une marche de flanc en présence de forces bien supérieures. Le sultan
s’était retiré jusqu’auprès de Gaza, où Malek-Ascraf, son frère, se
joignait à lui. L’espoir d’une paix prochaine s’en allait enfumée; les
envoyés impériaux n’obtenaient plus que de vagues assurances, et on répétait
même qu’en revenant de Gaza, un secrétaire de Frédéric avait été poursuivi
par des cavaliers égyptiens, battu et dépouillé au mépris de son caractère
d’ambassadeur. Pour passer outre, sans jeter les guerriers de la croix
dans un péril imminent, il fallait à tout prix mettre fin à de funestes
divisions, et montrer aux infidèles une armée soumise à son chef et prête à combattre.
C’était d’ailleurs le seul moyen de faire désirer aux princes arabes
l’alliance des chrétiens, et d’en obtenir la cession de Jérusalem. Les
moments étaient précieux. Comme on ne put rien gagner sur l’esprit
des rebelles, l’empereur fut contraint de fléchir devant une
nécessité impérieuse. Il consentit donc à retirer ses étendards; on ne
lui reconnut d’autre titre que celui de général de la
république chrétienne; et quand à ces dures conditions, une bonne
intelligence, plus apparente que réelle, fut rétablie, les troupes, rassemblées
en un seul corps, se mirent de nouveau en marché. Le 15 novembre, elles
entrèrent à Joppé, où chacun s’abrita de son
mieux derrière les murailles et les tours démantelées de celte ancienne
forteresse.
Mais dès le lendemain, les vivres et les fourrages
manquèrent. Ils devaient être amenés de Ptolémaïs sur des navires de
charge; et comme pendant huit jours une terrible tempête retint
celte flottille dans le port, le camp chrétien retentit de
gémissements et de menaces. Chefs et soldats demandaient à retourner en
arrière, quand par bonheur, les flots s’étant apaisés, l’abondance ramena
la paix. Malgré la saison pluvieuse, on travailla avec tant d’ardeur à
relever les fortifications de la ville, qu’elles furent terminées avant le
carême.
Les négociations, reprisés avec le sultan d’Égypte,
tournèrent alors bien différemment. Les circonstances redevenaient favorables
aux chrétiens. Malek-Ascraf savait que les Karismiens avaient ravagé une
partie de sa principauté de Khalath.
Malek-Kàmil s’attendait à avoir sur les bras plusieurs princes de la
Mésopotamie, confédérés avec son neveu; et depuis que la sédition
était assoupie dans le camp des croisés, l’amitié de l’empereur
lui redevenait nécessaire. Il se montrait donc encore une fois disposé à
conclure un accord quand Frédéric, qui depuis longtemps attendait des nouvelles
de la Sicile, reçut du comte Thomas, son maréchal, qu'il avait laissé à
Ptolémaïs, la lettre dont voici le contenu: « A peine êtes-vous quitté
l’Europe, très-excellent seigneur, que votre implacable ennemi, le pape
Grégoire, leva des troupes qu’il mit sous les ordres de Jean de Brienne,
ancien roi de Jérusalem, et de plusieurs autres chefs de renom. Ne pouvant vous vaincre avec le
glaive spirituel, il a recours aux armes temporelles. Jean, qui se flatte de
remonter sur le trône, s’il peut vous en renverser, a pris le commandement
d’une nombreuse chevalerie, venue de France et d’autres pays voisins; il a
envahi vos terres et celles de vos hommes. Ces étrangers, à la solde de
l’Église romaine , ne connaissent ni discipline, ni sentiment d’humanité.
Non-seulement ils dévastent, la torche et le glaive à la main, les bourgs et
les campagnes, mais ils se gorgent de pillage, ils enlèvent hommes, femmes, enfants,
troupeaux, torturent leurs prisonniers, afin d’en tirer de grosses sommes,
et prennent vos forteresses, sans nul égard à ce que vous êtes au service de
Jésus-Christ. Invoque-t-on le nom de l’empereur, Jean de Brienne affirme
qu’il n’y a pas d’autre empereur que lui-même. Vos amis,
très-excellent prince, sont dans la consternation. Le clergé se demande si
le pontife romain peut, sans scrupule de conscience, entreprendre une
semblable guerre contre des chrétiens, lorsque la bouche du Très-Haut a
dit : Quiconque aura frappé arec le glaire, périra par le glaive!
On s’étonne que celui qui, presque chaque jour, excommunie des bandits,
des incendiaires, des ennemis de l’Église, puisse voir d’un œil
indifférent de tels attentats. Hâtez-vous donc d’y pourvoir, très-puissant
empereur, mais veillez à la sûreté de votre personne; car Jean de
Brienne, déjà maître de plusieurs ports, cherchera sans doute à vous surprendre,
si vous êtes mal accompagné, ce dont Dieu vous garde. »
Cet avis fidèle décida Frédéric à de plus
pressantes démarches pour s’accommoder avec le sultan; et, s’il faut
ajouter foi aux historiens arabes, voici en quels termes il lui écrivit: « Je
suis ton ami, et tu n’ignores pas combien je suis supérieur aux autres
princes de l’Occident. C’est toi qui m’as appelé; le pape et les rois sont
instruits de mon voyage, et je perdrais toute considération à leurs yeux, si je
retournais en Europe sans avoir rien obtenu. Après tout, Jérusalem, ce berceau
de la religion des chrétiens, est réduite à la misère, elles tiens en ont
détruit les murs. Rends donc cette ville dans l’état où elle se trouve
afin que je puisse lever la tête parmi les rois. Je renonce d’avance à tous les
avantages que j’en pourrais tirer. » Ce qui est certain, c’est que
Malek-Kàmil envoya à Jaffa un ambassadeur nommé Salah-ed-din d’Arbelles, avec les pouvoirs
nécessaires pour travailler à un accommodement. Une trêve de dix
années fut conclue le 18 février 1229. Le ministre arabe, poète de renom,
reçut le serment de l’empereur, jura lui-même, au nom de son maître, le
maintien du traité; puis il adressa au sultan ces deux vers pour lui
rendre compte de sa mission : — Le maudit (ou le chef) empereur nous a promis
une paix durable. Il a bu le serment de sa main droite ; qu’il ronge sa
main gauche s’il se hasarde à enfreindre sa parole. — Par cet acte,
Jérusalem, avec tout le pays qui s’étend d’un côté jusqu’à Jaffa, de
l’autre jusqu’à Bethléem; Sidon ou Saïde,
excellent port rapproché de Damas, qui en tirait des armes et des
approvisionnements; la province de Thoron, Nazareth et les villes situées
entre cette ville et Ptolémaïs, étaient cédées à l’empereur pour en
disposer comme bon lui semblerait, et rétablir même les
fortifications abattues.
De son côté, le prince égyptien ne devait, pendant
la trêve, construire aucune place nouvelle ni relever celles
qui étaient en ruines; on se rendait de part et d’autre les
prisonniers sans rançon. Dans l’intérieur de la cité sainte, la grande
mosquée d’Omar, édifiée sur l’emplacement du temple de Salomon, et le
sanctuaire appelé El-Sakhra, qui est renfermé dans son enceinte, restaient au
culte de Mahomet; trois Sarrasins en avaient la garde; les pèlerins de
cette religion étaient autorisés à s’y rendre sans armes, pour s’y livrer,
exempts de toute entrave, à leurs pratiques religieuses. Les chrétiens
avaient aussi le droit de visiter le premier de ces sanctuaires, pourvu
qu’ils s’y comportassent avec décence. La principauté d’Antioche, le comté
de Tripoli, Tortose, Castel-Blanc, le Chrach et Margat ou Markab, place très-forte et
chef-lieu de l’ordre des Hospitaliers, n’étaient pas compris dans la
trêve. L’empereur promettait de ne point envahir les États de Malek-Kàmil; de
refuser toute assistance à ses ennemis, de les détourner même de toute
entreprise hostile contre ses possessions.
Si l’on considère attentivement la position dangereuse de
Frédéric en Palestine, frappé d’anathème, désobéi, méconnu par ses propres
soldats qui l’obligeaient à cacher sa bannière; si l’on se souvient que sa
réputation était flétrie dans toutes les cours, ses États héréditaires
envahis par les troupes du pape, ses sujets déliés de leur serment
d’obéissance, qu’enfin chaque jour de retard pouvait entraîner pour lui
les suites les plus funestes, on conviendra qu’à défaut de ce caractère de
grandeur que le zèle religieux pouvait seul imprimer à son entreprise, ce
prince montra de l’habileté, et fit plus qu’on ne devait attendre de
lui dans des circonstances aussi difficiles. C’eût été folie, en
effet, d’attaquer avec une poignée de soldats, en proie à la
discorde, deux camps ennemis que celle agression aurait pu réunir contre les
chrétiens. Quel parti avait-il donc à prendre, sinon de négocier et de mettre
son amitié à haut prix? Suivant des récits contemporains, beaucoup de
gens, en Italie et en Allemagne, pensèrent que si la croisade n’avait pas
eu de résultats plus avantageux, le blâme en devait retomber sur Grégoire pour
son obstination à refuser la paix. Mais le pape, les Guelfes lombards, le
patriarche, ceux des croisés qui avaient embrassé le parti du Saint-Siège, le
roi de Damas lui-même et les Musulmans regardèrent la trêve comme honteuse et
impie.
Malek-Masser-Daoud, roi de Damas, voyant que ses oncles
voulaient le déposséder, s’était retiré dans ses États pour tâcher de
les défendre. Lorsque le sire de Sidon, le comte Thomas et le
maître des Teutoniques vinrent au nom de l’empereur lui demander
la ratification du traité, non-seulement le prince ayoubite n’y voulut pas consentir, mais il appela sacrilège et détestable
l’alliance faite par ses parents avec les chrétiens. Des prédicateurs,
chéris de la multitude, se plaignirent amèrement de la tache imprimée sur
l’islamisme par l’abandon de l'une des villes saintes. « A l'aspect d’un
si grand malheur, s’écriaient-ils, les yeux sont noyés de larmes, les cœurs se
déchirent, l’âme ressent de mortelles angoisses. » Ces paroles firent une forte
impression sur l’esprit du peuple; mais le sultan d’Égypte en tin peu de
compte. Dès qu’il se vit certain de l’amitié de l’empereur, il tourna
toutes ses forces contre son neveu. Malek-Ascraf contraignit les habitants de
Damas à lui ouvrir leurs portes. Nasser-Daoud obtint de ses oncles, comme
dédommagement de la perte de son royaume, ta principauté de Karak et le
territoire situé au levant de la mer Morte. Toute résistance cessa.
Quand il fallut sortir de Jérusalem, les Musulmans qui
habitaient la ville firent éclater la plus profonde douleur. Leurs principaux
imans se rendirent à Gaza, près de Malek-Kàmil, et lui adressèrent de vifs
reproches; mais ce prince les chassa de sa présence, après s’être emparé
des lampes d’argent de la grande mosquée, des vases et des autres objets
de valeur qu’ils emportaient avec eux. Les poètes arabes firent à ce sujet des
vers touchants; les vrais croyants gémirent, des plaintes éclatèrent de toutes
parts. Le sultan d’Égypte lui-même jugea nécessaire d’envoyer aux princes de la
Mésopotamie et au khalife de Bagdad, que nos chroniques, appellent l’apôtre
ou le pape des infidèles, des ambassadeurs chargés de justifier ses
liaisons avec les ennemis du Prophète.
Après le départ des troupes égyptiennes, les villes de la
Palestine furent occupées par les Impériaux, et les chrétiens rentrèrent en
foule à Jérusalem, d’où Saladin avait chassé leurs pères quarante-et-un ans et
cinq mois auparavant ( 6 octobre 1187 ). Chaque famille reprit possession
de son ancienne demeure, les moines de leurs couvents. Les prêtres
purifièrent les églises, et en relevèrent les autels. Beaucoup de pèlerins
occidentaux, libres désormais de visiter le sépulcre, objet de leur
vénération, se réjouirent et glorifièrent l’empereur. Ce prince devait,
pour l’entier accomplissement de son vœu, fléchir le genou devant
la tombe sacrée; puis, en souvenir du baptême du Sauveur, se baigner
dans les eaux du Jourdain. Comme il se proposait d’entrer à Jérusalem à la tête
de l’armée et d’y recevoir solennellement la couronne royale, il désirait que
les sanctuaires ne restassent pas sous l’interdit, et que durant son séjour
dans la ville sainte, l'office divin fût célébré comme auparavant.
A cet effet, le grand maître des Teutoniques fut envoyé à
Ptolémaïs tant pour faire connaître au patriarche les conditions de la paix que
pour le décider à venir prendre possession de son siège primatial, et en
obtenir l’autorisation de rouvrir les Églises. Mais ce prélat, tout dévoué
au Saint-Siège, répondit que le séjour de Jérusalem n’offrait plus de
sécurité depuis que les murs en étaient abattus. Comme aucune stipulation
n’avait été faite en faveur du clergé, il devait s’attendre, s’il rentrait
dans la ville, à s’en voir chassé après le départ des troupes impériales;
peut-être même à être pris pour otage par le sultan, qui prétendrait
n’être tenu à rien envers lui. De plus, le roi de Damas ne voulait
point ratifier la trêve ; et quand Jérusalem serait retombée en son pouvoir,
l’empereur ne manquerait pas d’en attribuer la perte au légat et au patriarche,
tandis qu’il rapporterait à lui seul la gloire d’en avoir pris possession.
Enfin, les infidèles restaient comme auparavant maîtres du temple du
Seigneur, et leur présence dans les lieux arrosés du sang de Jésus-Christ
était une cruelle injure à la foi chrétienne. Dans de telles
circonstances, ajoutait le prélat, son devoir lui commandait, en attendant la
décision du souverain pontife, d'interdire les autels et de fermer le
sépulcre.
L’armée sortit de Jaffa le vendredi 16 mars, et prit le
chemin de Jérusalem. Le cadi de Naplouse, chargé par le sultan de
suivre l’empereur, devait veiller spécialement à ce que les
gardiens arabes de la mosquée d’Omar ne fissent rien qui pût déplaire
à ce prince. Le second jour, on quitta Ramlé de
grand matin, et, après avoir laissé, à quatre lieues de la ville sainte,
les derniers arbres et les dernières vignes, on entra dans une contrée
stérile et presque déserte. Enfin les troupes, fatiguées d’une
marche longue et pénible, contemplèrent, des hauteurs de Kariet-el-Aeneb, le mont de Sion,
la colline des Oliviers et Jérusalem elle-même, avec ses minarets aigus, ses
dômes, ses maisons à terrasses, percées de rares ouvertures: énorme masse de
pierres blanches d’une lieue de circuit. L’œil n’apercevait au loin que des
montagnes calcinées par le soleil, des terres infécondes, un pays désolé,
sans eau, sans ombrages, puis une cité morne, sans habitants. Partout des
signes de la colère céleste; à chaque pas aussi, de pieux souvenirs du
Rédempteur, des noms chers aux chrétiens, des monuments de la plus sublime
de tontes les histoires. Frédéric entra dans la ville, au bruit des
instruments guerriers, et se rendit d’abord au sépulcre, puis au calvaire,
où il fil une longue station. Son logement avait été préparé dans la maison
du cadi, près de la mosquée d’Omar. Comme, malgré l’ordre formel du
sultan, on avait oublié de défendre la prédication dans le temple, et l’appel à
la prière du haut de ses minarets, dès le même soir, le moëzzin ou crieur, dans un excès de zèle pour la gloire du Prophète, choisit ce verset
du Coran : « Ceux qui disent que le Christ, fils de Marie, est Dieu,
sont infidèles'. » Le cadi, très-affligé, réprimanda le moëzzin,
et aucun cri ne troubla plus le sommeil de l’empereur. Mais
ce prince, informé de ce qui avait été fait, déclara que nul ne
devait manquer à sa religion, et qu’on avait eu grand tort
d’interdire en Palestine ce qu’il tolérait à Lucera pour ses sujets
musulmans. Le jour d’après, comme il visitait la mosquée d’Omar, dont la
magnificence le frappa d’admiration, il aperçut un prêtre, l’Évangile à la
main, prêt à en franchir le seuil. Transporté de colère, il défendit à cet
ecclésiastique de passer outre, jurant de punir tout chrétien qui oserait
entrer, sans une permission expresse, dans le temple réservé au
mahométisme. Ces faits, et d’autres encore, ont eu pour témoin un Iman de
la mosquée d’Omar, qui les rapporte en ajoutant que les discours de
Frédéric montraient assez qu’il ne croyait pas à la religion chrétienne; car
s’il en parlait, c’était pour s’en railler.
Le dimanche 18 mars, pas un prêtre ne voulut dire la
messe en présence d’un excommunié, et encore moins officier à son sacre.
Les prélats allemands et les Siciliens eux-mêmes, tout en déplorant
l’obligation de se soumettre à des ordres rigoureux, n’osèrent s’exposer à
la vengeance du pape. Certains officiers poussaient l’empereur à user de
menaces pour se faire obéir; mais ce prince, mieux conseillé, évita de
porter les choses à l’extrême. Il se rendit donc à l’église de la Résurrection,
suivi de sa garde, des chevaliers teutoniques et d’un grand nombre de
croisés, parmi lesquels on remarquait les archevêques de Palerme et de
Capoue. La foule des soldats et du peuple encombrait la nef et les abords
du temple. Sur l’autel, dépouillé des saintes images, on voyait les
insignes de la royauté. L’église était nue, le sépulcre du Christ couvert d’un
voile funèbre; le bruit des pas et le retentissement des armures troublaient
seuls le silence du sanctuaire. Après une station aux lieux vénérés des
fidèles, Frédéric, entouré des siens, entra dans le chœur, où aucune
bénédiction ne devait l’accueillir; il prit la couronne sur l’autel, et la
plaça lui-même sur son front. S’étant ensuite assis sur le trône; il remit
un manifeste au grand-maître des Teutoniques, qui le lut à haute
voix, en latin d’abord, puis en allemand. C’est ainsi que le couronnement
d’un prince croisé, qui venait de rendre aux chrétiens le tombeau du
Sauveur, s’accomplit sous le poids des malédictions du Saint-Siège:
cérémonie étrange, où Dieu n’entendit d’autres actions de grâces pour un
si grand fait, que la voix d’un guerrier et les acclamations des soldats.
Le lundi 19 mars, troisième jour depuis l'entrée des
troupes à Jérusalem, l’archevêque de Césarée renouvela, au nom du pape, et
pour tout le temps que l’empereur passerait dans la ville, l’interdit mis sur
les églises par le patriarche; nouvel acte d’agression qui excita de grands
murmures contre la cour romaine.
En signe d’humilité, Frédéric se proposait de se rendre
au Jourdain, à pied, vêtu d’habits simples, et suivi d’une escorte peu
nombreuse, quand, s’il faut en croire un historien de ce temps, il fut
averti que les Templiers et les Hospitaliers voulaient le livrer aux
Sarrasins. Bientôt, ajoute le même narrateur, un envoyé du sultan lui
apporta une pièce bien propre à dissiper ses doutes, s'il en avait pu
conserver. C’était la lettre des chevaliers, que le prince égyptien
faisait mettre sous ses yeux. Cet écrit indiquait l’heure du départ, la force
de l’escorte et jusqu'au lieu le plus favorable pour surprendre le trop
confiant monarque. Frédéric contremanda le pèlerinage, et voua une haine
profonde à ses perfides ennemis; mais aussi, depuis ce jour, son cœur,
suivant l’expression de l’historien Matthieu Paris, fut uni avec le
cœur du sultan par les liens d’une amitié indissoluble. De si rudes épreuves
achevèrent de pousser sa patience à bout, et il songea sérieusement à
retourner en Europe, où sa présence devenait de plus en plus nécessaire.
Avant de s’éloigner, il ordonna d’ajouter de nouveaux ouvrages à la tour
de David, et de faire reconstruire l'enceinte de Jérusalem avec autant de
sollicitude que s’il y présidait lui-même. Dès le même jour il quitta
pour, jamais une ville dont la conquête, indépendamment des excessives
dépenses qu’elle lui occasionnait depuis bientôt quatorze ans, avait été pour
lui une source intarissable d’amertumes et d’inquiétudes.
Les malédictions du patriarche l’avaient devancé à
Ptolémaïs, où ce prince rentra vers la mi-carême. Pendant la
semaine sainte, cette époque consacrée au deuil, au jeûne et à la
prière, rien ne fut épargné pour tourner le peuple contre lui.
L’interdit le plus rigoureux avait été jeté sur la ville, les portes des
églises furent remplacées par des épines qui en défendaient l’accès.
Partout les images étaient voilées, les autels nus, les dernières hosties
réduites en cendre, les reliques des saints et le crucifix jetés sans
honneur sur la terre. Nul prêtre ne célébrait les offices; toute cérémonie
religieuse avait cessé, hormis pour les enfants le sacrement de baptême et
l'extrême-onction aux agonisants. Ces menaces visibles de la colère du ciel,
mêlées au souvenir du Rédempteur expirant sur la croix, frappaient les esprits
d’une terreur profonde. Frédéric, surpris d’un tel accueil, crut
gagner les habitants de Ptolémaïs, en leur accordant de nouveaux
privilèges; mais après de vains sacrifices à la paix, il fit battre
de verges des frères Mineurs et des Dominicains, qui fomentaient la
sédition. Les esprits s’aigrirent de plus en plus. Comme le patriarche,
sous prétexte de veiller à la sûreté publique, voulait prendre des hommes
d’armes à sa solde, l’empereur les retint par de grandes menaces. D’autre
part, les ennemis de ce prince l’accusèrent de mettre obstacle à
l’approvisionnement du marché public, et écrivirent en Europe qu’il avait
détruit dans le port une partie des galères et fait assaillir, jusque dans
leurs maisons, les chevaliers du Temple, le patriarche et les pèlerins qui
désapprouvaient ses actes. Grégoire lui-même accrédita le bruit invraisemblable
qu'une partie des armes et des machines destinées à la défense de la
ville, avait été livrée par l’empereur au sultan. Frédéric informe le pape
de l’occupation de Jérusalem; mais le patriarche écrit de son côté, et,
perdant toute mesure, il reproche à ce prince de manquer de sens depuis
la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête; il dénonce ses actes
comme un tissu de mensonges, d’impiétés, de trahisons. C’est alors que le
souverain pontife, mécontent du succès d’une croisade entreprise
contre sa volonté, frappe d’un nouvel anathème celui qui venait,
disait-il, de faire une paix exécrable, dont les conditions inspiraient autant
d’horreur que d’effroi. Non content de le maudire, il redouble d’efforts
pour le déshériter du royaume de Sicile, et pour mettre aux grands de
l’Allemagne les armes à la main. Frédéric avait hâte de sortir d’un pays
déchiré par la discorde, qu’il fallait sans cesse secourir, et que
personne ne pouvait conserver. Quittant donc la terre d’Asie, dans les premiers
jours de mai 1229, il se dirigea vers l’ile de Chypre, d’où, avec sept
galères qui lui avaient été amenées par le comte de Malte, il atteignit, le 10
juin, les rivages apuliens, après une absence d’un peu moins d’un an. Son
départ de Ptolémaïs fut suivi de grandes réjouissances. Le peuple se
précipita dans les églises rendues au culte; les ecclésiastiques offrirent
des actions de grâces au Tout-Puissant, qui, suivant eux, venait de
délivrer la terre sainte d’un dangereux ennemi.
Telle fut la fin de cette croisade, objet des plus
ardents désirs d’innocent III et d’Honorius; commandée, puis défendue
par Grégoire; cause d'anathèmes pour Frédéric, qui, après
avoir prononcé volontairement son vœu, l’accomplit bien à regret
et avec des forces insuffisantes; et qui néanmoins, malgré des entraves de
toute espèce, réussit le premier à rouvrir aux chrétiens le chemin de
Jérusalem. Cette lutte entre le souverain pontife et le chef de l’empire,
dans laquelle de mauvaises passions, la colère et la vengeance, les poussèrent
à de déplorables extrémités; cette lutte, funeste à l’un comme à l’autre,
contribua puissamment à dégoûter l’Europe des guerres saintes. L’opinion
publique, plus ou moins favorable jusqu’alors à ces entreprises, prit une
autre direction. Quand, vingt ans plus tard, Louis IX parvint à rallier la
noblesse française sous la bannière du Christ, non-seulement un bien petit
nombre de seigneurs songèrent à vendre leurs biens pour se parer du signe
de la rédemption, mais le roi de France dut leur accorder une solde; et
pour ce seul objet, il dépensa, dans la guerre d'Égypte, jusqu’à 480,000 marcs d’argent. Preuve concluante que l’enthousiasme
était mort, et que le saint monarque, en prenant la croix, suivit
l’impulsion de son cœur bien plutôt que celle de son siècle.
L’empereur arrivait très à propos pour arrêter le progrès
de l’invasion étrangère, et rendre la paix à ses sujets. Durant
son absence, l’Italie méridionale avait été frappée de grands
maux; il fallait y apporter de prompts remèdes. Un court exposé
des événements dont, depuis onze mois, ce pays était le théâtre, devenant
nécessaire à l’intelligence des faits qui vont suivre, nous devons ici
revenir sur nos pas, jusqu’au jour du départ de Frédéric pour l’Orient.
L’une des premières pensées du vicaire impérial, dès
qu’il eut en main les rênes de l’État, fut de châtier certains barons du
parti du pape, qui commençaient à lever la tête. Les seigneurs de Puplito étaient de ce nombre. Au mois d’août 1228, il
emporta d’emblée leurs manoirs, et obligea ces rebelles à sortir du royaume. Après
cette courte expédition, comme on prévoyait que Jean de Brienne ne
tarderait pas à se montrer à la frontière, Renaud prit l’offensive, et
entra dans l’État ecclésiastique. Peut-être se flattait-il que le duché de Spolète,
cet ancien fief impérial, possédé par Conrad, son père, lui serait rendu
s’il parvenait à s’y établir. Sa petite armée, divisée en deux corps, envahit
en même temps les terres de ce duché et celles de la Marche d’Ancône. Berthold,
son frère, s’empara de Norcia et du château de Busco, où des violences inouïes
furent commises. Renaud lui-même, marquant son passage par le meurtre et
l’incendie, s’avança jusqu’à Macerata, à deux journées de l’Adriatique. Suivant
une lettre du pape, les Sarrasins de Lucera, qui étaient en grand nombre
dans l’armée sicilienne, n’épargnaient ni âge, ni sexe, ni
condition. Malheur aux ecclésiastiques qui tombaient aux mains de
ces barbares, ils étaient mutilés, quelquefois même étendus
vivants sur la croix, par une outrageuse moquerie de la mort du Sauveur.
Au premier bruit d’une si rude attaque, Grégoire avait
sommé le vicaire impérial, sous peine d’excommunication , d’évacuer dans
le délai de huit jours les domaines du bienheureux Pierre, et de faire à
l’Église romaine satisfaction des injures et des dommages qu’elle avait
soufferts. Comme Renaud n’obéit pas, un nonce le frappa d’anathème ainsi
que ses fauteurs et adhérents. Le pape ouvrit son trésor, leva des
troupes, et parvint à mettre sur pied deux corps d’armée, dont l’un, sous
les ordres de Jean de Brienne et du cardinal Colonne, eut mission de
délivrer les provinces envahies, tandis que l’autre, grossi par les
émigrés siciliens fut donné au cardinal Pélage, qui le conduisit dans
la Terre de Labour. Ce double mouvement devait forcer les impériaux à une
prompte retraite, et reporter la guerre dans le cœur du royaume. Pour
mieux appuyer l’invasion qu’il préparait, le souverain pontife fit un
appel aux Guelfes lombards, toscans et romagnols; il réclama l’appui des
évêques de France, d’Allemagne et d’Angleterre. Milan lui fournit cent
cavaliers, Plaisance cinquante; mais comme les renforts demandés aux
autres villes de la Ligue n’arrivaient pas assez vite, Grégoire,
mécontent, les menaça de leur retirer sa protection. Etienne, son chapelain,
envoyé à Londres pour la levée des décimes, soutint en présence du roi,
dans un parlement, que le Saint-Siège ayant déclaré, au nom de l’Église
universelle, une guerre juste à Frédéric, et ses propres ressources étant
insuffisantes pour cette entreprise, il était en droit d’exiger une aide de
tous ses enfants. Malgré les murmures du clergé, le ministre pontifical réussit
dans sa demande. La taxe fut perçue avec tant de rigueur, qu’au rapport
des historiens anglais, il fallut vendre ou mettre en gage des vases
sacrés et jusqu’à des reliques, pour satisfaire les collecteurs. «Puisse cette
exaction inouïe, disait le peuple, n’être jamais profitable à ceux qui la
commettent! Ce qui doit pourtant consoler l’Angleterre, ajoute le chroniqueur,
témoin de ces faits, c’est que pas plus que nous, les autres royaumes
ne a sont à l’abri de l'avidité des Romains. »
Le 18 janvier 1229, les troupes du cardinal Pélage,
levées pour la plupart en Toscane et dans le patrimoine de saint Pierre,
passèrent le Liris sur le pont de Ceprano, et se
répandirent, comme un torrent, dans la Terre de Labour. On donnait aux
soldats de l’Église le surnom de Clavesignati, porteurs de clefs,
parce qu’ils avaient deux clefs en sautoir sur leurs vêtements. Dès les
premiers jours, ils se livrèrent au pillage et à la débauche. Leurs chefs,
secondés par les moines qui allaient répandant le bruit de la mort de
l’empereur, attirèrent à eux plusieurs riches barons, et prirent Aquino, Sora, Ponte-Corvo, et la plupart des forteresses situées entre le
Garigliano et le Vulturne. Le comte d’Acerra avait été laissé avec peu de
monde à la garde de la frontière; il se jeta dans San-Germano, où le
grand-justicier, Henri de Morra, l’avait devancé; mais comme leurs efforts
ne purent sauver la ville, tous deux se retirèrent à Capoue. Les porteurs
de clefs, maîtres de la campagne, détruisirent le château de Gaète,
construit récemment à grands frais. Reçus à bras ouverts par les moines de
Mont-Cassin, ils portèrent le fer et la flamme sur les fiefs du comte
d’Acerra. Bénévent leur ouvrit ses portes : ils investirent Capoue; mais
après de vaines tentatives pour emporter cette place par escalade, ils
furent, au bout de trois jours, forcés d’en lever le siège.
Pendant ce temps, le vicaire impérial tenait tète dans la
Manche à Jean de Brienne et au cardinal Colonne. Mais quand il sut qu’une armée
ennemie s’avançait dans le royaume, il renonça à son entreprise sur l’Italie
centrale, et fit retraite, au travers de l’Abruzze, jusqu’à Sulmone, place
très-forte, où il entra vers la fin de mars. Comme les pontificaux
manquaient de machines propres à un siège, ils se bornèrent à fermer les
issues de la ville, dans l’espoir de l’obtenir par famine. Les chances
de la guerre semblaient favorables aux troupes de l’Église,
déjà maîtresses de plusieurs provinces; et le parti du pape se
croyait assuré d’un triomphe prochain, quand tout à coup l’armée
du cardinal Pélage, campée sous Monte-Fuscolo, dont elle avait brûlé
les faubourgs, apprit que l’empereur était attendu à Brindes. Il n’en
fallut pas plus pour mettre le désordre parmi des soldats destitués de
toute vertu militaire, et que l’appât du pillage avait rassemblés. Remplis
de terreur au seul nom du prince, dont on avait annoncé la mort, ils
rétrogradèrent, dans un grand désordre vers la Terre de Labour, fuyant sans
être poursuivis, sourds à la voix de leurs chefs, qui essayaient de les
retenir sous le drapeau. Pélage appela Brienne à son aide, et ce
dernier s’éloigna, bien à regret, de devant Sulmone. Il descendit, par
la vallée du Sangro, dans le comté de Molise; et après avoir emporté,
chemin faisant, plusieurs places fortes, il passa le Vulturne près de Télèse, et fit sa jonction avec les débris de l’autre armée.
Telle était la situation des affaires dans le royaume,
quand l’empereur débarqua à Brindes le 40 juin 1229. Il y trouva
les croisés allemands qui, après avoir refusé de le suivre en
Italie, avaient été jetés par les vents contraires sur les côtes de la
Pouille. Profitant de cette heureuse rencontre, il les prit à sa solde.
Les nobles du parti impérial vinrent à son appel; les Sarrasins
de Lucera lui envoyèrent un corps nombreux d’archers et de cavalerie
légère; enfin Renaud sortit de Sulmone et le rejoignit avec sa petite
armée. En peu de temps, ce prince se vil à la tète de forces considérables; toutefois, avant d’ouvrir la campagne il jugea
prudent de tenter auprès du pape une dernière démarche, afin d’en obtenir la
paix. Les deux archevêques de Bari et de Reggio, le grand-maître des
Teutoniques et le comte de Malte se rendirent dans ce but à la cour
romaine; mais pour toute réponse, Grégoire renouvela l'excommunication
qu’il avait prononcée contre l’empereur, contre Renaud et leurs
adhérents. Le grand-maître resta à Pérouse pour y attendre des circonstances
plus favorables; les autres envoyés se retirèrent.
Frédéric enjoignit alors à ses justiciers de bannir du
royaume tout moine convaincu d’exciter le peuple à la sédition. Il
fit saisir les biens des Templiers et des Hospitaliers; puis vers
la fin d’août, il marcha en personne contre les troupes
papales. Foggia et d’autres villes de la Capitanate et de l’Abruzze
avaient arboré l’étendard de l’Église; il remit à un autre temps à
en faire le siège. L’armée pénétra dans la Terre de Labour, où elle
poussa la guerre avec vigueur. D’une part, les croisés à la solde de
l’empereur, ou Crocesignati, portaient encore
la croix, tandis que dans les rangs opposés, on voyait partout les clefs
de saint Pierre. Étrange croisade, dans laquelle le signe de la
rédemption, tourné contre le pape, servait de bannière à des chrétiens et
à des musulmans! Dès que les impériaux furent entrés à Capoue, qui n’est
qu’à huit milles napolitains de Cajazzo, le cardinal Pélage leva le siège de
cette dernière ville, brûla ses machines de guerre, et se retira à Teano,
où il prit position. Teano, bâti sur une colline élevée, l’un des
chaînons de la montagne volcanique de Rocca-Monfina,
avait de fortes murailles; mais il n’est point de poste assez sûr pour des
soldats tombés dans le découragement. La confusion s’était mise
parmi les porteurs de clefs; l’argent manquait pour la solde; et
tandis que le cardinal Colonne courait en demander à la cour pontificale,
Pélage, abandonnant sa position de Teano, se rapprocha de San-Germano, mit
garnison dans l’abbaye de Mont-Cassin, et se fit livrer le riche trésor du
monastère.
De son côté, après avoir reçu des habitants de Naples un
subside considérable en hommes et en deniers, l’empereur occupa Calvi, cité
épiscopale aujourd’hui déserte, à quatre milles de Teano. Ce mouvement
décida la retraite précipitée des soldats de l’Église. Les porteurs de
clefs de la Campanie, pris dans la ville, furent pendus; et on agit de
même à Vénafre, à San-Germano, à Alife,
partout enfin où les Impériaux firent des prisonniers. Une si grande terreur
saisit alors l’année du pape, qu'elle acheva de se débander. Pelage
s’enferma à Mont-Cassin, Jean de Brienne, entraîné lui-même dans la
déroute des siens, se retira avec une poignée de monde jusqu'au-delà du
Garigliano; le gros des troupes se dispersa dans les montagnes.
Grégoire, loin de se laisser abattre par le mauvais
succès de ses armes, ne songeait qu’à prendre une éclatante revanche. Dans
un colloque à Pérouse, il défendit de célébrer les offices dans les lieux
au pouvoir de son ennemi. Non content de renouveler contre ce prince l’ancienne
excommunication, déjà publiée à plusieurs reprises, il délia ses sujets de
leurs serments, il sollicita les grands de l’Allemagne de procéder à une
nouvelle élection; puis il étendit l’anathème sur ceux des habitants
du royaume qui resteraient fidèles à leur souverain. Des secours
de toute espèce furent demandés aux riches prélats de
France, d’Angleterre, d’Allemagne et d’Italie. «Nous te donnons le conseil,
écrivait le pape à l’archevêque de Lyon, nous te prions comme frère, et
nous te commandons comme chef, en vertu de l’obéissance qui nous est due,
de nous venir joindre sans perdre un seul jour. Conduis avec toi bon nombre de
gens de guerre, pour préserver le siège apostolique de la servitude dont
on le menace. Sache bien que nous avons ordonné à l’archidiacre de Paris et à
l’abbé de Saint-Victor, nos aimés fils, de te contraindre à nous obéir, les
autorisant même, au besoin, à employer les censures ecclésiastiques,
contre lesquelles aucune opposition ne serait admise. » Dans une autre
dépêche à l’évêque de Paris, voici en quels termes il s’exprimait : « La
situation de l’Église romaine est devenue tellement critique, que si les autres
Églises ne lui prêtent une assistance prompte et a efficace, ses membres
seront foulés aux pieds, et elle subira le plus rude esclavage. »
Mais il était trop tard; et tandis que des secours
insuffisants venaient de si loin à la voix du souverain pontife, Frédéric,
victorieux, ne voyait devant lui aucune force capable d’arrêter ses
progrès. Jean de Brienne, le seul général qu’on eût à lui opposer, partit
bientôt après pour Constantinople, où il devait achever, sur le trône des
Césars, sa vie aventureuse. Cet homme extraordinaire, tour à tour voué au
sacerdoce, soldat, général, roi, puis condottiere à la solde du
pape, avait, comme on l’a vu plus haut, épousé en Espagne, à l’âge de près
de quatre-vingts ans, une princesse aussi jeune que belle. Il en avait une
fille à peine hors du berceau, et qu’on venait de fiancer (7 avril 1229) à
Baudouin II, empereur latin de Byzance, autre enfant dont la main débile
jouait avec la couronne de Constantin, trop pesante pour son front. Comme
l’empire grec s’écroulait de toutes parts, et que pour en sauver quelques
débris on avait besoin d’un vaillant homme de guerre, Brienne fut créé par
les grands empereur à vie; et son gendre Baudouin, de souverain qu’il
était, devint l’héritier du pouvoir suprême. Pour en finir avec
Brienne, désormais étranger aux événements de la Péninsule,
ajoutons ici que son règne en Orient fut signalé par de telles
prouesses contre les Bulgares, que les poètes et les chroniqueurs de
ce siècle le comparèrent à Hector, à Judas Machabée, à Roland. Le 23
mars 1237, il mourut vêtu d’une robe de cordelier.
Après le départ de Brienne, les affaires de l’Église se
gâtèrent de plus en plus. Le pape, voyant qu’il faisait d’inutiles
efforts pour les rétablir, commença à prêter l’oreille aux paroles de paix
du grand-maître des Teutoniques. De notables avantages obtenus durant l’automne
par l’empereur, sur les rebelles de l’Abruzze et de la Terre de Labour,
hâtèrent sans aucun doute cet heureux changement. Les villes de ces
provinces, à l’exception de Gaète et de Saint-Agathe des Goths, revinrent, de
gré ou de force, sous l’obéissance du souverain. Celles qui voulurent
résister, telles que Sora et Piedimonte, furent
livrées aux flammes; un grand nombre de leurs habitants moururent par
la main du bourreau. Les troupes impériales entrèrent sans coup férir
à Sessa, à Arpino, à Isernia, et reprirent toutes les terres de l’abbaye
de Mont-Cassin, dont les moines allèrent en exil. Deux cents hommes
d’armes réduisirent le pays entier des Marses. Enfin Berthold, le frère de
Renaud, rentra dans la Marche d’Ancône, où il prit plusieurs forteresses.
Cependant l’empereur, peu ébloui de ces victoires
faciles, n’était pas sans inquiétude sur l'avenir, et bien des motifs
lui faisaient désirer d’entrer en accommodement avec le chef
de l’Église. Non-seulement il n’avait pas réussi à liguer les souverains
de l’Europe contre Grégoire, mais vainement aussi avait-il demandé des
secours à la haute Italie et à l’Allemagne. Les Gibelins lombards, retenus chez
eux par la nécessité de tenir tête à la puissante confédération de Milan,
n’avaient participé que faiblement à la guerre; et du côté de la Germanie,
des nuages, précurseurs de la tempête, s’étaient montrés à l’horizon.
Un cardinal légat envoyé par le pape s’efforçait d’armer les
princes contre l’empereur. Livré à ses propres forces, Frédéric
n’osait pousser tout à l’extrême, et comme le Saint-Siège ne voulait
pas céder, il fallait bien qu’il abandonnât quelque chose pour
avoir la paix. Dans de telles circonstances, il crut utile à ses
desseins d’appeler près de lui plusieurs princes de l’empire, et de
les charger des négociations. Les ducs d’Autriche, de Carinthie et de
Meran, le patriarche d’Aquilée, l’archevêque de Salzbourg et l’évêque de
Ratisbonne arrivèrent à Capoue vers la fin de l’hiver, et leur présence à la
cour impériale inspira de la confiance aux amis de la paix. De Capoue, ils
passèrent à Pérouse avec l’archevêque de Reggio et le grand-maître des Teutoniques:
un accueil favorable les y attendait. Les conférences, ouvertes
dans cette ville, furent bientôt après transférées à Rome, où, sur
ces entrefaites, un événement inattendu rappela le souverain pontife.
Depuis que les Romains avaient chassé Grégoire, leur
animosité contre lui s’était encore accrue. Non contents d’accabler d’exactions
les églises et les couvents de la ville, de mettre de fortes taxes sur les
vassaux du Saint-Siège, ils avaient poursuivi leur entreprise contre Viterbe,
et même envoyé à l’empereur des députations à l’effet de s’unir plus
étroitement à ce prince. Mais vers le commencement de février, ce peuple
indiscipliné passa tout à coup de la haine au repentir. Des
pluies continuelles avaient fait déborder les rivières dans toute l’Italie; le
Tibre inondait les campagnes, et couvrait de ses eaux jaunes et bourbeuses
plusieurs quartiers de la ville. Les eaux, montant toujours, s’élevèrent à une
telle hauteur qu’elles atteignirent jusqu’au grand escalier de la basilique de
Saint-Pierre. Le fleuve, ordinairement si tranquille, causa
d’épouvantables ravages; rompit le pont de Sainte-Marie, envahit les
maisons, renversa plusieurs édifices, et entraîna jusqu’à la mer les
cadavres d’une multitude d’habitants noyés dans ce grand désastre. Comme
la pluie ne cessait de tomber, on crut à un nouveau déluge; une sombre terreur
s’empara des esprits. Beaucoup de gens pensaient que le ciel avait ouvert
ses cataractes, pour punir les outrages faits par les Romains au
successeur des apôtres. Quand les eaux se furent retirées, la couche
épaisse de vase qu’elles laissèrent sur le sol engendra, par ses
exhalaisons, des maladies pestilentielles; une grande mortalité s’ensuivit.
Le peuple, éperdu, exigea le rappel de Grégoire. Ses magistrats envoyèrent
à Pérouse une députation présidée par le chancelier du sénat, pour
supplier le pontife de revenir au plus vite; et lorsque, cédant à de si
pressantes instances, Grégoire rentra dans la ville après un exil de près de
trois ans, cette même foule, qui à son départ, avait proféré des cris de
mort, fil entendre des chants d'allégresse et des acclamations
étourdissantes
Les conférences pour la paix, ouvertes dès le milieu de
l’automne de l’année précédente, se prolongèrent, sans beaucoup de résultat,
jusque vers les premiers jours du printemps. Celle affaire était pleine de
difficultés. Dans l’espoir de les aplanir, l’archevêque de Reggio et le
grand-maître des Teutoniques allaient de la cour du pontife à celle de
l’empereur, faisant partout des remontrances, triomphant d’un obstacle, en
trouvant de nouveaux à leur retour, et recommençant aussitôt ces courses
diplomatiques, que la distance des lieux et le mauvais état des chemins
rendaient pénibles. Pendant ce temps, Frédéric avait conduit ses troupes
en Capitanate, dont les principales villes tenaient, comme on le sait,
pour l’Eglise. Il prit Foggia, Troja, Saint-Sévère,
Castel-Nuovo, dont les murailles furent rasées; il mit de fortes garnisons
dans des lieux d'une fidélité suspecte, et n’épargna pas les châtiments
aux rebelles. Vers Pâques, on lui apporta enfin les articles préliminaires
dressés à Rome par ses envoyés et par les ministres du pape. L’une des
stipulations transférait le congrès à Capoue, où deux cardinaux devaient
se rendre pour y absoudre Frédéric de l'excommunication. Mais on ne
put se mettre d’accord sur plusieurs points et particulièrement sur ce qui
concernait Sainte-Agathe et Gaète, ces deux villes restées au pouvoir des
pontificaux. On convint que le pape irait au couvent de Grotta-Ferratta, et Frédéric à San-Germano, afin que l’un et
l'autre pussent lever plus facilement les derniers obstacles qui
retardaient la conclusion de la paix.
Les habitants de Gaète s’étaient liés à l’Église romaine
par un serment; et pour s’assurer de leur fidélité, Grégoire avait
rétabli leur ancienne commune et déclaré que leur territoire était
peur toujours réuni au domaine pontifical. Mais, en retombant sous la main
de l'empereur, ils couraient risque de perdre leur administration municipale,
et plutôt que de se soumettre à une condition si dure, ils se disaient prêts à
braver les plus grands périls. Le pape, qui désirait conserver Gaète, ne savait
comment sortir d’embarras, déjà un parlementaire impérial, introduit dans
la ville, avait été mis en pièces par le peuple. Les cardinaux du congrès
ne purent dissiper les craintes des habitants; et comme cet obstacle
paraissait insurmontable, on convint de laisser, durant une année entière,
les choses dans l’étal où elles se trouvaient. Passé ce temps, si les
difficultés n’étaient point aplanies, des arbitres prononceraient sans
appel, en conciliant de leur mieux l’honneur du Saint-Siège avec les
intérêts du souverain.
Grégoire faisait de grandes instances pour être indemnisé
des frais de la guerre, qu’il évaluait à 120,000 écus. S’il faut
s’en rapporter à un chroniqueur de ce siècle, l'empereur s’obligea
à lui rembourser trente-deux mille livres monnaie de Provins; mais
tout porte à croire que cette promesse, si toutefois elle fut faite, resta
sans exécution.
On se mit enfin d’accord après de longs pourparlers. Le 9
juillet, les cardinaux de Sainte-Sabine et Thomas de Capoue, légats du siège
apostolique, se rendirent; la principale église de San-Germano, où Frédéric
parut environné des grands de l’empire, de prélats allemands et italiens,
du maître des Teutoniques, de dignitaires et de barons du royaume, au
nombre desquels figurait Renaud, l’ancien vicaire impérial. Suivant le
formulaire, ce prince, avant d’être absous, jura, la main sur l’Évangile,
de se soumettre à la sainte Église, et de lui donner satisfaction pleine et entière
pour les griefs qui avaient motivé son excommunication. Chaque article du
traité fut approuvé de part et d’autre; en voici les principales
dispositions : Indépendamment de la trêve accordée à Gaète et à Sainte-Agathe,
durant laquelle l’empereur promettait de ne commettre aucune hostilité
contre ces deux villes, il donnait une complète amnistie aux Allemands,
aux Lombards, aux Toscans, à ceux de ses sujets du royaume de Sicile qui
avaient levé l’étendard de la révolte, et enfin aux étrangère enrôlés dans
l’armée pontificale. Était déclarée nulle toute sentence de bannissement, toute
confiscation prononcée durant la guerre. La Marche d’Ancône, le duché de Spolète,
et en général les domaines de l’Église, qui étaient au pouvoir des
Impériaux, devaient être rendus au Saint-Siège. Frédéric s’obligeait à
laisser ces provinces en paix, ce que les princes de l’empire
garantirent personnellement. Les Templiers et les Hospitaliers, les
nobles, les prélats, les moines, et en général les bannis et les rebelles
de la Sicile et de la Pouille, rentraient dans leurs biens. Nul
ecclésiastique ne pouvait être traduit devant la justice séculière,
soit au civil, soit au criminel; aucune taille ou collecte ne
devait être imposée sur eux; enfin les élections étaient déclarées
libres, conformément aux canons des conciles. Mais on sait que dans
ce siècle, où trop souvent le parjure était un raffinement de politique,
on se fiait peu aux serments, s’ils n’étaient garantis par des gages réels
et solides. Les ministres pontificaux exigèrent donc que le traité,
quoique fait en bonne forme, fût cautionné dans le délai de huit mois par
des prélats et des nobles que le pape désignerait, et qui seraient tenus
de servir contre l’empereur, si ce prince manquait à ses engagements. Pour
plus de sûreté, la forteresse de Capoue, trois villes et huit châteaux de
la Terre de Labour furent mis, jusqu’à complète exécution du traité,
entre les mains du grand-maître des Teutoniques, qui y plaça des garnisons
au nom du Saint-Siège et aux frais de l’empereur.
Quand ces conditions, tout à l’avantage du vaincu, eurent
été acceptées, un moine dominicain, appelé frère Gualo,
leva l’interdit au nom du pape, et l’office divin fut célébré dans l’église même
où se tenait le congrès. Les cloches fuient mises en branle; il y eut des
réjouissances à San-Germano. Un mois plus tard, Frédéric alla camper, avec
sa suite, près du pont de Ceprano; et enfin le
mercredi 28 août, après avoir réitéré celles de ses promesses que le temps
ne lui avait pas permis d’accomplir, il reçut l’absolution dans la
chapelle de Sainte-Juste, par les mains du cardinal de Sabine. Ce fut là
tout ce qu’il obtint pour prix de ses concessions. Mais, s’il recevait
peu, il gagnait du temps; et, délivré désormais de la guerre dans le
royaume de Sicile, il pouvait donner toute son application aux
affaires de la Lombardie et de l’Allemagne.
La paix ainsi rétablie, le pape, qui était à Anagni,
invita Frédéric à une entrevue, et ce prince se rendit avec empressement à cet
appel. Les cardinaux et les nobles du pays allèrent à sa rencontre jusqu’à
l’embranchement de l’ancienne voie Latine, et du chemin escarpé qui
conduit à la vieille cité des Herniques. Le
dimanche 1er septembre, dans une audience solennelle, l’empereur quitta son
manteau, se prosterna aux pieds du chef de l’Église, les baisa
respectueusement, et reçut la bénédiction pontificale. Le lendemain, ils
s’assirent tous deux à la même table, puis ils eurent de longues
conférences, auxquelles le seul maître des Teutoniques fut admis; enfin
ils se séparèrent le quatrième jour, après s'être prodigué de grandes
marques d’affection. Grégoire retourna à Rome, Frédéric dans son royaume
de Sicile. Tous deux ordonnèrent de rendre à Dieu des actions de
grâces; mais devaient-ils croire à la durée d'une paix qui, loin de
concilier les partis, laissait indécises toutes les grandes
questions d’intérêt public, et renfermait le germe d’une lutte pire
encore que la première ?
FRÉDÉRIC II, JUSQU’A LA MORT DE GRÉGOIRE IX
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