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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE
LIVRE I
CHAPTER IV
MARIAGE DE HENRI VI, FILS
DE l’EMPEREUR. —TROISIÈME CROISADE
1185—1190
Sous Guillaume II et principalement depuis le traité de Venise, en 1177, le royaume de Sicile jouissait d’une paix intérieure et d’une prospérité que le reste de l’Europe ne connaissait pas. Ce prince, faible de caractère, maladif et ami du repos, était monté sur le trône à la suite de longues guerres et de discordes intestines, lorsque les Normands, n’ayant plus rien à conquérir en Italie, perdaient l'humeur guerrière des compagnons de Guiscard. Un siècle plus tôt, son règne pacifique n’eût produit que des troubles; mais comme il vint après celui de Guillaume le Mauvais, le peuple, dont les cris d’amour cachent presque toujours la haine de quelqu’un, se plut à opposer le fils au père, et appela Guillaume II, le Bon roi. Son nom était donc très populaire en Sicile, justice souvent refusée à d’excellents princes, et que les seules vertus de Guillaume II ne lui eussent peut-être pas fait obtenir. Vainement on chercherait dans les récits contemporains de longs détails sur ces heureuses années, qui n’ont obtenu que le silence de l’histoire, mais dont le peuple a longtemps gardé le souvenir. On sait seulement que durant le règne de Guillaume II, la nation n’était pas surchargée de taxes comme elle le fut depuis, et que les impôts, limités à des tarifs de douane et à des droits sur les objets de consommation, suffisaient pour les dépenses ordinaires de l’État. Les Musulmans eux-mêmes chérissaient ce bon prince. « Nul roi nazaréen, dit un voyageur arabe, alors en Sicile, n’est plus doux dans son gouvernement, et ne jouit de plus de délices et de plus de biens. On raconte qu’il lit et écrit l’arabe, qu’il est plein de tolérance, et qu’il permet à chacun de pratiquer sa religion. Puisse Dieu accorder aux a vrais croyants la prolongation de cette vie en parfaite santé. » Depuis la réunion de l’île
de Sicile à la Pouille, en 1127, il n’existait dans l’Italie méridionale aucun de
ces grands fiefs qui, au nord des Alpes, donnaient à certains seigneurs
une puissance égale à celle du souverain. Les barons, quoiqu’assez
turbulents, étaient plus dépendants qu’ailleurs de l’autorité royale, et
les emplois publics, essentiellement amovibles, n’étaient point réservés à
de hautes positions sociales. Nobles et gens de basse condition, nationaux et
étrangers, chrétiens et musulmans du pays, tous, pourvu qu’ils fussent de
condition libre, et qu’ils eussent une capacité reconnue, pouvaient
parvenir aux premières dignités. Non-seulement les choses se passaient ainsi
sous Guillaume II, mais il en
avait été de même sous son aïeul Roger, le plus ferme des rois normands,
celui auquel le royaume devait sa constitution. La nombreuse hiérarchie
des fonctionnaires publics avait donc en Sicile plus de force qu’ailleurs, et
la royauté trouvait en elle une puissance d’action à laquelle le pays dut
en partie le développement de sa prospérité. Palerme, la ville principale
de l’île par son étendue et sa population, était florissante; les
richesses y abondaient. Le goût du luxe, des arts et des monuments commençait à
se répandre jusque dans les provinces. Le commerce et la navigation
prenaient un grand essor; plusieurs cités
maritimes avaient des comptoirs dans le pays des Grecs et des Sarrasins.
On marchait trop rapidement, peut-être, dans une voie de prospérité
matérielle qui devait en peu de temps amollir les mœurs et qui pouvait
conduire à l’affaiblissement de l’État. Mais, jusqu’à ce jour, le
gouvernement, respecté par les autres nations, aimé de la bourgeoisie,
qu’il protégeait, avait su contenir dans le devoir les nobles, si remuants sous
Guillaume Ier. Les routes devenaient sûres depuis que des magistrats
responsables donnaient la chasse aux malfaiteurs.
Le roi publiait peu de lois nouvelles, mais il tenait la main à ce que celles
de ses prédécesseurs ne fussent point enfreintes.
Guillaume II, roi à douze ans, n’en avait pas alors plus
de trente-deux. Comme sa santé était mauvaise et que la stérilité de la reine
lui laissait peu d’espoir d’avoir des enfants, la nation désirait que la
succession royale fût incessamment réglée, afin de prévenir les troubles
qui pouvaient survenir si ce prince mourait avant d’avoir institué un
héritier.
Constance, que sa naissance appelait au trône, fut alors
désignée par Guillaume pour régner après lui. Cette princesse, tille du roi
Roger 1er, était née en 1134, peu de mois après la mort de son père.
Nourrie dès le berceau dans le palais royal, au milieu des plaisirs et de
l’opulence de la cour, on lui avait donné une éducation digne de son rang; mais elle était restée étrangère aux affaires
politiques, auxquelles son nom ne se trouve point mêlé. Dès qu’elle eut
été déclarée héritière présomptive de la couronne, elle se vit entourée
d’hommages, on rechercha sa main jusqu’alors négligée. Du mariage qu’elle
devait faire allaient dépendre les destinées futures du royaume de Sicile.
Henri VI, roi des Romains, se mit le premier sur les
rangs, et on sait déjà que des agents secrets travaillaient à lui gagner
les esprits à la cour de Palerme. Ce prince, encore dans l’adolescence, ne
se laissait point emporter aux passions de la jeunesse; l’ambition
qui le dominait fermait son cœur à de nobles sentiments. Constance était plus
âgée que lui de près de douze ans; mais si cette
union disproportionnée ne lui promettait pas le bonheur, la possession des
États siciliens qu’elle lui assurait, devait un jour lui donner en Italie
une puissance irrésistible. Il reprendrait alors les projets abandonnés par
son père. Le parti guelfe, s’il osait en venir aux armes soit au nord,
soit au sud des Alpes, ne pourrait lui résister. Enfin le pape, en perdant l’alliance
de la Sicile, deviendrait d’autant moins redoutable, que ses possessions,
enclavées dans l’empire, se trouvaient sans contact avec les autres États
chrétiens. Frédéric Barberousse, pressé de conclure un mariage qui allait
terminer pacifiquement une entreprise où la force avait échoué, envoya à
Palerme une ambassade solennelle qu’il chargea de demander pour son fils la main
de Constance. Cette importante nouvelle se répandit avec rapidité en
Italie, et fit sur les esprits une vive impression.
Guillaume apprit avec joie les intentions de l’empereur.
Non-seulement l’alliance qu’on lui proposait flattait son orgueil, mais il la
croyait avantageuse à ses sujets, parce qu’elle devait sceller une paix
durable avec l’empire, en même temps qu’elle placerait sur les marches du
trône un prince assez puissant pour le garantir de toute agression.
Malheureusement le conseil du roi était troublé par la
rivalité de deux ministres en crédit qui se disputaient le pouvoir.
L’un, Walter Ophamille, anglais de nation, s’était élevé, de la
plus humble fortune au siège archiépiscopal de Palerme et à
la dignité de grand chancelier, après avoir été simple
chanoine, doyen du chapitre d’Agrigente, puis précepteur de
Guillaume, sur l’esprit duquel il conservait une grande influence.
L’autre, nommé Matthieu, était né à Salerne, de parents obscurs.
Simple notaire ou greffier de la chancellerie, sous Guillaume le
Mauvais, Matthieu s’était fait remarquer de ce prince, qui, après
l’avoir éprouvé dans plusieurs affaires importantes, lui confia de
liants emplois. Matthieu avait fait partie du conseil de régence
durant la minorité de Guillaume II, et plus lard ce prince lui avait
donné le poste éminent de vice-chancelier. C’était un homme adroit
à manier les esprits, d’une élocution facile, instruit pour le temps où
il vivait. Il eût obtenu dans le conseil une prépondérance incontestée, sans
l’opposition de son adversaire, qui était plus intimement admis dans
l’intérieur du palais. Matthieu
était vieux, débile et perdu de goutte. Pour soulager son mal, ses
ennemis prétendaient qu’il faisait usage de bains de sang humain,
pour lesquels on égorgeait des enfants et des esclaves. Ces deux
ministres, jaloux l’un de l’autre, ne pouvaient s’accorder. L’archevêque ne
pardonnait pas au vice-chancelier d’avoir conseillé au roi Guillaume de
détacher de l’église de Palerme la riche abbaye de Morreale, construite à
grands frais ( 1177 ) pour renfermer les tombeaux
des rois. Non-seulement l’abbé
de Morreale était devenu archevêque par la protection de Matthieu, mais on lui
avait formé un diocèse aux dépens de celui de Palerme.
La mission des ambassadeurs impériaux fournit à Walter l’occasion de
se venger de son ennemi. Comme les avis étaient partagés dans
le conseil, sur l’alliance projetée, Matthieu soutint que la
prospérité de l’État, l’honneur de la nation, son existence
indépendante s’opposaient à ce qu’on fil passer la couronne à une femme
qui la porterait en dot à un étranger. Sa parole puissante, la force
de ses arguments entraînèrent la pluralité des suffrages. C’était
plus qu’il n’en fallait pour jeter Walter dans les rangs opposés. L’espoir
de perdre son ennemi lorsque le roi des Romains régnerait en Sicile,
décida le prélat à épouser avec chaleur les intérêts de ce prince.
Guillaume l’écouta avec une faveur marquée. Vainement alors le vice-chancelier
invoqua l’opinion publique et prédit un avenir malheureux pour le royaume si ce
mariage s’accomplissait.
« Le fils de l’empereur, disait-il, est un vaillant a
guerrier, mais bien différent de son père, il n’est ni affable, ni
bienveillant pour les peuples. La Sicile doit son indépendance à la valeur des
Normands qui l’ont affranchie d’un joug odieux : est-elle donc destinée à
tomber en pleine paix au pouvoir des barbares, à passer des mains du
souverain qu’elle aime, dans celles d’un prince allemand qu’elle redoute déjà? »
Ces paroles ne firent aucune impression sur
l’esprit de Guillaume, qui montra dans cette occasion une volonté
énergique, devant laquelle toute opposition dut fléchir. Trompé par de
perfides conseils, il s’aveugla sur le danger d’appeler au trône un prince
totalement étranger aux mœurs du pays, qui ne demeurerait point en Sicile
et sous le sceptre duquel le royaume, déchu de sa splendeur, ne serait plus
qu’une province annexée à l’empire allemand. Comment un homme aussi habile
que le vice-chancelier, certain de ne pouvoir priver Constance de la succession
royale, n’essaya-t-il pas d’opposer à Henri, pour ce mariage, un
concurrent pris en Sicile, parmi les nobles de race normande? Ne devait-il pas ainsi éveiller un sentiment de nationalité, auquel
le monarque lui-même n’aurait pu résister que difficilement! Il y avait alors, au nombre des principaux feudataires, plusieurs
descendants directs de Drogon, de Geoffroi et d’autres fils de Tancrède de
Hauteville, tous parents de Guillaume, mais n’ayant pas le rang de prince
du sang royal, parce que, le droit héréditaire, limité à la branche de
Roger, ne remontait pas jusqu’à eux. Non-seulement un mariage de famille eût
épargné aux Siciliens le malheur de passer sous une domination étrangère,
mais en consolidant l’œuvre des Guiscard et des Roger, il eût continué
la dynastie toute nationale des rois normands.
Faut-il croire que de telles considérations, aient
échappé à la sagacité de Matthieu? Les contemporains
gardent à ce sujet un silence absolu. Ce qui est certain, c’est que le roi
cédant aux instances de l’archevêque, accorda à Henri la main de
Constance, et promit de lui donner une dot digne de l'héritière d’un
grand royaume et de la femme d’un empereur. Ces négociations terminées,
Constance quitta Palerme dans les premiers jours de la nouvelle année 1186,
accompagnée des principaux barons jusqu’à la frontière du royaume. Elle
trouva à Rieti, petite ville à l’entrée de l’État romain, des officiers de
l’empereur chargés de la recevoir. A sa suite, venaient plus de cent cinquante
mulets portant de l’or, de l’argent et des bijoux précieux, des étoffes de soie, des
fourrures de vair et d’hermine, qu’on achetait à un
prix exorbitant et qui étaient réservées pour les vêtements et les manteaux de
parade des princes et de la haute noblesse. Le trésor, qu’on appelait la Chambre
royale, avait pu subvenir à toutes ces dépenses sans appauvrir le
pays, tant le bon roi Guillaume savait mettre d’ordre dans ses finances et
d’économie dans sa maison.
Il y eut à Troja en Pouille, au commencement du
printemps, une grande cour solennelle où furent appelés les possesseurs
de fiefs. Le roi, toujours d’après les conseils de l’archevêque,
exigea d’eux le serment de reconnaître Constance et Henri, roi des
Romains, pour héritiers du royaume de Sicile, s’il venait lui-même à
mourir sans enfants. Certains barons ne cédèrent qu’à regret aux vives
instances de Guillaume, mais tous finirent par engager leur foi. Matthieu lui-même,
renonçant, en apparence du moins, à tout esprit d’opposition, ne fut pas
des derniers à obéir aux ordres de son maître. Le roi, satisfait d’avoir
heureusement terminé celle affaire pour laquelle il avait craint de trouver
plus d’obstacles, retourna à Palerme plein de l’espoir trompeur
d’un heureux avenir.
En Lombardie, on se préparait à recevoir avec
magnificence la fiancée du roi des Romains. Les magistrats de Milan
avaient fait supplier l’empereur de célébrer dans leur ville le
mariage de son fils, faveur qu’il n’avait eu garde de leur refuser.
Frédéric voulait faire sacrer Henri pour le royaume d’Italie, et il ne
pouvait se passer du concours des Milanais, qui faisaient garder
dans Monza la couronne de fer des rois longobards. Rappelons ici que
cette cérémonie était une de celles auxquelles l’ancienne coutume
obligeait les empereurs. En Allemagne et en Italie, le sacre était devenu
le complément indispensable de l’élection; en France il en tenait lien.
Lors de la prise de Milan, en 1162, la cathédrale, l’une
des plus belles de la Lombardie, avait été renversée par la chute du campanile,
haut de cent cinquante brasses, dans lequel un corps de milices s’était
fortifié. Huit ans plus tard, les dames milanaises donnèrent leurs parures
pour la reconstruction de ce noble édifice. Mais les travaux, quoique continués
sans interruption depuis quinze ans, n’étaient point assez avancés pour qu’on pût
y célébrer le mariage et le sacre de Henri. La basilique de
Saint-Ambroise, la plus ancienne des églises restées debout au milieu des
ruines de la ville, servait de grenier public. On enleva le grain dont
elle était encore remplie; ses autels furent rétablis
et parés avec soin pour cette double cérémonie. Déjà Milan,
tout aussi vaste et non moins peuplé qu’avant sa destruction, pouvait
loger les étrangers que la cour plénière devait y réunir; mais
comme on était au cœur de l’hiver, le temps semblait mal choisi pour les
fêtes brillantes qui se préparaient.
Une observation pourrait affaiblir à nos yeux la
magnificence de ces solennités : c’est qu’au XIIe siècle, les cités
italiennes d’entre les Alpes et le Tibre, n’étaient encore qu’un amas
de maisons en bois, sans élégance, et meublées grossièrement.
Les rues en étaient étroites, tortueuses, une boue épaisse les rendait
presque impraticables pendant l’arrière-saison. Aucune ville de la haute
Italie n’était pavée à cette époque, et cette importante amélioration depuis
longtemps pratiquée en Sicile et introduite à Paris par le roi
Philippe-Auguste six ans auparavant (1480), ne pénétra en Lombardie et en
Toscane que vers le milieu du XIIIe siècle
L’empereur avait fait inviter à la cour plénière les
feudataires italiens, ceux du royaume de Sicile, les consuls et les
podestats des républiques lombardes. Chacun voulant y assister par devoir
ou par plaisir, il y eut dans la ville une grande affluence. Les seuls
bourgeois de Crémone, depuis longtemps attachés au parti gibelin, mais
mécontents de la perte de Crème, que l’empereur venait de rendre au Milanais,
n’envoyèrent pas de députés. On remarqua leur absence, et comme ils donnèrent
d’autres sujets de plainte, leur commune fut mise au ban de l’empire.
Vers la fin du mois de janvier, la princesse de Sicile
fit à Milan son entrée solennelle. L’empereur et le roi des Romains allèrent
à sa rencontre hors de la ville, et la conduisirent au palais impérial,
voisin de la basilique de Saint-Ambroise. Le peuple s’était porté en foule
sur son passage; mais, cette fiancée sans jeunesse, ce
mariage si mal assorti, ne pouvaient exciter un bien vif enthousiasme.
Aussi les chroniqueurs gardent-ils à ce sujet un silence absolu.
Constance avait perdu l’éclat des jeunes années; mais son teint était d’une grande blancheur, de
beaux cheveux blonds ornaient son visage; elle
joignait à un extérieur agréable, des manières aisées et remplies de
noblesse. Son esprit cultivé lui donnait une supériorité réelle, bien
propre à la dédommager des charmes fugitifs qu’elle n’avait plus.
Henri VI avait été nourri dans le goût des armes, de la
chasse et des jeux chevaleresques. Quoique peu robuste et de
petite taille, il était bien fait, et excellait dans les exercices du
corps : en lui l’adresse suppléait à la force. Une barbe longue el
rare, de grands cheveux bouclés à la mode du temps et d’un
blond presque roux comme ceux des princes de sa famille, ombrageaient son
visage maigre, peu coloré, mais plein d’expression. Ses yeux, qu’il
tâchait de rendre bienveillants, lançaient des regards terribles quand la
colère l’enflammait. Instruit, d’une élocution facile et d’une rare
pénétration d’esprit; il parlait plusieurs
langues. Dans les grandes négociations, quand ses paroles ne persuadaient
pas, il savait appeler l’argent au secours de son éloquence; mais ceux qu’il ne pouvait gagner’ ni d’une façon ni de l’autre,
devenaient de sa part l’objet d’une haine implacable. Comme il était
jeune, d’humeur entreprenante, et que son ambition ne connaissait pas de
bornes, on s’attendait, quand il serait le maître, à de grands événements.
Dès le temps des Longobards, l’archevêque de Milan
jouissait de la prérogative de couronner les rois d’Italie. Mais Urbain
III, titulaire de ce diocèse avant sa récente élévation à la
papauté, s’opposait à l’élection d’un nouvel archevêque, croyant
ainsi mettre obstacle au sacre de Henri. Vainement l’empereur
le pressa d’officier lui-même, ou de désigner un prélat pour suppléer le
métropolitain de Milan. Comme Urbain eût voulu à tout prix empêcher la
réunion de l’Italie méridionale à l’empire, et qu’il voyait avec un
profond chagrin Guillaume, le plus ancien allié du Saint-Siège, près de
l’abandonner pour se jeter dans le parti de l’empereur, il se montrait
inébranlable. Heureusement, aucun membre de la famille impériale n’était
frappé d’excommunication, ce qui permettait aux prélats appelés à Milan
d’assister à la cérémonie et de participer aux saints mystères.
Le patriarche d’Aquilée, nommé Godefroy, prélat mondain
et ambitieux, célébra le mariage de Henri et de Constance, au risque
d’encourir la disgrâce du pape. Il les sacra pour le royaume d’Italie avec
la couronne de fer, que les Milanais avaient fait venir de Monza, sous
bonne escorte. Un évêque allemand couronna la nouvelle reine pour le
royaume de Germanie, l’archevêque de Vienne pour celui d’Arles. Cette solennité
eut lieu le lundi, 27 janvier 1186, en présence de beaucoup de princes allemands, de
barons siciliens, des consuls ou podestats lombards, de nobles étrangers et de
feudataires des pays qui relevaient de l’empire.
L’empereur combla de présents les nobles et les villes
d’Italie : aux uns il donna des fiefs, des investitures, de riches joyaux
; aux antres, de nouveaux privilèges, à tous la promesse d’une paix durable. On avait construit en bois un immense édifice
dans lequel les principaux seigneurs furent conviés à de
splendides festins. Pendant plusieurs jours il y eut dans le parc de
Saint-Ambroise, des courses, des tournois, des jeux pour le peuple.
Ces fêtes terminées, Frédéric congédia la cour et ne Larda guère
à retourner en Allemagne, où d’importantes affaires le rappelaient. Le
gouvernement de l’Italie fut laissé au roi Henri, avec ordre de resserrer de
très-près le pape dans Vérone, tout en lui offrant la paix. Si elle était
refusée, il devait se joindre aux milices romaines pour prendre possession des
villes et des châteaux de l’État pontifical qui étaient restés fidèles au Saint-Siège.
Henri ne put conclure aucun accord. Indépendamment des
terres de Mathilde, dont Urbain III exigeait la restitution immédiate, il
protestait contre l’abus des décimes imposés arbitrairement par les laïques sur
les biens du clergé. Il s’opposait à ce que le pouvoir séculier perçût,
après le décès des évêques, le revenu des sièges épiscopaux jusqu’à
l’élection des nouveaux titulaires. Mais, le redressement de ces griefs
n’eût pas satisfait complètement le souverain pontife, blessé dans ses
plus chers intérêts par le mariage de Henri VI. La nouvelle de cette
cérémonie célébrée à Milan avait allumé sa colère contre le patriarche
d’Aquilée, coupable à ses yeux d’une usurpation de pouvoir digne de
châtiment. Il frappa d’interdit ce prélat et jusqu’aux évêques qui
l’avaient assisté. L’empereur lui-même fut menacé d’excommunication s’il
ne se hâtait de faire droit aux demandes du chef de l’Église. Pour unique
réponse, ce prince fit garder les passages des Alpes, afin d’empêcher
toute communication entre la cour pontificale et l’Allemagne. Henri
conduisit beaucoup de troupes dans la vallée du Tibre, et se ligua avec
les Romains contre le pape. Le reste de l’année et le printemps suivant
furent employés à assaillir les forteresses de la campagne de Rome; Rocca di Fumone fut la seule qui ne se rendit point.
L’armée impériale dévasta les terres de l’Église, détruisit de fond
en comble plusieurs châteaux, et fit partout remplacer les clefs
de saint Pierre par la bannière de l’empire. Ceux qui avaient
des intelligences avec la cour pontificale ou qui essayaient de lui
faire parvenir de l’argent, étaient livrés au bourreau. La
chronique d’Acqui rapporte à ce sujet, qu’un
serviteur d’Urbain III, porteur d’une grosse somme, fut arrêté et conduit
devant le roi des Romains, qui lui fit subir une cruelle mutilation. On
lui coupa le nez, et dans ce pitoyable état, il fut envoyé au pape qu’on
voulait braver.
Urbain III, poussé à bout, résolut d’excommunier
l’empereur. Mais, avant de retrancher un chrétien de la communion
de l’Église, la règle voulait que par une citation en bonne forme, on
lui donnât un délai suffisant pour venir en personne; ou, s’il ne le pouvait, pour faire présenter par d’autres ses moyens
de justification : ce que le pape eut soin d’observer. Frédéric,
peu alarmé de cette menace, laissa expirer le terme de rigueur
sans comparaître. Urbain, courbé sous le poids des ans, voulut
alors presser l’affaire. Mais quand on apprit qu’il se préparait à
fulminer la sentence d’anathème au son de toutes les cloches, dans la
cathédrale de Vérone, la ville fut en rumeur. Les bourgeois, assemblés sur
la place publique, firent savoir au pape que l’intention de la commune était de
ne le point permettre : «Saint Père, dirent les
députés, nous sommes amis et serviteurs de monseigneur l’empereur, nous
avons promis de le défendre et de ne souffrir qu’aucun tort lui fût fait
en notre présence. Nous prions donc très instamment votre sainteté de ne
point l’excommunier dans nos murs. » Ces paroles décidèrent la cour pontificale
à céder, ce qu’elle faisait rarement. On entrait en automne ; déjà le
froid, plus précoce que de coutume, annonçait un hiver rigoureux. La santé
du pontife, de jour en jour plus débile, en fut sensiblement altérée. La
crainte de ne pouvoir réaliser son dessein s’il en ajournait l’exécution le
décida à quitter Vérone pour aller à Ferrare, où il espérait trouver un
peuple plus docile. Il y arriva dans les premiers jours d’octobre,
sérieusement malade, épuisé de fatigues et d’angoisses. Non-seulement les
derniers événements lui causaient un profond chagrin, mais de
fâcheuses nouvelles de la Palestine, où les chrétiens étaient réduits à
la plus triste extrémité par les victoires de Saladin,
achevèrent d’affliger sa vieillesse, et le mirent en peu de jours aux portes du
tombeau.
Une grande catastrophe qui survint alors détourna des
affaires d’Italie l’attention de la cour romaine. Depuis plusieurs
mois, des visions surnaturelles, des phénomènes célestes, qui passaient
dans ce siècle pour autant de signes précurseurs de la colère divine,
faisaient pressentir quelque calamité. Dès le 4 septembre, il y avait eu
une éclipse de soleil, visible dans les trois parties du monde; et comme les écritures rapportaient que cet
astre avait caché ses rayons à la mort de Jésus-Christ, le peuple crut que
Dieu menaçait les hommes de nouveaux malheurs. En France, des moines
prétendaient avoir vu la lune tomber jusque sur la terre puis se relever
vers le ciel. Ailleurs, certains astrologues annonçaient un terrible
ouragan qui partirait du midi et porterait au loin la mort et la dévastation.
Les esprits étaient troublés par la crainte; on
ne s’entretenait que de songes terribles, de prodiges effrayants.
Bientôt on apprit que les chrétiens d’Asie, vaincus à
Tibériade par Saladin, avaient eu leur armée entièrement détruite dans cette
bataille décisive. Le roi Gui de Lusignan, et ses plus illustres barons,
prisonniers du sultan, laissaient la ville sainte sans défenseurs, et à la
veille de devenir la proie des ennemis de Dieu. On racontait que la croix
du sauveur, prise dans la bataille par les Turcs, avait subi d’indignes
outrages dont aucun fidèle ne pouvait entendre le récit, sans frémir
d’indignation. Ce désastre hâta la fin d’Urbain III, qui accablé de
douleur, mourut a Ferrare, le 19octobre 1187, avant
d’avoir retranché de la communion de l’Église, l’empereur et le roi des
Romains.
Mais à peine ce pontife eut-il été remplacé sur le trône
de saint Pierre par Grégoire VIII, élu à Ferrare le 20 octobre,
qu’on reçut en Italie la nouvelle de la prise de Jérusalem, rendue
le 6 du même mois, après un siège de quatorze jours.
Le monde chrétien fut dans la consternation ; les armées s’arrêtèrent; une trêve tacite s’établit. Peuple, nobles,
prêtres, tous attribuaient la perle du saint tombeau à la corruption du
siècle, qui avait lassé la patience du Tout-Puissant. « L’esprit
s’éteint, dit le chroniqueur poète Guillaume le Breton, la raison s’obscurcit,
la langue s’attache au palais, l’âme du poêle oublie ses chants et ses vœux ;
son cœur plein d’amertume, interdit à la bouche ses accents accoutumés, car il
ne peut refuser ses lamentations au sépulcre, qu’un arrêt de la volonté
céleste, irritée de nos forfaits, a livré en cette même année aux Iduméens.
» Des pèlerins arrivés de l’Orient, et vêtus de robes noires en signe de
deuil, de nombreux ecclésiastiques, missionnaires du Saint-Siège, parcouraient
l’Italie, la France et l’Allemagne, faisant de lamentables récits des
indignités commises par les infidèles. La grande croix de l’église de la
Résurrection, frappée de verges et traînée pendant deux jours dans les
rues de Jérusalem, le tombeau du Christ souillé, les sanctuaires profanés, les
chrétiens tombés en esclavage, les enfants élevés dans la loi du Coran,
étaient le sujet de leurs pieux cantiques et de leurs prédications. Ils
exposaient aux regards une image du Sauveur baigné dans son sang et
succombant sous les coups d’un Arabe, qui représentait Mahomet. Voilà, s’écriaient-ils, voilà
le Christ que le faux prophète a blessé, tué et foulé aux pieds. Une
multitude de peuple accourait; les femmes se
frappaient la poitrine, et poussaient des cris de douleur étouffés par des
sanglots, les hommes accusaient hautement de cette grande calamité le peu de
foi et l’ambition insatiable des princes chrétiens. En France, on reprochait à
Philippe-Auguste et ses guerres interminables avec les Anglais, et l’appui
qu’il avait donné à Richard d’Angleterre dans les luttes impies de ce
prince contre Henri II. En Allemagne cl en Italie, n’était-ce pas l’empereur
Frédéric qui par ses armements pour asservir les communes lombardes et
pour soutenir le schisme avait empêché les feudataires d’aller en Palestine
combattre les Sarrasins?
Dans ces premiers moments de ferveur, une grande réforme
se fit dans les mœurs, et si l’on en croit un très-ancien historien des
papes, elle était d’autant plus nécessaire que le luxe et la passion
des richesses avaient infecté le cloître et le siècle. Les cardinaux assemblés
à Ferrare pour l’élection de Grégoire VIII parlèrent les premiers de paix
entre les rois, qu’ils appelaient à venger les malheurs de Jérusalem. Une
trêve générale de sept ans fut par eux proclamée, avec menace d’excommunication
pour quiconque la violerait. Non-seulement ils firent prêcher partout la
croisade, mais voulant participer à cette grande œuvre par leurs actes
plus encore que par des paroles, ils se dirent prêts à prendre eux-mêmes
la croix et à guider les années chrétiennes en Terre Sainte. Ils promirent
de vivre dans la pauvreté, et de ne recevoir durant la trêve aucun présent des
solliciteurs, à la réserve de ce qui était indispensable pour leur
nourriture. Ils s’obligèrent aussi à ne point monter à cheval, tant que la
terre foulée par les pieds du Sauveur ne serait pas rendue aux chrétiens. Vœux
prononcés dans un moment d’enthousiasme et bientôt mis en oubli.
Grégoire VIII, malade et cassé de vieillesse, ne fil que
paraître sur le trône apostolique ; son règne dura moins de deux mois. Ce
temps fut employé à exhorter, par des lettres circulaires, les fidèles de
toutes les nations à se croiser. On avait surtout besoin des escadres de Pise
et de Gènes, sans lesquelles aucune expédition maritime ne pouvait réussir.
Comme ces deux villes étaient alors en guerre, le pape soutenu par
l’espoir de pacifier leurs différends, se fit transporter à Pise où,
bientôt après, une fièvre continue le mit au tombeau. Son successeur
Clément III, élu le 19 décembre, fut pris pour arbitre par les deux
républiques et dicta un traité qui mit fin pour quelque temps à leurs
anciennes querelles. L’exécution en fut jurée dans chaque ville par
les consuls et par mille citoyens notables
Au premier bruit de la prise de Jérusalem, le roi des
Romains avait suspendu les hostilités en Italie. De son côté, le chef
de l’empire se montrait vivement ému de l’affliction de l’Église.
Il eut, vers ce même temps, entre Ivois et
Mouzon, une entrevue avec le roi de France, Philippe-Auguste, dans
laquelle la question de la croisade fut discutée. L’habile empereur, sentait
que le moment était venu d’apaiser le pape. Les peuples
effrayés croyaient voir dans chaque événement des signes certains
de la colère céleste et observaient avec inquiétude ce qui dans
leur pensée pouvait attirer sur eux de nouvelles disgrâces. Dans
de telles circonstances, l'excommunication dont Frédéric était menacé eût
produit sur les esprits l’impression la plus mauvaise; il
fallait donc à tout prix éviter ce péril. Des ordres moins sévères permirent
aux légats et aux prédicateurs de la guerre sainte de franchir librement
les Alpes. Ils parcoururent l’Allemagne, la croix à la main, pressant les
nobles et les bourgeois d’accepter le signe de la rédemption, promettant à
tous des indulgences sur la terre et au-delà de celte vie, un éternel bonheur.
Leur parole puissante excita au plus haut point les sentiments religieux des
Allemands.
Henri, cardinal évêque d’Albano, se présenta à la cour
impériale, au nom du nouveau pape, et cette démarche acheva de pacifier toutes
choses. A peine élu, Clément III avait ordonné des prières publiques peur
la délivrance du saint sépulcre. D’après un décret de son prédécesseur, on
devait s’abstenir d’aliments gras le mercredi elle samedi de chaque semaine, et
jeûner le vendredi pendant cinq ans. Clément fit, en publiant de nouveau celle
bulle, accorda à ceux qui prenaient la croix, la rémission entière de leurs
péchés, sous la condition expresse qu’ils s’en confesseraient dans un
esprit d’humilité et de repentir. Alors la chrétienté reçut une impulsion
irrésistible. Le nom de la ville sainte, partout répété, était le cri de
guerre des fidèles. Non-seulement la foule encombrait les églises, en
Allemagne et en Italie, mais dans une grande partie de l'Europe
chacun demandait à s’enrôler sous la bannière du Christ.
Les souverains, entraînés par la force de l’opinion, à
laquelle ils eussent vainement essayé de mettre obstacle,
voulurent prendre une part active à la croisade. Mais, avant de porter
la guerre en Asie, il fallait pacifier l’Europe, ce foyer de
discordes et de combats. Les nonces apostoliques, animés d’un saint
zèle, travaillèrent avec ardeur à celle grande œuvre. L’archevêque
de Tyr, nommé Guillaume, l’un des envoyés du Saint-Siège avait été témoin
des événements qu’il racontait. Jadis gouverneur, puis ministre de Baudoin
IV, le lépreux, roi de Jérusalem, il était venu implorer
de prompts secours, pour élaver, s’il en était temps encore, le trône
chancelant de Godefroi de Bouillon. Après avoir prêché à Bologne, où deux
mille citoyens prirent la croix, à Milan et dans les principales cités
lombardes, il passa en France porteur de lettres du pape adressées à
Philippe-Auguste et à Henri II d’Angleterre. Il avait mission d’apaiser
leurs querelles et de les décider à se croiser. Le succès surpassa
ses espérances. Il y eut une assemblée générale des évêques et de
la noblesse de France, d’Angleterre et de Flandre, entre Trie
et Gisors, dans un lien appelé le champ sacré où depuis,
une église fut bâtie en mémoire de cet événement. Les deux
rois, après s’être donné le baiser de paix, promirent de ne
reprendre les armes que pour la délivrance de Jérusalem. Afin d’éviter la confusion,
on donna à chaque peuple une croix de couleur différente : rouge aux Français,
blanche aux Anglais, verte aux Flamands.
Pour payer les frais de la guerre, Philippe-Auguste se
fit accorder le dixième des revenus ecclésiastiques et séculiers. Comme cet
impôt, qu’on nomma la dixme saladine, fut
ensuite établi dans la plus grande partie de l’Europe et produisit des
sommes considérables ; il n’est pas inutile de dire ici par quels moyens on
en opérait le recouvrement. Les moines de Citeaux,
les chartreux et les léproseries, dispensés par d’anciennes bulles de
toutes espèces de taxes, les hommes libres qui se croisaient, ne
figuraient point au rôle. Dans chaque paroisse, la recette devait être
faite en présence d’un, prêtre du lieu, d’un archiprêtre, d’un clerc
de l’évêque, d’un chevalier hospitalier, s’il s’en trouvait un,
d’un homme et d’un clerc du roi, d’un homme et d’un clerc du
baron. Jugeaient-ils qu’un habitant ne contribuait pas en proportion de ses facultés, quatre ou six prudhommes le taxaient
d’office, et leur décision était sans appel. « Il est réglé par les
rois, d’après l’avis des archevêques, des évêques et des principaux seigneurs, portait
le décret publié à cette occasion, que ceux qui ne se croiseront pas, soit
laïques, soit ecclésiastiques, seront tenus de payer la dixme de leurs biens mobiliers ou autres, de l’or,
de l’argent et des autres valeurs, ou objets, à l’exception des livres,
habits, pierres précieuses et ornements de l’église et des clercs. Sont
également exceptés, les chevaux, les armes et les vêtements des guerriers à
leur usage personne. Les bourgeois ou paysans (rustici)
qui se croiseraient sans l’autorisation de leur seigneur, devront la dixme. » On essaya par de sévères règlements de
réformer les mœurs, fort relâchées à cette époque. Défense fut faite de
jurer, de jouer aux dés ou à d’autres jeux de hasard, de se faire servir
plus de deux mets à chaque repas, et enfin de porter, à compter de la
prochaine fête de Pâques, des vêtements d’écarlate ou de soie, des
fourrures de vair, de zibeline ou de
petit-gris.
Une diète générale des prélats etdes princes de l’empire avait été convoquée à Mayence pour le 27 mars, jour de la
mi-carême ; les légats s’y rendirent en quittant Gisors. L’affluence fut
immense. Au grand nom de Jérusalem, au récit de ses malheurs, d’abondantes
larmes venaient aux yeux de toute l’assemblée ; chacun s’accusait de la
perte de la ville sainte ; les nobles renonçaient à leurs guerres privées pour
aller outre-mer venger Dieu. Dans leur impatience, ils demandaient à
partir sans retard, afin de n’être point devancés par les croisés de
France ou d’Angleterre. Beaucoup n’attendirent pas les ordres de l’empereur,
et passèrent on Palestine avant la fin de l’année.
A cette diète, qui reçut le nom de cour du Christ, la
croisade fut prêchée en présence du cardinal d’Albano par Godefroy de
Pisemberg, évêque de Wurtzbourg et chancelier de l’empire. Ce prélat, doué
d’éloquence, prononça en allemand une exhortation si touchante, que les
sanglots de l’auditoire et le cri de guerre : Dieu le veut, la croix! l’interrompirent à plusieurs reprises. Mais
l’enthousiasme n’eut plus de bornes quand le vieil empereur, suivi de son
second fils Frédéric, duc de Souabe, prit lui-même une croix de la main de
l’évêque, et d’une voix ferme prononça son vœu. Alors les grands, à l’envi
les uns des autres, coururent vers l’autel. Léopold V, duc d’Autriche; Berthold, duc de Moravie; Hermann, margrave de Bade ; Simon II, duc de Lorraine; le landgrave de Thuringe; les comtes de Gueldres
et de Nassau; l’archevêque de Trêves ; les
évêques de Bâle, de Strasbourg, de Wurtzbourg, et beaucoup d’autres prélats et
de barons, promirent de marcher sous la sainte bannière. En peu de jours,
on put compter dans Mayence jusqu’à quatre mille croisés des plus
illustres familles de l’Allemagne. Comme les simples gentilshommes, les
bourgeois et même les gens rustiques s’enrôlaient avec une égale ardeur.
Frédéric, ne voulant pas traîner à sa suite une multitude dépourvue de
ressources, qui aurait affamé l’armée et embarrassé les chemins, ordonna
de refuser quiconque ne possédait pas trois marcs d’argent.
La croisade résolue, restait à prendre les mesures
propres à en assurer le succès. Non-seulement les villes maritimes de
la Germanie ne pouvaient fournir assez de vaisseaux pour transporter en
Orient la grande armée allemande, mais la plupart des princes et
l’empereur lui-même redoutaient pour eux les périls de la mer et ne
voulaient pas exposer une si sainte entreprise aux hasards d'une longue
navigation. On se décida donc à traverser l'empire grec et l’Asie Mineure,
sans s'écarter beaucoup de la route suivie quarante-deux ans auparavant par
Conrad III et par Frédéric lui-même. Toutefois, comme l’état misérable du
royaume de Jérusalem réclamai de très-prompts secoure, les croisés de
Cologne et ceux de la Basse Allemagne furent autorisés à s’embarquer dès qu’ils
le pourraient dans les ports de la mer du Nord, d’où ils devaient passer
les premiers en Syrie.
Quand il s’agissait de porter la guerre dans des contrées
lointaines, la coutume féodale accordait une année aux possesseurs de fiefs
pour réunir leurs hommes d’armes et se procurer les chevaux et l’argent
nécessaires. Le départ de l’empereur fut en conséquence fixé à la
Saint-Georges de l’année suivante (23 avril 1189), et on désigna Ratisbonne
pour le rendez-vous général de l’armée. Henri, roi des Romains, rappelé
d’Italie, devait prendre le gouvernement de l’empire durant l’absence de
son père, qu’il vint rejoindre à Nuremberg dès le mois de novembre. Il
trouva la diète de l’empire assemblée dans cette ville. Ces réunions, très
fréquentes à cette époque, s’occupaient non seulement des affaires intérieures
de l’Allemagne, mais elles prenaient les mesures que nécessitait toute grande
expédition. L’objet principal de celle-ci était de pourvoir aux besoins de
la croisade, et d’appuyer des négociations commencées pour assurer le
libre passage et la nourriture des troupes dans les États chrétiens et
musulmans qu’elle devait traverser. Déjà Frédéric avait envoyé
l'archevêque de Mayence à la cour de Hongrie pour presser Bêla III de
faire dans son royaume des levées de vivres et d’argent. Il fondait aussi
de grandes espérances sur le sultan d’Iconium,
l'ancien allié des chrétiens et l'ennemi naturel de Saladin, cet envahisseur de
l’Asie. On se persuadait en Europe que le sultan voulait embrasser la foi
de Jésus-Christ ; il existait même une lettre du pape Alexandre III pour
le diriger dans sa conversion. Godefroy de Wisembach se rendit à Iconium, où il porta des présents. Le prince arabe
n’apprit pas sans inquiétude que l’armée allemande se dirigeait vers la
Cilicie. Dissimulant toutefois ses sentiments, il promit le libre passage
aux croisés, se montra joyeux de l’armée prochaine du grand empereur
des Romains, et offrit à un prix modéré les vivres nécessaires
aux troupes pendant leur séjour dans ses États. Isaac l’Ange, empereur de Constantinople, donna des
assurances non moins satisfaisantes. Plusieurs ambassadeurs grecs vinrent à
Nuremberg et signèrent un traité de paix et d’alliance, qui fut juré,
suivant la coutume, par un certain nombre d’hommes notables des
deux nations. Les Grecs promettaient de bien traiter les croisés
allemands, de leur fournir les objets accordés aux troupes en marche,
c’est-à-dire le bois, l’orge, la paille, les fruits et les légumes. Le
surplus devait être acheté et payé comptant sur des marchés approvisionnés
de vivres, suivant les ressources et les usages du pays. Ces précautions prises, Frédéric, trop facilement
persuadé de la sincérité de ces promesses, crut avoir levé tout obstacle.
La valeur tant de fois éprouvée de ses soldats allemands lui paraissait
d’ailleurs plus que suffisante pour surmonter, avec l’aide de Dieu, les
empêchements de tout genre qu’il pourrait rencontrer.
Peu de temps après la prédication de la croisade,
l’empereur avait envoyé en Syrie le comte Henri de Dietz pour
sommer Saladin de rendre aux chrétiens le royaume de Jérusalem, et,
en cas de refus, lui déclarer la guerre. S’il faut croire à l’authenticité
d’une correspondance rapportée par plusieurs auteurs de chroniques, Frédéric se fondait sur la domination
universelle des empereurs de Rome, dont il se disait l’héritier, et
c’était en termes menaçants qu’il renouvelait ses prétentions à la
souveraineté universelle. Saladin, méprisant dans sa réponse, se dit prêt
à opposer des armées innombrables aux rois de l’Occident qui
s’aventureraient à attaquer ses États. « N’avons-nous pas,
ajoutait-il, vaincu souvent les chrétiens? Et
que leur avons-nous laissé de plus que trois villes, Tyr, Tripoli et Antioche? Si vous voulez la paix, faites-nous livrer
ces places, pour lesquelles nous vous remettrons la croix de votre Dieu et
tous les captifs. En outre, tant que nous vivrons, il sera permis aux
pèlerins d’aller librement à Jérusalem, et nous leur ferons même
rendre la maison qu’ils possédaient du temps des païens. » Cette
singulière ambassade n’eut d’autre résultat que d’avertir le sultan de se
tenir sur ses gardes, de munir ses forteresses, de négocier enfin avec les
Turcs, les Grecs et les autres prétendus alliés des chrétiens occidentaux.
Vers Noël, une multitude de croisés, hommes d’armes,
fantassins et arbalétriers arrivèrent au camp impérial de Ratisbonne; d’autres descendirent le Rhin pour se rendre en Hollande, où se réunissait le
corps de troupes qu’on devait embarquer. Les seigneurs, les bourgois et les ecclésiastiques eux-mêmes faisaient à l’envi de grands préparatifs. Pour
se procurer l’argent nécessaire, on voyait des nobles engager leurs domaines,
de simples artisans vendre leurs maisons. Les chemins étaient encombrés de soldats; il y eut jusqu’à cent cinquante mille
hommes prêts pour le départ. Jamais plus belle armée n’était sortie des
provinces germaniques pour porter au loin la gloire du nom allemand.
Les villes maritimes fournirent soixante grands vaisseaux
sur lesquels on fit embarquer dix mille croisés, sous le commandement du
landgrave de Thuringe et du comte de Gueldres. Cette flotte mit à la voile
dès les premiers jours du carême ; elle côtoya la France, l’Espagne et les
rivages d’Afrique, où les troupes prirent une cité populeuse, appelée Albur par
les chroniqueurs. Après une heureuse navigation, elle parut enfin devant
Ptolémaïs ou Accon, aujourd’hui Saint-Jean-d’Acre,
précisément lorsque le roi Gui de Lusignan, délivré de sa captivité, se
préparait à faire le siège de cette place, l’une des meilleures de
l’ancien royaume de Jérusalem.
Nous ne suivrons pas Frédéric dans son expédition
d’Orient, au milieu des périls qui l’environnèrent bientôt. Si nous
avions à parler de la guerre sainte, c’était principalement pour
faire connaître l’action qu’elle exerça sur la marche de la lutte
entre le sacerdoce et l’empire, et pour mettre dans un plus grand
jour l’esprit, les dispositions réciproques et les ressources des
deux puissances entre lesquelles cette lutte est engagée. Mais en
voyant le vieil empereur se croiser une seconde fois à soixante-huit
ans, lorsque le repos devient pour la plupart des hommes un
besoin impérieux, on se demandera sans doute quel put en être le
motif véritable. Ce prince, entraîné par un sentiment religieux, voulut-il
se faire absoudre dans le ciel de ses longs démêlés avec le chef de
l’Église, ou prit-il la croix pour aplanir les obstacles qui pouvaient
s’opposer à raffermissement de sa famille sur le trône impérial? Réduit à des conjectures, remarquons seulement qu’en quittant l’Europe
pour consacrer à Dieu les dernières années d’une vie remplie d’agitation,
l’empereur semblait assurer à son fils un heureux avenir. La paix régnait
des deux côtés des Alpes. Le roi des Romains, délivré des feudataires les
plus turbulents, partis pour la Palestine, était puissant en Allemagne
et redouté en Italie, où son alliance avec le roi de Sicile
semblait devoir lui assurer une supériorité réelle sur les ennemis
de. l’empire. Frédéric ne venait-il pas d’ôter au
Saint-Siège tout prétexte d’excommunication, en armant la Germanie
pour une guerre commandée par les pressantes sollicitations
de l’Église et par le vœu des peuples? Il avait
pour lui l’opinion, et il facilitait à son successeur la tâche qu’il lui
léguait, de rendre la dignité impériale héréditaire dans la maison de Hohenstaufen.
Mais avant l’arrivée de la flotte allemande, les Italiens
combattaient déjà pour la délivrance des lieux saints. Les croisades
enrichissaient leur pays et ouvraient à leurs villes
maritimes d’importantes relations commerciales avec le Levaant.
L’Italie était comme une station intermédiaire pour les pèlerins. Ils
venaient en grand nombre s’embarquer dans les ports de la Péninsule, ou ils y
relâchaient quand ils étaient partis des côtes de France ou d’Espagne. Ce
passage continuel apportait aux Italiens beaucoup d’argent, développait leur
industrie, et étendait leur commerce ; ils avaient donc un grand intérêt à
favoriser ces pieuses expéditions. Aussi, pendant qu’on délibérait en
France et en Angleterre, que les Allemands taisaient leurs
préparatifs, la Toscane et la Romagne envoyaient par mer leurs soldats
en Palestine, sous la conduite des archevêques de Pise et de Ravenne. « Les Italiens, dit un chroniqueur
allemand de cette époque, sont des guerriers valeureux, sobres, tempérants, économes; aucun d’eux ne dépense au-delà du nécessaire,
ni plus que ses ressources ne le permettent. » Cette avant-garde de
la grande armée du Christ aborda à Tyr en 1189, et rendit de grands
services aux chrétiens orientaux. De son côté, le roi Guillaume le Bon,
que son étal maladif retenait à Palerme, voulut du moins contribuer, par
des secours prompts et efficaces, à la délivrance des saints lieux. Il fil
établir un recensement général des fiefs et du nombre d’hommes
qu’ils devaient envoyer aux années royales ; puis il ordonna
aux barons de tenir prêts leurs contingents. Le zèle pour la croisade fut
si grand en Sicile, que les feudataires, non contents de mettre sur pied le
nombre de soldats inscrits au rôle, en armèrent le double. Une escadre de
cinquante galères, sons les ordres du grand amiral Margaril de Blindes,
qu’on avait surnommé le nouveau Neptune et le roi
de la mer, prit à bord cinq cents hommes d’armes avec pareil
nombre de fantassins, et alla dégager Tyr, où Conrad de Montferrat était réduit
aux dernières extrémités par Saladin. Forcé de lever le siège, le prince Ayoubite essaya vainement de surprendre Tripoli ; les
Siciliens battirent ses troupes dans plusieurs rencontres, et parvinrent à
sauver quelques débris du royaume de Jérusalem.
Mais, tandis que l’Europe occupée de la croisade,
tournait ses regards vers l’orient, que l’empereur Frédéric, plein de confiance
dans l’avenir, arrivait à Constantinople, où l’armée devait passer
l’hiver, un événement prévu, mais qu’on croyait moins prochain, troubla la
paix de l’Italie et mit le royaume de Sicile en deuil. Guillaume II tomba
sérieusement malade, et mourut à Palerme, le 15 novembre 1189, à l’âge de
trente-six ans. Il fut enterré aux pieds de son père, dans l'église de
Morreale, et on grava sur sa tombe cette simple et touchante inscription
que la voix du peuple avait dictée : Ci gît le bon roi Guillaume : Hic situs est bonus rex Guilelmus. Cette
mort ouvrit un vaste champ à l’intrigue; elle frappa
le dernier souverain de la dynastie normande, précisément lorsque l’empire
venait d’être épuisé d’hommes et d’argent, et que le roi des Romains,
appelé à recueillir la riche succession de Guillaume, ne pouvait mettre
sur pied les troupes dont il aurait eu besoin pour occuper militairement
le royaume de Sicile. Il eût fallu agir avec promptitude, en imposer par
un grand déploiement de forces. Henri VI, à bout de
ressources, laissa l’hiver s’écouler sans prendre de parti, puis au mois
d’avril suivant il envoya en Italie, pour sonder le terrain, l’archevêque de
Mayence et le chancelier de l’empire, en qui il mettait sa confiance. Mais
cette mission n’eut aucun succès, parce que dès les premiers jours, des
discussions d’amour-propre divisèrent les envoyés. L’archevêque rentra
presque aussitôt en Allemagne ; le chancelier lui-même, trompé par de faux
avis, revint après avoir passé plusieurs mois en Pouille. Il rapporta que
l’opposition du parti anti-allemand serait
facilement vaincue et que le royaume, soumis aux dernières volontés de
Guillaume II, dont on bénissait partout la mémoire, recevrait avec empressement
ses légitimes souverains Henri et Constance, lorsqu’ils viendraient en prendre
possession. Ces paroles étaient menteuses; les
ennemis du roi des Romains profitant de son éloignement, ne pouvaient
manquer de donner bientôt le signal d’une révolution ; et de grands troubles
allaient éclater dans ce pays depuis si longtemps tranquille et heureux.
LE ROYAUME DE SICILE APRÈS LA
MORT DE GUILLAUME II. — MORT DE FRÉDÉRIC BARBEROUSSE EN ORIENT
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