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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE
LIVRE I
CHAPTER II
L'ÉGLISE ROMAINE EST DÉCHIRÉE PAR UN SCHISME. — L’EMPEREUR FRÉDÉRIC
Ier, LE SAINT-SIÈGE ET LES COMMUNES ITALIENNES
1159—1174
Adrien IV mourut à Anagni le 1er septembre 1159,
pendant le siège de Crema. Quelques jours auparavant, et lorsque déjà
des signes certains annonçaient sa fin prochaine, il s’était ligué
avec les communes de Milan, de Plaisance et de Brescia contre l’empereur.
Un article du traité interdisait aux contractants de négocier la paix les uns
sans les autres. Le pape avait de plus promis d’excommunier Frédéric, mais
la mort ne lui en laissa pas le temps.
Après lui avoir rendu les derniers devoirs, les cardinaux
se réunirent à Rome pour élire son successeur. Depuis que l’alliance entre
l’empereur et le Saint-Siège était rompue, le sénat,
qu’on a vu guelfe lors du couronnement de ce prince, lui avait envoyé une
députation en Allemagne pour l’assurer du dévouement des Romains, et
s’entendre avec lui en vue d’une élection prochaine. Le conclave se tint dans
la basilique de Saint-Pierre, devant le maître-autel. Deux factions
inégales en nombre y étaient en présence. La majorité des cardinaux appartenait
au parti italien, ennemi de la domination allemande; mais une minorité redoutable, parce qu’elle s’appuyait sur presque tout
le clergé de la ville, sur les magistrats et sur une partie de la noblesse
et du peuple, tenait pour l’empereur. Dès le premier tour de scrutin,
vingt-deux suffrages se portèrent sur le cardinal Roland Bandinelli, du
titre de Saint-Marc, chancelier de l’Église.
Deux dissidents, auxquels trois autres cardinaux se réunirent plus tard, élurent Octavien de Sainte-Cécile, qui adhérait à la faction impériale. Octavien était cardinal de la création d’innocent II, et avait rempli plusieurs missions près des empereurs Conrad et Frédéric. Un grand tumulte s’éleva dans le conclave. Au milieu de la confusion, le doyen des diacres voulut, suivant son droit, attacher le manteau sacré sur les épaules de Roland; mais les trois opposants le lui arrachèrent des mains, et Octavien s’en revêtit lui-même avec précipitation. Le clergé de Rome, qui attendait dans les bas-côtés de l’église, accourut au bruit, et demanda d’une voix unanime qu’on proclamât Octavien. De grands cris retentissaient au dehors; la ville entière était en rumeur. Les cardinaux de la majorité, voyant qu’ils ne pouvaient lutter contre l’orage, se réfugièrent dans la maison forte qui tenait à la basilique, et l’élection s’acheva sans eux. Un cardinal de la faction d’Octavien fit ouvrir la grande porte, et s’adressant an peuple qui remplissait la place, dit à haute voix et jusqu’à trois reprises: « Écoutez, citoyens de Rome! notre père le pape Adrien est mort, et le seigneur Octavien de Sainte-Cécile a été élu au pontificat, revêtu du pallium, assis dans le siège de saint Pierre, et appelé le pape Victor. Cela vous plaît-il? » « Cela nous plaît,
répondit la foule », qui tout aussitôt se précipita dans l’église pour
s’agenouiller devant le nouveau pontife et baiser sa main. On chanta
le Te Deum, puis Octavien fut conduit en procession au palais de
Latran par le clergé, les ordres monastiques, les magistrats et une partie
de la noblesse et du peuple, au son des cloches et aux cris mille fois
répétés de : Vive le pape Victor, l’élu de saint Pierre !
Pendant neuf jours, Roland et ses cardinaux, gardés à vue
par les hommes d’armes du sénat, restèrent enfermés
dans l’asile qui était devenu pour eux une prison. Le clergé romain fit
une enquête, afin d’acquérir la preuve que l’élu de la majorité
n’avait pas été revêtu du pallium, formalité qu’on
regardait comme le complément de l’élection d’un pape. Plusieurs cardinaux
l’affirmèrent. Des témoins prétendirent que Roland lui-même, interrogé sur ce
fait, axait répondu: « Le seigneur Octavien n’a pu me dépouiller du manteau,
car je ne l’ai point porté. »
Mais, bien que dans un premier mouvement le menu peuple
de Rome eût fait des acclamations à Octavien, il était en
réalité favorable à son compétiteur, et dès le lendemain de
l’élection, les rues et les carrefours de la ville retentirent de chants
satiriques et d’injures contre le faux pape qui siégeait à Latran. Le sénat, qui craignait de voir éclater une sédition, fit
transférer ses captifs dans une tour forte du quartier de Transtevere. Mais bientôt
après, les nobles du parti italien, conduits par Othon Frangipani, et
suivis d’une multitude de peuple, forcèrent la prison, et, l’épée à la
main, conduisirent les cardinaux, au travers la ville, jusqu’à la porte
Saint-Jean, d’où ces derniers gagnèrent Cisterna, à
l’entrée des marais Pontins. Le jour suivant, qui était un dimanche,
Roland fut sacré par eux dans la paroisse de ce village, et proclamé pape
sous le nom d’Alexandre III.
Ce schisme mit pour longtemps la division dans l’empire et dans l’Église. Les deux élus écrivirent à l’empereur, précisément lorsqu’il se préparait à tenir à Pavie, le jour de l’octave des Rois, une cour plénière. Son choix ne pouvait guère être incertain. Victor était le pape de son parti; Alexandre, celui des ennemis de la domination impériale. Toutefois, pour ne point encourir le reproche de partialité, il invita le haut clergé des États chrétiens à se réunir en concile à Pavie, afin de valider, à l’exclusion de toute personne laïque, l’élection qu’il jugerait la meilleure. Affectant, même dans ses réponses aux deux élus, de tenir la balance égale, il les engagea à soumettre leurs droits à la décision de cette sainte assemblée. « Nous en informons votre
sagesse, écrivit-il à Alexandre, en lui envoyant un sauf-conduit, et nous vous
exhortons, au nom du Très-Haut, à assister au concile, afin qu’après avoir
entendu l’arrêt prononcé par les seuls ecclésiastiques, vous vous y conformiez.
Le ciel est témoin que nous ne sommes dirigés par aucun motif de haine ou
d’affection personnelle, notre vœu le plus sincère étant de procurer la paix à
Rome, la capitale de notre empire, et de rendre l’unité à l’Église. Si
vous consentez à venir, les évêques de Verden et de Prague, et le comte
palatin, notre parent, vous accompagneront pour vous garantir de tout
péril. Si, au contraire, vous refusez, Dieu verra et prononcera. Quant à
nous, confiant en la protection divine, nous suivrons, e comme le devoir
nous y oblige, la voie tracée par la justice du Tout-Puissant. »
Malgré l’apparente modération de cette lettre, la
politique impériale s’y montre à découvert. Frédéric voulait profiler de la
conjoncture pour rétablir l’ancien droit d’approbation des empereurs dans
l’élection des papes. Victor, qui se sentait le plus faible, fit ce qu’on
exigeait de lui; Alexandre montra une grande fermeté de caractère.
Non-seulement il contesta la compétence du chef de l’empire et celle d’une
assemblée d’ecclésiastiques pour discuter une semblable question, mais il
déclara que son autorité, supérieure à toutes les autres, n’était point
soumise à leur jugement. Frédéric, irrité de trouver dans ce pontife
un adversaire dont la mauvaise fortune n’ébranlait pas le
courage, résolut de l’exclure du siège apostolique. Cinquante
archevêques ou évêques, la plupart Allemands ou Italiens, attachés au parti impérial,
un grand nombre de prélats inférieurs en dignité, des ambassadeurs de
France et d’Angleterre, et plusieurs princes de l’empire se rendirent à
Pavie. L’examen de la cause, réservé aux seuls ecclésiastiques, dura sept
jours. On entendit des témoins. Victor subit un interrogatoire et répondit avec
humilité, se disant prêt à obéir aux décisions du concile. Son élection
fut déclarée valide. L’empereur approuva l’arrêt. Les nobles et
le peuple, appelés à donner leur assentiment, répondirent à
haute voix et jusqu’à trois reprises: Placet, cela
nous plaît. Les ambassadeurs français et anglais refusèrent de se prononcer.
Le lendemain, qui était le premier jour de Carême, le
clergé accompagna processionnellement Victor à la cathédrale. L’empereur, qui
l’attendait à l’entrée de l’église, lui tint l’étrier, le conduisit par la
main jusqu’aux marches de l’autel, puis baisa le premier les pieds du
pontife, ce que les clercs et les laïques firent après lui. Alexandre fut
déclaré schismatique et maudit. Victor le frappa d’excommunication, ainsi
que tous ses partisans.
Le monde chrétien ne ratifia pas cet arrêt; car l’élu
des prélats de Pavie n’eut dans son obédience que l’Allemagne et les villes
italiennes du parti impérial, tandis qu’Alexandre fut reconnu par les rois de
France, d’Angleterre, de Sicile, d’Aragon, de Hongrie et de Jérusalem. Les
communes lombardes alliées de Milan soutinrent énergiquement sa cause; la Péninsule fut plus troublée que jamais.
Alexandre, qui apprit à Anagni la décision du concile, rassembla dans la
principale église de cette ville les cardinaux, le clergé et la noblesse
du pays. C’était le jour du jeudi saint. Après une allocution dans
laquelle il retraça les torts de l’empereur envers le Saint-Siège, sans
oublier la mort de l’archevêque suédois restée impunie, et le traitement
injurieux qu’on lui avait fait à Besançon, il excommunia Frédéric, tyran
plutôt qu’empereur; Octavien, faux pape; Othon, comte palatin, et leurs fauteurs ou adhérents. Tous furent voués
au démon pour faire périr en eux la chair et sauver leurs âmes. Cet
événement fit grand bruit; les ennemis de l’empereur
s’en servirent avec succès pour tourner contre lui l’esprit des peuples.
Dans la situation difficile où se trouvait la papauté, le
gouvernement de l’Église ne pouvait être remis entre des mains plus fermes que
celles d’Alexandre. Doué d’un esprit élevé, inébranlable aux coups du sort,
mieux que personne il pouvait soutenir la lutte qui se préparait. En
paraissant se vouer au triomphe de l’indépendance italienne, il parvint,
en effet, à se placer à la tête du parti national, ce qui lui donna une
grande force. Grâce aux mois de liberté et d’affranchissement du peuple
qui, dans tous les temps, ont été un puissant levier pour soulever les
masses populaires et ébranler les trônes, Alexandre sut an moins balancer
le pouvoir impérial, sous lequel Victor ne joua qu’un rôle secondaire.
Frédéric, obligé encore une fois, tant par la nature du
service féodal que par le manque d’argent, de congédier une partie de ses
troupes après le siège de Crema, s’était tenu sur la défensive pendant toute
l’année 1160. Vers le milieu du mois de juillet de l’année suivante, les
princes allemands, appelés de nouveau dans la Péninsule, se réunirent à
Pavie, et l’empereur eut sous ses ordres une puissante armée, que les
faiseurs de chroniques, grands exagérateurs, évaluent à cent mille hommes.
Il résolut de prendre Milan, et fit vœu de ne point porter la couronne,
tant qu’il n’aurait pas réduit à l’obéissance ce foyer de rébellion.
Les milices de Pavie, de Lodi, de Crémone, et des autres
communes gibelines accoururent à son appel, dans l’espoir de détruire à jamais
la puissance de leurs redoutables voisins. Comme d’habitude, la campagne s’ouvrit
par la dévastation du pays. Tout ce qui avait échappé aux soldats lors du
premier siège fut détruit. Faisait-on des prisonniers! Les uns subissaient la perte d’un membre, les autres étaient pendus à la
vue des assiégés. Tout paysan qui cherchait à faire entrer des vivres dans
la place était mutilé de la main droite. En toute occasion, les Italiens
montraient une cruauté que n’égalait pas la barbarie
germanique C’est que les Allemands faisaient le mal comme une nécessité
de la guerre, tandis que les Lombards, livrés à tous les emportements de
l’esprit de faction, auraient voulu verser jusqu’à la dernière goutte le
sang de leurs ennemis.
Les assiégés se défendirent avec courage, repoussèrent
plusieurs assauts, et tirent de vigoureuses sorties dans l’une desquelles
l’empereur fut renversé de cheval. Pour s’en venger, ce prince fit mutiler
douze prisonniers; six furent rendus aveugles; aux six autres, on creva un œil, on coupa le
nez jusqu’au front, puis on les fit rentrer dans la ville. Mais déjà la discorde y régnait.
Dès le commencement de l’hiver, les greniers publics avaient été la proie
des flammes; les vivres se vendaient à un prix
exorbitant, et comme les issues étaient étroitement gardées, la famine
survint. Un profond découragement gagna les esprits. Vainement les
magistrats parlèrent de s’ensevelir sous les ruines de la patrie ; le
peuple, que la faim rendait furieux, voulut qu’on cessât une résistance
désormais impossible. Force fut de lui céder. Le 1er mars 1162, vingt
notables habitants, prosternés devant l’empereur, jurèrent au nom de la
commune d’exécuter ce qu’il ordonnerait. Trois jours plus tard, les
consuls, suivis de trois cents chevaliers, lui portèrent les clefs de
Milan et ses bannières, au nombre de trente-six. Le caroccio,
appelé Standardo, à la
conservation duquel était attaché l’honneur de la république, fut également
livré. La révolte des Milanais avait réveillé les instincts barbares de
Frédéric; leur soumission ne put les apaiser. Après s’être fait donner
trois cents otages choisis dans les meilleures familles, il voulut que les
citoyens eux-mêmes comblassent les fossés, et abattissent de grands pans
de leurs murailles pour que l’armée victorieuse entrât par la
brèche dans Milan. Tout faisait pressentir une terrible catastrophe.
Pour échapper au péril, les principaux de la ville, vêtus d’habits
en lambeaux et des croix à la main, vinrent processionnellement se
jeter aux pieds de l’empereur, et ils le supplièrent, au nom du crucifié,
de faire miséricorde. Leur détresse avait touché les Allemands eux-mêmes,
et Frédéric n’avait pas permis que l’impératrice assistât à cette triste
cérémonie, crainte de ne pouvoir résister à ses supplications. Les
Milanais ne la voyant pas paraître, l’appelaient d’une voix lamentable et
jetaient les croix dont ils s’étaient munis vers le pavillon qu’elle
habitait. Toute la cour versait des larmes; seul
l’empereur conservait un visage impassible. Les Gibelins lombards demandaient
avec de grandes instances le saccagement complet de la cité rebelle, sans
lequel leur victoire ne pouvait produire aucun fruit. N’avait-on
pas, disaient-ils, vaincu les Milanais quatre ans auparavant? La clémence du souverain, loin de faire rentrer dans le devoir ce
peuple incorrigible, avait servi de prétexte à la sédition. Faudrait-il recommencer
sans cesse une guerre ruineuse pour l’Italie comme pour l’Allemagne? Longtemps Frédéric hésita, et, s’il faut en croire les historiens guelfes,
ce fut en lui comptant de grosses sommes que les Gibelins le décidèrent à
prononcer la fatale sentence. Le 26 mars, ordre fut donné aux habitants, sans
distinction d’âge ni de sexe, d’évacuer la ville. On leur permit seulement
de prendre ce qu’ils pouvaient emporter de hardes et d’effets. Ils
obéirent en jetant des cris de désespoir. Alors commença une épouvantable scène
de dévastation. Les milices de Crema, de Pavie, de Come, de Lodi, de
Novare, de Seprio et de Martesana,
s’étant partagé les quartiers de cette grande cité, les parcoururent la
torche à la main, pillant, saccageant, incendiant les maisons qui pour la
plupart étaient construites en bois, et démolissant de fond en comble les
édifices et les tours fortes. En peu de temps, il ne resta debout que
trois églises, le palais impérial et quelques habitations du
clergé. Ils prirent les châsses des saints et les trésors gardés dans les
sanctuaires, et quand, gorgés de butin et à bout de tâche, ils eurent fait
de Milan un monceau de décombres, on jeta du sel sur cette terre
vouée, ils l’espéraient du moins, à une stérilité éternelle. Défense
fut faite aux Milanais d’habiter au milieu de ces ruines, qui pouvaient
réveiller dans leurs cœurs un sentiment de patriotisme. Ces malheureux
furent dispersés dans des bourgades, sous l’autorité despotique d’un vicaire
impérial. De rudes épreuves les y attendaient.
La destruction de Milan causa une consternation si
profonde dans les esprits, que les villes lombardes se soumirent pour
la plupart aux conditions qu’il plut à l’empereur de leur imposer. Quelques-unes payèrent de grosses amendes; d’autres reçurent des podestats impériaux. Plaisance et Brescia, qu’une
étroite alliance unissait à Milan, furent taxées, l’une à 6,000 livres milanaises,
l’autre à 6,000 marcs. On les démantela, et leurs
habitants durent s’obliger à servir l’empereur dans ses guerres, partout où il
lui plairait de les conduire. La Toscane et la Romagne tremblèrent; le roi de Sicile put se croire menacé d’une terrible invasion. Alexandre
III, ne se trouvant plus en sûreté dans l’Étal ecclésiastique, chercha un
asile en France, où Louis VII lui lit un honorable accueil.
Le parti italien était abattu des Alpes aux frontières de
Naples; jamais circonstance plus favorable ne s’était offerte pour soumettre
la Péninsule entière aux souverains de l'Allemagne. C'était le but que se
proposait Frédéric, et peut-être eût-il pu l’atteindre s’il eût eu à sa
solde une armée régulière et permanente. Mais avec les contingents
féodaux, des princes et des communes, la seule force militaire de
l’empire, aucune expédition ne pouvait durer longtemps, parce que, faute
de paye, les milices et les feudataires eux-mêmes demandaient presque toujours
leur licenciement lorsque le temps de leur service était expiré. Après la
prise de Milan, il fallut congédier la plus grande partie des troupes
; les Impériaux, croyant avoir porté un coup mortel à leurs ennemis, se
séparèrent. Frédéric fut réduit ù l’inaction, les Guelfes reprirent
courage.
La guerre ainsi terminée, précisément lorsqu’une nouvelle
campagne semblait offrir les plus grandes chances de réussite, l’empereur
tint à Pavie une cour plénière à l’occasion des fêtes de Pâques. Prélats,
nobles seigneurs, magistrats des communes s’y rendirent en foule et furent
traités splendidement. Comme le succès n’a pas besoin d’être humain pour
obtenir des hommages, chacun parut se réjouir de la destruction de Milan.
On prodigua des louanges au prince victorieux; on
se dévoua à ses volontés; mille voix célébrèrent
son triomphe sur les rebelles. Les Génois offrirent leurs vaisseaux
pour une expédition contre la Sicile; mais le
départ des troupes allemandes rendait impossible l’exécution d’une telle
entreprise. Toutefois comme, dans la pensée de Frédéric, la guerre n’était
qu’ajournée et que pour la porter avec succès dans le midi de la Péninsule
une puissante escadre était nécessaire, ce prince voulant intéresser Gènes
et Pise à ses projets leur fit quelques concessions et de
grandes promesses. Outre la nomination de leurs magistrats
municipaux qui avait été retirée aux Lombards, et qui leur fut laissée,
les deux républiques maritimes obtinrent l’entrée en franchise
de leurs navires dans les ports du royaume qu’on devait
conquérir. Autorisation leur fut donnée d’avoir dans chaque ville un
marché, une église, un bain public et un four. L’empereur promit aux
Génois l’investiture de Syracuse et de 250 fiefs de chevaliers dans le Val
de Noto. Pise, d’un dévouement plus éprouvé devait recevoir en fief, Gaëte, Mazzara, et Trapani, la moitié de Palerme, de
Messine, de Naples et de Salerne, ce qui s’entendait en réalité des droits
perçus dans les ports et des domaines appartenant à la couronne dans
chacune de ces villes.
Frédéric que rien ne retenait plus en Italie, chercha
ailleurs un aliment à son ambition. Quatre provinces, la Bresse, le Lyonnais,
le Dauphiné et la Provence, appartenaient de droit à l’empire allemand. Elles
étaient comprises dans la donation de ses États, faite en 1032 par
Rodolphe III, roi de Bourgogne à l'empereur Conrad le Salique. C’était ce qu’on
appelait le royaume d’Arles, limité par la mer, la grande chaîne des
Alpes, le Jura et le Rhône. Depuis le règne de Lothaire, l’autorité
impériale y était à peu près méconnue; et
Frédéric avait pris la ferme résolution de rattacher plus étroitement ces
provinces à l’empire. L’occasion semblait d’autant plus favorable, que
dans les villes la bourgeoisie était en guerre ouverte avec la noblesse,
et que les seigneurs, jaloux les uns des autres et affaiblis par des
guerres privées, s’adressaient à lui pour faire valider leurs
usurpations. Les privilèges accordés à quelques communes par les
empereurs furent confirmés. Arles, l’ancienne capitale, obtint l’autorisation
d’élire annuellement des consuls, dont la juridiction s’étendait sur le
territoire de la cité, sauf les droits qui appartenaient à l’empereur et à
l’archevêque. Les principaux feudataires trop divisés pour opposer une
résistance sérieuse, se soumirent. Le plus puissant de tous Raymond
Bérenger II, comte de Provence, eut, moyennant le cens annuel de 15 marcs d’or, l'investiture de cet État, du comté de
Forcalquier, et des droits régaliens sur la ville d’Arles. Il promit de ne
relever que de l’empire, de reconnaître Victor pour pape légitime et de
recevoir l’empereur comme son souverain quand ce prince séjournerait en
Provence. Cette affaire ainsi réglée, et l’autorité impériale
rétablie sans effusion de sang, Frédéric se dirigea vers la haute
Bourgogne pour une entrevue avec le roi Louis VII. Il se proposait de
retirer ce prince de l’obédience d’Alexandre et d’unir par un traité la
France et l’empire.
Dès la seconde année de son pontificat, Alexandre était rentré à Rome le 8 avril 1161, rappelé par ses partisans; mais moins de trois mois après, le soulèvement de la faction contraire l’avait obligé d’en sortir. Comme les impérialistes tenaient les lieux forts de l’État ecclésiastique et pouvaient à tout instant s’emparer de sa personne, il s’était décidé, comme on l’a vu plus haut, à se retirer en France, où le clergé se montrait dévoué à sa cause. Déjà en plein concile à Montpellier, le jour de l’Ascension, il avait pour la seconde fois frappé d’anathème Victor et ses complices. Celle sentence publiée dans plusieurs diocèses d’Allemagne y remuait les esprits, et déjà l’archevêque de Salzbourg s’était prononcé en faveur d’Alexandre. Pour arrêter les progrès du mal, Frédéric qui se flattait d’amener facilement à ses vues le roi Louis VII, homme pieux, mais d'une candeur que des chroniques contemporaines comparent à celle de la colombe, lui fit proposer une conférence à laquelle il demandait que les deux papes, et le haut clergé de France, d’Italie et d’Allemagne fussent appelés. Après avoir mûrement examiné en synode les droits des pontifes élus, les seuls représentants de l’Eglise mettraient, disait-il, fin au schisme par un arrêt solennel. Louis VII accepta. Victor promit de se présenter; mais Alexandre refusa de soumettre sa cause à un jugement humain. Non-seulement il ne voulut pas assister au synode; mais il détourna le roi de s’y rendre. « Tu ne peux, lui écrivit-il, céder au désir de celui qui se qualifie d’empereur, sans compromettre ton salut dans la vie éternelle et sans attirer de grands maux sur la France. » Cependant Louis VII, qui désirait la paix avec l’empire, se rendit à Saint-Jean-de-Losne, petite ville avec un pont sur la Saône qui était alors la limite des deux États. C’était le lieu désigné pour la conférence. L’empereur et l’antipape Victor y tinrent de leur côté, avec un grand nombre d’évêques, de seigneurs et d’hommes d’armes. Le synode s’ouvrit le 29 août. Comme Alexandre était resté à Dole, on décida que la cause serait examinée en son absence. Après une discussion qui dura deux jours, les prélats français refusèrent de reconnaître Victor et quittèrent l’assemblée. Louis VII lui-même montra une énergie à laquelle on ne s’était pas attendu. « Les prélats qui ont assisté avec toi au colloque, lui écrivit Alexandre, nous ont fait le récit de ce que tu as souffert pour nous. Nous avons appris également qu’après leur départ, tu t’es placé comme un mur de fer devant la maison du Seigneur, bien décidé à la défendre même au prix de ton sang; grâces t’en soient rendues. Nous adressons à Dieu les plus ferventes prières pour qu’il protège ta personne et ton royaume et qu’il assure ton triomphe et celui de l’Église. » L’empereur
trompé dans ses espérances, reprit le chemin de l’Allemagne. Il
emmenait avec lui son antipape, déjà brouillé avec les Romains qui,
après l’avoir proclamé depuis moins de trois ans, se tournaient
du côté de son adversaire.
On s’étonnera, sans doute, de voir les habitants de Rome changer
sans cesse de parti; tenir pour l’empereur, puis pour le pape qu’ils chassent
et qu’ils rappellent bientôt après. C’est que ce peuple inconstant et
vain, incapable d’organiser un gouvernement régulier, ne savait pas être libre
et ne voulait pas obéir. La cour pontificale attirait dans la ville une
grande affluence d’ecclésiastiques et de pèlerins qui y apportaient
beaucoup d’argent : source féconde de richesses qui tenait lieu de
commerce et d’industrie à cette capitale. Le souverain pontife était-il absent? on ne tardait guère à tomber dans une pénurie
qui faisait désirer son retour; revenait-il? le peuple songeait bientôt à secouer le joug des
prêtres, à relever la puissance de l’ancienne république, dont de prétendus
réformateurs lui faisaient attendre toutes sortes de biens. Les empereurs
d’Allemagne, lorsqu’ils étaient en mésintelligence avec le Saint-Siège ou
excommuniés, et que d’ailleurs ils ne menaçaient pas de trop près les
libertés publiques, pouvaient presque toujours compter sur une
alliance avec les Romains. Ces derniers avaient applaudi à l’élection
de Victor, parce qu’il était l’élu du parti qui voulait s’affranchir
de la domination du pape. S’ils se lassèrent de lui, c’est que
n’ayant pu se faire reconnaître pour chef légitime de l’Église, par
les grands États de la chrétienté, la cour pontificale était presque déserte,
et que sa présence dans h ville devenait plus onéreuse que profitable aux
habitants.
Après le départ de l’empereur, on put croire que les
officiera préposés par lui au gouvernement des villes lombardes, s’étudiaient à
rendre insupportable le joug qui pesait sur les peuples. Non-seulement ils
mettaient des taxes aussi onéreuses qu’arbitraires, mais ils se livraient à des
dérèglements que les Italiens ne pouvaient leur pardonner. On se plaignit d’abord; puis le mépris des plaintes amena la révolte.
Au mois d’octobre 1163, l’empereur revint en Italie avec l’antipape, qu’il
voulait réconcilier avec les Romains. Comme dans ce pays tout était
tranquille, en apparence du moins, il n’avait levé que peu de troupes ;
mais une suite brillante et nombreuse l’accompagnait. Les Milanais instruits
de son passage, l’attendirent près des ruines de leur ville, exposés à la pluie
pendant une longue nuit du mois de novembre. Dès qu’ils l’aperçurent, ils
se jetèrent à genoux dans la boue, et la croix à la main, implorèrent
humblement sa protection. Frédéric parut touché, et rendit les otages. Mais
s’il prescrivit à ses lieutenants de mettre fin aux abus, ses
ordres furent mal suivis Des députés de la marche Véronaise vinrent à
leur tour, et leurs supplications n’eurent pas plus de succès.
Ils demandaient justice avec d’autant plus de confiance, qu’on
ne pouvait leur reprocher d’avoir pris part à la révolte de Milan. Lesnesprits s’aigrirent : un cri d’indignation retentit
dans toute la Lombardie. Quatre villes, Vérone, Vicence, Padoue et
Trévise s’unirent par un traité secret. Dès que l’empereur eut quitté
la province, leurs recteurs jurèrent de restreindre les
prérogatives exorbitantes attribuées au souverain par la diète de Roncaglia, et de reconquérir les anciennes libertés
perdues. Il fallait, disaient-ils, tenir ferme contre le despotisme, tout
en maintenant dans leur intégrité les droits légitimes de la couronne. Ces menaces de résistance,
tempérées par des promesses de modération et de respect pour les prérogatives
du prince, prélude ordinaire des révolutions, avaient cette fois, du
moins, une excuse dans les excès du pouvoir. Un État si violent
pouvait jeter la province entière dans la révolte. L’empereur
accourut, mais sa présence ne put calmer l’irritation des Lombards.
Les troupes allemandes, réduites à quelques corps à la solde, dont on
commençait à apprécier l’utilité, étaient disséminées dans la Péninsule.
Comme les milices de Crémone, de Pavie et des autres villes du parti
impérial, rassemblées à la hâte, donnèrent des marques d’hésitation,
Frédéric n’osa entrer en campagne avec line armée qui semblait ne marcher
qu’à regret. Les villes lui inspirèrent dès lors moins de confiance; il s’unit plus étroitement
aux gentilshommes, et leur promit de pousser la guerre avec vigueur contre
les ennemis de l’empire, dès qu’il aurait i-assemblé de nouvelles forces
en Allemagne.
Pendant que ces choses se passaient, le parti de
l’antipape perdait chaque jour dû terrain dans l’État ecclésiastique. Victor III
était mort à Lucques, le 22 avril 1164: il alla, dit
un vieux chroniqueur, impénitent et excommunié, de cette vie en enfer. De
sages conseillers engageaient l’empereur à profiter de cette circonstance
pour rendre la paix à l’Église; mais pendant qu’il délibérait sur cette
affaire, son chancelier, Renaud, archevêque de Cologne, qu’il avait laissé
en Italie, faisait procéder à une nouvelle élection. Les cardinaux du
parti impérial proclamèrent Gui de Crema, l’un d’eux, sous le nom de
Pascal III; et Frédéric, quoique mécontent qu’on n’eût
point attendu ses ordres, ne put refuser l'obédience au nouvel antipape.
Le jour de la Pentecôte de l’année suivante 1165, cent quarante prélats
allemands réunis en synode à Wurtzbourg, où la diète germanique
était assemblée, reconnurent Pascal pour chef légitime de l’Église. Les
princes jurèrent sur les saintes reliques de ne jamais se soumettre au
schismatique Roland; et après la mort de Pascal III de
n’accepter comme son successeur qu’un pape pris dans le parti impérial. On
décida que la future loi des Romains ne pourrait recevoir la couronne de
Germanie avant d’avoir prêté ce serment, auquel furent astreints les
seigneurs laïques et les clercs sous peine de la perte de leurs biens et
dignités. Les deux métropolitains de Mayence et de Salzbourg ayant refusé
de souscrire cet engagement, furent déchus des fiefs impériaux qu’ils
tenaient et chassés de leurs sièges.
Cependant à Rome, le cardinal de Préneste, vicaire
d’Alexandre, avait, en répandant de l’argent, si bien su gagner l’esprit du
peuple, que de toute part on demandait le retour de ce pontife. Alexandre était
alors à Sens avec ses cardinaux. Une députation lui fut envoyée pour le
rappeler dans la capitale du monde chrétien. Les Romains lui promettaient
sûreté et bon accueil, tout en le menaçant de retourner à son antagoniste,
s’il refusait de revenir. Après avoir pris conseil des rois d’Angleterre
et de France, qui l’engagèrent à partir sans remise, il s’embarqua à Cette,
peu de jours après l’Assomption. Les vents contraires ayant jeté le vaisseau
sur les côtes de Sicile, Alexandre profila de son séjour dans ce pays pour
resserrer l’alliance du Saint-Siège avec le roi Guillaume. Le 23 novembre 1160,
il fit enfin son entrée à Rome, salué par les acclamations de la
multitude. On lui rendit de grands honneurs; les nobles et les membres
du sénat eux-mêmes, quoiqu’au fond peu favorables
à la cause, lui firent cortège. Pendant près de deux ans, Alexandre
vécut au milieu d’eux, inquiet, l’œil ouvert sur leurs démarches
et évitant avec soin de porter atteinte aux libertés publiques,
crainte de jeter encore une fois les turbulents Romains dans le
parti impérial. Du fond de son palais de Latran, il l'animait par
de vives exhortations les sentiments patriotiques des Guelfes lombards et
leur promettait l’appui moral du Saint-Siège. Manuel Comnène lui envoya
une ambassade pour négocier la réunion, sous le sceptre du prince grec,
des deux empires d’Orient et d’Occident, telle qu’elle avait existé du
temps de Constantin. Afin de rendre le pontife favorable à ce projet,
Manuel lui offrait de l’argent et des troupes, tant pour réduire
l’antipape que pour chasser les Allemands de la Péninsule. Il voulait,
disait-il, réunir l’Église grecque à celle de Rome, promesse fallacieuse
que les Grecs renouvelaient aux Latins chaque fois qu’ils avaient
besoin de leur appui. Alexandre n’avait garde d’ouvrir l’Italie à l’empereur d’Orient; néanmoins, il
parut prêter une oreille favorable à ses propositions, afin d’effrayer
Frédéric. Deux cardinaux se rendirent à Constantinople; mais la négociation dont ils étaient chargés ne pouvait réussir et n’eut
en effet aucun résultat.
Déjà depuis plus d’un an Frédéric était au nord des
Alpes, occupé des préparatifs d’une nouvelle expédition en Italie,
quand la diète, réunie à Wurtzbourg, lui donna les troupes
féodales dont il avait besoin. L’ouverture de la campagne fut fixée
au printemps de l’année suivante 1166. Une cour plénière avait
été indiquée à Aix pour les fêtes de Noël.
L’empereur se proposait de procéder à la translation des restes de Charlemagne
dont, à sa demande, l’antipape Pascal venait de prononcer la canonisation.
Frédéric était enthousiaste du grand empereur et le prenait en tout pour
modèle. On ouvrit le caveau dans lequel Charlemagne reposait depuis trois cent
cinquante-deux ans. Le 29 décembre, son corps fut exhumé en présence des grands
et d’une multitude de clercs et de peuple, qui chantaient des hymnes
et des cantiques spirituels. On détacha plusieurs os, pour en
faire des reliques. Barberousse prit pour lui un bras du nouveau
saint, et fit faire un coffret précieux dans lequel il le renferma. Le squelette
ainsi mutilé, resta en dépôt dans l’église de la Vierge. Au mois de
novembre 1167, l’empereur rentra polir la sixième fois en Italie par le
territoire de Brescia. Mais au lieu de marcher rapidement contre les
rebelles, il employa le reste de l’année à des négociations qui n’eurent
d’autre résultat que d’affaiblir la confiance des siens, et d’augmenter
l’audace des ennemis de l’empire. Le mot de résistance était dans toutes
les bouches, la haine germait dans les cœurs. Au printemps de cette
même année, moins de six ans après la destruction de Milan, les
principales villes de la Lombardie et celles de la Marche
Véronaise entrèrent en confédération pour la défense commune. Le 7
avril leurs députés s’étant réunis en congrès au couvent de San Giacomo in Pontide entre Milan et Bergame, firent
serment de mourir s’il le fallait, pour sauver les libertés publiques. Les
villes étaient au nombre de quinze; plusieurs
d’entre elles s’étaient détachées tout récemment du parti impérial; leur union, qu’on appela la Ligue
lombarde, fut jurée pour vingt ans. Elles s’obligeaient à prendre les armes
contre quiconque attenterait aux privilèges dont elles avaient joui depuis
Henri IV jusqu’à l’avènement de Frédéric. Pour régulariser leur concours, et
prononcer sur les discussions qui pouvaient s’élever entre elles,
un conseil suprême, composé des recteurs élus par les communes, fut
établi. Nul ne pouvait faire, la paix, ou accepter une trêve, sans
l’assentiment général. Les frais de la guerre devaient être répartis sur
tous, dans une juste proportion : enfin une formule de serment fut adoptée
et on décida que les confédérés, depuis l’âge de quatorze ans jusqu’à
soixante, y seraient astreints, à l’exception des ecclésiastiques, des
gens en service et des infirmes. Les Vénitiens, promoteurs de tous ces
mouvements, promirent d’envoyer au besoin un puissant secours de navires
dans le Pô et dans la Brenta. Le premier acte de la ligue fut de
rebâtir Milan (27 avril 1167), où les anciens habitants, ramenés
en triomphe, se fortifièrent de leur mieux. De nouvelles
défections, dans les rangs des impérialistes, et surtout celles de
plusieurs gentilshommes, mirent la confédération en état de tenir tête aux armées
de l’empire.
Frédéric voulait à tout prix chasser Alexandre de Rome. A
cet effet, il avait envoyé dans l’État ecclésiastique un corps d’armée sons la
conduite de Christian de Buch, archevêque intrus de Mayence. On n’a pas
oublié que l’ancien titulaire de ce siège en avait été expulsé pour avoir
refusé à la diète de Wurtzbourg l’obédience à l’antipape. Christian, mis à
sa place, était la créature de l’empereur. Prélat guerrier, il portait
dans les combats, suivant de vieilles chroniques, une cotte de mailles sous
sa robe d’évêque, et sa main s’armait d’une massue, à pointes de fer
avec laquelle il faisait de larges brèches dans les rangs ennemis. Christian marcha vers le bas
Tibre, où déjà Renaud, archevêque de Cologne, avait conduit quelques troupes
pour dégager Tusculum que les milices de Rome bloquaient étroitement. Les
deux prélats mirent en fuite les Romains, les poursuivirent jusqu’aux
portes de la ville éternelle qu’ils tentèrent, mais inutilement d’emporter par
escalade. Repoussés des remparts, les Allemands, et principalement les
Brabançons, soldats d’aventure qu’on prenait à la solde, dévastèrent les
campagnes, tuèrent ou firent prisonniers un grand nombre d’ennemis. Comme
la nouvelle vint sur ces entrefaites que le roi de Sicile préparait
un puissant secours pour dégager le pape, Frédéric, qui
assiégeait Ancône, accepta des habitants une grosse rançon, et fit, vers
la fin de juillet, sa jonction avec l’année des deux archevêques. Les
milices d’Albano, de Tivoli et d’autres petites villes du Latium, ennemies du sénat qui cherchait à les subjuguer, se réunirent aux
impériaux : l’attaque fut dirigée contre la cité Léonine. Avant de donner
l’assaut, l’empereur offrit la paix, en y mettant pour condition que
Pascal et Alexandre abdiqueraient, et que les cardinaux, assemblés en
conclave, éliraient librement un nouveau pape sans aucune intervention de
l’autorité laïque. Alexandre, qui tout récemment avait renouvelé
l'excommunication contre Frédéric, en le déclarant déchu de la dignité suprême,
rejeta bien loin cette proposition. De part et d’autre on en appela aux
armes, et après un combat opiniâtre, les Allemands forcèrent la porte Castelli
et la courtine de Saint-Pierre. Les pontificaux, chassés de rue en rue,
s’étaient retirés dans la basilique du prince des apôtres, d’où ils
faisaient pleuvoir une grêle de traits sur les assaillants. Pour les en
déloger, le feu fut mis à l’église. Les flammes en dévorèrent le portique
ainsi que le sanctuaire voisin de Sainte-Marie. Beaucoup de Romains y
périrent; la cité Léonine resta aux impériaux. Alexandre avait quitté son
palais de Latran pour le Colisée, dont les Frangipani avaient
fait une forteresse; mais comme il s’aperçut que le
peuple était près de l’abandonner, il prit furtivement la fuite et
se retira à Bénévent, près du roi de Sicile. Il y fulmina encore
une fois l’excommunication contre ses ennemis.
Bientôt après les Romains offrirent de se rendre,
moyennant que les anciens privilèges de la ville seraient maintenus et que l’élection
du sénat serait confirmée. A ces conditions, ils
promettaient de recevoir Pascal III comme le chef légitime de l’Église,
et de prêter serment de fidélité à l’empereur. Ils s’obligeaient de plus à le
servir contre tous les hommes, à rétablir sa justice dans la ville et au
dehors, à ne participer enfin à aucun conseil ni à aucune action qui
aurait pour objet de lui causer du dommage, de le priver d’un membre, de
le retenir en prison.
Il était bien temps de conclure cet accord. On était en
pleine canicule, et l’air pestilentiel des campagnes romaines commençait à
produire ses effets accoutumés : beaucoup de soldats tombaient malades; les rangs de l’armée s’éclaircissaient. Après
une pluie du mois d’août suivie d’une chaleur étouffante, la
fièvre devint épidémique. En sept jours la mortalité fit de tels
ravages, que l’empereur, voyant son camp menacé d’une destruction complète,
se hâta d’accepter les offres du sénat. Laissant
ses nombreux malades aux soins de la commune, qui lui donna des
otages, il reprit, avec les débris de ses troupes, le chemin de la haute
Italie. Frédéric de Rothembourg, le fils de Conrad III et le neveu de l’empereur; Renaud, archevêque de Cologne, les évêques
de Ratisbonne, de Spire, de Verden et plus de deux mille gentilshommes
avaient péri dans cette funeste expédition. L’esprit troublé par la crainte,
les Allemands désertaient en foule leurs drapeaux pour retourner dans
leur pays, où beaucoup d’entre eux embrassèrent la vie monastique. L’empereur,
arrêté dans sa retraite par les habitants de Poutremoli, petite ville dans le
cœur des montagnes, fût peut-être tombé en leur pouvoir si le marquis de
Malaspina, avec ses hommes d’armes, ne l’eût tiré de ce mauvais pas. Il
parvint enfin à gagner Pavie et y prit ses quartiers d’hiver, se bornant,
faute de soldats, à faire dévaster par les milices gibelines les territoires
de Milan et de Plaisance. Dès les premiers jours du printemps, il rentra presque seul en
Allemagne par les marches du Piémont. Un chroniqueur rapporte qu’à Suze un
complot se forma pour le tuer pendant son sommeil, mais qu’averti à temps,
il put s’échapper avec cinq des siens en faisant placer dans son lit
un noble allemand que les conjurés épargnèrent. Telle fut la fin de
cette nouvelle entreprise militaire contre le pape. Les confédérés lombards
crurent voir dans le désastre des Impériaux la main de Dieu
s’appesantissant sur le persécuteur de l’Église. Alexandre gagna en
popularité ce que Frédéric avait perdu. Les recteurs de la ligue guelfe,
pour intercepter toute communication entre Pavie et les terres du marquis de
Montferrat, le plus puissant feudataire du parti impérial, profitèrent de
l'absence de l’empereur pour bâtir une ville au confluent du Tanaro
et de la Bormida. Ils lui donnèrent le nom
d’Alexandrie, en l’honneur du pape Alexandre. Elle fut surnommée de la
paille par les Allemands, parce que ses maisons, pauvrement
construites, étaient couvertes de chaume. Les habitants de quatre
bourgs du voisinage s’y établirent, et en moins d’un an son
enceinte renferma quinze mille citoyens.
L’empereur, que de puissants intérêts retenaient au nord
des Alpes, ne put revenir en Italie avant le mois de septembre 1174. Il y
amena un grand nombre de Brabançons ou Cottereaux, soldats mercenaires
qu’il avait enrôlés dans le nord de la France. Après avoir forcé le pas de
Suze, il assiégea Alexandrie, et perdit beaucoup de temps devant cette ville
naissante qui était à peine entourée de palissades et d’un rempart de
gazon. La ligne mit ses forces sur pied pour en faire lever le siège.
Depuis cinq ans, les nouveaux habitants d’Alexandrie, pour mieux
s’assurer la protection de l’Église romaine, s’étaient volontairement rangés
sous son autorité féodale. Leurs consuls, à genoux et les mains dans celles du
souverain pontife, avaient fait le serment et l'hommage, promettant de lui
payer trois deniers par an pour chaque habitation de chevalier, de
marchand ou de possesseur d’une charrue montée; et un denier pour les autres
maisons. Alexandre leur avait donné l’investiture dans la forme
ordinaire, sans toucher en rien aux règlements municipaux de la commune.
Quand les armées furent en présence, on parla de paix. Frédéric, dont la mauvaise fortune avait assoupi l'humeur, consentit à mettre le différend en arbitrage, sous la réserve des droits de l'empire, qui devaient être maintenus dans leur intégrité. De leur côté, les Lombards insistaient pour que leurs anciens privilèges et l’autorité de l’Église romaine ne pussent être mis en discussion. Il était difficile de s’accorder sur de telles bases; néanmoins un armistice d’un mois fut conclu; on nomma des arbitres, et la négociation s’ouvrit avec le souverain pontife. Comme au début, elle sembla prendre une tournure favorable, l’empereur, qui manquait d’argent, licencia une partie de son armée. Mais dès que ses rangs furent éclaircis, les Guelfes devinrent plus exigeants. D’une part on demandait l’entière exécution des décrets de Roncaglia; de l’autre on en voulait l’abolition. Les esprits s’aigrirent, tout espoir de paix s’évanouit. Frédéric rappela ses troupes; mais il n’en revint qu’un petit nombre, et la guerre ne put être menée avec vigueur. Les Guelfes mettant leur confiance en Dieu, dont ils croyaient servir la cause en même temps que celle de la liberté, étaient tous soldats. Un grand enthousiasme s’était emparé d’eux. A l’approche des Impériaux, on voyait les milices urbaines, composées principalement d’infanterie, se ranger en ordre serré autour du caroccio, dont les mouvements lents et embarrassés rendaient une retraite presque impossible. Elles acquirent ainsi assez d’aplomb pour tenir tête à la cavalerie allemande. Le Caroccio, qui
joue un rôle important dans les guerres des républiques italiennes, était
un char pesant, peint en rouge, et tiré par quatre paires de bœufs. Il
supportait une grande antenne le long de laquelle étaient suspendues la
bannière de la commune et l’image de son saint patron. A la pointe du mât,
le christ sur une boule dorée, d’où il dominait les combattants, rappelait par
sa présence que tout vient de Dieu, la victoire comme la défaite. La garde
de cette lourde machine était confiée aux plus vaillants guerriers, armés
jusqu’aux dents et assis sur le devant du char. Comme dans ce siècle, bien
différent du nôtre, le sentiment religieux était profondément gravé dans les
cœurs, et comme on n’eût osé rien entreprendre sans invoquer la protection
divine, un prêtre, placé au pied du mât, y célébrait la messe avant qu’on
commençât l’action. Derrière l’autel, une bande de musiciens faisait
grand bruit pendant le combat. La perte du caroccio était une tache à l’honneur de la commune. L’ennemi qui s’en était emparé,
le promenait en triomphe, le mât renversé, ses ornements
traînant dans la boue. On le livrait ensuite aux insultes de la
populace qui le couvrait d’ordures. Le caroccio,
inventé dans le XIe siècle, par Aribert, archevêque de Milan, qui
l’employa contre Conrad le Salique, était généralement
adopté en Italie, et les empereurs eux-mêmes s’en servirent, à l’imitation
des Lombards.
Le siège d’Alexandrie s’était prolongé pendant près de
cinq mois les plus rudes de l'hiver. La résistance des Guelfes
lassa l’empereur, qui après de vaines tentatives pour surprendre
la place ou l’emporter de vive force, abandonna cette entreprise le
21 mars 1175, jour du jeudi saint.
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