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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE |
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LIVRE VI.
FRÉDÉRIC II, JUSQU’A LA MORT DE GRÉGOIRE IX.
1231 —1241
CHAPITRE III
SYSTÈMES FINANCIERS DE LEMPEREUR ET DU PAPE. — LES
GUELFES RALLIÉS A L'EMPE-RIUR L'ABANDONNENT. — GUERRE EN ITALIE. — VN CONCILE
EST CONVOQUÉ A ROME. LES PRELATS SONT PRIS EN MER. — GRANDE INVASION DES
TARTARES. — MORT DE GRÉGOIRE IX.
1939 — 1241
La vieille querelle du sacerdoce et de l’empire venait de
se rallumer avec plus d’ardeur que jamais, et, d’une extrémité à l’autre
de l’Italie, Guelfes et Gibelins, pontificaux et impérialistes, se préparaient
à la guerre. Des dominicains et des Cordeliers, agents actifs de la cour
romaine, parcouraient la Péninsule, le crucifix à la main et le mot de
liberté à la bouche. Ils entraient dans la maison du riche comme dans
celle du pauvre, remuaient les esprits, et les poussaient à la révolte
contre l’autorité impériale. Grégoire IX lui-même, non content de prodiguer les
indulgences à ceux qui embrassaient sa cause, promettait aux
villes lombardes de forts subsides en argent, et aux nobles de la
faction guelfe, les terres des Gibelins. D’autre part, Frédéric II
faisait enrôler à grands frais des troupes mercenaires; ses flottes
étaient équipées, et ses forteresses mises en état. De si grands
préparatifs nécessitaient de telles dépenses, qu’on se demande, au début
de la guerre, comment le monarque et le pontife se procureront l’argent
dont ils auront besoin, et quels sont les revenus qui pourront suffire à de
telles entreprises.
On s’attendrait en vain (hâtons-nous d’en prévenir le
lecteur) à trouver ici rien de semblable à ce que de nos jours on
appelle un budget. Les archives de la maison de Souabe ont été
détruites presque en totalité. Celles de la cour romaine sont rigoureusement
fermées à toutes les investigations; mais, fussent-elles ouvertes, il est
probable qu’on n’en tirerait que des documents insuffisants pour établir
un travail de cette espèce. Dans ces temps si différents du nôtre, outre
que la quotité des impôts était essentiellement variable, les formes de la
comptabilité ne ressemblaient en rien à celles d’aujourd’hui. Mais, si les
renseignements qui vont suivre sont fort incomplets, ils serviront,
du moins, à faire connaître les bases du système financier de l’empereur
et de celui du pape, ainsi que les sources où l’un et l’autre puisaient.
Les faits démontrent que le royaume de Sicile fournissait
la plus grande partie des vivres et des subsides nécessaires à l’entretien des
années de Frédéric II. C’est, on le sait, une contrée naturellement
fertile, et abondante en toutes sortes de biens. Sous la dynastie
normande, et principalement pendant le règne du bon roi Guillaume, les
dépenses de l’État furent modérées; et le commerce put, à la faveur d’une
longue paix, acquérir de grandes richesses. Pendant cette période, la
population s’accrut, l’agriculture et l’industrie prospérèrent; le pays
marcha dans une voie de progrès dont, depuis sept siècles, les Siciliens
n’ont pas perdu le souvenir. Les troubles qui survinrent après la
mort de Guillaume arrêtèrent cet essor: cependant, comme Frédéric II,
jusqu’à son retour de la croisade, s’était montré économe de la bourse de
ses sujets, qu’il avait établi une administration ferme, active et
protectrice, son royaume possédait encore de grandes ressources, quand, en
1231, il entreprit de dompter les Guelfes lombards. Alors, l’augmentation
progressive des dépenses l’avait forcé à établir de lourdes taxes; et comme la
solde des troupes se payait en argent, que les armées étaient presque
toujours sur le pied de guerre hors de la Sicile, le pays s’épuisait de
numéraire pour soutenir une situation si onéreuse. Toutefois si, d’une
main, l’empereur dépensait outre mesure, de l’autre il ouvrait des
relations commerciales au moyen desquelles le trafic de son royaume avec
l’étranger se soutenait avantageusement. Quelques années de repos auraient
tout réparé, si la guerre n’eût rouvert pour les États siciliens une
longue période de sacrifices et de malheurs.
Sous Frédéric II, les taxes publiques étaient de deux
sortes, directes et indirectes: les premières assises sur la
propriété, celles-ci sur les objets de consommation et de fabrication.
Les impôts directs, dont nous nous occuperons d’abord, sc subdivisaient en
deux branches: redevances de fiefs, et collectes ou tailles sur les terres
allodiales. Des titres ou d’anciennes coutumes avaient établi pour les unes
comme pour les autres des limites qu’on ne pouvait légalement dépasser,
mais dans lesquelles l’empereur se renferma rarement. Quant à l’impôt indirect,
il n’avait d’autres bornes que la volonté du prince, qui, chaque fois que
les circonstances l’exigeaient, ajoutait de nouveaux articles aux tarifs.
Le lecteur sait déjà que les terres féodales acquittaient
par le service militaire leur part représentative d’impôts. Soit donc
que le souverain rassemblât une armée pour la défense du pays,
qu’il convoquât une cour plénière ou un parlement général, tout feudataire
de la couronne était tenu de s’y rendre personnellement, et, en cas de
guerre, de conduire à l’armée royale et d’y maintenir à ses frais un nombre
déterminé de chevaliers et de sergents. La durée du service militaire était
réglée par les chartes d’investiture. Cette redevance portait le nom
d’aide (aduamentum). Pour être taxé à une
lance complète, c’est-à-dire à un homme d’armes, deux écuyers et trois
chevaux, le fief devait produire annuellement 20 onces d’or. S’il valait
moins, on composait une lance par la réunion de plusieurs petits feudataires,
qui divisaient les frais entre eux proportionnellement au revenu de
chacun. Ce service, rachetable en argent, durait ordinairement trois mois;
passé ce terme, le souverain payait la solde aux troupes féodales qu’il
voulait garder sous le drapeau. Un baron n’amenait-il pas son contingent
complet, il lui en coûtait 3 onces et 15 taris par mois pour chaque
homme d’armes non présent. S’il ne pouvait venir lui-même, il devait, avec
l’agrément du souverain, mettre à sa place un autre chevalier; à défaut de
quoi le fisc saisissait la moitié de son revenu. Inutile d’ajouter que,
pour se procurer l’argent nécessaire, les seigneurs ne manquaient pas
d’imposer leurs sujets ou vassaux, sur qui, en définitive, retombaient
toutes les charges.
Le tableau des services militaires des provinces de terre
ferme, sous Guillaume le Bon, a été conservé. D’après un relevé exact de ce
curieux document, le nombre des fiefs de chevaliers s’élevait, dans cette
partie du royaume, à trois mille huit cent quatre-vingt-onze, qui, à
raison de 20 onces d'or pour chacun, produisait un revenu total de 77,820
onces, sauf la différence de la valeur de l’argent au XIIIe siècle. Ces
fiefs étaient tenus de fournir trois mille huit cent quatre-vingt-onze
hommes d’armes, et sept mille sept cent quatre-vingt-deux sergents, dont le
service à l’armée royale pendant trois mois représentait une contribution
de 11,673 onces. Mais on voit, par le titre lui-même, que, dans certains cas,
ces contingents étaient portés au double. Ajoutons que dans ce calcul ne
sont pas comprises les taxations de l’ile de Sicile, ni celles des villes
et des terres domaniales de tout le royaume.
Chaque fois qu’un baron devenait possesseur d’un fief,
soit à titre héréditaire, soit par la munificence du souverain, il
devait, avant d’en obtenir l’investiture, payer au fisc un droit de
mutation, appelé droit de relief (jus relievi),
qui était fixé à la moitié du revenu de la terre, c’est-à-dire à 10 onces
par fief de chevalier. Si l’héritier ne faisait pas sa déclaration
avant la fin de l’année, il encourait une amende exorbitante de 90 onces
ou neuf fois la taxe simple.
Telles étaient, avec quelques autres impôts de peu
d’importance, les charges supportées par la noblesse. Il reste à indiquer
celles plus onéreuses qui pesaient sur la bourgeoisie.
Les villes du domaine payaient tous les quinze ans un
droit de mutation, comme si elles passaient sous un nouveau
seigneur. Chacune d’elles fournissait à l’armée de terre ou à la flotte
un nombre déterminé d'arbalétriers, de fantassins et de matelots, commandés
par le syndic en personne, ou par l’un de ses délégués. Toute cité maritime
ayant un port était tenue de construire à ses frais et de conserver en bon
état une ou plusieurs galères. Quand ces bâtiments allaient en expédition,
le fisc les pourvoyait d’agrès et d’apparaux; leurs équipages recevaient
la solde et le pain tant qu’ils restaient à bord. Étaient exemptes du
recrutement de l’armée de terre les villes taxées à la redevance de
deux vaisseaux; celles qui n’en fournissaient qu’un seul pouvaient
être tenues à envoyer un certain nombre d’arbalétriers.
La collecte établie par les rois normands était exigible:
1º quand des ennemis extérieurs ou des rebelles menaçaient la sûreté
de l’État; 2° lorsqu’on avait à payer la rançon du souverain; 3°
que son fils ou son frère étaient armés chevaliers, et que
lui-même recevait la couronne royale dans la cérémonie du sacre; 4°
enfin, lorsqu’il mariait sa fille ou sa sœur. A combien se montait l’impôt
dans ces divers cas? Non-seulement aucun document ne l’indique, mais nous
savons qu’en 1285, lorsque le pape Honorius IV voulut rétablir dans le royaume
de Naples, alors séparé de la Sicile, les taxes sur le pied où elles
étaient du temps du bon roi Guillaume, on n’en put retrouver exactement
les anciennes bases. Pour en approcher le plus possible, ce pontife fixa
le maximum des collectes à 50,000 onces pour les frais de la guerre ou de
la rançon du roi; à 12,000 onces dans le cas d’admission d’un prince à
l’ordre de chevalerie; et enfin à 15,000 onces pour la dot de chaque
princesse du sang royal’. Mais, sous Frédéric II, les choses se passaient
bien différemment. Depuis qu’une guerre continuelle avec les Guelfes
l’obligeait à entretenir des armées permanentes, auxquelles il payait de
fortes soldes, de nouvelles collectes étaient établies annuellement, et le
taux en était réglé, non suivant l’ancienne coutume, mais en raison des
besoins du trésor. Les provinces de terre ferme supportaient les trois
quarts de l’impôt; la Sicile l’autre quart.
Quand le décret qui imposait une nouvelle collecte avait
été rendu, soit par la seule volonté de l’empereur, soit, ainsi que cela
commençait à se pratiquer, dans un parlement général où siégeaient des
députés de la bourgeoisie, le gouvernement déterminait la portion assignée à
chaque province. Le maître justicier en faisait la sous-répartition entre les
bourgs et les châteaux de son ressort; puis, les contribuables eux-mêmes
élisaient des jurés qui fixaient la quote-part de chacun, en ayant égard à
ses facultés et à ses charges Tout habitant pouvait appeler de
leurs décisions à la commune elle-même; et, afin de prévenir
les erreurs, il était enjoint aux notables du lieu de cadastrer
annuellement les terres imposables. De plus, quoique la collecte
fût payable en numéraire, on pouvait se libérer en denrées ou
en fournitures, d’après une juste évaluation. Pour réparer autant que
possible les actes arbitraires ou injustes, l’empereur faisait parcourir
les provinces par des officiers de confiance, chargés de lui rendre compte
des plaintes qu’ils recueillaient Ce prince lui-même, malgré
d’innombrables occupations sous le poids desquelles beaucoup d’autres auraient
succombé, présidait à tout quoique de loin et sans moyens rapides de
communications, jetait un regard vigilant sur les agents du pouvoir,
châtiait les magistrats prévaricateurs, et donnait de sévères réprimandes
à quiconque négligeait les formes de la justice. Il est
incroyable jusqu’où descendait sa surveillance minutieuse.
L’impôt indirect, la branche la plus productive du revenu
public, comprenait les taxes anciennes, dritti antichi, d’origine normande, et celles établies
par Frédéric II sous le nom de droits nouveaux, dritti nuovi. Les premières consistaient principalement
en douanes, octrois à l’entrée des villes, ancrages dans les ports, droits sur
la pèche, sur la viande et autres comestibles. Frédéric, non content
d'augmenter la plupart des tarifs, fil peser de fortes charges sur les
denrées de consommation et sur la plupart des matières propres à la
fabrication, telles que le sel, la soie écrue, le fer, l’acier, le cuivre,
et beaucoup d’autres articles qu’il serait trop long d’énumérer ici. La
taxe sur la teinture, l’une des plus onéreuses, était, pour les ouvriers,
un sujet trop réel de plaintes. Pour s’assurer le monopole de plusieurs de
ces objets, il avait élevé le droit de vente à un taux si exorbitant,
qu’on ne pouvait se les procurer que dans les magasins du fisc. Le trésor
devait retirer de grosses sommes des douanes, s’il faut en juger
d’après la taxe sur les exportations, qui fut élevée au tiers de la
valeur des chargements. Ajoutons néanmoins que Frédéric,
s’étant aperçu que celte contribution exagérée ruinait le commerce,
et que les recettes diminuaient en proportion de la hausse de l’impôt,
réduisit le droit au cinquième pour la Sicile et la Pouille, et au
septième pour les autres provinces, réputées moins fertiles.
Par suite du peu d’abondance des métaux précieux au XIIIe
siècle, une partie de ces produits, ainsi que la presque totalité du revenu du
domaine royal, se recouvrait en nature. Pour se procurer de l’argent, le
souverain faisait vendre au meilleur prix possible les marchandises et les
blés accumulés dans ses entrepôts. Frédéric était donc à la fois le plus riche
propriétaire cl le premier négociant de ses États: situation qui
établissait une concurrence d’autant plus funeste au commerce
particulier, qu’on vient de voir que, pour vider ses magasins, ce
prince avait trop souvent recours à des mesures injustes, telles que
la prohibition de certains articles, ou l’exagération des droits.
Les biens qui appartenaient au domaine étaient d’une
vaste étendue: sous les Normands, leurs produits couvraient en
grande partie les dépenses de l’État. Depuis la majorité de Frédéric II,
une administration vigilante en dirigeait l’exploitation. L’empereur lui-même
s’en faisait rendre un compte exact, et, de près comme de loin, dans son
palais comme sous la lente, il trouvait toujours le temps d’ordonner des
améliorations, de contrôleras dépenses, de faire vendre ses denrées et de
leur chercher des débouchés nouveaux. La plupart des historiens ont vanté
l’habileté de Frédéric II; mais, pour en juger sainement, c’est dans les
actes émanés de lui qu’il faut l’étudier. On conserve, aux archives
de San-Severino à Naples, un répertoire de sa correspondance
administrative pour le royaume de Sicile pendant l’indiction XIII, du mois
de septembre 1239 au mois de septembre 1240, c’est-à-dire précisément quand sa
querelle avec la cour romaine recommençait à embraser l’Italie. En y voyant ses
plans d’amélioration, et jusqu’à quels détails la surveillance active de
ce prince s’étendait dans des circonstances si difficiles, on se
figure aisément ce qu’il aurait pu faire à une époque de paix et
de repos. Mais pour un semblable travail le temps où il vécut
était trop orageux, et les hommes trop passionnés. Ses efforts échouèrent.
Il eût voulu conduire son royaume dans une voie de progrès, et ne put que
l’accabler de charges.
Outre plusieurs parcs royaux et d’autres terrains
réservés pour la chasse, la couronne possédait de vastes forêts, des
pâturages, des vignes, des terres en culture, des haras, de nombreux
troupeaux confiés à des serviteurs, ou donnés à bail à des fermiers. Des
intendants appelés secreti avaient la haute
surveillance de ces biens, et correspondaient directement avec l’empereur,
auquel ils rendaient compte de leur gestion. Ce prince exigeait que ses
agents se fissent instruire de la quantité de semence employée par les laboureurs,
et du produit de la récolte; qu’ils s’assurassent par eux-mêmes si dans chaque
ferme les colombiers étaient bien peuplés; si on y élevait beaucoup de
volailles, de paons et de canards; si on tirait un bon parti de la plume
de ces oiseaux; s’il y avait beaucoup de paniers d’abeilles; si on
cultivait suffisamment d’avoine, de maïs, de coton, de chanvre et de
légumes de toutes sortes; enfin, si le vin, en sortant du pressoir,
était renfermé dans des vases propres et convenables. Il apprend
que les arbres fruitiers d’un de ses châteaux ne donnent que peu
de produits, faute de recevoir la culture nécessaire. Aussitôt,
de son camp, devant Milan, il écrit au châtelain de surveiller lui-même
les jardiniers, et de se faire rendre compte des fruits récoltés, qu’il fera
conserver soigneusement. Dans une autre lettre, Frédéric recommande de donner
à cheptel ses bêtes à laine, et de ne les confier qu’à des hommes en bonne
réputation. Ces sortes d’arrangements se faisaient d’ordinaire avec des
pasteurs sarrasins, très-renommés dans l’art de diriger les
troupeaux. Plus tard, il fait venir des métairies domaniales de la
Sicile mille bœufs de travail ou indomptés, pour être donnés à bail
à des Musulmans de Lucera. Il ne veut pas que les vignobles
de Syracuse soient affermés, de crainte qu’on n’en dénature le plan,
en lui faisant produire, au moyen des engrais, une trop grande quantité de
raisins. Mais les terres vagues appartenant au domaine pourront être
cédées aux bourgeois de cette ville qui demandent à y mettre de la vigne,
moyennant un cens annuel de 600 taris d’or., et la dime du vin
nouveau. D’autres terrains seront également loués aux habitants
d’Héraclée, qui en rendront annuellement six cents salmes de grains.
Des juifs avaient offert de naturaliser en Sicile
l’indigo et plusieurs plantes originaires de l’Arabie et de l’Inde, entre
autres le henné ou Alcana, qui donnait une
belle teinture rouge. Aussitôt des champs situés à Favara, lieu de plaisance
près de Païenne, sont affectés à ces essais. D’autres juifs reçoivent des encouragements
pour la culture du dattier dans les environs de la capitale, où cet arbre
avait été apporté sous la domination arabe. On leur cède les terrains
nécessaires, à condition que les fruits, qu’ils promettent de faire venir
à maturité, seront partagés en deux parts, l’une pour le prince, et l’autre
pour eux. Depuis longtemps la fabrication du sucre de canne
languissait en Sicile: Frédéric appelle de Syrie d’habiles ouvriers, et
charge spécialement l’intendant de Palerme d’encourager celte précieuse
industrie, de manière qu’elle ne puisse être abandonnée à l’avenir. Des
arbres sont-ils cassés par un ouragan, l’empereur n’oublie pas d’en faire
vendre les débris dans la ville la plus voisine. Il ordonne la construction
d’un moulin, après s’être assuré, par des rapports exacts, que cette usine
sera productive pour le fisc et utile aux habitants. Il fait bâtir dans la
résidence de Palerme un vaste colombier, et, de son camp devant Plaisance,
il en désigne lui-même l’emplacement. Descendant à des détails plus
minutieux encore, il charge l’intendant de Messine de ne pas laisser
oisives les servantes nourries dans le palais de cette ville, et veut
qu’elles emploient leur temps, soit à filer, soit à d’autres menus
ouvrages.
Comme le commerce étranger se faisait presque uniquement
avec l’Orient, l’Égypte et la côte de Barbarie, l’empereur n’épargnait aucune
dépense pour mettre les ports en bon état, et entretenir la flotte sur un pied
respectable; circonstance qui explique la haine que les Vénitiens lui
portèrent longtemps, et l’alliance de ce peuple navigateur avec la cour
romaine. Peu de temps après sa seconde excommunication, il ouvrit deux
nouveaux ports à Melazzo et à Augusta, en Sicile. L’exportation des grains
était permise dans certaines villes maritimes, où le gouvernement tenait des
commis chargés de percevoir les droits de sortie, qui s’élevaient à 15
grains d’or par salme. La vente des marchandises
et des céréales qui entraient chaque jour dans les magasins de l’État
était, de la part du prince, l’objet d’une surveillance particulière. Ses
agents tenaient un compte exact du blé, de l’orge, du vin, du fromage, et
des autres denrées provenant des recettes de la douane ou des récoltes du
domaine. Une partie servait à l’approvisionnement des palais royaux;
une autre, à ravitailler les forteresses de l’Italie ou de la
Palestine. Le surplus était exporté directement pour le compte de
l’empereur, ou vendu à des marchands romains qui faisaient ce trafic. Le
blé de la récolte de 1239 valait de 12 à 13 taris la salme.
Le moment semblait-il opportun, Frédéric vidait ses magasins. « Faites
un chargement des grains de la douane et de ceux de nos domaines, écrivait-il
de Pise à l’intendant des ports (magister portuum)
de Sicile; envoyez-les soit en Espagne, soit en Barbarie, suivant que le prix
de ces denrées sera plus avantageux. » Par une autre dépêche, il ordonne
de charger un navire de l’État et deux bâtiments plus petits de tout le
blé qui restait dans ses greniers de Palerme. En cas d’insuffisance,
on devait, pour compléter ta cargaison, acheter des grains dans la
ville5. Les escadres royales faisaient ces transports quand l’empereur
avait la guerre avec Venise ou avec Gênes, et le trésor payait aux villes
maritimes le prix du fret. En 1239, Nicolo Spinola,
grand amiral du royaume, eut mission de conduire à Tunis, où
vraisemblablement la récolte avait manqué, cinquante mille salmes de froment, et de se procurer au plus bas prix
possible le grain que les intendants royaux ne pourraient fournir. La salme fut vendue en Afrique 24 taris, ce qui
produisit 40,000 onces d’or. Ajoutons que, pour faciliter les achats
faits par les agents du prince, l’exportation des céréales était provisoirement
défendue, mesure dont aucun homme d’État ne comprenait alors les graves
inconvénients.
Tel était à celle époque le système qui régissait les
finances du royaume de Sicile. On va voir que celui de la cour romaine,
dont il est nécessaire de dire aussi quelques mots, reposait sur d’autres
bases.
Le gouvernement civil des papes était doux pour les
peuples et même assez libéral, en prenant ce mot dans l’acception
qu’on lui donne aujourd’hui; c’était une conséquence naturelle de
la situation politique du Saint-Siège en Italie, où il s’appuyait
sur le principe populaire. Chaque ville du domaine direct
jouissait du droit d’élire ses magistrats municipaux; et ceux-ci
exerçaient leur juridiction, tant au civil qu’au criminel, moyennant
le serment de fidélité au chef de l’Église, serment qu’on
exigeait aussi des citoyens, et qu’ils renouvelaient de dix en dix
ans. Toute élection, pour être valable, devait être approuvée par
le souverain pontife. La chambre apostolique possédait un
grand nombre de bourgs et de châteaux, de maisons urbaines,
de terres, dont elle louchait le revenu. De plus, le pape, à litre
de souverain temporel, avait droit, dans l’État de l’Église, aux divers
services que tout possesseur de fiefs devait à son suzerain. Il percevait
les régales dites royales, et chaque commune lui payait une
redevance proportionnée à sa population et à celle de son district. Les
clercs, les chevaliers (milites), les juges, avocats, tabellions,
et ceux qui ne tenaient aucune propriété imposable, n’étaient pas portés
sur le rôle. Sous Innocent III, la taxe s’élevait à neuf deniers par feu.
Mais cet impôt, dont le produit devait varier annuellement dans chaque
localité, selon l’accroissement ou la diminution du nombre des familles, était
presque toujours converti en un abonnement fixe payé par la commune .En
rappelant ici l’ardeur avec laquelle on a vu les villes de l’Italie centrale se
ranger sous la domination de l’Église romaine après la mort de Henri VI,
n’est-il pas permis d’en conclure qu’elles savaient y trouver des charges
moins lourdes que celles du royaume de Sicile? Le revenu temporel des
papes devait donc être peu considérable; le recouvrement en devenait
presque impossible en temps de guerre, parce que l’empereur
faisait occuper par ses troupes les principales places de l’État
ecclésiastique, ce qui mettait le pays presque tout entier sous sa
main. Pour soutenir une lutte aussi sérieuse que celle qui se préparait ,
il fallait chercher ailleurs des ressources plus abondantes, et d’une
rentrée moins incertaine. Grégoire les trouvait principalement dans les décimes
sur le clergé des Étals chrétiens, et dans les contributions pour la
croisade qu’il faisait lever par ses agents.
La taxe connue sous le nom de décimes était, dans
certains cas, imposée par le Saint-Siège sur les biens ecclésiastiques,
meubles et immeubles. Les décimes les plus modérées s’élevaient
au vingtième; mais souvent elles atteignaient le dixième et
jusqu’au cinquième du revenu. Depuis l’excommunication de
Frédéric, les demandes de décimes devenaient si fréquentes et si
onéreuses, que beaucoup de prélats refusaient de s’y soumettre.
Les meilleures recettes se faisaient en France, en Allemagne, et surtout
en Angleterre. Les chroniqueurs de ce dernier pays signalent avec amertume
l’avidité insatiable des Romains, surnom donné aux nonces et aux
collecteurs envoyés par la cour pontificale : « En 1240, dit Matthieu Paris, un
nouveau bref exigea le cinquième des biens ecclésiastiques, pour repousser
les attaques de l’empereur. Il y eut de grandes réclamations. Au a premier
abord les évêques opposèrent une forte résistance; mais plusieurs d’entre
eux s’étant laissé gagner par le légat, a les autres se soumirent. »
Dès l’année 1235, une croisade avait été prêchée en
Europe, afin d’empêcher les saints lieux de retomber, à l’expiration
des trêves, au pouvoir des Musulmans. La bulle pontificale menaçait
d’anathème quiconque n’assisterait pas aux prédications’ et comme des
indulgences plénières avaient été accordées, sous les conditions imposées
par l’Église, aux fidèles qui prendraient la croix, un certain nombre
d’Anglais et quelques Français prononcèrent leurs vœux. On sait que de grandes
instances furent faites par Grégoire IX à l’empereur lui-même pour qu’il
acceptât le commandement de l’armée, dont le départ d’Europe
devait avoir lieu le jour de la Saint-Jean 1238. Mais, avant ce
temps, un frère templier se présenta aux croisés pour leur offrir, au
nom du souverain pontife, de dispenser du grand pèlerinage quiconque
voudrait payer certaines sommes destinées à un emploi plus utile. De
graves accusations s’élevèrent contre les Romains, qui, disait-on,
inventaient chaque jour de nouveaux moyens de vider les bourses. Jusqu’à
l’excommunication de Frédéric, la croisade resta en suspens; mais depuis,
la cour pontificale parut songer bien moins à secourir la Palestine qu’à
se procurer de l’argent pour les guerres d’Italie. Elle autorisa d’abord
les infirmes à se racheter de leurs vœux; plus tard, l’ordre formel leur
en fut donné; et quant aux hommes valides, ils durent attendre
chez eux de nouvelles instructions. A Lyon, le prédicateur chargé par
Grégoire de congédier les soldats du Christ se trouva être précisément le
même qui, à force d’instances, les avait enrôlés sous le saint drapeau six
mois auparavant. Pour colorer un changement si complet, le pape publia que
Frédéric jetait dans les fers, et même condamnait à d’horribles supplices,
tout croisé qui tombait entre ses mains. Beaucoup de gens
prêtèrent l’oreille à celte imputation, quoique, pour s’en justifier,
l’empereur eût écrit que les soldats du Christ trouveraient dans
le royaume de Sicile la protection et les secours nécessaires à
l’accomplissement de leur pieux voyage; et qu’il eût donné ordre à ses
agents de bien traiter les croisés qui débarqueraient dans un de ses ports.
Quelques pèlerins se rendirent isolément en Asie; mais la plupart se
soumirent à la taxe, pour être dégagés d’une entreprise ruineuse, dont la
conservation de Jérusalem n’était que le prétexte. Le projet d’une
croisade générale avorta; mais le trésor pontifical se remplit, et le pape
put fournir d’abondants subsides aux Guelfes lombards, menacés par
les Impériaux.
Au printemps de l’année 1239, l’empereur, voyant que tout
espoir de pacification avec l’Église romaine était chimérique, voulut
s’assurer des places frontières de l’Italie entre l’Adige et le
Tagliamento. A cet effet, il se rendit d’abord à Trévise, où les familles
gibelines le reçurent avec de grandes démonstrations de joie279. Après
avoir laissé dans la ville quelques soldats allemands, il se rendit à Vérone;
mais à peine s’était-il éloigné, qu’Albéric de Romano, le frère d’Eccelin,
secrètement uni aux Guelfes, jeta le masque, et surprit Trévise, dont ses
partisans lui ouvrirent une porte. La petite garnison impériale fut faite
prisonnière: seul, le podestat parvint à s’échapper. Frédéric, plein d’un
juste courroux, retourne à Padoue, assemble de plus grandes forces, et marche
contre les rebelles. Un chroniqueur contemporain rapporte qu’avant d’ouvrir la
campagne, ce prince, voulant faire dresser son horoscope, en chargea
maître Théodore , le plus renommé de ses astrologues. Ce charlatan avait indiqué
d’avance le jour et l’instant favorables pour observer le passage de Jupiter
dans le signe du Lion, circonstance, selon lui, d’un heureux augure: mais
vainement il attendit pendant plusieurs heures, sur la grande tour de Padoue,
que le ciel, chargé de nuages, s’éclaircit. Beaucoup de gens l’accusèrent,
les uns de fraude, les autres d’ignorance; ses ennemis prétendirent
que l’aspect des astres, bien différent de ce qu’il avait annoncé,
présageait des événements funestes Au surplus, ce mauvais succès n’ébranla
en rien le crédit du rusé astrologue; car on lit dans la correspondance
impériale qu’avant la fin de l’année, Théodore ayant obtenu l’autorisation de
passer en Sicile, l’empereur fit mettre à sa disposition un navire de l’État,
pour le conduire de Pise dans l’un des ports du royaume.
L’armée dressa ses tentes près de Castel-Franco, bourg
fortifié du Trévisan, sur la rivière de Mansone, l’un des affluents de
la Brenta. Avant d’attaquer cette place, qui tint ses portes
fermées, un délai de huit jours fut accordé aux magistrats de Trévise
pour venir implorer aux pieds du prince le pardon de leur
coupable conduite. Comme personne ne se présenta, la ville rebelle
fut donnée à la commune de Padoue, et, avec elle, tout le
territoire situé à la droite du petit fleuve Sile, jusqu’à la mer. La
chancellerie impériale en délivra aux Padouans un titre en bonne forme,
revêtu du sceau d’or; et ce fut tout ce qu’ils eurent jamais de celte
concession.
Pendant une semaine, des détachements de Sarrasins
ravagèrent les campagnes jusqu’aux portes de Trévise. La ferme résolution de
ses défenseurs n’en fut pas ébranlée, et bientôt une circonstance imprévue
détourna l’orage qui les menaçait. Le vendredi 3 juin, une demi-heure
avant midi, il y eut une éclipse de soleil qui dura près de deux heures.
Le jour fit place au crépuscule, les étoiles se montrèrent; et le peuple, saisi
d’épouvante, crut que le ciel, irrité des excès commis par les troupes,
s’apprêtait à en punir l’empereur. Ce prince lui-même, quoiqu’il connût la
cause des éclipses, parut partager les craintes de la multitude : mais il
est plus vraisemblable qu’il prit ce prétexte pour porter la guerre
ailleurs. Dans un conseil où les principaux capitaines, au nombre d’environ
cinquante, avaient été appelés, on résolut d’envahir le territoire de
Milan, et d’en venir aux mains avec les milices de cette république, si on
parvenait à les attirer en rase campagne. Le trésor paya les soldes
arriérées, puis l’année, divisée en plusieurs corps, prit le chemin de Vérone,
pour passer l’Adige sur le pont de cette ville. La défection d’Albéric avait
éveillé de justes craintes dans l’esprit de l’empereur. Il se méfiait des
seigneurs guelfes ralliés à son parti, et, pour les maintenir plus
sûrement dans le devoir, il s’en était fait suivre. Précaution inutile!
car, arrivé près de San-Bonifacio, château très-fortifié qui appartenait
au comte de ce nom, le marquis d’Este partit à toute bride avec plusieurs de
ses amis, entra dans la place et en fit fermer les portes. Vainement
Pierre de la Vigne, envoyé près des fugitifs, essaya de les ramener. Le
marquis, oubliant ses serments, indifférent au sort de son unique fils,
qu’il laissait en otage renonça pour toujours à l’obéissance et à ses
devoirs de vassalité envers le chef de l’empire. Pour le justifier de ce
manque de foi, certains chroniqueurs prétendent que la perte des Guelfes
était résolue, et qu’un confident de l’empereur, voulant sauver le marquis
d’une mort certaine, l’avait prévenu du sort qui l’attendait. Ceux de ses amis
qui ne purent le suivre furent arrêtés, mis à la chaîne, et, vers le
commencement de l’année suivante, envoyés avec les otages et
les prisonniers de guerre en Pouille, où ils subirent une longue captivité.
La défection du marquis, et les événements qui survinrent
bientôt vers le littoral de l’Adriatique, obligèrent l’empereur à changer
son plan de campagne. Les Vénitiens unis aux Bolonais entrèrent dans
Ravenne, secondés par les habitants, qui s’étaient mis depuis peu sous la
protection du souverain pontife. Comme l’occupation de cette place par les
Guelfes pouvait entrainer dans la révolte les principales villes de la
Romagne, Frédéric laissa une bonne garnison à Vérone, fit garder le pas de Clusio dans le val de l’Adige, pour assurer le
libre passage des Allemands en Italie, puis il se porta sur le bas Pô avec
le reste des troupes. Le manque total de machines de guerre l’empêcha de
reprendre Ravenne; et comme l’ennemi se tint sur la défensive, il n’y
eut entre les deux armées que des escarmouches sans importance. Deux
mois entiers furent employés à cette expédition, qui n’eut d’autres
résultats que la dévastation du territoire de Bologne. Pendant ce temps,
Eccelin retournait à Padoue, pour y livrer au bourreau ceux des citoyens
qu’il savait favorables au marquis: ce dernier recouvrait Este, le berceau
de sa famille, et d'autres lieux plus rapprochés de Ferrare; enfin,
l’empereur avait une correspondance secrète avec les principaux nobles
milanais, qui, en s’unissant à lui, se flattaient de l’emporter sur le
peuple. Ils l’engageaient à tourner ses efforts contre leur patrie, et
s’obligeaient par serment à le servir dans cette guerre. Suivant eux, il y
avait à Milan un puissant parti, prêt à livrer la ville aux troupes
impériales. Mais l’empereur ne se dissimulait pas les difficultés de
l’entreprise; et soit qu’il ne se crût pas assez fort, ou qu’il n’ajoutât
pas une foi bien entière aux promesses de ses nouveaux amis, la plus
grande partie de l'été s’écoula dans ces négociations. De plus pressantes
instances le déterminèrent enfin à passer en Lombardie, quoique la saison
fût avancée et qu’il manquât de l’attirait nécessaire pour un siège. Si
donc, malgré les assurances des nobles, Milan n’ouvrait pas ses portes, et
que pour y entrer il fallût employer la force, Frédéric ne devait
pas se flatter de réduire avant l’hiver cette ville intraitable; mais il pouvait,
dans tous les cas, lui causer de grands dommages; et ce motif le décida à
tenter le coup de main qu’on lui proposait. Avant de s’éloigner de
Bologne, il envoya en Romagne son fils naturel, Enzio, roi de Torres et de
Gallura, alors âgé de quinze ans. Il lui donna le titre de vicaire
impérial en Italie, avec la mission de rétablir, autant qu’il le pourrait,
l’ordre public dans le nord et le centre de la Péninsule. Depuis que la
guerre civile embrasait ce malheureux pays, les lois n’y étaient plus observées;
des bandits infestaient les routes; la justice restait sans force, et il
suffisait aux coupables de passer d’une ville à la ville voisine pour
s’assurer l’impunité. Le jeune roi, à peine dans l’adolescence, était à la fois
poète et homme de guerre; nul ne maniait la lance et l’épée avec plus
d’adresse; ses exploits, dignes de l’ancienne chevalerie, l’avaient rendu cher
aux troupes, qui le suivaient avec confiance au milieu des périls. Mais
le bouillant courage et l’extrême jeunesse d’Enzio le rendaient
peu propre aux affaires civiles, qu’il eut néanmoins dans ses
attributions. De grands pouvoirs lui furent conférés par son père, dont il
devint des lors le lieutenant.
Vers le milieu du mois de septembre, l’empereur traversa
le Lambro, petite rivière qui séparait le territoire milanais de celui de
Lodi, et, tout en livrant aux flammes les bourgs, au nombre de dix-neuf,
qu’il trouva sur sa route, il arriva à Pieve di Locate, à
douze milles ou environ seize kilomètres de Milan. Une grande agitation
régnait dans cette capitale de la Lombardie. Les uns parlaient d’attendre,
à l’abri de leurs remparts, que les pluies d’automne et le manque de
vivres forçassent l’ennemi à la retraite; d’autres, en plus grand nombre,
voulaient l’attaquer sans remise. La commune mit toutes ses forces sur
pied, soudoya des troupes mercenaires, et lit de telles dépenses,
qu’à défaut d’argent, il fallut émettre un papier-monnaie, auquel
le gouvernement donna un cours forcé. Mais la valeur nominale de ces
billets ne put se soutenir, et bientôt ils tombèrent dans un complet discrédit.
Dès le mois d’avril, le pape avait envoyé à Milan, avec le litre de légal, un
simple sous-diacre, notaire du Saint-Siège, appelé Grégoire de Montelongo.
C’était un homme de mœurs relâchées; actif, quoique travaillé de la
goutte; d’un esprit fécond en ressources; ambitieux, plein de zèle pour
le triomphe de l’Église romaine, dont il attendait sa fortune,
et plus enclin aux travaux des armes qu’à ceux du sacerdoce.
Ce ministre poussait les citoyens à la guerre, et promettait une
absolution générale à quiconque soutiendrait la cause qu’il venait défendre.
Afin de grossir à peu de frais les rangs de l’armée, Montelongo autorisa
les moines, et principalement les ordres mendiants, à endosser le harnais
militaire, ce que la plupart firent avec joie. Lui-même, payant de sa
personne, s’arma d’une épée, et revêtit une cotte de mailles. Il prit le titre
de recteur de la république, et, accompagné de frère Léon de Perego,
le supérieur des Cordeliers, comme lui travesti en soldat, il
passa une revue générale des troupes. L’armée, après avoir défilé devant
eux, sortit de la ville avec son caroccio. Dès le même jour, elle se porta
à Camporgnano, à huit milles de Milan. Pendant ce temps, les nobles,
fidèles à leurs promesses, rejoignaient l’empereur, lui indiquaient les
meilleurs chemins et les lieux les plus abondants en vivres et en
fourrages. Son armée, grossie par les milices des communes gibelines,
était nombreuse; mais les Milanais n’étaient guère moins forts, et un
historien assure que Frédéric, ayant examiné du haut d’une tour leur ligne
de bataille, en resta comme frappé de stupeur. Tout se
borna néanmoins à quelques engagements de peu d’importance, dans l’un
desquels la cavalerie milanaise tua un grand nombre de Sarrasins et fit des
prisonniers. L’empereur, en informant le roi Conrad de cet événement, le
pressait de lui envoyer sans retard un renfort de troupes allemandes, sur
lequel il comptait pour mener à bien son entreprise. En attendant, il concentra
ses forces à Casino-Scannasio, entre le Lambro
et l’Olonna. La position était mauvaise, car le
podestat, en faisant rompre les digues de cette dernière rivière, inonda
si complètement le camp gibelin, qu’il fallut l’abandonner à la hâte.
Comme personne ne bougeait dans la ville, et que le secours attendu
d’Allemagne n’arrivait pas, les Impériaux, à la lueur des incendies qu'ils
allumaient, se retirèrent jusqu’à Besate, à deux
milles du Tessin. Les Milanais vinrent dresser leurs tentes à si peu de distance de ce village, que, de part et
d’autre, on se crut à la veille d’une bataille décisive; mais, dès la nuit
suivante, le podestat se couvrit d’un immense fossé dans lequel il jeta l’eau
du Ticinello. Vainement, à plusieurs reprises,
Frédéric essaya de le franchir. Réduit à l’impuissance, il employa le reste de
l’automne à ravager les territoires de Plaisance et de Milan; puis, dans le
courant de novembre, quand le moment fut arrivé de prendre des
quartiers d’hiver, il licencia les milices communales, et envoya au
roi Enzio, dans la Marche d’Ancône, la plus grande partie des troupes
soldées, avec 6,000 onces d’or, prélevées sur les recettes du royaume de
Sicile. Lui-même, après avoir fait approvisionner pour six mois les
châteaux de la Lunigiane et renforcer leurs garnisons par deux cents
hommes d’élite, enrôlés dans la Terre de Labour moyennant 4 taris d’or par
mois, il se rendit à Pise, où il passa les fêtes de Noël.
Cette guerre, sans autres résultats que la dévastation de
quelques villages, obligeait l’empereur à tenir sur pied de grandes armées qui
épuisaient ses ressources. La correspondance de ce prince fournit de
nombreuses preuves de sa pénurie toujours croissante. Pour se procurer de
l’argent, il eut recours à des moyens injustes ou ruineux. Une collecte
générale fut imposée sur tout le royaume; le fisc exigea des églises et
des clercs de fortes subventions, et fit gérer par ses délégués les biens
des abbayes et des sièges épiscopaux vacant. Ordre fut donné aux feudataires
de se pourvoir de chevaux et d’armes, afin d’être prêts à marcher au
premier appel; et comme beaucoup demandèrent une exemption motivée sur leur
indigence, de sévères enquêtes furent ordonnées. L’argent de toutes les
caisses prit le chemin de la haute Italie, ce qui obligea le gouvernement
à laisser en souffrance les principales branches du service. Dès lors
le désordre commença à s’introduire dans l’administration du royaume,
qu’on a vue si bien réglée. Des garnisons de l’intérieur restèrent sans solde;
des forteresses, sans approvisionnements. Le propre fils de l’empereur, Henri,
roi des Romains, prisonnier depuis près de cinq ans au château de S.
Felice, était laissé dans un dénuement tel, que Frédéric, qui en fut
informé, recommanda au justicier provincial de faire donner à ce
malheureux prince des vêtements convenables. Chaque jour de nouvelles
instructions prescrivaient aux agents du fisc d’activer le recouvrement des
taxes. « Dès que nos ordres vous seront parvenus, mandait l’empereur à ses
intendants, faites-nous tenir les fonds que vous aurez disponibles, et
tous ceux que vous pourrez vous procurer. Cet argent nous arrivera bien à
propos dans les circonstances présentes, car nous en avons le
plus pressant besoin. » Comme ces envois ne venaient pas assez vite
ou qu’ils étaient insuffisants, on y suppléait par des emprunts usuraires. Il a
été dit plus haut que les lois du royaume ne permettaient qu’aux juifs le
prêt à intérêt, dont le taux légal ne devait pas dépasser dix pour cent
par an. L’empereur empruntait à trois pour cent par mois; quelquefois même à
quatre et jusqu’à cinq, quand le remboursement n’avait pas lieu
à l’échéance. Ces sommes étaient comptées en monnaie de Venise par les
marchands, qui prélevaient encore un droit de change. Ils recevaient en
payement ou des bons à terme sur les trésorier royaux, ou des blés à
prendre dans les greniers du fisc, et qu’ils pouvaient exporter librement
où bon leur semblait, excepté dans les pays en guerre avec l’empire.
A la suite d’une paix plâtrée avec les Romains, Grégoire
IX était rentré dans la ville vers la fin du mois d’octobre ou
le commencement de novembre. Malgré les marques de respect qu’on lui
prodigua dans cette occasion, il était facile de voir que le parti
impérial, toujours nombreux à Rome, conservait beaucoup de crédit sur la
multitude. Pendant l’octave de la Saint-Martin, le pape publia de nouveau
l’excommunication contre le chef de l’empire; il comprit dans celle
sentence le roi Enzio; qui, à peine arrivé dans la Marche, avait battu
les troupes pontificales commandées par le cardinal Jean Colonne, et
pris ou reçu à composition Osimo et d’autres lieux
forts. Non content d’employer les armes spirituelles, l’infatigable
Grégoire signala Frédéric à toute l’Europe comme entaché de
doctrines perverses, comme machinant la ruine du Saint-Siège et
de l’Église elle-même. La légation de France fut confiée au cardinal de
Préneste, l’ennemi personnel de l’empereur, avec mission spéciale de solliciter
l’appui du saint roi contre cet ennemi de Dieu. Déjà Grégoire avait conclu
avec des ambassadeurs vénitiens un traité par lequel la république l’obligeait
à équiper à frais communs vingt-cinq galères montées par trois
cents hommes d’armes qui devaient faire la guerre pendant six mois dans
le royaume de Sicile. Pour dédommager Venise de cette dépense, le pape
promettait de lui donner en fief Barletta et Salpi, avec d’importants
privilèges commerciaux. Enfin, il écrivit en Allemagne pour faire
comprendre la nécessité d’élire un autre empereur, auquel il assurait
d’avance la protection de l’Église romaine. Mais ses efforts n’eurent pas
tout le succès qu’il en espérait. Le roi de France était porté pour
Frédéric; celui de Castille envoya à Rome l’abbé de Sainte-Faconde,
pour tâcher d’inspirer au pape des sentiments moins extrêmes .
De tous les princes de l’empire, seul le duc Othon de Bavière, dont
la famille devait son élévation aux Hohenstaufen, s’était laissé ébranler
par les instances d’Albert de Beham, un de ses conseillers, partisan et agent
secret du pape. Cet homme, quoique né en Bavière, avait passé sa jeunesse à la
cour romaine, où un zèle ardent pour les intérêts du Saint-Siège l’avait
mis en crédit. Envoyé en Allemagne par Grégoire IX, pour travailler à la
déposition de Frédéric, il s’efforçait de tourner l’opinion
publique contre ce prince. Actif, entreprenant, prêt à employer
sans scrupule tous les moyens, il imputait à l’empereur les plus coupables
desseins contre l’Église et contre l’empire; il s’efforçait d’amener les grands
à le détrôner. Mais ses efforts furent impuissants; Frédéric écrivit au
duc de Bavière; Albert de Beham fut chassé et se retira à la cour
pontificale. Les autres princes allemands, sans même en excepter les
ecclésiastiques, se prononcèrent contre les agents du pape, que certains
d’entre eux qualifiaient d’ennemis de l’Église chrétienne, de faux prophètes et
de brandons de discorde. « De quel droit, s’écriaient les plus véhéments,
de quel droit l’évêque de Rome prétend-il s’ingérer, sans notre aveu, dans
les affaires Charlemagne? Qu’il fonde, comme il l’entendra, ses brebis d’Italie;
quant à nous, certes, nous saurons bien défendre les nôtres contre les
loups cachés sous l’habit du pasteur. » Laïques et ecclésiastiques
écrivirent au pape avec fermeté, le priant de rendre la paix au monde, et
de ne plus persécuter un prince aussi éminent que l’empereur des Romains,
dont le vœu le plus sincère était d’obéir aux règles de la justice. Ils
proposèrent comme médiateur frère Conrad de Thuringe, le nouveau
grand maitre des Teutoniques, homme sage et d’un zèle éclairé,
bien propre, suivant eux, à préparer les voies à un accommodement.
« Quelques flatteurs, ajoutaient-ils, vous
suggéreront sans doute le contraire de ce que nous demandons ici :
n’écoutez pas leurs perfides conseils. Si Votre Sainteté croit utile que plusieurs
princes de l’empire se rendent près d’elle pour l’aider à éclaircir cette
affaire, qu’elle le dise en toute confiance, et nous irons dans l’intérêt
du nom chrétien. » Les agents du pontife, voyant ce mouvement des esprits,
en conçurent de sérieuses inquiétudes : Un sentiment d’enthousiasme
patriotique, écrivait l’un d’eux au chef de l’Église, se manifeste à un
tel degré dans toute l’Allemagne, que, si avant l’automne vous n’y
envoyez, avec les pouvoirs nécessaires pour faire élire un autre empereur,
un légat assez habile pour ramener l’opinion qui s’égare, on verra les princes
et les évêques eux-mêmes descendre en Italie avec une puissante armée, et
soutenir les «prétentions de l’ennemi du Saint-Siège »
Malgré les rigueurs d’un hiver excessivement froid, les
hostilités ne furent interrompues ni dans le nord ni dans le centre de la
Péninsule. Durant son séjour en Toscane, l’empereur rétablit d'anciens
droits de la couronne tombés en désuétude, et reçut un nouveau serment des
Siennois, ennemis déclarés de Florence, et des Arétins, jaloux de Pérouse.
Il se rendit ensuite dans le duché de Spolète, où, par la force, la ruse
ou l’argent, il se fit ouvrir un grand nombre de châteaux. Voici en
quels termes il ordonna à André de Cicala, capitaine général de
cette frontière, de s’emparer de certaines forteresses voisines d’Introduco, et qui appartenaient à l’abbé de Mont-Cassin. «
Agis avec a précaution; et soit que l’abbé accorde son consentement,
soit que, pour l’obtenir de lui, il faille le mettre en prison; soit enfin
que tu tentes une surprise nocturne, ou que tu juges plus convenable de
recourir à d’autres moyens, fais de telle sorte que, sans bruit et sans
scandale, les châteaux tombent en ton pouvoir. Tu les feras aussitôt raser
jusqu’aux fondements, afin qu’à l’avenir cette contrée ne puisse se
révolter contre nous. » Par la même lettre, autorisation était donnée
d’employer tout l’argent nécessaire pour amener les habitants de Rieti à
prêter serment au chef de l’empire, ou du moins à abandonner le
parti de l’Église.
Ce prince croyait que le moment était venu de rétablir
dans le centre de l’Italie les choses sur le pied où elles se trouvaient
lors de la mort de Henri VI. L’archevêque de Messine lui avait conseillé
de faire une bonne paix avec le Saint-Siège. Dans sa réponse, datée de Foligno,
le 2 février 1240, Frédéric ne chercha plus à dissimuler ses véritables projets
: « Après nous être longtemps reposé sur la justice de notre cause, écrivit-il
à ce prélat, comme nous reconnaissons que, loin de se souvenir de nos services,
la cour romaine s’est prononcée contre nous dans toutes les occasions,
nous croyons nécessaire d’adopter une marche différente de celle que nous
avons suivie jusqu’à ce jour. Renonçant donc à cette longanimité dont nous
avons a donné tant de preuves, c’est à la force que nous recourrons désormais. En conséquence, notre ferme résolution est de rattacher à l'empire le
duché de Spolète, la Marche d'Ancône, et les autres terres qui, à diverses
époques, lui ont été dérobées. » Bientôt, en effet, il eut en son
pouvoir une grande partie du patrimoine de saint Pierre. Des députations,
conduites par les podestats des communes et jusqu’à des Romains, vinrent
au-devant de lui, les uns poussés par la crainte ou la cupidité, les
autres par esprit d'opposition à la domination ecclésiastique. Il est bon
d’ajouter que plusieurs des principales familles de Rome recevaient du
trésor impérial de fortes pensions, et renouvelaient à chaque payement
leur serment de fidélité. Viterbe ouvrit ses portes; Sutri, Civita-Castellana,
Corneto, Monte-Fiascone, arborèrent, de gré ou de force, l’étendard de
l’empire. La nombreuse population de Rome, toujours avide de nouveautés,
ne montrait aucune intention de défendre la ville, que Frédéric se
flattait de posséder bientôt. Après tant de luttes et d’événements divers,
ce prince crut qu’il avait fixé l’inconstante fortune. Une comète, qui se
montra au mois de janvier de la même année, lui parut un présage
favorable, et il redoubla d’efforts pour entrer dans Rome. Mais Grégoire,
quoique serré de près, ne perdait pas courage. Confiant dans l’appui du
Seigneur, il ordonna des prières publiques dans toutes les églises de la
ville, et conduisit lui-même une procession générale du clergé et du peuple. On
exposa les reliques des saints: les deux chefs des bienheureux apôtres
Pierre et Paul furent découverts et promenés dans Rome, ainsi qu’un
morceau de la vraie croix. En voyant le pontife, presque
centenaire, verser d’abondantes larmes, et, d’une main défaillante, bénir
la multitude agenouillée sur son passage, chacun se sentit ému; puis
quand la bouche du vieillard, appelant les fidèles à une nouvelle croisade
contre Frédéric, leur promit les indulgences accordées pour la guerre en
terre sainte, beaucoup de voix prononcèrent le vœu de défendre l'Église.
Non-seulement le peuple promit de repousser les Impériaux, s’ils osaient
attaquer Rome; mais des moines et des guerriers parcoururent les campagnes pour
exhorter les villageois à prendre les armes. L’empereur ordonna que tout
prisonnier, prêtre ou laïque, porteur de la croix sur ses habits, fût
marqué au front avec un fer rouge; que les cités rebelles fussent réduites
en cendre, et les chefs de la rébellion mis à mort. «Tu nous informes,
écrivait-il au maître justicier de l’Abruzze, que, pour châtier la
perfidie des habitants de S. Angelo, tu as fait détruire leurs murailles et
brûler leurs maisons; qu’après avoir condamné les plus coupables à la
mutilation des mains ou à la potence, le reste a été dispersé dans la
province. Nous approuvons ta conduite, et nous voulons que S. Angelo, ce
foyer de rébellion, reste à jamais désert. » Des ecclésiastiques, et entre
autres plusieurs évêques, avaient dit en chaire que l’excommunication
encourue par un souverain frappait ses actes de nullité. L’exil punit leur
audace; leurs biens devinrent la proie du fisc. Tout sujet de l’État
pontifical qu’on put découvrir dans le royaume de Sicile fut arrêté pour
servir d’otage. Renaud, ce fils de l’ancien duc de Spolète, qui
avait exercé la régence pendant le séjour de l’empereur en
Palestine, venait de se montrer vers la frontière, d’où il cherchait à
fomenter la révolte. Plusieurs habitants notables de l’Abruzze avaient
avec lui de secrètes relations et lui faisaient tenir de l’argent. L’empereur
enjoignit au justicier provincial de rechercher les coupables et de les
envoyer au gibet. Toute correspondance avec la cour romaine fut interdite
sous peine de la hart; et dans les ports, comme sur les routes, des agents
fouillèrent les passagers et les voyageurs, pour s’assurer que personne ne
portait de lettres de Grégoire. Comme l’empereur craignait que les
croisés de France et d’Angleterre ne soutinssent contre lui la cause
du pape, il les fit avertir que les bâtiments promis pour leur
passage en Syrie n’étaient pas prêts, et que nul d'entre eux ne devait,
sans une autorisation spéciale, se hasarder à franchir les Alpes.
Enfin, des fonds suffisants furent mis à la disposition du grand
amiral, pour armer dix vaisseaux et cinquante galères avant le 1er
mai suivant, et repousser l’escadre vénitienne qui croisait sur
les côtes du royaume. Chaque année, à cette époque, les
marchands génois et vénitiens ramenaient d’Orient de riches
cargaisons, qu’on pouvait capturer.
Tout en prenant ces mesures rigoureuses, l’empereur, loin
de négliger les intérêts commerciaux de ses États, cherchait à favoriser le
trafic maritime, qui faisait, comme on le sait, la principale richesse de la
Sicile. Dans ce but, il avait envoyé à Tunis, avec le titre de consuls,
deux agents chargés des affaires du négoce, et de protéger les navigateurs.
Vers le même temps, une ambassade, à laquelle on donna beaucoup d’éclat,
partit pour l’Égypte, où des événements de grande importance avaient changé
la face des choses. Le sultan Malek-Kamil était mort en 1238; son fils
Negm-Eddin, qui d’abord lui succéda sans opposition, venait d’être renversé du
trône par Malek-Saleh, le fils et le successeur d’Aschraf,
roi de Damas. Saleh, que les historiens arabes représentent comme doué
d’un esprit supérieur, s’était entouré de mameluks turcs, dont il faisait
sa garde, et chaque jour son autorité s’affermissait. L’empereur désirait
que cette révolution n’altérât en rien son alliance avec les princes Ayoubites.
Les ambassadeurs siciliens, porteurs de riches présents, arrivèrent à
Alexandrie, avec une suite de plus de cent personnes, sur un grand navire
appelé le Demi-Monde. Le nom de Frédéric II était respecté dans tout
l’Orient, et ses envoyés furent reçus avec honneur. Lors de leur entrée au
Caire, ils montèrent des chevaux nubiens des écuries du sultan: les
troupes avaient pris les armes, et le soir la ville fut illuminée.
Malek-Saleh les reçut en audience solennelle, et ratifia les anciens
traités. Comme on était en hiver, ils attendirent le printemps pour
retourner en Europe. Durant ce long séjour au Caire, le sultan paya la
dépense de leur maison, et voulut qu’ils jouissent d’une pleine
liberté dans la capitale de l’Égypte.
Deux mois s’étaient écoulés pendant lesquels l’empereur,
tout en faisant de nouveaux progrès dans le duché de Spolète et la Marche
d’Ancône, n’avait pu vaincre la résistance des Romains, qui, à sa grande
surprise, se montraient tout dévoués au pape. Comme son armée, fatiguée
d’une longue campagne, n’était plus assez nombreuse pour entreprendre le
siège d’une ville telle que Rome, il laissa quatre cents hommes d’armes au
comte Simon de Chieti, gouverneur de Viterbe, et, vers la fin de
mars, il rentra avec le reste de ses troupes dans son royaume de
Sicile, après une absence de plus de cinq ans. Il y fit rechercher
et punir ses ennemis, ceux qui propageaient l’esprit de sédition, et
principalement les mineurs et les dominicains, ces missionnaires actifs de l’Église
romaine, dont aucun châtiment ne pouvait arrêter le zèle. La règle de ces deux
ordres avait pour principes la pauvreté, la charité, l’obéissance; mais,
dans les dernières années du pontificat de Grégoire IX, frère Élie,
maître général des mineurs après la mort du bienheureux
François d’Assise, avait suivi une voie toute différente. Moins détaché
du monde que son saint prédécesseur, il s’était laissé séduire
par les avances de Frédéric; et, pendant quelque temps, son
ordre parut moins hostile que celui des dominicains aux
adversaires du Saint-Siège. Grégoire IX, promptement averti par tes
religieux eux-mêmes, excommunia frère Élie, qui se retira à la cour
impériale. Depuis ce jour les mineurs, ne cherchant qu’à rivaliser
d’efforts avec les dominicains, avaient recommencé leurs périlleux
voyages. Pleins d’une foi sincère, résignés à tout souffrir pour le
service de l’Église, ils ne reculaient devant aucun danger; et chaque frère, en
quittant son couvent, offrait à Dieu le sacrifice de sa vie. Toute parole
sortie de leurs bouches exprimait une conviction profonde, et augmentait
leur influence sur les esprits. Ce n’est pas que cette influence
elle-même, leur crédit à la cour pontificale, et les missions de confiance
dont le pape les chargeait souvent, ne mécontentassent le clergé.
Leur pauvreté absolue, dans un siècle où l’Église était très riche;
leurs mœurs austères, à une époque où la voix du souverain
pontife devait bientôt reprocher en plein concile aux
ecclésiastiques une vie par trop mondaine; toutes ces causes assuraient
aux deux ordres l’affection des fidèles, mais leur suscitaient en
même temps de dangereux ennemis. Beaucoup de curés, voyant la
foule déserter les paroisses pour les églises des frères mendiants,
nourrissaient contre eux une haine jalouse. Certains évêques,
qui trouvaient dans ces religieux trop zélés des censeurs et même des
surveillants incommodes, leur retiraient le droit de conférer les
sacrements, interdisaient leurs cimetières; et souvent même excitaient le
peuple à se porter contre eux à de grandes violences. A Palerme, où, dès
l’année 1224, les mineurs avaient tenté de s’établir, la populace, poussée
par des ecclésiastiques, avait détruit leur maison avant qu’elle fût
achevée. Revenus en 1235, munis d’une bulle du pape Grégoire IX, ces
moines s’étaient de nouveau mis à l’œuvre; et, pendant quatre
ans, leurs ennemis avaient paru les oublier. Mais, en 1239, le
menu peuple, auquel les ecclésiastiques représentaient les
mineurs comme entachés d’hérésie, voulut, pour la seconde fois,
s’armer contre eux. Sur ces entrefaites, l’empereur, ayant appris ce
qui se passait dans la capitale, ordonna à son maître justicier
d’en expulser les frères, et de raser leur couvent. On ne laissa debout
que le portail de l’église, pour perpétuer le souvenir de cette punition
exemplaire.
L’objet principal du retour de Frédéric dans son royaume
était d’y lever de l’argent et des troupes. A cet effet, il
venait d’appeler à Foggia, en Capitanate, une cour générale de parlement,
dont l’ouverture était fixée au 8 avril, jour des Rameaux. Les maîtres
justiciers étaient tenus d’y amener un délégué de chaque bourg, et deux de
chaque bonne ville domaniale. Ceux-ci, par un privilège particulier,
reçurent un ordre direct de convocation, émané du souverain. Le mandement
adressé aux baillis, aux juges et au peuple de Palerme, pour procéder
à l’élection, fournit la preuve que chaque citoyen y prenait
part. D’après le formulaire établi, on les prévenait que le
souverain, voulant dans la prochaine assemblée s’environner de ses
fidèles, les autorisait à faire choix de syndics qui, après avoir été
admis en sa présence, leur reporteraient ses ordres. Remarquons
ici qu’en France la première intervention des communes dans
les affaires de l’État n’eut lieu qu’un an plus tard, en 1241.
En Angleterre il n’existe, soit dans les ordonnances du roi
Jean, soit dans celles de Henri III avant l’administration de Leicester, aucune
trace d’une sommation envoyée aux communes pour cet objet. Les députés de la
bourgeoisie anglaise n’entrèrent pour la première fois au parlement qu’en
1265. Frédéric II fut donc le véritable auteur de cette grande innovation.
Dans l’assemblée de Foggia, une taxe particulière fut
établie sur les bénéfices ecclésiastiques. L’empereur se fit accorder
des troupes pour achever de réduire les terres de l’Église. Il
avait surtout à cœur de se rendre maître de Bénévent, ville
pontificale enclavée dans la Principauté ultérieure, et qu’il appelait la
pierre de scandale de son royaume, parce qu’elle était le foyer des
intrigues ourdies par les agents du Saint-Siège. Lucera lui fournit un
corps considérable de Sarrasins. Ses officiers enrôlèrent dans les
provinces des hommes d’armes d’élite, à chacun desquels on paya deux mois
de solde, sur le pied de cinq onces d’or par mois. Ordre fut donné aux collecteurs
de presser, autant qu’ils le pourraient, la levée des impôts.
Une partie de l’armée fut envoyée contre Bénévent, et Frédéric lui-même
conduisit le reste à Terni, dans la vallée supérieure
du Tibre, d’où, en peu de jours, il pouvait se porter sous les
murs de Rome, ou vers le littoral de l’Adriatique.
Les événements survenus en Lombardie lui firent adopter
ce dernier parti. Au mois de décembre précédent, lorsque à
peine l’empereur avait quitté ce pays et licencié son armée, le
légat Grégoire de Montelongo s’était rendu à Bologne, pour y concerter
avec les chefs de la ligue le plan de la campagne prochaine. A cette assemblée
assistaient les podestats de Milan, de Plaisance, de Brescia, de Faenza et
d’Alexandrie; des députés de Venise, quelques seigneurs, et l’évêque élu
de Ferrare, que Salinguerra avait banni de celte ville. Le marquis d’Este
y fit serment de secourir, chaque fois qu’il en serait requis,
l’Église romaine et les membres de la confédération; de ne faire
sans leur consentement ni paix ni trêve avec l’empereur. Pour opérer une
diversion puissante en faveur du pape, Montelongo ouvrit l’avis de prendre
Ferrare, et cette expédition fut résolue tout d’une voix, parce que chacun s’en
promettait de grands avantages. Les Vénitiens se vengeaient de
Salinguerra, qui empêchait leurs navires de remonter le Pô. Bologne songeait
à rétablir avec les Marches Véronaise et Trévisane
d’anciennes relations commerciales, depuis longtemps interrompues.
Les Lombards, une fois maîtres de la navigation du fleuve
depuis Mantoue jusqu’à son embouchure, voyaient s’ouvrir entre
les républiques une communication dont l’importance était chaque jour
mieux sentie. Enfin, le marquis d’Este se flattait d’être mis en
possession de Ferrare, dont on a vu que ses partisans l’avaient proclamé
seigneur. On ne doit donc pas s’étonner si les confédérés rivalisèrent de zèle
dans leurs armements. Les Vénitiens furent les premiers prêts. Huit de
leurs galères et bon nombre de bâtiments de moindre force, que les
équipages tiraient avec des cordes, avant remonté le fleuve jusqu’à l’embouchure
du Reno, rompirent une grosse chaîne de fer, qui en barrait l’entrée; et
cette flottille assura aux troupes de la confédération le libre passage
d’une rive à l’autre. Bientôt deux armées bloquèrent étroitement Ferrare, l’une
composée de Vénitiens, de Bolonais, de Romagnols et de Guelfes de Ravenne,
l’autre, des milices de Plaisance et de Mantoue, de deux cents cavaliers
milanais amenés par le légat, des hommes d’armes du marquis d’Este, et des
autres seigneurs de la faction. Au dire d’un chroniqueur contemporain, ces
troupes sans discipline commirent de grands ravages dans le Ferrerais; et
les hommes pieux s’en prenaient au légat, qui, loin de modérer ces soldats
de l’Église, s’armait lui-même du glaive temporel, sans jamais ordonner jeûnes
ni prières pour fléchir la colère de Dieu. Depuis plus de vingt ans,
Salinguerra Torelli, vieillard presque octogénaire, mais plein d’activité
et d’énergie, gouvernait Ferrare. Il tenait à son service huit cents
hommes d’armes allemands, et un grand nombre de soudoyés italiens. Par ses
soins, les murailles furent mises en état, et garnies de puissants mangonneaux
qui en défendaient l’approche. Il résista quatre mois entiers, et
repoussa à plusieurs reprises les assiégeants, dont il aurait
vraisemblablement triomphé, si le légat, perdant l'espérance de forcer
une ville si bien défendue, n’eût employé la perfidie. Il parvint
à gagner le lieutenant de Salinguerra; et cet officier sut si
bien faire germer l’esprit de révolte parmi la garnison, qu’elle
contraignit le vieux chef gibelin à capituler. On stipula que
chacun conserverait sa vie et ses biens. Après cet accord, le 2 juillet,
le légat et les principaux capitaines furent admis dans la
place. Mais, au mépris de la foi jurée, à la honte de la ligue
lombarde, de Montelongo et du pape lui-même, dont l’honneur en
souffrit, l’envoyé du Saint-Siège, après avoir levé les scrupules du
marquis d’Este, fit arrêter le seigneur de Ferrare, dont il venait
de garantir la sûreté. Salinguerra fut chargé de liens et conduit
à Venise, où il mourut quatre ans plus tard. Les Guelfes pillèrent la
ville, comme si elle eût été prise d’assaut; puis le marquis en reprit
possession. Selon l’usage, trop généralement suivi dans les guerres
d’Italie, il en chassa les Gibelins, au nombre de quinze cents et distribua
leurs maisons et leurs terres à ses amis. Personne ne parla de restaurer l’ancien
gouvernement républicain, dont chaque jour les grandes cités lombardes
s’éloignaient davantage; et le seul fruit d’une entreprise faite au nom de
la liberté italienne fut de donner un autre maître aux Ferrerais.
Pour réparer une si grande perte, l’empereur résolut de
mettre toutes ses forces sur pied, et de pousser vigoureusement la guerre.
Outre les Bolonais et les Vénitiens, maîtres de Ravenne, les Impériaux
avaient contre eux, en Romagne, la population de Faenza, nombreuse,
aguerrie, et dont l’autorité sur le reste de cette province pouvait être
comparée à celle de Milan sur la Lombardie. La chute de Faenza devait
entraîner celle de la Romagne entière, et intercepter toute communication entre
le nord de l’Italie et Rome. Avant d’ouvrir la campagne,
Frédéric demanda des secours à la diète germanique et à toutes les
villes de son parti; il chercha à gagner des partisans dans le
clergé, et fit même de belles promesses aux ordres mendiants,
pour qu’ils ne prêchassent plus la croisade contre lui. Les dominicains
tenaient alors à Paris un chapitre général. Dans une lettre qu’il leur
écrivit, il expliqua sa conduite envers le pape, seul auteur, selon lui,
de tous les scandales qui affligeaient la chrétienté. Après avoir sollicité ces
moines de lui être favorables, il disait en finissant: « Nous sommes
disposé à soutenir et à favoriser votre saint ordre, non-seulement par des
paroles mais par des faits, autant que l’honneur de l’empire nous le
permettra. » Mais ni de ce côté ni en Allemagne ses instances n’eurent le
résultat qu’il paraissait s’en promettre. Les provinces germaniques,
menacées d’une invasion par des hordes innombrables de Tartares qui déjà
ravageaient la Hongrie, ne répondirent pas à son appel. Il ne vint en Italie
que quelques compagnies de volontaires, et, entre autres, une troupe de
paysans d’Uri, de Schwitz et d’Underwald, sous la conduite du comte
de Habsbourg. Les Gibelins lombards tirent au contraire de
grands efforts : ceux de la Toscane fournirent un corps de cavalerie; les milices
de Forli, de Césène, de Forlimpopoli,
de Bertinoro, d’Imola, de Rimini, accoururent
sous la bannière impériale. Quand cette grande armée fut sur pied,
l’empereur se porta d’abord contre Ravenne, qui se rendit le 22 août,
après six jours de siège. Il fit ensuite bloquer étroitement Faenza,
pendant que son lieutenant dans le royaume attaquait Bénévent. On s’était
flatté que cette dernière ville ne ferait qu’une faible résistance, mais
la chose ne se passa pas ainsi. Son archevêque avait été autorisé
à prélever cinq cents onces d’or sur les recettes de la chambre apostolique,
pour la réparation des murs et les dépenses personnelles des recteurs. La place
était d’ailleurs suffisamment approvisionnée, et ses habitants disposés à
se bien défendre. Elle tint huit mois entiers, et n’ouvrit ses portes que
le 14 avril de l’année suivante, lorsque ses vivres furent consommés.
Ordre fut donné d’en raser les fortifications.
L’investissement de Faenza fut complet dans les premiers
jours du mois de septembre. Vainement, pour obliger l’empereur à diviser ses
forces, les Vénitiens insultèrent, avec vingt-cinq navires, les côtes du
royaume, qu’aucune armée ne protégeait. Ils détruisirent Viesti,
Campo-Marino, Termoli, et plusieurs autres
petits ports de la Capitanate. Ils brûlèrent, à l’entrée de la rade de Brindes,
un grand vaisseau qui ramenait de la Syrie mille soldats. Ce fut alors que
l’empereur ordonna de pendre sur le rivage, en vue de la flotte, Pierre
Tiepolo, le fils du Doge, fait prisonnier à Corte Nuova.
Les Vénitiens en conservèrent un vif ressentiment; ils désolèrent le
littoral de la Pouille, et quand, vers l’équinoxe d’automne, la violence
des vents les força de s’en éloigner, leur flotte rentra à Venise chargée
de butin. Pendant ce temps, Frédéric, loin d’abandonner le siège
de Faenza, appelait à lui de nouveaux renforts, et prenait à
son service d’habiles constructeurs de machines de guerre. Par ses ordres,
on fit dans le royaume une levée de deniers on réunit de grands approvisionnements pour l’armée. Les troupes
s’établirent à peu de distance des murailles, dans des baraques qu’on entoura
d’un fossé et de fortes palissades; les passages par où l’ennemi aurait pu
ravitailler la place furent soigneusement gardés.
L’attaque fut vigoureuse, la résistance longue et
opiniâtre. L’hiver interrompit les travaux des assiégeants, mais
n’empêcha pas de maintenir un blocus si rigoureux, que les Faentins,
privés de communication avec les campagnes, se virent réduits à la plus
grande disette. Bientôt il fallut expulser les bouches inutiles, vieillards,
femmes et enfants. Ces malheureux, à demi morts de faim et d’épouvante, se
jetèrent aux pieds de l’empereur en poussant des cris lamentables. Les femmes,
échevelées, portant à la main des croix de bois, invoquaient, au nom
du Seigneur, la miséricorde impériale pour leurs fils et leurs
maris, restés dans la place. « De tous temps, répondit ce prince,
les habitants de Faenza se sont montrés nos ennemis. Ont-ils perdu la
mémoire des outrages faits par leurs pères à l’impératrice Constance, quand,
malade et avancée dans sa grossesse, elle traversa la Romagne?
Supposent-ils que nous ignorions leurs tentatives coupables pour s’emparer
de notre personne et nous faire périr! Une trop longue indulgence n’a pu
les désarmer; qu’ils en subissent la peine : aucune grâce ne
leur sera faite. » Après de si dures paroles, Frédéric ordonna
de refouler celte multitude dans la ville : elle y jeta un si complet
découragement, que les assiégés, perdant l’espoir d’être secourus,
offrirent de se soumettre à ce qu’on exigerait d’eux, sous la seule
condition d’avoir la vie sauve. On répondit par un refus formel.
Mais si les défenseurs de Faenza étaient en proie à la
faim, les Impériaux eux-mêmes éprouvaient une grande pénurie. L’argent manquait
pour leur payer la solde. Déjà l’empereur avait fondu sa vaisselle, vendu
des joyaux et d’autres objets de prix. Quand ces ressources précaires furent
épuisées, il créa, sous sa propre garantie, une monnaie de convention, qui eut
un cours forcé. C’était un morceau de cuir portant d’un côté l’aigle
impériale, et de l’autre l’effigie du prince. Chaque pièce était
donnée pour une augustale d’or ou un florin et un quart.
L’empereur, avait promis d’échanger sans aucune perte ce signe
représentatif contre des valeurs métalliques au taux légal, ce qui eut
lieu en effet l’année suivante: exemple de loyauté trop rare, et digne d’être
remarqué. Après l’hiver, le siège fut repris avec une nouvelle ardeur. Les
murailles, ébranlées par le bélier, s’écroulèrent en partie; d’intrépides
mineurs ouvrirent des passages souterrains jusqu’au cœur de la ville.
Chaque jour on y livrait des combats corps à corps, où Gibelins et Guelfes
rivalisaient d’efforts et de courage. A la fin, les assiégés, réduits à un
petit nombre, ne recevant du pape que d’inutiles exhortations de se bien
défendre et se voyant abandonnés par leurs alliés de Milan, qui étaient
livrés plus que jamais aux discordes civiles, se rendirent à
discrétion, quand ils eurent mangé leur dernier morceau de pain. Le vendredi,
5 avril, après sept mois de siège, ils ouvrirent leurs portes, prêts à
subir le châtiment dont on les avait menacés. Frédéric les traita avec une
modération digne d’éloges, se bornant à exiger d’eux le serment de fidélité, et
la promesse de renoncer à leur alliance avec les ennemis de l’empire. La
ville n’offrait plus qu’un monceau de ruines; le château fut réparé, et on
y laissa une garnison de troupes allemandes.
Cette longue et pénible expédition heureusement terminée,
l’empereur, maître de la Romagne, de la Marche d’Ancône et de Bénévent, se
disposait à tourner ses efforts contre les Bolonais, quand des événements
nouveaux le décidèrent à se rapprocher de Rome.
Grégoire IX, en présence des faits qui viennent d’être
rapportes, n’était pas resté dans l’inaction. De toutes les affaires
qu’il avait sur les bras, celle qui l’occupait le plus était, de son
propre aveu, sa lutte avec Frédéric. Aucun sacrifice ne lui coûtait
pour l’emporter sur un prince dont le but avoué était de détruire la puissance
temporelle des papes, et de fixer au centre de la Péninsule le siège de
l’empire. Mais, en voyant cette longue alternative de succès et de revers, le
vieux pontife s’apercevait enfin qu’il fallait employer, contre un tel
adversaire, des moyens plus puissants qu’une simple excommunication. On
sait que ses tentatives en Allemagne, pour faire élire un autre empereur,
avaient été repoussées. La France, celte ancienne alliée des Hohenstaufen,
quoique un peu refroidie, refusait de se tourner contre Frédéric; et tout
annonçait que la guerre civile pourrait longtemps encore embraser l’Italie,
sans assurer le triomphe du sacerdoce sur l’empire. Malgré ce qu’on avait
pu dire et faire, l'opinion publique ne se prononçait pas assez
généralement en faveur du Saint-Siège. Il fallait à tout prix décider l’Église
entière à prendre parti dans cette querelle. Pour atteindre son but,
Grégoire voulait tenir à Latran un concile général, y soumettre aux représentants
légitimes du monde chrétien ses différends avec Frédéric, et obtenir d’eux la
condamnation de son ennemi. Dès l’année précédente, cette question avait
été agitée. L’empereur lui-même n’avait point repoussé l’arbitrage
de l’Église universelle; et Grégoire avait fait expédier des
lettres de convocation par lesquelles il fixait au 31 mars 1241, jour
de Pâques, l’ouverture du concile. Mais Frédéric reconnut bientôt le
danger de s’en remettre à un congrès d’ecclésiastiques, que le pape, leur
chef suprême, présiderait, et il s’opposa à ce projet. Au mois de
septembre 1240, Grégoire lui fit demander par l’évêque de Brescia une trêve
d’un an, dans laquelle les Guelfes lombards devaient être compris. C’était un
préliminaire sans lequel on ne pouvait, suivant lui, parler de paix, la
cessation absolue des hostilités en Italie devant seule offrir aux prélats
appelés à Rome la sécurité dont ils avaient besoin. L’empereur ne
se laissa pas prendre au piège. Précisément alors il venait d’investir
Faenza, et il n’était nullement disposé à lever le siège de cette place.
Son esprit pénétrant avait démêlé les projets hostiles de la cour
pontificale et le peu de sincérité des paroles pacifiques qu’elle faisait
entendre. « A quoi bon, répondit-il, chercher au loin des arbitres, quand on a
sous la main de sages personnes, telles que l’évêque de Brescia et tant
d’autres prélats occidentaux? Si nous accordons une trêve, les
confédérés lombards, ces ennemis irréconciliables de l’empire,
devront en être exclus. Quant au concile, comme c’est chose
notoire que dans ses lettres de convocation le pape n’a point parlé
de la paix future, mais seulement des graves affaires de
l’Église romaine, ce qui change entièrement la question; que, de plus, les
évêques qui ont fourni des subsides pour nous faire la guerre, que les
seigneurs parjures à leur serment de fidélité, tels que le comte de
Provence, le marquis d’Este, Albéric de Romano, et beaucoup d’autres, y
sont appelés pour être juges dans leur propre cause, tandis que les
Gibelins n’y seront point admis, nous ne pouvons reconnaître la compétence
d’un tribunal justement suspect. » Bien loin donc de garantir
la sûreté des prélats, Frédéric prit les mesures les plus
efficaces pour les empêcher d’arriver à Rome. Il enjoignit aux
seigneurs et aux communes, sous peine d’être mis au ban de l’empire,
de s’opposer à leur passage, autorisant même à tenir en prison ceux
qui oseraient enfreindre ses ordres, et à leur enlever chevaux, bagages et
argent. Amédée de Savoie, en faveur duquel le Chablais et le pays d’Aoste
avaient été érigés en duché trois ans auparavant (1238), fut nommé vicaire
impérial en Piémont avec mission de fermer aux prélats les débouchés des
Alpes. Une circulaire avertit les évêques d’Italie et d’Allemagne des
périls auxquels ils s’exposeraient en obéissant aux ordres du papa. Enfin
des lettres semblables furent adressées aux rois de France et d’Angleterre, et
voici en quels termes l’empereur s’exprimait : « Il est nécessaire
que les prélats de votre royaume sachent bien qu’aucun sauf-conduit ne
leur sera accordé pour se rendre au concile et en revenir. Si donc
quelques-uns entreprennent ce voyage malgré notre défense formelle, ils ne
devront s’en prendre qu’à eux-mêmes du mal qui pourra leur en arriver. » La
position de ces ecclésiastiques devint très difficile. Placés entre les
menaces du pouvoir séculier et l’obéissance qu’ils devaient au chef de l’Église,
la plupart ne savaient à quel parti s’arrêter.
Cependant Grégoire sollicitait vivement les princes de
l'Europe et les communes guelfes d’envoyer leurs ambassadeurs au concile. Il
écrivait lettres sur lettres pour relever le courage des évêques, et
combattre les objections par lesquelles beaucoup d’entre eux répondaient à
ses instances. Les uns craignaient la vengeance de l’empereur; d’autres,
les périls de la route. La plupart des prélats allemands n’osaient quitter
leurs diocèses, quand les Tartares menaçaient les frontières de l’empire.
Le pape promit de fréter des vaisseaux qui les transporteraient à ses
frais eux et leur suite, à l’abri de tout danger, du port de Nice à
l’embouchure du Tibre, elles reconduiraient en Provence. A cet effet, son
chapelain Grégoire de Romanie, notaire apostolique, fut chargé de conclure le
plus secrètement possible un arrangement avec la commune de Gênes pour en
obtenir les galères et les transports dont on aurait besoin. Encore que
la majorité de la ville fût guelfe, il y avait dans le grand conseil
plusieurs Gibelins qui, cherchant à entraver la négociation,
firent décider qu’un fort à-compte serait payé d’avance pour l’équipement
de la flotte. Le légat était sans argent, mais il parvint à emprunter
1,000 marcs, moyennant une hypothèque sur les biens du clergé de la ville.
Les prêteurs retinrent 200 livres, monnaie de Gènes, pour les frais, et
comptèrent 3,550 livres à la commune. Grégoire de Romanie déploya beaucoup
d’habileté dans la conduite de cette affaire. Par ses soins, un accord
définitif fut signé le 6 décembre de cette même année. Le podestat
promit d’armer, avant même l’époque convenue, seize galères avec chacune
cent trente-quatre hommes d’équipage, non compris trente hommes d’armes et
dix arbalétriers munis de deux batistes, l’une de bois, l’autre de corne.
Le prix était fixé à 200 livres de Gènes par galère, pour chaque mois.
Pareil nombre de tarridas, ou vaisseaux
de transport, portant chacun vingt-cinq hommes d’armes et leurs deux
serviteurs, furent nolisés au prix de 86 livres par mois. Les frais de cet
armement étaient assignés sur les fonds de la décime levée en France. Le
pape y affecta 5,000 marcs, que des banquiers s’obligèrent à payer à Gênes,
moyennant 57 marcs d’escompte pour trente jours d’échéance.
Au mois de février suivant, Othon de Montferrat, cardinal
diacre, du titre de Saint-Nicolas in carcere,
et Jacques Pecorario, cardinal évêque de Préneste, le premier, légat en
Angleterre, le second, en France, arrivèrent à Nice, suivis d’un
grand nombre de prélats de ces deux royaumes. Ici seulement commençaient
les dangers du voyage; et la crainte de tomber au pouvoir des Impériaux,
s'emparant tout à coup de la plupart des évêques, les fit chanceler dans leur
résolution. Les plus hardis poussèrent jusqu'à Gênes; quelques-uns
voulurent attendre de nouveaux ordres; beaucoup d’autres, prétextant
l’insuffisance des forces destinées à protéger leur passage, retournèrent
chez eux, après avoir écrit au pape des lettres d’excuse. L'ambassadeur du
comte de Provence conduisit sur une galère de Marseille le métropolitain
d’Arles et les évêques provençaux et aragonais. Les prélats lombards, et un
petit nombre de ceux de la basse Allemagne, se rendirent en droite ligne à
Gênes, ainsi que les députés de Plaisance, de Milan, de Brescia, et
d’autres villes de la ligue guelfe.
Cependant l’empereur cherchait par toutes sortes de
moyens à déjouer les projets de la cour romaine. Déjà, depuis
plusieurs mois, le cardinal Jean Colonne, légat pontifical et commandant
des troupes de l'Église en Romagne, était entré dans le parti gibelin, à
la suite de différends avec le souverain pontife. Cette défection ouvrait
à Frédéric les châteaux et les tours fortes que la puissante maison de
Colonne possédait aux environs de Rome, et jusque dans l’intérieur de la
ville: elle rendait de plus en plus mauvaise la position de Grégoire.
C’était, sans doute, une utile diversion pour l’empereur; mais, à Gênes,
on vient de voir que le succès ne couronnait pas ses efforts. Il avait
dans son parti un Spinola, un Doria, et d’autres nobles éminents, qui
promettaient de s’opposer au départ de la flotte; et cette faction,
dont les membres furent appelés Mascherati,
les déguisés, agissait sous-main, tout en paraissant obéir aux ordres du
conseil. Ces intrigues ne purent longtemps rester secrètes; et quand elles
furent connues, le podestat assembla le peuple, et fit infliger aux
rebelles un châtiment exemplaire. Dans le royaume de Sicile, vingt-sept
galères, la plupart nouvellement construites, furent pourvues d’équipages:
l’amiral Ansaldo de’ Mari les conduisit à Dise pour les joindre à celles
de la république. Le roi Enzio, rappelé de la marche d’Ancône, où sa présence
devenait moins utile depuis que Colonne s’était fait gibelin, prit le
commandement de l’expédition. Ses instructions étaient d’attaquer les vaisseaux
génois, et de faire prisonniers les Pères du concile, dût-il eu
noyer quelques-uns dans l’action. Mais comme on apprit, sur ces
entrefaites, que le nombre des ecclésiastiques qui arrivaient à Gênes
augmentait chaque jour, l’empereur, changeant de langage, essaya de les gagner
avec de belles paroles. S’il faut ajouter foi à un récit contemporain, ce
prince leur fit offrir un sauf-conduit pour traverser librement l’Italie, à la
condition néanmoins qu’ils se rendraient à la cour impériale avant d’aller
à Rome. Il voulait, disait-il, mettre sous leurs yeux les
preuves évidentes de la justice de ses réclamations et de la partialité
de Grégoire, après quoi il attendrait avec respect la décision
d’une assemblée d’hommes que rendaient également recommandables leur
science et leurs vertus. En terminant, il faisait remarquer, par une
contradiction frappante, que le pape appelait au concile les plus ardents
ennemis de l’empire, et, entre autres, une foule de laïques moins disposés
à la paix qu’aux combats, et qui seraient pour lui des adversaires et non
des juges.
Ce message fit peu d’impression sur l’esprit des prélats,
et ils refusèrent d’ajouter foi aux promesses d’un excommunié;
mais, quelque hardies que fussent leurs paroles, la plupart d’entre
eux tremblaient de frayeur en songeant aux risques de la
traversée. On leur avait promis de les conduire à Rome sous l’escorte
de forces maritimes considérables; et, malgré cette assurance,
une escadre peu nombreuse les attendait. Parlaient-ils de la supériorité
numérique des Impériaux, redoutaient-ils les chances d’un combat inégal,
les Génois se raillaient d’eux, comme de gens lettrés, méticuleux et
pusillanimes, toujours portés à des craintes frivoles. Ces marins, gonflés
d’orgueil, se persuadaient qu’ils n’auraient qu’à se montrer pour mettre en
fuite les navires ennemis.
Le 25 avril, la flotte génoise, forte de vingt-sept
galères et de trente-trois bâtiments de transport, leva l’ancre au son des
trompettes et aux cris de joie des matelots. Du côté des Gibelins,
la seigneurie de Pise, après avoir vainement sollicité le conseil
de Gênes de ne pas prendre parti contre l’empereur, venait de mettre
sous les ordres du comte Ugolin Buzzacherini quarante vaisseaux qui tirent
leur jonction avec les vingt-sept galères de l’amiral sicilien. Le roi
Enzio commandait l’expédition. Celle formidable escadre avait établi sa
croisière entre la côte d’Italie et la Corse. L’amiral génois aurait pu
l’éviter en naviguant au large; mais, sourd à la voix de la prudence et
aux supplications des prélats, il cingla droit sur Civila-Vecchia, sans
même attendre un renfort de huit galères que la commune de Gênes lui
envoyait à Porto-Venere. Il rencontra les Impériaux entre la petite île de
Giglio et celle de Monte-Cristo, qui toutes deux appartenaient aux Pisans, et,
malgré l’infériorité de ses forces, il se prépara à en venir aux mains.
C’était le vendredi 3 mai, jour de l’invention de la Sainte Croix. Dès le
commencement de l’action, trois galères génoises, placées en avant des autres,
furent entourées et coulées à fond; leurs équipages périrent, ainsi
que les hommes d’armes qui les montaient. Bientôt, tous les
navires étant engagés, on combattit de part et d’autre avec acharnement.
Les Impériaux rompirent enfin la ligne ennemie, et obtinrent une victoire
complète. Du côté des Génois, deux mille hommes, prêtres, soldats, marins,
périrent dans les flots: vingt-deux galères, la plupart des transports, et
quatre mille prisonniers, tombèrent au pouvoir du vainqueur. Au nombre
des captifs sc trouvèrent plus de cent dignitaires de l’Église, et,
entre autres, les deux cardinaux de Préneste et de Saint-Nicolas,
le légat Grégoire de Romanie, les archevêques de Bordeaux et
de Rouen, les évêques de Pavie, d’Asti, de Tortone,
d’Agde, de Carcassonne, de Nîmes, les abbés de Cîteaux, de Cluny et de Clairvaux.
Plusieurs députés lombards, et beaucoup de capitaines génois, eurent le même
sort. Cinq galères seulement échappèrent à ce désastre, le plus grand qui
ait jamais frappé la république. Elles ramenèrent à Gênes l’amiral vaincu
et l’ambassadeur de Provence, appelé Romée, qui, dans le combat, avait
pris un navire aux Impériaux. Les captifs, dépouillés de tout ce
qu'ils possédaient, furent entassés, pêle-mêle, sur la flotte et conduits
à Pise. Des historiens rapportent qu’après les avoir chargés de chaînes,
on les mit à fond de cale, où ils étaient mal nourris, privés d’air par
une chaleur étouffante, et en proie à des myriades de mouches qui ne leur
laissaient aucun repos. Cette vie misérable se prolongea durant trois
semaines; puis ils furent transférés à Naples, au château de S. Salvadore
a Mare, aujourd’hui le fort de l’Œuf, tout à la fois palais, forteresse et
prison d’État. On y gardait l’argent du fisc, et, moins d’un an
auparavant, l’impératrice Isabelle y avait établi son séjour, pendant que
l’empereur faisait la guerre dans l’État ecclésiastique. Bientôt des maladies se déclarèrent;
et beaucoup de prêtais, dit Matthieu Paris, sortirent des misères humaines
pour s’endormir dans le repos éternel.
A cette nouvelle, Grégoire, saisi de douleur et
d’indignation, implora l’assistance de tous les rois, du doge de Venise et
des républiques italiennes, contre celui qu’il appelait le tyran
et l’oppresseur de l’Église. Dans une lettre écrite aux captifs
pour les exhorter à la patience, il accusait l’incurie de son légat
à Gènes, qui, informé de la force de l’ennemi, et autorisé par le Saint-Siège
à faire toutes les dépenses nécessaires, n’avait pas armé un nombre
suffisant de vaisseaux. Le haut clergé de France adressa à l’empereur une
réclamation respectueuse et énergique tout à la fois. « Nous qui sommes
les serviteurs du Christ, écrivaient-ils, nous ne pouvons voir sans une
profonde tristesse de vénérables membres de l’Église tenus dans une dure a
captivité, sans qu'ils aient failli en rien et seulement parce qu’ils a
ont obéi à leur chef suprême. Par ce fait, l’Église entière est en deuil;
nos yeux pleins de larmes se couvrent de ténèbres, nous gémissons sur les
oints du Seigneur humiliés et punis injustement. Puisse Votre Majesté écouler
la voix de la raison; puissent les sanglots de l’Église gallicane toucher votre
âme et vous décider à briser les chaînes de nos frères. Faites-le dans
l’intérêt de votre propre salut, pour ouvrir une voie à votre
réconciliation avec l’Église, pour relever l’état de votre empire et rendre
la paix à la chrétienté. N'oubliez pas que la justice fait la force
des rois; pensez à la brièveté de la vie, à l’incertitude de sa fin,
pensez surtout au tribunal suprême, devant lequel excuses et supplications
seront inutiles. Craignez d’attirer sur vous la vengeance de Dieu. Le propre de
l’Église est de sortir victorieuse des embarras qu’on lui suscite: accusée,
elle triomphe par la force de la raison; opprimée, elle prévaut sur ses
ennemis, semblable à l'arche, qui battue par l’inondation est portée en
lieu sûr. Puisse le divin Maître, dans les mains duquel sont les cœurs des
rois, plier le vôtre à écouter nos sollicitations. Si vous le faites, vous
et votre empire y trouverez des avantages non moins réels que les prélats
dont nous réclamons la délivrance. »
Louis IX sollicita bientôt après, mais en termes presque menaçants, la liberté des captifs : « Nos ancêtres et les vôtres, écrivit le saint monarque, ont toujours vécu en parfait accord; nous-mêmes avons refusé à l’évêque de Préneste et à d’autres légats les secours que le pape demandait pour vous combattre. Mais gardez-vous de croire que la France soit appauvrie de guerriers au point de se laisser impunément piquer de vos éperons. » Frédéric répondit qu’il avait usé de son droit en repoussant d’injustes attaques, et qu’on ne pouvait le blâmer de retenir en prison ceux qui s’étaient réunis pour consommer sa ruine. Dans une lettre adressée aux souverains de l’Europe, aux grands de l’empire, aux principaux nobles allemands et italiens, il rendait grâce au Seigneur dont la main puissante avait, disait-il, terrassé les auxiliaires du pape. Mais les Génois, loin de perdre courage, aimèrent de nouvelles escadres, et resserrèrent leur alliance avec l'Église romaine, au service de laquelle grands et petits promirent de consacrer leurs personnes et leurs biens. L’empereur fit alors dévaster, par une flotte de quarante galères, les côtes liguriennes pendant qu’un de ses lieutenants, le marquis Oberto Pallavicini, attaquait l’intérieur du pays avec les milices de Pavie, de Tortone et de plusieurs autres communes. Lui-même, reprenant avec ardeur son ancien projet de s’emparer du territoire pontifical, conduisit ses meilleures troupes dans la vallée du Tibre. Non-seulement la guerre embrasa le centre de l'Italie, mais sur ces entrefaites elle éclata avec une telle fureur sur les frontières orientales de l’Allemagne, que l’attention de toute l’Europe se porta de ce côté. Les Tartares mettaient la Hongrie à feu et à sang. L’approche de ces hordes à demi sauvages, venues des extrémités du monde, leurs épouvantables dévastations, jetaient la terreur dans les esprits. Les Tartares ou Tatars Mongols, peuple originaire de ce
vaste plateau de l’Asie centrale qui s’étend par-delà le Taurus et le Caucase,
à l’est du lac d’Aral, jusqu’à la Chine, avaient, sous leur chef Tchinggis ou Gengis-Khan, conquis en vingt années, de
1206 à 1226, la majeure partie du céleste empire, la Corée, les montagnes
du Thibet, la moitié de l’Indoustan jusqu’au fleuve Indus, la Perse
jusqu’à l’Euphrate, le pays des Karismiens, les provinces qui bordent la
mer Caspienne, Kasan, Astracan, c’est-à-dire plus de dix-huit cents lieues de
l’est à l’ouest, et plus de mille lieues du nord au sud. A l’âge où la
plupart des hommes commencent à désirer le repos, Gengis avait entrepris
ses conquêtes avec des forces peu considérables. Il eut le rare talent
de les conserver; et comme la fortune lui resta fidèle, il parvint
à fonder un empire plus vaste que ceux d’Auguste et d’Alexandrea. Une
maladie le surprit vers la fin de l’année 1226, près d’une forteresse sur
la route de la Chine. Il expira au milieu de son capm,
amas de tentes et de maisons portatives, qui avait l’étendue d’une grande
ville. Tant que Gengis vécut, ses quatre fils Touschi, Zagataï, Octaï et Touli,
parurent n’ambitionner d’autre gloire que celle de le bien servir. Touschi le précéda au tombeau, laissant un fils appelé Batou-Khan, que des historiens représentent comme généreux
et libéral. Après la mort de leur père, ces princes résolurent d’achever
la conquête de l’Asie, et d’étendre la domination mongole jusqu’aux
dernières limites de l’Occident. Octaï hérita de
la dignité du grand khan. Balou eut le Capsak,
vaste contrée entre le Zaick et le Dnieper; Zagataï,
la Transoxiane et le Thibet; Touli, la Perse et
les pays Voisins. Dès qu’Octaï se fut emparé du
nord de la Chine jusqu’au grand fleuve Kiang, il leva, en 1233, une armée
de quinze cent mille hommes, destinée à agir à la fois aux deux extrémités
de l’Asie, en Corée, et au-delà de la mer Caspienne. Batou,
son neveu, fut le chef principal de l’expédition, dirigée contre les pays
occidentaux. Suivi de ses hordes sauvages, le jeune conquérant parcourut
avec une incroyable rapidité le pays entre le Volga et le Borysthène. Les Tartares
passaient les fleuves à la nage ou sur la glace, brûlaient les villes,
portaient la dévastation dans les campagnes, exterminaient tout ce qui
leur opposait quelque résistance. Kiew et Moscou, l’ancienne et la nouvelle
capitale de la Moscovie, furent réduites en cendres. Le grand-duc de
Russie devint le tributaire du grand khan. Un des généraux de Batou traversa la Pologne, le fer et la flamme à la
main, jusqu’à la Vistule; un autre prit le chemin de la Bohême, tandis qu’une
troisième colonne côtoyait la mer Baltique jusqu’à l’Oder, et menaçait le nord
de l’Allemagne. A l’approche des barbares, Henri le Pieux, duc de Silésie,
avait concentré ses forces à Leignitz. Boleslas, duc
de Moravie, et plusieurs autres princes du pays, volèrent à son secours. Le 17,
d’autres disent le 9 avril 1241, l’armée chrétienne attaqua avec
intrépidité celle des Mongols, dix fois plus nombreuse. La première fut
vaincue; mais les Asiatiques, surpris d’une résistance si opiniâtre,
changèrent de direction. Après s’être répandus en Moravie comme un
torrent dévastateur, ils rejoignirent Batou-Khan
dans cette partie de la Hongrie voisine de l’Autriche. Pour surcroît de
malheur, ce royaume était alors en proie à des troubles intestins. Le
petit-fils de Gengis y commit de si épouvantables ravages, qu’à
aucune époque, depuis l’invasion des Huns, les peuples de la
Pannonie n’avaient souffert de telles calamités. Le roi Bêla IV,
vaincu dans une grande bataille (mars 1241), se réfugia, avec un
petit nombre des siens, dans une île de l’Adriatique. Les laboureurs, cachés
dans les bois, laissèrent les campagnes sans culture, une grande disette
survint; beaucoup de gens périrent de faim et de misère. Le lendemain
d’une victoire, les Tartares promettaient paix et sécurité aux Hongrois
fugitifs pour les faire sortir de leurs retraites; revenaient-ils, c’était
pour être massacrés sans miséricorde. A Gran, ou Strigonium,
ville capitale de la basse Hongrie, située à soixante-quinze lieues de
Vienne, le khan fit mettre à mort, sous ses yeux, trois cents nobles
matrones. Des ruines et des monceaux de cendres marquaient seuls
l’emplacement des villes au nord du Danube, et cette fertile contrée
devint presque déserte. Partout les églises étaient démolies, ou souillées
par d’horribles profanations : les prêtres et les moines arrosaient de leur
sang les marches du sanctuaire. La renommée en porta la nouvelle jusqu’aux
derniers confins de l’Europe. « Que faut-il faire dans de si tristes
conjonctures? disait tout en larmes la reine Blanche à son fils ? — Mettons
notre confiance en Dieu, répondit saint Louis; et si ces Tartares arrivent
jusqu’ici, nous les ferons rentrer dans l’enfer, ou bien ils nous
enverront a au ciel . » Les princes de l’empire demandaient une
croisade générale de la chrétienté contre ces farouches conquérants.
Le peuple éperdu croyait voir dans les enfants de l’Asie des magiciens en
commerce avec l’ange des ténèbres, ou même des démons envoyés par Satan pour
châtier la race humaine.
L’aspect étrange des Tartares, leur manière inusitée de
combattre, n’avaient pas peu contribué à leurs succès. Ces hommes, d’une taille
médiocre, mais robustes, agiles, et endurcis à la fatigue, étaient toujours
prêts, sur un ordre de leur chef, qu’ils appelaient le roi des rois et
le seigneur du monde, à affronter les plus grands périls. Ils avaient
des lèvres épaisses, des yeux petits et fendus de travers; leur figure
large et aplatie, aux pommettes saillantes, offrait dans son ensemble
l’expression d’une férocité stupide, que les habitudes de ces
demi-sauvages ne démentaient pas. Patients el sobres, ils supportaient
longtemps la soif et la faim. Manquaient-ils de vivres, un peu de lait et
de fromage de jument, et au besoin de la chair de cheval, leur suffisaient. Des
peaux de bêtes composaient leurs vêtements; pour armes défensives, ils
portaient des cuirs apprêtés, et recouverts de plaques de métal. Personne ne
savait comme eux se servir de l’arc, manier de longues lances, traverser,
sur des outres gonflées d’air, les fleuves les plus rapides. Avant
l’action, les Tartares s’excitaient au carnage en poussant des cris
épouvantables; puis, de toute la vitesse de leurs chevaux, ils fondaient sur
l’ennemi, tournaient bride, revenaient à la charge, le harcelaient sans
relâche, comme ces essaims de frelons, dont on ne se délivre que par une
prompte fuite. Ajoutons cependant que, depuis leurs victoires sur les
chrétiens, les mœurs rudes des pâtres de la haute Asie commençaient à
s’adoucir. Le goût du luxe pénétrait dans leurs tentes; on voyait des
chefs montés sur de beaux chevaux, et couverts de brillantes armures,
dépouilles des seigneurs hongrois. Leur table était moins frugale, et ils
portaient des vêtements plus recherchés.
Frédéric était encore en Romagne quand des lettres de son
fils Conrad lui annoncèrent l’approche des hordes de Batou-Khan.
Bientôt après, le roi de Bohême, et d’autres princes voisins de la frontière
orientale de l'empire, réclamèrent les secours les plus prompts: des
ambassadeurs hongrois, envoyés dans un but semblable au camp impérial,
firent un affreux tableau des ravages commis par les Tartares. Bêla IV,
sans armée et sans argent, réduit à fuir jusqu’en Illyrie, offrait de
soumettre ses États à l’empire, si on le replaçait sur le trône. Ses
ministres firent en son nom l’hommage et le serment. Dans cette
cruelle extrémité, on demandait de toutes parts que le chef de
l’Église et l’empereur missent fin à leurs querelles. Les grands de
l’empire écrivirent à Grégoire, qui répondit d’une manière vague à leurs
sollicitations. L’évêque de Watzen, l’un des envoyés
hongrois, se rendit à Rome, où il n’obtint pas plus de succès. Le pape promit
de faire prêcher dans toute l’Allemagne une croisade contre les Tartares, ce
qui eut effectivement lieu. Il parut même consentir à un rapprochement avec
Frédéric, mais sous l’express condition que l’ex-empereur se soumettrait
humblement à tout ce que réclamerait l’honneur de l’Église, l’intérêt du
ciel, et le bon état du peuple chrétien. Cette tentative n’eut aucune
suite. Peu de temps après, le comte Richard de Cornouailles, frère de
l’impératrice Isabelle, en fit une autre, qui ne réussit pas mieux. A son
retour d’une croisade en Palestine, Richard s’était arrêté à la cour
impériale. Il fut envoyé à Rome pour proposer de soumettre à des arbitres
les questions en litige. Admis en présence du pape, il voulut exposer
l’objet de sa mission. Mais Grégoire, sans prêter l’oreille à ses paroles,
s’écria : « Que le chef de l’empire fasse serment d’obéir de bonne foi à
nos injonctions, la paix est à ce prix. » Richard, mécontent, quitta la cour
pontificale, et tout espoir d’accommodement s’évanoui. Alors l’empereur et le
pontife s’accusèrent réciproquement des malheurs qui menaçaient l’Europe.
« Si la Péninsule n’était pas déchirée par des factions, écrivait Frédéric
aux princes chrétiens, et si le chef de l’Église cherchait à apaiser la
révolte de nos sujets, au lieu de la fomenter, nous trouverions bientôt
des armées suffisantes pour affranchir l’Allemagne et la Hongrie de l’invasion
des Tartares. Mais comme, au mépris de toute justice, il s’obstine à
prêcher la croisade contre notre personne, nous ne pouvons-nous défendre
seul des deux côtés à la fois, et subvenir, avec un trésor épuisé
par a les guerres d’Italie, à cette nouvelle dépense. Cependant,
les barbares, encouragés par nos divisions, s’apprêtent à
nous attaquer. Ils connaissent les endroits faibles ou mal défendus ; ils
savent que si la Germanie, cette barrière de l’occident, succombe dans la
lutte qui se prépare, les autres États ne pourront se soutenir. Joignez donc
vos forces aux nôtres, envoyez-nous une nombreuse chevalerie, faites de grands
approvisionnements d’armes et de vivres, aidez-nous à vaincre l’ennemi commun- »
Par une autre lettre, il se justifiait, dans les termes
suivants, de ne point marcher en personne contre les Tartares : « Si
nous retirions nos forces de la Péninsule, et que nous en sortissions
avant d’avoir conclu une paix solide avec le Saint-Siège, le pays serait
exposé à des périls d’autant plus réels, que c’est précisément quand nous
défendons ailleurs les intérêts de notre empire et la cause de Dieu, que
le pape redouble d’efforts pour nous accabler. Chacun ne sait-il pas qu’il a fait envahir notre royaume héréditaire, qu’il a allumé la
guerre étions outre-mer au service de Jésus-Christ? » Comme beaucoup de
gens trouvaient ces griefs fondés, les ennemis de l’empereur y répondirent par
des satires et des accusations absurdes, mais bien propres par cela même à
faire impression sur une multitude toujours facile à égarer. Ce prince, qu’ils
surnommaient l’Antéchrist, et le digne émule de Satan, avait, suivant eux,
appelé les Tartares, pour détruire la foi chrétienne et s’emparer
de l’empire du monde. Sacrifiant l’intérêt public à de
coupables intrigues, il s’était, disaient-ils, secrètement ligué avec
les hordes asiatiques, dont ses conseils dirigeaient toutes les
entreprises. A l'appui de ces calomnies, une lettre apocryphe, attribuée au
général des Tartares, fut répandue en Europe. Ce chef y déclarait que le
khan, juge Suprême du ciel et de la terre, était venu pour interposer sa
médiation entre le sacerdoce et l’empire. Enfin, le pape lui-même prétendait
que Frédéric parlait avec exagération des dangers qui menaçaient l’Allemagne, dans
l’espoir de mettre sur pied de grandes forces, et de les tourner contre le
Saint-Siège
Un chroniqueur contemporain rapporte qu'avant de passer
la frontière germanique, Batou-Khan fit sommer le
chef de l’empire de mettre bas les armes, et lui offrit, pour prix de sa
soumission, un emploi lucratif à la cour mongole. « Je connais assez bien l’art
d’élever les oiseaux, répondit Frédéric en souriant, pour prétendre à la
place de fauconnier. » Mais cette proposition étrange du prince tarare
déguisait mal ses hésitations. Il s’apercevait que les peuples occidentaux
étaient moins faciles à vaincre que ceux de la basse Asie; et la
résistance éprouvée par ses lieutenants en Silésie et en Bohême lui
faisait pressentir celle qui l’attendait de ce côté du Danube. De grands
préparatifs de guerre se faisaient d’une extrémité à l’autre de
l’Allemagne, où un ordre impérial avait appelé les princes à la défense
du territoire. Conrad, âgé d’environ treize ans, prenait la croix
à Ettlingen, et assignait à Nuremberg, pour le jour de l’octave de
la Saint-Jean-Baptiste, le rendez-vous général des forces avec lesquelles
il devait marcher contre les chiens de Tartares. Un décret impérial obligea à
se munir d’armes de guerre tout habitant dont le revenu s’élevait à trois
marcs. Recommandation fut faite aux princes de prendre à leur solde un
grand nombre d’arbalétriers. Les généraux ne devaient pas, sans de mûres réflexions, livrer
bataille dans des plaines ouvertes à un ennemi trop supérieur en cavalerie, de
crainte de ne pouvoir rallier les troupes en cas de revers. « Qu’on
ne brasse pas de cervoise ou d’autres boissons faites avec de l’orge ou du
froment, portait cette ordonnance; et que le produit de la recolle soit réservé
pour la nourriture des gens de guerre. Qu’on ne transporte pas
d’approvisionnements vers le Rhin, mais seulement dans les provinces menacées
de l’invasion. »
Frédéric eut alors jusqu’à six armées sur pied : la
première, qu’il commandait en personne dans la Romagne et la Marche; la
seconde, employée contre les Génois, dont elle dévastait le territoire,
pendant qu’une flotte de quarante galères croisait sur les côtes de la
Ligurie; une troisième, sous les ordres d’Eccelin de Romano et des autres
chefs gibelins, occupait les Marches véronaise et trévisane; la quatrième était
dans le duché de Spolète et en Toscane; la cinquième, en terre sainte; la
dernière, enfin, et la plus nombreuse, s’assemblait en Allemagne, pour
s’opposer aux Tartares.
Pendant que la Hongrie était dévastée par les hordes
asiatiques, que l’Allemagne se préparait à combattre le petit-fils
de Gengis, Frédéric, maître de la Romagne, portait la guerre sur les
terres de l’Église. Il se dirigea vers le bas Tibre, où l’appelait Jean
Colonne, ce cardinal, qui avait abandonné récemment le parti du pape. Les
territoires de Fano, d’Assise et de Narni, furent saccagés; Spolète ouvrit
ses portes; Palestrina, Monticello et Ponte-Lucano, trois fiefs de la famille
Colonne, reçurent des garnisons impériales. Frédéric, comptant sur les
intelligences qu’il conservait dans Rome, s’était avancé encore une fois
jusqu’auprès de cette capitale, dans la fausse espérance d’y entrer sans
opposition. Si l’on fait attention au circuit de seize milles romains et
demi, un peu plus de 23 kilomètres, que Rome avait au moyen âge, et
qu’elle conserve encore de nos jours; si l’on considère que ses murs
étaient presque partout en brique ou en simple moellon, que de vastes
quartiers entièrement inhabités sont compris dans sa ligne de défense,
cette ville ne paraîtra pas en état de résister bien longtemps à
une armée régulière, pourvue d’un attirail de siège. Mais, d’une
part, le développement de son enceinte ne permettait pas aux
troupes impériales, qui étaient en trop petit nombre, d’en faire le
blocus, et d’empêcher les habitants d’y introduire des vivres.
D’autre part, on devait craindre, si on y entrait en ennemi, d’avoir
sur les bras, dans des rues étroites, une population plus
nombreuse que les assiégeants, et soutenue par une partie de la noblesse,
à l’abri de ses tours fortes, ou retranchée dans les vieux
monuments des empereurs. Ainsi la grande difficulté était moins de
pénétrer dans Rome que de s’y maintenir. Il est vraisemblable que ce motif
empêcha toujours Frédéric de l’attaquer sérieusement, malgré tout son
désir de posséder une ville qu’il considérait comme la capitale de
l’empire. Pour soumettre les Romains, on le voit, en effet, employer
souvent la ruse et l’intrigue, jamais la force ouverte. Cette fois encore,
le parti de l'Église prévalut. Déçu de ses espérances, ce prince permit
aux troupes le pillage des environs de Rome; prit Albano, Tivoli, Grotta-Ferrata,
et réduisit en cendres le faubourg de Borgo-Novo, que les habitants
avaient abandonné. Le magnifique château de Monteforte, rebâti à grands
frais pour les neveux du pape, fut rasé jusqu’aux fondements, à la réserve
d’une tour en ruine qu’on laissa debout, pour indiquer la place
qu’occupait l’édifice. On prétendait que Grégoire y avait dépensé des
sommes immenses, prélevées sur les fonds de la croisade. En se voyant
serré de près par un ennemi qu’il n’avait pas ménagé, en butte dans son
propre palais aux menées sourdes de la faction impériale, contrarié
dans sa politique par plusieurs cardinaux, et sans autre appui
qu’un peuple inconstant, dont il avait tant de fois subi les caprices,
le vieux pontife sentit fléchir son courage et ses forces. On
sait qu’il était presque centenaire; la gravelle le tourmentait, et
il ne pouvait se procurer de soulagement que par l’usage des bains de
Viterbe, dont la guerre le tenait éloigné. Les dévastations commises sous
ses yeux achevèrent d’ébranler en lui celle énergie qui, depuis si longtemps,
résistait aux plus terribles épreuves. Le corps était caduc; l’esprit
succomba à son tour; et, le 21 août 1241, Grégoire IX s’éteignit à Rome,
laissant dans un étal déplorable l’Église, qu’il avait gouvernée pendant
quatorze ans et cinq mois.
FRÉDÉRIC II JUSQU’A SA MORT
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