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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

 

 

 

LIVRE VI.

FRÉDÉRIC II, JUSQU’A LA MORT DE GRÉGOIRE IX.

1231 —1241 .

CHAPITRE III

 

SYSTÈMES FINANCIERS DE LEMPEREUR ET DU PAPE. — LES GUELFES RALLIÉS A L'EMPE-RIUR L'ABANDONNENT. — GUERRE EN ITALIE. — VN CONCILE EST CONVOQUÉ A ROME. LES PRELATS SONT PRIS EN MER. — GRANDE INVASION DES TARTARES. — MORT DE GRÉGOIRE IX.

1939 — 1241

 

La vieille querelle du sacerdoce et de l’empire venait de se rallumer avec plus d’ardeur que jamais, et, d’une extrémité à l’autre de l’Italie, Guelfes et Gibelins, pontificaux et impérialistes, se préparaient à la guerre. Des dominicains et des Cordeliers, agents actifs de la cour romaine, parcouraient la Péninsule, le crucifix à la main et le mot de liberté à la bouche. Ils entraient dans la maison du riche comme dans celle du pauvre, remuaient les esprits, et les poussaient à la révolte contre l’autorité impériale. Grégoire IX lui-même, non content de prodiguer les indulgences à ceux qui embrassaient sa cause, promettait aux villes lombardes de forts subsides en argent, et aux nobles de la faction guelfe, les terres des Gibelins. D’autre part, Frédéric II faisait enrôler à grands frais des troupes mercenaires; ses flottes étaient équipées, et ses forteresses mises en état. De si grands préparatifs nécessitaient de telles dépenses, qu’on se demande, au début de la guerre, comment le monarque et le pontife se procureront l’argent dont ils auront besoin, et quels sont les revenus qui pourront suffire à de telles entreprises.

On s’attendrait en vain (hâtons-nous d’en prévenir le lecteur) à trouver ici rien de semblable à ce que de nos jours on appelle un budget. Les archives de la maison de Souabe ont été détruites presque en totalité. Celles de la cour romaine sont rigoureusement fermées à toutes les investigations; mais, fussent-elles ouvertes, il est probable qu’on n’en tirerait que des documents insuffisants pour établir un travail de cette espèce. Dans ces temps si différents du nôtre, outre que la quotité des impôts était essentiellement variable, les formes de la comptabilité ne ressemblaient en rien à celles d’aujourd’hui. Mais, si les renseignements qui vont suivre sont fort incomplets, ils serviront, du moins, à faire connaître les bases du système financier de l’empereur et de celui du pape, ainsi que les sources où l’un et l’autre puisaient.

Les faits démontrent que le royaume de Sicile fournissait la plus grande partie des vivres et des subsides nécessaires à l’entretien des années de Frédéric II. C’est, on le sait, une contrée naturellement fertile, et abondante en toutes sortes de biens. Sous la dynastie normande, et principalement pendant le règne du bon roi Guillaume, les dépenses de l’État furent modérées; et le commerce put, à la faveur d’une longue paix, acquérir de grandes richesses. Pendant cette période, la population s’accrut, l’agriculture et l’industrie prospérèrent; le pays marcha dans une voie de progrès dont, depuis sept siècles, les Siciliens n’ont pas perdu le souvenir. Les troubles qui survinrent après la mort de Guillaume arrêtèrent cet essor: cependant, comme Frédéric II, jusqu’à son retour de la croisade, s’était montré économe de la bourse de ses sujets, qu’il avait établi une administration ferme, active et protectrice, son royaume possédait encore de grandes ressources, quand, en 1231, il entreprit de dompter les Guelfes lombards. Alors, l’augmentation progressive des dépenses l’avait forcé à établir de lourdes taxes; et comme la solde des troupes se payait en argent, que les armées étaient presque toujours sur le pied de guerre hors de la Sicile, le pays s’épuisait de numéraire pour soutenir une situation si onéreuse. Toutefois si, d’une main, l’empereur dépensait outre mesure, de l’autre il ouvrait des relations commerciales au moyen desquelles le trafic de son royaume avec l’étranger se soutenait avantageusement. Quelques années de repos auraient tout réparé, si la guerre n’eût rouvert pour les États siciliens une longue période de sacrifices et de malheurs.

Sous Frédéric II, les taxes publiques étaient de deux sortes, directes et indirectes: les premières assises sur la propriété, celles-ci sur les objets de consommation et de fabrication. Les impôts directs, dont nous nous occuperons d’abord, sc subdivisaient en deux branches: redevances de fiefs, et collectes ou tailles sur les terres allodiales. Des titres ou d’anciennes coutumes avaient établi pour les unes comme pour les autres des limites qu’on ne pouvait légalement dépasser, mais dans lesquelles l’empereur se renferma rarement. Quant à l’impôt indirect, il n’avait d’autres bornes que la volonté du prince, qui, chaque fois que les circonstances l’exigeaient, ajoutait de nouveaux articles aux tarifs.

Le lecteur sait déjà que les terres féodales acquittaient par le service militaire leur part représentative d’impôts. Soit donc que le souverain rassemblât une armée pour la défense du pays, qu’il convoquât une cour plénière ou un parlement général, tout feudataire de la couronne était tenu de s’y rendre personnellement, et, en cas de guerre, de conduire à l’armée royale et d’y maintenir à ses frais un nombre déterminé de chevaliers et de sergents. La durée du service militaire était réglée par les chartes d’investiture. Cette redevance portait le nom d’aide (aduamentum). Pour être taxé à une lance complète, c’est-à-dire à un homme d’armes, deux écuyers et trois chevaux, le fief devait produire annuellement 20 onces d’or. S’il valait moins, on composait une lance par la réunion de plusieurs petits feudataires, qui divisaient les frais entre eux proportionnellement au revenu de chacun. Ce service, rachetable en argent, durait ordinairement trois mois; passé ce terme, le souverain payait la solde aux troupes féodales qu’il voulait garder sous le drapeau. Un baron n’amenait-il pas son contingent complet, il lui en coûtait 3 onces et 15 taris par mois pour chaque homme d’armes non présent. S’il ne pouvait venir lui-même, il devait, avec l’agrément du souverain, mettre à sa place un autre chevalier; à défaut de quoi le fisc saisissait la moitié de son revenu. Inutile d’ajouter que, pour se procurer l’argent nécessaire, les seigneurs ne manquaient pas d’imposer leurs sujets ou vassaux, sur qui, en définitive, retombaient toutes les charges.

Le tableau des services militaires des provinces de terre ferme, sous Guillaume le Bon, a été conservé. D’après un relevé exact de ce curieux document, le nombre des fiefs de chevaliers s’élevait, dans cette partie du royaume, à trois mille huit cent quatre-vingt-onze, qui, à raison de 20 onces d'or pour chacun, produisait un revenu total de 77,820 onces, sauf la différence de la valeur de l’argent au XIIIe siècle. Ces fiefs étaient tenus de fournir trois mille huit cent quatre-vingt-onze hommes d’armes, et sept mille sept cent quatre-vingt-deux sergents, dont le service à l’armée royale pendant trois mois représentait une contribution de 11,673 onces. Mais on voit, par le titre lui-même, que, dans certains cas, ces contingents étaient portés au double. Ajoutons que dans ce calcul ne sont pas comprises les taxations de l’ile de Sicile, ni celles des villes et des terres domaniales de tout le royaume.

Chaque fois qu’un baron devenait possesseur d’un fief, soit à titre héréditaire, soit par la munificence du souverain, il devait, avant d’en obtenir l’investiture, payer au fisc un droit de mutation, appelé droit de relief (jus relievi), qui était fixé à la moitié du revenu de la terre, c’est-à-dire à 10 onces par fief de chevalier. Si l’héritier ne faisait pas sa déclaration avant la fin de l’année, il encourait une amende exorbitante de 90 onces ou neuf fois la taxe simple.

Telles étaient, avec quelques autres impôts de peu d’importance, les charges supportées par la noblesse. Il reste à indiquer celles plus onéreuses qui pesaient sur la bourgeoisie.

Les villes du domaine payaient tous les quinze ans un droit de mutation, comme si elles passaient sous un nouveau seigneur. Chacune d’elles fournissait à l’armée de terre ou à la flotte un nombre déterminé d'arbalétriers, de fantassins et de matelots, commandés par le syndic en personne, ou par l’un de ses délégués. Toute cité maritime ayant un port était tenue de construire à ses frais et de conserver en bon état une ou plusieurs galères. Quand ces bâtiments allaient en expédition, le fisc les pourvoyait d’agrès et d’apparaux; leurs équipages recevaient la solde et le pain tant qu’ils restaient à bord. Étaient exemptes du recrutement de l’armée de terre les villes taxées à la redevance de deux vaisseaux; celles qui n’en fournissaient qu’un seul pouvaient être tenues à envoyer un certain nombre d’arbalétriers.

La collecte établie par les rois normands était exigible: 1º quand des ennemis extérieurs ou des rebelles menaçaient la sûreté de l’État; 2° lorsqu’on avait à payer la rançon du souverain; 3° que son fils ou son frère étaient armés chevaliers, et que lui-même recevait la couronne royale dans la cérémonie du sacre; 4° enfin, lorsqu’il mariait sa fille ou sa sœur. A combien se montait l’impôt dans ces divers cas? Non-seulement aucun document ne l’indique, mais nous savons qu’en 1285, lorsque le pape Honorius IV voulut rétablir dans le royaume de Naples, alors séparé de la Sicile, les taxes sur le pied où elles étaient du temps du bon roi Guillaume, on n’en put retrouver exactement les anciennes bases. Pour en approcher le plus possible, ce pontife fixa le maximum des collectes à 50,000 onces pour les frais de la guerre ou de la rançon du roi; à 12,000 onces dans le cas d’admission d’un prince à l’ordre de chevalerie; et enfin à 15,000 onces pour la dot de chaque princesse du sang royal’. Mais, sous Frédéric II, les choses se passaient bien différemment. Depuis qu’une guerre continuelle avec les Guelfes l’obligeait à entretenir des armées permanentes, auxquelles il payait de fortes soldes, de nouvelles collectes étaient établies annuellement, et le taux en était réglé, non suivant l’ancienne coutume, mais en raison des besoins du trésor. Les provinces de terre ferme supportaient les trois quarts de l’impôt; la Sicile l’autre quart.

Quand le décret qui imposait une nouvelle collecte avait été rendu, soit par la seule volonté de l’empereur, soit, ainsi que cela commençait à se pratiquer, dans un parlement général où siégeaient des députés de la bourgeoisie, le gouvernement déterminait la portion assignée à chaque province. Le maître justicier en faisait la sous-répartition entre les bourgs et les châteaux de son ressort; puis, les contribuables eux-mêmes élisaient des jurés qui fixaient la quote-part de chacun, en ayant égard à ses facultés et à ses charges Tout habitant pouvait appeler de leurs décisions à la commune elle-même; et, afin de prévenir les erreurs, il était enjoint aux notables du lieu de cadastrer annuellement les terres imposables. De plus, quoique la collecte fût payable en numéraire, on pouvait se libérer en denrées ou en fournitures, d’après une juste évaluation. Pour réparer autant que possible les actes arbitraires ou injustes, l’empereur faisait parcourir les provinces par des officiers de confiance, chargés de lui rendre compte des plaintes qu’ils recueillaient Ce prince lui-même, malgré d’innombrables occupations sous le poids desquelles beaucoup d’autres auraient succombé, présidait à tout quoique de loin et sans moyens rapides de communications, jetait un regard vigilant sur les agents du pouvoir, châtiait les magistrats prévaricateurs, et donnait de sévères réprimandes à quiconque négligeait les formes de la justice. Il est incroyable jusqu’où descendait sa surveillance minutieuse.

L’impôt indirect, la branche la plus productive du revenu public, comprenait les taxes anciennes, dritti antichi, d’origine normande, et celles établies par Frédéric II sous le nom de droits nouveaux, dritti nuovi. Les premières consistaient principalement en douanes, octrois à l’entrée des villes, ancrages dans les ports, droits sur la pèche, sur la viande et autres comestibles. Frédéric, non content d'augmenter la plupart des tarifs, fil peser de fortes charges sur les denrées de consommation et sur la plupart des matières propres à la fabrication, telles que le sel, la soie écrue, le fer, l’acier, le cuivre, et beaucoup d’autres articles qu’il serait trop long d’énumérer ici. La taxe sur la teinture, l’une des plus onéreuses, était, pour les ouvriers, un sujet trop réel de plaintes. Pour s’assurer le monopole de plusieurs de ces objets, il avait élevé le droit de vente à un taux si exorbitant, qu’on ne pouvait se les procurer que dans les magasins du fisc. Le trésor devait retirer de grosses sommes des douanes, s’il faut en juger d’après la taxe sur les exportations, qui fut élevée au tiers de la valeur des chargements. Ajoutons néanmoins que Frédéric, s’étant aperçu que celte contribution exagérée ruinait le commerce, et que les recettes diminuaient en proportion de la hausse de l’impôt, réduisit le droit au cinquième pour la Sicile et la Pouille, et au septième pour les autres provinces, réputées moins fertiles.

Par suite du peu d’abondance des métaux précieux au XIIIe siècle, une partie de ces produits, ainsi que la presque totalité du revenu du domaine royal, se recouvrait en nature. Pour se procurer de l’argent, le souverain faisait vendre au meilleur prix possible les marchandises et les blés accumulés dans ses entrepôts. Frédéric était donc à la fois le plus riche propriétaire cl le premier négociant de ses États: situation qui établissait une concurrence d’autant plus funeste au commerce particulier, qu’on vient de voir que, pour vider ses magasins, ce prince avait trop souvent recours à des mesures injustes, telles que la prohibition de certains articles, ou l’exagération des droits.

Les biens qui appartenaient au domaine étaient d’une vaste étendue: sous les Normands, leurs produits couvraient en grande partie les dépenses de l’État. Depuis la majorité de Frédéric II, une administration vigilante en dirigeait l’exploitation. L’empereur lui-même s’en faisait rendre un compte exact, et, de près comme de loin, dans son palais comme sous la lente, il trouvait toujours le temps d’ordonner des améliorations, de contrôleras dépenses, de faire vendre ses denrées et de leur chercher des débouchés nouveaux. La plupart des historiens ont vanté l’habileté de Frédéric II; mais, pour en juger sainement, c’est dans les actes émanés de lui qu’il faut l’étudier. On conserve, aux archives de San-Severino à Naples, un répertoire de sa correspondance administrative pour le royaume de Sicile pendant l’indiction XIII, du mois de septembre 1239 au mois de septembre 1240, c’est-à-dire précisément quand sa querelle avec la cour romaine recommençait à embraser l’Italie. En y voyant ses plans d’amélioration, et jusqu’à quels détails la surveillance active de ce prince s’étendait dans des circonstances si difficiles, on se figure aisément ce qu’il aurait pu faire à une époque de paix et de repos. Mais pour un semblable travail le temps où il vécut était trop orageux, et les hommes trop passionnés. Ses efforts échouèrent. Il eût voulu conduire son royaume dans une voie de progrès, et ne put que l’accabler de charges.

Outre plusieurs parcs royaux et d’autres terrains réservés pour la chasse, la couronne possédait de vastes forêts, des pâturages, des vignes, des terres en culture, des haras, de nombreux troupeaux confiés à des serviteurs, ou donnés à bail à des fermiers. Des intendants appelés secreti avaient la haute surveillance de ces biens, et correspondaient directement avec l’empereur, auquel ils rendaient compte de leur gestion. Ce prince exigeait que ses agents se fissent instruire de la quantité de semence employée par les laboureurs, et du produit de la récolte; qu’ils s’assurassent par eux-mêmes si dans chaque ferme les colombiers étaient bien peuplés; si on y élevait beaucoup de volailles, de paons et de canards; si on tirait un bon parti de la plume de ces oiseaux; s’il y avait beaucoup de paniers d’abeilles; si on cultivait suffisamment d’avoine, de maïs, de coton, de chanvre et de légumes de toutes sortes; enfin, si le vin, en sortant du pressoir, était renfermé dans des vases propres et convenables. Il apprend que les arbres fruitiers d’un de ses châteaux ne donnent que peu de produits, faute de recevoir la culture nécessaire. Aussitôt, de son camp, devant Milan, il écrit au châtelain de surveiller lui-même les jardiniers, et de se faire rendre compte des fruits récoltés, qu’il fera conserver soigneusement. Dans une autre lettre, Frédéric recommande de donner à cheptel ses bêtes à laine, et de ne les confier qu’à des hommes en bonne réputation. Ces sortes d’arrangements se faisaient d’ordinaire avec des pasteurs sarrasins, très-renommés dans l’art de diriger les troupeaux. Plus tard, il fait venir des métairies domaniales de la Sicile mille bœufs de travail ou indomptés, pour être donnés à bail à des Musulmans de Lucera. Il ne veut pas que les vignobles de Syracuse soient affermés, de crainte qu’on n’en dénature le plan, en lui faisant produire, au moyen des engrais, une trop grande quantité de raisins. Mais les terres vagues appartenant au domaine pourront être cédées aux bourgeois de cette ville qui demandent à y mettre de la vigne, moyennant un cens annuel de 600 taris d’or., et la dime du vin nouveau. D’autres terrains seront également loués aux habitants d’Héraclée, qui en rendront annuellement six cents salmes de grains.

Des juifs avaient offert de naturaliser en Sicile l’indigo et plusieurs plantes originaires de l’Arabie et de l’Inde, entre autres le henné ou Alcana, qui donnait une belle teinture rouge. Aussitôt des champs situés à Favara, lieu de plaisance près de Païenne, sont affectés à ces essais. D’autres juifs reçoivent des encouragements pour la culture du dattier dans les environs de la capitale, où cet arbre avait été apporté sous la domination arabe. On leur cède les terrains nécessaires, à condition que les fruits, qu’ils promettent de faire venir à maturité, seront partagés en deux parts, l’une pour le prince, et l’autre pour eux. Depuis longtemps la fabrication du sucre de canne languissait en Sicile: Frédéric appelle de Syrie d’habiles ouvriers, et charge spécialement l’intendant de Palerme d’encourager celte précieuse industrie, de manière qu’elle ne puisse être abandonnée à l’avenir. Des arbres sont-ils cassés par un ouragan, l’empereur n’oublie pas d’en faire vendre les débris dans la ville la plus voisine. Il ordonne la construction d’un moulin, après s’être assuré, par des rapports exacts, que cette usine sera productive pour le fisc et utile aux habitants. Il fait bâtir dans la résidence de Palerme un vaste colombier, et, de son camp devant Plaisance, il en désigne lui-même l’emplacement. Descendant à des détails plus minutieux encore, il charge l’intendant de Messine de ne pas laisser oisives les servantes nourries dans le palais de cette ville, et veut qu’elles emploient leur temps, soit à filer, soit à d’autres menus ouvrages.

Comme le commerce étranger se faisait presque uniquement avec l’Orient, l’Égypte et la côte de Barbarie, l’empereur n’épargnait aucune dépense pour mettre les ports en bon état, et entretenir la flotte sur un pied respectable; circonstance qui explique la haine que les Vénitiens lui portèrent longtemps, et l’alliance de ce peuple navigateur avec la cour romaine. Peu de temps après sa seconde excommunication, il ouvrit deux nouveaux ports à Melazzo et à Augusta, en Sicile. L’exportation des grains était permise dans certaines villes maritimes, où le gouvernement tenait des commis chargés de percevoir les droits de sortie, qui s’élevaient à 15 grains d’or par salme. La vente des marchandises et des céréales qui entraient chaque jour dans les magasins de l’État était, de la part du prince, l’objet d’une surveillance particulière. Ses agents tenaient un compte exact du blé, de l’orge, du vin, du fromage, et des autres denrées provenant des recettes de la douane ou des récoltes du domaine. Une partie servait à l’approvisionnement des palais royaux; une autre, à ravitailler les forteresses de l’Italie ou de la Palestine. Le surplus était exporté directement pour le compte de l’empereur, ou vendu à des marchands romains qui faisaient ce trafic. Le blé de la récolte de 1239 valait de 12 à 13 taris la salme. Le moment semblait-il opportun, Frédéric vidait ses magasins. « Faites un chargement des grains de la douane et de ceux de nos domaines, écrivait-il de Pise à l’intendant des ports (magister portuum) de Sicile; envoyez-les soit en Espagne, soit en Barbarie, suivant que le prix de ces denrées sera plus avantageux. » Par une autre dépêche, il ordonne de charger un navire de l’État et deux bâtiments plus petits de tout le blé qui restait dans ses greniers de Palerme. En cas d’insuffisance, on devait, pour compléter ta cargaison, acheter des grains dans la ville5. Les escadres royales faisaient ces transports quand l’empereur avait la guerre avec Venise ou avec Gênes, et le trésor payait aux villes maritimes le prix du fret. En 1239, Nicolo Spinola, grand amiral du royaume, eut mission de conduire à Tunis, où vraisemblablement la récolte avait manqué, cinquante mille salmes de froment, et de se procurer au plus bas prix possible le grain que les intendants royaux ne pourraient fournir. La salme fut vendue en Afrique 24 taris, ce qui produisit 40,000 onces d’or. Ajoutons que, pour faciliter les achats faits par les agents du prince, l’exportation des céréales était provisoirement défendue, mesure dont aucun homme d’État ne comprenait alors les graves inconvénients.

Tel était à celle époque le système qui régissait les finances du royaume de Sicile. On va voir que celui de la cour romaine, dont il est nécessaire de dire aussi quelques mots, reposait sur d’autres bases.

Le gouvernement civil des papes était doux pour les peuples et même assez libéral, en prenant ce mot dans l’acception qu’on lui donne aujourd’hui; c’était une conséquence naturelle de la situation politique du Saint-Siège en Italie, où il s’appuyait sur le principe populaire. Chaque ville du domaine direct jouissait du droit d’élire ses magistrats municipaux; et ceux-ci exerçaient leur juridiction, tant au civil qu’au criminel, moyennant le serment de fidélité au chef de l’Église, serment qu’on exigeait aussi des citoyens, et qu’ils renouvelaient de dix en dix ans. Toute élection, pour être valable, devait être approuvée par le souverain pontife. La chambre apostolique possédait un grand nombre de bourgs et de châteaux, de maisons urbaines, de terres, dont elle louchait le revenu. De plus, le pape, à litre de souverain temporel, avait droit, dans l’État de l’Église, aux divers services que tout possesseur de fiefs devait à son suzerain. Il percevait les régales dites royales, et chaque commune lui payait une redevance proportionnée à sa population et à celle de son district. Les clercs, les chevaliers (milites), les juges, avocats, tabellions, et ceux qui ne tenaient aucune propriété imposable, n’étaient pas portés sur le rôle. Sous Innocent III, la taxe s’élevait à neuf deniers par feu. Mais cet impôt, dont le produit devait varier annuellement dans chaque localité, selon l’accroissement ou la diminution du nombre des familles, était presque toujours converti en un abonnement fixe payé par la commune .En rappelant ici l’ardeur avec laquelle on a vu les villes de l’Italie centrale se ranger sous la domination de l’Église romaine après la mort de Henri VI, n’est-il pas permis d’en conclure qu’elles savaient y trouver des charges moins lourdes que celles du royaume de Sicile? Le revenu temporel des papes devait donc être peu considérable; le recouvrement en devenait presque impossible en temps de guerre, parce que l’empereur faisait occuper par ses troupes les principales places de l’État ecclésiastique, ce qui mettait le pays presque tout entier sous sa main. Pour soutenir une lutte aussi sérieuse que celle qui se préparait , il fallait chercher ailleurs des ressources plus abondantes, et d’une rentrée moins incertaine. Grégoire les trouvait principalement dans les décimes sur le clergé des Étals chrétiens, et dans les contributions pour la croisade qu’il faisait lever par ses agents.

La taxe connue sous le nom de décimes était, dans certains cas, imposée par le Saint-Siège sur les biens ecclésiastiques, meubles et immeubles. Les décimes les plus modérées s’élevaient au vingtième; mais souvent elles atteignaient le dixième et jusqu’au cinquième du revenu. Depuis l’excommunication de Frédéric, les demandes de décimes devenaient si fréquentes et si onéreuses, que beaucoup de prélats refusaient de s’y soumettre. Les meilleures recettes se faisaient en France, en Allemagne, et surtout en Angleterre. Les chroniqueurs de ce dernier pays signalent avec amertume l’avidité insatiable des Romains, surnom donné aux nonces et aux collecteurs envoyés par la cour pontificale : « En 1240, dit Matthieu Paris, un nouveau bref exigea le cinquième des biens ecclésiastiques, pour repousser les attaques de l’empereur. Il y eut de grandes réclamations. Au a premier abord les évêques opposèrent une forte résistance; mais plusieurs d’entre eux s’étant laissé gagner par le légat, a les autres se soumirent. »

Dès l’année 1235, une croisade avait été prêchée en Europe, afin d’empêcher les saints lieux de retomber, à l’expiration des trêves, au pouvoir des Musulmans. La bulle pontificale menaçait d’anathème quiconque n’assisterait pas aux prédications’ et comme des indulgences plénières avaient été accordées, sous les conditions imposées par l’Église, aux fidèles qui prendraient la croix, un certain nombre d’Anglais et quelques Français prononcèrent leurs vœux. On sait que de grandes instances furent faites par Grégoire IX à l’empereur lui-même pour qu’il acceptât le commandement de l’armée, dont le départ d’Europe devait avoir lieu le jour de la Saint-Jean 1238. Mais, avant ce temps, un frère templier se présenta aux croisés pour leur offrir, au nom du souverain pontife, de dispenser du grand pèlerinage quiconque voudrait payer certaines sommes destinées à un emploi plus utile. De graves accusations s’élevèrent contre les Romains, qui, disait-on, inventaient chaque jour de nouveaux moyens de vider les bourses. Jusqu’à l’excommunication de Frédéric, la croisade resta en suspens; mais depuis, la cour pontificale parut songer bien moins à secourir la Palestine qu’à se procurer de l’argent pour les guerres d’Italie. Elle autorisa d’abord les infirmes à se racheter de leurs vœux; plus tard, l’ordre formel leur en fut donné; et quant aux hommes valides, ils durent attendre chez eux de nouvelles instructions. A Lyon, le prédicateur chargé par Grégoire de congédier les soldats du Christ se trouva être précisément le même qui, à force d’instances, les avait enrôlés sous le saint drapeau six mois auparavant. Pour colorer un changement si complet, le pape publia que Frédéric jetait dans les fers, et même condamnait à d’horribles supplices, tout croisé qui tombait entre ses mains. Beaucoup de gens prêtèrent l’oreille à celte imputation, quoique, pour s’en justifier, l’empereur eût écrit que les soldats du Christ trouveraient dans le royaume de Sicile la protection et les secours nécessaires à l’accomplissement de leur pieux voyage; et qu’il eût donné ordre à ses agents de bien traiter les croisés qui débarqueraient dans un de ses ports. Quelques pèlerins se rendirent isolément en Asie; mais la plupart se soumirent à la taxe, pour être dégagés d’une entreprise ruineuse, dont la conservation de Jérusalem n’était que le prétexte. Le projet d’une croisade générale avorta; mais le trésor pontifical se remplit, et le pape put fournir d’abondants subsides aux Guelfes lombards, menacés par les Impériaux.

Au printemps de l’année 1239, l’empereur, voyant que tout espoir de pacification avec l’Église romaine était chimérique, voulut s’assurer des places frontières de l’Italie entre l’Adige et le Tagliamento. A cet effet, il se rendit d’abord à Trévise, où les familles gibelines le reçurent avec de grandes démonstrations de joie279. Après avoir laissé dans la ville quelques soldats allemands, il se rendit à Vérone; mais à peine s’était-il éloigné, qu’Albéric de Romano, le frère d’Eccelin, secrètement uni aux Guelfes, jeta le masque, et surprit Trévise, dont ses partisans lui ouvrirent une porte. La petite garnison impériale fut faite prisonnière: seul, le podestat parvint à s’échapper. Frédéric, plein d’un juste courroux, retourne à Padoue, assemble de plus grandes forces, et marche contre les rebelles. Un chroniqueur contemporain rapporte qu’avant d’ouvrir la campagne, ce prince, voulant faire dresser son horoscope, en chargea maître Théodore , le plus renommé de ses astrologues. Ce charlatan avait indiqué d’avance le jour et l’instant favorables pour observer le passage de Jupiter dans le signe du Lion, circonstance, selon lui, d’un heureux augure: mais vainement il attendit pendant plusieurs heures, sur la grande tour de Padoue, que le ciel, chargé de nuages, s’éclaircit. Beaucoup de gens l’accusèrent, les uns de fraude, les autres d’ignorance; ses ennemis prétendirent que l’aspect des astres, bien différent de ce qu’il avait annoncé, présageait des événements funestes Au surplus, ce mauvais succès n’ébranla en rien le crédit du rusé astrologue; car on lit dans la correspondance impériale qu’avant la fin de l’année, Théodore ayant obtenu l’autorisation de passer en Sicile, l’empereur fit mettre à sa disposition un navire de l’État, pour le conduire de Pise dans l’un des ports du royaume.

L’armée dressa ses tentes près de Castel-Franco, bourg fortifié du Trévisan, sur la rivière de Mansone, l’un des affluents de la Brenta. Avant d’attaquer cette place, qui tint ses portes fermées, un délai de huit jours fut accordé aux magistrats de Trévise pour venir implorer aux pieds du prince le pardon de leur coupable conduite. Comme personne ne se présenta, la ville rebelle fut donnée à la commune de Padoue, et, avec elle, tout le territoire situé à la droite du petit fleuve Sile, jusqu’à la mer. La chancellerie impériale en délivra aux Padouans un titre en bonne forme, revêtu du sceau d’or; et ce fut tout ce qu’ils eurent jamais de celte concession.

Pendant une semaine, des détachements de Sarrasins ravagèrent les campagnes jusqu’aux portes de Trévise. La ferme résolution de ses défenseurs n’en fut pas ébranlée, et bientôt une circonstance imprévue détourna l’orage qui les menaçait. Le vendredi 3 juin, une demi-heure avant midi, il y eut une éclipse de soleil qui dura près de deux heures. Le jour fit place au crépuscule, les étoiles se montrèrent; et le peuple, saisi d’épouvante, crut que le ciel, irrité des excès commis par les troupes, s’apprêtait à en punir l’empereur. Ce prince lui-même, quoiqu’il connût la cause des éclipses, parut partager les craintes de la multitude : mais il est plus vraisemblable qu’il prit ce prétexte pour porter la guerre ailleurs. Dans un conseil où les principaux capitaines, au nombre d’environ cinquante, avaient été appelés, on résolut d’envahir le territoire de Milan, et d’en venir aux mains avec les milices de cette république, si on parvenait à les attirer en rase campagne. Le trésor paya les soldes arriérées, puis l’année, divisée en plusieurs corps, prit le chemin de Vérone, pour passer l’Adige sur le pont de cette ville. La défection d’Albéric avait éveillé de justes craintes dans l’esprit de l’empereur. Il se méfiait des seigneurs guelfes ralliés à son parti, et, pour les maintenir plus sûrement dans le devoir, il s’en était fait suivre. Précaution inutile! car, arrivé près de San-Bonifacio, château très-fortifié qui appartenait au comte de ce nom, le marquis d’Este partit à toute bride avec plusieurs de ses amis, entra dans la place et en fit fermer les portes. Vainement Pierre de la Vigne, envoyé près des fugitifs, essaya de les ramener. Le marquis, oubliant ses serments, indifférent au sort de son unique fils, qu’il laissait en otage renonça pour toujours à l’obéissance et à ses devoirs de vassalité envers le chef de l’empire. Pour le justifier de ce manque de foi, certains chroniqueurs prétendent que la perte des Guelfes était résolue, et qu’un confident de l’empereur, voulant sauver le marquis d’une mort certaine, l’avait prévenu du sort qui l’attendait. Ceux de ses amis qui ne purent le suivre furent arrêtés, mis à la chaîne, et, vers le commencement de l’année suivante, envoyés avec les otages et les prisonniers de guerre en Pouille, où ils subirent une longue captivité.

La défection du marquis, et les événements qui survinrent bientôt vers le littoral de l’Adriatique, obligèrent l’empereur à changer son plan de campagne. Les Vénitiens unis aux Bolonais entrèrent dans Ravenne, secondés par les habitants, qui s’étaient mis depuis peu sous la protection du souverain pontife. Comme l’occupation de cette place par les Guelfes pouvait entrainer dans la révolte les principales villes de la Romagne, Frédéric laissa une bonne garnison à Vérone, fit garder le pas de Clusio dans le val de l’Adige, pour assurer le libre passage des Allemands en Italie, puis il se porta sur le bas Pô avec le reste des troupes. Le manque total de machines de guerre l’empêcha de reprendre Ravenne; et comme l’ennemi se tint sur la défensive, il n’y eut entre les deux armées que des escarmouches sans importance. Deux mois entiers furent employés à cette expédition, qui n’eut d’autres résultats que la dévastation du territoire de Bologne. Pendant ce temps, Eccelin retournait à Padoue, pour y livrer au bourreau ceux des citoyens qu’il savait favorables au marquis: ce dernier recouvrait Este, le berceau de sa famille, et d'autres lieux plus rapprochés de Ferrare; enfin, l’empereur avait une correspondance secrète avec les principaux nobles milanais, qui, en s’unissant à lui, se flattaient de l’emporter sur le peuple. Ils l’engageaient à tourner ses efforts contre leur patrie, et s’obligeaient par serment à le servir dans cette guerre. Suivant eux, il y avait à Milan un puissant parti, prêt à livrer la ville aux troupes impériales. Mais l’empereur ne se dissimulait pas les difficultés de l’entreprise; et soit qu’il ne se crût pas assez fort, ou qu’il n’ajoutât pas une foi bien entière aux promesses de ses nouveaux amis, la plus grande partie de l'été s’écoula dans ces négociations. De plus pressantes instances le déterminèrent enfin à passer en Lombardie, quoique la saison fût avancée et qu’il manquât de l’attirait nécessaire pour un siège. Si donc, malgré les assurances des nobles, Milan n’ouvrait pas ses portes, et que pour y entrer il fallût employer la force, Frédéric ne devait pas se flatter de réduire avant l’hiver cette ville intraitable; mais il pouvait, dans tous les cas, lui causer de grands dommages; et ce motif le décida à tenter le coup de main qu’on lui proposait. Avant de s’éloigner de Bologne, il envoya en Romagne son fils naturel, Enzio, roi de Torres et de Gallura, alors âgé de quinze ans. Il lui donna le titre de vicaire impérial en Italie, avec la mission de rétablir, autant qu’il le pourrait, l’ordre public dans le nord et le centre de la Péninsule. Depuis que la guerre civile embrasait ce malheureux pays, les lois n’y étaient plus observées; des bandits infestaient les routes; la justice restait sans force, et il suffisait aux coupables de passer d’une ville à la ville voisine pour s’assurer l’impunité. Le jeune roi, à peine dans l’adolescence, était à la fois poète et homme de guerre; nul ne maniait la lance et l’épée avec plus d’adresse; ses exploits, dignes de l’ancienne chevalerie, l’avaient rendu cher aux troupes, qui le suivaient avec confiance au milieu des périls. Mais le bouillant courage et l’extrême jeunesse d’Enzio le rendaient peu propre aux affaires civiles, qu’il eut néanmoins dans ses attributions. De grands pouvoirs lui furent conférés par son père, dont il devint des lors le lieutenant.

Vers le milieu du mois de septembre, l’empereur traversa le Lambro, petite rivière qui séparait le territoire milanais de celui de Lodi, et, tout en livrant aux flammes les bourgs, au nombre de dix-neuf, qu’il trouva sur sa route, il arriva à Pieve di Locate, à douze milles ou environ seize kilomètres de Milan. Une grande agitation régnait dans cette capitale de la Lombardie. Les uns parlaient d’attendre, à l’abri de leurs remparts, que les pluies d’automne et le manque de vivres forçassent l’ennemi à la retraite; d’autres, en plus grand nombre, voulaient l’attaquer sans remise. La commune mit toutes ses forces sur pied, soudoya des troupes mercenaires, et lit de telles dépenses, qu’à défaut d’argent, il fallut émettre un papier-monnaie, auquel le gouvernement donna un cours forcé. Mais la valeur nominale de ces billets ne put se soutenir, et bientôt ils tombèrent dans un complet discrédit. Dès le mois d’avril, le pape avait envoyé à Milan, avec le litre de légal, un simple sous-diacre, notaire du Saint-Siège, appelé Grégoire de Montelongo. C’était un homme de mœurs relâchées; actif, quoique travaillé de la goutte; d’un esprit fécond en ressources; ambitieux, plein de zèle pour le triomphe de l’Église romaine, dont il attendait sa fortune, et plus enclin aux travaux des armes qu’à ceux du sacerdoce. Ce ministre poussait les citoyens à la guerre, et promettait une absolution générale à quiconque soutiendrait la cause qu’il venait défendre. Afin de grossir à peu de frais les rangs de l’armée, Montelongo autorisa les moines, et principalement les ordres mendiants, à endosser le harnais militaire, ce que la plupart firent avec joie. Lui-même, payant de sa personne, s’arma d’une épée, et revêtit une cotte de mailles. Il prit le titre de recteur de la république, et, accompagné de frère Léon de Perego, le supérieur des Cordeliers, comme lui travesti en soldat, il passa une revue générale des troupes. L’armée, après avoir défilé devant eux, sortit de la ville avec son caroccio. Dès le même jour, elle se porta à Camporgnano, à huit milles de Milan. Pendant ce temps, les nobles, fidèles à leurs promesses, rejoignaient l’empereur, lui indiquaient les meilleurs chemins et les lieux les plus abondants en vivres et en fourrages. Son armée, grossie par les milices des communes gibelines, était nombreuse; mais les Milanais n’étaient guère moins forts, et un historien assure que Frédéric, ayant examiné du haut d’une tour leur ligne de bataille, en resta comme frappé de stupeur. Tout se borna néanmoins à quelques engagements de peu d’importance, dans l’un desquels la cavalerie milanaise tua un grand nombre de Sarrasins et fit des prisonniers. L’empereur, en informant le roi Conrad de cet événement, le pressait de lui envoyer sans retard un renfort de troupes allemandes, sur lequel il comptait pour mener à bien son entreprise. En attendant, il concentra ses forces à Casino-Scannasio, entre le Lambro et l’Olonna. La position était mauvaise, car le podestat, en faisant rompre les digues de cette dernière rivière, inonda si complètement le camp gibelin, qu’il fallut l’abandonner à la hâte. Comme personne ne bougeait dans la ville, et que le secours attendu d’Allemagne n’arrivait pas, les Impériaux, à la lueur des incendies qu'ils allumaient, se retirèrent jusqu’à Besate, à deux milles du Tessin. Les Milanais vinrent dresser leurs tentes à si peu de distance de ce village, que, de part et d’autre, on se crut à la veille d’une bataille décisive; mais, dès la nuit suivante, le podestat se couvrit d’un immense fossé dans lequel il jeta l’eau du Ticinello. Vainement, à plusieurs reprises, Frédéric essaya de le franchir. Réduit à l’impuissance, il employa le reste de l’automne à ravager les territoires de Plaisance et de Milan; puis, dans le courant de novembre, quand le moment fut arrivé de prendre des quartiers d’hiver, il licencia les milices communales, et envoya au roi Enzio, dans la Marche d’Ancône, la plus grande partie des troupes soldées, avec 6,000 onces d’or, prélevées sur les recettes du royaume de Sicile. Lui-même, après avoir fait approvisionner pour six mois les châteaux de la Lunigiane et renforcer leurs garnisons par deux cents hommes d’élite, enrôlés dans la Terre de Labour moyennant 4 taris d’or par mois, il se rendit à Pise, où il passa les fêtes de Noël.

Cette guerre, sans autres résultats que la dévastation de quelques villages, obligeait l’empereur à tenir sur pied de grandes armées qui épuisaient ses ressources. La correspondance de ce prince fournit de nombreuses preuves de sa pénurie toujours croissante. Pour se procurer de l’argent, il eut recours à des moyens injustes ou ruineux. Une collecte générale fut imposée sur tout le royaume; le fisc exigea des églises et des clercs de fortes subventions, et fit gérer par ses délégués les biens des abbayes et des sièges épiscopaux vacant. Ordre fut donné aux feudataires de se pourvoir de chevaux et d’armes, afin d’être prêts à marcher au premier appel; et comme beaucoup demandèrent une exemption motivée sur leur indigence, de sévères enquêtes furent ordonnées. L’argent de toutes les caisses prit le chemin de la haute Italie, ce qui obligea le gouvernement à laisser en souffrance les principales branches du service. Dès lors le désordre commença à s’introduire dans l’administration du royaume, qu’on a vue si bien réglée. Des garnisons de l’intérieur restèrent sans solde; des forteresses, sans approvisionnements. Le propre fils de l’empereur, Henri, roi des Romains, prisonnier depuis près de cinq ans au château de S. Felice, était laissé dans un dénuement tel, que Frédéric, qui en fut informé, recommanda au justicier provincial de faire donner à ce malheureux prince des vêtements convenables. Chaque jour de nouvelles instructions prescrivaient aux agents du fisc d’activer le recouvrement des taxes. « Dès que nos ordres vous seront parvenus, mandait l’empereur à ses intendants, faites-nous tenir les fonds que vous aurez disponibles, et tous ceux que vous pourrez vous procurer. Cet argent nous arrivera bien à propos dans les circonstances présentes, car nous en avons le plus pressant besoin. » Comme ces envois ne venaient pas assez vite ou qu’ils étaient insuffisants, on y suppléait par des emprunts usuraires. Il a été dit plus haut que les lois du royaume ne permettaient qu’aux juifs le prêt à intérêt, dont le taux légal ne devait pas dépasser dix pour cent par an. L’empereur empruntait à trois pour cent par mois; quelquefois même à quatre et jusqu’à cinq, quand le remboursement n’avait pas lieu à l’échéance. Ces sommes étaient comptées en monnaie de Venise par les marchands, qui prélevaient encore un droit de change. Ils recevaient en payement ou des bons à terme sur les trésorier royaux, ou des blés à prendre dans les greniers du fisc, et qu’ils pouvaient exporter librement où bon leur semblait, excepté dans les pays en guerre avec l’empire.

A la suite d’une paix plâtrée avec les Romains, Grégoire IX était rentré dans la ville vers la fin du mois d’octobre ou le commencement de novembre. Malgré les marques de respect qu’on lui prodigua dans cette occasion, il était facile de voir que le parti impérial, toujours nombreux à Rome, conservait beaucoup de crédit sur la multitude. Pendant l’octave de la Saint-Martin, le pape publia de nouveau l’excommunication contre le chef de l’empire; il comprit dans celle sentence le roi Enzio; qui, à peine arrivé dans la Marche, avait battu les troupes pontificales commandées par le cardinal Jean Colonne, et pris ou reçu à composition Osimo et d’autres lieux forts. Non content d’employer les armes spirituelles, l’infatigable Grégoire signala Frédéric à toute l’Europe comme entaché de doctrines perverses, comme machinant la ruine du Saint-Siège et de l’Église elle-même. La légation de France fut confiée au cardinal de Préneste, l’ennemi personnel de l’empereur, avec mission spéciale de solliciter l’appui du saint roi contre cet ennemi de Dieu. Déjà Grégoire avait conclu avec des ambassadeurs vénitiens un traité par lequel la république l’obligeait à équiper à frais communs vingt-cinq galères montées par trois cents hommes d’armes qui devaient faire la guerre pendant six mois dans le royaume de Sicile. Pour dédommager Venise de cette dépense, le pape promettait de lui donner en fief Barletta et Salpi, avec d’importants privilèges commerciaux. Enfin, il écrivit en Allemagne pour faire comprendre la nécessité d’élire un autre empereur, auquel il assurait d’avance la protection de l’Église romaine. Mais ses efforts n’eurent pas tout le succès qu’il en espérait. Le roi de France était porté pour Frédéric; celui de Castille envoya à Rome l’abbé de Sainte-Faconde, pour tâcher d’inspirer au pape des sentiments moins extrêmes . De tous les princes de l’empire, seul le duc Othon de Bavière, dont la famille devait son élévation aux Hohenstaufen, s’était laissé ébranler par les instances d’Albert de Beham, un de ses conseillers, partisan et agent secret du pape. Cet homme, quoique né en Bavière, avait passé sa jeunesse à la cour romaine, où un zèle ardent pour les intérêts du Saint-Siège l’avait mis en crédit. Envoyé en Allemagne par Grégoire IX, pour travailler à la déposition de Frédéric, il s’efforçait de tourner l’opinion publique contre ce prince. Actif, entreprenant, prêt à employer sans scrupule tous les moyens, il imputait à l’empereur les plus coupables desseins contre l’Église et contre l’empire; il s’efforçait d’amener les grands à le détrôner. Mais ses efforts furent impuissants; Frédéric écrivit au duc de Bavière; Albert de Beham fut chassé et se retira à la cour pontificale. Les autres princes allemands, sans même en excepter les ecclésiastiques, se prononcèrent contre les agents du pape, que certains d’entre eux qualifiaient d’ennemis de l’Église chrétienne, de faux prophètes et de brandons de discorde. « De quel droit, s’écriaient les plus véhéments, de quel droit l’évêque de Rome prétend-il s’ingérer, sans notre aveu, dans les affaires Charlemagne? Qu’il fonde, comme il l’entendra, ses brebis d’Italie; quant à nous, certes, nous saurons bien défendre les nôtres contre les loups cachés sous l’habit du pasteur. » Laïques et ecclésiastiques écrivirent au pape avec fermeté, le priant de rendre la paix au monde, et de ne plus persécuter un prince aussi éminent que l’empereur des Romains, dont le vœu le plus sincère était d’obéir aux règles de la justice. Ils proposèrent comme médiateur frère Conrad de Thuringe, le nouveau grand maitre des Teutoniques, homme sage et d’un zèle éclairé, bien propre, suivant eux, à préparer les voies à un accommodement.

« Quelques flatteurs, ajoutaient-ils, vous suggéreront sans doute le contraire de ce que nous demandons ici : n’écoutez pas leurs perfides conseils. Si Votre Sainteté croit utile que plusieurs princes de l’empire se rendent près d’elle pour l’aider à éclaircir cette affaire, qu’elle le dise en toute confiance, et nous irons dans l’intérêt du nom chrétien. » Les agents du pontife, voyant ce mouvement des esprits, en conçurent de sérieuses inquiétudes : Un sentiment d’enthousiasme patriotique, écrivait l’un d’eux au chef de l’Église, se manifeste à un tel degré dans toute l’Allemagne, que, si avant l’automne vous n’y envoyez, avec les pouvoirs nécessaires pour faire élire un autre empereur, un légat assez habile pour ramener l’opinion qui s’égare, on verra les princes et les évêques eux-mêmes descendre en Italie avec une puissante armée, et soutenir les «prétentions de l’ennemi du Saint-Siège »

Malgré les rigueurs d’un hiver excessivement froid, les hostilités ne furent interrompues ni dans le nord ni dans le centre de la Péninsule. Durant son séjour en Toscane, l’empereur rétablit d'anciens droits de la couronne tombés en désuétude, et reçut un nouveau serment des Siennois, ennemis déclarés de Florence, et des Arétins, jaloux de Pérouse. Il se rendit ensuite dans le duché de Spolète, où, par la force, la ruse ou l’argent, il se fit ouvrir un grand nombre de châteaux. Voici en quels termes il ordonna à André de Cicala, capitaine général de cette frontière, de s’emparer de certaines forteresses voisines d’Introduco, et qui appartenaient à l’abbé de Mont-Cassin. « Agis avec a précaution; et soit que l’abbé accorde son consentement, soit que, pour l’obtenir de lui, il faille le mettre en prison; soit enfin que tu tentes une surprise nocturne, ou que tu juges plus convenable de recourir à d’autres moyens, fais de telle sorte que, sans bruit et sans scandale, les châteaux tombent en ton pouvoir. Tu les feras aussitôt raser jusqu’aux fondements, afin qu’à l’avenir cette contrée ne puisse se révolter contre nous. » Par la même lettre, autorisation était donnée d’employer tout l’argent nécessaire pour amener les habitants de Rieti à prêter serment au chef de l’empire, ou du moins à abandonner le parti de l’Église.

Ce prince croyait que le moment était venu de rétablir dans le centre de l’Italie les choses sur le pied où elles se trouvaient lors de la mort de Henri VI. L’archevêque de Messine lui avait conseillé de faire une bonne paix avec le Saint-Siège. Dans sa réponse, datée de Foligno, le 2 février 1240, Frédéric ne chercha plus à dissimuler ses véritables projets : « Après nous être longtemps reposé sur la justice de notre cause, écrivit-il à ce prélat, comme nous reconnaissons que, loin de se souvenir de nos services, la cour romaine s’est prononcée contre nous dans toutes les occasions, nous croyons nécessaire d’adopter une marche différente de celle que nous avons suivie jusqu’à ce jour. Renonçant donc à cette longanimité dont nous avons a donné tant de preuves, c’est à la force que nous recourrons désormais. En conséquence, notre ferme résolution est de rattacher à l'empire le duché de Spolète, la Marche d'Ancône, et les autres terres qui, à diverses époques, lui ont été dérobées. » Bientôt, en effet, il eut en son pouvoir une grande partie du patrimoine de saint Pierre. Des députations, conduites par les podestats des communes et jusqu’à des Romains, vinrent au-devant de lui, les uns poussés par la crainte ou la cupidité, les autres par esprit d'opposition à la domination ecclésiastique. Il est bon d’ajouter que plusieurs des principales familles de Rome recevaient du trésor impérial de fortes pensions, et renouvelaient à chaque payement leur serment de fidélité. Viterbe ouvrit ses portes; Sutri, Civita-Castellana, Corneto, Monte-Fiascone, arborèrent, de gré ou de force, l’étendard de l’empire. La nombreuse population de Rome, toujours avide de nouveautés, ne montrait aucune intention de défendre la ville, que Frédéric se flattait de posséder bientôt. Après tant de luttes et d’événements divers, ce prince crut qu’il avait fixé l’inconstante fortune. Une comète, qui se montra au mois de janvier de la même année, lui parut un présage favorable, et il redoubla d’efforts pour entrer dans Rome. Mais Grégoire, quoique serré de près, ne perdait pas courage. Confiant dans l’appui du Seigneur, il ordonna des prières publiques dans toutes les églises de la ville, et conduisit lui-même une procession générale du clergé et du peuple. On exposa les reliques des saints: les deux chefs des bienheureux apôtres Pierre et Paul furent découverts et promenés dans Rome, ainsi qu’un morceau de la vraie croix. En voyant le pontife, presque centenaire, verser d’abondantes larmes, et, d’une main défaillante, bénir la multitude agenouillée sur son passage, chacun se sentit ému; puis quand la bouche du vieillard, appelant les fidèles à une nouvelle croisade contre Frédéric, leur promit les indulgences accordées pour la guerre en terre sainte, beaucoup de voix prononcèrent le vœu de défendre l'Église. Non-seulement le peuple promit de repousser les Impériaux, s’ils osaient attaquer Rome; mais des moines et des guerriers parcoururent les campagnes pour exhorter les villageois à prendre les armes. L’empereur ordonna que tout prisonnier, prêtre ou laïque, porteur de la croix sur ses habits, fût marqué au front avec un fer rouge; que les cités rebelles fussent réduites en cendre, et les chefs de la rébellion mis à mort. «Tu nous informes, écrivait-il au maître justicier de l’Abruzze, que, pour châtier la perfidie des habitants de S. Angelo, tu as fait détruire leurs murailles et brûler leurs maisons; qu’après avoir condamné les plus coupables à la mutilation des mains ou à la potence, le reste a été dispersé dans la province. Nous approuvons ta conduite, et nous voulons que S. Angelo, ce foyer de rébellion, reste à jamais désert. » Des ecclésiastiques, et entre autres plusieurs évêques, avaient dit en chaire que l’excommunication encourue par un souverain frappait ses actes de nullité. L’exil punit leur audace; leurs biens devinrent la proie du fisc. Tout sujet de l’État pontifical qu’on put découvrir dans le royaume de Sicile fut arrêté pour servir d’otage. Renaud, ce fils de l’ancien duc de Spolète, qui avait exercé la régence pendant le séjour de l’empereur en Palestine, venait de se montrer vers la frontière, d’où il cherchait à fomenter la révolte. Plusieurs habitants notables de l’Abruzze avaient avec lui de secrètes relations et lui faisaient tenir de l’argent. L’empereur enjoignit au justicier provincial de rechercher les coupables et de les envoyer au gibet. Toute correspondance avec la cour romaine fut interdite sous peine de la hart; et dans les ports, comme sur les routes, des agents fouillèrent les passagers et les voyageurs, pour s’assurer que personne ne portait de lettres de Grégoire. Comme l’empereur craignait que les croisés de France et d’Angleterre ne soutinssent contre lui la cause du pape, il les fit avertir que les bâtiments promis pour leur passage en Syrie n’étaient pas prêts, et que nul d'entre eux ne devait, sans une autorisation spéciale, se hasarder à franchir les Alpes. Enfin, des fonds suffisants furent mis à la disposition du grand amiral, pour armer dix vaisseaux et cinquante galères avant le 1er mai suivant, et repousser l’escadre vénitienne qui croisait sur les côtes du royaume. Chaque année, à cette époque, les marchands génois et vénitiens ramenaient d’Orient de riches cargaisons, qu’on pouvait capturer.

Tout en prenant ces mesures rigoureuses, l’empereur, loin de négliger les intérêts commerciaux de ses États, cherchait à favoriser le trafic maritime, qui faisait, comme on le sait, la principale richesse de la Sicile. Dans ce but, il avait envoyé à Tunis, avec le titre de consuls, deux agents chargés des affaires du négoce, et de protéger les navigateurs. Vers le même temps, une ambassade, à laquelle on donna beaucoup d’éclat, partit pour l’Égypte, où des événements de grande importance avaient changé la face des choses. Le sultan Malek-Kamil était mort en 1238; son fils Negm-Eddin, qui d’abord lui succéda sans opposition, venait d’être renversé du trône par Malek-Saleh, le fils et le successeur d’Aschraf, roi de Damas. Saleh, que les historiens arabes représentent comme doué d’un esprit supérieur, s’était entouré de mameluks turcs, dont il faisait sa garde, et chaque jour son autorité s’affermissait. L’empereur désirait que cette révolution n’altérât en rien son alliance avec les princes Ayoubites. Les ambassadeurs siciliens, porteurs de riches présents, arrivèrent à Alexandrie, avec une suite de plus de cent personnes, sur un grand navire appelé le Demi-Monde. Le nom de Frédéric II était respecté dans tout l’Orient, et ses envoyés furent reçus avec honneur. Lors de leur entrée au Caire, ils montèrent des chevaux nubiens des écuries du sultan: les troupes avaient pris les armes, et le soir la ville fut illuminée. Malek-Saleh les reçut en audience solennelle, et ratifia les anciens traités. Comme on était en hiver, ils attendirent le printemps pour retourner en Europe. Durant ce long séjour au Caire, le sultan paya la dépense de leur maison, et voulut qu’ils jouissent d’une pleine liberté dans la capitale de l’Égypte.

Deux mois s’étaient écoulés pendant lesquels l’empereur, tout en faisant de nouveaux progrès dans le duché de Spolète et la Marche d’Ancône, n’avait pu vaincre la résistance des Romains, qui, à sa grande surprise, se montraient tout dévoués au pape. Comme son armée, fatiguée d’une longue campagne, n’était plus assez nombreuse pour entreprendre le siège d’une ville telle que Rome, il laissa quatre cents hommes d’armes au comte Simon de Chieti, gouverneur de Viterbe, et, vers la fin de mars, il rentra avec le reste de ses troupes dans son royaume de Sicile, après une absence de plus de cinq ans. Il y fit rechercher et punir ses ennemis, ceux qui propageaient l’esprit de sédition, et principalement les mineurs et les dominicains, ces missionnaires actifs de l’Église romaine, dont aucun châtiment ne pouvait arrêter le zèle. La règle de ces deux ordres avait pour principes la pauvreté, la charité, l’obéissance; mais, dans les dernières années du pontificat de Grégoire IX, frère Élie, maître général des mineurs après la mort du bienheureux François d’Assise, avait suivi une voie toute différente. Moins détaché du monde que son saint prédécesseur, il s’était laissé séduire par les avances de Frédéric; et, pendant quelque temps, son ordre parut moins hostile que celui des dominicains aux adversaires du Saint-Siège. Grégoire IX, promptement averti par tes religieux eux-mêmes, excommunia frère Élie, qui se retira à la cour impériale. Depuis ce jour les mineurs, ne cherchant qu’à rivaliser d’efforts avec les dominicains, avaient recommencé leurs périlleux voyages. Pleins d’une foi sincère, résignés à tout souffrir pour le service de l’Église, ils ne reculaient devant aucun danger; et chaque frère, en quittant son couvent, offrait à Dieu le sacrifice de sa vie. Toute parole sortie de leurs bouches exprimait une conviction profonde, et augmentait leur influence sur les esprits. Ce n’est pas que cette influence elle-même, leur crédit à la cour pontificale, et les missions de confiance dont le pape les chargeait souvent, ne mécontentassent le clergé. Leur pauvreté absolue, dans un siècle où l’Église était très riche; leurs mœurs austères, à une époque où la voix du souverain pontife devait bientôt reprocher en plein concile aux ecclésiastiques une vie par trop mondaine; toutes ces causes assuraient aux deux ordres l’affection des fidèles, mais leur suscitaient en même temps de dangereux ennemis. Beaucoup de curés, voyant la foule déserter les paroisses pour les églises des frères mendiants, nourrissaient contre eux une haine jalouse. Certains évêques, qui trouvaient dans ces religieux trop zélés des censeurs et même des surveillants incommodes, leur retiraient le droit de conférer les sacrements, interdisaient leurs cimetières; et souvent même excitaient le peuple à se porter contre eux à de grandes violences. A Palerme, où, dès l’année 1224, les mineurs avaient tenté de s’établir, la populace, poussée par des ecclésiastiques, avait détruit leur maison avant qu’elle fût achevée. Revenus en 1235, munis d’une bulle du pape Grégoire IX, ces moines s’étaient de nouveau mis à l’œuvre; et, pendant quatre ans, leurs ennemis avaient paru les oublier. Mais, en 1239, le menu peuple, auquel les ecclésiastiques représentaient les mineurs comme entachés d’hérésie, voulut, pour la seconde fois, s’armer contre eux. Sur ces entrefaites, l’empereur, ayant appris ce qui se passait dans la capitale, ordonna à son maître justicier d’en expulser les frères, et de raser leur couvent. On ne laissa debout que le portail de l’église, pour perpétuer le souvenir de cette punition exemplaire.

L’objet principal du retour de Frédéric dans son royaume était d’y lever de l’argent et des troupes. A cet effet, il venait d’appeler à Foggia, en Capitanate, une cour générale de parlement, dont l’ouverture était fixée au 8 avril, jour des Rameaux. Les maîtres justiciers étaient tenus d’y amener un délégué de chaque bourg, et deux de chaque bonne ville domaniale. Ceux-ci, par un privilège particulier, reçurent un ordre direct de convocation, émané du souverain. Le mandement adressé aux baillis, aux juges et au peuple de Palerme, pour procéder à l’élection, fournit la preuve que chaque citoyen y prenait part. D’après le formulaire établi, on les prévenait que le souverain, voulant dans la prochaine assemblée s’environner de ses fidèles, les autorisait à faire choix de syndics qui, après avoir été admis en sa présence, leur reporteraient ses ordres. Remarquons ici qu’en France la première intervention des communes dans les affaires de l’État n’eut lieu qu’un an plus tard, en 1241. En Angleterre il n’existe, soit dans les ordonnances du roi Jean, soit dans celles de Henri III avant l’administration de Leicester, aucune trace d’une sommation envoyée aux communes pour cet objet. Les députés de la bourgeoisie anglaise n’entrèrent pour la première fois au parlement qu’en 1265. Frédéric II fut donc le véritable auteur de cette grande innovation.

Dans l’assemblée de Foggia, une taxe particulière fut établie sur les bénéfices ecclésiastiques. L’empereur se fit accorder des troupes pour achever de réduire les terres de l’Église. Il avait surtout à cœur de se rendre maître de Bénévent, ville pontificale enclavée dans la Principauté ultérieure, et qu’il appelait la pierre de scandale de son royaume, parce qu’elle était le foyer des intrigues ourdies par les agents du Saint-Siège. Lucera lui fournit un corps considérable de Sarrasins. Ses officiers enrôlèrent dans les provinces des hommes d’armes d’élite, à chacun desquels on paya deux mois de solde, sur le pied de cinq onces d’or par mois. Ordre fut donné aux collecteurs de presser, autant qu’ils le pourraient, la levée des impôts. Une partie de l’armée fut envoyée contre Bénévent, et Frédéric lui-même conduisit le reste à Terni, dans la vallée supérieure du Tibre, d’où, en peu de jours, il pouvait se porter sous les murs de Rome, ou vers le littoral de l’Adriatique.

Les événements survenus en Lombardie lui firent adopter ce dernier parti. Au mois de décembre précédent, lorsque à peine l’empereur avait quitté ce pays et licencié son armée, le légat Grégoire de Montelongo s’était rendu à Bologne, pour y concerter avec les chefs de la ligue le plan de la campagne prochaine. A cette assemblée assistaient les podestats de Milan, de Plaisance, de Brescia, de Faenza et d’Alexandrie; des députés de Venise, quelques seigneurs, et l’évêque élu de Ferrare, que Salinguerra avait banni de celte ville. Le marquis d’Este y fit serment de secourir, chaque fois qu’il en serait requis, l’Église romaine et les membres de la confédération; de ne faire sans leur consentement ni paix ni trêve avec l’empereur. Pour opérer une diversion puissante en faveur du pape, Montelongo ouvrit l’avis de prendre Ferrare, et cette expédition fut résolue tout d’une voix, parce que chacun s’en promettait de grands avantages. Les Vénitiens se vengeaient de Salinguerra, qui empêchait leurs navires de remonter le Pô. Bologne songeait à rétablir avec les Marches Véronaise et Trévisane d’anciennes relations commerciales, depuis longtemps interrompues. Les Lombards, une fois maîtres de la navigation du fleuve depuis Mantoue jusqu’à son embouchure, voyaient s’ouvrir entre les républiques une communication dont l’importance était chaque jour mieux sentie. Enfin, le marquis d’Este se flattait d’être mis en possession de Ferrare, dont on a vu que ses partisans l’avaient proclamé seigneur. On ne doit donc pas s’étonner si les confédérés rivalisèrent de zèle dans leurs armements. Les Vénitiens furent les premiers prêts. Huit de leurs galères et bon nombre de bâtiments de moindre force, que les équipages tiraient avec des cordes, avant remonté le fleuve jusqu’à l’embouchure du Reno, rompirent une grosse chaîne de fer, qui en barrait l’entrée; et cette flottille assura aux troupes de la confédération le libre passage d’une rive à l’autre. Bientôt deux armées bloquèrent étroitement Ferrare, l’une composée de Vénitiens, de Bolonais, de Romagnols et de Guelfes de Ravenne, l’autre, des milices de Plaisance et de Mantoue, de deux cents cavaliers milanais amenés par le légat, des hommes d’armes du marquis d’Este, et des autres seigneurs de la faction. Au dire d’un chroniqueur contemporain, ces troupes sans discipline commirent de grands ravages dans le Ferrerais; et les hommes pieux s’en prenaient au légat, qui, loin de modérer ces soldats de l’Église, s’armait lui-même du glaive temporel, sans jamais ordonner jeûnes ni prières pour fléchir la colère de Dieu. Depuis plus de vingt ans, Salinguerra Torelli, vieillard presque octogénaire, mais plein d’activité et d’énergie, gouvernait Ferrare. Il tenait à son service huit cents hommes d’armes allemands, et un grand nombre de soudoyés italiens. Par ses soins, les murailles furent mises en état, et garnies de puissants mangonneaux qui en défendaient l’approche. Il résista quatre mois entiers, et repoussa à plusieurs reprises les assiégeants, dont il aurait vraisemblablement triomphé, si le légat, perdant l'espérance de forcer une ville si bien défendue, n’eût employé la perfidie. Il parvint à gagner le lieutenant de Salinguerra; et cet officier sut si bien faire germer l’esprit de révolte parmi la garnison, qu’elle contraignit le vieux chef gibelin à capituler. On stipula que chacun conserverait sa vie et ses biens. Après cet accord, le 2 juillet, le légat et les principaux capitaines furent admis dans la place. Mais, au mépris de la foi jurée, à la honte de la ligue lombarde, de Montelongo et du pape lui-même, dont l’honneur en souffrit, l’envoyé du Saint-Siège, après avoir levé les scrupules du marquis d’Este, fit arrêter le seigneur de Ferrare, dont il venait de garantir la sûreté. Salinguerra fut chargé de liens et conduit à Venise, où il mourut quatre ans plus tard. Les Guelfes pillèrent la ville, comme si elle eût été prise d’assaut; puis le marquis en reprit possession. Selon l’usage, trop généralement suivi dans les guerres d’Italie, il en chassa les Gibelins, au nombre de quinze cents et distribua leurs maisons et leurs terres à ses amis. Personne ne parla de restaurer l’ancien gouvernement républicain, dont chaque jour les grandes cités lombardes s’éloignaient davantage; et le seul fruit d’une entreprise faite au nom de la liberté italienne fut de donner un autre maître aux Ferrerais.

Pour réparer une si grande perte, l’empereur résolut de mettre toutes ses forces sur pied, et de pousser vigoureusement la guerre. Outre les Bolonais et les Vénitiens, maîtres de Ravenne, les Impériaux avaient contre eux, en Romagne, la population de Faenza, nombreuse, aguerrie, et dont l’autorité sur le reste de cette province pouvait être comparée à celle de Milan sur la Lombardie. La chute de Faenza devait entraîner celle de la Romagne entière, et intercepter toute communication entre le nord de l’Italie et Rome. Avant d’ouvrir la campagne, Frédéric demanda des secours à la diète germanique et à toutes les villes de son parti; il chercha à gagner des partisans dans le clergé, et fit même de belles promesses aux ordres mendiants, pour qu’ils ne prêchassent plus la croisade contre lui. Les dominicains tenaient alors à Paris un chapitre général. Dans une lettre qu’il leur écrivit, il expliqua sa conduite envers le pape, seul auteur, selon lui, de tous les scandales qui affligeaient la chrétienté. Après avoir sollicité ces moines de lui être favorables, il disait en finissant: « Nous sommes disposé à soutenir et à favoriser votre saint ordre, non-seulement par des paroles mais par des faits, autant que l’honneur de l’empire nous le permettra. » Mais ni de ce côté ni en Allemagne ses instances n’eurent le résultat qu’il paraissait s’en promettre. Les provinces germaniques, menacées d’une invasion par des hordes innombrables de Tartares qui déjà ravageaient la Hongrie, ne répondirent pas à son appel. Il ne vint en Italie que quelques compagnies de volontaires, et, entre autres, une troupe de paysans d’Uri, de Schwitz et d’Underwald, sous la conduite du comte de Habsbourg. Les Gibelins lombards tirent au contraire de grands efforts : ceux de la Toscane fournirent un corps de cavalerie; les milices de Forli, de Césène, de Forlimpopoli, de Bertinoro, d’Imola, de Rimini, accoururent sous la bannière impériale. Quand cette grande armée fut sur pied, l’empereur se porta d’abord contre Ravenne, qui se rendit le 22 août, après six jours de siège. Il fit ensuite bloquer étroitement Faenza, pendant que son lieutenant dans le royaume attaquait Bénévent. On s’était flatté que cette dernière ville ne ferait qu’une faible résistance, mais la chose ne se passa pas ainsi. Son archevêque avait été autorisé à prélever cinq cents onces d’or sur les recettes de la chambre apostolique, pour la réparation des murs et les dépenses personnelles des recteurs. La place était d’ailleurs suffisamment approvisionnée, et ses habitants disposés à se bien défendre. Elle tint huit mois entiers, et n’ouvrit ses portes que le 14 avril de l’année suivante, lorsque ses vivres furent consommés. Ordre fut donné d’en raser les fortifications.

L’investissement de Faenza fut complet dans les premiers jours du mois de septembre. Vainement, pour obliger l’empereur à diviser ses forces, les Vénitiens insultèrent, avec vingt-cinq navires, les côtes du royaume, qu’aucune armée ne protégeait. Ils détruisirent Viesti, Campo-Marino, Termoli, et plusieurs autres petits ports de la Capitanate. Ils brûlèrent, à l’entrée de la rade de Brindes, un grand vaisseau qui ramenait de la Syrie mille soldats. Ce fut alors que l’empereur ordonna de pendre sur le rivage, en vue de la flotte, Pierre Tiepolo, le fils du Doge, fait prisonnier à Corte Nuova. Les Vénitiens en conservèrent un vif ressentiment; ils désolèrent le littoral de la Pouille, et quand, vers l’équinoxe d’automne, la violence des vents les força de s’en éloigner, leur flotte rentra à Venise chargée de butin. Pendant ce temps, Frédéric, loin d’abandonner le siège de Faenza, appelait à lui de nouveaux renforts, et prenait à son service d’habiles constructeurs de machines de guerre. Par ses ordres, on fit dans le royaume une levée de deniers  on réunit de grands approvisionnements pour l’armée. Les troupes s’établirent à peu de distance des murailles, dans des baraques qu’on entoura d’un fossé et de fortes palissades; les passages par où l’ennemi aurait pu ravitailler la place furent soigneusement gardés.

L’attaque fut vigoureuse, la résistance longue et opiniâtre. L’hiver interrompit les travaux des assiégeants, mais n’empêcha pas de maintenir un blocus si rigoureux, que les Faentins, privés de communication avec les campagnes, se virent réduits à la plus grande disette. Bientôt il fallut expulser les bouches inutiles, vieillards, femmes et enfants. Ces malheureux, à demi morts de faim et d’épouvante, se jetèrent aux pieds de l’empereur en poussant des cris lamentables. Les femmes, échevelées, portant à la main des croix de bois, invoquaient, au nom du Seigneur, la miséricorde impériale pour leurs fils et leurs maris, restés dans la place. « De tous temps, répondit ce prince, les habitants de Faenza se sont montrés nos ennemis. Ont-ils perdu la mémoire des outrages faits par leurs pères à l’impératrice Constance, quand, malade et avancée dans sa grossesse, elle traversa la Romagne? Supposent-ils que nous ignorions leurs tentatives coupables pour s’emparer de notre personne et nous faire périr! Une trop longue indulgence n’a pu les désarmer; qu’ils en subissent la peine : aucune grâce ne leur sera faite. » Après de si dures paroles, Frédéric ordonna de refouler celte multitude dans la ville : elle y jeta un si complet découragement, que les assiégés, perdant l’espoir d’être secourus, offrirent de se soumettre à ce qu’on exigerait d’eux, sous la seule condition d’avoir la vie sauve. On répondit par un refus formel.

Mais si les défenseurs de Faenza étaient en proie à la faim, les Impériaux eux-mêmes éprouvaient une grande pénurie. L’argent manquait pour leur payer la solde. Déjà l’empereur avait fondu sa vaisselle, vendu des joyaux et d’autres objets de prix. Quand ces ressources précaires furent épuisées, il créa, sous sa propre garantie, une monnaie de convention, qui eut un cours forcé. C’était un morceau de cuir portant d’un côté l’aigle impériale, et de l’autre l’effigie du prince. Chaque pièce était donnée pour une augustale d’or ou un florin et un quart. L’empereur, avait promis d’échanger sans aucune perte ce signe représentatif contre des valeurs métalliques au taux légal, ce qui eut lieu en effet l’année suivante: exemple de loyauté trop rare, et digne d’être remarqué. Après l’hiver, le siège fut repris avec une nouvelle ardeur. Les murailles, ébranlées par le bélier, s’écroulèrent en partie; d’intrépides mineurs ouvrirent des passages souterrains jusqu’au cœur de la ville. Chaque jour on y livrait des combats corps à corps, où Gibelins et Guelfes rivalisaient d’efforts et de courage. A la fin, les assiégés, réduits à un petit nombre, ne recevant du pape que d’inutiles exhortations de se bien défendre et se voyant abandonnés par leurs alliés de Milan, qui étaient livrés plus que jamais aux discordes civiles, se rendirent à discrétion, quand ils eurent mangé leur dernier morceau de pain. Le vendredi, 5 avril, après sept mois de siège, ils ouvrirent leurs portes, prêts à subir le châtiment dont on les avait menacés. Frédéric les traita avec une modération digne d’éloges, se bornant à exiger d’eux le serment de fidélité, et la promesse de renoncer à leur alliance avec les ennemis de l’empire. La ville n’offrait plus qu’un monceau de ruines; le château fut réparé, et on y laissa une garnison de troupes allemandes.

Cette longue et pénible expédition heureusement terminée, l’empereur, maître de la Romagne, de la Marche d’Ancône et de Bénévent, se disposait à tourner ses efforts contre les Bolonais, quand des événements nouveaux le décidèrent à se rapprocher de Rome.

Grégoire IX, en présence des faits qui viennent d’être rapportes, n’était pas resté dans l’inaction. De toutes les affaires qu’il avait sur les bras, celle qui l’occupait le plus était, de son propre aveu, sa lutte avec Frédéric. Aucun sacrifice ne lui coûtait pour l’emporter sur un prince dont le but avoué était de détruire la puissance temporelle des papes, et de fixer au centre de la Péninsule le siège de l’empire. Mais, en voyant cette longue alternative de succès et de revers, le vieux pontife s’apercevait enfin qu’il fallait employer, contre un tel adversaire, des moyens plus puissants qu’une simple excommunication. On sait que ses tentatives en Allemagne, pour faire élire un autre empereur, avaient été repoussées. La France, celte ancienne alliée des Hohenstaufen, quoique un peu refroidie, refusait de se tourner contre Frédéric; et tout annonçait que la guerre civile pourrait longtemps encore embraser l’Italie, sans assurer le triomphe du sacerdoce sur l’empire. Malgré ce qu’on avait pu dire et faire, l'opinion publique ne se prononçait pas assez généralement en faveur du Saint-Siège. Il fallait à tout prix décider l’Église entière à prendre parti dans cette querelle. Pour atteindre son but, Grégoire voulait tenir à Latran un concile général, y soumettre aux représentants légitimes du monde chrétien ses différends avec Frédéric, et obtenir d’eux la condamnation de son ennemi. Dès l’année précédente, cette question avait été agitée. L’empereur lui-même n’avait point repoussé l’arbitrage de l’Église universelle; et Grégoire avait fait expédier des lettres de convocation par lesquelles il fixait au 31 mars 1241, jour de Pâques, l’ouverture du concile. Mais Frédéric reconnut bientôt le danger de s’en remettre à un congrès d’ecclésiastiques, que le pape, leur chef suprême, présiderait, et il s’opposa à ce projet. Au mois de septembre 1240, Grégoire lui fit demander par l’évêque de Brescia une trêve d’un an, dans laquelle les Guelfes lombards devaient être compris. C’était un préliminaire sans lequel on ne pouvait, suivant lui, parler de paix, la cessation absolue des hostilités en Italie devant seule offrir aux prélats appelés à Rome la sécurité dont ils avaient besoin. L’empereur ne se laissa pas prendre au piège. Précisément alors il venait d’investir Faenza, et il n’était nullement disposé à lever le siège de cette place. Son esprit pénétrant avait démêlé les projets hostiles de la cour pontificale et le peu de sincérité des paroles pacifiques qu’elle faisait entendre. « A quoi bon, répondit-il, chercher au loin des arbitres, quand on a sous la main de sages personnes, telles que l’évêque de Brescia et tant d’autres prélats occidentaux? Si nous accordons une trêve, les confédérés lombards, ces ennemis irréconciliables de l’empire, devront en être exclus. Quant au concile, comme c’est chose notoire que dans ses lettres de convocation le pape n’a point parlé de la paix future, mais seulement des graves affaires de l’Église romaine, ce qui change entièrement la question; que, de plus, les évêques qui ont fourni des subsides pour nous faire la guerre, que les seigneurs parjures à leur serment de fidélité, tels que le comte de Provence, le marquis d’Este, Albéric de Romano, et beaucoup d’autres, y sont appelés pour être juges dans leur propre cause, tandis que les Gibelins n’y seront point admis, nous ne pouvons reconnaître la compétence d’un tribunal justement suspect. » Bien loin donc de garantir la sûreté des prélats, Frédéric prit les mesures les plus efficaces pour les empêcher d’arriver à Rome. Il enjoignit aux seigneurs et aux communes, sous peine d’être mis au ban de l’empire, de s’opposer à leur passage, autorisant même à tenir en prison ceux qui oseraient enfreindre ses ordres, et à leur enlever chevaux, bagages et argent. Amédée de Savoie, en faveur duquel le Chablais et le pays d’Aoste avaient été érigés en duché trois ans auparavant (1238), fut nommé vicaire impérial en Piémont avec mission de fermer aux prélats les débouchés des Alpes. Une circulaire avertit les évêques d’Italie et d’Allemagne des périls auxquels ils s’exposeraient en obéissant aux ordres du papa. Enfin des lettres semblables furent adressées aux rois de France et d’Angleterre, et voici en quels termes l’empereur s’exprimait : « Il est nécessaire que les prélats de votre royaume sachent bien qu’aucun sauf-conduit ne leur sera accordé pour se rendre au concile et en revenir. Si donc quelques-uns entreprennent ce voyage malgré notre défense formelle, ils ne devront s’en prendre qu’à eux-mêmes du mal qui pourra leur en arriver. » La position de ces ecclésiastiques devint très difficile. Placés entre les menaces du pouvoir séculier et l’obéissance qu’ils devaient au chef de l’Église, la plupart ne savaient à quel parti s’arrêter.

Cependant Grégoire sollicitait vivement les princes de l'Europe et les communes guelfes d’envoyer leurs ambassadeurs au concile. Il écrivait lettres sur lettres pour relever le courage des évêques, et combattre les objections par lesquelles beaucoup d’entre eux répondaient à ses instances. Les uns craignaient la vengeance de l’empereur; d’autres, les périls de la route. La plupart des prélats allemands n’osaient quitter leurs diocèses, quand les Tartares menaçaient les frontières de l’empire. Le pape promit de fréter des vaisseaux qui les transporteraient à ses frais eux et leur suite, à l’abri de tout danger, du port de Nice à l’embouchure du Tibre, elles reconduiraient en Provence. A cet effet, son chapelain Grégoire de Romanie, notaire apostolique, fut chargé de conclure le plus secrètement possible un arrangement avec la commune de Gênes pour en obtenir les galères et les transports dont on aurait besoin. Encore que la majorité de la ville fût guelfe, il y avait dans le grand conseil plusieurs Gibelins qui, cherchant à entraver la négociation, firent décider qu’un fort à-compte serait payé d’avance pour l’équipement de la flotte. Le légat était sans argent, mais il parvint à emprunter 1,000 marcs, moyennant une hypothèque sur les biens du clergé de la ville. Les prêteurs retinrent 200 livres, monnaie de Gènes, pour les frais, et comptèrent 3,550 livres à la commune. Grégoire de Romanie déploya beaucoup d’habileté dans la conduite de cette affaire. Par ses soins, un accord définitif fut signé le 6 décembre de cette même année. Le podestat promit d’armer, avant même l’époque convenue, seize galères avec chacune cent trente-quatre hommes d’équipage, non compris trente hommes d’armes et dix arbalétriers munis de deux batistes, l’une de bois, l’autre de corne. Le prix était fixé à 200 livres de Gènes par galère, pour chaque mois. Pareil nombre de tarridas, ou vaisseaux de transport, portant chacun vingt-cinq hommes d’armes et leurs deux serviteurs, furent nolisés au prix de 86 livres par mois. Les frais de cet armement étaient assignés sur les fonds de la décime levée en France. Le pape y affecta 5,000 marcs, que des banquiers s’obligèrent à payer à Gênes, moyennant 57 marcs d’escompte pour trente jours d’échéance.

Au mois de février suivant, Othon de Montferrat, cardinal diacre, du titre de Saint-Nicolas in carcere, et Jacques Pecorario, cardinal évêque de Préneste, le premier, légat en Angleterre, le second, en France, arrivèrent à Nice, suivis d’un grand nombre de prélats de ces deux royaumes. Ici seulement commençaient les dangers du voyage; et la crainte de tomber au pouvoir des Impériaux, s'emparant tout à coup de la plupart des évêques, les fit chanceler dans leur résolution. Les plus hardis poussèrent jusqu'à Gênes; quelques-uns voulurent attendre de nouveaux ordres; beaucoup d’autres, prétextant l’insuffisance des forces destinées à protéger leur passage, retournèrent chez eux, après avoir écrit au pape des lettres d’excuse. L'ambassadeur du comte de Provence conduisit sur une galère de Marseille le métropolitain d’Arles et les évêques provençaux et aragonais. Les prélats lombards, et un petit nombre de ceux de la basse Allemagne, se rendirent en droite ligne à Gênes, ainsi que les députés de Plaisance, de Milan, de Brescia, et d’autres villes de la ligue guelfe.

Cependant l’empereur cherchait par toutes sortes de moyens à déjouer les projets de la cour romaine. Déjà, depuis plusieurs mois, le cardinal Jean Colonne, légat pontifical et commandant des troupes de l'Église en Romagne, était entré dans le parti gibelin, à la suite de différends avec le souverain pontife. Cette défection ouvrait à Frédéric les châteaux et les tours fortes que la puissante maison de Colonne possédait aux environs de Rome, et jusque dans l’intérieur de la ville: elle rendait de plus en plus mauvaise la position de Grégoire. C’était, sans doute, une utile diversion pour l’empereur; mais, à Gênes, on vient de voir que le succès ne couronnait pas ses efforts. Il avait dans son parti un Spinola, un Doria, et d’autres nobles éminents, qui promettaient de s’opposer au départ de la flotte; et cette faction, dont les membres furent appelés Mascherati, les déguisés, agissait sous-main, tout en paraissant obéir aux ordres du conseil. Ces intrigues ne purent longtemps rester secrètes; et quand elles furent connues, le podestat assembla le peuple, et fit infliger aux rebelles un châtiment exemplaire. Dans le royaume de Sicile, vingt-sept galères, la plupart nouvellement construites, furent pourvues d’équipages: l’amiral Ansaldo de’ Mari les conduisit à Dise pour les joindre à celles de la république. Le roi Enzio, rappelé de la marche d’Ancône, où sa présence devenait moins utile depuis que Colonne s’était fait gibelin, prit le commandement de l’expédition. Ses instructions étaient d’attaquer les vaisseaux génois, et de faire prisonniers les Pères du concile, dût-il eu noyer quelques-uns dans l’action. Mais comme on apprit, sur ces entrefaites, que le nombre des ecclésiastiques qui arrivaient à Gênes augmentait chaque jour, l’empereur, changeant de langage, essaya de les gagner avec de belles paroles. S’il faut ajouter foi à un récit contemporain, ce prince leur fit offrir un sauf-conduit pour traverser librement l’Italie, à la condition néanmoins qu’ils se rendraient à la cour impériale avant d’aller à Rome. Il voulait, disait-il, mettre sous leurs yeux les preuves évidentes de la justice de ses réclamations et de la partialité de Grégoire, après quoi il attendrait avec respect la décision d’une assemblée d’hommes que rendaient également recommandables leur science et leurs vertus. En terminant, il faisait remarquer, par une contradiction frappante, que le pape appelait au concile les plus ardents ennemis de l’empire, et, entre autres, une foule de laïques moins disposés à la paix qu’aux combats, et qui seraient pour lui des adversaires et non des juges.

Ce message fit peu d’impression sur l’esprit des prélats, et ils refusèrent d’ajouter foi aux promesses d’un excommunié; mais, quelque hardies que fussent leurs paroles, la plupart d’entre eux tremblaient de frayeur en songeant aux risques de la traversée. On leur avait promis de les conduire à Rome sous l’escorte de forces maritimes considérables; et, malgré cette assurance, une escadre peu nombreuse les attendait. Parlaient-ils de la supériorité numérique des Impériaux, redoutaient-ils les chances d’un combat inégal, les Génois se raillaient d’eux, comme de gens lettrés, méticuleux et pusillanimes, toujours portés à des craintes frivoles. Ces marins, gonflés d’orgueil, se persuadaient qu’ils n’auraient qu’à se montrer pour mettre en fuite les navires ennemis.

Le 25 avril, la flotte génoise, forte de vingt-sept galères et de trente-trois bâtiments de transport, leva l’ancre au son des trompettes et aux cris de joie des matelots. Du côté des Gibelins, la seigneurie de Pise, après avoir vainement sollicité le conseil de Gênes de ne pas prendre parti contre l’empereur, venait de mettre sous les ordres du comte Ugolin Buzzacherini quarante vaisseaux qui tirent leur jonction avec les vingt-sept galères de l’amiral sicilien. Le roi Enzio commandait l’expédition. Celle formidable escadre avait établi sa croisière entre la côte d’Italie et la Corse. L’amiral génois aurait pu l’éviter en naviguant au large; mais, sourd à la voix de la prudence et aux supplications des prélats, il cingla droit sur Civila-Vecchia, sans même attendre un renfort de huit galères que la commune de Gênes lui envoyait à Porto-Venere. Il rencontra les Impériaux entre la petite île de Giglio et celle de Monte-Cristo, qui toutes deux appartenaient aux Pisans, et, malgré l’infériorité de ses forces, il se prépara à en venir aux mains. C’était le vendredi 3 mai, jour de l’invention de la Sainte Croix. Dès le commencement de l’action, trois galères génoises, placées en avant des autres, furent entourées et coulées à fond; leurs équipages périrent, ainsi que les hommes d’armes qui les montaient. Bientôt, tous les navires étant engagés, on combattit de part et d’autre avec acharnement. Les Impériaux rompirent enfin la ligne ennemie, et obtinrent une victoire complète. Du côté des Génois, deux mille hommes, prêtres, soldats, marins, périrent dans les flots: vingt-deux galères, la plupart des transports, et quatre mille prisonniers, tombèrent au pouvoir du vainqueur. Au nombre des captifs sc trouvèrent plus de cent dignitaires de l’Église, et, entre autres, les deux cardinaux de Préneste et de Saint-Nicolas, le légat Grégoire de Romanie, les archevêques de Bordeaux et de Rouen, les évêques de Pavie, d’Asti, de Tortone, d’Agde, de Carcassonne, de Nîmes, les abbés de Cîteaux, de Cluny et de Clairvaux. Plusieurs députés lombards, et beaucoup de capitaines génois, eurent le même sort. Cinq galères seulement échappèrent à ce désastre, le plus grand qui ait jamais frappé la république. Elles ramenèrent à Gênes l’amiral vaincu et l’ambassadeur de Provence, appelé Romée, qui, dans le combat, avait pris un navire aux Impériaux. Les captifs, dépouillés de tout ce qu'ils possédaient, furent entassés, pêle-mêle, sur la flotte et conduits à Pise. Des historiens rapportent qu’après les avoir chargés de chaînes, on les mit à fond de cale, où ils étaient mal nourris, privés d’air par une chaleur étouffante, et en proie à des myriades de mouches qui ne leur laissaient aucun repos. Cette vie misérable se prolongea durant trois semaines; puis ils furent transférés à Naples, au château de S. Salvadore a Mare, aujourd’hui le fort de l’Œuf, tout à la fois palais, forteresse et prison d’État. On y gardait l’argent du fisc, et, moins d’un an auparavant, l’impératrice Isabelle y avait établi son séjour, pendant que l’empereur faisait la guerre dans l’État ecclésiastique. Bientôt des maladies se déclarèrent; et beaucoup de prêtais, dit Matthieu Paris, sortirent des misères humaines pour s’endormir dans le repos éternel.

A cette nouvelle, Grégoire, saisi de douleur et d’indignation, implora l’assistance de tous les rois, du doge de Venise et des républiques italiennes, contre celui qu’il appelait le tyran et l’oppresseur de l’Église. Dans une lettre écrite aux captifs pour les exhorter à la patience, il accusait l’incurie de son légat à Gènes, qui, informé de la force de l’ennemi, et autorisé par le Saint-Siège à faire toutes les dépenses nécessaires, n’avait pas armé un nombre suffisant de vaisseaux. Le haut clergé de France adressa à l’empereur une réclamation respectueuse et énergique tout à la fois. « Nous qui sommes les serviteurs du Christ, écrivaient-ils, nous ne pouvons voir sans une profonde tristesse de vénérables membres de l’Église tenus dans une dure a captivité, sans qu'ils aient failli en rien et seulement parce qu’ils a ont obéi à leur chef suprême. Par ce fait, l’Église entière est en deuil; nos yeux pleins de larmes se couvrent de ténèbres, nous gémissons sur les oints du Seigneur humiliés et punis injustement. Puisse Votre Majesté écouler la voix de la raison; puissent les sanglots de l’Église gallicane toucher votre âme et vous décider à briser les chaînes de nos frères. Faites-le dans l’intérêt de votre propre salut, pour ouvrir une voie à votre réconciliation avec l’Église, pour relever l’état de votre empire et rendre la paix à la chrétienté. N'oubliez pas que la justice fait la force des rois; pensez à la brièveté de la vie, à l’incertitude de sa fin, pensez surtout au tribunal suprême, devant lequel excuses et supplications seront inutiles. Craignez d’attirer sur vous la vengeance de Dieu. Le propre de l’Église est de sortir victorieuse des embarras qu’on lui suscite: accusée, elle triomphe par la force de la raison; opprimée, elle prévaut sur ses ennemis, semblable à l'arche, qui battue par l’inondation est portée en lieu sûr. Puisse le divin Maître, dans les mains duquel sont les cœurs des rois, plier le vôtre à écouter nos sollicitations. Si vous le faites, vous et votre empire y trouverez des avantages non moins réels que les prélats dont nous réclamons la délivrance. »

Louis IX sollicita bientôt après, mais en termes presque menaçants, la liberté des captifs : « Nos ancêtres et les vôtres, écrivit le saint monarque, ont toujours vécu en parfait accord; nous-mêmes avons refusé à l’évêque de Préneste et à d’autres légats les secours que le pape demandait pour vous combattre. Mais gardez-vous de croire que la France soit appauvrie de guerriers au point de se laisser impunément piquer de vos éperons. » Frédéric répondit qu’il avait usé de son droit en repoussant d’injustes attaques, et qu’on ne pouvait le blâmer de retenir en prison ceux qui s’étaient réunis pour consommer sa ruine. Dans une lettre adressée aux souverains de l’Europe, aux grands de l’empire, aux principaux nobles allemands et italiens, il rendait grâce au Seigneur dont la main puissante avait, disait-il, terrassé les auxiliaires du pape. Mais les Génois, loin de perdre courage, aimèrent de nouvelles escadres, et resserrèrent leur alliance avec l'Église romaine, au service de laquelle grands et petits promirent de consacrer leurs personnes et leurs biens. L’empereur fit alors dévaster, par une flotte de quarante galères, les côtes liguriennes pendant qu’un de ses lieutenants, le marquis Oberto Pallavicini, attaquait l’intérieur du pays avec les milices de Pavie, de Tortone et de plusieurs autres communes. Lui-même, reprenant avec ardeur son ancien projet de s’emparer du territoire pontifical, conduisit ses meilleures troupes dans la vallée du Tibre. Non-seulement la guerre embrasa le centre de l'Italie, mais sur ces entrefaites elle éclata avec une telle fureur sur les frontières orientales de l’Allemagne, que l’attention de toute l’Europe se porta de ce côté. Les Tartares mettaient la Hongrie à feu et à sang. L’approche de ces hordes à demi sauvages, venues des extrémités du monde, leurs épouvantables dévastations, jetaient la terreur dans les esprits.

Les Tartares ou Tatars Mongols, peuple originaire de ce vaste plateau de l’Asie centrale qui s’étend par-delà le Taurus et le Caucase, à l’est du lac d’Aral, jusqu’à la Chine, avaient, sous leur chef Tchinggis ou Gengis-Khan, conquis en vingt années, de 1206 à 1226, la majeure partie du céleste empire, la Corée, les montagnes du Thibet, la moitié de l’Indoustan jusqu’au fleuve Indus, la Perse jusqu’à l’Euphrate, le pays des Karismiens, les provinces qui bordent la mer Caspienne, Kasan, Astracan, c’est-à-dire plus de dix-huit cents lieues de l’est à l’ouest, et plus de mille lieues du nord au sud. A l’âge où la plupart des hommes commencent à désirer le repos, Gengis avait entrepris ses conquêtes avec des forces peu considérables. Il eut le rare talent de les conserver; et comme la fortune lui resta fidèle, il parvint à fonder un empire plus vaste que ceux d’Auguste et d’Alexandrea. Une maladie le surprit vers la fin de l’année 1226, près d’une forteresse sur la route de la Chine. Il expira au milieu de son capm, amas de tentes et de maisons portatives, qui avait l’étendue d’une grande ville. Tant que Gengis vécut, ses quatre fils Touschi, Zagataï, Octaï et Touli, parurent n’ambitionner d’autre gloire que celle de le bien servir. Touschi le précéda au tombeau, laissant un fils appelé Batou-Khan, que des historiens représentent comme généreux et libéral. Après la mort de leur père, ces princes résolurent d’achever la conquête de l’Asie, et d’étendre la domination mongole jusqu’aux dernières limites de l’Occident. Octaï hérita de la dignité du grand khan. Balou eut le Capsak, vaste contrée entre le Zaick et le Dnieper; Zagataï, la Transoxiane et le Thibet; Touli, la Perse et les pays Voisins. Dès qu’Octaï se fut emparé du nord de la Chine jusqu’au grand fleuve Kiang, il leva, en 1233, une armée de quinze cent mille hommes, destinée à agir à la fois aux deux extrémités de l’Asie, en Corée, et au-delà de la mer Caspienne. Batou, son neveu, fut le chef principal de l’expédition, dirigée contre les pays occidentaux. Suivi de ses hordes sauvages, le jeune conquérant parcourut avec une incroyable rapidité le pays entre le Volga et le Borysthène. Les Tartares passaient les fleuves à la nage ou sur la glace, brûlaient les villes, portaient la dévastation dans les campagnes, exterminaient tout ce qui leur opposait quelque résistance. Kiew et Moscou, l’ancienne et la nouvelle capitale de la Moscovie, furent réduites en cendres. Le grand-duc de Russie devint le tributaire du grand khan. Un des généraux de Batou traversa la Pologne, le fer et la flamme à la main, jusqu’à la Vistule; un autre prit le chemin de la Bohême, tandis qu’une troisième colonne côtoyait la mer Baltique jusqu’à l’Oder, et menaçait le nord de l’Allemagne. A l’approche des barbares, Henri le Pieux, duc de Silésie, avait concentré ses forces à Leignitz. Boleslas, duc de Moravie, et plusieurs autres princes du pays, volèrent à son secours. Le 17, d’autres disent le 9 avril 1241, l’armée chrétienne attaqua avec intrépidité celle des Mongols, dix fois plus nombreuse. La première fut vaincue; mais les Asiatiques, surpris d’une résistance si opiniâtre, changèrent de direction. Après s’être répandus en Moravie comme un torrent dévastateur, ils rejoignirent Batou-Khan dans cette partie de la Hongrie voisine de l’Autriche. Pour surcroît de malheur, ce royaume était alors en proie à des troubles intestins. Le petit-fils de Gengis y commit de si épouvantables ravages, qu’à aucune époque, depuis l’invasion des Huns, les peuples de la Pannonie n’avaient souffert de telles calamités. Le roi Bêla IV, vaincu dans une grande bataille (mars 1241), se réfugia, avec un petit nombre des siens, dans une île de l’Adriatique. Les laboureurs, cachés dans les bois, laissèrent les campagnes sans culture, une grande disette survint; beaucoup de gens périrent de faim et de misère. Le lendemain d’une victoire, les Tartares promettaient paix et sécurité aux Hongrois fugitifs pour les faire sortir de leurs retraites; revenaient-ils, c’était pour être massacrés sans miséricorde. A Gran, ou Strigonium, ville capitale de la basse Hongrie, située à soixante-quinze lieues de Vienne, le khan fit mettre à mort, sous ses yeux, trois cents nobles matrones. Des ruines et des monceaux de cendres marquaient seuls l’emplacement des villes au nord du Danube, et cette fertile contrée devint presque déserte. Partout les églises étaient démolies, ou souillées par d’horribles profanations : les prêtres et les moines arrosaient de leur sang les marches du sanctuaire. La renommée en porta la nouvelle jusqu’aux derniers confins de l’Europe. « Que faut-il faire dans de si tristes conjonctures? disait tout en larmes la reine Blanche à son fils ? — Mettons notre confiance en Dieu, répondit saint Louis; et si ces Tartares arrivent jusqu’ici, nous les ferons rentrer dans l’enfer, ou bien ils nous enverront a au ciel . » Les princes de l’empire demandaient une croisade générale de la chrétienté contre ces farouches conquérants. Le peuple éperdu croyait voir dans les enfants de l’Asie des magiciens en commerce avec l’ange des ténèbres, ou même des démons envoyés par Satan pour châtier la race humaine.

L’aspect étrange des Tartares, leur manière inusitée de combattre, n’avaient pas peu contribué à leurs succès. Ces hommes, d’une taille médiocre, mais robustes, agiles, et endurcis à la fatigue, étaient toujours prêts, sur un ordre de leur chef, qu’ils appelaient le roi des rois et le seigneur du monde, à affronter les plus grands périls. Ils avaient des lèvres épaisses, des yeux petits et fendus de travers; leur figure large et aplatie, aux pommettes saillantes, offrait dans son ensemble l’expression d’une férocité stupide, que les habitudes de ces demi-sauvages ne démentaient pas. Patients el sobres, ils supportaient longtemps la soif et la faim. Manquaient-ils de vivres, un peu de lait et de fromage de jument, et au besoin de la chair de cheval, leur suffisaient. Des peaux de bêtes composaient leurs vêtements; pour armes défensives, ils portaient des cuirs apprêtés, et recouverts de plaques de métal. Personne ne savait comme eux se servir de l’arc, manier de longues lances, traverser, sur des outres gonflées d’air, les fleuves les plus rapides. Avant l’action, les Tartares s’excitaient au carnage en poussant des cris épouvantables; puis, de toute la vitesse de leurs chevaux, ils fondaient sur l’ennemi, tournaient bride, revenaient à la charge, le harcelaient sans relâche, comme ces essaims de frelons, dont on ne se délivre que par une prompte fuite. Ajoutons cependant que, depuis leurs victoires sur les chrétiens, les mœurs rudes des pâtres de la haute Asie commençaient à s’adoucir. Le goût du luxe pénétrait dans leurs tentes; on voyait des chefs montés sur de beaux chevaux, et couverts de brillantes armures, dépouilles des seigneurs hongrois. Leur table était moins frugale, et ils portaient des vêtements plus recherchés.

Frédéric était encore en Romagne quand des lettres de son fils Conrad lui annoncèrent l’approche des hordes de Batou-Khan. Bientôt après, le roi de Bohême, et d’autres princes voisins de la frontière orientale de l'empire, réclamèrent les secours les plus prompts: des ambassadeurs hongrois, envoyés dans un but semblable au camp impérial, firent un affreux tableau des ravages commis par les Tartares. Bêla IV, sans armée et sans argent, réduit à fuir jusqu’en Illyrie, offrait de soumettre ses États à l’empire, si on le replaçait sur le trône. Ses ministres firent en son nom l’hommage et le serment. Dans cette cruelle extrémité, on demandait de toutes parts que le chef de l’Église et l’empereur missent fin à leurs querelles. Les grands de l’empire écrivirent à Grégoire, qui répondit d’une manière vague à leurs sollicitations. L’évêque de Watzen, l’un des envoyés hongrois, se rendit à Rome, où il n’obtint pas plus de succès. Le pape promit de faire prêcher dans toute l’Allemagne une croisade contre les Tartares, ce qui eut effectivement lieu. Il parut même consentir à un rapprochement avec Frédéric, mais sous l’express condition que l’ex-empereur se soumettrait humblement à tout ce que réclamerait l’honneur de l’Église, l’intérêt du ciel, et le bon état du peuple chrétien. Cette tentative n’eut aucune suite. Peu de temps après, le comte Richard de Cornouailles, frère de l’impératrice Isabelle, en fit une autre, qui ne réussit pas mieux. A son retour d’une croisade en Palestine, Richard s’était arrêté à la cour impériale. Il fut envoyé à Rome pour proposer de soumettre à des arbitres les questions en litige. Admis en présence du pape, il voulut exposer l’objet de sa mission. Mais Grégoire, sans prêter l’oreille à ses paroles, s’écria : « Que le chef de l’empire fasse serment d’obéir de bonne foi à nos injonctions, la paix est à ce prix. » Richard, mécontent, quitta la cour pontificale, et tout espoir d’accommodement s’évanoui. Alors l’empereur et le pontife s’accusèrent réciproquement des malheurs qui menaçaient l’Europe. « Si la Péninsule n’était pas déchirée par des factions, écrivait Frédéric aux princes chrétiens, et si le chef de l’Église cherchait à apaiser la révolte de nos sujets, au lieu de la fomenter, nous trouverions bientôt des armées suffisantes pour affranchir l’Allemagne et la Hongrie de l’invasion des Tartares. Mais comme, au mépris de toute justice, il s’obstine à prêcher la croisade contre notre personne, nous ne pouvons-nous défendre seul des deux côtés à la fois, et subvenir, avec un trésor épuisé par a les guerres d’Italie, à cette nouvelle dépense. Cependant, les barbares, encouragés par nos divisions, s’apprêtent à nous attaquer. Ils connaissent les endroits faibles ou mal défendus ; ils savent que si la Germanie, cette barrière de l’occident, succombe dans la lutte qui se prépare, les autres États ne pourront se soutenir. Joignez donc vos forces aux nôtres, envoyez-nous une nombreuse chevalerie, faites de grands approvisionnements d’armes et de vivres, aidez-nous à vaincre l’ennemi commun- »

Par une autre lettre, il se justifiait, dans les termes suivants, de ne point marcher en personne contre les Tartares : « Si nous retirions nos forces de la Péninsule, et que nous en sortissions avant d’avoir conclu une paix solide avec le Saint-Siège, le pays serait exposé à des périls d’autant plus réels, que c’est précisément quand nous défendons ailleurs les intérêts de notre empire et la cause de Dieu, que le pape redouble d’efforts pour nous accabler. Chacun ne sait-il pas qu’il a fait envahir notre royaume héréditaire, qu’il a allumé la guerre étions outre-mer au service de Jésus-Christ? » Comme beaucoup de gens trouvaient ces griefs fondés, les ennemis de l’empereur y répondirent par des satires et des accusations absurdes, mais bien propres par cela même à faire impression sur une multitude toujours facile à égarer. Ce prince, qu’ils surnommaient l’Antéchrist, et le digne émule de Satan, avait, suivant eux, appelé les Tartares, pour détruire la foi chrétienne et s’emparer de l’empire du monde. Sacrifiant l’intérêt public à de coupables intrigues, il s’était, disaient-ils, secrètement ligué avec les hordes asiatiques, dont ses conseils dirigeaient toutes les entreprises. A l'appui de ces calomnies, une lettre apocryphe, attribuée au général des Tartares, fut répandue en Europe. Ce chef y déclarait que le khan, juge Suprême du ciel et de la terre, était venu pour interposer sa médiation entre le sacerdoce et l’empire. Enfin, le pape lui-même prétendait que Frédéric parlait avec exagération des dangers qui menaçaient l’Allemagne, dans l’espoir de mettre sur pied de grandes forces, et de les tourner contre le Saint-Siège

Un chroniqueur contemporain rapporte qu'avant de passer la frontière germanique, Batou-Khan fit sommer le chef de l’empire de mettre bas les armes, et lui offrit, pour prix de sa soumission, un emploi lucratif à la cour mongole. « Je connais assez bien l’art d’élever les oiseaux, répondit Frédéric en souriant, pour prétendre à la place de fauconnier. » Mais cette proposition étrange du prince tarare déguisait mal ses hésitations. Il s’apercevait que les peuples occidentaux étaient moins faciles à vaincre que ceux de la basse Asie; et la résistance éprouvée par ses lieutenants en Silésie et en Bohême lui faisait pressentir celle qui l’attendait de ce côté du Danube. De grands préparatifs de guerre se faisaient d’une extrémité à l’autre de l’Allemagne, où un ordre impérial avait appelé les princes à la défense du territoire. Conrad, âgé d’environ treize ans, prenait la croix à Ettlingen, et assignait à Nuremberg, pour le jour de l’octave de la Saint-Jean-Baptiste, le rendez-vous général des forces avec lesquelles il devait marcher contre les chiens de Tartares. Un décret impérial obligea à se munir d’armes de guerre tout habitant dont le revenu s’élevait à trois marcs. Recommandation fut faite aux princes de prendre à leur solde un grand nombre d’arbalétriers. Les généraux ne devaient pas, sans de mûres réflexions, livrer bataille dans des plaines ouvertes à un ennemi trop supérieur en cavalerie, de crainte de ne pouvoir rallier les troupes en cas de revers. « Qu’on ne brasse pas de cervoise ou d’autres boissons faites avec de l’orge ou du froment, portait cette ordonnance; et que le produit de la recolle soit réservé pour la nourriture des gens de guerre. Qu’on ne transporte pas d’approvisionnements vers le Rhin, mais seulement dans les provinces menacées de l’invasion. »

Frédéric eut alors jusqu’à six armées sur pied : la première, qu’il commandait en personne dans la Romagne et la Marche; la seconde, employée contre les Génois, dont elle dévastait le territoire, pendant qu’une flotte de quarante galères croisait sur les côtes de la Ligurie; une troisième, sous les ordres d’Eccelin de Romano et des autres chefs gibelins, occupait les Marches véronaise et trévisane; la quatrième était dans le duché de Spolète et en Toscane; la cinquième, en terre sainte; la dernière, enfin, et la plus nombreuse, s’assemblait en Allemagne, pour s’opposer aux Tartares.

Pendant que la Hongrie était dévastée par les hordes asiatiques, que l’Allemagne se préparait à combattre le petit-fils de Gengis, Frédéric, maître de la Romagne, portait la guerre sur les terres de l’Église. Il se dirigea vers le bas Tibre, où l’appelait Jean Colonne, ce cardinal, qui avait abandonné récemment le parti du pape. Les territoires de Fano, d’Assise et de Narni, furent saccagés; Spolète ouvrit ses portes; Palestrina, Monticello et Ponte-Lucano, trois fiefs de la famille Colonne, reçurent des garnisons impériales. Frédéric, comptant sur les intelligences qu’il conservait dans Rome, s’était avancé encore une fois jusqu’auprès de cette capitale, dans la fausse espérance d’y entrer sans opposition. Si l’on fait attention au circuit de seize milles romains et demi, un peu plus de 23 kilomètres, que Rome avait au moyen âge, et qu’elle conserve encore de nos jours; si l’on considère que ses murs étaient presque partout en brique ou en simple moellon, que de vastes quartiers entièrement inhabités sont compris dans sa ligne de défense, cette ville ne paraîtra pas en état de résister bien longtemps à une armée régulière, pourvue d’un attirail de siège. Mais, d’une part, le développement de son enceinte ne permettait pas aux troupes impériales, qui étaient en trop petit nombre, d’en faire le blocus, et d’empêcher les habitants d’y introduire des vivres. D’autre part, on devait craindre, si on y entrait en ennemi, d’avoir sur les bras, dans des rues étroites, une population plus nombreuse que les assiégeants, et soutenue par une partie de la noblesse, à l’abri de ses tours fortes, ou retranchée dans les vieux monuments des empereurs. Ainsi la grande difficulté était moins de pénétrer dans Rome que de s’y maintenir. Il est vraisemblable que ce motif empêcha toujours Frédéric de l’attaquer sérieusement, malgré tout son désir de posséder une ville qu’il considérait comme la capitale de l’empire. Pour soumettre les Romains, on le voit, en effet, employer souvent la ruse et l’intrigue, jamais la force ouverte. Cette fois encore, le parti de l'Église prévalut. Déçu de ses espérances, ce prince permit aux troupes le pillage des environs de Rome; prit Albano, Tivoli, Grotta-Ferrata, et réduisit en cendres le faubourg de Borgo-Novo, que les habitants avaient abandonné. Le magnifique château de Monteforte, rebâti à grands frais pour les neveux du pape, fut rasé jusqu’aux fondements, à la réserve d’une tour en ruine qu’on laissa debout, pour indiquer la place qu’occupait l’édifice. On prétendait que Grégoire y avait dépensé des sommes immenses, prélevées sur les fonds de la croisade. En se voyant serré de près par un ennemi qu’il n’avait pas ménagé, en butte dans son propre palais aux menées sourdes de la faction impériale, contrarié dans sa politique par plusieurs cardinaux, et sans autre appui qu’un peuple inconstant, dont il avait tant de fois subi les caprices, le vieux pontife sentit fléchir son courage et ses forces. On sait qu’il était presque centenaire; la gravelle le tourmentait, et il ne pouvait se procurer de soulagement que par l’usage des bains de Viterbe, dont la guerre le tenait éloigné. Les dévastations commises sous ses yeux achevèrent d’ébranler en lui celle énergie qui, depuis si longtemps, résistait aux plus terribles épreuves. Le corps était caduc; l’esprit succomba à son tour; et, le 21 août 1241, Grégoire IX s’éteignit à Rome, laissant dans un étal déplorable l’Église, qu’il avait gouvernée pendant quatorze ans et cinq mois.

 

LIVRE VII

FRÉDÉRIC II JUSQU’A SA MORT 1241 —1250

CHAPITRE I

LONGUE VACANCE DU SIÈGE ROMAIN. — LES TARTARES S’ÉLOIGNENT DE L’ALLEMAGNE. ÉLECTION D’INNOCENT IV. — VAINES TENTATIVES DE PACIFICATION ENTRE L'ÉGLISE ET L’EMPIRE. — CONCILE DE LYON. — TROISIÈME EXCOMMUNICATION DE FRÉDÉRIC II. 1241-1245