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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE |
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LIVRE VII
FRÉDÉRIC II JUSQU’A SA MORT
1241 —1250
CHAPITRE III
LES AFFAIRES DE l'EMPEREUR SE GATENT DE PLUS EN PLUS. —
EN ALLEMAGNE, GUILLAUME DE HOLLANDE EST ÉLU ROI DES ROMAINS. — DISGRACE ET BOUT
DE PIERRE DE LA VIGNE. — LE ROI ENZIO PRISONNIER DES BOLONAIS. — MORT
DE L’EMPEREUR FRÉDÉRIC II.
1248 - 1250
L’échec reçu devant Parme par les troupes impériales eut
un grand retentissement en Italie et en Allemagne. Non-seulement ces
hommes sans conviction qui se rangent du côté du succès se détachèrent
d’une cause trahie par la fortune; mais les propres amis de l’empereur ne
pouvaient plus mettre en parallèle les affaires du pape et celles de leur
maître, sans éprouver des inquiétudes qui glaçaient leur courage,
éteignaient leurs espérances, ébranlaient leur fidélité. Dès avant la prise de
Victoria, les habitants de la Lunigiane et de la Carfagnana avaient
chassé les garnisons siciliennes de ces deux districts, ce qui
achevait de couper toute communication entre le Piémont, la
Toscane, Reggio et Modène. Cet exemple ne devait avoir que trop d’imitateurs.
Dans certaines villes où dominait la faction gibeline, le peuple se
montrait d’autant plus las d’une guerre ruineuse et de la privation des
saints offices, que les émigrés guelfes lui promettaient la paix et les
bénédictions de l’Église, s’il se séparait de l’ennemi de Dieu et de ses
saints. Encore une fois, les partisans de l’empereur furent frappés
d’anathème, et les communes de sa faction mises en interdit, ce qui ouvrit
de nouvelles et plus larges brèches dans ses rangs. Frédéric, aigri par la
trahison, devenait injurieux et cruel envers ses meilleurs amis; son
intelligence semblait fléchir sous la grandeur du péril. Dans le même jour
on le voyait passer de la violence à la faiblesse, de la colère à
l’abattement. Obtenait-il un léger avantage, il menaçait le pape de sa
vengeance, et jurait la ruine des villes de la ligue. Mais dès qu’il
tournait ses regards vers l’Allemagne, déchirée par la guerre civile, et
indifférente aux intérêts de la Péninsule; qu’il voyait son trésor vide, ses
ressources taries, l’indécision sur les visages des siens, et un indomptable
esprit de persévérance au cœur de ses ennemis, il semblait pressentir
sa ruine, et ne trouvait plus en lui-même la confiance dont plus que
jamais il aurait eu besoin. Il recommençait alors à solliciter une paix
impossible; il s’irritait de refus faciles à prévoir et s’en prenait à de malheureux
captifs, qu’il condamnait à la
torture et au gibet. La mort violente de Marcellin, évêque
d’Arezzo, ajouta un grief nouveau et trop bien fondé à tous ceux de la
cour romaine. Ce prélat, chassé de son siège comme ennemi déclaré de
la cause impériale, avait été, en 1244, revêtu parle souverain pontife des
fonctions de recteur de la Marche d’Ancône. Il y déploya un zèle ardent contre
le monarque excommunié. On ne peut dire dans quelle rencontre Marcellin
était tombé au pouvoir des Gibelins; mais, après avoir langui pendant
trois mois dans un cachot, il fut condamné à être pendu, trois jours
seulement avant la prise de Victoria : circonstance dont les
ecclésiastiques se prévalurent, pour montrer aux peuples que la
vengeance divine ne se fait pas toujours attendre Pendant que
l’infortuné prélat chantait des psaumes et disait anathème à l’ennemi
de l’Église, des Sarrasins lui liaient les mains et les pieds,
lui bandaient les yeux, le promenaient sur un âne, la tête
tournée vers la queue de l’animal, et le faisaient enfin périr sur la
potence près des murs de Parme.
Après un séjour d’environ trois mois à Crémone, où
Frédéric rallia les débris de ses troupes et en assembla de nouvelles,
il revint sur Parme vers le mois de mai, et fit mine de rétablir
son camp retranché de Victoria, comme s’il voulait recommencer
le siège de la ville. Le peuple en ressentit une grande frayeur; le podestat
demanda des secours aux alliés. Les Guelfes et les Impériaux engagèrent
une action sanglante, dans laquelle personne n’obtint l’avantage; et comme sur
ces entrefaites la commune de Bologne fit de puissants armements contre
Modène, l’empereur dut quitter sa position, pour ne point se
laisser prendre entre deux ennemis. Déchu de ses espérances,
sans projets arrêtés, épuisé d’argent à l’ouverture de la campagne,
et ne recevant de toutes parts que de fâcheuses nouvelles, il se résigna à
demander encore une fois la paix. A cet effet, il passa à Casale vers le
commencement de l’automne et de là à Verceil, d’où il pouvait plus
aisément ouvrir des négociations avec le roi de France et avec la cour
romaine.
La situation de l’Italie et celle de l’Allemagne ne
justifiaient que trop ses préoccupations. A peine instruit de la délivrance
de Parme, Innocent avait envoyé à Bologne le cardinal Otlaviano degli Ubaldini, avec mission de replacer la Romagne sous
l’autorité de l'Église. Les efforts de ce légat avaient été couronnés d’un
plein succès. Dans les premiers jours du mois de mai 1248, après avoir
forcé, par une marche rapide sur Modène, les impériaux à s’éloigner de Parme,
il s’était porté avec les Bolonais contre Imola, ville dévouée à la
faction gibeline, et qu’il contraignit à capituler. Le cardinal obtint, par la
trahison ou la lâcheté du vicaire impérial en Romagne, Ravenne, Cervia, Forli et Forlimpopoli.
Faenza, celte ville qui, après avoir tenu huit mois contre toutes les
forces de l’empereur, avait, pour prix d’un généreux pardon, juré de lui rester
fidèle, ouvrit ses portes au légat. On sait qu’avant le siège de Parme la
Romagne entière était au pouvoir des Gibelins; quelques mois après, ils
n’y conservaient qu’un petit nombre de châteaux, hors d'état de faire une
bien longue résistance. Modène et Reggio menacées, la première par Bologne, l’autre
par les milices de Parme, de Plaisance et de Gênes, loin de pouvoir, comme
autrefois, fournir des renforts considérables à l’empereur, ne savaient
comment tenir tête à leurs puissants ennemis. Le jeune roi de
Sardaigne avait rejoint Eccelin dans la Marche véronaise, où du moins les troupes impériales, supérieures en
nombre, obtenaient des avantages. Le pape se décida alors à frapper
Eccelin de l’excommunication dont il le menaçait depuis longtemps; mais
ce chef sanguinaire était redouté à ce point, que personne
n’osa publier la sentence dans les lieux où il dominait.
En Toscane, Frédéric avait pour lui la commune de Pise,
que sa rivalité avec Gênes retenait dans le parti impérial;
Sienne, Pistoia, Volterra, et les Maremmes. Du côté des Guelfes,
une ligue s’était formée dans l’année précédente, entre
Lucques, Florence, et d’autres lieux moins importants. Mais Florence,
en proie depuis trente-trois ans à des discordes intestines, renfermait dans
ses murs un grand nombre de Gibelins. Durant le siège de Parme, Frédéric
d’Antioche, ce fils naturel que l’empereur avait créé son vicaire en Toscane,
était entré à Florence avec seize cents hommes d’armes. Ses partisans lui
en avaient ouvert une porte. Les Guelfes, vaincus et exilés de leur
patrie, furent dépouillés de leurs biens. On détruisit trente
forteresses privées, qu’ils possédaient dans la ville, et entre autres le
palais des Tosinghi, orné de belles colonnes de marbre, haut de
quatre-vingt-dix brasses, et qu’une tour de cent trente brasses défendait. Cet
heureux coup de main avait mis la plus grande partie de la Toscane au
pouvoir de Frédéric; mais pendant ce temps l’État pontifical, qu’il
laissait presque sans troupes, lui échappait; et, dans le royaume de Sicile,
les charges accablantes imposées pour alimenter la guerre faisaient beaucoup de
mécontents. Les dominicains et les mineurs, chassés de ce pays, y rentraient à
la dérobée, et, les lettres du pape à la main, soufflaient dans les esprits le
feu de la révolte. Le parti impérial perdait chaque jour du terrain en Italie.
Pour lui rendre quelque autorité, Frédéric aurait eu besoin des armées de l’Allemagne; mais
la situation de ce pays ne lui permettait d’en attendre aucun secours.
La mort du landgrave n’avait pas mis un terme à la guerre
civile. A peine instruit de cet événement, Innocent IV avait chargé le
cardinal Pierre Capoccio, son légat, de faire élire un nouveau roi des
Romains. Comme pour réussir dans cette entreprise beaucoup d’argent était
nécessaire, un subside fut demandé au clergé des principaux États chrétiens; ce
qui fit éclater, surtout en Angleterre et en France, de violents murmures.
Le légat, homme d’exécution, actif, intelligent, eut de pleins pouvoirs
pour lier, délier, planter et arracher. « Il serait très-utile aux
affaires dont la direction t’est remise, portaient les instructions
pontificales, que, dans les lieux où le peuple a coutume de se réunir, des
religieux frappassent d’excommunication toute personne qui, après avoir fait
acte d’adhésion au Saint-Siège, aurait l’audace de retourner à
l’obéissance du ci-devant empereur ou de son fils Conrad. Que les biens
de ces relaps soient mis en séquestre; qu’eux-mêmes ne puissent être
entendus en témoignage; qu’aucun emploi ne leur soit confié; qu’ils perdent
jusqu’à la protection de l’Église, s'ils viennent lui demander asile. Qu’il en
soit de même à l’égard de ceux qui communiqueraient avec les adhérents desdits
princes pour vendre, acheter, ou pour toute autre cause. Quant aux ecclésiastiques
rebelles à nos ordres, ils devront être suspendus de leurs fonctions et de
leurs bénéfices, quel que soit leur rang. » Lors de son arrivée en
Allemagne, le cardinal Capoccio avait trouvé la plupart des princes séculiers
et même quelques évêques trop occupés de leurs querelles intestines
ou de leurs intérêts privés pour prendre une part active à la
guerre du sacerdoce et de l’empire. Les plus éminents, ceux qui
auraient pu faire pencher la balance, ne songeaient qu’à étendre
leur propre autorité aux dépens de celle du souverain. S’ils
refusaient de prononcer sa déchéance, ce n’était point par dévouement
à sa cause, mais parce qu’ils voyaient avec plaisir les affaires de
la Péninsule lui ôter tout moyen de se rendre redoutable en Allemagne. Le
légat fit citer au tribunal de l’Église le métropolitain de Magdebourg,
auquel on reprochait d’actives démarches pour unir l’empereur à l’une des
filles du duc de Saxe. Les archevêques de Salzbourg et de Brême, plusieurs
évêques et des abbés, sourds jusqu’alors aux instances du Saint-Siège,
furent compris dans cet ajournement. A force de présents et de
sollicitations, et en menaçant d’anathème ceux qui n’abandonneraient
pas les princes condamnés par l’Église, l’habile cardinal parvint à
gagner la plupart des ecclésiastiques récalcitrants et plusieurs princes
séculiers, entre autres le duc de Lorraine et le roi de Bohème. Il
n’obtint aucun succès près du duc de Bavière, dont l’alliance assurait à
l’empereur la meilleure partie de l’Allemagne méridionale.
La mort du duc d’Autriche, Frédéric le Belliqueux, avait
ouvert pour les provinces orientales une longue série de malheurs. Privé de
postérité directe, il n’avait désigné aucun successeur parmi ses
collatéraux. Sa nièce, appelée Gertrude, veuve de Wladislas de Moravie,
venait d’épouser en secondes noces Hermann, margrave de Bade. Marguerite,
l’ainée de ses sœurs, veuve de l’ex-roi des Romains Henri, avait deux
enfants en bas âge. Enfin Constance, la sœur cadette du duc défunt, avait
aussi deux fils de son mariage avec le marquis de Misnie. C’étaient
autant de prétendants à la succession ducale, quoique aucun d’eux
n’y eût de droits réels. Dans de telles circonstances, d’après le
titre de l’établissement, le duché devait faire retour à la couronne.
L’empereur, ne laissant aux parents du défunt que ses
biens patrimoniaux, voulut faire administrer le pays pour son propre compte.
Mais les nobles et les bourgeois protestèrent, et comme il n’était pas
assez fort pour vaincre leur opposition, il donna l’Autriche au duc de
Bavière, et la Styrie au comte Meinhart de Goritz. De son côté, Innocent
IV fit promettre au margrave de Bade de soutenir l’Église contre Conrad,
puis il déclara valides les droits que, du chef de sa femme, ce prétendant
disait avoir sur le duché d’Autriche. Hermann ne put néanmoins l’emporter
sur ses concurrents, et mourut en 1230, laissant un fils à peine sorti du
berceau. Dans les provinces du nord et de l’ouest, le duc de Saxe et
plusieurs autres princes s’opposèrent aux menées du légat; mais le duc de
Brabant et le marquis de Brandebourg, gagnés à l’Église, le haut clergé, et
principalement les trois archevêques de Mayence, de Cologne et de
Trêves, promettaient de seconder les intentions du pape. Le
cardinal Capoccio les conduisit à Nuys près de Cologne, où déjà
onze prélats, tant archevêques qu’évêques, et quelques vassaux
de l’empire l'attendaient. Tous consentaient à élire un nouveau
roi, mais aucun ne voulait se charger du lourd fardeau de la souveraineté:
les uns se disaient trop pauvres, les autres redoutaient les périls qu’il
fallait affronter. Le comte de Gueldre, le roi de Danemark, Richard de
Cornouailles, frère du roi d’Angleterre, et le duc de Brabant lui-même, que les
ennemis de l’empereur regardaient comme leur chef, refusèrent les
uns après les autres. Enfin, ce dernier ayant recommandé
Guillaume, comte de Hollande, son neveu, comme le plus propre à
remplir les vues du Saint-Siège, le légat reçut l’ordre de le faire élire;
ce qui eut lieu vers le commencement de septembre 1247, par le concours de
cinq électeurs, et l’approbation des évêques présents et des vassaux de
l’empire. Guillaume, à peine âgé de vingt ans lors de sa promotion, avait,
en 1234, succédé à Florent IV, son père, tué à Nimègue dans un tournoi.
Courageux, entreprenant et plein de confiance dans le succès de sa cause,
ce jeune prince était pour Conrad un adversaire redoutable. Comme il
n’avait encore que le rang de simple écuyer, on lui donna la
ceinture militaire, et il eut le roi de Bohême pour parrain. Le légat,
revêtu de ses habits pontificaux, accomplit cette cérémonie et le couronna
ensuite dans la cathédrale de Cologne, en présence d’une foule de peuple.
Après avoir retracé les devoirs de la profession de chevalier, l’envoyé du
Saint-Siège fit promettre par serment à Guillaume de s’exposer, s’il le
fallait, aux plus grands périls pour la foi catholique, l’Eglise et ses
ministres; de protéger la veuve et l’orphelin; d’éviter toute guerre
injuste; de n’assister à aucun tournoi, excepté dans le cas de la réunion d'une
armée; de n’aliéner jamais les fiefs et les biens de l’empire; de
conserver au Saint-Siège les terres de son domaine; en un mot, de vivre
en ce monde d’une manière irréprochable aux yeux des hommes et de
Dieu lui-même : magnifiques promesses, que chacun interprétait ensuite au gré
de ses passions. On vient de voir que les tournois étaient défendus : il y
en eut un à l’issue de la messe, dans lequel Guillaume rompit trois
lances, et combattit à glaive émoussé contre le fils du roi de Bohème.
Durant trois jours il tint une cour magnifique, fit des largesses au
peuple, et distribua aux princes et aux évêques des terres féodales et
quelques présents. Son dessein était de se rendre sans aucun retard
à Aix-la-Chapelle, pour y recevoir suivant les rites consacrés
par l’usage la couronne de Germanie; mais comme Conrad lui en barrait
le chemin, ses conseillers furent d’avis d’éviter une action décisive,
qui, d’un seul coup, pouvait anéantir ses espérances. Le reste de l’année
s’écoula sans événements remarquables. Le légat, pour attirer les grands
de l’empire, dans le parti de Guillaume, les déclara déliés de leurs serments.
Le pape lui-même qualifiant Frédéric de membre du diable, de suppôt de
Satan et de précurseur de l’antéchrist, fit prêcher la croisade contre
lui. Autorisation fut donnée aux fidèles qui devaient aller en terre sainte
d’accomplir leur vœu sans sortir de l’Allemagne, pourvu qu’ils fissent la
guerre à l’ex-empereur. « Vous avez montré beaucoup de zèle, écrivait Innocent
à l’archevêque de Mayence, pour faire élire à la dignité de roi des Romain
Guillaume, notre cher fils en Jésus-Christ, et nous vous en félicitons. Mais
comme, dans une affaire de celte importance, on ne doit rien négliger,
nous vous recommandons instamment, nous vous prions, et nous vous enjoignons
même, dans l'intérêt de votre propre salut, de redoubler d’efforts pour
assurer le triomphe de ce prince, et de lui fournir, autant qu’il dépendra
de vous, les secours dont il aura besoin. » Des lettres non moins explicites
furent adressées aux métropolitains de Cologne, de Trêves et de Brème, aux
membres du haut clergé, et à ceux des grands de l’Allemagne qui avaient
trahi l’empereur. Prêchant lui-même d’exemple, le pontife envoya
à Guillaume trente mille marcs pour enrôler des troupes.
Ces machinations, conduites avec autant d’habileté que de
persévérance, devaient, avec le temps, produire leur effet. Dans plusieurs
provinces, les peuples, séduits par les prédications des moines, et
entraînés par l’exemple de leurs évêques, acceptèrent pour souverain le
protégé du Saint-Siège; mais, ailleurs, ils ne voulurent pas abandonner
Frédéric, et de grandes dissensions déchirèrent pour longtemps la
Germanie. Les villes impériales de la vallée du Rhin étaient plus
particulièrement mises en péril par la haute noblesse, qui, à la faveur
des troubles, commettait de coupables excès, ruinait leur commerce, et
cherchait à empiéter sur leurs privilèges municipaux. Comme elles ne
devaient attendre aucune protection du chef de l’État, ces villes, forcées
de se protéger elles-mêmes, s’étaient coalisées pour le maintien de la
paix publique. Un riche bourgeois de Mayence, appelé Watbod,
fut le premier auteur de cette confédération imitée de la ligue lombarde, et à
laquelle s’associèrent de gré ou de force un grand nombre de cités, de
nobles et de seigneurs
Où devait s’arrêter ce mouvement de la bourgeoisie?
personne ne pouvait le prévoir, tant l'impulsion semblait irrésistible.
Frédéric, trop affaibli pour y mettre obstacle, dut se résigner à voir établir
en Allemagne le principe d’association qu’il combattait avec tant d’opiniâtreté
en Italie. Quant à Guillaume, il crut possible de tirer bon parti d’une
innovation qui détachait de son adversaire des communes riches et
populeuses. Mais, pour maintenir la paix publique, il eût fallu désarmer
les factions, ce que la ligue du Rhin ne put jamais faire. Les ennemis
des Hohenstaufen, de jour en jour plus nombreux, confiants dans
les promesses du légat, et parés pour la plupart du signe de la
rédemption, qu’ils portaient sur leurs habits, se livraient à des actes de
violence que ceux du parti impérial n’imitaient que trop fidèlement.
L’Allemagne, unie à son souverain avant l’élection d’Innocent, tomba dans
un désordre inexprimable. Des lettres de plus en plus pressantes, écrites
au printemps de l’année 1248; des ordres plus impératifs d’abandonner
l’empereur, que le pontife cherchait à avilir en lui prodiguant l’outrage; une
nouvelle publication de la croisade, avec promesse des indulgences
réservées pour la terre sainte; toutes ces causes achevèrent de mettre ce
pays en combustion. On sait déjà que le roi de Bohême, Wenceslas Ottocar,
s’était prononcé pour le pape. Une partie de ses barons prirent les armes
contre lui; Prémislas, son fils, surnommé comme
lui Ottocar, se mit à leur tête, et le roi tomba au pouvoir des rebelles,
qui, après l’avoir renversé du trône, l’obligèrent à se soumettre à ce
fds. Mais bientôt le vieux monarque, ayant regagné l’avantage, recouvra
l’exercice de la puissance royale. A Ratisbonne, le peuple, fidèle à
l’empereur, avait depuis deux ans mis dehors son évêque, qui
avait embrassé le parti de Guillaume. C’était, suivant une
chronique, un prédicateur plein de zèle, non moins savant en
philosophie qu’en théologie, et de plus habile nécromancien. L’interdit
fut jeté sur la ville, les habitants furent frappés d’excommunication; mais,
loin de se soumettre, ils s’opposèrent à la fermeture des églises, ils
mirent en prison les ecclésiastiques qui refusaient les sacrements, et
firent publier à son de trompe que quiconque porterait la croix sur ses
habits serait mené au supplice. Les morts furent inhumés comme auparavant
dans les lieux consacrés, à l’exception de ceux de la faction pontificale,
qu’on jetait par-dessus les remparts pour servir de pâture aux chiens et
aux oiseaux. Le roi Conrad avait promis de grandes récompenses aux
prêtres de Ratisbonne qui célébreraient les offices malgré l’interdit. Il
s’était, de plus, obligé de les faire comprendre dans le traité de paix
qui pourrait être conclu entre l’empereur et le Saint-Siège. Innocent,
informé de ce qui se passait, donna les ordres les plus précis pour
réduire les habitants de Ratisbonne. « Si l’audace de ces rebelles n’était
promptement réprimée, écrivait-il à l’évêque de celte ville, un si dangereux
exemple aurait bientôt des imitateurs. En conséquence, tu lés avertiras
que s’ils ne se soumettent avant l’Assomption de la Vierge, non-seulement
la sentence qui les frappe recevra son entière exécution, mais nous défendrons
de faire avec eux aucun commerce; leurs débiteurs seront dispensés de
s’acquitter, et ceux qui en auront reçu des dépôts n’en devront point de
compte tant que durera l’interdit. De plus, les héritiers de ces bourgeois
séditieux seront inadmissibles aux dignités ecclésiastiques jusqu’à la
quatrième génération. Les privilèges et indulgences dont ils jouissent
demeureront nuis et non avenus, sans que personne puisse les rétablir. »
On s’imaginera aisément combien était profonde
l’impression qu’au XIIIe siècle de pareilles menaces produisaient sur les
esprits. Ajoutons que les légats, presque toujours choisis parmi
les hommes les plus habiles du sacré collège, devaient à la fin gagner les
suffrages de seigneurs ignorants et cupides, dont ils savaient mettre en
jeu les intérêts et les ressentiments. Dans les plaintes qu’ils formaient
contre l'empereur, ils avaient grand soin de signaler son ambition
personnelle, plus encore que ses attaques contre le chef de l’Église. Ils
l’accusaient de travailler sans relâche à ranger l'Allemagne et l’Italie
sous l’autorité d’un seul, et de vouloir à tout prix substituer dans le
gouvernement de l’empire le principe héréditaire au droit électoral, à
l’exemple des monarchies d’Angleterre et de France, où le trône
passait du père au fils, sans contestation. Comment des princes, qui
devaient toute leur importance au maintien du système féodal sous un chef
électif, auraient-ils résisté à des insinuations qu’un grand nombre de
faits ne justifiaient que trop ? La haute aristocratie allemande ne
voulait pas que l’empereur devint trop puissant, de crainte de ne pouvoir lui
résister. Elle s’était lassée des guerres d’Italie, parce qu’elle avait
reconnu que si un souverain tel que Frédéric II parvenait à établir dans
la Péninsule un trône à l’abri des orages, l’ancienne constitution
germanique serait sur le penchant de sa ruine. C’est par ce même motif
que depuis le jour où le fils de Henri VI, maître absolu du
royaume de Sicile, s’était tourné contre le pape et les Lombards,
ses efforts pour armer les contingents féodaux de l’Allemagne
avaient presque toujours été vains. On lui restait fidèle, moins en
réalité qu’en apparence, le laissant seul engagé dans une guerre
qui épuisait ses ressources, et pour laquelle les moyens
d’exécution n’étaient point en rapport avec la grandeur de l’entreprise.
Loin donc de le secourir quand la fortune se retirait de lui,
chaque seigneur voyait son propre agrandissement dans la faiblesse
du chef de l’État, et l’ancienne faction guelfe, endormie depuis
la chute d’Othon IV, ne pouvait manquer de se réveiller, quand
un homme doué d’autant d’énergie qu’Innocent IV promettait
de réaliser ses vieilles espérances. Le landgrave et son
successeur Guillaume de Hollande personnifiaient le droit électoral;
Frédéric et Conrad, l’élément monarchique ou l’hérédité : c’était une
lutte entre deux principes; ce qui explique les violences et l’animosité
des partis.
A l’époque de sa plus grande puissance, Frédéric II avait
condamné les hérétiques aux tortures et à la mort; mais depuis que par
l’élection d’un anti-empereur la paix avec le Saint-Siège était devenue
impossible, ses sanglants édits tombaient en désuétude; et même, s’il faut
ajouter foi aux écrivains ecclésiastiques, son gouvernement, loin de
poursuivre les sectaires, les armait contre le chef de l’Église, et
favorisait assez ouvertement leurs prédications. Voici en quels termes
s’exprime à ce sujet Régnier de Viterbe, ce cardinal qu’on a vu en 1243
entraîner à la révolte sa ville natale : « Aujourd’hui, les hérétiques
deviennent de plus en plus nombreux, parce que l’impie les protège.
Dans les pays soumis à l’ex-empereur, ce scélérat soutient les ennemis du
Très-Haut; les hérésies sont prêchées sans opposition; on y dédaigne les sacrements
et les clefs de Saint-Pierre, dont les privilèges sont impunément foulés aux
pieds. » Si, du côté d’Innocent, beaucoup de voix appelaient la colère
divine sur le monarque excommunié, certains partisans de ce prince
niaient en effet l'autorité du souverain pontife, et appelaient de
grands changements dans la discipline et la hiérarchie de l’Église.
Une chronique allemande contemporaine rapporte que ces avant-coureurs de
la réforme assemblaient les nobles et le peuple au son des cloches,
montaient en chaire et essayaient de prouver, par l’interprétation des
Écritures, que le pape ne tenait de Jésus-Christ aucune mission apostolique. Suivant
eux, celui qui se disait le chef visible de l’Église, les évêques, les
prélats, étaient autant d’hérétiques vivant dans le péché et coupables de
simonie. « Ces prétendus serviteurs de Dieu, disaient-ils au peuple, vous
trompent, quand ils soutiennent que, dans l’état de péché mortel où nous les
voyons, ils peuvent lier et délier sur la terre, et préparer le pain céleste.
Quiconque s’attribue le droit d’interdire les sanctuaires est un imposteur. Les
religieux mendiants n’ont à la bouche que des discours perfides. Écoutez-nous,
car seuls nous disons la vérité aux fidèles; et les a indulgences que nous
leur apportons ne sont point l’œuvre des papes ou des évêques, mais celle
de Dieu lui-même. Priez pour l’empereur et pour son fils Conrad, qui l’un et
l’autre sont parfaits et justes. » C’était, on le voit, se séparer
complètement de la cour romaine; mais cette tentative prématurée ne trouva
pas le terrain prêt pour une telle révolution, et les paroles qui, trois
siècles plus tard, devaient changer la face de l’Allemagne , ne produisirent
dans la bouche des novateurs du XIIIe siècle qu’une impression assez
faible. De leur côté, les ecclésiastiques redoublèrent de zèle contre les
adversaires du Saint-Siège, et principalement contre la famille de Souabe,
sur laquelle ils ne cessaient de lancer l'anathème. Pendant
toute cette année, la guerre fut défavorable aux armes
impériales. Conrad ne put réunir d’assez grandes forces pour dégager
Aix-la-Chapelle, que les troupes de Guillaume bloquaient depuis la semaine
de Pâques. Une multitude de croisés frisons étaient venus à ce siège, qui
se prolongea jusqu’au 20 octobre. Dès l’année précédente, le pape, après
avoir vainement sollicité les habitants d’Aix d’ouvrir leurs portes à l’anti-roi,
avait jeté l’interdit sur la ville; mais, au mépris des foudres de l’Église et
de la disette de vivres qui se fit bientôt sentir, elle continua à
se défendre vaillamment. Guillaume, voyait qu’il ne pouvait l’emporter de
vive force, fit barrer la petite rivière qui la traverse. L’eau, ne
trouvant plus d’écoulement, inonda les rues au point de rendre une plus
longue résistance impossible. Guillaume fit son entrée à Aix-la-Chapelle
le 30 octobre; et, le jour de la Toussaint, il reçut solennellement dans
l’église de la Vierge la couronne de Germanie, que l’archevêque de Cologne lui
donna en présence du légat pontifical, des prélats, des seigneurs de
son parti, et d’une multitude de peuple. Dans un colloque tenu
par les princes, on convint, attendu le jeune âge du roi, de
placer près de sa personne l’évêque d’Utrecht et le duc de Brabant,
ses deux oncles paternel et maternel, pour lui donner de sages
avis et modérer son ardeur guerrière. Quand à Conrad, comme il ne
put, avec sa petite armée, reprendre la ville, ni soumettre les comtes de
la Souabe, auxquels le pape avait donné l’autorisation de se partager les
terres de ce duché, il rentra en Bavière, pour s’y préparer à de nouvelles
luttes.
Ces événements jetèrent de sérieuses inquiétudes dans
l’esprit de l’empereur. Obligé, avec des armées insuffisantes, de faire
face partout à la fois à un ennemi plein d’énergie, qui ne lui
laissait aucun repos, il voyait ses affaires s’aggraver, son parti
s’affaiblir. Ce prince, doué de qualités éminentes, et supérieur, par
ses vues élevées, à la plupart des souverains de celle époque,
avait eu la pensée de civiliser les peuples, en réunissant dans sa
main tous les fils du pouvoir. Mais, trop rempli du sentiment de
sa propre grandeur, il avait cru facile de détruire
d’anciennes coutumes, de changer les idées, les lois, les mœurs, en
un mot, de réformer son siècle, et d’établir en plein moyen âge
la civilisation des temps modernes, que son esprit pénétrant avait su
deviner en partie. Longtemps heureux, il avait vaincu de fortes
résistances. Mais comme partout où il y a des abus, quelqu’un en profite, les
innovations du monarque réformateur avaient soulevé de nombreux mécontentements;
et depuis que la fortune paraissait l’abandonner, ceux dont il avait lésé
les intérêts relevaient la tête; son édifice, péniblement préparé, prenait
à peine un peu de consistance, que déjà il menaçait ruine. La trahison de
ses propres serviteurs venait le frapper coup sur coup; il voyait grandir
le péril, et sentait le besoin de le conjurer. Pour gagner du temps, et
mettre aux yeux du monde le pape dans son tort, il chercha, en apparence
du moins, de nouveaux moyens de conciliation, comme si un accord avec le siège
apostolique était encore possible. Le roi de France était sur le point de se
rendre en Orient: il lui offrit de puissants secours pour son expédition d’outre-mer,
et réitéra la proposition déjà faite, deux ans plus tôt, de passer lui-même
en terre sainte, pourvu que le pape le relevât de l’anathème et de la
déposition. Au dire de certains historiens, il se serait soumis, pour
obtenir la paix, aux plus pénibles sacrifices; il aurait même offert
de céder, si on l’exigeait, l’empire à Conrad, et la Sicile à Henri,
le plus jeune de ses fils. Mais cette assertion, qu’aucun
document authentique ne confirme, n’autorise point à admettre un fait
de cette gravité. Quoi qu’il en puisse être, Louis IX, après
avoir laissé la régence du royaume à Blanche de Castille, sa
mère, s’embarqua à Aigues-Mortes le 25 août 1248. A son passage
à Lyon, il eut avec le pape une entrevue, dans laquelle il le supplia de
prendre en considération l’état de la chrétienté, et de ne pas refuser l’avantage
le pardon de l’Église au prince qui le sollicitait humblement. « Tant que je
vivrai, répliqua le pontife, je tiendrai ferme contre ce schismatique ,
repoussé par Dieu lui-même; contre cet excommunié, que le saint concile a privé
de a la dignité impériale. — Si, comme on peut le prévoir, l’affaire de la
croisade en éprouve de sérieux embarras, reprit le roi de France, la faute en
retombera sur vous. » Ils se séparèrent mécontents l’un de l’autre.
Ajoutons ici que les instances faites par le saint monarque en faveur de
Frédéric n’étaient pas l’unique cause du déplaisir du pape. Depuis plusieurs
années, l’avidité des Romains, pour parler le langage d’alors, irritait
les esprits et les disposait à la résistance. Beaucoup de gens
en France et en Angleterre se demandaient si un homme dont
les actions ressemblaient si peu à celles du prince des
apôtres pouvait être réellement le successeur de sa puissance. La plupart
des grands barons français s’étaient prononcés contre les entreprises du Saint-Siège,
et surtout contre les justices cléricales qu’ils parlaient de détruire. Les
ecclésiastiques, « quoique de basse origine, disaient-ils, absorbent à un
tel point la juridiction laïque, que ces fils des serfs jugent d’après leurs
lois les enfants des hommes libres, quand, au contraire, ils devraient
être jugés par eux. » Après avoir longtemps, murmuré contre l’abus,
ces seigneurs avaient travaillé à le détruire. Au mois de novembre 1246,
dans une assemblée générale, ils avaient promis de se soutenir
mutuellement et de ne plus permettre qu’un séculier fût ajourné devant un
tribunal ecclésiastique, hors les cas d’hérésie, d’usure, et de mariage au
degré défendu. Quatre des principaux confédérés avaient été chargés, au nom de
tous les autres, de statuer en dernier ressort sur les réclamations dont
ils auraient connaissance. A cet effet, un manifeste en langue française
fut rédigé dans les termes suivants : « A tous ceux qui ces lettres verront.
Nous tous desquels les sceaux pendent en à ces présent script, faisons
savoir que comme ce serait grave chose nous tous assembler pour cet besoin,
nous avons élu, par le commun assent et octroie, le duc de Bourgoigne, le comte de Bretagne, le comte d’Angoulême
et le comte de Saint-Pol, à ce que si aucuns de cet communité
avait à faire envers la clergie, tel aide comme ces quatre devant-dits garderaient
qu’à homme lui deust faire, nous lui ferions... Et si aucun a de ceste
compagnie était excommunié par tort, connu par ces a quatre, que la
clergie lui fait, il ne laisserai aller son droit ni sa querelle pour l’excommunié,
ni pour autre chose qu’on lui face, si ce n’est par l’accord de ces quatre
ou de deux de eux, ains poursuivrait sa droiture.» Pour subvenir aux
dépenses, chaque confédéré devait verser annuellement dans une caisse
commune le centième de son revenu. On prétendait que Louis IX lui-même avait
favorisé cette résistance des grands barons, et que l’acte dont il vient
d’être parlé était revêtu du sceau royal. De plus, après avoir pris l’avis de
son conseil, ce prince s’était opposé, disait-on, à la levée de
décimes contre Frédéric, en déclarant qu’il ne souffrirait plus qu’on
appauvrit les églises de France pour faire la guerre à un prince chrétien.
Le pape, quoique ces symptômes de révolution, dans un temps où l’empereur
redoublait d’efforts contre le Saint-Siège, lui donnassent fort à penser, ne se
laissa point abattre, et promit au clergé de France tout l’appui dont il
aurait besoin. Par une lettre très-explicite, il enjoignit au
cardinal-évêque de Tusculum, son légat, d’assister à un concile provincial
qui était convoqué à Valence, et d’y frapper d’excommunication quiconque aurait
pris part à la ligue, ou signé ses statuts. Si les coupables persistaient
dans leur conduite criminelle, on devait les priver des fiefs qu’ils
tenaient de l’Église, et ne point admettre leurs enfants à la cléricature
et aux bénéfices. Mais pendant que d’une main Innocent IV les menaçait
ainsi du châtiment, de l’autre il répandait de grandes largesses tant sur
les confédérés eux-mêmes que sur leurs proches et sur leurs amis. Il fit
de telle sorte, que beaucoup de seigneurs se retirèrent de l’association:
le départ de beaucoup d’autres pour la croisade acheva de ruiner
une ligue dont les conséquences eussent pu devenir funestes au
siège romain, et qui dans tous les cas eût opéré une diversion puissante
en faveur de Frédéric. Toute espérance de paix était désormais une chimère.
L’empereur, voyant que de nouvelles démarches lui tourneraient en pure
perte, ne songea plus qu’à soutenir la lutte du mieux qu’il pourrait. Il
séjourna encore plusieurs mois en Piémont, d’où il ne cessa de harceler les
Génois par des courses à main armée sur le territoire ligurien.
Cette petite guerre obligeait la commune de Gênes à de grands sacrifices,
sans lui procurer le moindre avantage; car depuis que les ports du royaume
lui étaient fermés, son commerce languissait. Soit que le parti impérial
eût alors pris le dessus dans la ville, soit que le peuple fût las d’une
situation onéreuse, il parait certain que, vers cette époque, des députés se
rendirent près de l’empereur, et lui proposèrent un accommodement qu’il n’eut
garde de refuser. Il reçut les Génois en grâce, promit d’oublier les
anciennes injures; et, pour gage d'une réconciliation complète, il leur fil
restituer le château de Noli, qui était occupé par ses troupes. Non
content de ce premier succès, Frédéric chercha, par des présents, à affermir
dans son alliance les seigneurs qui pouvaient fermer au pape le chemin de
l’Italie. Le comte Thomas de Savoie fut créé vicaire impérial pour tout le
pays entre Pavie et Turin. Le dauphin de Viennois était maître
d’intercepter la navigation du Rhône : il reçut, à titre de fief,
le brevet d’une pension annuelle de trois cents onces d’or sur la
chambre impériale. Guy, son chancelier, en obtint une de quinze onces,
dont Pierre de la Vigne contresigna le brevet.
Cependant la présence du souverain devenait chaque jour
plus nécessaire dans le royaume de Sicile, tant pour y lever de l’argent et des
troupes que pour apaiser les mécontentements, et s’opposer à une invasion
dont il était menacé par le cardinal de Sainte-Marie in Transtiberim, vicaire pontifical à Rome. La guerre
sainte avait été publiée encore une fois dans l’État ecclésiastique, et déjà de
nombreux croisés s’assemblaient sous la bannière du Christ : «Nous tenons
d’autant plus, portaient les instructions pontificales, à délivrer le
royaume de Sicile de l’état misérable dans lequel il est tombé, qu’il
appartient à l’Église romaine. Quel cœur honnête pourrait retenir ses
larmes, en voyant un pays qui a joui sous ses anciens rois de tant de
liberté, d’opulence et de bonheur, réduit à une misérable servitude, ruiné,
errant dans sa foi, et se dépeuplant de plus en plus. L’Église en gémit, et
veut apporter remède à de si grands maux. C’est pourquoi nous t’enjoignons
de faire solennellement prêcher a Rome, dans la
province maritime et en Campanie la croisade contre l’ex-empereur, en accordant
à ceux qui répondront à notre appel des indulgences réservées pour la terre
sainte. Fais également annoncer que quiconque favoriserait l’ennemi de Dieu,
lui prêterait secours ou faveur, encourrait l’excommunication. Que le royaume
entier reste en interdit tant qu’il sera sous sa loi. Quant aux
ecclésiastiques qui accepteraient de lui des dignités, et qui, par une désobéissance
coupable, oseraient célébrer ou plutôt profaner les saints offices en sa
présence, qu’ils soient pour toujours frappés d’anathème et privés de leur
rang. Nous promettons aux villes, aux nobles et aux citoyens qui reviendront au
giron de l’Église, les libertés dont jouissent les sujets de l’État
pontifical, exempts, comme personne ne l’ignore, du joug de la servitude
et de la verge de fer des collecteurs. Qui donc pourrait hésiter entre
l’oppression et un gouvernement doux et paternel? Fais annoncer qu'après
l’entrée des troupes du Christ dans les provinces siciliennes, les villes
et bourgs qui resteraient fidèles au tyran perdraient, avec le droit de
cité, leurs privilèges municipaux; les nobles perdraient leurs fiefs; les
clercs, leurs dignités. Nul d'entre eux ne pourrai être entendu en témoignage, tester
ou recueillir de succession. Que ceux qui obéiront aux ordres du Saint-Siège
ne craignent point de retomber sous le joug du monarque déchu ou de
ses fils; car, Dieu aidant, nous saurons défendre leur a liberté en péril.
Que toute hésitation cesse, et que les cœurs renaissent à l’espérance. Un
arrêt émané du ciel lui-même, par l’organe de l’Église universelle, ayant
déposé l’ex-empereur, aucun pouvoir humain ne réformera le jugement de Dieu.
Personne ne transférera le diadème impérial et royal à ses enfants, race de
vipères, qui se croit supérieure à l’humanité. » Cette lettre, trop longue pour
être reproduite ici en entier, avait été répandue par des religieux
mendiants dans la plupart des provinces, malgré la surveillance des
magistrats. Inutile d’ajouter que ces provocations à la désobéissance,
celle prime d’encouragement offerte à la révolte, produisaient sur
le peuple une impression profonde : le feu couvait sous la
cendre, près d’allumer un terrible incendie. Bien que quelques
évêques eussent été chassés de leurs sièges pour avoir servi les
ressentiments du pape, plusieurs autres rendaient publiques des
lettres pontificales qui jetaient le trouble dans les consciences. Un
de ces écrits affranchissait le clergé de tout devoir envers le souverain
temporel, et abrogeait les lois faites sur cette matière tant par Frédéric
que par ses prédécesseurs. « Dans les États soumis à ce dragon, à ce
nouvel Hérode (ainsi s’exprimait Innocent), les églises et les clercs ont été
grevés de telle sorte que leurs biens et leurs privilèges sont anéantis.
Non content de dépouiller les sanctuaires de leurs trésors, et même
de les détruire, il a dévoré leur chair et rongé leurs os, après en avoir
sucé la moelle. Mais comme il appartient au siège apostolique de mettre un
terme à de telles énormités, nous avons, de l’avis de nos frères les
cardinaux, ordonné ce qui suit : Toute loi, toute constitution, et en
général toute mesure prise soit avant, soit depuis la déposition du
ci-devant empereur; toute coutume introduite par les rois de Sicile contre
les immunités, franchises et juridictions ecclésiastiques, pour supprimer des
églises, les priver de leurs biens, détruire des monastères, des tours fortes,
des châteaux ou d’autres possessions, les confisquer, les échanger ou les
vendre, sont déclarées nulles et sans valeur, chaque chose devant être
remise dans son premier état. Autorisation est accordée aux évêques de reconstruire
les bâtiments détruits, de repeupler les villes et les bourgs dont les
habitants auraient été mis dehors. Il est expressément enjoint d’élire
désormais, suivant les formes canoniques, aux dignités vacantes dans les
diocèses, sans s’adresser à l’autorité séculière. Le roi ni aucun seigneur
ne pourront exiger le serment des ecclésiastiques qui ne tiendraient pas
de fiefs royaux. Aucun clerc, quel que soit son rang, aucune «personne
attachée à l'Église, ne seront tenus de répondre aux citations des juges
séculiers dans les causes civiles on criminelles, lors même qu’on les accuserait du crime de lèse-majesté. Nous ordonnons, de plus,
que tout individu frappé d’excommunication majeure ne puisse être entendu
dans les tribunaux ecclésiastiques ou séculiers, avant de s'être fait absoudre
valablement. »
L’empereur quitta enfin Verceil dans le mois de décembre,
laissant à son fidèle Enzio la conduite de la guerre contre les Lombards.
Pendant ce temps, Eccelin, son lieutenant dans la Marche véronaise, s’y
rendait redoutable à ce point que beaucoup de voix l’accusaient de se
préparer une souveraineté indépendante. Entre autres faits, on lui reprochait
d’avoir mis une garnison de ses propres troupes dans le château de Monselice, qui était confié à un gouverneur impérial.
Frédéric, que de trop nombreuses trahisons avaient rendu soupçonneux, ne
pouvait voir sans inquiétude les prospérités de son lieutenant. Dans cette
situation d’esprit, tout devenait pour lui une source d’amertume; il craignait
ceux qu’il avait élevés, ne se fiait plus à l’amitié ni au dévouement de
ses serviteurs, et vivait dans de continuelles appréhensions. C’est
vraisemblablement vers cette époque qu’il faut rapporter la fin tragique
de Pierre de La Vigne, son ami, son principal ministre, le confident de
ses plus secrètes pensées, celui qui pendant trente ans l’avait
servi avec un zèle qui ne s’était pas démenti. Cet événement est
resté environné d’incertitudes. Les auteurs italiens de ce siècle en
ont à peine parlé, et on ne peut admettre qu’avec beaucoup de réserve les relations
confuses autant que contradictoires de ceux des temps postérieurs. La
plupart des historiens modernes ont copié le récit assez détaillé de
Matthieu Paris, moine anglais, qui écrivait alors sa chronique, mais loin
du théâtre des événements. L’empereur étant tombé malade, dit ce narrateur,
un médecin lui ordonna une potion dans laquelle Pierre de La Vigne,
séduit par les présents du pape, fit mêler un poison subtil. Frédéric,
secrètement averti, ne laissa percer aucun soupçon; et comme le médecin et
le ministre lui présentaient la coupe fatale: « Mes amis, dit-il en leur
tendant la main, vous ne voudriez pas me faire périr; vous êtes mes fidèles, et
mon cœur se fie entièrement à vous. » Pierre se récria. Alors
le prince commanda au médecin d’avaler moitié de la potion;
et celui-ci, feignant défaire un faux pas, en répandit la plus
grande partie. On fit boire le reste à un criminel, qui expira en
peu d’instants. Le médecin fut conduit au gibet. Pierre eut les
yeux crevés, et se brisa le crâne contre un pilier de sa prison.
L’empereur, dans une lettre, attribue au pape cette tentative d’empoisonnement,
mais ne fait aucune mention de Pierre de La Vigne; ce qui semble devoir
absoudre le protonotaire. Voici au surplus en quels termes ce prince parle
d’une circonstance si digne d’attention: « Innocent, ce pontife grand et
pacifique, ce directeur de la foi, non content de semer partout la révolte, a
couronné ses œuvres en cherchant à nous ôter la vie. Son légat à Parme,
ayant corrompu notre médecin, qui était détenu dans cette ville avec
d’autres captifs, convint avec lui de nous empoisonner. Ce traître en qui nous
mettions notre confiance, ayant été échangé contre un noble citoyen de Parme,
revint près de notre personne, et nous présenta, sous l’apparence d’un
remède salutaire, un breuvage mortel. Grâce à la protection divine, nous avons
échappé au péril. Des lettres accusatrices avaient été saisies; et
l’empoisonneur, pris sur le fait, n’a pu nier son crime. Voilà l’amour que
notre père nous porte ; voilà le zèle bien digne d’éloge du pasteur, l’œuvre honorable
du prince des prêtres. »
Un chroniqueur français contemporain rapporte, en termes
tout différents, la disgrâce et la mort du célèbre logothète. Suivant
celle relation, l’empereur, averti que Pierre de La Vigne s’était laissé
corrompre par le pape, fit fouiller dans les coffres de ce ministre, et y
trouva les preuves de sa culpabilité. Pierre fut privé de la vue, et dans
cet état on lui fit parcourir les villes d’Italie, monté sur un âne, pour
le donner en spectacle aux peuples. « Voici, disait son conducteur, voici
maître Pieron de La Vigne, le maître conseiller, de l’empereur, qui était tous
surs de lui, et l’a trahi au pape. Or, regardé qu’i a gagnait de cet
service! Or, peut-il bien dire : De si haut, si bas. »
La plupart des chroniqueurs italiens de ce siècle
rapportent qu’à Lyon, Pierre laissa condamner son maître sans chercher
à le défendre, ce qui lui attira sa disgrâce. Quelques-uns prétendent
qu’il courtisait la maîtresse de l’empereur; d’autres que, dans un
embarras d’argent, le prince sacrifia son ministre, dont il voulait
s’approprier les trésors. Mais on a vu plus haut que le pape prononça la
déposition de Frédéric sans vouloir attendre Pierre de La Vigne, chargé de
pleins pouvoirs pour soutenir la cause de son maître devant le concile. De
plus, on sait qu’en 1247, Pierre, loin de voir diminuer son crédit, avait
été promu à la double dignité de protonotaire impérial et de logothète
pour le royaume de Sicile, qu’il possédait encore en janvier
1249. Suivant Benevenuto d’Imola, le plus ancien commentateur
de Dante, la haute faveur de Pierre de La Vigne avait excité
l’envie des courtisans, qui conjurèrent sa perte. Ils s’appliquèrent à le noircir
dans l’esprit de l’empereur, l’accusant en secret de grandes pilleries,
imputation que son amour pour l’argent, et les immenses richesses qu’il
avait amassées dans ses fonctions, ne semblaient que trop justifier. Ils
prétendirent aussi qu’il révélait au souverain pontife les secrets de l’État.
Quoi qu’il en soit, Pierre, accusé du crime de lèse-majesté, fut arrête à
Crémone, chargé de chaînes, et conduit sous bonne escorte, pendant la nuit,
dans les prisons de Borgo S. Donino, pour le
soustraire à la fureur du peuple de la première de ces deux villes, qui
voulait le mettre en pièces. Après avoir subi la torture, il fut déclaré
coupable par les grands du royaume, et condamné à la peine capitale. Tout
porte à croire que la sentence fut rendue à S. Miniato,
en Toscane, où l’empereur fit crever les yeux à son ministre. Transféré
ensuite à Pise, il se brisa la tête pendant le trajet, contre le pilier d’une
église, et mit ainsi fin à ses jours. La chute de Pierre de La Vigne
suivit d’assez près son élévation au poste de logothète, l’un des plus
importants du royaume, et de tous le plus difficile à remplir, depuis surtout
que par l’élection en Allemagne de deux antirois des Romains, la guerre que le
pape faisait à l’empereur ne pouvait finir que par la ruine de l’un ou de
l’autre. C’était en effet une sorte de ministère des affaires
ecclésiastiques, chargé de veiller à l’exécution des mesures de rigueur prises
contre les membres du clergé qui se montraient obéissants aux ordres du
chef de l’Église. On voit par la correspondance de Pierre de La
Vigne, qu’il s’était défendu d’accepter ce dangereux honneur. Ses
amis, en le félicitant de sa promotion, l’avaient comparé à l’apôtre
qui ouvre le ciel, et l’empereur au sauveur du monde. « Tu
es, lui écrivaient-ils, le véritable Pierre établi sur la pierre,
comme une base solide, pour affermir les hommes dans la stabilité
de la foi, et aider le premier des princes à arracher les erreurs
et à planter les vertus. Notre maître l’a institué en face du
prévaricateur qui se trouve aujourd'hui à la tôle de l’Église, afin que tu
devinsses un vrai vicaire qui gouvernât par les voies de la justice, et qui
réformât par la foi, là où ce faux vicaire du Christ se prévaut de clefs
qui ne peuvent lui appartenir. » Mieux que personne Pierre de La Vigne
connaissait les secrètes intentions de son maître, et si, comme on le
croyait à la cour pontificale, Frédéric se proposait de soumettre l’Eglise
au chef de l’État, ou, en d’autres termes, de se faire le chef d’une
église dissidente, le ministre, clairvoyant, qui reconnaissait
l'impossibilité d’atteindre ce but, pouvait bien hésiter à s’engager trop
avant dans une affaire si scabreuse. Ne peut-on inférer de ce qui précède,
que la conduite de Pierre de La Vigne, dans l’exercice de la charge de
logothète, décida sa perte; soit que voyant empirer les affaires de son
maître, il n'ait servi ses emportements qu’avec tiédeur, soit que
des tentatives de rapprochement avec le pape l’aient fait accuser
de trahison par ceux-là mêmes qui l’avaient comparé à l’apôtre. On lit,
dans la plupart des recueils manuscrits de ses lettres, une pièce écrite
de sa prison et adressée au pape, dont l’ex-logothète invoque la
protection en faveur de celui qui combattit pour la défense de la foi
chrétienne. Il y accuse ses créatures, ceux mêmes qui mangeaient son pain,
d'avoir, par un sentiment de basse jalousie, concerté sa chute. Ces
paroles ne peuvent-elles pas faire supposer que Pierre de La Vigne
négociait secrètement avec la cour romaine, pour s’efforcer d’en obtenir
la réconciliation de Frédéric et la sienne propre à l’Eglise : que ses
lettres furent interceptées, et qu’une intrigue de cour le perdit ?
Un des chapelains de l’empereur, appelé Gauthier d’Ocra,
partageait avec Pierre la confiance du prince. Il fut élu, en 1219, à l’archevêché
de Capoue. L’un de ses premiers actes fut de faire restituer par la
famille de l'ancien ministre les biens de cette Église, qu'il avait
possèdes dans le temps de sa faveur. On retrouvera plus tard ce même
Gauthier chancelier du royaume, et en quelque sorte l’héritier du favori
tombe; s’il ne contribua pas activement à sa disgrâce, il en eut du moins le
profil. Voici les paroles que le père de la poésie italienne fait
prononcer à Pierre de La Vigne dans la seconde enceinte de l’enfer, où il
l’a placé : «Je tenais les clefs du cœur de Frédéric, et je les faisais
mouvoir si doucement pour le fermer et l’ouvrir, que j’écartais les autres
hommes de sa confiance. Mais la prostituée, dont les yeux adultères ne se
détournent jamais du palais de César, enflamma les esprits contre moi; et ils
irritèrent tellement celui d’Auguste, que mes honneurs se changèrent en un
triste deuil. Alors mon âme, pour épancher sa rage, et croyant se dérober
à sa disgrâce par la mort, me rendit injuste envers moi-même, moi si juste
auparavant. Mais, je vous le jure, jamais je ne faillis à un maître si digne
d’être honoré; et si quelqu’un de vous retourne au monde, qu’il relève ma
mémoire encore gisante du coup que lui a porté l’envie. »
Sans chercher plus longtemps à dégager la vérité des nuages
qui l’obscurcissent, soit que Pierre de La Vigne ait payé par
une noire trahison les bienfaits de l’empereur, soit qu’on l’ail
frappé injustement, toujours est-il que Frédéric perdit en lui
l’homme le plus habile de ses conseils, et que la disgrâce de son
ministre fut comme l’avant-coureur de sa propre ruine. Après
cinquante années de règne, ce prince, qui touchait à la vieillesse, se
voyait seul pour faire face aux circonstances les plus critiques de
sa vie. La plupart des hommes éminents qui le servirent
avaient disparu, les uns frappés par la mort, les autres poussés par les passions
politiques dans les rangs de ses ennemis. Aussi, en voyant périr celui
dont la haute intelligence avait le mieux secondé ses vues, mais qu’il croyait
ingrat et criminel, on assure que Frédéric, les yeux remplis de larmes,
s’écria : « Malheur à a moi ! mes propres entrailles me trahissent. A qui
croire désormais, puisque la moitié de mon âme a conspiré ma perte? Il n’y a
plus pour moi sur la terre ni sécurité ni repos. »
Le mois de mars venu, l’empereur partit de Crémone pour
se rendre en Toscane, afin d’y affermir son autorité. Depuis que son fils
Frédéric d’Antioche occupait Florence avec huit cents hommes d’armes, les
Gibelins y dominaient. Mais, la confiance que le trop crédule monarque
accordait aux devins l’empêcha d’entrer dans cette ville : sa santé
devenait chancelante, et on lui avait prédit qu’il y mourrait. A San Miniato, place forte du val d’Arno, où régnait un esprit de
sédition, il fit mourir dans les supplices, les instigateurs de la révolte;
d’autres, moins coupables subirent de rudes châtiments. Enfin, au mois de
mai de cette même année 1249, ce prince, après avoir reçu de la
commune de Pise de grandes protestations de dévouement à sa
personne, quitta l’Italie centrale, qu’il ne devait plus revoir, et rentra
dans son royaume héréditaire.
Pendant que ces choses se passaient, le roi de France
hivernait avec son armée dans l’ile de Chypre. Il y avait réuni d’immenses
approvisionnements, dont la plus grande partie devait être transportée en
Égypte; mais quand le moment vint de se mettre en mer, on s’aperçut que
les magasins étaient presque vides, et le départ fut retardé. Louis
s’adressa aux Vénitiens pour en obtenir des vivres à prix d’argent, et le
doge lui envoya six vaisseaux chargés de grains et d’autres denrées.
L’empereur avait donné au roi de France l’autorisation d’acheter
librement en Sicile, pendant toute la durée de la guerre sainte, les
provisions, les armes et les chevaux dont il pourrait avoir besoin pour lui
et pour ses serviteurs. Quand il fut instruit de la détresse des croisés,
il autorisa plusieurs villes de ses États à suivre l’exemple donné par
Venise; et lui-même fit préparer à Messine, un fort convoi qui arriva bien
à propos en Chypre pour ravitailler le camp chrétien. Dans une lettre écrite à
Louis IX, Frédéric, après avoir exprimé le désir de coopérer activement
au succès de la croisade, se plaignit d’être retenu en Europe par
les injustes attaques du siège apostolique. Suivant la
chronique contemporaine de Matthieu Paris, le saint roi, pénétré de
reconnaissance pour l’important service qu’il venait de recevoir, supplia une
dernière fois le pape d’user d’indulgence envers le bienfaiteur de l’armée
du Christ; mais Innocent ne l’écouta point. La reine Blanche fit, de son
côté, de grandes instances qui n’eurent pas plus de succès. Ne pouvant
rien obtenir de l’implacable pontife, elle écrivit à l’empereur une lettre de remercîments,
qu’elle accompagna de présents magnifiques. Les historiens guelfes prétendent,
au contraire, que Frédéric, loin de favoriser la croisade, mit un embargo
général, dans les ports de son royaume, sur les bâtiments chargés de
vivres destinés aux Français. Enfin, les auteurs arabes rapportent qu’il
avait envoyé au Caire un de ses officiers, déguisé en marchand, pour
donner avis au sultan d’Égypte du départ de l’armée chrétienne.
Pendant la longue absence de l’empereur, le désordre
moral avait fait en Pouille de grands progrès. Les peuples,
accablés d’impôts, exposés aux violences mal réprimées des Sarrasins et des
mercenaires allemands, faisaient des vœux pour qu’une prompte
réconciliation avec l’Église romaine, mit un terme à tant de souffrances.
A force d’exciter à la guerre contre le pape, d’imposer à la nation des
charges accablantes, l’empereur avait produit contre lui-même une
véritable réaction, que le clergé presque tout entier secondait
activement. Le commerce et l’industrie languissaient; l'incertitude du présent,
la crainte d’un avenir plus malheureux encore, faisaient resserrer les
capitaux; les taxes rentraient avec difficulté; des malfaiteurs
infestaient les routes : à l’ordre si bien établi succédaient le
dérangement des finances, une situation malheureuse, l’hésitation, le
mécontentement. Frédéric, épuisé par une lutte dont personne ne
pouvait prévoir l’issue, voyait diminuer ses ressources quand ses dépenses
augmentaient. Pour payer les gens de guerre, il laissait en souffrance les
services intérieurs, vidait toutes les caisses, et engageait d’avance les
rentrées du trésor, moyen infaillible de ruiner le crédit. Comme ce prince
croyait déraciner le mal en sévissant contre ceux qui fomentaient la
discorde, il n’épargna ni laïques ni prêtres. Bénévent était le principal
foyer de toutes les intrigues: il acheva d’en raser les murailles. Ordre
avait été donné de mettre sur pied des forces considérables; déjà
les troupes se rassemblaient pour une campagne contre les
Guelfes, quand, au printemps de cette même année, de nouveaux
actes d’agression du souverain pontife, et des revers cruels
éprouvés en Lombardie par les années de l’empereur, déconcertèrent
les projets de ce prince.
Le cardinal Capoccio rendait de grands services en
Allemagne, où, depuis un an, sa parole persuasive avait détaché un
grand nombre de seigneurs du parti impérial. Il fut rappelé sur
ces entrefaites, et envoyé dans le midi de l’Italie avec les
pouvoirs les plus étendus pour faire éclater la révolution dans le
royaume de Sicile. Il conférait les fiefs, révoquait les concessions,
transférait les prélats d’un siège à l’autre, chassait de leurs
églises les ecclésiastiques désobéissants, et en confiait
l’administration à des prêtres plus dévoués; il mettait les villes en interdit, excommuniait
clercs et laïques dans l’étendue de sa légation, et dépouillait de ses
biens quiconque osait lui résister. Enfin, le pape, suspendant l’effet des
lois portées par tous les conciles contre la simonie, autorisait son légat
à absoudre ceux qui s’en rendaient coupables, s’ils abandonnaient la cause
de l’excommunié pour celle de l’Église. « A fin de te procurer les ressources
nécessaires à l'accomplissement de nos ordres, écrivait Innocent, tu pourras
requérir des évêques et des autres ecclésiastiques, dans l'étendue de la
légation, les subsides de toute nature dont tu auras besoin. De plus, tu
contracteras, s’il le faut, deux emprunts : l’un de dix mille marcs
d’argent, pour sûreté duquel tu hypothéqueras les terres et les
châteaux que l’Église romaine possède dans la ville de Rome et au dehors;
l’autre, de dix mille onces, sera garanti par les biens de même nature
situés dans la Marche d’Ancône, le duché de Spolète, le patrimoine de saint
Pierre, etc. Tu pourras aussi lever des troupes dans tout l’État
pontifical, et en prendre la direction, pour envahir les États de l’ex-empereur. »
Plusieurs lettres enjoignirent aux feudataires, aux chevaliers, aux
recteurs des communes et au peuple des domaines de saint Pierre,
d’obéir au légal, et de lui prêter faveur et secours. Recommandation
fut faite aux Templiers, aux Hospitaliers et aux Teutoniques,
qui possédaient de grands biens dans le midi de la Péninsule,
de contribuer largement aux frais d’une expédition utile, suivant le
pape, à tous les chrétiens. On prêcha la croisade jusqu’en Sardaigne.
L’archevêque élu de Turritano eut la légation
de cette île, et ses instructions furent en tout point semblables
à celles du cardinal de Saint-George. Ajoutons
que si jusqu’alors Innocent IV, dans les actes émanés de lui, avait cru
nécessaire d’exprimer un certain désir de paix, il tint enfin un
langage dans lequel sa véritable pensée était exprimée sans détour
: « Comme nous t’avons choisi, écrivit-il au métropolitain de Turritano, pour diriger en Sardaigne les affaires de
l’Eglise, nous t’autorisons à promettre aux prélats et aux nobles hommes de
ta légation que nous ne les abandonnerons jamais, et, que, tant que
Frédéric ou ses fils seront empereurs ou rois, nous ne férons point de paix
arec eux. » Le cardinal de Sainte-Marie, vicaire apostolique à Rome,
fut chargé de mettre sur pied des arbalétriers et des hommes d’armes.
Innocent lui-même invoqua l’appui des Romains pour cette invasion, à
laquelle il déclarait tenir bien plus qu’à aucune autre affaire. On n’a pas oublié que Frédéric conservait
dans la ville, de nombreux partisans; motif pour lequel la croisade prêchée
dans l’année précédente n’avait eu que de faibles résultats. Vainement,
dans l’espoir de les ramener à l’Église, Innocent avait fait appel à leur
conscience et à leurs devoirs envers le Saint-Siège; il s’adressa à leurs
intérêts, et réussit mieux. Henri Frangipani, qui, en 1227, avait reçu
de l’empereur le prix de ses fiefs, obtint d’Innocent le revenu du judicat
d’Arborée en Sardaigne, sous la réserve du cens dû à l’Église romaine.
Comme ce seigneur assurait que, pendant la minorité de Frédéric II,
l’impératrice Constance avait promis l’investiture de la principauté de
Tarente à son oncle maternel, Othon Frangipani, dont il était l’héritier,
le pape se hâta de valider cette prétendue concession, et y ajouta toute la
terre d’Otrante. Ce présent, magnifique en apparence, mais
sans valeur réelle, puisque les terres qui en faisaient partie
n’étaient point au pouvoir du siège apostolique, suffisait néanmoins,
pour faire désirer à l’une des plus puissantes familles de Rome
la chute de la race de Souabe. A l’égard des nombreux exilés
du royaume dont les biens étaient sous le séquestre, le pape
leur assigna des secours en argent sur certaines églises de l’État
pontifical: les prêtres furent pourvus de prébendes, et la solde
fut assurée aux chevaliers jusqu’au moment où ils pourraient
rentrer dans leurs droits. Ces émigrés étaient réunis en grand
nombre à Anagni, et l’empereur, dans une de ses lettres, dit qu’ils y
vivaient aux dépens de l’église de Préneste, ce qui était réel.
Pendant que ce prince résistait de son mieux aux attaques
du légat, ses armes recevaient en Lombardie un notable échec
qui l’affligea profondément. Le cardinal Ottaviano degli Ubaldini, après avoir fait rentrer la Romagne sous l’obéissance du Saint-Siège,
avait formé le dessein de réduire, dès qu’il le pourrait, les villes
gibelines situées sur la rive droite du Pô. L’occasion favorable ne tarda guère
à se présenter. Vers la fin de l’hiver, les émigrés guelfes de Reggio s’étant
emparés de deux châteaux de la dépendance de cette commune, le podestat appela
à son aide le roi de Sardaigne, qui faisait la guerre dans le diocèse de
Parme. Enzio accourut, et comme ses troupes, supérieures en
nombre, remportèrent les premiers avantages, le cardinal Oltaviano résolut
d'assembler une grande armée pour lui livrer bataille. Ce prélat
entreprenant ayant donc exposé au recteur de Bologne que le roi de Sardaigne
n’était point en état de lutter contre les forces de la commune, unies à
celles de ses alliés romagnols et lombards, lui proposa de profiter de
l’absence de l’empereur, et du découragement dans lequel semblait tombé
cet ennemi de l’Église, pour combattre les Gibelins, avant que les
mercenaires levés en Sicile eussent le temps d’arriver. Ce sage conseil
fut suivi. Les confédérés de la Romagne, ceux de la Marche d’Ancône, les
Mantouans et les Ferrerais se rendirent à l’appel du légat; puis, d’un
commun accord, le commandement suprême fut déféré au marquis Azzo d’Este,
seigneur de Ferrare. Azzo, retenu chez lui par une maladie, refusa cet
honneur; mais il fournit à l’armée guelfe trois mille cavaliers et deux
mille fantassins. Le podestat de Bologne, appelé Philippe Ugone, qui
avait mis sur pied huit cents hommes d’armes, mille soldats à
cheval, et les milices de trois des portes de la ville, partagea la
conduite de la guerre avec le cardinal. Dès le premier jour, ils établirent
leur camp sur la rive droite du Panaro, à trois milles de Modène, près
d’un pont solidement construit en maçonnerie, qui leur ouvrait le passage
de la rivière.
De son côté, Enzio avait rassemblé à Modène ses soldats
allemands, les émigrés des villes guelfes, les milices de Pavie, de Reggio et
de Crémone, au nombre de quinze mille combattants, afin d’empêcher
l’ennemi de traverser le Panaro; mais il arriva trop tard. Déjà les
Bolonais, maîtres du pont de Saint-Ambroise, s’étendaient jusqu’au torrent
appelé Fossalta, près duquel les deux armées, à
peu près d’égale force, dressèrent leurs lentes. Durant plusieurs jours,
tout se borna à quelques escarmouches sans résultat; mais le conseil de
Bologne, qui avait résolu de terminer promptement la guerre, envoya au
podestat un renfort de deux mille citoyens du quartier de San-Pietro, en lui
ordonnant d’attaquer l’ennemi dès le lendemain. Le mercredi 26 mai 1249, au
point du jour, le général guelfe prit l’offensive, et remonta le torrent, qu’il
traversa sans obstacle quelques milles plus haut. Il marcha ensuite droit
sur Modène, dont l’armée impériale, rangée en bon ordre, lui barrait la route.
Les Gibelins étaient partagés en deux corps de bataille; les Modénais
formaient la réserve. Du côté des Guelfes, trois divisions entrèrent en
ligne; une quatrième, composée de neuf cents chevaux d’élite, de
mille bourgeois de Bologne, et de neuf cents archers ou
arbalétriers, fut placée un peu en arrière, pour porter secours où il
serait besoin. Le podestat lui-même s’en était réservé le commandement. De
part et d’autre, on engagea vivement l’action. Enzio, placé au premier
rang, eut un cheval tué sous lui; mais ses Allemands le dégagèrent. Depuis
midi jusqu'au coucher du soleil, la victoire fut vivement disputée; elle
se déclara enfin pour les Guelfes. L’armée gibeline, entièrement rompue,
se débanda; et les fuyards, poursuivis jusque sous les murs
de Modène, malgré l’obscurité qui devenait à chaque instant
plus profonde, arrêtés par les fossés, les haies et les canaux, tombèrent
en grand nombre au pouvoir du vainqueur. Marino d’Eboli, le chef des
troupes siciliennes, Boso de Doara, l’un
des principaux capitaines gibelins, et le jeune roi Enzio
lui-même, furent faits prisonniers. On prit avec eux quatre cents
chevaliers et douze cents citoyens de Crémone ou des autres villes alliées. Ce
succès décisif surpassait l’attente du légat. Pour n’en pas perdre le
fruit, Philippe Ugone résolut de mettre ses captifs en lieu de sûreté,
plutôt que de continuer la poursuite de l’armée vaincue, dont une partie
était déjà entrée dans Modène. Rassemblant donc ses troupes, il se retira à
Castel-Franco, et reprit le lendemain le chemin de Bologne. Ce retour de
l’aimée guelfe fut un véritable triomphe. Pour lui faire honneur, les
milices chargées de la garde de la ville s’étaient portées jusque
auprès d’Anzola. Des bandes de musiciens faisaient retentir l’air de fanfares,
qui se mêlaient aux chants des soldais et aux transports joyeux de la
multitude. Pendant plusieurs jours, il y eut à Bologne des réjouissances
publiques, et la ville fut illuminée.
Cet événement frappa Frédéric dans ses plus chères
affections et porta un coup funeste au parti gibelin. Le roi de
Sardaigne était tendrement aime de son père, envers lequel il s’était
toujours montré obéissant et respectueux. L’armée avait en lui une grande
confiance; et par les pouvoirs dont il était revêtu, non-seulement ce jeune
prince retenait dans le devoir certaines villes et quelques seigneurs
d’une fidélité suspecte, mais il était un contre-poids à la puissance
d’Eccelin. Dans la plupart de ces républiques italiennes, si jalouses de
leur indépendance, la liberté, achetée par de grands sacrifices,
s’amoindrissait tous les jours. Il y avait, dans le régime politique de
ces États, si peu de calme pour les citoyens; leur vie, soumise à tant de
chances funestes, était si peu garantie, qu’ils se voyaient entraînés,
malgré qu’ils en eussent, à concentrer le pouvoir dans quelques
mains. Mais les chefs populaires, ces grands prometteurs de liberté,
ne songeaient qu’à se créer, chacun dans sa ville, une
principauté indépendante. En Romagne surtout, où ce mouvement se
développait plus vite qu’ailleurs, il ne s’agissait plus de faire triompher
l’ancien principe démocratique qui avait armé les villes contre les
empereurs allemands, mais d’obéir à tel ou tel chef de faction agréable au
peuple. C’est ainsi qu’à Ravenne les Bagnacavalli l'emportaient sur les Polenta, que les Manfredi dominaient à Faenza, les
Malatesta à Rimini. Pour augmenter le désordre, un vicaire du roi Guillaume
vint en Romagne au mois d’avril de cette même année, et donna des
investitures aux Guelfes. L’établissement de ces seigneuries n’était pas
moins hostile à l’empereur que celui des républiques; et plus que
jamais il aurait eu besoin de son fidèle Enzio pour l’aider à relever son pouvoir
en Italie. Il fit offrir de grosses sommes pour la rançon de ce fils, il
adressa aux magistrats de Bologne une lettre dans laquelle, passant de la
prière à la menace, il les engageait à ne pas se laisser éblouir par un
succès passager, qui pouvait attirer sur eux de terribles représailles. « Considérez
attentivement, leur écrivait-il, que, malgré les tempêtes dont notre
empire a été assailli, nous sommes parvenu, avec l’aide de Dieu, à châtier
la plupart des rebelles. Puisse leur punition servir d’exemple à tous les
autres! Vos pères vous diront comment notre aïeul Frédéric, de glorieuse
mémoire, a dompté les Milanais, qui étaient plus puissants que vous ne l’êtes;
comment, après les avoir chassés de leurs foyers, il a détruit Milan,
cette ville riche et populeuse. Craignez un sort semblable, et gardez-vous
de croire que notre bras soit frappé d’engourdissement. Fermez l’oreille
aux insinuations perfides; repoussez ceux qui vous entraînent dans un abîme
dont aucun secours humain ne pourrait vous tirer. Rendez la liberté à notre
cher fils Enzio, roi de Sardaigne, ainsi qu’à vos autres captifs. Si vous le
faites, nous élèverons Bologne au-dessus de toutes les cités a lombardes;
mais si vous refusez, nous vous attaquerons jusque dans vos murs avec une
armée innombrable. » Ces paroles, loin d’abattre le courage des Bolonais,
les affermirent dans leur résolution. Ils répondirent que, pleins de
confiance dans la miséricorde divine, certains que Dieu confondrait ceux qui
invoquent la force cl méconnaissent le droit, ils se tenaient prêts
à repousser une injuste agression, et l’épée à la main
attendaient leurs ennemis, sans s’effrayer de leur nombre.
Les conseils de Bologne rendirent un décret portant
défense de délivrer de captivité le fils de l’empereur. Ils résolurent aussi,
en lui ôtant tout moyen d’évasion, de le traiter avec honneur, et de pourvoir à
ses besoins d’une manière digne de son rang. Un palais richement meublé, et
voisin de celui de la commune, fut assigné pour sa demeure. Il y
vécut près de vingt-trois ans, comblé d’égards par la noblesse bolonaise,
mais séparé des siens, qu’il ne revit jamais. La mort le frappa en 1272,
le 14 mars, dans sa quarante-septième année.
Pendant que ces choses se passaient, Louis IX débarquait
en Égypte et entrait à Damiette, quelques jours après la Pentecôte. Comme
l’armée française manquait de vivres, Frédéric envoya au roi une nouvelle
autorisation d’en acheter dans le royaume de Sicile. Il y joignit une
lettre pleine d’aigreur contre le siège apostolique, et dans laquelle il
insinuait qu’on pourrait accuser Louis lui-même de connivence avec
Innocent, puisque, depuis leur dernière entrevue à Lyon, ce pontife
se montrait plus que jamais intraitable. « Toutefois, ajoutait l’empereur,
nous ne croyons point à de telles choses, et nous vous conservons une
amitié plus grande qu’à aucun autre prince. » Au printemps de l’année
suivante, on apprit en Italie le désastre de la Massoure et la captivité du roi. Frédéric fit demander au sultan, son allié, la
délivrance du monarque français et de tous ses gens. S’il faut en croire
des écrivains tout dévoués à l’Église, pendant que Frédéric affectait de
déplorer le malheur de l’armée chrétienne, ses amis en faisaient des feux
de joie, et sans aucune retenue s’en félicitaient dans des festins. Quoi
qu’il en soit, les ambassadeurs arrivèrent trop tard; le sultan était mort, le
roi et les prisonniers étaient rachetés.
Depuis la captivité du roi de Sardaigne, le chef de
l’empire ne savait à qui confier la conduite de la guerre dans la haute
Italie. La trahison d’une partie des grands de l’Allemagne, la
tiédeur ou l’ambition personnelle des Gibelins lombards, les complots
formés contre sa personne par ses propres serviteurs et ses ministres de
confiance; toutes ces causes avaient éveillé dans l’âme de ce malheureux
prince de tels soupçons, qu’il croyait voir partout des traîtres vendus au
Saint-Siège. Il s’épuisait en vains efforts contre un ennemi placé hors de
toute atteinte; et, en voyant ses affaires empirer de jour en jour, son
humeur s’aigrissait, il se laissait aller au découragement. On prétend
qu’accablé de tant de maux il s'humilia, et offrit de se soumettre
aux volontés du pape, qui, le sachant aux abois, ne voulut entendre à
aucun accommodement. Au milieu de tant d’épreuves, la santé de l’empereur
s’altéra ; et comme il tomba assez sérieusement malade, le bruit courut
que ses ennemis l’avaient empoisonné. Mais c’était un mal appelé le feu
sacré, ou de Saint-Loup, qu’il garda jusque vers l’automne. De
grandes instances avaient été faites par lui auprès des rois, pour les
engager contre le pape, dans une guerre qui intéressait tous les trônes.
Une lettre écrite dans le même but à Vatace, empereur des Grecs, signalait
les machinations des bourgeois et des ecclésiastiques contre l’autorité
souveraine, et se terminait par ces mots, dignes d’être rapportés : « Tel est
le mal qui pèse sur les pays occidentaux, où est le siège de l’Eglise. O
heureuse Asie! heureux rois de l’Orient ! vous n’avez à craindre ni les
armes de vos sujets, ni les intrigues de vos pontifes. » En Pouille, de grands
préparatifs avaient été faits pour une nouvelle campagne contre les
Guelfes lombards: tout fut contremandés. Après son
rétablissement, Frédéric parut se restreindre à maintenir le royaume de
Sicile en paix, et à en expulser les agents pontificaux. L’abandon dans lequel
il laissa les Gibelins ne pouvait manquer d’avoir des suites funestes.
Loin de s’unir dans un intérêt commun, chacun ne songea en effet qu’à se
fortifier chez soi, et à s’y défendre de son mieux. Modène, située dans
une plaine ouverte, à une journée de marche de Bologne, n’était pas en état
de tenir seule contre celle puissante commune, que la victoire de Fossalta avait remplie d’espérance et d’orgueil; elle ne
pouvait d’ailleurs attendre aucun secours de Reggio, dont les Parmesans
ravageaient le territoire. Vers le commencement de septembre, les milices
bolonaises, conduites par le cardinal Octavien, mirent le siège devant
Modène. Les émigrés de cette ville, qu’un esprit de vengeance armait contre
leur patrie, étaient accourus des premiers sous la bannière du légat;
Milan, Brescia, Ravenne, le marquis d’Este, fournirent des troupes, et ces
forces réunies formèrent une nombreuse armée. Durant trois mois entiers,
les Modénais virent, du haut de leurs murailles, dévaster, incendier
leurs fertiles campagnes, sans se hasarder à faire une sortie.
Mais ils irritaient les assiégeants par de continuelles
provocations, et repoussaient toute tentative d’escalade. A la fin, un
fait bizarre, souvent répété dans les guerres d’Italie, les décida
à prendre l’offensive. Le podestat de Bologne fit, par
bravade, lancer dans la ville, avec une catapulte, un âne mort,
auquel on avait attaché des fers d’argent. Il n’y eut qu’un cri
dans Modène; chefs cl soldats jurèrent de tout risquer pour
avoir raison d’un si sanglant outrage. Ils se jetèrent
impétueusement sur les Guelfes, mirent en pièces la machine qui était
restée devant le rempart, et revinrent triomphants et pleins de joie,
emportant, comme autant de trophées, tout ce qu’ils avaient pu prendre à
l’ennemi. Mais cet exploit, plus brillant qu’utile, ne pouvait sauver
Modène. Les vivres devenaient de plus en plus rares, et quand, à l’entrée de
l’hiver, le peuple vit que le légat se disposait à presser le siège, malgré la
ligueur de la saison, il parla de rendre la ville. Les conditions offertes
étaient modérées; on les accepta, et, le 15 décembre, la paix fut conclue.
Un mois plus tard, les conseils de Bologne la ratifièrent. Modène, cette
ville, de tout temps dévouée à l’empereur, entra dans la confédération
lombarde, rappela ses exilés, et fit serment d’avoir désormais pour
ennemis ceux du pape et des Bolonais. Le légat la réconcilia à l’Église,
et lui fit rendre les châteaux qu'elle avait perdus depuis le commencement
de la guerre.
Ce malheur fut compensé par l’adhésion de Plaisance au
parti impérial. Au premier abord, un tel changement parait inexplicable de la
part d’une ville qui avait fait plus de sacrifices qu’aucune autre au triomphe
de l’indépendance italienne, et que pour mieux l’affermir dans son
dévouement à l’Église, Innocent IV avait autorisée, en 1248, à établir une
université, avec des privilèges semblables à ceux des écoles de Paris.
Mais depuis longtemps, une haine jalouse, que les derniers événements n’avaient
pu apaiser, existait entre Plaisance et Parme, et l’union de la dernière
de ces villes au parti guelfe eût bien suffi pour en retirer l’autre, si
un accident imprévu n’eût précipité sa défection. A la suite d’une mauvaise
récolte, le prix des grains était monté en Lombardie à un taux exorbitant;
et Parme, dont le territoire avait été dévasté par la guerre, manquait de
vivres. Milan lui envoya quatre mille mesures de blé; mais le peuple de
Plaisance, réduit lui-même à une grande disette, s’empara du convoi, mit dehors
sou podestat guelfe, qui avait voulu maintenir la liberté du transit, et
en élut un nouveau, qu’il prit dans le parti gibelin. Bientôt après il
rappela les bannis et chassa les Guelfes dont les maisons furent démolies.
Le légat lui-même se hâta de quitter Plaisance, où il résidait: la guerre se
ralluma en Lombardie. Les Crémonais ne désiraient
rien tant que de se venger sur leurs voisins de Panne de la perle de leur
caroccio pris à Victoria, et furent les premiers prêts. Ils avaient élu pour
podestat le marquis Pelavicini, à qui l'empereur dont il était le
lieutenant, avait donné Borgo S. Donino, avec
d’autres terres des diocèses de Crémone et de Plaisance. Il se mit à la
tête des milices de la ville. Celles de Lodi, de Bergame, et trois cents hommes
de Pavie, vinrent grossir les rangs de sa petite armée; enfin les émigrés
parmesans qui avaient aussi des vengeances à exercer, ne tardèrent pas à
le rejoindre. Quand ces forces furent réunies, il les conduisit sur le
territoire de Parme. Les habitants ne refusèrent pas le combat, et le
jeudi 18 août 1250, la lutte s’engagea sur le lieu même où avait existé
Victoria. Au fort de l’action, les émigrés s’écrièrent: Marchons à la
ville! les Guelfes, pour éviter une surprise, se replièrent, et bientôt le
désordre se mit dans leurs rangs. Les fuyards, poursuivis l’épée dans les
reins, encombrèrent la porte, qu’il fallut fermer sur eux. Un pont
se rompit : beaucoup de combattants se noyèrent dans le fossé.
Le caroccio de Parme appelé Blancardo, fut pris,
près de deux mille citoyens faits prisonniers, furent conduits à Crémone,
où s’il faut en croire des chroniques favorables à l’Église, on leur fit
subir de si rudes épreuves qu’il en périt un grand nombre.
Cette victoire signalée plaça Pelavicini à la tête
de la faction gibeline en Lombardie.
Dans la marche trévisane, Eccelin qui, depuis la
captivité d’Enzio, avait le titre de vicaire impérial, étendait ses
conquêtes, et faisait, par des atrocités dont l’histoire offre peu
d’exemples, détester le nom gibelin dans les villes soumises à sa
domination. Chacun se demandait comment l’empereur avait pu choisir un tel
monstre pour lieutenant, le nommer son gendre, et faire entrer son propre
fils dans une famille maudite par tous les gens de bien. Le but d’Eccelin était
de fonder par la terreur une puissance durable; projet insensé, rêve de tous
les tyrans, qui tôt ou tard appelle sur eux de terribles retours. Quiconque
lui portait ombrage, murmurait, ou ne le servait pas avec un zèle
aveugle, était réputé son ennemi. L’accusé qui s’avouait coupable
s’épargnait de longues souffrances; on le révélait d’une robe noire, on
allumait le bûcher, et ses maux finissaient. Les autres, après avoir
pourri dans d'horribles cachots, étaient tenaillés, brisés à la torture,
mutilés, et mouraient enfin dans des supplices qu’on inventait pour eux.
Leurs femmes, leurs enfants, leurs amis, pris en otage, montaient tour à
tour sur le fatal tombereau. Comme les prisons ordinaires devenaient trop
étroites, Eccelin en construisit de nouvelles, dans lesquelles toutes les
misères humaines furent accumulées sur les malheureux qu’il y entassait. La
haine était au fond des cœurs; mais on craignait de parler, on craignait
d’entendre: un mot, un geste imprudent étaient aussitôt signalés, et tout
suspect appartenait au bourreau. Les cris des victimes retentirent jusque sur
les rives du Rhône. Le pape, si prodigue d’excommunications, avait
jusqu’alors usé de ménagements envers Eccelin, dans l’espoir de le détacher de
la cause impériale; ce qui eût miné les affaires de Frédéric dans la haute
Italie. Il le menaçait, le faisait solliciter de changer de parti; et on
se demande ce qu’eût fait l’Église, si cet homme sanguinaire eût passé
dans ses rangs. Pour compléter le tableau de cette triste époque, ajoutons
que le Saint-Siège, renonçant à de plus longues temporisations opposa à Eccelin
son propre frère Albéric, autre tyran tout souillé de crimes,
auquel fut promise la dépouille de ce frère, et qu’il accepta. Avant la
fin de l’année, Guillaume, roi des Romains, sur de vives instances du
pape, fit expédier un diplôme d’après lequel Eccelin de Romano était déchu de
tous ses biens, dont Albéric obtenait l’investiture.
Dans la Marche d’Acône, le lieutenant de l’empereur, à la
tête d’une petite armée de mercenaires allemands et de Sarrasins, avait repris
au légat Assise, Pesaro, Sinigaglia, et dix-huit autres villes ou châteaux
forts. On voit que, malgré la chute de Modène, la cause impériale n’était pas
sans ressources dans le nord et dans le centre de l’Italie; mais,
Frédéric, à bout d’efforts, n’essaya plus de la rétablir. Il passa le reste de
l’année dans son royaume de Sicile, tantôt cherchant à y affermir son
pouvoir, tantôt demandant à de vaines distractions l’oubli de ses chagrins; quelquefois
menaçant le pape et les Guelfes d’une terrible vengeance. Fatigué d’une guerre
qui l’épuisait, soupirant après le repos, que son ennemi n’avait garde de lui laisser; de plus en plus poursuivi par
l’idée de sa fin prochaine, il voyait la désaffection s’étendre, ses affaires
empirer de jour en jour, et il pouvait juger par avance combien la position de
son fils Conrad serait critique au milieu des embarras sans nombre qu’il
lui léguerait. Pour la sûreté de sa personne, il s’était entouré
de Sarrasins d’un dévouement d’autant plus sûr que leur intérêt était
étroitement lié à sa fortune; et comme ces musulmans l’avaient servi avec
zèle dans les circonstances les plus difficiles, il leur confiait des
emplois éminents. Jean le Maure, l’un d’eux, devint grand camérier du royaume;
d’autres étaient maîtres justiciers et gouverneurs de villes. L’empereur prit à
sa solde de nouvelles compagnies de Sarrasins qu’il cantonna dans la
Pouille et dans les États de l’Église, où elles firent de grandes
exactions.
Sur ces entrefaites, on découvrit que l’inspecteur des
prisons de Bari avait préparé l’évasion des otages guelfes confiés à
sa garde. L’avocat fiscal de la province se rendit dans cette
ville avec douze arbalétriers. Le coupable, jugé sommairement,
fut tiré à quatre chevaux. Guillaume de Tocco, qui, du temps
de Pierre de La Vigne, avait été secrétaire de la chambre
impériale, s’étant trouvé impliqué dans cette affaire, eut la tête
tranchée, ainsi qu’un de ses complices, deux Florentins, et un comte lombard.
Ce fut encore un Sarrasin qui remplaça dans la surveillance des prisons le
fonctionnaire prévaricateur. Cette préférence, donnée à des infidèles, causait
un mécontentement général; et les ecclésiastiques, s’en faisaient une arme
pour tourner l’esprit des peuples contre le monarque
excommunié. Cependant la santé de l’empereur, depuis longtemps
chancelante, s’était altérée à un tel point que les médecins
prévoyaient qu’il ne passerait pas l’année. Dans les derniers jours de
novembre, ce malheureux prince, affaibli par la maladie qui le minait,
voulut se rendre à Lucera; mais arrivé à Fiorentino, maison de plaisance à
six milles de celle forteresse, une grande fièvre le prit, la dysenterie
se déclara, et il ne put continuer sa route. Le nom de ce château lui
ayant rappelé une ancienne prédiction de ses astrologues, frappa son
esprit de sinistres pressentiments. « Vous mourrez, lui avait-on dit, près
de la porte de fer, dans un lieu dont le nom sera formé du mot fleur. » Comme
dans la chambre royale le fit masquait une ancienne ouverture depuis
longtemps condamnée, et qui pouvait donner accès dans une tour voisine, il
la fil percer, et elle se trouva garnie d’une porte de fer. « O mon
Dieu ! s’écria Frédéric, le cœur plein d’amertume, si je dois ici vous
rendre mon âme que votre volonté s’accomplise! »
Suivant une opinion généralement répandue dans ce siècle, on croyait que le
ciel annonçait, par des signes certains, l’approche des grands faits. Ces
indices ne manquèrent pas. Une comète parut. De fortes secousses de
tremblement de terre firent de notables dommages, les fleuves débordèrent,
des bruits souterrains furent entendus et les peuples, attentifs à ces
crises de la nature, attendaient avec inquiétude l’événement funeste
qu’elles présageaient. La maladie de l’empereur tenait les esprits en suspens.
Son état empirait; et dans le commencement de décembre, il eut une
crise violente qui le mit aux portes du tombeau. Mais les jours suivants,
une amélioration notable survint et il en profita pour faire son testament. Le
samedi 10 décembre il appela près de lui Bérard, archevêque de Palerme,
qui, depuis trente ans, lui gardait une fidélité à toute épreuve;
Berthold, marquis de Hohenburg, le chef des troupes
allemandes, et son parent; Richard de Monténégro, grand justicier; Pierre
Ruflo de Calabre, qu’il avait élevé d’un rang obscur à la dignité de
maréchal; Jean de Procida, son ami et son médecin, et plusieurs autres personnages
de marque. En leur présence, il dicta au notaire Nicolas de Brindes ses
dernières volontés, dont voici les principales dispositions.
Conrad, son successeur à l’empire, avait ses États
héréditaires en Italie et en Allemagne; Henri, son second fils, cent mille
onces d’or et le royaume d’Arles ou celui de Jérusalem, au choix
de Conrad. Manfred, le seul de ses enfants naturels que
l’empereur eût légitimé, obtenait la principauté de Tarente, les comtés
de S. Angelo, de Tricarico, de Gravina, et plusieurs autres fiefs
avec leurs dépendances, à la charge de les tenir du souverain. Il
était de plus investi, avec des pouvoirs très-étendus, du
gouvernement de l’Italie méridionale, jusqu’à l’arrivée du roi des Romains
dans ce pays. Si Conrad mourait sans enfants, le royaume passait
à Henri, et, à défaut de ce dernier, à Manfred. Enfin, l’ainé
des petits-fils de l’empereur, appelé comme lui Frédéric,
devenait titulaire des duchés d’Autriche et de Styrie, et recevait dix
mille onces d’or.
Cent mille onces étaient affectées à secourir la terre
sainte. Les biens pris au clergé et aux Templiers étaient restitués.
On réparait les dommages faits aux églises; les libertés et les privilèges
ecclésiastiques devaient, à l’avenir, être respectés. Enfin, les droits
répétés par le Saint-Siège lui étaient rendus, moyennant que le pape remitrait
l’empire en possession de ceux qui lui appartenaient.
L’empereur payait ses créanciers. Il voulait qu’on
réduisit les taxes comme au temps de Guillaume II, et que les
feudataires reprissent les juridictions et les privilèges dont ils avaient
joui sous ce règne. On remarquera que cette disposition annulait, en
grande partie, les propres lois de Frédéric sur la noblesse.
Les prisonniers recouvraient la liberté, à l’exception de
ceux dont la trahison était notoire.
Enfin, l’empereur demandait à être enterré près de Henri
VI et de Constance, ses père et mère, dans la cathédrale de Païenne. Pour
le salut de son âme et de celles de ses parents, il donnait à cette église
cinq cents onces d’or.
L’histoire des derniers moments de Frédéric est remplie
d’incertitudes; amis et ennemis se sont plu à l’entourer de fables dont il est
difficile de la dégager. Les chroniqueurs de ce siècle ne s’accordent pas
sur la date, de sa mort; mais cet événement eut lieu en le mardi 43
décembre, jour de Sainte-Luce. Le lundi, dans la soirée, ce prince s’étant
trouvé mieux, mangea des poires cuites au sucre, et parla même de se lever
le lendemain. Mais pendant la nuit une crise fatale survint, et il expira,
après s’être confessé à l’archevêque de Palerme. qui lui donna
l’absolution et les derniers sacrements. Suivant certains récits, il
serait mort dans un froc de moine, pleurant ses fautes et implorant la
miséricorde divine; selon d’autres, dévoré par le poison, sans pénitence, privé
des sacrements, menaçant l’Église et grinçant les dents. Un seul de ses
fils se trouvait près de lui à Fiorentino; c'était Manfred, à peine âgé de dix-huit
ans, prince appelé à jouer un grand rôle dans les guerres d’Italie. Comme
les Guelfes n’eurent pas d’ennemi plus dangereux, ils lui imputèrent des
crimes atroces, et entre autres la mort de l’empereur, qu’il aurait,
suivant eux, étouffé sous un oreiller, pour s’approprier l’argent du trésor et
s’ouvrir le chemin du trône. Mais ce forfait exécrable ne l’eût point conduit
au but, puisque deux de ses frères étaient appelés à régner avant lui.
L’historien impartial doit rejeter une accusation dénuée de preuves et de
vraisemblance; et s’il en parle, ce n’est que pour faire connaître à quels
excès les passions politiques peuvent pousser les partis.
Frédéric II eut le sort de tout ce qui a de la célébrité
sur la terre. De chauds partisans et de violents détracteurs lui prodiguèrent
sans modération la louange et l’injure. Mais, jusque parmi les écrivains
les plus passionnés, il s’en trouva qui, tout en le taxant d’impiété et
même d’athéisme, en attaquant ses mœurs et en condamnant sa conduite
envers le Saint-Siège, ne purent, après sa mort, lui refuser des qualités
éminentes, du courage, et une rare intelligence. Interrogeons d’abord les
Gibelins : « C’était, diront-ils, un grand prince, digne de l’admiration du
monde; un noble cœur, dont les mouvements impétueux étaient modérés par la
philosophie. Il favorisa les sciences et les lettres, qu’il cultivait lui-même
avec succès. Comme elles étaient peu en honneur dans son royaume, il y fonda
des universités où de pauvres écoliers étaient élevés à ses frais, afin que les
lumières ne fussent pas réservées à quelques hommes, mais se répandissent dans
les diverses classes de la société. Malgré le malheur des temps, ce sage
prince fit a beaucoup de bien, et lutta avec énergie contre les menées perfides et l'ambition de la cour romaine. Ami de
la justice, il en tempéra souvent les rigueurs par la clémence, voulant
que la loi fût égale pour tous, et s’y soumettant lui-même lorsque quelqu’un
plaidait contre lui. Ses ennemis, quoique nombreux et implacables, ne purent
l’abattre. Il éprouva des revers; mais, durant sa glorieuse vie, nul ne
l’emporta sur lui, et il résista jusqu’à la mort. » — «Frédéric, diront à
leur tour les Guelfes, fut, il est vrai, un guerrier vaillant, sage et redouté.
Il parlait a le latin, le langage vulgaire, le grec, l’arabe, l’allemand
et le français; ami des lettres, il était versé dans les lois et la philosophie;
il aimait à chanter, à dire des vers et à en composer. Quoique facile à
entrer en colère, il se montrait généreux envers ses ennemis, supportait la
raillerie avec patience, et souvent, pour n’avoir point à punir, fermait
l’oreille à une critique trop imprudente. Mais si son esprit était
éclairé, son cœur était corrompu, et adonné aux vices les plus coupables-
Il ne croyait pas en Dieu; il ne fonda ni églises ni hôpitaux, et en détruisit
beaucoup pour s’emparer de leurs possessions. Philosophe épicurien, il
cherchait à prouver par les Écritures elles-mêmes, que tout pour l’homme finit
avec la vie; motif pour lequel il ne craignit pas d’attaquer la sainte
Église, et d’exercer d’injustes persécutions contre le vicaire du
Christ. Ce prince débauché et impie descendit en enfer, accablé sous le
poids de ses iniquités. »
En réalité, la vie de Frédéric II fut une suite
d’épreuves et de traverses. Élevé en Sicile à une époque de troubles, au
milieu de peuples de races diverses et de croyances opposées, il
était Italien plutôt qu’Allemand. De grandes idées germèrent dans son
esprit; et, à une époque moins malheureuse, il eût aidé par ses
innovations à rétablissement d’une sage liberté. Mais on ne gouverne pas
pour les races futures, et il est presque aussi dangereux pour un souverain de
trop devancer son siècle, que de ne point marcher avec lui. Frédéric II fit la triste épreuve. Comme ses
ressources étaient loin de répondre à ses vues, il voulut suppléer par la
ruse á la force qui lui manquait; et son caractère, naturellement plein de
noblesse, en reçut une profonde altération. Doué d’un esprit supérieur, et se
sentant appelé à de grandes choses, il eut à combattre contre trois des
plus habiles pontifes qui eussent gouverné l’Église, contre une noblesse
turbulente et corrompue, et contre l’esprit démocratique des républiques
lombardes. Dans cette lutte gigantesque, il fit deux fautes graves, bien
suffisantes pour le perdre: l’une, de ne s’appuyer sur d’antre principe que le
sien propre; l’autre, d’assaillir tous ses ennemis en même temps. Son
scepticisme en matière de foi nous est révélé par ses propres écrits. Il
contesta l’autorité de la cour romaine; il attaqua les vices, les richesses
et la puissance du clergé, plus que l’esprit de son temps ne le
comportait. Sous ce rapport, il fut le précurseur véritable de la
réforme protestante. Voulut-il réellement tenter, en plein XIIIe siècle, d’accomplir
des deux côtés des Alpes cette révolution religieuse, qui ne devait
éclater que trois siècles plus tard en Allemagne. Ses attaques violentes
contre le chef de l’Église catholique, auquel il niait le pouvoir de lier
et de délier, ses propres écrits, ceux de ses familiers, et jusqu’aux
défections nombreuses qui se firent dans ses rangs autorisent, jusqu’à un
certain point, à le penser. Mais les esprits n’étaient pas suffisamment
préparés pour un tel changement, et Frédéric venu longtemps avant l’heure, ne
pouvait réussir. Il avait tourné contre lui la noblesse, en lui
retirant d’importantes prérogatives: et comme il comprit que les
conspirations qu’il réprima étaient une réaction de l’élément aristocratique,
il crut que pour le gagner il suffirait, avant de mourir, de rendre ce
qu’il lui avait ôté. Ce fut en vain. Quant à la bourgeoisie, il se l’était
aliénée par ses exactions, et plus encore en s’opposant au développement
du régime municipal. Aucun de ces trois ordres ne le soutint quand la
fortune l’abandonna; et, pour suppléer à la puissance de l’opinion, il
n’eut que l’argent et l’épée, moyens précaires, et dont la ruine de sa
maison devait bientôt démontrer l'insuffisance.
La déposition de Frédéric II fut fatale à l’empire, el
dépouilla la suprême dignité de son ancien prestige. En
Allemagne, l’esprit national, si puissant sous Barberousse, fit place aux
calculs étroits de l’égoïsme. L’élection du landgrave avait ouvert une
large porte à la corruption, qui devint dès lors un mal habituel; les
parjures furent plus fréquents; tous les liens qui unissaient le prince et
les peuples se rompirent par les efforts du pape. Le trône ne conserva que
l’ombre de l’autorité, el le pays resta plus que jamais morcelé en petits
États, sans aucune chance de voir de longtemps la grande famille
germanique réunie sous une commune domination. Au sud des Alpes, le mal
fut plus grand encore. Un des effets les plus remarquables de
rétablissement des républiques italiennes avait été de semer entre les
principales villes une jalousie, une inimitié qui poussèrent des
racines profondes. La bille des Guelfes el des Gibelins acheva de morceler
le nord et le centre de la Péninsule en une multitude de peuples
distincts, qui, entraînés par leurs passions, se jetèrent d’eux-mêmes sous
le joug de petits tyrans. Frédéric voulait faire une seule nation de tous
les Italiens; mais ils ne comprirent pas combien celte pensée était
féconde, el quel avenir sa réalisation devait préparer à leur pays. Loin
donc de consentir à une centralisation qui eût peut-être été despotique pendant
un temps, mais qui du moins eût constitué un grand peuple, ils se
divisèrent de plus en plus, et manquèrent l’occasion d’assurer
leur indépendance politique, el de prendre en Europe le rang que
la nature leur a assigne. Des siècles de malheur el
d’asservissement ont été l’expiation de cette faute.
Frédéric ne pouvait concevoir que l’Europe ne se fût pas
confédérée avec lui contre le pape. Mais l’esprit de son temps et plus encore
la situation personnelle des souverains s’opposaient à ce qu’une telle
ligue pût se former. Tous cherchaient à fortifier le pouvoir royal, et,
dans la lutte qu’ils soutenaient à la fois, contre les barons et contre les
communes, ils se gardèrent bien de s’aliéner la cour romaine. Ils
n’avaient, d’ailleurs, perdu de vue ni la politique envahissante des
empereurs, ni leurs anciens projets de domination universelle, motif pour
lequel aucun d’eux ne voulait que l’empire devint trop puissant.
Après le concile de Lyon, le sort devint contraire à
Frédéric, et il soutint mal l'adversité, se montrant tour à tour
menaçant et faible, suppliant et fier, plein d’énergie et d’irrésolution.
La mauvaise fortune aigrissait son esprit, et le poussait à des
actes de vengeance indignes d’un noble cœur. Les cruautés qu’il
exerça trop souvent sur de pauvres captifs, sur des prêtés et même
sur des femmes, impriment à sa mémoire une tache indélébile. Un des
malheurs de ses dernières années avait été le dérangement des finances,
suite inévitable d'un état de guerre permanent. Néanmoins, malgré la haine
de ses nombreux ennemis, malgré l’épuisement de la nation, les fautes et
les orages d’un règne qui dura plus d’un demi-siècle, le souvenir des
grandes qualités de ce prince resta longtemps gravé dans l'esprit des
peuples. On oublia, comme on le fait toujours, le mal passé; et en
opposant, à l'anarchie qui déchirait l'empire, le gouvernement
énergique du petit-fils de Barberousse, beaucoup de gens le
regrettèrent. Longtemps après sa mort, des imposteurs se servirent de
son nom pour rallier les mécontents autour d’eux. En 1260, un
simple mendiant sicilien, dont la ressemblance avec l’empereur
avait été remarquée, trouva une multitude de partisans, eut une
cour, rendit des décrets, et ne succomba que parce qu'on ne lui
laissa pas le temps de propager la révolte dans toute l’île.
L’Allemagne eut aussi deux faux Frédéric, l’un en 1284, l’autre en 1295, quarante-cinq
ans après la mort de l’empereur, qui aurait eu alors cent un ans. Malgré
leur folie, ces aventuriers furent soutenus par un parti dont les ramifications
s’étendaient au loin; preuve concluante que le nom de Frédéric II
rappelait une époque comparativement moins malheureuse, et était devenu
populaire.
LIVRE VIII
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