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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

 

 

LIVRE VI.

FRÉDÉRIC II, JUSQU’A LA MORT DE GRÉGOIRE IX.

1231 —1241 .

CHAPITRE II

CONRAD EST ÉLU ROI DES ROMAINS. — GUERRE EN LOMBARDIE. — BATAILLE DE CORTE.-NUOVA. — SIÈGE DE BRESCIA. — AFFAIRES DE SARDAIGNE. — SECONDE EXCOMMUNICATION DE FRÉDÉRIC II.

1235—1239

 

Les projets belliqueux de l’empereur contre le nord de la Péninsule jetaient Grégoire dans de pénibles anxiétés. Depuis que la famille de Hohenstaufen possédait le royaume de Sicile, la cour de Rome ne s’appuyait plus en Italie que sur les Guelfes lombards; et s’ils venaient à succomber dans leur lutte avec l’Allemagne, c'en était fait cl de la nationalité italienne, et de la puissance temporelle de l’Église. Aussi le pape va-t-il redoubler d’efforts pour faire échouer ces projets, et tour à tour il emploiera la négociation, la prière et la menace. Après s’être prononcé en Allemagne contre le roi des Romains, il cherche à retenir l’empereur au nord des Alpes; puis il fait prêcher une croisade dans toute l’Europe, en annonçant que les trêves avec le sultan d’Égypte étant près d’expirer, le moment est venu de conduire en Asie des forces assez considérables pour ne point laisser retomber Jérusalem au pouvoir des ennemis de Dieu. C’est à son cher fds Frédéric, qu’après le siège apostolique, appartient la direction des affaires de la terre sainte, et il l’engage à ne pas se laisser détourner, par d’autres soins, d’une si noble entreprise. Mais s’apercevant bientôt que ce fils veut, avant tout, réduire à l’obéissance ses propres sujets révoltés, il lui offre encore une fois la médiation de l’Église. Frédéric savait par expérience ce que valaient de semblables promesses; néanmoins, pour n’être pas accusé de fermer l’oreille à la voix de la modération, il accepta l’arbitrage du pape, en déclarant toutefois que si un arrangement définitif n’était pas conclu avant Noël, il saurait infliger aux rebelles un juste châtiment. Les princes de l’empire, réunis à la diète de Mayence, avaient promis de le soutenir contre les Guelfes lombards, et dès le mois d’avril suivant, il se proposait d’entrer en Italie avec deux corps d’armée qui devaient partir de Bâle et d’Augsbourg. Ces choses se passaient au mois d'août 1235. Le temps pressait, et Grégoire se hâta d’appeler à Assise, où séjournait la cour pontificale, les députés des villes de la ligue: le patriarche d’Antioche, les archevêques de Messine et de Palerme, le maître des Teutoniques et Pierre de la Vigne s’y rendirent au nom de l’empereur. Mais, soit que le terme assigné aux conférences fût trop court, soit plutôt que les prétentions réciproques parussent inconciliables, toujours est-il que l’année 1236 commença sans qu’on eut rien arrêté. L’empereur, dégagé de sa parole, prit des troupes mercenaires à sa solde. La paie des gens de guerre variait selon les difficultés du recrutement; mais on voit, par des lettres de Frédéric II, que vers cette même époque, il donnait aux servientes, soldats à pied, de 3 à 5 tari par mois, avec les vivres, et que chaque chevalier recevait 3 onces d’or; moyennant quoi il était tenu de se pourvoir d’un écuyer, d’un valet, d’armes et de chevaux. La durée du service était réglée par rengagement. Quant aux troupes féodales, on sait qu’elles n’avaient droit à la solde qu’après l’expiration du temps stipulé dans les chartes d’investiture des fiefs. Comme l'argent manquait pour faire face à de telles dépenses, une nouvelle collecte fut établie sur le royaume de Sicile.

Dès que les Alpes devinrent praticables, l’empereur envoya à Vérone une avant-garde de cinq cents hommes d’armes et de cent arbalétriers, qui servirent à consolider le pouvoir d’Eccelin sur cette ville. Depuis la trop courte trêve procurée par Jean de Vicence, la guerre avait embrasé, presque sans relâche, la Romagne, la Toscane et la Lombardie. Dans la première de ces provinces, les villes du parti guelfe, Faenza, Urbino, Césène et Cervia, formaient une ligue contre Rimini, Ravenne, Forli, Bertinoro et Forlimpopoli, attachées à la faction gibeline. En Toscane, Florence et Sienne niaient sans cesse les armes à la main. Enfin, sur les deux rives du Pô, la puissante confédération milanaise tournait ses efforts contre les terres d’Eccelin, et surtout contre Vérone, cette clef de la Lombardie, que les Guelfes auraient voulu reprendre au prix des plus grands sacrifices. Pour décider l’empereur à conduire de grandes forces en Italie, Eccelin ne cessait de lui représenter que le moment était venu d’abattre ses ennemis. On s’attendait à de graves événements; les passions bouillonnaient, et les Patarins, en exerçant de terribles représailles contre leurs persécuteurs, augmentaient encore le désordre général. A Mantoue, où ils étaient nombreux, ces sectaires poursuivirent l'évêque jusqu’au pied des autels, et le firent mourir sur la croix, en l’accablant d’outrages. Le pape ne négligeait rien pour réprimer les hérésies, assoupir les querelles des villes, et calmer les luttes intestines des factions. Ses démarches, et, mieux encore, l’approche d’un péril commun, nouèrent plus étroitement les liens si souvent relâchés de la confédération lombarde. Des milliers de voix répétaient que le plan de l’empereur était de courber les républiques sous le même joug que la Sicile; elles Guelfes s’indignaient à la pensée de leur asservissement. Les conférences de Pérouse n’interrompirent pas les préparatifs de guerre. Dans une assemblée générale des confédérés tenue à Brescia au commencement de novembre, les Guelfes émigrés de Ferrare accédèrent au pacte d’alliance; les députés de la ligue firent de nouveaux serments; chaque ville promit d’armer ses milices, et de mettre ses murailles en état. Une caisse commune, pour les besoins de la guerre, lut établie à Venise et à Gènes.

Avant d’ouvrir la campagne, Frédéric demande encore une fois au pape justice de l’insolence des Lombards et de la révolte de Milan, cet éternel foyer d’hérésie ci de sédition. « S’il est vrai, ajoute-t-il, que le chef de l’Église ne puisse contraindre par la menace nos rebelles à la paix, qu’il se joigne à nous pour les dompter, et qu’il nous prête l’assistance que nous lui donnons, au besoin, contre les habitants de Rome.» Pour toute réponse, Grégoire recommande à l’empereur d’abandonner ses projets hostiles, et de s’attacher bien plutôt à secourir la terre sainte. « L’Italie est mon héritage, réplique le prince poussé à bout; et cependant les Italiens, et principalement les Milanais, loin de rentrer dans l’obéissance, m’abreuvent d’amertume. Traverser les mers pour combattre les infidèles, quand les hérésies pullulent autour de nous, ce serait panser une blessure sans en retirer le fer. Comme on ne peut entreprendre une croisade sans de grands trésors et de nombreuses armées, et que mes seules ressources sont insuffisantes, je me propose de faire tourner, au profil de la cause de Dieu, les richesses de mes ennemis. »

Une grande cour fut indiquée à Parme pour le 25 juillet, jour de Saint-Jacques; on avertit les villes de Toscane, de Lombardie et de la Marche de s’y faire représenter, afin de rétablir, d’un commun accord, les anciens droits de la couronne, d’extirper les hérésies, et de préparer les voies à la croisade que le souverain pontife faisait prêcher dans toute l’Europe. Par sa lettre de convocation, Frédéric promit de rendre bonne justice à ses sujets, sans acception de personnes. Grégoire se hâta d’envoyer en Lombardie le cardinal Jacob de Préneste, pour y pacifier les esprits. A Plaisance, ce légat parvint à réconcilier une partie de la noblesse avec le peuple, mais comme dans cette même journée, les tours fortes des principaux Gibelins furent abattues, et que bientôt après la commune entra dans l’association lombarde, Frédéric accusa le cardinal de s’être ligué avec ses ennemis, et fit d’inutiles instances auprès du pape pour que ce légat fut rappelé de sa mission.

En Allemagne, la voix publique demandait la prompte soumission des villes guelfes; et Frédéric qui se flattait d’obtenir une armée féodale de la diète germanique, la convoqua à Coblentz. Le duc d’Autriche, déclaré contumace pour ne s’être point rendu aux diètes de Mayence et d’Augsbourg, où il devait présenter sa justification, fut mis au ban de l’empire. On l’accusait de susciter partout des troubles, de dévaster les provinces orientales par des guerres continuelles, et d’avoir offert de grosses sommes au Vieux de la Montagne pour faire assassiner l’empereur. Quant à l’expédition d’Italie, les grands reconnurent la nécessité de réduire les Lombards; mais malgré les promesses qu’ils avaient faites à Mayence, peu d’entre eux se montrèrent disposés à franchir les Alpes. Pour justifier leur tiédeur, ils alléguaient que c’était avec des troupes tirées du royaume de Sicile, des villes gibelines et des domaines impériaux, qu’il fallait soutenir cette guerre, pendant que les forces de l’Allemagne seraient employées contre le duc d’Autriche. L’empereur, quoique peu satisfait de ce résultat, dut s’en contenter. Il confia au roi de Bohème, au duc de Bavière, au marquis de Brandebourg, aux évêques de Bamberg et de Passau, le soin d’envahir les États autrichiens. Bientôt après, il fit avec ces princes un traité par lequel il promettait de ne signer ni paix ni trêve sans leur consentement; de les soutenir dans cette guerre, et de les indemniser des pertes qu’elle leur occasionnerait. Mettant enfin sur pied ses vassaux de la Souabe, de l’Alsace et des autres terres de la couronne, au nombre d’environ trois mille chevaliers, il se dirigea, par Innsbruck et Trente, vers la Lombardie.

Parti d’Augsbourg le 11 juillet 1236, il entra à Vérone le 16 août suivant. Eccelin, Albéric son frère, et les Montecchi, recteurs gibelins de la ville, lui rendirent de grands honneurs. Il y resta le temps nécessaire, pour concerter avec eux son plan de campagne; puis, ayant passé le Mincio à Borghetto, il fut rejoint par les milices de Crémone, de Parme, de Reggio et de Modène, qu’il conduisit sur le territoire bressan.

De leur côté, les Milanais avaient rassemblé toutes leurs forces. Cinquante mille hommes sortirent de la ville avec le caroccio de la commune, et se portèrent sur la rive gauche de l’Oglio, pour se joindre à leurs alliés de Brescia et fermer à l’ennemi le chemin de Crémone. Ce mouvement obligea l’empereur à rétrograder. L’armée impériale, qu’on aurait pu suivre à la trace des incendies qu’elle allumait, repassa l’Oglio à Borghetto, dévasta les environs de Mantoue, puis remontant cette rivière de Marcara à Pontevico, qu’elle réduisit l’une et l’autre en cendres, elle parvint sans coup férir à gagner Crémone, où l’empereur séjourna jusqu’à la fin d’octobre.

Pendant ce temps, le marquis Azzo d’Este, à la tête des milices de Vicence, de Trévise, de Padoue et de Camino, exerçait sur le territoire de Vérone de terribles représailles pour le dégât fait aux environs de Mantoue. Ce chef, le plus ardent du parti guelfe, parce qu’il en était le plus ambitieux, avait défendu de prononcer en sa présence le nom de l’empereur ; il refusa même de recevoir un officier porteur d’un message impérial. Eccelin, n’ayant pu lui faire lever le siège de Rivalta, château du Véronais, sur l’Adige, sollicita de prompts secours. Les moments étaient précieux. Le 31 octobre, de grand matin, Frédéric partit de Crémone avec sa cavalerie, fit une marche forcée, et arriva en vingt-quatre heures au château de Saint Boniface, d’où, après avoir pris un peu de repos, il continua son mouvement, afin de couper aux Guelfes le chemin de Vicence, et profiter de l’absence des milices de cette ville pour s’en emparer. Le marquis d’Este ne put mettre obstacle à cette expédition; son armée, prise d’une terreur panique à l’approche de l’empereur, se débanda en abandonnant machines, tentes et équipages. Les Impériaux escaladèrent les murailles de Vicence, s’emparèrent d’une porte que peut-être des Gibelins leur ouvrirent, et se rendirent sans beaucoup d’efforts maîtres de la ville. Le pillage, le viol, le meurtre commencèrent aussitôt. Les citoyens, éperdus, se précipitaient dans les églises, où ils espéraient trouver un refuge: on les en arracha. Ceux qui échappèrent à la mort furent accablés d’outrages et mis à rançon, sans distinction de parti. Les Allemands, après s’être gorgés de butin et livres à tous les excès, mirent le feu aux maisons. Ces scènes terribles durèrent jusqu’à ce que l’empereur, croyant avoir infligé aux rebelles un châtiment proportionné à leur faute, fit proclamer un pardon général. Eccelin fut nommé capitaine de Vicence.

Ce premier avantage obtenu, Frédéric se proposait de réduire Padoue, puis Trévise, dont Pierre-Jean Tiepolo, le fils du doge de Venise, était podestat. L’armée impériale, que Salinguerra, le beau-frère d’Eccelin, avait rejoint avec les milices ferraraises, dévasta pendant tout le mois de novembre le territoire de Brescia; mais comme les chemins étaient devenus mauvais, que les terres, détrempées et les fleuves grossis par les pluies d’automne, opposaient de grands obstacles au mouvement des troupes, il fallut renoncer à de nouvelles entreprises. L’empereur s’était retiré dans la Marche Trévisane pour y prendre ses quartiers d’hiver, quand des lettres qu’il reçut d’Allemagne l’obligèrent à passer promptement dans ce pays, où sa présence devenait de plus en plus nécessaire. Il laissa sous les ordres d’Eccelin ses soldats stipendiés, bien suffisants pour défendre Vicence et Vérone contre les Guelfes.

Les princes et les évêques chargés de la guerre avaient envahi les États du duc d’Autriche, battu ses troupes, pris ses villes, et mis dans Vienne une bonne garnison. Le duc rebelle, hors d’état de se mesurer avec eux en rase campagne, s’était renfermé dans Neustadt, forteresse excellente, à sept lieues de sa capitale. De ce poste, bien muni d’hommes et de vivres, il surveillait la rive droite du Danube et les frontières de la Styrie. On regardait néanmoins le duché comme entièrement soumis, et les bourgeois de Vienne, ainsi que la plupart des nobles, longtemps opprimés et surchargés de taxes par leur seigneur, appelaient le chef de l’empire pour régler le sort de ce pays, l’un des meilleurs de l’Allemagne. Frédéric, suivi de sa garde, traversa les Alpes au milieu de l’hiver, pendant que son jeune fils Conrad, avec un corps de troupes, se dirigeait par Innsbruck vers la Bavière et Ratisbonne. Des historiens racontent que l’empereur prêt à quitter Vicence, et voulant mettre à l’épreuve les astrologues dont il était toujours accompagné, leur demanda par quelle porte il sortirait de la ville. Après avoir reçu d’eux une réponse cachetée, il passa par une brèche faite à la muraille. Le billet contenait seulement ces mots: Per porta Nora, par la porte Neuve . Le résultat de cet essai dut fortifier le trop crédule monarque dans son engouement pour la fausse science de l’astrologie. Ses lettres et des récits contemporains prouvent, en effet, qu’il avait attaché à sa maison plusieurs astrologues: l’un d’eux, appelé maître Théodore, prenait le titre de Philosophe de l’empereur. Ce charlatan consultait le mouvement des astres pour prédire l’avenir; il indiquait le jour et l’heure propices pour les grandes entreprises, et faisait de plus des sirops et des confitures pour la table de son maître.

Frédéric, reçu par les Viennois avec les plus grands honneurs, éleva leur ville au rang de cité impériale, maintint leurs anciens privilèges, et leur en conféra de nouveaux. Pour s’attacher le clergé, il prit sous sa protection spéciale les églises et les monastères, et confirma les donations qui leur avaient été faites par les souverains de l’Autriche. Il attendit à Vienne le retour du printemps. Sa cour était splendide; un grand nombre de princes laïques et ecclésiastiques l’avaient rejoint. Il obtint d’eux la promesse d’élever son second fils à la dignité royale; c’était le but de ses désirs, le véritable motif de son voyage en Allemagne. Onze électeurs, au lieu de sept, les trois archevêques de Mayence, de Trêves et de Salzbourg; les évêques de Ratisbonne, de Bamberg, de Freisingen et de Passau; le comte palatin du Rhin, le landgrave de Thuringe, le duc de Carinthie et le roi de Bohême, désignèrent Conrad pour succéder au trône impérial. L’empereur aimait tendrement ce jeune prince, qui avait été élevé sous ses yeux; il se proposait de lui confier le gouvernement des provinces germaniques, tandis que lui-même achèverait de soumettre la Péninsule. Une première fois, la révolte de son fils aîné Henri, avait fait échouer ses plans; mais Conrad, d’un caractère moins facile à se laisser séduire, était aussi plus propre à seconder l’empereur, aux volontés duquel il montrait une entière obéissance. Pour régulariser son élection, une diète générale fut convoquée à Spire. Après avoir de la sorte assuré le succès de celle importante affaire, Frédéric quitta l’Autriche vers le milieu d’avril, sans attendre que le duc rebelle eût fait sa soumission. Il confia le gouvernement de ce pays à l’évêque de Bamberg; puis, se dirigeant vers les provinces du Rhin, il passa les fêtes de Pâques, à Ratisbonne, traversa la Bavière, et fit enfin son entrée à Spire, où la plupart des princes l’attendaient.

Aucune voix ne s’éleva contre Conrad, qui fut proclamé roi de Romains à la place de Henri. On voit, par le titre de l’élection, que les électeurs qui, dans celte circonstance, prétendaient tenir la place du sénat romain, avaient choisi le fils de l’empereur, et que les autres princes allemands approuvèrent ce qu’avaient fait ces pères, ces flambeaux de l'empire. « Voulant, disaient-ils, honorer dignement l’empereur et ses glorieux ancêtres, ayant d’ailleurs reconnu que le ciel n’accorde pas toujours la faveur d’une longue vie aux personnages les plus a illustres, et que, pour éviter les périls d’un interrègne ou d’une double élection, le bien de l’État exige qu’il soit pourvu, du vivant même du souverain, au choix de son successeur; nous avons élevé, à Vienne, Conrad à la dignité de roi des Romains et d’héritier du trône, pour y monter après la mort de son père. Comme Henri, par sa conduite coupable, s’est montré indigne du rang auquel il avait été promu, nous avons déclaré nul et sans effet le serment à lui prêté, et lui avons substitué son frère, comme David le fut à Saùl. »

Restait à régler le sort des provinces orientales. On fit de l’Autriche et de la Styrie des États séparés; celle-ci reçut des lettres de franchise, et la diète décida qu’elle ne pourrait plus appartenir à l’autre État ou être donnée à un seigneur, sans le consentement préalable des habitants. Les deux provinces devinrent des fiefs impériaux, administrés de même que la Souabe, au nom du souverain, et par ses officiers. Leurs revenus annuels étaient évalués à 60,000 marcs d’argent. Par cette confiscation, l’empereur se trouva plus riche et se crut plus puissant que jamais en Allemagne; une immense étendue de pays, depuis les frontières de France jusqu’à celles de Hongrie, était sous sa domination directe. Les factions paraissaient apaisées, mais cette heureuse situation dura peu. Moins de six mois plus tard, le duc d’Autriche, sortit de Neustadt, tua un grand nombre d’assiégeants, et fit prisonniers les évêques de Passau et de Freisingen. Après avoir soutenu durant six années une guerre défensive, il obtint enfin la paix, qui fut signée à Vérone au mois de juin 1215. Ce prince recouvra ses possessions; mais un an après, il perdit la vie dans un combat contre les Hongrois et les Cumans, qui s’emparèrent de l’Autriche, et y commirent d’épouvantables ravages.

Au mois de septembre 1237, l’empereur laissa en Allemagne son jeune fils Conrad, sons la tutelle de Siegfried II, archevêque de Mayence, et repassa les Alpes du Tyrol avec des forces tirées de ses propres domaines. Il descendit à Vérone, bien décidé à ne faire ni paix ni trêve avant d’avoir pris une éclatante vengeance des Milanais. Pendant son absence, les Gibelins avaient obtenu des avantages dans la Marche Trévisane. Eccelin, qui, depuis plusieurs années, cherchait à se rendre maître de Padoue, y était entré à la suite d’un arrangement amiable. Il avait promis, entre autres conditions, de délivrer ses prisonniers, de pardonner toutes les offenses, et de maintenir les anciennes franchises de la ville. On raconte que lorsqu’il fit son entrée à Padoue, suivi de trois cents Sarrasins, il descendit de cheval et baisa la porte avec de grandes marques de joie; ce que les trop crédules habitants prirent pour un témoignage de ses desseins pacifiques. Mais bientôt après, comme son pouvoir devenait de plus en plus cruel et sanguinaire, une conspiration s’ourdit pour livrer une porte aux troupes du marquis d’Este, l’ennemi le plus redoutable de la maison de Romano. Le complot fut éventé, le marquis forcé de fuir à toute bride, perdit beaucoup de monde, et la ville resta au chef gibelin. L’empereur porta son camp à Goïto, bourg du diocèse de Mantoue sur le Mincio. Outre les hommes d’armes levés en Allemagne, 500 chevaliers de la Pouille, six mille Sarrasins de Lucera et la cavalerie d’Eccelin, il avait avec lui les milices de Vérone, de Pavie, de Parme, de Crémone, de Reggio. de Ferrare et de Modène. Cet armement paraissait si formidable, que dans un grand nombre de communes guelfes le découragement gagna les esprits. Les chefs de la ligue eux-mêmes se montraient plus disposés à céder à l’orage, qu’à faire un dernier effort pour sauver l’indépendance des villes lombardes. Mantoue donna l’exemple de la défection. D’autres communes l’imitèrent; la Marche de Trévise et la Toscane fournirent des renforts à l’armée impériale; le comte de Saint-Boniface, Jacques de Carrare, et le marquis d’Este lui-même passèrent dans les rangs gibelins. Frédéric eut à lui tout le pays qui s’étend de Crémone aux frontières de l’Allemagne. Bologne et Faenza, sans communication avec les Guelfes lombards ne pouvaient leur porter secours: la cause de la liberté était perdue si Milan, Plaisance, Brescia et un petit nombre de villes eussent pris d’autres conseils que ceux de la résistance et du courage. Le pape en proie à de grandes inquiétudes, pressait l’empereur de ne songer qu’à Jérusalem, et de passer une seconde fois en Asie avec beaucoup de troupes. Mais ce prince, de son côté, demandait à Grégoire de se prononcer avant tout contre les rebelles. Par ses ordres, une députation composée de maître Pierre de la Vigne et de Henri de Salza, le grand maître des Teutoniques, se rendit pour cet effet à Rome. Le pape envoya en même temps l’évêque d’Ostie et le cardinal de Sainte-Sabine en Lombardie, avec mission de s’opposer à la guerre. Ils offraient d’ouvrir à Mantoue un congrès qui mettrait fin à tous les différends; mais l’empereur, voyant l’état favorable de ses affaires, refusa d’admettre ces légats en sa présence; et, sourd aux remontrances du Saint-Siège, il ouvrit la campagne par l’envahissement du territoire de Brescia. Le 7 octobre, l’année mit le siège devant Montechiaro, forteresse défendue par vingt chevaliers et quinze cents fantassins bressans. Cette place se rendit le 21 octobre, après avoir tenu quinze jours de tranchée. Elle fut livrée aux flammes, sa garnison réduite en captivité. Mais pendant ce temps, les Guelfes avaient rassemblé leurs forces et l’empereur qui se proposait d’investir Brescia, fut averti qu’une nombreuse armée venait au secours de cette ville. L’espoir de terminer la guerre d’un seul coup, s’il obligeait l’ennemi à accepter la bataille, lui fit changer son premier plan de campagne qui était d’assiéger l’une après l’autre, les meilleures forteresses de la ligue. Dans les premiers jours de novembre, il se retira derrière l’Oglio, fit garder les passages de celle rivière, depuis Pontevico jusqu’à Soncino, qui est à moins de dix lieues (38 kilom. ) de Milan. Les Guelfes, croyant qu’il voulait tenter un coup de main sur cette ville, suivirent les Impériaux à la trace, tout en évitant une rencontre, que leur infériorité numérique, principalement en cavalerie, leur faisait redouter. Arrivés près de Manerbio, à quatre milles (6 kms.) de Pontevico, ils se retranchèrent dans une excellente position, couverte par un ruisseau appelé Risignolo, dont les bords marécageux étaient impraticables. Après quatorze jours d’inutiles efforts pour les en déloger, l’empereur brûla le pont de Pontevico, renvoya à Crémone le caroccio de cette ville, les bagages et les non combattants, puis il se porta à Soncino avec toutes ses troupes. La rivière, grossie par les pluies, n’était pas guéable, et pour la traverser, les Guelfes durent en remonter le cours jusqu’à Palazzuolo où ils l’avaient passée moins d’un mois auparavant. Leur marche était fort ralentie par les immenses bagages que toute armée traînait alors à sa suite; toutefois, ils arrivèrent assez à temps pour s’emparer du seul pont qui ne fut point détruit ou gardé par l’aimée impériale.

Le vendredi, 27 novembre de grand matin, ils partirent de Palazzuolo et suivirent le chemin de Bariano, pour y passer la petite rivière de Serio, qu’ils voulaient mettre entre eux et l’ennemi. Leurs forces se composaient des milices de Milan, de Plaisance, de Brescia, d'Alexandrie, de Como, de Novarre et de Verceil. L’historien Mathieu Paris, trop souvent enclin à l’exagération, en porte le nombre à soixante mille combattants et celui des Impériaux à cent mille. Vers l’heure de nones, l’infanterie guelfe s’arrêta à Campo-Longo, et le caroccio des Milanais, avec sa garde et les bagages à Corte Nuova à un mille en arrière. Mais les Bergamasques qui tenaient le parti des Gibelins et qui occupaient les châteaux de Ghisalba et de Cividate, à la vue desquels l’armée guelfe devait passer dans son mouvement de retraite, avaient allumé sur les tours des églises, de grands feux qui avaient été vus de Soncino. A ce signal convenu, l’empereur s’était mis en marche pour couper le chemin aux Guelfes. Il arriva presque aussitôt qu’eux à Campo-Longo. L’avant-garde impériale surprit une partie des milices de Milan et de Plaisance, fondit sur elles, sans leur laisser le temps de se former, et après un combat d’une heure, les rejeta en désordre sur Code Nuova où le reste des Milanais se rangeait en avant du caroccio. Ce char, avec sa grande antenne, surmontée de la croix au-dessous de laquelle flottait le drapeau de la commune, était défendu par la compagnie des vaillants (dei Forti), sorte de bataillon sacré, pris parmi l’élite des citoyens, et dont chaque soldat avait juré de mourir plutôt que de se rendre. L’archevêque de Milan, et le podestat Pierre Tiepolo, qu’on a vu recteur de Trévise, eurent à peine le temps de mettre en ordre le corps de bataille, et d’exhorter les soldats à se conduire en gens de cœur, que déjà les Sarrasins et les hommes d’amies italiens et allemands fondaient sur eux en poussant le cri de guerre: Chevaliers de l’empereur, chevaliers de Rome! Bientôt l'action fut engagée sur toute la ligne. Au centre des Impériaux, un éléphant, dressé à ce manège, portait une tour en bois, ornée de drapeaux aux quatre angles, et au-dessus de laquelle flottait la bannière impériale. Des soldats chrétiens et arabes en avaient la garde. Malgré une grosse pluie, qui ne cessait de tomber, la lutte se prolongea jusqu’aux approches de la nuit. Longtemps les efforts de la chevalerie furent sans succès. A la fin, cependant, les Guelfes lombards eurent le dessous. Attaqués en flanc par les Bergamasques, qui étaient accourus de Cividale pour avoir part au butin, leurs rangs se rompirent et ils se retirèrent dans le plus grand désordre en arrière de Corte Nuova, laissant la plaine couverte de leurs morts. Le caroccio de Milan, difficile à mouvoir sur ce terrain fangeux, était resté à rentrée du village, sous la garde de cinq mille soldats d’élite, et couvert par un fossé plein d’eau. Les Gibelins abordèrent avec vigueur cette position; quelques-uns, parmi les plus hardis, franchirent le fossé, et pénétrèrent jusqu’au char: ils payèrent de leur vie cette témérité. La nuit était devenue si noire que Frédéric mit fin au combat, en ordonnant toutefois à ses hommes d’armes de ne pas quitter leurs cottes de mailles, afin d’être prêts à achever la défaite de l’ennemi dès que l’aube paraîtrait. Mais le podestat de Milan, voyant la bataille perdue, avait sagement ordonné la retraite, que l’obscurité favorisait. An jour, les Impériaux trouvèrent le village abandonné, le caroccio, à demi-rompu, embourbé dans une ornière, au milieu des bagages, et dépouillé de ses ornements; la croix, trop pesante pour être emportée, avait été jetée un peu plus loin. La cavalerie allemande se mit à la poursuite des fuyards, dont un grand nombre furent passés an fil de l’épée; beaucoup se noyèrent en traversant l’Oglio. Outre le camp, les bagages et une multitude de soldats, on prit trois cents nobles, qui essayaient de couvrir la retraite. Frédéric évalue la perte totale des Guelfes à dix mille hommes, tués, blessés ou prisonniers. Au nombre de ceux-ci était Tiepolo le podestat de Milan. Suivant Pierre de la Vigne, il y eut tant de morts qu’on ne put les enterrer, tant de captifs que le château de Crémone ne se trouva pas assez vaste pour les contenir. Mais, de leur côté, les chroniqueurs guelfes diminuent beaucoup l’importance de cette bataille, dont les Gibelins et l’empereur lui-même ont vraisemblablement exagéré les résultats.

Après Corte-Nuova, les débris de l’armée vaincue, voyant que le chemin direct de Milan leur était fermé, traversèrent à la débandade le territoire de Bergame. Les milices de cette dernière commune massacrèrent les soldats épars, et firent une multitude de prisonniers, dont ils tirèrent de grosses rançons. Frédéric fit à Crémone une entrée triomphale, à l'imitation des anciens. Chaque corps de troupes, dans une belle tenue guerrière, prit son rang dans le cortège. L’éléphant de l’empereur, sa tour en bois sur le dos, portait la grande bannière de l’empire, au pied de laquelle on avait fait un trophée de drapeaux ennemis. A sa suite venait le caroccio des Milanais, dépouillé de ses honneurs, son mât ployé et traînant dans la boue; les captifs l’environnaient. Le général des Guelfes, Jean-Pierre Tiepolo, podestat de Milan, était garrotté sur le devant du char, une corde autour du cou, les mains chargées de chaînes pesantes. Les rues de la ville étaient jonchées de verdure, les maisons tapissées; et pour célébrer l’avantage insigne remporté sur leurs ennemis, les Crémonais faisaient retentir l’air de fanfares et de cris d’allégresse. La plupart des prisonniers guelfes restèrent à Crémone, dans une dure captivité; quelques-uns, envoyés dans les forteresses de la Pouille, subirent la peine capitale. Le podestat de Milan lui-même, enfermé dans les prisons de Trani, fut, par ordre de l’empereur, pendu sur le bord de la mer : vengeance barbare et impolitique, qui irrita les Vénitiens, et les jeta dans le parti guelfe, auquel ils rendirent d’importants services.

La victoire de Corte-Nuova fut annoncée aux rois de France et d’Angleterre, en Allemagne, dans toute l'Italie et jusqu’à la cour pontificale, où l’on apprit avec douleur le succès des Gibelins. Non content d’en informer les magistrats de Rome, avec lesquels Frédéric était alors en bonne intelligence, il leur fit présent du caroccio des Milanais. Vainement le pape s’opposa à ce qu’on introduisit ce char dans la ville; le sénat le fit placer au Capitole, sur cinq colonnes de marbre, avec une inscription à la louange de l’empereur. Ce prince avait accompagné son présent de quelques vers latins, où , dans un style figuré, le caroccio lui-même, saluant la gloire de la ville éternelle, lui adressait ces paroles : « Tu peux, Rome, te souvenir aujourd'hui des dépouilles triomphales que les rois victorieux renvoyèrent jadis. » Il est bon d’ajouter que des ambassadeurs de la commune de Rome avaient assisté à la défaite des Guelfes. A la suite de dissensions intestines, dans lesquelles la faction du Saint-Siège et les partisans de la république l’avaient emporté tour à tour, ces envoyés étaient venus demander à l’empereur de s’unir aux Romains par une étroite confédération. On ne pourrait, sans fatigue pour le lecteur, mettre sous ses yeux les détails, toujours les mêmes, de cette lutte interminable entre un vieillard trop faible pour se maintenir à Rome et des bourgeois séditieux que le besoin d’argent ramène tôt ou tard à ses pieds. Il suffira de faire remarquer que jamais pape n’avait été, autant que Grégoire IX, le jouet des caprices populaires, et que la plus grande partie de son pontificat s’écoula dans ces alternatives de départ forcé et de retour. Le samedi 12 décembre, l’empereur entra sans coup férir à Lodi, qui lui jura obéissance. Milan, cerné de toutes parts, et sans communications avec Brescia, Bologne, Alexandrie, Plaisance et Faenza, ses seuls alliés, n’attendait de secours de personne. Comme les ponts étaient presque tous rompus et les routes interceptées, les vivres devinrent rares; et, pour augmenter encore un mal trop réel, de grands désordres éclatèrent dans la ville. Les Patarins, toujours nombreux malgré les poursuites violentes dont ils étaient l’objet, pénétrèrent dans plusieurs églises, où, après avoir souillé d'immondices les saints autels, et suspendu le crucifix parles pieds, ils accablèrent d’outrages des ecclésiastiques qu’ils voulaient lapider. « Beaucoup  de chrétiens, ajoute un chroniqueur, voyaient avec indifférence ces actes sacrilèges; et, bravant eux-mêmes les commandements de Dieu, mangeaient des aliments gras dans les jours défendus. » On sut que l’empereur se préparait à attaquer la ville dès le printemps suivant. Déjà il venait d’établir une forte collecte sur la Sicile; il avait appelé au service militaire les barons de ce royaume, et pris à sa solde de nouvelles bandes de Sarrasins. Par ses ordres, une puissante armée était mise sur pied en Allemagne, et il se flattait, disait-on, de réunir des forces tellement considérables, que les Milanais, privés, depuis le désastre de Corte-Nuova, de leurs plus vaillants défenseurs, ne pourraient lui résister. La crainte glaça les esprits en Italie : pour la première fois Milan parla de paix. Frère Léon de Perego, de l’ordre des mineure, accompagné de plusieurs citoyens notables, se rendit au camp impérial pour porter les propositions de la commune. Elle offrait de servir Frédéric comme son légitime souverain, de lui prêter serment, de lui rendre ses bannières, et même de les brûler, s’il exigeait cette marque de soumission. Enfin, elle se disait prête à payer une somme considérable, et à fournir, au besoin, dix mille soldats pour la terre sainte, sous la seule réserve qu’on oublierait le passé, et qu’elle conserverait ses anciens privilèges. D’autres communes de la ligue offrirent de se soumettre à des conditions semblables. Mais l'empereur, enorgueilli de sa récente victoire, voulut que les Milanais se missent à sa merci. En vain ses serviteurs et ses proches essayèrent de le ramener à des sentiments plus humains. « Vous possédez tout ce qui peut rendre l’homme heureux, lui dit Violante, sa fille naturelle, qu’il maria l’année suivante au comte Caserte : pourquoi vous précipiter dans cette nouvelle guerre? — J’ai combattu jusqu’ici pour les droits de l’empire,  répliqua-t-il; sou honneur, dont je suis le gardien, ne me permet pas de reculer aujourd’hui.» Quand les envoyés Milanais apprirent, de la bouche même de Frédéric, la dure loi qu’on leur imposait, ils rompirent toute négociation. « Nous connaissons trop bien la prétendue générosité, s’écrièrent-ils, pour nous soumettre à cet ordre tyrannique : plutôt mourir par l’épée que par la faim, le bûcher ou la corde. » Résolus à s’ensevelir, s’il le fallait, sous les ruines de la pairie, les Milanais rassemblèrent une grande quantité de vivres, et mirent en bon état les fortifications de leur ville. Les recteurs de Plaisance rappelèrent aussi leur évêque qu’ils avaient autorisé à traiter de la paix et se préparèrent à de nouvelles luîtes. De son côté, l’empereur ne restait pas dans l’inaction. De Lodi il passa à Pavie, où des députés de Verceil l’attendaient, et sur leurs instances il se rendit dans leur ville pour y recevoir le serment des habitants. Sa présence en Piémont causa un tel effroi aux républiques guelfes d’entre le Tessin, les Alpes et la Ligurie, que la plupart renoncèrent à la confédération Lombarde. Après s’être assuré de la soumission de cette province, il revint à Vérone, où bientôt après Pâques, on le retrouve assemblant ses troupes. Crémone lui envoya la plus grande partie de ses milices, Reggio deux cents cavaliers et mille fantassins; Bergame, Pavie el les autres cités gibelines, le secondèrent avec non moins d’ardeur. Les nobles, que les bourgeois des communes guelfes avaient bannis, se rangèrent sous les enseignes impériales : parmi eux se trouvaient cent émigrés de Brescia, qui appartenaient aux meilleures familles de la ville.

Chaque jour de nouvelles forces venaient grossir les rangs de l’armée. Celles du royaume de Sicile arrivèrent au mois de juin, conduites par le comte d’Acerra. Cent chevaliers, ayant pour chef Henri de Trubleville, furent envoyés par le roi d’Angleterre, qui donna de plus à l’empereur un fort subside en argent. Les comtes de Provence et de Toulouse, appelés avec le ban du royaume d’Arles, fournirent un corps de cavalerie que commandait l’évêque élu de Valence, prélat guerrier, plus habile, dit une chronique contemporaine, à manier les armes temporelles que les armes spirituelles. Enfin, vers la fin de juin, l’armée allemande, aussi nombreuse que bien équipée, entra en Italie par le val de l’Adige. Le roi Conrad, que son père voulait habituer de bonne heure au métier de la guerre, marchait avec elle; les archevêques de Mayence et de Cologne accompagnaient ce jeune prince, âgé d’un peu plus de dix ans.

D’après les conseils d’Eccelin, on ouvrit la campagne par le siège de Brescia ; et le samedi 11 juillet, les Gibelins dressèrent leurs tentes entre la rivière appelée Mello et la ville, dont ils dévastèrent les riches environs. L’empereur avait fait construire de formidables machines, qui étaient la grosse artillerie de ce temps. Les unes, appelées mangoni et trabucchi, lançaient au loin d’énormes pierres; d’autres battaient les murs en brèche. De grandes tours en bois à plusieurs étages, dominaient les défenses de la place; à l’étage supérieur, des arbalétriers tiraient sur les assiégés, tandis que des soldats d’élite, placés au-dessous d’eux, jetaient des ponts mobiles, et s’avançaient de plain-pied sur le rempart. De leur côté, les Bressans avaient réparé leurs murailles et garni le fossé de fortes palissades. Ils firent prisonnier un habile ingénieur, Espagnol de nation, qu’Eccelin envoyait à l’armée allemande. Cet homme menacé du gibet s’il ne se consacrait à la défense de la ville, leur rendit d’importants services. Brescia, située dans une position avantageuse, à soixante-deux kilomètres de Milan et à vingt-quatre do Crémone, avait été en partie ruinée en 1222 par un tremblement de terre; mais sa population nombreuse et aguerrie avait fait serment de mourir plutôt que de se rendre. L’empereur détestait cette ville, qui était avec Milan le foyer de l’insurrection lombarde; Eccelin en avait juré la perte, parce qu’elle opposait une puissante barrière à ses projets ambitieux. Le siège fut long et sanglant; pendant deux mois l’armée impériale s’épuisa en vains efforts. Les Bressans, du haut de leurs tours, ayant détruit plusieurs beffrois par l’effet puissant de leurs batistes, Frédéric, pour garantir ses autres machines, y fit attacher vivants des captifs pris à Montechiaro, et qu’il avait fait venir de Crémone. Par représailles, les défenseurs de la ville opposèrent aux béliers, dont les coups ébranlaient leurs murs, des prisonnière impériaux suspendus par de longues cordes: scènes horribles, qui, en rappelant Barberousse et le siège de Crème, attachent une flétrissure méritée à la mémoire de Frédéric II!

Déjà plusieurs sorties tentées par les Bressans avaient été repoussées, quand, dans la nuit du 9 octobre, ils en firent une qui leur réussit mieux. A la faveur de l’obscurité, ils surprirent les Allemands gorgés de vin et endormis sous leurs tentes, en firent un grand massacre, et pénétrèrent jusqu’au quartier de l’empereur. Une charge brillante des Anglais dégagea ce prince, et donna le temps au gros des troupes de se rallier. Le jour mit fin au combat; les Bressans rentrèrent dans la ville. Mais l’armée était fatiguée de ce siège, qui lui avait fait perdre un temps précieux. Quelques murmures s’élevèrent; on reprochait à l’empereur de n’avoir pas fait plus avec des forces aussi nombreuses; et soit qu’il reconnût l’inutilité de plus longs efforts, soit que la résistance opiniâtre des assiégés eût lassé sa patience, le 9 octobre, il prit le parti de brûler ses machines, et de se retirer à Crémone. Comme la saison était trop avancée pour qu’on pût rien entreprendre contre les Milanais, les milices gibelines furent congédiées, et le roi Conrad repassa les Alpes avec les troupes féodales de l’Allemagne. Suivant les chroniques lombardes, le siège de Brescia avait duré deux mois et six jours.

Ce premier échec à la réputation des armes impériales rendit la confiance aux Guelfes: les émigrés gibelins des villes de la ligue perdirent l’espoir de rentrer dans leurs foyers. Beaucoup d’entre eux ne voyant dans l’avenir qu’un exil sans tenue, demandèrent à l’empereur de leur concéder des terres en Sicile. Il leur donna le bourg à demi ruiné et le territoire de Corleone, qui appartenaient au domaine, et en cette même année, une colonie de réfugiés lombards s’y établit.

Le mauvais succès de la dernière campagne devait être suivi de revers de plus en plus fâcheux. A Corte-Nuova, la fortune de Frédéric était à son apogée; depuis le siège de Brescia, elle alla toujours en déclinant. Deux officiers chargés de recevoir le serment de fidélité et l’hommage que la commune de Gênes devait au chef de l’empire, voulurent y comprendre le droit de possession directe (dominium). Le peuple fut convoqué en parlement général dans l’église métropolitaine; on lut en sa présence la lettre de l’empereur. Gènes avait alors pour podestat un Milanais dévoué à la faction guelfe; il représenta aux citoyens qu’ils subiraient un joug insupportable si le despote de la Sicile devenait leur maître. De bruyants applaudissements couvrirent ces paroles; les deux officiers furent congédiés avec un refus formel. Avant la fin de l’année, les Génois entrèrent dans la confédération lombarde et se mirent sous la protection des saints apôtres Pierre et Paul. Grégoire réconcilia Gènes avec Venise. Ces deux républiques signèrent une trêve de neuf ans, durant laquelle elles promettaient d’unir leurs efforts contre Vatace, empereur schismatique des Grecs, et contre tous ceux qui désobéiraient à l’autorité spirituelle du souverain pontife. Pendant dix ans, Gênes resta dans l’association lombarde; son inimitié eut pour l’empereur des effets funestes.

Vers le même temps, les ennemis de ce prince, pensant qu’il se brouillerait bientôt avec la cour de Rome, s’appliquèrent à le décrier dans l’opinion publique. Leurs imputations ne furent passons force sur les esprits. On l’attaqua dans sa vie privée; on le peignit comme un tirant impitoyable, un homme corrompu, et livré aux plus infâmes débauches, qu’il ne prenait pas même le soin de cacher215; ne croyant pas aux vérités fondamentales de la religion chrétienne, et principalement au mystère de l’eucharistie, dont il faisait de grandes moqueries avec ses confidents. « Combien de temps encore, aurait-il dit en voyant porter le viatique à un mourant, combien durera cette jonglerie! Bien fous sont ceux qui croient qu’un Dieu puisse naître d’une vierge, et qui ajoutent foi à des choses que réprouvent la a raison et les lois de la nature! » Au nombre des reproches qu’on lui faisait, ses liaisons avec les ennemis de l’Église n’étaient pas oubliées : il favorisait ouvertement les hérétiques, il donnait, disait-on, sa confiance à des Sarrasins; il choisissait des concubines dans cette race maudite, et avait des habitations où il les renfermait; enfin il ne craignait pas de montrer à découvert ses préférences pour les coutumes orientales et pour la loi de Mahomet. Non-seulement ce prince impie mettait le Coran au-dessus de l'Évangile, mais, entre autres paroles abominables, on lui aurait entendu dire que trois grands fourbes, Moïse, Jésus-Christ et Mahomet, avaient tour à tour trompé le monde pour l’asservir! Étranges imputations, qui se détruisent en partie les unes par les autres, mais auxquelles le pape et les Guelfes parurent ajouter foi, parce qu’elles étaient pour eux une arme puissante contre celui dont ils voulaient la perte. Dès le commencement du XIIIe siècle, un écrivain avait attribué à Pierre de Tournay, docteur en théologie, les paroles sacrilèges mises dans la bouche de Frédéric II; des chroniqueurs accréditèrent cette imputation en la répétant. Plus tard, elle donna sans doute l’idée du livre De tribus impostoribus, des trois imposteurs, où les uns prétendirent reconnaître la plume de Pierre de la Vigne, d’autres celle de Frédéric; livre que personne n’a vu, et qui probablement n’a existé que dans l'imagination de certains auteurs intéressés à donner à des opinions récentes un cachet d’ancienneté. Quoi qu’il en puisse être à l’égard des sentiments religieux de Frédéric, il est juste de rappeler ici que, loin de se rapprocher des Patarins, qui lui eussent fait un parti considérable dans les villes guelfes, on l’a vu jusqu'ici publier des édits sanguinaires contre l’hérésie, et la poursuivre avec une rigueur excessive.

Au mois d’octobre de cette même année, la faction pontificale prévalut encore une fois à Rome sur les partisans de la république. Le pape, rappelé dans la ville dont il était exilé depuis quatre mois, fut accueilli avec de si grandes démonstrations de joie, qu’il crut sa puissance affermie pour longtemps. Ses discussions avec le chef de l’empire devinrent plus vives; elles prirent même un caractère d’aigreur qui faisait pressentir une rupture, prochaine. Le temps des négociations était passé. Au point où se trouvaient les choses, à l’ouverture d’une nouvelle campagne, qui, bien conduite, pouvait amener la prise de Milan et la ruine du parti guelfe, Grégoire sentait que le moment était venu pour lui de descendre dans la lice, et d’y déployer la plus grande énergie. Le prétexte qu’il cherchait pour rompre avec l’empereur ne tarda guère à se présenter.

La Sardaigne, ancienne possession des Musulmans d’Afrique, avait été conquise sur eux en 1017 par une flotte combinée de Gênes et de Pise. Durant trente-trois ans, Muset, le roi des Maures, fit plusieurs tentatives pour reprendre son royaume, qui, malgré ses efforts, resta pour toujours aux chrétiens. Le butin était tombé en partage aux Génois, la terre aux Pisans. Le pape Léon IX, voulant exciter la commune de Pise à poursuivre cette guerre avec vigueur, lui avait promis la souveraineté de la Sardaigne, moyennant un léger tribut à Saint Pierre. L’ile entière fut divisée en quatre cantons ou judicats, Cagliari, Arbore, Torre et Gallura. Une grande partie du territoire fut donnée en fief à des familles puissantes, qui ne tardèrent pas à former de petites souverainetés héréditaires, sur lesquelles la commune de Pise ne conservait qu’une suzeraineté presque nominale. Vers la fin de l’année 1163, un de ces nobles, appelé Barison, possesseur du judicat d’Arborea, voulant s’affranchir de la domination pisane, offrit aux Génois un tribut de 400 marcs et l’hommage, si par leur appui il devenait le maître de la Sardaigne. L’accord fut conclu; mais comme la commune de Gènes n’osait en venir à l’effet sans l’aveu de l’empereur Frédéric Barberousse, qui était en Lombardie, elle lui envoya deux ambassadeurs pour solliciter son approbation. Barberousse avait besoin d’argent; on lui promettait 4,000 marcs, sous la garantie de Gènes, pour l’investiture de l’ile et la dignité royale que sollicitait Barison. Ce dernier s’obligeait en outre à gouverner la Sardaigne comme un fief de l’empire, et à payer, en signe de vassalité, un cens annuel. Malgré les protestations des Pisans, le nouveau roi fut sacré le 3 août 1164, dans l’église de Saint-Siro, à Pavie. Des marchands génois lui avancèrent de grosses sommes pour les frais de son entreprise; mais comme personne dans l’ile ne se leva en sa faveur, ses créanciers, qu’il ne put satisfaire, le reconduisirent à Gênes, où il resta huit ans prisonnier.

Pendant ce temps la commune de Pise cherchait à faire annuler le diplôme impérial remis au juge d’Arborea. Elle y parvint, moyennant un présent de 13,000 livres qu’elle fit à l’empereur. Par un nouveau titre, délivré à Francfort le 17 avril 1165, du consentement de la diète germanique, la Sardaigne entière fut donnée en fief aux Pisans, avec les domaines, la juridiction, et en général ce qui appartenait à l’empire dans cette île.

La guerre s’alluma entre Gènes et Pise. Les Génois s’emparèrent de Cagliari et d’Arborea. Barberousse, auquel on avait sans cesse recours, ne sachant comment terminer cette contestation, déclara que les républiques la régleraient entre elles. Durant une longue suite d’années, Pisans et Génois se disputèrent la Sardaigne. Certains nobles revinrent sous l’autorité de Pise; quelques-uns se soumirent à Gênes, d’autres invoquèrent la protection du Saint-Siège qui leur imposa des devoirs de vassalité, et fit valoir d’anciennes prétentions à la suzeraineté de l’ile.

Pour preuve de son droit, l’Église romaine invoquait deux pièces apocryphes: la donation de Constantin et celle de l’empereur Louis le Pieux. Cette dernière, qui porte la date de 817, parait remonter seulement-à la fin du XIe, siècle. Elle concédait au pape Pascal Ier et à ses successeurs, pour en jouir ainsi que ses devanciers l’avaient fait, la ville de Rome et son territoire, la Sabine, partie de la Toscane, l’Exarchat, la Corse, la Sardaigne et jusqu’à la Sicile, que le fils de Charlemagne ne posséda jamais. Les Carolingiens et les premiers souverains de race germanique avaient gardé le silence le plus absolu sur cette prétendue donation de la Sardaigne; Othon le Grand, dans le diplôme qui lui était attribué par la cour pontificale et qu’elle invoquait comme un titre régulier, n’en faisait aucune mention; mais depuis, les papes la rappelèrent dans les déclarations qu’ils tirent souscrire par les empereurs. Frédéric II lui-même, dans le serment prêté à Haguenau en 1219, avait promis d’aider le pape, autant qu’il le pourrait, à conserver et à défendre la Sicile, la Corse, la Sardaigne, et en général les biens et les prérogatives du siège apostolique.

En 1218, deux gentilshommes pisans, Ubald et Lambert Visconti, armèrent plusieurs vaisseaux pour attaquer les seigneurs sardes d’origine génoise, qui avaient reconnu la suzeraineté pontificale. Cette guerre dura dix-huit ans; Lambert mourut, laissant Ubald maître de Cagliari et de plusieurs cantons de l’ile. Grégoire IX le comprit dans l’excommunication prononcée en 1229 contre Frédéric II et ses adhérents, ce qui ne l’empêcha pas d’obtenir en mariage Adélaïse, héritière de Torre et de Gallura. Pierre, un autre noble, possédait le canton d’Arborea, avec le titre royal conféré par Barberousse; il résistait de son mieux à Ubald, lorsqu’en 1237, un légat parvint à rétablir entre eux la paix, à des conditions tout à l’avantage de la cour romaine Dès avant son mariage, Adélaïse avait reconnu par un acte en bonne forme, que le judicat de Gallura et de Turritello appartenait au siège apostolique. Ubald, réconcilié à l’Église, consentit à tenir d’elle son judicat et ses antres possessions. Il prêta serinent de fidélité à Grégoire IX, et se soumit à lui payer un cens annuel de 4 livres d’argent. Aux termes de cet accord, Torre et Gallura retournaient de droit au pape, si Adélaïse mourait sans postérité. Quant au juge ou roi d’Arborea, il fut taxé à une redevance annuelle de 1,100 bysantines d’or, et il s’obligea de plus à ne contracter aucune alliance pour lui ou pour les siens, sans le consentement du souverain pontife.

Telle était la situation des affaires en Sardaigne, quand, après la mort d’Ubald, sa veuve Adélaïse épousa, au mois d’octobre 1238, Enzio, fils naturel de l’empereur, qui, à celte occasion, reçut de son père la ceinture militaire et la dignité royale. Enzio se rendit avec des troupes dans son nouveau royaume, et en fit occuper les principales villes, malgré les protestations et les menaces de Grégoire. «Nous avons juré à notre sacre, écrivait Frédéric, de reprendre les provinces enlevées à nos prédécesseurs, et nous emploierons tous nos efforts pour remplir cet engagement. Comme il est incontestable que la Sardaigne dépend de notre couronne, nous usons d’un droit légitime en rattachant cette ile à l’empire. » De son côté le pape se plaignait avec amertume du préjudice qu’une telle conduite allait causer à l’Église romaine. Il condamnait surtout les moyens dont Frédéric se servait pour consommer ce que le Saint-Siège regardait comme une usurpation notoire. Il le somma à plusieurs reprises de restituer des biens sur lesquels, suivant lui, l’empire n’avait aucun droit. Enfin, il envoya à Crémone frère Hélie, le supérieur des franciscains, pour être médiateur dans cette affaire. L’empereur fit aussi partir pour Rome les archevêques de Palerme et de Messine, le comte Thomas d’Acerra et Roger de Porcastrello, qu’il chargea de soutenir ses prétentions; mais cette démarche n’aboutit à rien. Après une citation à laquelle personne ne répondit, le pape excommunia pour la seconde fois l’empereur, le 20 mars 1239, dans la basilique de Latran. Suivant l’historien Matthieu Paris, la sentence fut prononcée d’une voix menaçante, qui glaça de terreur ceux qui l’entendirent. En voici les principaux articles :

« Au nom du Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, et en vertu de l’autorité des apôtres Pierre et Paul, nous excommunions et anathématisons Frédéric empereur, pour avoir fomenté dans Rome une sédition, à l’effet d’en expulser le souverain pontife et ses frères les cardinaux; pour avoir foulé a aux pieds les droits et les honneurs du siège apostolique, et violé à la fois les libertés de l’Église et ses propres serments. »

« Item, pour s’être opposé à l’accomplissement de la mission a que notre vénérable frère, l’évêque de Préneste, avait reçue de nous, de consolider la foi catholique dans le pays des Albigeois. »

« Item, parce qu’il n’a pas permis qu’on pourvût de pasteurs a deux abbayes et vingt sièges épiscopaux, vacants dans son royaume ; ce qui a porté une grave atteinte aux libertés ecclésiastiques et à la religion elle-même, en privant les diocèses de leurs chefs et les fidèles de la parole évangélique. »

« Item, parce que dans le royaume de Sicile, les clercs sont jetés en prison, proscrits et mis à mort; que ledit empereur a s’est opposé au rétablissement de l’église de Sora; que d’autres édifices, consacrés à Dieu, ont été profanés ou détruits. »

« Item, parce qu’il s’est emparé de terres appartenantes au Saint-Siège, dans les diocèses de Ferrare, de Bologne et de Lucques; qu’il a envahi la Sardaigne, en violant sans pudeur ses anciens serments. »

« Item, parce qu’il a fait saisir et dévaster les domaines de plusieurs nobles siciliens, qui les tenaient du siège apostolique; qu'il a, de plus, dépouillé certaines cathédrales et certains monastères d’une grande partie de leurs biens; et qu’à la suite de prétendues enquêtes, il a ruiné la plupart des églises par d’horribles exactions. »

« Item, parce que les biens meubles et immeubles des Templiers et des Hospitaliers, confisqués dans son royaume avant la paix, ne leur ont pas été rendus intégralement, suivant la teneur du traité ; qu’au mépris des franchises ecclésiastiques, de lourds impôts sont établis sur les églises et sur les monastères; que les prélats et jusqu’aux abbés des couvents privilégiés‘, n’en sont pas à l’abri, et que chaque mois on exige d’eux des sommes destinées à la construction de nouvelles forteresses. »

« Item, parce que ceux qui, durant la guerre, avaient embrassé la cause de l’Église sont envoyés en exil; qu’on les dépouille de leurs possessions; que leurs femmes, leurs enfants, leurs serviteurs, gémissent dans une dure captivité. »

« Item, parce qu’il met obstacle à la délivrance des saints lieux,  et au rétablissement de l’empire de Romanie. »

« Par ces causes, nous déclarons ses sujets déliés de leur serment, et nous leur défendons de lui rester fidèles tant qu’il sera sous le poids de l’anathème. De plus, à cause des injustices nombreuses et de l’oppression dont il accable les nobles, les pauvres, les veuves, les orphelins, et en général les habitants du royaume de Sicile, à l'égard desquels ledit Frédéric avait promis par serment de déférer aux ordres de l’Église, nous nous proposons de le déposer, et nous y procéderons, Dieu aidant, selon les règles de la justice »

« Ledit Frédéric, quoique dûment averti par nous de se corriger, ayant fermé l’oreille à nos avis, nous le déclarons lié par l’excommunication. Les lieux où il séjournera resteront interdits, nonobstant tout privilège contraire a, sous peine de déposition pour les prêtres qui y contreviendraient. Défense est faite aux ecclésiastiques de se rendre près de lui, s’ils y étaient a appelés; ceux qui s’y trouvent actuellement devront en partir sans délai, et pour que nous n’ayons à punir aucune négligence, nous ordonnons que chaque jour de dimanche et de fête, cette sentence soit lue en public dans toutes les églises, les cierges allumés et au son des cloches. »

« Enfin, comme les paroles et les actions dudit Frédéric font douter de sa foi, à ce point que dans presque tout l’univers la voix publique laccuse dirréligion, nous nous occuperons en temps et lieu, et avec la grâce du Tout-Puissant, de cette importante affaire, en suivant les formes légales usitées en pareil cas »

Après avoir frappé l’empereur d’anathème, et confirmé cette sentence le 24 mars, jour du jeudi saint, Grégoire recommanda aux princes chrétiens, aux prélats, aux grands et aux recteurs des républiques italiennes, de lui donner une grande publicité. Les rois d’Aragon et d’Écosse, ceux des États du Nord, l’empereur latin de Constantinople, ne firent aucune objection; le roi d’Angleterre lui-même, qui, en raison de ses liens de parenté, aurait pu intervenir en faveur de son beau-frère, se soumit à la volonté de la cour romaine. La bulle pontificale fut publiée à Londres dans l’église de Saint-Paul, et bientôt après dans tout le royaume: Frédéric put dès lors s’apercevoir qu’il tirerait peu de fruit de son alliance avec le monarque anglais. Le roi de France Louis IX, alors âgé de vingt-cinq ans, envoya en Italie un de ses conseillers, avec l’évêque de Langres, pour tâcher de rétablir la paix entre le pape et l’empereur; le roi de Castille écrivit dans un but semblable, mais ces démarches demeurèrent sans effet. A la voix de Grégoire, une multitude de frères mendiants se répandirent en Allemagne et principalement en Italie, où ils prêchèrent contre le prince que l’Église venait de repousser de son sein. « Ainsi, dit une chronique contemporaine, le père des fidèles cherchait â persuader que l’obéissance consistait dans la révolte, le devoir dans l'oubli des serments. » Funestes maximes, qui étonnèrent les esprits, mais ne produisirent pas le résultat que la cour romaine s’en était promis.

Frédéric avait passé l’automne à Parme, occupé de préparatifs de guerre pour une nouvelle campagne. Au mois de janvier il rejoignit l’impératrice à Padoue, et y tint une cour, qu’il chercha à rendre splendide, en attendant que la saison nouvelle permît de reprendre les hostilités contre la ligue lombarde. Tantôt, dans les cérémonies de l’Église, il se montrait au peuple dans l’appareil de la souveraineté; d’autres fois, il réunissait à des repas ou à de grandes chasses, la noblesse de la ville et les seigneurs lombards qu’il s’efforçait de retenir dans son parti. Outre ses chiens et ses faucons, il avait fait venir de Lucera des panthères, dressées à se tenir en croupe, les yeux bandés, derrière le veneur, qui les lançait sur le gibier. Cette chasse, fort usitée dans tout l’Orient, avait été introduite en Europe à l’époque de la croisade, et l’empereur faisait acheter sur la côte d’Afrique de jeunes panthères que des esclaves maures dressaient pour cet usage. Le temps s’écoulait ainsi au milieu de plaisirs, qui, presque toujours, cachaient de sourdes intrigues. Pour réunir plus aisément les esprits, les chefs des deux factions avaient été appelés à Padoue : Eccelin et le marquis d’Este lui-même s’y trouvaient, réconciliés en apparence, mais au fond du cœur plus ennemis que jamais. Azzo d’Este mettait à profit son séjour dans la ville, pour réchauffer le zèle de ses amis, tandis qu’Eccelin inscrivait sur une liste secrète les noms de ceux qui fréquentaient le marquis: c’étaient autant de victimes réservées pour ses bourreaux. L’empereur prodiguait à tous deux des marques de confiance, tout en s’appliquant à prévenir les discussions que leur rivalité pouvait faire naître. L’hiver se passa sans événements dignes d’être rapportés. Déjà le retour du printemps ramenait les troupes sous la bannière impériale, quand, peu de jours après Pâques, Frédéric apprit qu’il venait d’être excommunié par le pape. Avant que celle fâcheuse nouvelle se répandit, il crut nécessaire d’en instruire lui-même le peuple de Padoue. Par ses ordres, une assemblée générale fut convoquée au son de la cloche, dans une prairie proche de la ville, et il y parut en grand appareil, suivi de ses ministres et des principaux seigneurs. Maître Pierre de la Vigne, juge de la grande cour de Capoue, chargé de la harangue, avait pris pour texte ces deux vers d’Ovide :

« On doit supporter avec douceur le châtiment mérité;

Mais une punition injuste excite notre colère. »

Il se plaignit de la partialité du pape, et fit ressortir l’imprudence et la précipitation avec lesquelles on frappait un souverain doux et bienfaisant, qui gouvernait l’empire avec tant de justice, qu’aucun prince depuis Charlemagne ne pouvait lui être comparé. Si la sentence était conforme au droit, ajoutait l’orateur, certes l’empereur ne dédaignerait pas de confesser ses torts, et d’en demander l’absolution; mais comme il n'en était rien, personne ne devait être surpris de ses plaintes contre le chef de l’Église. Comment comprendre, en effet, qu’où le délit n’existait pas, on pût appliquer la peine.

Le peuple garda le silence; les seigneurs montrèrent de l’indécision. De sombres pensées se peignirent sur les visages, et l’empereur put prévoir que bientôt la défection éclaircirait ses rangs. Eccelin ne lui parlait que de complots et de ligues contre sa personne. Poussé à une excessive défiance par ce chef, dont il écoutait trop les conseils, il mit des officiers impériaux dans plusieurs forteresses du marquis d’Este, et se fit donner en otage Renaud, le propre fils du marquis, dont on avait depuis peu célébré le mariage avec la fille d’Albéric, la nièce d’Eccelin. Avant la fin de l’année, quand l’événement eut justifié les craintes de l’empereur, ces nouveaux époux furent envoyés dans le royaume de Sicile, séparés l’un de l’autre et privés de leur liberté. La fille d’Albéric, prisonnière dans la forteresse de Gifoni, avait près d’elle pour la servir, un eunuque et quelques femmes; mais dès l’année suivante, ses gardiens la laissèrent dans un tel besoin d’argent et d’habits, que Frédéric lui-même, informé de son dénuement, donna l’ordre d’y pourvoir avec décence.

Cependant le chef de l’empire avait parlé de donner satisfaction à l’Église, et à cet effet il envoya les évêques de Calvi et de Sainte-Agathe à la cour romaine, pour le justifier des fautes dont on l’accusait. Non-seulement Grégoire resta sourd à leurs instances, mais il refusa d’écouter les observations que les évêques de Wurtzbourg, de Worms, de Verceil et de Parme, chargés par lui d’admonester l’empereur avant son excommunication, adressèrent à Rome après avoir entendu ce prince, en présence de plusieurs autres prélats éminents. « Il se justifie, disaient-ils, des reproches relatifs aux biens ecclésiastiques et aux vexations souffertes par le clergé : la plupart de ces faits doivent être imputés, non à lui, mais aux Sarrasins et aux troubles du royaume. D’ailleurs plusieurs églises sont réparées, d’autres le seront avant peu. 

« Quant aux biens non restitués aux Hospitaliers et aux Templiers, il est vrai qu’un jugement les a privés de certains droits, tant féodaux que roturiers, et de terres dont ils avaient été mis en possession par les ennemis du roi, pendant sa minorité ; en cela on s’est conformé aux constitutions du royaume, qui ne permettent aux clercs d’acquérir ou d’accepter de fonds immobiliers qu’avec l’agrément du prince, et sous la condition expresse de les vendre dans un an un mois une semaine et un jour pour tout délai. Les droits légitimement acquis a avant la mort de Guillaume II leur ont été rendus.

« Il désire qu’il soit pourvu aux églises vacantes, sous la réserve des privilèges attribués à ses prédécesseurs, et dont lui-même a fait usage avec modération.

« Les clercs et les églises n’ont point été soumis aux taxes pour leurs propriétés ecclésiastiques, mais seulement, ainsi qu’il est d’usage dans tous les États chrétiens, pour les terres féodales et les biens patrimoniaux qui leur appartiennent.

« Quelques ecclésiastiques, coupables du crime de lèse-majesté, ont été bannis-du royaume; quant à ceux qui ont été mis à mort, il faut surtout attribuer ces événements regrettables à l’impunité dont jouit le clergé. A Venosa, on a vu un moine tuer son évêque ; un frère mineur a tué, dans l’église de Saint-Vincent, un autre moine; et justice n’a point été faite des meurtriers. »

« On ne connaît pas d’églises profanées ou détruites, à moins a qu’il ne soit question de la cathédrale de Lucera, qui est tombée de vétusté. Non-seulement l’empereur n’empêche pas de a la rebâtir, mais il aidera à sa reconstruction : il en fera de même pour l’église de Sora.

« Les hommes qui ont suivi le parti pontifical ne sont point en exil, ils vivent paisiblement dans le royaume, à l’exception a de ceux qui, ayant exercé des fonctions publiques, craignent qu’on ne leur demande compte de leur gestion.

« L’empereur nie formellement qu’il ait excité des séditions dans Rome contre le souverain pontife, les droits et l’honneur du siège apostolique.

« Il n’a jamais songé à faire arrêter l’évêque de Préneste, qui pourtant était son ennemi, et avait, d’après l’ordre du pape,  soulevé une grande partie de la Lombardie contre l’autorité impériale.

« Les affaires de la terre sainte ont été paralysées par la révolte des Lombards. L’empereur a souvent remis sa cause à l’arbitrage de l’Église, sans qu’une satisfaction convenable lui ait été donnée. La première fois, les rebelles devaient fournir à la croisade quatre cents hommes d’armes, qu’on employa contre le royaume. Plus tard, cinq cents chevaliers, destinés au même service, ne furent jamais mis sur pied. Une troisième et une quatrième fois, les promesses du pape demeurèrent sans effet. L’empereur n’a jamais cessé de s’occuper de la terre sainte, et aucun reproche ne peut lui être fait à ce sujet. »

« Enfin, ce prince déclare que ne sachant pas bien ce qui s’est passé dans son royaume, dont il est depuis longtemps absent, il ordonnera de réparer sans exception, les injures et les a dommages soufferts par les églises. En tout ce qui touche à l’honneur et à l’exaltation de la foi, à la conservation des droits et des libertés ecclésiastiques, il veut n’avoir qu’une seule et « même pensée avec le siège pontifical; ses forces et son pouvoir seront employés à atteindre ce but, »

A partir de ce jour, les négociations furent rompues; le pape et l’empereur, niellant de côté tout esprit de modération, entreprirent une lutte déplorable, qui commença de part et d’autre par de grandes invectives. On ne peut voir sans un sentiment douloureux le chef de l’Église, vieillard presque centenaire, justement renommé par sa piété, ses mœurs, l’élévation de son esprit, s’abandonner à la colère et aux emportements; tandis que de son côté, l’empereur déverse sur lui l’injure, et l’accuse de prévarications qui, ajoutait-il, le rendaient indigne du trône des apôtres. L’irritation de ce prince ne connut plus de bornes quand il apprit que la sentence d'anathème, publiée à Rome sans opposition de la part du sénat, l’était également en Angleterre et dans la plupart des États chrétiens; qu’on prêchait à Milan et dans les villes guelfes, une croisade contre sa personne, et enfin que Grégoire cherchait à soulever l'Allemagne pour y faire élire un autre empereur, « Est-il donc besoin de rappeler à a peux qui gouvernent l’Église, s’écriait-il dans l'excès de ses ressentiments, qu’ils doivent à mes travaux ce qu’on a gagné en terre sainte; que j’ai affronté les flots de la mer et mille autres dangers pour la gloire de Dieu? Le pape me persécute, parce qu’il en est jaloux, et qu’il cherche bien plus à amasser de l’argent qu’à répandre la foi catholique. Lui qui, sous le nom de décimes, extorque de grosses sommes à toute la chrétienté, veut me dépouiller de mon héritage. Que Dieu soit donc juge entre moi, son chevalier, et le pape, son vicaire; il sait qu’en parlant comme je le fais, je ne m'écarte pas du chemin de la vérité. »

Frédéric adressa au sénateur, au peuple romain, aux cardinaux, et au monarque anglais son beau-frère, des lettres de reproche dans lesquelles, après s’être plaint de leur molle condescendance pour les volontés de son ennemi, il les excitait à mettre un frein , aux emportements de Grégoire. « Dieu vous a placés, écrivait-il a aux membres du sacré collège, non comme la lampe sous le boisseau, mais comme le fanal sur la montagne, pour répandre au loin une vive lumière. Comment se fait-il que le pape, siégeant au milieu de pères si vénérables, puisse agir aussi inconsidérément? Sans nul doute, nous pourrions, à l’exemple de a certains empereurs, exercer des vengeances privées, faire retomber la punition sur l’auteur de ce scandale ou sur sa famille. Mais ni lui ni les siens ne sont d’une race tellement illustre que la dignité impériale soit jalouse de s’en prendre à eux. Néanmoins nous supplions votre vénérable assemblée d’opposer a une sage modération aux emportements du souverain pontife; autrement nous ne pourrions pousser la patience jusqu’à épargner ceux qui nous auraient abreuvé d’outrages, et nous serions en droit de répondre par des violences à celles dont on aurait usé envers nous. »

Pour compléter sa justification, l’empereur fit rédiger par Pierre de la Vigne un manifeste, qu’il adressa aux souverains, aux prélats et aux grands de l’Europe. Voici en quels termes il repoussait les accusations du chef de l’Église:

« Jetez un regard autour de vous, et ouvrez les oreilles, ô enfants des hommes! Pleurez sur les scandales qui affligent le monde, sur les discordes intestines et l’oubli de toute droiture. Sachez que la perversité de Babylone est l’œuvre des anciens, appelés à régir les peuples, et que dans leurs mains, la justice est devenue amertume, le fruit de l’équité s’est tourné en absinthe. Princes, soyez attentifs; peuples, comprenez votre propre cause. Puissent vos yeux s’ouvrir à la lumière, et votre « décision vous être inspirée par le Seigneur lui-même! »

Après avoir fait une longue énumération de ses griefs contre Grégoire, qu’il qualifie d’artisan de schisme et de discorde, Frédéric refuse de se soumettre au jugement de son plus implacable ennemi. Il ne reconnaît point le droit de réprimer les princes, ni même de rendre un arrêt valable, au pontife qui favorise ses sujets rebelles, et qui accorde une protection notoire à la ville de Milan, habitée, en grande partie, par des hérétiques.

« Que le peuple chrétien et l’Eglise elle-même ne s’étonnent point que nous récusions un tel juge. Si nous le faisons, ce n’est par mépris ni pour la puissance du Saint-Siège, ni pour la dignité apostolique, à laquelle ceux qui vivent dans la foi orthodoxe, et nous plus que tous les autres, devons être soumis : c’est parce que nous accusons le pape de prévarications qui l’ont rendu indigne d'un rang si élevé. Que les princes du monde chrétien reconnaissent en nous le zèle d’un dévouement sincère; qu’ils sachent que si le souverain de Rome se soulève contre le pontife romain, il n’est point guidé par une haine aveugle, mais par des motifs trop légitimes, et surtout parce qu’il doit craindre que le troupeau confié à un tel pasteur ne s’égare dans de fausses routes.

« En examinant notre conscience avec la plus scrupuleuse attention, nous n’y trouvons rien qui justifie ces emportements, si ce n’est le refus que nous avons fait d’unir une nièce du pape à notre fils naturel Enzio, roi de Torres et de Gallura, a alliance qui nous a paru peu convenable, et même indigne de nous.

« Quand le feu prend dans votre voisinage, puisez de l’eau, et courez à vos maisons. C’est assez-vous dire que vous devez observer les causes de la colère du pontife, excitée uniquement par sa partialité pour nos sujets rebelles, et craindre pour vous-mêmes une guerre non moins injuste. Certes, il croira facile d’abaisser les autres princes s’il parvient une fois à écraser le chef de l’empire, celui dont le bouclier s’oppose aux premiers traits lancés par l’ennemi commun.

« Si nous vous prions, et vous adjurons même, de soutenir notre cause, ce n’est pas que nos forces soient insuffisantes pour repousser une telle agression, mais c’est afin que le monde entier apprenne que quiconque fait injure à un prince séculier, attaque tous les autres. »

Le pape, qui eut connaissance de ce message, écrivit à son tour une lettre remplie d’invectives. Quelque long que soit cet écrit, le lecteur nous pardonnera sans doute d’en mettre sous ses yeux les principaux traits; ils lui feront connaître, mieux qu’un simple récit, la violence de la lutte qui s’engage, et l’animosité des combattants.

« Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, etc. — Une bête furieuse est sortie de la mer; ses pieds sont ceux d’un ours, ses dents, celles du lion ; par ses membres, elle ressemble au léopard, et elle n’ouvre la gueule que pour blasphémer le nom du Seigneur, attaquer le divin tabernacle et les saints qui habitent les cieux. Jadis elle tendait à l’Église de secrètes embûches, aujourd’hui elle l’attaque ouvertement, a avec ses ongles et ses dents de fer; elle prépare les machines des Ismaélites, bâtit des écoles pour la perdition des âmes, et fait la guerre au Rédempteur, en s’efforçant d’effacer, avec le stylet de la perversité hérétique, les tables du divin Testament. Cessez donc de vous étonner, ô vous qui avez connaissance a des injures répandues contre nous par celte bête furieuse! il est naturel que nous soyons en bulle à la calomnie, puisque Dieu lui-même n’est pas exempt de semblables outrages. Mais afin de réfuter d’indignes mensonges par des arguments victorieux, examinez attentivement la tête, le corps et les extrémités de cette bête, qui est l’empereur Frédéric; considérez comment, par des récits trompeurs, envoyés dans les divers pays du monde chrétien, il cherche à noircir notre sincérité et celle du Saint-Siège.

« Avant que nos épaules fussent chargées du fardeau apostolique, et depuis qu’elles l’ont reçu, nous avons comblé de marques de bienveillance Frédéric, alors caché sous la peau du renard. Nous avons continué d’agir ainsi jusqu’à ce que les espérances qu’un père a coutume de fonder sur un fils chéri eussent été déçues ; que ce même prince, ébloui de sa grandeur, et rendant à l’Église, sa sainte mère, le mal pour le bien, après l’avoir longtemps séduite par de trompeuses paroles, l’eût infectée de venin, en tournant contre elle son dard, à la manière des scorpions. »

Vient ici la longue série des griefs du pape contre l’empereur, qu’il accuse, entre autres actions criminelles, d’avoir retenu à dessein les croisés dans les plaines brûlantes de la Pouille, pour les faire périr par la contagion; d’avoir menti à Dieu et à l’Église, en prétextant une maladie pourrie point passer outre-mer; d’avoir enfin codé aux infidèles le temple du Seigneur, et jusqu’aux armes destinées à la défense des chrétiens. Après beaucoup d'autres plaintes déjà connues du lecteur et qu’il serait trop long de rapporter ici, Grégoire ajoute :

« Comme les invectives des méchants équivalent à des louanges, et leurs louanges à des injures, nous préférons, aux éloges de celui dont les discours ne sont qu’un tissu d’infamies, ses accusations perverses.

« Non content de fouler aux pieds les libertés ecclésiastiques, Frédéric a désossé, pour ainsi dire, les églises de son royaume, afin de se gorger de leur chair. Il les a couvertes de souillures et accablées d’exactions; il a jeté les ministres du Seigneur dans ses cachots, les a imposés à la taille, soumis en matière criminelle à la juridiction laïque, et envoyés en exil.

«Partout il s’oppose à l'élection des pasteurs; il détruit dos habitations chrétiennes pour édifier les murs de Babylone, transformant ainsi les temples consacrés au Tout-Puissant en lieux de perdition, où Mahomet est adoré.

« Au mépris de traités solennels et de ses propres serments, de nobles hommes, dépouillés de leurs biens, sont forcés de vivre hors de son royaume, en proie à la misère la plus profonde; leurs femmes, leurs enfants, gémissent dans les fers. Ses propres sujets, barons, chevaliers, gens de tons états, sont réduits à la condition d’esclaves; la plupart conservent à peine une paille grossière pour se reposer, des haillons pour vêtements, du pain de millet pour nourriture.

« Il a voulu souiller la pureté de l’Église par la boue des biens temporels, dans l’espoir, sans doute, de porter plus aisément la main aux choses sacrées. C’est ainsi qu’il nous a maintes fois fait des avances, offert des châteaux, et proposé, par l’intermédiaire de prélats d’un haut rang, une alliance entre sa famille et la nôtre. Mais aujourd’hui que ses instances ont été vaines, que, malgré tous ses artifices, il n’a pu obtenir de nous ce qu’il désirait, ainsi que la chose est presque notoire à la cour pontificale; comme il se voit abandonné dans un gouffre de a perdition, et que ses paroles mensongères ne trompent plus personne, il imite cette femme perdue de l’Égypte qui, n’ayant pu entraîner Joseph au mal, l’accusait d’avoir voulu la séduire.

« Il faut sans doute s’affliger de la perte d’un homme ; mais ne doit-on pas aussi remercier Dieu de n’avoir pas permis que l’ombre cachât plus longtemps celui qui prend plaisir à être nommé le précurseur de l’Antéchrist, qui, sans attendre un prochain jugement, dont il n’aura que la honte, élève lui-même la muraille de ses abominations, met au grand jour de la publicité les œuvres de son aveuglement, et ose soutenir a qu’il n’a pu être lié par la sentence que nous, vicaire du Seigneur, nous avons prononcée contre lui? Or, en avançant que a Jésus-Christ n’a point remis au bienheureux Pierre et à ses successeurs le pouvoir de lier et de délier, il tombe dans l’hérésie, et s’efforce d’enlever à l’Église , sur laquelle la foi repose, le privilège d’autorité quelle lient de la propre parole de Dieu.

« Mais s’il se trouvait encore des gens peu disposés à croire qu’il se fût trahi par ses propres discours, voici, pour les convaincre, des preuves victorieuses. Ce prince, assis dans la chaire de pestilence, affirme que l’univers a été trompé par trois charlatans, Jésus-Christ, Moïse et Mahomet; ajoutant que les deux derniers sont morts comblés de gloire, tandis que Jésus a été livré au supplice de la croix. Il ne veut point que le fils de Dieu ait pu naître d’une vierge, et refuse d’ajouter foi à ce qui n’est pas démontré par les lois de la raison et de la nature.

« Tous ces faits, et beaucoup d’autres encore, par lesquels il attaque chaque jour la foi catholique, seront prouvés en temps et lieu, ainsi qu’il est juste de le faire. Nous avons trouvé bon d’en avertir Votre Sérénité, en lui recommandant de se faire exposer avec soin les choses contenues dans ce bref, afin que la pureté de votre innocence ne puisse être séduite par de fallacieuses paroles. — Donné à Latran, le jour des calendes (1er juillet), treizième année de notre pontificat. »

La lettre de Grégoire ne demeura pas sans réplique. Dans une circulaire adressée aux prélats, l’empereur, pour se disculper du reproche d’hérésie, fil, en termes très-explicites, une profession de foi orthodoxe; puis il se répandit en injures contre le chef de l’Église, qui, selon lui, n’avait que le nom de pape. «Ce père des discordes, et non des miséricordes, écrivait-il’, des désolations, et non des consolations, excite au scandale le monde «entier. Il est lui-même l’Antéchrist, dont il nous appelle le précurseur, le grand dragon, le faux prophète, l’ange des ténèbres, qui remplit d’amertume et la terre et le ciel. » D’autres écrits, non moins violents, furent encore échangés; mais ces tristes débats, ces accusations passionnées n’étaient de part et d’autre que le prélude d’attaques plus sérieuses. Avant la fin de l’année, Grégoire essaya d’obtenir de la diète germanique la déchéance de Frédéric, et de faire mettre à sa place un autre empereur, qui aurait été la créature du Saint-Siège. A cet effet, il invita les grands de l’Allemagne à procéder à une nouvelle élection. Tous refusèrent, alléguant qu’il appartenait, sans aucun doute, au souverain pontife de revêtir des ornements impériaux l’élu des princes, mais nullement de l’en dépouiller. Repoussé de ce côté, le vieux pontife tourna ses regards vers la France, et fit proposer à Louis IX de donner l’empire à Robert, comte d’Artois, l’un des frères du saint monarque. « Ne différez pas, a lui écrivait-il, d’accepter une dignité pour l’obtention de laquelle nous sommes prêt à vous aider de nos trésors et de « l’appui efficace de l’Église. » Le roi, après avoir consulté ses barons, refusa en termes énergiques, d’être l’instrument des vengeances du pontife. On ne devait point, suivant lui, déposer de la sorte un prince tellement élevé en dignité, qu’aucun autre dans le monde chrétien ne lui était supérieur. Si ses fautes le rendaient indigne du rang suprême, il ne pouvait être jugé que par un concile général. Pendant que ces choses se passaient au nord des Alpes, certains ecclésiastiques cherchaient à exciter des séditions en Pouille et en Sicile; mais Frédéric donna à ses justiciers les ordres les plus sévères pour réprimer ces intrigues. On chassa de leurs sièges les évêques de Teano, de Venafro, d’Alife, d’Aquino, de Caleno, dans la Terre de Labour; et, comme cet exemple parut insuffisant, quelques mois plus tard, l’évêque de Fondi alla en exil, et ses terres furent confisquées. Les prélats siciliens qui étaient à la cour du pape furent sommés d’en partir sans délai, sous peine de la perte de leurs biens, ce qui fut exécuté à la rigueur. On établit de grosses tailles sur les couvents; on mit hors du royaume les moines étrangers; tout porteur de lettres pontificales écrites contre l’empereur, périt sur l’échafaud. Enfin plusieurs monastères, et entre autres celui de Mont-Cassin, furent occupés militairement, les religieux renvoyés, à l’exception du petit nombre strictement nécessaire pour la célébration des saints offices ‘.

On devine d’avance que l’empereur et le pape, une fois entrés dans celle voie, ne mettront plus de bornes à leur irritation. La paix de San Germano n’avait été qu’une trêve nécessaire à l’un comme à l’autre. La seconde excommunication de Frédéric, cette diversion puissante, faite au moment où ce prince se préparait à anéantir l’indépendance des républiques lombardes, donna le signal d’une guerre à outrance entre le gouvernement militaire de l’Allemagne et le principe italien. Avant d’offrir au lecteur le dénouement de ce long drame, traçons, en peu de mots, la situation de l’empereur et celle du pape au moment où ils vont se porter des coups décisifs.

Sans parler de l’alliance douteuse de l’Angleterre et de l’amitié un peu refroidie de la France, Frédéric avait pour lui la Germanie, où l'ancienne opposition s’était effacée, mais où l’esprit guerrier qui, sous Barberousse et Henri VI, avait conduit tant d’armées féodales dans la Péninsule, faisait place à un sentiment de lassitude. Avec beaucoup d’argent, il était toujours facile de lever en Allemagne d’excellentes troupes; mais on ne devait plus compter sur un mouvement national, sur une croisade des princes de l’empire contre les Italiens. En Lombardie, si la faction gibeline et les principaux feudataires guelfes étaient réunis sous la bannière impériale, ces derniers avaient cédé à la force, et n’attendaient qu’une occasion favorable pour se tourner contre l’empereur. Le royaume de Sicile offrait à ce prince, pour la lutte qui se préparait, des ressources plus sûres. Naturellement riche et fertile, situé presque au milieu de ce beau bassin de la Méditerranée, qui était alors le centre du monde et la grande voie ouverte au commerce, ce pays, sous la domination d’un prince fort et habile, se serait sans doute élevé à une grande opulence, si les besoins d’un état de guerre continuel n’avaient forcé son gouvernement à le surcharger de taxes et de douanes. Ces exactions, trop répétées, fatiguaient le peuple, et faisaient germer des mécontentements, qu’une sourde opposition, formée d’une partie de la noblesse et des ecclésiastiques, excitait sous-main. Toutefois, comme la répression était prompte et active, personne n’osait se déclarer ouvertement. La flotte, mise sur un pied respectable, avait dix grands vaisseaux et soixante-quinze galères, outre un nombre considérable de petits navires. L’armée royale, grossie par les Sarrasins de Lucera, marchait au premier appel. Enfin l’empereur, âgé de quarante-quatre ans, voyait autour de son trône deux jeunes princes sur lesquels reposaient les destinées futures de sa maison. L’ainé des deux, Conrad, né en 1228, déjà roi des Romains et lieutenant impérial en Allemagne, sous la tutelle de l’archevêque de Mayence, y défendait les prérogatives de la couronne; l’autre, appelé Henri, fils de l’impératrice Isabelle d’Angleterre, était encore au berceau. Frédéric avait aussi plusieurs enfants naturels: l’un d’eux, Enzio, roi de Sardaigne, fut créé, sur ces entrefaites, vicaire en Lombardie; on lui donna les pouvoirs attachés à cette charge importante, sauf la conduite de la guerre, que l’empereur se réservait. Un autre fils, Manfred, dont le nom se rattache aux événements les plus dramatiques de la lutte de sa famille avec la cour de Rome, ne comptait pas alors plus de sept ans; son père l’aimait avec tendresse, et lui faisait donner une éducation brillante.

Grégoire IX ne songeait point à faire de nouvelles levées pour envahir une seconde fois les États de son redoutable ennemi : c’était avec d’autres armes qu’il se flattait de le réduire. A défaut de troupes, il portait à la confédération guelfe la puissance morale et les trésors du Saint-Siège, une volonté énergique et un courage à l’épreuve des revers. En lui le corps seul était caduc ; l’âme était ferme, l’esprit conservait la verdeur de la jeunesse; et si la mort ne devait pas lui laisser le temps d’arriver au but, il espérait que son successeur saurait achever une entreprise à laquelle il vouait ses derniers jours. Sa parole, portée jusque dans le moindre hameau par les missionnaires de la croisade et les moines mendiants, ne devait-elle pas à la fin tourner la Péninsule entière contre l’ennemi de la puissance temporelle des papes et de l’indépendance de l'Italie? L’empereur, ce représentant des intérêts monarchiques, ne parlait que d’obéissance à l’autorité souveraine : maxime peu goûtée de la haute noblesse de ce siècle, et qui, en aucun temps, ne fut en crédit près du peuple. Au contraire, l’Église romaine, prêchait aux Italiens la liberté et l’affranchissement; elle abaissait les forts devant les faibles, elle ouvrai! ses bras aux proscrits, et ne frappait presque jamais les princes d’anathème, sans leur reprocher quelque injustice ou quelque exaction. En se plaçant à la tête du parti guelfe contre la domination allemande, Grégoire personnifiait en lui l’élément national aux prises avec la force matérielle. On verra bientôt qui devait l’emporter, et le récit des faits postérieurs nous montrera quel fut pour le pontife, pour l’empereur et pour les républiques italiennes, c’est-à-dire pour les trois grands principes qui se disputaient l’Italie, le résultat de cette longue et terrible lutte.

 

LIVRE VI. FRÉDÉRIC II, JUSQU’A LA MORT DE GRÉGOIRE IX. 1231 —1241 .

CHAPITRE III

SYSTÈMES FINANCIERS DE LEMPEREUR ET DU PAPE. — LES GUELFES RALLIÉS A L'EMPE-RIUR L'ABANDONNENT. — GUERRE EN ITALIE. — UN CONCILE EST CONVOQUÉ A ROME. LES PRELATS SONT PRIS EN MER. — GRANDE INVASION DES TARTARES. — MORT DE GRÉGOIRE IX.

1939 — 1241