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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE |
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LIVRE VI.
FRÉDÉRIC II, JUSQU’A LA MORT DE GRÉGOIRE IX.
1231 —1241
CHAPITRE II
CONRAD EST ÉLU ROI DES ROMAINS. — GUERRE EN LOMBARDIE. —
BATAILLE DE CORTE.-NUOVA. — SIÈGE DE BRESCIA. — AFFAIRES DE SARDAIGNE. —
SECONDE EXCOMMUNICATION DE FRÉDÉRIC II.
1235—1239
Les projets belliqueux de l’empereur contre le nord de la
Péninsule jetaient Grégoire dans de pénibles anxiétés. Depuis que la famille de
Hohenstaufen possédait le royaume de Sicile, la cour de Rome ne s’appuyait
plus en Italie que sur les Guelfes lombards; et s’ils venaient à succomber
dans leur lutte avec l’Allemagne, c'en était fait cl de la nationalité
italienne, et de la puissance temporelle de l’Église. Aussi le pape
va-t-il redoubler d’efforts pour faire échouer ces projets, et tour à tour
il emploiera la négociation, la prière et la menace. Après s’être prononcé en
Allemagne contre le roi des Romains, il cherche à retenir l’empereur au
nord des Alpes; puis il fait prêcher une croisade dans toute l’Europe, en
annonçant que les trêves avec le sultan d’Égypte étant près d’expirer, le
moment est venu de conduire en Asie des forces assez considérables pour ne
point laisser retomber Jérusalem au pouvoir des ennemis de Dieu.
C’est à son cher fds Frédéric, qu’après le siège apostolique,
appartient la direction des affaires de la terre sainte, et il l’engage à
ne pas se laisser détourner, par d’autres soins, d’une si noble
entreprise. Mais s’apercevant bientôt que ce fils veut, avant tout, réduire à
l’obéissance ses propres sujets révoltés, il lui offre encore une fois la
médiation de l’Église. Frédéric savait par expérience ce que valaient de
semblables promesses; néanmoins, pour n’être pas accusé de fermer
l’oreille à la voix de la modération, il accepta l’arbitrage du pape, en
déclarant toutefois que si un arrangement définitif n’était pas conclu avant
Noël, il saurait infliger aux rebelles un juste châtiment. Les princes de
l’empire, réunis à la diète de Mayence, avaient promis de le soutenir contre
les Guelfes lombards, et dès le mois d’avril suivant, il se proposait
d’entrer en Italie avec deux corps d’armée qui devaient partir de Bâle et
d’Augsbourg. Ces choses se passaient au mois d'août 1235. Le temps
pressait, et Grégoire se hâta d’appeler à Assise, où séjournait la cour
pontificale, les députés des villes de la ligue: le patriarche d’Antioche,
les archevêques de Messine et de Palerme, le maître des Teutoniques et
Pierre de la Vigne s’y rendirent au nom de l’empereur. Mais, soit que
le terme assigné aux conférences fût trop court, soit plutôt que
les prétentions réciproques parussent inconciliables, toujours
est-il que l’année 1236 commença sans qu’on eut rien arrêté. L’empereur,
dégagé de sa parole, prit des troupes mercenaires à sa solde. La paie des
gens de guerre variait selon les difficultés du recrutement; mais on voit,
par des lettres de Frédéric II, que vers cette même époque, il donnait aux servientes, soldats à pied, de 3 à 5 tari
par mois, avec les vivres, et que chaque chevalier recevait 3 onces d’or;
moyennant quoi il était tenu de se pourvoir d’un écuyer, d’un valet, d’armes et
de chevaux. La durée du service était réglée par rengagement. Quant aux
troupes féodales, on sait qu’elles n’avaient droit à la solde qu’après l’expiration
du temps stipulé dans les chartes d’investiture des fiefs. Comme l'argent
manquait pour faire face à de telles dépenses, une nouvelle collecte fut
établie sur le royaume de Sicile.
Dès que les Alpes devinrent praticables, l’empereur
envoya à Vérone une avant-garde de cinq cents hommes d’armes et de cent
arbalétriers, qui servirent à consolider le pouvoir d’Eccelin sur cette ville.
Depuis la trop courte trêve procurée par Jean de Vicence, la guerre avait
embrasé, presque sans relâche, la Romagne, la Toscane et la Lombardie.
Dans la première de ces provinces, les villes du parti guelfe, Faenza,
Urbino, Césène et Cervia,
formaient une ligue contre Rimini, Ravenne, Forli, Bertinoro et Forlimpopoli, attachées à la faction gibeline.
En Toscane, Florence et Sienne niaient sans cesse les armes à
la main. Enfin, sur les deux rives du Pô, la puissante
confédération milanaise tournait ses efforts contre les terres d’Eccelin,
et surtout contre Vérone, cette clef de la Lombardie, que les
Guelfes auraient voulu reprendre au prix des plus grands sacrifices.
Pour décider l’empereur à conduire de grandes forces en Italie, Eccelin ne
cessait de lui représenter que le moment était venu d’abattre ses ennemis. On
s’attendait à de graves événements; les passions bouillonnaient, et les
Patarins, en exerçant de terribles représailles contre leurs persécuteurs,
augmentaient encore le désordre général. A Mantoue, où ils étaient
nombreux, ces sectaires poursuivirent l'évêque jusqu’au pied des autels, et le
firent mourir sur la croix, en l’accablant d’outrages. Le pape ne
négligeait rien pour réprimer les hérésies, assoupir les querelles des
villes, et calmer les luttes intestines des factions. Ses démarches, et, mieux
encore, l’approche d’un péril commun, nouèrent plus étroitement les liens
si souvent relâchés de la confédération lombarde. Des milliers de voix
répétaient que le plan de l’empereur était de courber les républiques sous le
même joug que la Sicile; elles Guelfes s’indignaient à la pensée de leur
asservissement. Les conférences de Pérouse n’interrompirent pas les préparatifs
de guerre. Dans une assemblée générale des confédérés tenue à Brescia au
commencement de novembre, les Guelfes émigrés de Ferrare accédèrent au
pacte d’alliance; les députés de la ligue firent de nouveaux serments;
chaque ville promit d’armer ses milices, et de mettre ses murailles en
état. Une caisse commune, pour les besoins de la guerre, lut établie
à Venise et à Gènes.
Avant d’ouvrir la campagne, Frédéric demande encore une
fois au pape justice de l’insolence des Lombards et de la révolte
de Milan, cet éternel foyer d’hérésie ci de sédition. « S’il est
vrai, ajoute-t-il, que le chef de l’Église ne puisse contraindre par la menace
nos rebelles à la paix, qu’il se joigne à nous pour les dompter, et qu’il
nous prête l’assistance que nous lui donnons, au besoin, contre les
habitants de Rome.» Pour toute réponse, Grégoire recommande à l’empereur
d’abandonner ses projets hostiles, et de s’attacher bien plutôt à secourir
la terre sainte. « L’Italie est mon héritage, réplique le prince poussé
à bout; et cependant les Italiens, et principalement les Milanais, loin de
rentrer dans l’obéissance, m’abreuvent d’amertume. Traverser les mers pour
combattre les infidèles, quand les hérésies pullulent autour de nous, ce serait
panser une blessure sans en retirer le fer. Comme on ne peut entreprendre
une croisade sans de grands trésors et de nombreuses armées, et que
mes seules ressources sont insuffisantes, je me propose de faire tourner,
au profil de la cause de Dieu, les richesses de mes ennemis. »
Une grande cour fut indiquée à Parme pour le 25 juillet,
jour de Saint-Jacques; on avertit les villes de Toscane, de Lombardie et
de la Marche de s’y faire représenter, afin de rétablir, d’un commun
accord, les anciens droits de la couronne, d’extirper les hérésies, et de
préparer les voies à la croisade que le souverain pontife faisait prêcher dans
toute l’Europe. Par sa lettre de convocation, Frédéric promit de rendre
bonne justice à ses sujets, sans acception de personnes. Grégoire se hâta
d’envoyer en Lombardie le cardinal Jacob de Préneste, pour y pacifier les esprits.
A Plaisance, ce légat parvint à réconcilier une partie de la noblesse avec le
peuple, mais comme dans cette même journée, les tours fortes des
principaux Gibelins furent abattues, et que bientôt après la commune entra
dans l’association lombarde, Frédéric accusa le cardinal de s’être ligué avec
ses ennemis, et fit d’inutiles instances auprès du pape pour que ce
légat fut rappelé de sa mission.
En Allemagne, la voix publique
demandait la prompte soumission des villes guelfes; et Frédéric qui se flattait
d’obtenir une armée féodale de la diète germanique, la convoqua à Coblentz. Le
duc d’Autriche, déclaré contumace pour ne s’être point rendu aux diètes de
Mayence et d’Augsbourg, où il devait présenter sa justification, fut mis
au ban de l’empire. On l’accusait de susciter partout des troubles, de dévaster
les provinces orientales par des guerres continuelles, et d’avoir offert
de grosses sommes au Vieux de la Montagne pour faire
assassiner l’empereur. Quant à l’expédition d’Italie, les grands
reconnurent la nécessité de réduire les Lombards; mais malgré
les promesses qu’ils avaient faites à Mayence, peu d’entre eux
se montrèrent disposés à franchir les Alpes. Pour justifier leur tiédeur,
ils alléguaient que c’était avec des troupes tirées du royaume de Sicile,
des villes gibelines et des domaines impériaux, qu’il fallait soutenir cette
guerre, pendant que les forces de l’Allemagne seraient employées contre le
duc d’Autriche. L’empereur, quoique peu satisfait de ce résultat, dut s’en
contenter. Il confia au roi de Bohème, au duc de Bavière, au marquis de
Brandebourg, aux évêques de Bamberg et de Passau, le soin d’envahir les
États autrichiens. Bientôt après, il fit avec ces princes un traité par
lequel il promettait de ne signer ni paix ni trêve sans leur consentement;
de les soutenir dans cette guerre, et de les indemniser des pertes qu’elle
leur occasionnerait. Mettant enfin sur pied ses vassaux de la Souabe, de
l’Alsace et des autres terres de la couronne, au nombre d’environ trois mille
chevaliers, il se dirigea, par Innsbruck et Trente, vers la Lombardie.
Parti d’Augsbourg le 11 juillet 1236, il entra à Vérone
le 16 août suivant. Eccelin, Albéric son frère, et les Montecchi, recteurs
gibelins de la ville, lui rendirent de grands honneurs. Il y resta le
temps nécessaire, pour concerter avec eux son plan de campagne; puis,
ayant passé le Mincio à Borghetto, il fut rejoint par les milices de Crémone,
de Parme, de Reggio et de Modène, qu’il conduisit sur le territoire bressan.
De leur côté, les Milanais avaient rassemblé toutes leurs
forces. Cinquante mille hommes sortirent de la ville avec le caroccio de la
commune, et se portèrent sur la rive gauche de l’Oglio, pour se joindre à
leurs alliés de Brescia et fermer à l’ennemi le chemin de Crémone. Ce
mouvement obligea l’empereur à rétrograder. L’armée impériale, qu’on aurait pu
suivre à la trace des incendies qu’elle allumait, repassa l’Oglio à
Borghetto, dévasta les environs de Mantoue, puis remontant cette rivière
de Marcara à Pontevico,
qu’elle réduisit l’une et l’autre en cendres, elle parvint sans coup férir
à gagner Crémone, où l’empereur séjourna jusqu’à la fin d’octobre.
Pendant ce temps, le marquis Azzo d’Este, à la tête des
milices de Vicence, de Trévise, de Padoue et de Camino, exerçait sur le
territoire de Vérone de terribles représailles pour le dégât fait aux
environs de Mantoue. Ce chef, le plus ardent du parti guelfe, parce qu’il
en était le plus ambitieux, avait défendu de prononcer en sa présence le
nom de l’empereur ; il refusa même de recevoir un officier porteur d’un
message impérial. Eccelin, n’ayant pu lui faire lever le siège de Rivalta, château du Véronais, sur l’Adige, sollicita de
prompts secours. Les moments étaient précieux. Le 31 octobre, de grand matin,
Frédéric partit de Crémone avec sa cavalerie, fit une marche forcée,
et arriva en vingt-quatre heures au château de Saint Boniface, d’où, après
avoir pris un peu de repos, il continua son mouvement, afin de couper aux
Guelfes le chemin de Vicence, et profiter de l’absence des milices de
cette ville pour s’en emparer. Le marquis d’Este ne put mettre obstacle à cette
expédition; son armée, prise d’une terreur panique à l’approche de
l’empereur, se débanda en abandonnant machines, tentes et équipages. Les
Impériaux escaladèrent les murailles de Vicence, s’emparèrent d’une porte
que peut-être des Gibelins leur ouvrirent, et se rendirent sans beaucoup
d’efforts maîtres de la ville. Le pillage, le viol, le meurtre
commencèrent aussitôt. Les citoyens, éperdus, se précipitaient dans les
églises, où ils espéraient trouver un refuge: on les en arracha. Ceux qui
échappèrent à la mort furent accablés d’outrages et mis à rançon, sans
distinction de parti. Les Allemands, après s’être gorgés de butin et
livres à tous les excès, mirent le feu aux maisons. Ces scènes terribles
durèrent jusqu’à ce que l’empereur, croyant avoir infligé aux rebelles un
châtiment proportionné à leur faute, fit proclamer un pardon général. Eccelin
fut nommé capitaine de Vicence.
Ce premier avantage obtenu, Frédéric se proposait de
réduire Padoue, puis Trévise, dont Pierre-Jean Tiepolo, le fils du doge de
Venise, était podestat. L’armée impériale, que Salinguerra, le beau-frère
d’Eccelin, avait rejoint avec les milices ferraraises, dévasta pendant
tout le mois de novembre le territoire de Brescia; mais comme les chemins étaient
devenus mauvais, que les terres, détrempées et les fleuves grossis par les
pluies d’automne, opposaient de grands obstacles au mouvement des troupes, il
fallut renoncer à de nouvelles entreprises. L’empereur s’était retiré dans
la Marche Trévisane pour y prendre ses quartiers d’hiver, quand des lettres
qu’il reçut d’Allemagne l’obligèrent à passer promptement dans ce pays, où sa
présence devenait de plus en plus nécessaire. Il laissa sous les ordres
d’Eccelin ses soldats stipendiés, bien suffisants pour défendre Vicence
et Vérone contre les Guelfes.
Les princes et les évêques chargés de la guerre avaient
envahi les États du duc d’Autriche, battu ses troupes, pris ses villes,
et mis dans Vienne une bonne garnison. Le duc rebelle, hors d’état de
se mesurer avec eux en rase campagne, s’était renfermé dans Neustadt,
forteresse excellente, à sept lieues de sa capitale. De ce poste, bien
muni d’hommes et de vivres, il surveillait la rive droite du Danube et les
frontières de la Styrie. On regardait néanmoins le duché comme entièrement
soumis, et les bourgeois de Vienne, ainsi que la plupart des nobles, longtemps
opprimés et surchargés de taxes par leur seigneur, appelaient le chef de
l’empire pour régler le sort de ce pays, l’un des meilleurs de l’Allemagne.
Frédéric, suivi de sa garde, traversa les Alpes au milieu de l’hiver,
pendant que son jeune fils Conrad, avec un corps de troupes, se dirigeait
par Innsbruck vers la Bavière et Ratisbonne. Des historiens racontent que
l’empereur prêt à quitter Vicence, et voulant mettre à l’épreuve les
astrologues dont il était toujours accompagné, leur demanda par quelle
porte il sortirait de la ville. Après avoir reçu d’eux une réponse
cachetée, il passa par une brèche faite à la muraille. Le billet contenait
seulement ces mots: Per porta Nora, par la porte Neuve . Le
résultat de cet essai dut fortifier le trop crédule monarque dans son
engouement pour la fausse science de l’astrologie. Ses lettres et des récits
contemporains prouvent, en effet, qu’il avait attaché à sa maison
plusieurs astrologues: l’un d’eux, appelé maître Théodore, prenait le
titre de Philosophe de l’empereur. Ce charlatan consultait le mouvement
des astres pour prédire l’avenir; il indiquait le jour et l’heure propices pour
les grandes entreprises, et faisait de plus des sirops et des
confitures pour la table de son maître.
Frédéric, reçu par les Viennois avec les plus grands
honneurs, éleva leur ville au rang de cité impériale, maintint leurs
anciens privilèges, et leur en conféra de nouveaux. Pour s’attacher
le clergé, il prit sous sa protection spéciale les églises et les
monastères, et confirma les donations qui leur avaient été faites par les
souverains de l’Autriche. Il attendit à Vienne le retour du printemps. Sa
cour était splendide; un grand nombre de princes laïques et
ecclésiastiques l’avaient rejoint. Il obtint d’eux la promesse d’élever son
second fils à la dignité royale; c’était le but de ses désirs, le
véritable motif de son voyage en Allemagne. Onze électeurs, au lieu de
sept, les trois archevêques de Mayence, de Trêves et de Salzbourg; les
évêques de Ratisbonne, de Bamberg, de Freisingen et
de Passau; le comte palatin du Rhin, le landgrave de Thuringe, le duc de Carinthie
et le roi de Bohême, désignèrent Conrad pour succéder au trône impérial.
L’empereur aimait tendrement ce jeune prince, qui avait été élevé sous ses
yeux; il se proposait de lui confier le gouvernement des provinces germaniques,
tandis que lui-même achèverait de soumettre la Péninsule. Une première fois, la
révolte de son fils aîné Henri, avait fait échouer ses plans; mais Conrad,
d’un caractère moins facile à se laisser séduire, était aussi plus propre
à seconder l’empereur, aux volontés duquel il montrait une entière
obéissance. Pour régulariser son élection, une diète générale fut convoquée à
Spire. Après avoir de la sorte assuré le succès de celle importante
affaire, Frédéric quitta l’Autriche vers le milieu d’avril, sans attendre
que le duc rebelle eût fait sa soumission. Il confia le gouvernement de ce
pays à l’évêque de Bamberg; puis, se dirigeant vers les provinces du Rhin,
il passa les fêtes de Pâques, à Ratisbonne, traversa la Bavière,
et fit enfin son entrée à Spire, où la plupart des princes l’attendaient.
Aucune voix ne s’éleva contre Conrad, qui fut proclamé
roi de Romains à la place de Henri. On voit, par le titre de l’élection, que
les électeurs qui, dans celte circonstance, prétendaient tenir la place du
sénat romain, avaient choisi le fils de l’empereur, et que les autres princes
allemands approuvèrent ce qu’avaient fait ces pères, ces flambeaux de
l'empire. « Voulant, disaient-ils, honorer dignement l’empereur et ses
glorieux ancêtres, ayant d’ailleurs reconnu que le ciel n’accorde pas toujours
la faveur d’une longue vie aux personnages les plus a illustres, et que,
pour éviter les périls d’un interrègne ou d’une double élection, le bien
de l’État exige qu’il soit pourvu, du vivant même du souverain, au choix
de son successeur; nous avons élevé, à Vienne, Conrad à la dignité de roi
des Romains et d’héritier du trône, pour y monter après la mort de son
père. Comme Henri, par sa conduite coupable, s’est montré indigne du rang
auquel il avait été promu, nous avons déclaré nul et sans effet le serment
à lui prêté, et lui avons substitué son frère, comme David le fut à Saùl. »
Restait à régler le sort des provinces orientales. On fit
de l’Autriche et de la Styrie des États séparés; celle-ci reçut
des lettres de franchise, et la diète décida qu’elle ne pourrait
plus appartenir à l’autre État ou être donnée à un seigneur, sans
le consentement préalable des habitants. Les deux provinces devinrent des
fiefs impériaux, administrés de même que la Souabe, au nom du souverain,
et par ses officiers. Leurs revenus annuels étaient évalués à 60,000 marcs d’argent. Par cette confiscation, l’empereur se
trouva plus riche et se crut plus puissant que jamais en Allemagne; une
immense étendue de pays, depuis les frontières de France jusqu’à celles de
Hongrie, était sous sa domination directe. Les factions
paraissaient apaisées, mais cette heureuse situation dura peu. Moins de
six mois plus tard, le duc d’Autriche, sortit de Neustadt, tua
un grand nombre d’assiégeants, et fit prisonniers les évêques de Passau et
de Freisingen. Après avoir soutenu durant six
années une guerre défensive, il obtint enfin la paix, qui fut signée
à Vérone au mois de juin 1215. Ce prince recouvra ses
possessions; mais un an après, il perdit la vie dans un combat contre
les Hongrois et les Cumans, qui s’emparèrent de l’Autriche, et
y commirent d’épouvantables ravages.
Au mois de septembre 1237, l’empereur laissa en Allemagne
son jeune fils Conrad, sons la tutelle de Siegfried II, archevêque de
Mayence, et repassa les Alpes du Tyrol avec des forces tirées de ses
propres domaines. Il descendit à Vérone, bien décidé à ne faire ni paix ni
trêve avant d’avoir pris une éclatante vengeance des Milanais. Pendant son
absence, les Gibelins avaient obtenu des avantages dans la Marche Trévisane.
Eccelin, qui, depuis plusieurs années, cherchait à se rendre maître de
Padoue, y était entré à la suite d’un arrangement amiable. Il avait
promis, entre autres conditions, de délivrer ses prisonniers, de pardonner
toutes les offenses, et de maintenir les anciennes franchises de la ville. On
raconte que lorsqu’il fit son entrée à Padoue, suivi de trois cents
Sarrasins, il descendit de cheval et baisa la porte avec de grandes
marques de joie; ce que les trop crédules habitants prirent pour un
témoignage de ses desseins pacifiques. Mais bientôt après, comme son
pouvoir devenait de plus en plus cruel et sanguinaire, une conspiration
s’ourdit pour livrer une porte aux troupes du marquis d’Este, l’ennemi le
plus redoutable de la maison de Romano. Le complot fut éventé, le marquis
forcé de fuir à toute bride, perdit beaucoup de monde, et la ville
resta au chef gibelin. L’empereur porta son camp à Goïto,
bourg du diocèse de Mantoue sur le Mincio. Outre les hommes
d’armes levés en Allemagne, 500 chevaliers de la Pouille, six mille
Sarrasins de Lucera et la cavalerie d’Eccelin, il avait avec lui
les milices de Vérone, de Pavie, de Parme, de Crémone, de Reggio. de
Ferrare et de Modène. Cet armement paraissait si formidable, que dans un
grand nombre de communes guelfes le découragement gagna les esprits. Les chefs
de la ligue eux-mêmes se montraient plus disposés à céder à l’orage, qu’à faire
un dernier effort pour sauver l’indépendance des villes lombardes. Mantoue donna
l’exemple de la défection. D’autres communes l’imitèrent; la Marche de
Trévise et la Toscane fournirent des renforts à l’armée impériale; le comte de
Saint-Boniface, Jacques de Carrare, et le marquis d’Este lui-même
passèrent dans les rangs gibelins. Frédéric eut à lui tout le pays qui
s’étend de Crémone aux frontières de l’Allemagne. Bologne et Faenza, sans
communication avec les Guelfes lombards ne pouvaient leur porter secours:
la cause de la liberté était perdue si Milan, Plaisance, Brescia
et un petit nombre de villes eussent pris d’autres conseils que
ceux de la résistance et du courage. Le pape en proie à de
grandes inquiétudes, pressait l’empereur de ne songer qu’à
Jérusalem, et de passer une seconde fois en Asie avec beaucoup de
troupes. Mais ce prince, de son côté, demandait à Grégoire de se prononcer
avant tout contre les rebelles. Par ses ordres, une députation composée de
maître Pierre de la Vigne et de Henri de Salza, le grand maître des
Teutoniques, se rendit pour cet effet à Rome. Le pape envoya en même temps
l’évêque d’Ostie et le cardinal de Sainte-Sabine en Lombardie, avec
mission de s’opposer à la guerre. Ils offraient d’ouvrir à Mantoue un
congrès qui mettrait fin à tous les différends; mais l’empereur,
voyant l’état favorable de ses affaires, refusa d’admettre ces légats en
sa présence; et, sourd aux remontrances du Saint-Siège, il ouvrit la
campagne par l’envahissement du territoire de Brescia. Le 7 octobre,
l’année mit le siège devant Montechiaro,
forteresse défendue par vingt chevaliers et quinze cents fantassins
bressans. Cette place se rendit le 21 octobre, après avoir tenu quinze
jours de tranchée. Elle fut livrée aux flammes, sa garnison réduite en captivité.
Mais pendant ce temps, les Guelfes avaient rassemblé leurs forces et l’empereur
qui se proposait d’investir Brescia, fut averti qu’une nombreuse armée venait
au secours de cette ville. L’espoir de terminer la guerre d’un seul coup,
s’il obligeait l’ennemi à accepter la bataille, lui fit changer son
premier plan de campagne qui était d’assiéger l’une après l’autre, les
meilleures forteresses de la ligue. Dans les premiers jours de novembre, il se
retira derrière l’Oglio, fit garder les passages de celle rivière, depuis Pontevico jusqu’à Soncino, qui
est à moins de dix lieues (38 kilom. ) de Milan.
Les Guelfes, croyant qu’il voulait tenter un coup de main sur cette ville,
suivirent les Impériaux à la trace, tout en évitant une rencontre, que leur
infériorité numérique, principalement en cavalerie, leur faisait redouter.
Arrivés près de Manerbio, à quatre milles (6 kms.)
de Pontevico, ils se retranchèrent dans une
excellente position, couverte par un ruisseau appelé Risignolo,
dont les bords marécageux étaient impraticables. Après quatorze jours
d’inutiles efforts pour les en déloger, l’empereur brûla le pont de Pontevico, renvoya à Crémone le caroccio de cette ville,
les bagages et les non combattants, puis il se porta à Soncino avec toutes ses troupes. La rivière, grossie par les pluies, n’était pas
guéable, et pour la traverser, les Guelfes durent en remonter le
cours jusqu’à Palazzuolo où ils l’avaient passée moins d’un
mois auparavant. Leur marche était fort ralentie par les
immenses bagages que toute armée traînait alors à sa suite; toutefois,
ils arrivèrent assez à temps pour s’emparer du seul pont qui ne fut
point détruit ou gardé par l’aimée impériale.
Le vendredi, 27 novembre de grand matin, ils partirent de
Palazzuolo et suivirent le chemin de Bariano, pour y passer la petite rivière
de Serio, qu’ils voulaient mettre entre eux et l’ennemi. Leurs forces se
composaient des milices de Milan, de Plaisance, de Brescia, d'Alexandrie,
de Como, de Novarre et de Verceil. L’historien
Mathieu Paris, trop souvent enclin à l’exagération, en porte le nombre à
soixante mille combattants et celui des Impériaux à cent mille. Vers
l’heure de nones, l’infanterie guelfe s’arrêta à Campo-Longo, et le
caroccio des Milanais, avec sa garde et les bagages à Corte Nuova à un mille en arrière. Mais les Bergamasques qui
tenaient le parti des Gibelins et qui occupaient les châteaux de Ghisalba et de Cividate, à la vue
desquels l’armée guelfe devait passer dans son mouvement de retraite, avaient
allumé sur les tours des églises, de grands feux qui avaient été vus de Soncino. A ce signal convenu, l’empereur s’était mis
en marche pour couper le chemin aux Guelfes. Il arriva presque aussitôt
qu’eux à Campo-Longo. L’avant-garde impériale surprit une partie des
milices de Milan et de Plaisance, fondit sur elles, sans leur laisser le
temps de se former, et après un combat d’une heure, les rejeta en désordre
sur Code Nuova où le reste des Milanais se
rangeait en avant du caroccio. Ce char, avec sa grande antenne, surmontée
de la croix au-dessous de laquelle flottait le drapeau de la commune,
était défendu par la compagnie des vaillants (dei Forti), sorte de
bataillon sacré, pris parmi l’élite des citoyens, et dont chaque soldat
avait juré de mourir plutôt que de se rendre. L’archevêque de
Milan, et le podestat Pierre Tiepolo, qu’on a vu recteur de Trévise, eurent
à peine le temps de mettre en ordre le corps de bataille, et d’exhorter
les soldats à se conduire en gens de cœur, que déjà les Sarrasins et les
hommes d’amies italiens et allemands fondaient sur eux en poussant le cri
de guerre: Chevaliers de l’empereur, chevaliers de Rome! Bientôt
l'action fut engagée sur toute la ligne. Au centre des Impériaux, un
éléphant, dressé à ce manège, portait une tour en bois, ornée de drapeaux
aux quatre angles, et au-dessus de laquelle flottait la bannière
impériale. Des soldats chrétiens et arabes en avaient la garde. Malgré une
grosse pluie, qui ne cessait de tomber, la lutte se prolongea jusqu’aux
approches de la nuit. Longtemps les efforts de la chevalerie furent sans
succès. A la fin, cependant, les Guelfes lombards eurent le dessous. Attaqués
en flanc par les Bergamasques, qui étaient accourus de Cividale pour avoir part au butin, leurs rangs se rompirent et ils se retirèrent dans le
plus grand désordre en arrière de Corte Nuova,
laissant la plaine couverte de leurs morts. Le caroccio de Milan,
difficile à mouvoir sur ce terrain fangeux, était resté à rentrée du village, sous la garde de cinq mille soldats d’élite, et couvert par un
fossé plein d’eau. Les Gibelins abordèrent avec vigueur cette position;
quelques-uns, parmi les plus hardis, franchirent le fossé, et pénétrèrent
jusqu’au char: ils payèrent de leur vie cette témérité. La nuit
était devenue si noire que Frédéric mit fin au combat, en
ordonnant toutefois à ses hommes d’armes de ne pas quitter leurs cottes
de mailles, afin d’être prêts à achever la défaite de l’ennemi
dès que l’aube paraîtrait. Mais le podestat de Milan, voyant la
bataille perdue, avait sagement ordonné la retraite, que l’obscurité
favorisait. An jour, les Impériaux trouvèrent le village abandonné, le caroccio,
à demi-rompu, embourbé dans une ornière, au milieu des bagages, et dépouillé de
ses ornements; la croix, trop pesante pour être emportée, avait été jetée
un peu plus loin. La cavalerie allemande se mit à la poursuite des
fuyards, dont un grand nombre furent passés an fil de l’épée; beaucoup se
noyèrent en traversant l’Oglio. Outre le camp, les bagages et
une multitude de soldats, on prit trois cents nobles, qui
essayaient de couvrir la retraite. Frédéric évalue la perte totale des
Guelfes à dix mille hommes, tués, blessés ou prisonniers. Au nombre de
ceux-ci était Tiepolo le podestat de Milan. Suivant Pierre de la Vigne, il
y eut tant de morts qu’on ne put les enterrer, tant de captifs que le
château de Crémone ne se trouva pas assez vaste pour les contenir. Mais,
de leur côté, les chroniqueurs guelfes diminuent beaucoup l’importance de cette
bataille, dont les Gibelins et l’empereur lui-même ont vraisemblablement
exagéré les résultats.
Après Corte-Nuova, les débris
de l’armée vaincue, voyant que le chemin direct de Milan leur était fermé,
traversèrent à la débandade le territoire de Bergame. Les milices de cette
dernière commune massacrèrent les soldats épars, et firent une multitude
de prisonniers, dont ils tirèrent de grosses rançons. Frédéric fit à Crémone
une entrée triomphale, à l'imitation des anciens. Chaque corps de troupes, dans
une belle tenue guerrière, prit son rang dans le cortège. L’éléphant de
l’empereur, sa tour en bois sur le dos, portait la grande bannière de l’empire,
au pied de laquelle on avait fait un trophée de drapeaux ennemis. A
sa suite venait le caroccio des Milanais, dépouillé de ses
honneurs, son mât ployé et traînant dans la boue; les captifs
l’environnaient. Le général des Guelfes, Jean-Pierre Tiepolo, podestat
de Milan, était garrotté sur le devant du char, une corde autour
du cou, les mains chargées de chaînes pesantes. Les rues de la ville
étaient jonchées de verdure, les maisons tapissées; et pour célébrer
l’avantage insigne remporté sur leurs ennemis, les Crémonais faisaient retentir l’air de fanfares et de cris d’allégresse. La plupart
des prisonniers guelfes restèrent à Crémone, dans une dure captivité;
quelques-uns, envoyés dans les forteresses de la Pouille, subirent la
peine capitale. Le podestat de Milan lui-même, enfermé dans les prisons de
Trani, fut, par ordre de l’empereur, pendu sur le bord de la mer : vengeance
barbare et impolitique, qui irrita les Vénitiens, et les jeta dans le
parti guelfe, auquel ils rendirent d’importants services.
La victoire de Corte-Nuova fut
annoncée aux rois de France et d’Angleterre, en Allemagne, dans toute l'Italie
et jusqu’à la cour pontificale, où l’on apprit avec douleur le succès des
Gibelins. Non content d’en informer les magistrats de Rome, avec lesquels
Frédéric était alors en bonne intelligence, il leur fit présent du caroccio des
Milanais. Vainement le pape s’opposa à ce qu’on introduisit ce char dans
la ville; le sénat le fit placer au Capitole, sur cinq colonnes de marbre,
avec une inscription à la louange de l’empereur. Ce prince avait
accompagné son présent de quelques vers latins, où , dans un style figuré,
le caroccio lui-même, saluant la gloire de la ville éternelle, lui adressait
ces paroles : « Tu peux, Rome, te souvenir aujourd'hui des dépouilles
triomphales que les rois victorieux renvoyèrent jadis. » Il est bon
d’ajouter que des ambassadeurs de la commune de Rome avaient assisté à la
défaite des Guelfes. A la suite de dissensions intestines, dans lesquelles
la faction du Saint-Siège et les partisans de la république l’avaient
emporté tour à tour, ces envoyés étaient venus demander à l’empereur de
s’unir aux Romains par une étroite confédération. On ne pourrait,
sans fatigue pour le lecteur, mettre sous ses yeux les détails,
toujours les mêmes, de cette lutte interminable entre un vieillard
trop faible pour se maintenir à Rome et des bourgeois séditieux
que le besoin d’argent ramène tôt ou tard à ses pieds. Il suffira
de faire remarquer que jamais pape n’avait été, autant que Grégoire IX, le
jouet des caprices populaires, et que la plus grande partie de son
pontificat s’écoula dans ces alternatives de départ forcé et de retour. Le
samedi 12 décembre, l’empereur entra sans coup férir à Lodi, qui lui jura
obéissance. Milan, cerné de toutes parts, et sans communications avec
Brescia, Bologne, Alexandrie, Plaisance et Faenza, ses seuls alliés, n’attendait
de secours de personne. Comme les ponts étaient presque tous rompus et les
routes interceptées, les vivres devinrent rares; et, pour augmenter encore
un mal trop réel, de grands désordres éclatèrent dans la ville. Les
Patarins, toujours nombreux malgré les poursuites violentes dont ils
étaient l’objet, pénétrèrent dans plusieurs églises, où, après avoir
souillé d'immondices les saints autels, et suspendu le crucifix parles
pieds, ils accablèrent d’outrages des ecclésiastiques qu’ils voulaient lapider.
« Beaucoup de chrétiens, ajoute un chroniqueur, voyaient avec
indifférence ces actes sacrilèges; et, bravant eux-mêmes les commandements
de Dieu, mangeaient des aliments gras dans les jours défendus. » On sut
que l’empereur se préparait à attaquer la ville dès le printemps suivant.
Déjà il venait d’établir une forte collecte sur la Sicile; il avait appelé
au service militaire les barons de ce royaume, et pris à sa solde de nouvelles
bandes de Sarrasins. Par ses ordres, une puissante armée était mise
sur pied en Allemagne, et il se flattait, disait-on, de réunir des forces
tellement considérables, que les Milanais, privés, depuis le désastre de
Corte-Nuova, de leurs plus vaillants défenseurs,
ne pourraient lui résister. La crainte glaça les esprits en Italie
: pour la première fois Milan parla de paix. Frère Léon de Perego, de
l’ordre des mineure, accompagné de plusieurs citoyens notables, se rendit au
camp impérial pour porter les propositions de la commune. Elle offrait de
servir Frédéric comme son légitime souverain, de lui prêter serment, de lui
rendre ses bannières, et même de les brûler, s’il exigeait cette marque
de soumission. Enfin, elle se disait prête à payer une somme considérable,
et à fournir, au besoin, dix mille soldats pour la terre sainte, sous la
seule réserve qu’on oublierait le passé, et qu’elle conserverait ses
anciens privilèges. D’autres communes de la ligue offrirent de se
soumettre à des conditions semblables. Mais l'empereur, enorgueilli de sa
récente victoire, voulut que les Milanais se missent à sa merci. En vain
ses serviteurs et ses proches essayèrent de le ramener à des sentiments plus
humains. « Vous possédez tout ce qui peut rendre l’homme heureux, lui dit
Violante, sa fille naturelle, qu’il maria l’année suivante au comte Caserte :
pourquoi vous précipiter dans cette nouvelle guerre? — J’ai combattu jusqu’ici
pour les droits de l’empire, répliqua-t-il; sou honneur, dont je suis le
gardien, ne me permet pas de reculer aujourd’hui.» Quand les envoyés
Milanais apprirent, de la bouche même de Frédéric, la dure loi
qu’on leur imposait, ils rompirent toute négociation. « Nous connaissons
trop bien la prétendue générosité, s’écrièrent-ils, pour nous soumettre à
cet ordre tyrannique : plutôt mourir par l’épée que par la faim, le bûcher ou
la corde. » Résolus à s’ensevelir, s’il le fallait, sous les ruines de la
pairie, les Milanais rassemblèrent une grande quantité de vivres, et mirent en
bon état les fortifications de leur ville. Les recteurs de Plaisance
rappelèrent aussi leur évêque qu’ils avaient autorisé à traiter de la
paix et se préparèrent à de nouvelles luîtes. De son côté,
l’empereur ne restait pas dans l’inaction. De Lodi il passa à Pavie, où
des députés de Verceil l’attendaient, et sur leurs instances il se rendit
dans leur ville pour y recevoir le serment des habitants. Sa présence en
Piémont causa un tel effroi aux républiques guelfes d’entre le Tessin, les
Alpes et la Ligurie, que la plupart renoncèrent à la confédération Lombarde.
Après s’être assuré de la soumission de cette province, il revint à Vérone, où
bientôt après Pâques, on le retrouve assemblant ses troupes. Crémone lui
envoya la plus grande partie de ses milices, Reggio deux cents cavaliers
et mille fantassins; Bergame, Pavie el les autres cités gibelines, le secondèrent avec non moins d’ardeur. Les nobles, que
les bourgeois des communes guelfes avaient bannis, se rangèrent sous les
enseignes impériales : parmi eux se trouvaient cent émigrés de Brescia, qui
appartenaient aux meilleures familles de la ville.
Chaque jour de nouvelles forces venaient grossir les
rangs de l’armée. Celles du royaume de Sicile arrivèrent au mois de
juin, conduites par le comte d’Acerra. Cent chevaliers, ayant
pour chef Henri de Trubleville, furent envoyés par le roi
d’Angleterre, qui donna de plus à l’empereur un fort subside en argent.
Les comtes de Provence et de Toulouse, appelés avec le ban du royaume
d’Arles, fournirent un corps de cavalerie que commandait l’évêque élu de
Valence, prélat guerrier, plus habile, dit une chronique contemporaine, à
manier les armes temporelles que les armes spirituelles. Enfin, vers la
fin de juin, l’armée allemande, aussi nombreuse que bien équipée, entra en
Italie par le val de l’Adige. Le roi Conrad, que son père voulait habituer
de bonne heure au métier de la guerre, marchait avec elle; les archevêques
de Mayence et de Cologne accompagnaient ce jeune prince, âgé d’un peu plus de
dix ans.
D’après les conseils d’Eccelin, on ouvrit la campagne par
le siège de Brescia ; et le samedi 11 juillet, les Gibelins
dressèrent leurs tentes entre la rivière appelée Mello et la ville, dont
ils dévastèrent les riches environs. L’empereur avait fait construire de
formidables machines, qui étaient la grosse artillerie de ce temps. Les
unes, appelées mangoni et trabucchi,
lançaient au loin d’énormes pierres; d’autres battaient les murs en
brèche. De grandes tours en bois à plusieurs étages, dominaient les
défenses de la place; à l’étage supérieur, des arbalétriers tiraient sur les
assiégés, tandis que des soldats d’élite, placés au-dessous
d’eux, jetaient des ponts mobiles, et s’avançaient de plain-pied sur
le rempart. De leur côté, les Bressans avaient réparé leurs murailles et
garni le fossé de fortes palissades. Ils firent prisonnier un habile
ingénieur, Espagnol de nation, qu’Eccelin envoyait à l’armée allemande.
Cet homme menacé du gibet s’il ne se consacrait à la défense de la ville, leur
rendit d’importants services. Brescia, située dans une position
avantageuse, à soixante-deux kilomètres de Milan et à vingt-quatre do
Crémone, avait été en partie ruinée en 1222 par un tremblement de terre;
mais sa population nombreuse et aguerrie avait fait serment de
mourir plutôt que de se rendre. L’empereur détestait cette ville, qui
était avec Milan le foyer de l’insurrection lombarde; Eccelin en
avait juré la perte, parce qu’elle opposait une puissante barrière à
ses projets ambitieux. Le siège fut long et sanglant; pendant
deux mois l’armée impériale s’épuisa en vains efforts. Les
Bressans, du haut de leurs tours, ayant détruit plusieurs beffrois par
l’effet puissant de leurs batistes, Frédéric, pour garantir ses
autres machines, y fit attacher vivants des captifs pris à Montechiaro, et qu’il avait fait venir de Crémone. Par
représailles, les défenseurs de la ville opposèrent aux béliers, dont les coups
ébranlaient leurs murs, des prisonnière impériaux suspendus par de longues
cordes: scènes horribles, qui, en rappelant Barberousse et le siège de
Crème, attachent une flétrissure méritée à la mémoire de Frédéric II!
Déjà plusieurs sorties tentées par les Bressans avaient
été repoussées, quand, dans la nuit du 9 octobre, ils en firent une qui leur
réussit mieux. A la faveur de l’obscurité, ils surprirent les Allemands gorgés
de vin et endormis sous leurs tentes, en firent un grand massacre, et
pénétrèrent jusqu’au quartier de l’empereur. Une charge brillante des
Anglais dégagea ce prince, et donna le temps au gros des troupes de se rallier.
Le jour mit fin au combat; les Bressans rentrèrent dans la ville. Mais
l’armée était fatiguée de ce siège, qui lui avait fait perdre un temps
précieux. Quelques murmures s’élevèrent; on reprochait à l’empereur de
n’avoir pas fait plus avec des forces aussi nombreuses; et soit qu’il
reconnût l’inutilité de plus longs efforts, soit que la résistance
opiniâtre des assiégés eût lassé sa patience, le 9 octobre, il prit le
parti de brûler ses machines, et de se retirer à Crémone. Comme la saison
était trop avancée pour qu’on pût rien entreprendre contre les Milanais,
les milices gibelines furent congédiées, et le roi Conrad repassa les
Alpes avec les troupes féodales de l’Allemagne. Suivant les
chroniques lombardes, le siège de Brescia avait duré deux mois et six
jours.
Ce premier échec à la réputation des armes impériales
rendit la confiance aux Guelfes: les émigrés gibelins des villes de
la ligue perdirent l’espoir de rentrer dans leurs foyers.
Beaucoup d’entre eux ne voyant dans l’avenir qu’un exil sans tenue,
demandèrent à l’empereur de leur concéder des terres en Sicile. Il leur
donna le bourg à demi ruiné et le territoire de Corleone, qui
appartenaient au domaine, et en cette même année, une colonie de réfugiés
lombards s’y établit.
Le mauvais succès de la dernière campagne devait être
suivi de revers de plus en plus fâcheux. A Corte-Nuova,
la fortune de Frédéric était à son apogée; depuis le siège de Brescia,
elle alla toujours en déclinant. Deux officiers chargés de recevoir le
serment de fidélité et l’hommage que la commune de Gênes devait au chef de
l’empire, voulurent y comprendre le droit de possession directe (dominium). Le peuple fut convoqué en
parlement général dans l’église métropolitaine; on lut en sa présence la
lettre de l’empereur. Gènes avait alors pour podestat un Milanais dévoué à
la faction guelfe; il représenta aux citoyens qu’ils subiraient un joug
insupportable si le despote de la Sicile devenait leur maître. De bruyants
applaudissements couvrirent ces paroles; les deux officiers furent congédiés
avec un refus formel. Avant la fin de l’année, les Génois entrèrent dans
la confédération lombarde et se mirent sous la protection des saints
apôtres Pierre et Paul. Grégoire réconcilia Gènes avec Venise. Ces
deux républiques signèrent une trêve de neuf ans, durant
laquelle elles promettaient d’unir leurs efforts contre Vatace, empereur schismatique des Grecs, et contre
tous ceux qui désobéiraient à l’autorité spirituelle du souverain pontife.
Pendant dix ans, Gênes resta dans l’association lombarde; son inimitié eut
pour l’empereur des effets funestes.
Vers le même temps, les ennemis de ce prince, pensant
qu’il se brouillerait bientôt avec la cour de Rome, s’appliquèrent à
le décrier dans l’opinion publique. Leurs imputations ne
furent passons force sur les esprits. On l’attaqua dans sa vie privée; on
le peignit comme un tirant impitoyable, un homme corrompu, et livré aux plus infâmes
débauches, qu’il ne prenait pas même le soin de cacher215; ne croyant pas
aux vérités fondamentales de la religion chrétienne, et principalement au
mystère de l’eucharistie, dont il faisait de grandes moqueries avec ses
confidents. « Combien de temps encore, aurait-il dit en voyant porter le
viatique à un mourant, combien durera cette jonglerie! Bien fous sont ceux qui
croient qu’un Dieu puisse naître d’une vierge, et qui ajoutent foi à des
choses que réprouvent la a raison et les lois de la nature! » Au nombre
des reproches qu’on lui faisait, ses liaisons avec les ennemis de l’Église
n’étaient pas oubliées : il favorisait ouvertement les hérétiques, il
donnait, disait-on, sa confiance à des Sarrasins; il choisissait des
concubines dans cette race maudite, et avait des habitations où il
les renfermait; enfin il ne craignait pas de montrer à découvert
ses préférences pour les coutumes orientales et pour la loi de Mahomet.
Non-seulement ce prince impie mettait le Coran au-dessus de l'Évangile,
mais, entre autres paroles abominables, on lui aurait entendu dire que
trois grands fourbes, Moïse, Jésus-Christ et Mahomet, avaient tour à tour
trompé le monde pour l’asservir! Étranges imputations, qui se détruisent
en partie les unes par les autres, mais auxquelles le pape et les Guelfes
parurent ajouter foi, parce qu’elles étaient pour eux une arme puissante
contre celui dont ils voulaient la perte. Dès le commencement du XIIIe
siècle, un écrivain avait attribué à Pierre de Tournay, docteur en théologie,
les paroles sacrilèges mises dans la bouche de Frédéric II; des
chroniqueurs accréditèrent cette imputation en la répétant. Plus tard,
elle donna sans doute l’idée du livre De tribus impostoribus, des trois imposteurs, où les uns prétendirent reconnaître la plume de
Pierre de la Vigne, d’autres celle de Frédéric; livre que personne n’a vu,
et qui probablement n’a existé que dans l'imagination de certains auteurs
intéressés à donner à des opinions récentes un cachet d’ancienneté. Quoi qu’il
en puisse être à l’égard des sentiments religieux de Frédéric, il est juste de
rappeler ici que, loin de se rapprocher des Patarins, qui lui eussent fait
un parti considérable dans les villes guelfes, on l’a vu jusqu'ici publier
des édits sanguinaires contre l’hérésie, et la poursuivre avec une rigueur
excessive.
Au mois d’octobre de cette même année, la faction
pontificale prévalut encore une fois à Rome sur les partisans de la
république. Le pape, rappelé dans la ville dont il était exilé depuis
quatre mois, fut accueilli avec de si grandes démonstrations de joie,
qu’il crut sa puissance affermie pour longtemps. Ses discussions avec
le chef de l’empire devinrent plus vives; elles prirent même
un caractère d’aigreur qui faisait pressentir une rupture,
prochaine. Le temps des négociations était passé. Au point où se
trouvaient les choses, à l’ouverture d’une nouvelle campagne, qui,
bien conduite, pouvait amener la prise de Milan et la ruine du
parti guelfe, Grégoire sentait que le moment était venu pour lui
de descendre dans la lice, et d’y déployer la plus grande énergie. Le
prétexte qu’il cherchait pour rompre avec l’empereur ne tarda guère à se
présenter.
La Sardaigne, ancienne possession des Musulmans
d’Afrique, avait été conquise sur eux en 1017 par une flotte combinée
de Gênes et de Pise. Durant trente-trois ans, Muset,
le roi des Maures, fit plusieurs tentatives pour reprendre son royaume,
qui, malgré ses efforts, resta pour toujours aux chrétiens. Le butin était
tombé en partage aux Génois, la terre aux Pisans. Le pape Léon
IX, voulant exciter la commune de Pise à poursuivre cette guerre avec
vigueur, lui avait promis la souveraineté de la Sardaigne, moyennant un
léger tribut à Saint Pierre. L’ile entière fut divisée en quatre cantons ou judicats,
Cagliari, Arbore, Torre et Gallura. Une grande partie du territoire fut
donnée en fief à des familles puissantes, qui ne tardèrent pas à former de
petites souverainetés héréditaires, sur lesquelles la commune de
Pise ne conservait qu’une suzeraineté presque nominale. Vers la
fin de l’année 1163, un de ces nobles, appelé Barison,
possesseur du judicat d’Arborea, voulant
s’affranchir de la domination pisane, offrit aux Génois un tribut de 400 marcs et l’hommage, si par leur appui il devenait le
maître de la Sardaigne. L’accord fut conclu; mais comme la commune de
Gènes n’osait en venir à l’effet sans l’aveu de l’empereur Frédéric
Barberousse, qui était en Lombardie, elle lui envoya deux ambassadeurs pour
solliciter son approbation. Barberousse avait besoin d’argent; on lui
promettait 4,000 marcs, sous la garantie de Gènes, pour l’investiture de l’ile
et la dignité royale que sollicitait Barison. Ce
dernier s’obligeait en outre à gouverner la Sardaigne comme un fief
de l’empire, et à payer, en signe de vassalité, un cens annuel. Malgré les
protestations des Pisans, le nouveau roi fut sacré le 3 août 1164, dans
l’église de Saint-Siro, à Pavie. Des marchands génois lui avancèrent de
grosses sommes pour les frais de son entreprise; mais comme personne dans l’ile
ne se leva en sa faveur, ses créanciers, qu’il ne put satisfaire, le
reconduisirent à Gênes, où il resta huit ans prisonnier.
Pendant ce temps la commune de Pise cherchait à faire
annuler le diplôme impérial remis au juge d’Arborea.
Elle y parvint, moyennant un présent de 13,000 livres qu’elle fit à
l’empereur. Par un nouveau titre, délivré à Francfort le 17 avril 1165,
du consentement de la diète germanique, la Sardaigne entière
fut donnée en fief aux Pisans, avec les domaines, la juridiction,
et en général ce qui appartenait à l’empire dans cette île.
La guerre s’alluma entre Gènes et Pise. Les Génois
s’emparèrent de Cagliari et d’Arborea. Barberousse,
auquel on avait sans cesse recours, ne sachant comment terminer cette
contestation, déclara que les républiques la régleraient entre elles.
Durant une longue suite d’années, Pisans et Génois se disputèrent
la Sardaigne. Certains nobles revinrent sous l’autorité de
Pise; quelques-uns se soumirent à Gênes, d’autres invoquèrent
la protection du Saint-Siège qui leur imposa des devoirs de
vassalité, et fit valoir d’anciennes prétentions à la suzeraineté de
l’ile.
Pour preuve de son droit, l’Église romaine invoquait deux
pièces apocryphes: la donation de Constantin et celle de l’empereur Louis le
Pieux. Cette dernière, qui porte la date de 817, parait remonter
seulement-à la fin du XIe, siècle. Elle concédait au pape Pascal Ier et à ses
successeurs, pour en jouir ainsi que ses devanciers l’avaient fait, la
ville de Rome et son territoire, la Sabine, partie de la Toscane, l’Exarchat,
la Corse, la Sardaigne et jusqu’à la Sicile, que le fils de Charlemagne ne
posséda jamais. Les Carolingiens et les premiers souverains de race
germanique avaient gardé le silence le plus absolu sur cette prétendue
donation de la Sardaigne; Othon le Grand, dans le diplôme qui lui était
attribué par la cour pontificale et qu’elle invoquait comme un titre
régulier, n’en faisait aucune mention; mais depuis, les papes la
rappelèrent dans les déclarations qu’ils tirent souscrire par les
empereurs. Frédéric II lui-même, dans le serment prêté à Haguenau en 1219,
avait promis d’aider le pape, autant qu’il le pourrait, à conserver et à
défendre la Sicile, la Corse, la Sardaigne, et en général les biens et les
prérogatives du siège apostolique.
En 1218, deux gentilshommes pisans, Ubald et Lambert Visconti,
armèrent plusieurs vaisseaux pour attaquer les seigneurs sardes d’origine
génoise, qui avaient reconnu la suzeraineté pontificale. Cette guerre dura
dix-huit ans; Lambert mourut, laissant Ubald maître de Cagliari et de
plusieurs cantons de l’ile. Grégoire IX le comprit dans l’excommunication
prononcée en 1229 contre Frédéric II et ses adhérents, ce qui ne l’empêcha pas
d’obtenir en mariage Adélaïse, héritière de Torre et de Gallura. Pierre, un autre
noble, possédait le canton d’Arborea, avec le
titre royal conféré par Barberousse; il résistait de son mieux à Ubald,
lorsqu’en 1237, un légat parvint à rétablir entre eux la paix, à des
conditions tout à l’avantage de la cour romaine Dès avant son mariage,
Adélaïse avait reconnu par un acte en bonne forme, que le judicat de Gallura et
de Turritello appartenait au siège apostolique. Ubald,
réconcilié à l’Église, consentit à tenir d’elle son judicat et ses antres
possessions. Il prêta serinent de fidélité à Grégoire IX, et se soumit à lui
payer un cens annuel de 4 livres d’argent. Aux termes de cet accord, Torre
et Gallura retournaient de droit au pape, si Adélaïse mourait
sans postérité. Quant au juge ou roi d’Arborea,
il fut taxé à une redevance annuelle de 1,100 bysantines d’or, et il s’obligea de plus à ne contracter aucune alliance pour lui ou
pour les siens, sans le consentement du souverain pontife.
Telle était la situation des affaires en Sardaigne,
quand, après la mort d’Ubald, sa veuve Adélaïse épousa, au mois
d’octobre 1238, Enzio, fils naturel de l’empereur, qui, à celte
occasion, reçut de son père la ceinture militaire et la dignité royale. Enzio
se rendit avec des troupes dans son nouveau royaume, et en fit occuper les
principales villes, malgré les protestations et les menaces de Grégoire. «Nous
avons juré à notre sacre, écrivait Frédéric, de reprendre les provinces
enlevées à nos prédécesseurs, et nous emploierons tous nos efforts pour
remplir cet engagement. Comme il est incontestable que la Sardaigne
dépend de notre couronne, nous usons d’un droit légitime en rattachant
cette ile à l’empire. » De son côté le pape se plaignait avec
amertume du préjudice qu’une telle conduite allait causer à l’Église
romaine. Il condamnait surtout les moyens dont Frédéric se servait pour
consommer ce que le Saint-Siège regardait comme une usurpation notoire. Il
le somma à plusieurs reprises de restituer des biens sur lesquels, suivant
lui, l’empire n’avait aucun droit. Enfin, il envoya à Crémone frère Hélie,
le supérieur des franciscains, pour être médiateur dans cette affaire.
L’empereur fit aussi partir pour Rome les archevêques de Palerme et de
Messine, le comte Thomas d’Acerra et Roger de Porcastrello, qu’il chargea
de soutenir ses prétentions; mais cette démarche n’aboutit à rien. Après
une citation à laquelle personne ne répondit, le pape excommunia pour la
seconde fois l’empereur, le 20 mars 1239, dans la basilique de Latran.
Suivant l’historien Matthieu Paris, la sentence fut prononcée d’une voix
menaçante, qui glaça de terreur ceux qui l’entendirent. En voici les
principaux articles :
« Au nom du Dieu tout-puissant, Père, Fils et
Saint-Esprit, et en vertu de l’autorité des apôtres Pierre et Paul, nous excommunions
et anathématisons Frédéric empereur, pour avoir fomenté dans Rome une
sédition, à l’effet d’en expulser le souverain pontife et ses frères les
cardinaux; pour avoir foulé a aux pieds les droits et les honneurs du
siège apostolique, et violé à la fois les libertés de l’Église et ses
propres serments. »
« Item, pour s’être opposé à l’accomplissement de
la mission a que notre vénérable frère, l’évêque de Préneste, avait reçue
de nous, de consolider la foi catholique dans le pays des Albigeois. »
« Item, parce qu’il n’a pas permis qu’on
pourvût de pasteurs a deux abbayes et vingt sièges épiscopaux, vacants dans
son royaume ; ce qui a porté une grave atteinte aux libertés ecclésiastiques
et à la religion elle-même, en privant les diocèses de leurs chefs et les
fidèles de la parole évangélique. »
« Item, parce que dans le royaume de Sicile, les
clercs sont jetés en prison, proscrits et mis à mort; que ledit empereur a
s’est opposé au rétablissement de l’église de Sora; que d’autres édifices,
consacrés à Dieu, ont été profanés ou détruits. »
« Item, parce qu’il s’est emparé de terres
appartenantes au Saint-Siège, dans les diocèses de Ferrare, de Bologne et de
Lucques; qu’il a envahi la Sardaigne, en violant sans pudeur ses anciens
serments. »
« Item, parce qu’il a fait saisir et dévaster les
domaines de plusieurs nobles siciliens, qui les tenaient du siège apostolique; qu'il
a, de plus, dépouillé certaines cathédrales et certains monastères d’une grande
partie de leurs biens; et qu’à la suite de prétendues enquêtes, il a ruiné
la plupart des églises par d’horribles exactions. »
« Item, parce que les biens meubles et immeubles
des Templiers et des Hospitaliers, confisqués dans son royaume avant la paix,
ne leur ont pas été rendus intégralement, suivant la teneur du traité ;
qu’au mépris des franchises ecclésiastiques, de lourds impôts sont établis
sur les églises et sur les monastères; que les prélats et jusqu’aux abbés des
couvents privilégiés‘, n’en sont pas à l’abri, et que chaque mois on exige
d’eux des sommes destinées à la construction de nouvelles forteresses. »
« Item, parce que ceux qui, durant la guerre,
avaient embrassé la cause de l’Église sont envoyés en exil; qu’on les dépouille
de leurs possessions; que leurs femmes, leurs enfants, leurs serviteurs,
gémissent dans une dure captivité. »
« Item, parce qu’il met obstacle à la délivrance
des saints lieux, et au rétablissement
de l’empire de Romanie. »
« Par ces causes, nous déclarons ses sujets déliés de
leur serment, et nous leur défendons de lui rester fidèles tant qu’il sera sous
le poids de l’anathème. De plus, à cause des injustices nombreuses et de
l’oppression dont il accable les nobles, les pauvres, les veuves, les
orphelins, et en général les habitants du royaume de Sicile, à l'égard desquels
ledit Frédéric avait promis par serment de déférer aux ordres de
l’Église, nous nous proposons de le déposer, et nous y procéderons, Dieu
aidant, selon les règles de la justice »
« Ledit Frédéric, quoique dûment averti par nous de se
corriger, ayant fermé l’oreille à nos avis, nous le déclarons lié par l’excommunication.
Les lieux où il séjournera resteront interdits, nonobstant tout privilège
contraire a, sous peine de déposition pour les prêtres qui y contreviendraient.
Défense est faite aux ecclésiastiques de se rendre près de lui, s’ils y
étaient a appelés; ceux qui s’y trouvent actuellement devront en
partir sans délai, et pour que nous n’ayons à punir aucune négligence,
nous ordonnons que chaque jour de dimanche et de fête, cette sentence soit lue
en public dans toutes les églises, les cierges allumés et au son des
cloches. »
« Enfin, comme les paroles et les actions dudit
Frédéric font douter de sa foi, à ce point que dans presque tout l’univers
la voix publique l’accuse d’irréligion, nous nous
occuperons en temps et lieu, et avec la grâce du Tout-Puissant, de cette importante affaire, en
suivant les formes légales usitées en pareil cas »
Après avoir frappé l’empereur d’anathème, et confirmé
cette sentence le 24 mars, jour du jeudi saint, Grégoire recommanda aux
princes chrétiens, aux prélats, aux grands et aux recteurs des républiques
italiennes, de lui donner une grande publicité. Les rois d’Aragon et
d’Écosse, ceux des États du Nord, l’empereur latin de Constantinople, ne firent
aucune objection; le roi d’Angleterre lui-même, qui, en raison de ses
liens de parenté, aurait pu intervenir en faveur de son beau-frère, se
soumit à la volonté de la cour romaine. La bulle pontificale fut publiée à
Londres dans l’église de Saint-Paul, et bientôt après dans tout le royaume:
Frédéric put dès lors s’apercevoir qu’il tirerait peu de fruit de son
alliance avec le monarque anglais. Le roi de France Louis IX, alors âgé de
vingt-cinq ans, envoya en Italie un de ses conseillers, avec l’évêque de
Langres, pour tâcher de rétablir la paix entre le pape et l’empereur; le roi de
Castille écrivit dans un but semblable, mais ces démarches
demeurèrent sans effet. A la voix de Grégoire, une multitude de frères
mendiants se répandirent en Allemagne et principalement en Italie, où ils
prêchèrent contre le prince que l’Église venait de repousser de son sein. « Ainsi,
dit une chronique contemporaine, le père des fidèles cherchait â persuader
que l’obéissance consistait dans la révolte, le devoir dans l'oubli des
serments. » Funestes maximes, qui étonnèrent les esprits, mais ne
produisirent pas le résultat que la cour romaine s’en était promis.
Frédéric avait passé l’automne à Parme, occupé de
préparatifs de guerre pour une nouvelle campagne. Au mois de janvier il
rejoignit l’impératrice à Padoue, et y tint une cour, qu’il chercha à
rendre splendide, en attendant que la saison nouvelle permît de reprendre
les hostilités contre la ligue lombarde. Tantôt, dans les cérémonies de
l’Église, il se montrait au peuple dans l’appareil de la souveraineté;
d’autres fois, il réunissait à des repas ou à de grandes chasses, la noblesse
de la ville et les seigneurs lombards qu’il s’efforçait de retenir dans
son parti. Outre ses chiens et ses faucons, il avait fait venir de Lucera
des panthères, dressées à se tenir en croupe, les yeux bandés, derrière le
veneur, qui les lançait sur le gibier. Cette chasse, fort usitée dans tout
l’Orient, avait été introduite en Europe à l’époque de la croisade, et
l’empereur faisait acheter sur la côte d’Afrique de jeunes panthères que
des esclaves maures dressaient pour cet usage. Le temps s’écoulait ainsi
au milieu de plaisirs, qui, presque toujours, cachaient de sourdes
intrigues. Pour réunir plus aisément les esprits, les chefs des deux
factions avaient été appelés à Padoue : Eccelin et le marquis d’Este
lui-même s’y trouvaient, réconciliés en apparence, mais au fond du cœur
plus ennemis que jamais. Azzo d’Este mettait à profit son séjour dans la
ville, pour réchauffer le zèle de ses amis, tandis qu’Eccelin inscrivait
sur une liste secrète les noms de ceux qui fréquentaient le marquis:
c’étaient autant de victimes réservées pour ses bourreaux. L’empereur
prodiguait à tous deux des marques de confiance, tout en s’appliquant à
prévenir les discussions que leur rivalité pouvait faire naître. L’hiver
se passa sans événements dignes d’être rapportés. Déjà le retour du printemps
ramenait les troupes sous la bannière impériale, quand, peu de jours après
Pâques, Frédéric apprit qu’il venait d’être excommunié par le pape. Avant que
celle fâcheuse nouvelle se répandit, il crut nécessaire d’en instruire
lui-même le peuple de Padoue. Par ses ordres, une assemblée générale fut
convoquée au son de la cloche, dans une prairie proche de la ville, et il
y parut en grand appareil, suivi de ses ministres et des principaux
seigneurs. Maître Pierre de la Vigne, juge de la grande cour de
Capoue, chargé de la harangue, avait pris pour texte ces deux
vers d’Ovide :
« On doit supporter avec douceur le châtiment mérité;
Mais une punition injuste excite notre colère. »
Il se plaignit de la partialité du pape, et fit ressortir
l’imprudence et la précipitation avec lesquelles on frappait un souverain
doux et bienfaisant, qui gouvernait l’empire avec tant de justice,
qu’aucun prince depuis Charlemagne ne pouvait lui être comparé. Si la
sentence était conforme au droit, ajoutait l’orateur, certes l’empereur ne
dédaignerait pas de confesser ses torts, et d’en demander l’absolution; mais
comme il n'en était rien, personne ne devait être surpris de ses plaintes contre
le chef de l’Église. Comment comprendre, en effet, qu’où le délit n’existait
pas, on pût appliquer la peine.
Le peuple garda le silence; les seigneurs montrèrent de
l’indécision. De sombres pensées se peignirent sur les visages, et l’empereur
put prévoir que bientôt la défection éclaircirait ses rangs. Eccelin ne
lui parlait que de complots et de ligues contre sa personne. Poussé à une
excessive défiance par ce chef, dont il écoutait trop les conseils, il mit
des officiers impériaux dans plusieurs forteresses du marquis d’Este, et
se fit donner en otage Renaud, le propre fils du marquis, dont on avait
depuis peu célébré le mariage avec la fille d’Albéric, la nièce d’Eccelin.
Avant la fin de l’année, quand l’événement eut justifié les craintes de
l’empereur, ces nouveaux époux furent envoyés dans le royaume de Sicile,
séparés l’un de l’autre et privés de leur liberté. La fille d’Albéric,
prisonnière dans la forteresse de Gifoni, avait
près d’elle pour la servir, un eunuque et quelques femmes; mais
dès l’année suivante, ses gardiens la laissèrent dans un tel
besoin d’argent et d’habits, que Frédéric lui-même, informé de son dénuement,
donna l’ordre d’y pourvoir avec décence.
Cependant le chef de l’empire avait parlé de donner
satisfaction à l’Église, et à cet effet il envoya les évêques de Calvi et de
Sainte-Agathe à la cour romaine, pour le justifier des fautes dont on
l’accusait. Non-seulement Grégoire resta sourd à leurs instances, mais il
refusa d’écouter les observations que les évêques de Wurtzbourg, de Worms, de
Verceil et de Parme, chargés par lui d’admonester l’empereur avant son
excommunication, adressèrent à Rome après avoir entendu ce prince, en
présence de plusieurs autres prélats éminents. « Il se justifie, disaient-ils,
des reproches relatifs aux biens ecclésiastiques et aux vexations souffertes
par le clergé : la plupart de ces faits doivent être imputés, non à lui, mais
aux Sarrasins et aux troubles du royaume. D’ailleurs plusieurs églises
sont réparées, d’autres le seront avant peu.
« Quant aux biens non restitués aux Hospitaliers et aux
Templiers, il est vrai qu’un jugement les a privés de certains droits, tant
féodaux que roturiers, et de terres dont ils avaient été mis en possession
par les ennemis du roi, pendant sa minorité ; en cela on s’est conformé aux
constitutions du royaume, qui ne permettent aux clercs d’acquérir ou
d’accepter de fonds immobiliers qu’avec l’agrément du prince, et sous la
condition expresse de les vendre dans un an un mois une semaine et un jour
pour tout délai. Les droits légitimement acquis a avant la mort de
Guillaume II leur ont été rendus.
« Il désire qu’il soit pourvu aux églises vacantes, sous
la réserve des privilèges attribués à ses prédécesseurs, et dont lui-même a
fait usage avec modération.
« Les clercs et les églises n’ont point été soumis aux
taxes pour leurs propriétés ecclésiastiques, mais seulement, ainsi qu’il
est d’usage dans tous les États chrétiens, pour les terres féodales et les
biens patrimoniaux qui leur appartiennent.
« Quelques ecclésiastiques, coupables du crime de lèse-majesté,
ont été bannis-du royaume; quant à ceux qui ont été mis à mort, il faut surtout
attribuer ces événements regrettables à l’impunité dont jouit le clergé. A
Venosa, on a vu un moine tuer son évêque ; un frère mineur a tué, dans
l’église de Saint-Vincent, un autre moine; et justice n’a point été faite des
meurtriers. »
« On ne connaît pas d’églises profanées ou
détruites, à moins a qu’il ne soit question de la cathédrale de Lucera, qui est
tombée de vétusté. Non-seulement l’empereur n’empêche pas de a la rebâtir,
mais il aidera à sa reconstruction : il en fera de même pour l’église de
Sora.
« Les hommes qui ont suivi le parti pontifical ne
sont point en exil, ils vivent paisiblement dans le royaume, à
l’exception a de ceux qui, ayant exercé des fonctions publiques,
craignent qu’on ne leur demande compte de leur gestion.
« L’empereur nie formellement qu’il ait excité des
séditions dans Rome contre le souverain pontife, les droits et l’honneur du
siège apostolique.
« Il n’a jamais songé à faire arrêter l’évêque de
Préneste, qui pourtant était son ennemi, et avait, d’après l’ordre du
pape, soulevé une grande partie de la Lombardie contre l’autorité impériale.
« Les affaires de la terre sainte ont été paralysées
par la révolte des Lombards. L’empereur a souvent remis sa cause à l’arbitrage
de l’Église, sans qu’une satisfaction convenable lui ait été donnée. La
première fois, les rebelles devaient fournir à la croisade quatre cents hommes
d’armes, qu’on employa contre le royaume. Plus tard, cinq cents
chevaliers, destinés au même service, ne furent jamais mis sur pied. Une
troisième et une quatrième fois, les promesses du pape demeurèrent sans
effet. L’empereur n’a jamais cessé de s’occuper de la terre sainte, et
aucun reproche ne peut lui être fait à ce sujet. »
« Enfin, ce prince déclare que ne sachant pas bien
ce qui s’est passé dans son royaume, dont il est depuis longtemps absent, il
ordonnera de réparer sans exception, les injures et les a dommages
soufferts par les églises. En tout ce qui touche à l’honneur et à
l’exaltation de la foi, à la conservation des droits et des libertés
ecclésiastiques, il veut n’avoir qu’une seule et « même pensée avec le
siège pontifical; ses forces et son pouvoir seront employés à atteindre ce but, »
A partir de ce jour, les négociations furent rompues; le
pape et l’empereur, niellant de côté tout esprit de modération, entreprirent
une lutte déplorable, qui commença de part et d’autre par de grandes
invectives. On ne peut voir sans un sentiment douloureux le chef de l’Église,
vieillard presque centenaire, justement renommé par sa piété, ses mœurs,
l’élévation de son esprit, s’abandonner à la colère et aux emportements;
tandis que de son côté, l’empereur déverse sur lui l’injure, et
l’accuse de prévarications qui, ajoutait-il, le rendaient indigne du
trône des apôtres. L’irritation de ce prince ne connut plus de
bornes quand il apprit que la sentence d'anathème, publiée à
Rome sans opposition de la part du sénat, l’était également en Angleterre
et dans la plupart des États chrétiens; qu’on prêchait à Milan et dans les
villes guelfes, une croisade contre sa personne, et enfin que Grégoire
cherchait à soulever l'Allemagne pour y faire élire un autre empereur, « Est-il
donc besoin de rappeler à a peux qui gouvernent l’Église, s’écriait-il
dans l'excès de ses ressentiments, qu’ils doivent à mes travaux ce qu’on a
gagné en terre sainte; que j’ai affronté les flots de la mer et mille
autres dangers pour la gloire de Dieu? Le pape me persécute, parce qu’il
en est jaloux, et qu’il cherche bien plus à amasser de l’argent qu’à
répandre la foi catholique. Lui qui, sous le nom de décimes, extorque de
grosses sommes à toute la chrétienté, veut me dépouiller de mon héritage.
Que Dieu soit donc juge entre moi, son chevalier, et le pape, son vicaire;
il sait qu’en parlant comme je le fais, je ne m'écarte pas du chemin de
la vérité. »
Frédéric adressa au sénateur, au peuple romain, aux
cardinaux, et au monarque anglais son beau-frère, des lettres de
reproche dans lesquelles, après s’être plaint de leur molle
condescendance pour les volontés de son ennemi, il les excitait à mettre
un frein , aux emportements de Grégoire. « Dieu vous a placés,
écrivait-il a aux membres du sacré collège, non comme la lampe sous
le boisseau, mais comme le fanal sur la montagne, pour répandre au
loin une vive lumière. Comment se fait-il que le pape, siégeant au milieu de
pères si vénérables, puisse agir aussi inconsidérément? Sans nul doute, nous
pourrions, à l’exemple de a certains empereurs, exercer des vengeances
privées, faire retomber la punition sur l’auteur de ce scandale ou sur sa
famille. Mais ni lui ni les siens ne sont d’une race tellement illustre
que la dignité impériale soit jalouse de s’en prendre à eux. Néanmoins
nous supplions votre vénérable assemblée d’opposer a une sage modération
aux emportements du souverain pontife; autrement nous ne pourrions pousser
la patience jusqu’à épargner ceux qui nous auraient abreuvé d’outrages, et nous
serions en droit de répondre par des violences à celles dont on
aurait usé envers nous. »
Pour compléter sa justification, l’empereur fit rédiger
par Pierre de la Vigne un manifeste, qu’il adressa aux souverains, aux
prélats et aux grands de l’Europe. Voici en quels termes il repoussait les
accusations du chef de l’Église:
« Jetez un regard autour de vous, et ouvrez les
oreilles, ô enfants des hommes! Pleurez sur les scandales qui affligent le monde,
sur les discordes intestines et l’oubli de toute droiture. Sachez que la
perversité de Babylone est l’œuvre des anciens, appelés à régir les peuples, et
que dans leurs mains, la justice est devenue amertume, le fruit de
l’équité s’est tourné en absinthe. Princes, soyez attentifs; peuples, comprenez
votre propre cause. Puissent vos yeux s’ouvrir à la lumière, et
votre « décision vous être inspirée par le Seigneur lui-même! »
Après avoir fait une longue énumération de ses griefs
contre Grégoire, qu’il qualifie d’artisan de schisme et de discorde, Frédéric
refuse de se soumettre au jugement de son plus implacable ennemi. Il ne
reconnaît point le droit de réprimer les princes, ni même de rendre un
arrêt valable, au pontife qui favorise ses sujets rebelles, et qui accorde
une protection notoire à la ville de Milan, habitée, en grande partie, par
des hérétiques.
« Que le peuple chrétien et l’Eglise elle-même ne
s’étonnent point que nous récusions un tel juge. Si nous le faisons, ce n’est
par mépris ni pour la puissance du Saint-Siège, ni pour la dignité
apostolique, à laquelle ceux qui vivent dans la foi orthodoxe, et nous plus que
tous les autres, devons être soumis : c’est parce que nous accusons le
pape de prévarications qui l’ont rendu indigne d'un rang si élevé. Que les
princes du monde chrétien reconnaissent en nous le zèle d’un dévouement
sincère; qu’ils sachent que si le souverain de Rome se soulève contre le
pontife romain, il n’est point guidé par une haine aveugle, mais par des motifs
trop légitimes, et surtout parce qu’il doit craindre que le troupeau confié à
un tel pasteur ne s’égare dans de fausses routes.
« En examinant notre conscience avec la plus
scrupuleuse attention, nous n’y trouvons rien qui justifie ces emportements, si
ce n’est le refus que nous avons fait d’unir une nièce du pape à notre
fils naturel Enzio, roi de Torres et de Gallura, a alliance qui nous a
paru peu convenable, et même indigne de nous.
« Quand le feu prend dans votre voisinage, puisez de
l’eau, et courez à vos maisons. C’est assez-vous dire que vous devez
observer les causes de la colère du pontife, excitée uniquement par sa
partialité pour nos sujets rebelles, et craindre pour vous-mêmes une
guerre non moins injuste. Certes, il croira facile d’abaisser les autres
princes s’il parvient une fois à écraser le chef de l’empire, celui dont
le bouclier s’oppose aux premiers traits lancés par l’ennemi commun.
« Si nous vous prions, et vous adjurons même, de soutenir
notre cause, ce n’est pas que nos forces soient insuffisantes pour
repousser une telle agression, mais c’est afin que le monde entier apprenne que
quiconque fait injure à un prince séculier, attaque tous les autres. »
Le pape, qui eut connaissance de ce message, écrivit à
son tour une lettre remplie d’invectives. Quelque long que soit cet écrit,
le lecteur nous pardonnera sans doute d’en mettre sous ses yeux les
principaux traits; ils lui feront connaître, mieux qu’un simple récit, la
violence de la lutte qui s’engage, et l’animosité des combattants.
« Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu,
etc. — Une bête furieuse est sortie de la mer; ses pieds sont ceux d’un
ours, ses dents, celles du lion ; par ses membres, elle ressemble au léopard,
et elle n’ouvre la gueule que pour blasphémer le nom du Seigneur, attaquer le
divin tabernacle et les saints qui habitent les cieux. Jadis elle tendait à
l’Église de secrètes embûches, aujourd’hui elle l’attaque
ouvertement, a avec ses ongles et ses dents de fer; elle prépare les
machines des Ismaélites, bâtit des écoles pour la perdition des âmes,
et fait la guerre au Rédempteur, en s’efforçant d’effacer, avec le stylet
de la perversité hérétique, les tables du divin Testament. Cessez donc de
vous étonner, ô vous qui avez connaissance a des injures répandues contre
nous par celte bête furieuse! il est naturel que nous soyons en bulle à la
calomnie, puisque Dieu lui-même n’est pas exempt de semblables outrages.
Mais afin de réfuter d’indignes mensonges par des arguments victorieux,
examinez attentivement la tête, le corps et les extrémités de cette bête, qui
est l’empereur Frédéric; considérez comment, par des récits trompeurs,
envoyés dans les divers pays du monde chrétien, il cherche à noircir notre
sincérité et celle du Saint-Siège.
« Avant que nos épaules fussent chargées du fardeau
apostolique, et depuis qu’elles l’ont reçu, nous avons comblé de marques de
bienveillance Frédéric, alors caché sous la peau du renard. Nous avons continué
d’agir ainsi jusqu’à ce que les espérances qu’un père a coutume de fonder sur
un fils chéri eussent été déçues ; que ce même prince, ébloui de sa grandeur,
et rendant à l’Église, sa sainte mère, le mal pour le bien, après l’avoir
longtemps séduite par de trompeuses paroles, l’eût infectée de venin, en
tournant contre elle son dard, à la manière des scorpions. »
Vient ici la longue série des griefs du pape contre
l’empereur, qu’il accuse, entre autres actions criminelles, d’avoir retenu à
dessein les croisés dans les plaines brûlantes de la Pouille, pour
les faire périr par la contagion; d’avoir menti à Dieu et à l’Église,
en prétextant une maladie pourrie point passer outre-mer; d’avoir enfin
codé aux infidèles le temple du Seigneur, et jusqu’aux armes destinées à
la défense des chrétiens. Après beaucoup d'autres plaintes déjà connues du
lecteur et qu’il serait trop long de rapporter ici, Grégoire ajoute :
« Comme les invectives des méchants équivalent à des
louanges, et leurs louanges à des injures, nous préférons, aux éloges de celui
dont les discours ne sont qu’un tissu d’infamies, ses accusations
perverses.
« Non content de fouler aux pieds les libertés
ecclésiastiques, Frédéric a désossé, pour ainsi dire, les églises de son
royaume, afin de se gorger de leur chair. Il les a couvertes de souillures
et accablées d’exactions; il a jeté les ministres du Seigneur dans ses
cachots, les a imposés à la taille, soumis en matière criminelle à la
juridiction laïque, et envoyés en exil.
«Partout il s’oppose à l'élection des pasteurs; il
détruit dos habitations chrétiennes pour édifier les murs de Babylone, transformant
ainsi les temples consacrés au Tout-Puissant en lieux de perdition, où
Mahomet est adoré.
« Au mépris de traités solennels et de ses propres
serments, de nobles hommes, dépouillés de leurs biens, sont forcés de vivre
hors de son royaume, en proie à la misère la plus profonde; leurs femmes, leurs
enfants, gémissent dans les fers. Ses propres sujets, barons, chevaliers,
gens de tons états, sont réduits à la condition d’esclaves; la plupart
conservent à peine une paille grossière pour se reposer, des haillons pour vêtements,
du pain de millet pour nourriture.
« Il a voulu souiller la pureté de l’Église par la boue
des biens temporels, dans l’espoir, sans doute, de porter plus aisément
la main aux choses sacrées. C’est ainsi qu’il nous a maintes fois fait
des avances, offert des châteaux, et proposé, par l’intermédiaire de prélats
d’un haut rang, une alliance entre sa famille et la nôtre. Mais aujourd’hui que
ses instances ont été vaines, que, malgré tous ses artifices, il n’a pu
obtenir de nous ce qu’il désirait, ainsi que la chose est presque notoire à la
cour pontificale; comme il se voit abandonné dans un gouffre de a
perdition, et que ses paroles mensongères ne trompent plus personne, il
imite cette femme perdue de l’Égypte qui, n’ayant pu entraîner Joseph au mal,
l’accusait d’avoir voulu la séduire.
« Il faut sans doute s’affliger de la perte d’un homme ;
mais ne doit-on pas aussi remercier Dieu de n’avoir pas permis que l’ombre
cachât plus longtemps celui qui prend plaisir à être nommé le précurseur
de l’Antéchrist, qui, sans attendre un prochain jugement, dont il n’aura
que la honte, élève lui-même la muraille de ses abominations, met au grand jour
de la publicité les œuvres de son aveuglement, et ose soutenir a qu’il n’a
pu être lié par la sentence que nous, vicaire du Seigneur, nous avons prononcée
contre lui? Or, en avançant que a Jésus-Christ n’a point remis au
bienheureux Pierre et à ses successeurs le pouvoir de lier et de délier,
il tombe dans l’hérésie, et s’efforce d’enlever à l’Église , sur laquelle la
foi repose, le privilège d’autorité quelle lient de la propre parole de
Dieu.
« Mais s’il se trouvait encore des gens peu disposés à
croire qu’il se fût trahi par ses propres discours, voici, pour les convaincre,
des preuves victorieuses. Ce prince, assis dans la chaire de pestilence,
affirme que l’univers a été trompé par trois charlatans, Jésus-Christ,
Moïse et Mahomet; ajoutant que les deux derniers sont morts comblés de
gloire, tandis que Jésus a été livré au supplice de la croix. Il ne veut
point que le fils de Dieu ait pu naître d’une vierge, et refuse d’ajouter
foi à ce qui n’est pas démontré par les lois de la raison et de la nature.
« Tous ces faits, et beaucoup d’autres encore, par
lesquels il attaque chaque jour la foi catholique, seront prouvés en
temps et lieu, ainsi qu’il est juste de le faire. Nous avons trouvé
bon d’en avertir Votre Sérénité, en lui recommandant de se faire exposer
avec soin les choses contenues dans ce bref, afin que la pureté de votre
innocence ne puisse être séduite par de fallacieuses paroles. — Donné à Latran,
le jour des calendes (1er juillet), treizième année de notre pontificat. »
La lettre de Grégoire ne demeura pas sans réplique. Dans
une circulaire adressée aux prélats, l’empereur, pour se disculper
du reproche d’hérésie, fil, en termes très-explicites, une
profession de foi orthodoxe; puis il se répandit en injures contre le
chef de l’Église, qui, selon lui, n’avait que le nom de pape. «Ce
père des discordes, et non des miséricordes, écrivait-il’, des désolations,
et non des consolations, excite au scandale le monde «entier. Il est lui-même
l’Antéchrist, dont il nous appelle le précurseur, le grand dragon, le faux
prophète, l’ange des ténèbres, qui remplit d’amertume et la terre et le ciel. »
D’autres écrits, non moins violents, furent encore échangés; mais
ces tristes débats, ces accusations passionnées n’étaient de part
et d’autre que le prélude d’attaques plus sérieuses. Avant la fin
de l’année, Grégoire essaya d’obtenir de la diète germanique la déchéance
de Frédéric, et de faire mettre à sa place un autre empereur, qui aurait été la
créature du Saint-Siège. A cet effet, il invita les grands de l’Allemagne
à procéder à une nouvelle élection. Tous refusèrent, alléguant qu’il
appartenait, sans aucun doute, au souverain pontife de revêtir des
ornements impériaux l’élu des princes, mais nullement de l’en dépouiller.
Repoussé de ce côté, le vieux pontife tourna ses regards vers la
France, et fit proposer à Louis IX de donner l’empire à Robert,
comte d’Artois, l’un des frères du saint monarque. « Ne différez
pas, a lui écrivait-il, d’accepter une dignité pour l’obtention de laquelle
nous sommes prêt à vous aider de nos trésors et de « l’appui efficace de
l’Église. » Le roi, après avoir consulté ses barons, refusa en termes
énergiques, d’être l’instrument des vengeances du pontife. On ne devait
point, suivant lui, déposer de la sorte un prince tellement élevé en
dignité, qu’aucun autre dans le monde chrétien ne lui était supérieur. Si
ses fautes le rendaient indigne du rang suprême, il ne pouvait être jugé
que par un concile général. Pendant que ces choses se passaient au nord
des Alpes, certains ecclésiastiques cherchaient à exciter des séditions en
Pouille et en Sicile; mais Frédéric donna à ses justiciers les ordres les
plus sévères pour réprimer ces intrigues. On chassa de leurs sièges les évêques
de Teano, de Venafro, d’Alife, d’Aquino, de Caleno, dans la Terre de Labour; et, comme cet exemple
parut insuffisant, quelques mois plus tard, l’évêque de Fondi alla en exil, et ses terres furent confisquées. Les
prélats siciliens qui étaient à la cour du pape furent sommés d’en partir
sans délai, sous peine de la perte de leurs biens, ce qui fut exécuté à la
rigueur. On établit de grosses tailles sur les couvents; on mit hors du
royaume les moines étrangers; tout porteur de lettres pontificales
écrites contre l’empereur, périt sur l’échafaud. Enfin plusieurs
monastères, et entre autres celui de Mont-Cassin, furent
occupés militairement, les religieux renvoyés, à l’exception du
petit nombre strictement nécessaire pour la célébration des
saints offices ‘.
On devine d’avance que l’empereur et le pape, une fois
entrés dans celle voie, ne mettront plus de bornes à leur irritation.
La paix de San Germano n’avait été qu’une trêve nécessaire à
l’un comme à l’autre. La seconde excommunication de Frédéric,
cette diversion puissante, faite au moment où ce prince se préparait
à anéantir l’indépendance des républiques lombardes, donna le signal
d’une guerre à outrance entre le gouvernement militaire de l’Allemagne et
le principe italien. Avant d’offrir au lecteur le dénouement de ce long
drame, traçons, en peu de mots, la situation de l’empereur et celle du pape au
moment où ils vont se porter des coups décisifs.
Sans parler de l’alliance douteuse de l’Angleterre et de
l’amitié un peu refroidie de la France, Frédéric avait pour lui la Germanie, où
l'ancienne opposition s’était effacée, mais où l’esprit guerrier qui, sous
Barberousse et Henri VI, avait conduit tant d’armées féodales dans la
Péninsule, faisait place à un sentiment de lassitude. Avec beaucoup
d’argent, il était toujours facile de lever en Allemagne d’excellentes
troupes; mais on ne devait plus compter sur un mouvement national, sur une
croisade des princes de l’empire contre les Italiens. En Lombardie, si la
faction gibeline et les principaux feudataires guelfes étaient réunis sous
la bannière impériale, ces derniers avaient cédé à la force, et
n’attendaient qu’une occasion favorable pour se tourner contre l’empereur. Le
royaume de Sicile offrait à ce prince, pour la lutte qui se préparait, des
ressources plus sûres. Naturellement riche et fertile, situé presque au milieu
de ce beau bassin de la Méditerranée, qui était alors le centre du monde et la
grande voie ouverte au commerce, ce pays, sous la domination d’un
prince fort et habile, se serait sans doute élevé à une grande opulence, si
les besoins d’un état de guerre continuel n’avaient forcé son gouvernement
à le surcharger de taxes et de douanes. Ces exactions, trop répétées,
fatiguaient le peuple, et faisaient germer des mécontentements, qu’une sourde
opposition, formée d’une partie de la noblesse et des ecclésiastiques,
excitait sous-main. Toutefois, comme la répression était prompte et
active, personne n’osait se déclarer ouvertement. La flotte, mise sur un
pied respectable, avait dix grands vaisseaux et soixante-quinze
galères, outre un nombre considérable de petits navires. L’armée
royale, grossie par les Sarrasins de Lucera, marchait au premier appel. Enfin
l’empereur, âgé de quarante-quatre ans, voyait autour de son trône deux
jeunes princes sur lesquels reposaient les destinées futures de sa maison.
L’ainé des deux, Conrad, né en 1228, déjà roi des Romains et lieutenant
impérial en Allemagne, sous la tutelle de l’archevêque de Mayence, y
défendait les prérogatives de la couronne; l’autre, appelé Henri, fils de
l’impératrice Isabelle d’Angleterre, était encore au berceau. Frédéric
avait aussi plusieurs enfants naturels: l’un d’eux, Enzio, roi de
Sardaigne, fut créé, sur ces entrefaites, vicaire en Lombardie; on
lui donna les pouvoirs attachés à cette charge importante, sauf
la conduite de la guerre, que l’empereur se réservait. Un autre
fils, Manfred, dont le nom se rattache aux événements les plus dramatiques
de la lutte de sa famille avec la cour de Rome, ne comptait pas alors plus de
sept ans; son père l’aimait avec tendresse, et lui faisait donner une
éducation brillante.
Grégoire IX ne songeait point à faire de nouvelles levées
pour envahir une seconde fois les États de son redoutable ennemi : c’était
avec d’autres armes qu’il se flattait de le réduire. A défaut de troupes,
il portait à la confédération guelfe la puissance morale et les trésors du Saint-Siège,
une volonté énergique et un courage à l’épreuve des revers. En lui le
corps seul était caduc ; l’âme était ferme, l’esprit conservait la verdeur
de la jeunesse; et si la mort ne devait pas lui laisser le temps d’arriver
au but, il espérait que son successeur saurait achever une entreprise à
laquelle il vouait ses derniers jours. Sa parole, portée jusque dans le
moindre hameau par les missionnaires de la croisade et les moines
mendiants, ne devait-elle pas à la fin tourner la Péninsule entière contre
l’ennemi de la puissance temporelle des papes et de l’indépendance de
l'Italie? L’empereur, ce représentant des intérêts monarchiques, ne parlait que
d’obéissance à l’autorité souveraine : maxime peu goûtée de la haute
noblesse de ce siècle, et qui, en aucun temps, ne fut en crédit près
du peuple. Au contraire, l’Église romaine, prêchait aux Italiens
la liberté et l’affranchissement; elle abaissait les forts devant
les faibles, elle ouvrai! ses bras aux proscrits, et ne frappait
presque jamais les princes d’anathème, sans leur reprocher quelque
injustice ou quelque exaction. En se plaçant à la tête du parti guelfe
contre la domination allemande, Grégoire personnifiait en lui l’élément
national aux prises avec la force matérielle. On verra bientôt qui devait
l’emporter, et le récit des faits postérieurs nous montrera quel fut pour le
pontife, pour l’empereur et pour les républiques italiennes, c’est-à-dire pour
les trois grands principes qui se disputaient l’Italie, le résultat
de cette longue et terrible lutte.
LIVRE VI.
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