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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE |
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LIVRE VII
FRÉDÉRIC II JUSQU’A SA MORT
1241 —1250
CHAPITRE II
L’ITALIE ET L’ALLEMAGNE APRÈS LE CONCILE DE LYON. — VAINS
EFFORTS DU ROI LOUIS IX POUR RÉCONCILIER FREDERIC AVEC LE PAPE. — CONSPIRATION
EN SICILE CONTRE L’EMPEREUR. - LE LANDGRAVE DE TUURINGE EST ÉLU ROI DES
ROMAINS. — RÉVOLTE DE PARME.
La déposition de Frédéric II, prononcée en plein concile
et sanctionnée par le silence, sinon par l’assentiment d’un grand nombre
de prélats de la chrétienté, était un brandon de discorde jeté dans
l’empire. Cet appel à la révolte devait entraîner de grands malheurs; mais
Innocent IV avait compris qu’au point où les choses en étaient venues, il
ne pouvait faire la paix sans mettre en péril l’indépendance de la
papauté, sans exposer à une ruine certaine sa puissance temporelle,
attaquée par la famille des Hohenstaufen comme elle l’avait été par Othon IV dans les
premières années du XIIIe siècle. Si donc Frédéric, marchant sur les
traces d’Othon, tournait contre l’Eglise romaine le glaive dont elle avait
armé sa main; si, non content d’envahir le patrimoine de Saint-Pierre et
d’imposer à l’Italie un pouvoir tyrannique, ce prince osait saper les
fondements de la hiérarchie de l’Église, et si, par de coupables hérésies,
ou par des idées philosophiques non moins dangereuses, il apprenait aux
chrétiens à mépriser les ordres et à braver les menaces du Saint-Siège,
le devoir du pape était sans doute de combattre à outrance un
si dangereux ennemi. Ainsi raisonnait Innocent pour légitimer à ses
propres yeux les moyens auxquels il allait recourir. Bien décidé à atteindre le
but, aucune considération humaine ne l’arrêtera désormais dans cette voie. La
force matérielle lui manque, il l’obtiendra par la corruption; armé du
pouvoir de lier et de délier, il appellera vertu la défection, crime la
fidélité au serment. Vicaire d’un Dieu de miséricorde, ses légats parcourront l’empire
allumant partout la guerre civile, excitant à la trahison les amis et les
serviteurs du prince, soulevant des schismes dans l’État et dans les
diocèses. Lui-même, constant dans les revers, habite à profiter de ses
avantages, toujours plein d’énergie et de persévérance dans une mission qu’il
croit tenir de Dieu, il poursuivra jusqu’au tombeau celui dont il a juré
la perte, et enveloppera la race entière de Souabe dans une commune
proscription.
Depuis son élévation au pontifical, Innocent IV avait
amassé de grosses sommes, levées à titre de décimes sur les
églises d’Angleterre et de France. Un chroniqueur allemand le
cite comme le plus riche de tous les papes qui, depuis saint Pierre, avaient
occupé le trône apostolique. On verra bientôt quel parti il sut tirer de
cet argent pour entretenir la guerre des deux côtés des Alpes, et procurer à
l’Eglise de nombreux défenseurs. A sa voix, la faction guelfe recommença
la lutte en Lombardie. Outre la puissante confédération milanaise, les
villes de Toscane et de l’Etat pontifical, le marquis d’Esle, le comte de
Saint Boniface, et d’autres seigneurs ralliés aux Guelfes, il
existait dans chaque cité gibeline un parti d’opposition, toujours prêt à
courir aux armes. Souvent, lorsqu’on s’y attendait le moins, des complots
éclataient dans une commune; un combat s’engageait sur la place publique, et
les vainqueurs envoyaient les vaincus en exil, en s’emparant de leurs
biens; ce qui fait comprendre les changements continuels qu’on voit, à cette
époque, dans les alliances des républiques italiennes. C’est ainsi
que, dès l’année précédente, Verceil et Novare étaient rentrées
dans la ligue lombarde; que les Alexandrins, ces anciens vassaux de
l’Eglise romaine, avaient reçu l’empereur avec de grandes démonstrations
de joie, lorsqu’il se rendit à Turin pour se rapprocher du concile. Vers le
même temps, les Guelfes de Reggio ayant échoué dans le projet de se rendre
maîtres de leur patrie, en furent chassés par la faction plus nombreuse des
Gibelins. A Parme, où l’évêque défunt venait d’être remplacé par un neveu d’Innocent,
la cour pontificale avait installé une colonie de frères prêcheurs qui
servaient ses projets avec beaucoup de zèle. Dans cette ville, si
longtemps gibeline, l’esprit de faction divisait la plupart des familles; les
impérialistes étaient appelés neri, les noirs;
et ceux qui tenaient pour l’Église, rossi,
les rouges. Ces derniers, quoique moins nombreux, se flattaient de
remporter bientôt sur leurs adversaires. Pour déjouer leurs complots,
l’empereur passa de Turin à Parme, et envoya en exil les parents et les
alliés du pape, qui se retirèrent à Plaisance. Leurs biens furent
confisqués, et on mit le séquestre sur les revenus de l’évêque. En édit
prohiba, sons peine de la mutilation des mains, toute correspondance avec la
cour pontificale. Enfin, dans l’espoir de s’attacher la commune, Frédéric
lui donna de nouveaux privilèges et le château de Grandola.
Dans le sud de la Péninsule, les religieux mendiants redoublaient
de zèle pour fomenter des troubles. Déguisés en pèlerins ou
en colporteurs, quand ils n’osaient se montrer ostensiblement,
ils éveillaient partout des sentiments de haine contre le
prince excommunié, qui courbait les peuples sous un joug de fer,
et dépouillait la noblesse de ses plus importantes
prérogatives. Étaient-ils reconnus, le justicier les condamnait à la
torture, et souvent même au gibet, ce qui n’empêchait pas d’autres
disciples de saint François et de saint Dominique d’accepter
cette périlleuse mission. En Sicile, les mécontents reprenaient courage;
ceux des Sarrasins qui, depuis la translation à Lucera de leurs
principales tribus, étaient restés dans l’île, tolérés par
le gouvernement, voyaient avec joie l’empereur dans un grand embarras
d’affaires et profilaient de son absence pour piller les terres des chrétiens.
C’est ainsi que, des Alpes à la mer d’Afri que, le feu couvait sous la cendre,
près d’embraser d’un vaste incendie les provinces italiennes.
L’Allemagne donnait des inquiétudes non moins fondées.
Des ecclésiastiques dévoués au Saint-Siège y remuaient les passions
et prodiguaient avec une violence inouïe l’outrage à l’empereur. Ils
le comparaient à Néron et à Julien l’Apostat, l’accusant de violer sans
pudeur les serments les plus solennels, et de sacrifier à une ambition aveugle
amis, patrie, religion. Dans des pamphlets injurieux, ils l’accusaient de
vouloir gouverner le spirituel comme le temporel, de battre monnaie avec les
vases sacrés, de nier ou plutôt de s’attribuer l’autorité déléguée par
le Christ à l’apôtre et à ses successeurs; d’exiger pour lui-même
le baisement de pied dans les églises, comme s’il était ici-bas
le vicaire de Dieu; enfin de préparer un schisme en attaquant
sans mesure les saints mystères et les dogmes les plus respectés,
tels que la résurrection des âmes, l’existence des anges et des
purs esprits.
Le pape avait fait publier dans ce pays la déposition de
l’empereur, avant même que Conrad eût quitté Vérone. Par des lettres
postérieures adressées aux princes investis du droit d’élire, il les
sollicitait de procéder sans retard à une élection nouvelle, et promettait
l’appui du siège apostolique et la couronne impériale à celui qu'ils
proclameraient roi des Romains. Bien que jusqu'alors les grands fussent
restés fidèles à leurs serments, on devait craindre que les nonces et les
moines ne parvinssent à réveiller en eux de coupables ambitions. Dans
de telles circonstances, pour affermir le trône des Hohenstaufen,
il eût fallu que Frédéric parvint à ranimer les anciens sentiments de
nationalité et d’indépendance des peuples germaniques. Mais depuis que l’Allemagne
avait refusé de soutenir avec ses années féodales la guerre de la
Péninsule, ce prince, réduit à ses propres ressources et aux contingents des
communes gibelines, n'était plus qu'un chef de parti trop faible pour dompter
les Lombards. Son étoile pâlissait; peut-être perdait-il celte confiance
en lui-même, si nécessaire au succès, et que peu d'hommes conservent dans la
mauvaise fortune. Trop souvent, en effet, dans les positions difficiles où
il va se trouver, on le verra irrésolu, regardant en arrière, tantôt menaçant
d’une terrible vengeance le pontife qui ne s’en émeut point; tantôt
sollicitant, au prix des plus grands sacrifices, une paix impossible.
Vers le mois de septembre, l’empereur envoya à Marseille
vingt galères, sous les ordres du grand amiral Ansaldo de’ Mari. On croit
que cet armement avait pour but d’appuyer la demande qu’il faisait pour
son fils Conrad de la main de Béatrix, la plus jeûne des trois filles et
l’héritière de Raymond Béranger, comte de Provence. Cette princesse était
déjà recherchée par Charles d’Anjou, frère de Louis IX, et par Raymond,
comte de Toulouse. Le pape usa de toute son influence pour faire écarter
Conrad; et le grand amiral, dont la mission n’eut aucun succès, rentra
à Savone le 29 septembre. Un mois auparavant, Frédéric avait tenu à
Parme une grande cour, où les privilèges des communes furent confirmés, et
où il exigea d’elles et des feudataires un nouveau serment. Ordre avait
été donné aux milices gibelines de s’assembler à Pavie, pour marcher
contre les Milanais. Comme elles étaient très-nombreuses, il en fit deux
corps: l’un resta sous son commandement direct; l’autre eut pour chef le
roi Enzio. Ce dernier battit les milices de Plaisance, dévasta le
territoire de celte commune jusqu’aux portes de la ville, et réduisit en
cendres l’hôpital du Saint-Esprit, dont il emporta une cloche, comme un
trophée de sa victoire. Quant à l’empereur, son plan était de traverser, à Boffalora, le bras du Tessin, appelé il Naviglio-Grande, et à cet effet il s’était
porté de sa personne à Abbiate-grasso; mais les
Milanais, auxquels la confédération avait envoyé des renforts, défendaient
le passage, qu’il ne put forcer. Les deux camps, séparés par ce cours
d’eau, restèrent en présence pendant vingt et un jours, dans une sorte
d'inaction. D’une part, les Milanais, dépourvus d’argent, furent réduits à
mettre en gage jusqu’à des vases sacrés que les ecclésiastiques leur
prièrent, sous la garantie de la commune et le cautionnement personnel de ses
magistrats. D'autre part, les impériaux manquaient de vivres; et. pour s’en
procurer, ils portaient au loin le pillage et l’incendie. La riche abbaye
de Morimont fut dévastée, plusieurs bourgs furent
livrés aux flames. Enfin, Frédéric, renonçant à emporter de front une
position si bien défendue, voulut la faire tourner par le roi de
Sardaigne. Ce jeune prince, à la tête des milices de Parme, de Lodi, de
Reggio, de Bergame, et de Crémone, fit un long circuit pour passer l’Adda
sur le pont de Cassano, el mit le siège devant Gorgonzola. An premier
avis de ce mouvement, le général milanais avait envoyé contre l’ennemi
cent cinquante arbalétriers génois et les milices de deux quartiers, ou,
comme on disait alors, de deux portes de la ville, il y eut une action
sanglante, dans laquelle Enzio, qui toujours combattait au premier rang,
fut renversé de cheval et fait prisonnier. Ses gens le délivrèrent; mais celle
expédition n'eut pas d'autre résultat, ce qui autorise à penser que
l’avantage ne resta pas aux impériaux. Trente-huit arbalétriers génois
avaient été faits prisonniers. Pour qu'ils ne pussent porter davantage
les armes contre lui, l’empereur, dit une chronique gibeline, fit
à chacun crever un œil el couper la main droite: mesure barbare, qui
devait exciter de plus en plus ses ennemis à la haine et à la vengeance. Comme
l’hiver approchait, les milices communales furent congédiées jusqu’au
printemps. Laissant sous les ordres de son fils la plupart des soldats
mercenaires, Frédéric quitta la Lombardie vers le milieu de novembre, et
se rendit à Grossetto, en Toscane, pour
surveiller de plus près le centre et le midi de l'Italie. Depuis qu’il
avait marié Enzio à l’héritière de Torres et de Gallura, et que Grégoire
IX avait reçu le serment des juges ou rois de la Sardaigne, deux partis
s’étaient formés à Pise : l’un tenait pour l’empire, l’autre pour le pape.
La famille des Conti était à la tête du premier, celle des Visconti
dirigeait l’autre; et la correspondance pontificale fournit la preuve que ceux-ci
cherchaient, par l’intermédiaire de l'archevêque, à se faire relever de
l’anathème prononcé contre les Pisans lors de la capture des prélats. Le
pape était disposé à les absoudre; mais l’arrivée de l’empereur arrêta
pour le moment cette négociation. Ce prince avait mis à profit son séjour
en Lombardie pour se rapprocher des Vénitiens, qui, depuis l’élévation
d’un Génois au trône pontifical, ne soutenaient plus que faiblement les
intérêts de la cour romaine. Les ambassadeurs de la république, au nombre
de trois, s'étaient retirés du concile, mécontents du pape. A leur passage
à Turin, ils furent mis en prison par le comte de Saune. L’empereur leur
rendit la liberté; et quand ils vinrent le remercier de celle grâce, ces
envoyés manifestèrent le désir de conclure une bonne paix, ajoutant que,
loin d’approuver ce qui venait d’être fait contre toute justice par le
chef de l’Église, ils y voyaient le deuil et la destruction de la
chrétienté. « Malgré le mal que vous avez causé à notre
royaume héréditaire, répondit l’empereur, vos marchands y ont toute jours
trouvé sûreté et protection. Notre querelle ne peut qu’être fatale à vous
comme à nous, quel que soit le vainqueur; et il est de notre intérêt
commun d’y mettre un terme. » — « Que Votre Altesse oublie donc toute
ancienne offense, reprirent les envoyés; et si elle l’a pour agréable, que la
concorde règne désormais entre Venise et l'empire. » - « Soit, de
par Dieu! dit alors l’empereur ».
Une convention fut conclue, et resta en vigueur pendant plusieurs années
Mais en même temps que ce prince poussait la guerre en
Lombardie et cherchait à rattacher à son parti ceux qui s’en étaient séparés,
il sollicitait Louis IX de le soutenir contre le chef de l’Église, ou du
moins de s’interposer pour conclure entre eux un accommodement. Après la
diète de Parme, maître Pierre de la Vigne, son ministre de confiance, et
Gauthier d’Ocra, son chapelain, dont le crédit augmentait de jour en jour,
portèrent en France un écrit justificatif de la conduite de leur maître.
Le monarque excommunié y protestait avec force contre la prétention
qu’avait la cour romaine de donner ou d’ôter les trônes. « N’est-ce pas au
mépris de Dieu et de toute justice, écrivait-il, que le pape ose
s’attribuer une telle prérogative? qu’il condamne des princes indépendants sans
observer les formes du droit, et sans même écouler leur justification? qu’il intervient
dans les querelles intestines de leurs États, et qu’après les avoir
frappés d’anathème, il prononce leur déchéance, et relève les peuples du
serment de fidélité? » Pour mettre fin à de si criantes usurpations, et à
d’autres encore qui étaient rappelées dans cette lettre, l’empereur sollicitait
Louis IX d’engager les pairs laïques de son royaume à défendre des
intérêts qui étaient à la fois ceux de l’empire et de tous les
souverains. Si cependant le roi de France ne croyait pas devoir entrer
personnellement dans cette affaire, il le priait du moins de ne permettre, dans
les terres de sa domination, aucune levée de troupes ou de deniers en
faveur d’innocent, et de n’y point donner asile aux ennemis de l’empire
tant que durerait la guerre. «Si le roi, disait Frédéric en terminant,
voit la possibilité d’amener le souverain pontife à une transaction, nous
remettons dès aujourd’hui notre cause entre ses mains, et nous sommes prêt
à exécuter ce qu’il jugera nécessaire pour rétablir la paix entre nous,
l’Église et les Lombards. Nous offrons de l’aider lui-même contre les
infidèles, soit en passant de notre personne en terre sainte, soit en y
envoyant Conrad notre fils, pour reconquérir avec le roi, ou même sans lui,
tout ce qui a appartenu à l’ancien royaume de Jérusalem. Nous y
emploierons les forces de l’empire et celles de nos États de Sicile, dès
que nous serons en paix avec le siège apostolique. Dans le cas même
où les efforts du roi de France et ceux de ses hauts barons ne pourraient
mettre un terme à la guerre injuste qui a nous est faite, nous lui
fournirons pour sa croisade des vivres, des vaisseaux, et des secours de
toute espèce. »
Le saint monarque accepta volontiers cette mission
pacifique. Non-seulement il croyait que la réconciliation de l’empire et du
sacerdoce devait procurer de grands avantages aux peuples chrétiens, et
contribuer au succès de son expédition d’outremer, mais d’autres motifs
lui faisaient désirer une entrevue avec le pape. Depuis qu’il s’était
croisé, sa mère, ses ministres, et jusqu’à l’évêque de Paris, ne cessaient de
répéter que l’intérêt du royaume lui imposaient le devoir de s’affranchir
d’une promesse contraire aux grands desseins de la Providence. Pour se
délivrer de ces instances importunes, Louis avait résolu de prendre, de la
main même du chef de l’Église, la pannetière et le
bourdon du pèlerin. De plus, comme il sollicitait alors pour son
frère Charles, comte d’Anjou, la main de Béatrix, l’héritière de Provence,
il croyait qu’en se rapprochant du Rhône, il assurerait le succès de cette
affaire. L’entrevue eut lieu le 30 novembre, au monastère de Cluny, où le
pape s’était rendu quinze jours auparavant, accompagné de onze cardinaux, des
patriarches d’Antioche et de Constantinople, de seize archevêques ou
évêques, de neuf abbés et d’un grand nombre de prélats d’un ordre
inférieur. A la suite du roi de France venaient les deux reines, Marguerite sa
femme et Blanche sa mère; Robert, comte d’Artois; Alphonse, comte de
Poitiers, et Charles d’Anjou, ses frères; les fils des rois de Castille et
d’Aragon, le duc de Bourgogne, les comtes de Champagne, de Toulouse, et
beaucoup d’autres seigneurs de grand renom. On y remarquait aussi Baudoin,
empereur de Constantinople, ce royal mendiant qui, ne sachant pas défendre
lui-même sa capitale, serrée de près par les Grecs, fatiguait l’Europe de
ses demandes de secours, et, pour un peu d’argent, mettait en gage les
reliques de ses églises. Le cortège était magnifique. Cent sergents à
cheval, armés d’arbalètes, ouvraient la marche; venaient ensuite cent
chevaliers de haubert, le heaume en tête, le bouclier suspendu au cou; puis
cent hommes d'armes de la garde couverts de brillantes armures
et l’épée à la main. Après eux s’avançaient le roi, l'empereur Baudoin,
les deux reines et les princes, en riche équipage, chacun ayant cherché à
se distinguer dans cette occasion par la splendeur des habits et la beauté des
palefrois. Les bâtiments de l’abbaye étaient si vastes, que des logements
avaient été préparés pour toutes ces cours, ces seigneurs et leur train,
sans que les moines quittassent les lieux qu’ils occupaient
habituellement. Pendant sept jours, le roi eut avec le souverain pontife
de secrètes conférences, où la reine mère fut seule admise; mais
les efforts de ce prince pour faire condescendre Innocent à ce
qu’il désirait de lui furent sans effet. Irrité, dit une chronique,
de ne point trouver dans le serviteur des serviteurs de Dieu l'humilité
chrétienne sur laquelle il comptait, Louis retourna dans son royaume, et
envoya en Provence Charles d’Anjou, avec la plus grande partie des
troupes. Le pape reçut de l’abbé de Cluny un présent de 3,000 marcs; et,
pour indemniser ce prélat de ses dépenses, il lui accorda une décime sur
toutes les maisons de l’ordre. Après un mois de séjour dans le monastère,
il reprit enfin le chemin de Lyon, et recommença, avec plus
d’ardeur que jamais, ses attaques contre le chef de l’empire. Tel fut
le résultat de l’entrevue annoncée aux nations comme le prélude d’une paix
générale. Vers les fêtes de Pâques de l’année suivante, Louis IX fit faire par
l’évêque de Sentis et le gardien de Baveux une nouvelle tentative en
faveur de Frédéric. « Depuis notre promotion au pontificat jusqu’au dernier
concile général, répondit Innocent, nous avons fait de vains efforts pour
rétablir la paix, et il nous semble impossible d’y réussir mieux
aujourd’hui. Mais comme l’Eglise ne repousse jamais de son giron ceux qui
l’invoquent; que, loin de vouloir la mort du pécheur, elle désire sa
conversion; qu’enfin, nous portons au roi de France une affection spéciale
et sincère, nous consentons, par égard pour sa personne, à recevoir ledit
ex-empereur, et à le traiter avec la modération que l'honneur du Saint-Siège
comporte, si, touché par la grâce, il veut véritablement revenir à l’unité
de l'Église. » Ce n’étaient là, il faut le dire, que de belles paroles
démenties par les faits, et cette négociation échoua comme toutes les
autres.
Non-seulement le pape ne voulait aucun accord avec le
prince dont il avait juré la perte; mais, pendant qu’on lui parlait
de paix, il se préparait à attaquer partout à la fois son
puissant ennemi, à détruire ses alliances, à corrompre ses serviteurs.
Le commerce avec l’Orient était pour Frédéric une source de richesses, qu’Innocent
essaya de tarir. Dans ce but, il envoya des nonces en Égypte pour faire
rompre les anciens traités faits avec le royaume de Sicile. Une copie de
la réponse, vraie ou supposée, du sultan aux propositions du siège apostolique,
existe aux archives du Vatican. « Des ambassadeurs du saint pape
des chrétiens, écrivait le prince ayoubite, sont
venus vers nous, et ont été reçus avec honneur. Ils nous ont parlé du
Christ, que nous connaissons, et que nous glorifions mieux que vous ne le
faites; de votre désir de donner la paix aux peuples, vœu qui a toujours
été dans notre cœur. Mais vous n’ignorez pas que, dès le temps du sultan
noire père (Dieu veuille l’élever a dans sa gloire!), il existait une
sincère amitié entre nous et l’empereur des Romains. Comme, pour traiter
avec vous, son assentiment est nécessaire, nous chargeons notre envoyé à
la cour impériale de l’informer de vos propositions. » En Angleterre, le
pape exigea des églises une nouvelle décime, qu’il réduisit au vingtième pour
les petits bénéfices. En vain le clergé protesta; vainement aussi les
barons parlèrent de tirer l’épée pour soutenir les ecclésiastiques: il
fallut composer avec la cour romaine. En France, les collecteurs
pontificaux ruinaient les provinces, demandant tantôt un vingtième pour
défendre Constantinople qu’on ne secourait jamais, d’autres fois la
décime pour la terre sainte, puis une contribution destinée à la
guerre contre l'empereur. Le légat du pape en Allemagne faisait
aux partisans des Hohenstaufen de grandes promesses pour les attirer à
lui; il excitait les ennemis de cette maison à redoubler d’efforts contre
le prince anathème, et allumait dans les cœurs les plus mauvaises
passions, la haine, la vengeance, la cupidité. On se souvient qu’Innocent
lui-même avait sollicité les électeurs de nommer un nouveau souverain.
Déjà plusieurs d’entre eux s’y montraient disposés; mais d’autres
persistaient à soutenir contre le Saint-Siège l’indépendance de l’empire
et les droits de Frédéric. Des deux côtés des Alpes, l’orage grondait à
l’horizon. En Italie, un complot se tramait contre la vie de l’empereur,
non par des conjurés obscurs, mais par de hauts fonctionnaires,
des hommes éminents qui avaient toute sa confiance. Parmi eux étaient
au premier rang les deux fils de l’ancien grand justicier Henri de Morra;
André de Cicala, qu’on a vu capitaine général des provinces situées entre
la Calabre et la frontière ecclésiastique; la famille entière de S. Severino; Pandolfe, Robert el Richard Fasanella; Théobald
Francisco, à peine sorti des fonctions de podestat de Parme, et d’autres
membres de la haute noblesse. Les uns, employés près de sa personne,
avaient accepté l’odieuse mission de l’assassiner; les autres attendaient
dans la Terre de Labour que le crime fût commis, pour donner le
signal d’une insurrection sourdement préparée. Pendant ce
temps, Frédéric, loin de mettre en doute la fidélité de perfides amis,
les appelait à ses conseils, les admettait à ses plaisirs. Il avait
fait venir à Grossetto ses panthères, ses
chiens, ses faucons, et se divertissait à de grandes chasses dans les marennes
de Toscane, quand il apprit qu’un des conspirateurs, appelé Jean de
Presenzano, effrayé ou repentant de s’être, laissé entraîner dans
cette machination, venait d’en révéler le nœud au comte de Caserte, vicaire
impérial dans le royaume. L’empereur ne pouvait croire à tant de
déloyauté; et, pendant qu’il était encore en doute, les traîtres, avertis
du péril qui les menaçait, prirent la fuite. Pandolfe Fasanella se retira à Rome, où un asile lui était assuré; ses complices
parvinrent pour la plupart à gagner la Pouille. Déjà, à Naples et dans la
Terre de Labour, des nobles annonçaient la mort de l’ennemi du Saint-Siège, et
appelaient à eux tous les mécontents. Par bonheur, le vicaire impérial
avait pris des mesures aussi promptes qu’énergiques contre les
rebelles, qui furent battus dans les plaines de Canosa en Capitanate.
Ceux qui purent échapper à la poursuite du vainqueur se
retirèrent dans la province de Salerne, où ils surprirent, près des
ruines de l’antique Pestum, les places de Scala et de Capaccio,
qu’ils approvisionnèrent à la hâte. Comme aucun d’eux ne
devait attendre de pardon, ils résolurent de s’ensevelir sous les
ruines de ces forteresses.
Cependant, l’insurrection s’était étendue jusque dans l’île
de Sicile, où les dernières tribus de Sarrasins étaient en pleine révolte.
L’empereur disait souvent qu’il tenait à son royaume héréditaire, comme
à la prunelle de ses yeux. Il se hâta d’y retourner pour éteindre la
sédition et châtier les coupables. Mais avant de quitter Grossetto, il y rassembla pendant les fêtes de Pâques
une cour solennelle, à laquelle assistèrent beaucoup de gentilshommes et
de députés des villes gibelines. L’objet de celle réunion était de
préparer une nouvelle guerre contre Gênes, qu’on devait attaquer par terre
et par mer, pendant qu’en Lombardie, le roi Enzio et Eccelin tiendraient
en échec l’armée milanaise. Parmi les présents qui furent faits à
l'empereur par les feudataires, celui du marquis Obizzo Malespina excita la surprise.
C'était un palefroi de bonne race, mais vieux, décharné et couvert d’un
harnais misérable. « Ce cheval, dit Frédéric avec amertume, fut jadis un noble
coursier, plein de feu et de vigueur. Notre empire, dont il est le
vivant symbole, a eu comme lui de jeunes et belles années;
mais, après avoir été puissant, cet empire est tombé si bas, que
son chef ne possède presque plus rien en Italie ni en Allemagne, et
que ceux qu’il fit trembler dédaignent son alliance. » Enzio conduisit ses
troupes dans la vallée du Pô, où il dévasta encore une fois le diocèse de
Plaisance. Frédéric d’Antioche fut laissé en Toscane, avec le titre et les
pouvoirs de vicaire impérial. Enfin, Marino d’Eboli occupa le duché de Spolète,
et eut sous ses ordres une grande partie des mercenaires allemands.
Ces mesures prises, l’empereur se rendit à Naples à marches forcées.
Sa présence porta le dernier coup à l’insurrection. Déjà
le comte d’Acerra avait repris Scala (mars 1246), et bloquait Capaccio, bourg
fortifié sur une colline, qui commande la plaine marécageuse de Pestum.
Les principaux rebelles s’étaient enfermés dans Capaccio avec cent cinquante de
leurs complices, et cinquante otages lombards qu’ils avaient délivres de
prison. Pour les encourager à tenir ferme, Innocent écrivit
plusieurs lettres, où, tout en les comblant d’éloges, il les excitait à
redoubler d’efforts contre le nouveau Pharaon, le persécuteur de l’Église.
L’appui du Très-Haut leur était assuré et le pape, qui les comptait au
nombre de ses plus chers fils, promettait de les soutenir de tout son
pouvoir. Mais déjà bien des gens se retiraient du complot, où le bruit de la
mort de l’empereur les avait poussés. Les vrais coupables, réduits à un
petit nombre, se voyaient cernés dans leur dernier asile par des forces
supérieures. On était au mois de juillet; la chaleur qui était excessive,
incommodait les Impériaux, et les émanations des marais de la plaine
apportaient dans leur camp le germe de fièvres pernicieuses. Mais, dans
l’intérieur de la forteresse, les citernes étaient à sec. Les assiégés,
souffrant de la soif, obligés de veiller nuit et jour sur les remparts,
pour repousser des attaques que sept grands mangonneaux protégeaient,
furent en peu de temps réduits h la dernière extrémité. Beaucoup avaient
péri; quelques-uns parvinrent à fuir; les autres furent pris. De la
puissante famille de S. Severino, il resta un seul enfant en bas âge,
qu’un serviteur fidèle déroba à toutes les recherches.
L’empereur, aigri par de si noirs complots, se montra sans pitié. Capaccio
pillé et livré aux flammes, fut détruit de fond en comble; ses habitants
subirent la mort ou allèrent en exil. Les chefs des rebelles, conduits à Naples
et appliqués à la torture, avouèrent leur crime, tout en déclarant qu’ils
n'avaient fait que céder aux instigations du pape. Ceux qui ne furent pas
pendus, brûlés vifs ou jetés à la mer, subirent un supplice plus cruel
encore : on leur coupa le nez, un pied et une main; on leur creva les
yeux; et dans ce déplorable état, Frédéric voulait envoyer dans les
cours de l’Europe six des plus criminels, portant sur le front la
lettre pontificale qui approuvait leur trahison. De prudents conseillers l’en détournèrent et ces malheureux,
après avoir été donnés en spectacle au peuple des principales villes du royaume,
moururent sur le bûcher. Vingt-deux femmes, épouses ou filles des conspirateurs, furent enfermées
dans les cachots du palais royal de Palerme, et aucune d’elles ne revit
jamais la clarté du ciel.
Dans une circulaire adressée aux souverains, l’empereur
accusa Innocent d’avoir aiguisé le poignard qui devait le
frapper. Non-seulement ce prince n’oubliait aucun des aveux faits par
les coupables à leurs derniers moments, mais il signalait tous
les indices qui, suivant lui, prouvaient jusqu’à l’évidence la complicité
de la cour romaine. Entre autres faits, il rapportait qu’un archevêque, à
son retour de Lyon, avait annoncé hautement que bientôt l’ennemi de Dieu
et du siège apostolique serait mis à mort par ses propres serviteurs. «
Jamais, ajoutait Frédéric, nous n’aurions soupçonné nos prélats, ni ceux
eu qui nous avions mis notre confiance, d’une si méchante action. Le
ciel nous est témoin qu'un semblable projet contre les jours du pape
n’est point entré dans notre esprit, bien que plusieurs fois la
proposition nous en ait été faite depuis notre condamnation au concile. Autant
il nous parait licite d’user d’une légitime défense, autant la vengeance
et la trahison nous semblent criminelles. » Ajoutons ici que ceux des conjurés
qui échappèrent à la mort, leurs proches et leurs amis, trouvèrent à
la cour romaine un asile et des faveurs. Une pièce du premier Registre
d’innocent IV, conservé au Vatican, fournit la preuve qu’au mois de mars
de l’année suivante, Pandolfe Fasanella obtint
du pape, à titre de récompense pour sa fidélité et son dévouement á l'Église,
l’investiture de plusieurs fiefs situés dans le diocèse de Salerne.
Gilibert et Henri, ses frères, ne furent pas moins bien traités. Un frère
de Théobald Francisco, appelé Guillaume, eut Sarno; Oddon de Laviano, Consa. Ces grâces furent accordées
sous la double condition d’être soumis an service militaire qui était imposé
aux vassaux de la couronne, et de tenir ces fiefs du pape, ou du souverain
que l’Église romaine établirait dans le royaume après le renversement de
Frédéric.
Certaines circonstances prouvaient qu’Innocent, s’il
était étranger au complot contre les jours de son ennemi, avait du moins donné
son appui à la rébellion. Lors de la prise d’armes par les conjurés,
pendant que l’empereur était encore à Grossetto,
des ordres avaient été envoyés de Lyon dans les provinces de
l’État ecclésiastique, pour y lever de l’argent et des troupes. Deux
lettres, l’une écrite au vicaire pontifical à Rome, l’autre au sénateur,
recommandaient de frapper d’excommunication le prince dont la perte était
résolue, et de faire partout publier la croisade contre lui. Des
instructions semblables avaient été adressées aux podestats des villes
lombardes. Les deux cardinaux de Sainte-Marie in Tratistiberim,
et Régnier de Viterbe, du titre de Sainte-Marie in Cosmedin,
avaient été chargés des affaires de Sicile, et injonction était faite aux
ecclésiastiques de ce pays de les seconder de tout leur pouvoir. «Nous
vous supplions, an nom de la miséricorde divine, écrivait le chef de l’Eglise
au clergé sicilien, nous vous ordonnons, pour la rémission de vos péchés
et le salut de vos âmes, de renoncer à l’obéissance promise à
ce réprouvé, à ce nouveau Néron, qu’avec l’approbation du sacré concile nous
avons déclaré déchu de ses royaumes et de la dignité impériale. Vous qui
gémissez sous l'oppression, qui êtes écrasés de collectes et d’autres
charges sans cesse renouvelées, ouvrez les yeux, joignez-vous à vos
libérateurs, et bientôt vos chaînes tomberont. » Les deux légats, après
avoir appelé aux armes les peuples de l’Italie centrale, avaient
ordre d’appuyer, par une utile diversion, la révolte des provinces
où les insurgés comptaient le plus de partisans. Pour cet effet,
le cardinal Régnier et Jacques de Morra marchèrent, à la tête des milices
de Pérouse et de plusieurs autres villes du patrimoine, contre la Terre de
Labour; mais Marino d’Eboli, avec ses mercenaires allemands, leur en barra le
chemin. Les deux armées se livrèrent un combat décisif, dans lequel les
pontificaux éprouvèrent de grandes pertes. « Sans parler de ceux de nos
ennemis qui ont péri par le glaive, écrivait l’empereur au roi
d’Angleterre, plus de dix mille rebelles ont été faits prisonniers par nos
troupes. »
Innocent, accusé par l’empereur d’avoir conspiré sa mort,
lui imputa à son tour des projets non moins coupables. Deux hommes de
basse naissance furent arrêtés à Lyon et mis à la torture. Le bruit courut
qu’ils étaient envoyés par Frédéric pour poignarder le pape; mais comme
aucune preuve ne justifiait une aussi grave accusation, beaucoup de gens
crurent que c’était une fraude inventée pour tourner l'opinion publique contre ce
prince. Peu de temps après, deux chevaliers italiens, qu’on accusait d’une
nouvelle tentative d'homicide, déclarèrent dans les tourments que quarante
hommes d’armes avaient juré de faire périr le souverain pontife, pour
venger l’Église des souillures dont ce perturbateur de la chrétienté la
couvrait. Rien, ajoutaient-ils, ne devait arrêter l’exécution du complot,
ni la mort de l’empereur, ni même l’arrestation et le supplice de
la plupart des conjures. Depuis ce jour, le pape se fit garder
par cinquante hommes d’armes, et ne sortit de son palais que dans de
rares occasions, et en s’entourant de serviteurs dévoués et de soldats.
Dès que l’insurrection fut entièrement étouffée dans les
provinces de terre ferme, l’empereur envoya des troupes en Sicile contre les
Sarrasins. Depuis que leurs principales tribus avaient été transportées à
Lucera, la plupart de ceux que l'amour de la patrie retenait dans les
montagnes de file avaient adopté une vie aventureuse sous des chefs
turbulents et pauvres. Les efforts des justiciers n’avaient pu courber que
très-imparfaitement sous l’autorité des lois cette race indisciplinable,
et, depuis deux ans surtout, les Sarrasins, en pleine révolte, pillaient
les villages, arrêtaient les voyageurs, et se hasardaient même à des
entreprises plus hardies. L’empereur leur accorda un mois pour descendre dans
la plaine, et se soumettre à ce qu’il ordonnerait d’eux. Comme ils
n’obéirent pas, le comte de Caserte les poursuivit de rocher en rocher jusque
dans les montagnes de Trapani, où ils s'étaient emparés de deux
forteresses, Giato et Entella,
aujourd’hui Castel-Vetrano. La première tomba au bout
de peu de jours; l'autre soutint un siège assez long, et ne se rendit que
quand le bélier eut ouvert une large brèche à la muraille. Malgré
leur conduite coupable, ces infidèles furent traités avec douceur; on les
envoya à Lucera, où ils jouirent de la liberté de conscience, et de tous
les privilèges accordés à leurs coreligionnaires. Avant de quitter la
Sicile, le lieutenant impérial calma l’agitation qui s’y était manifestée;
et, pour en prévenir le retour, il prit, d’après l’ordre formel de l’empereur,
de sévères mesures contre les agents de l’Église.
Pendant que Frédéric pacifiait ses États héréditaires, le
pape cherchait à lui enlever l’Allemagne; et de graves événements, qu’il
est indispensable de rapporter ici avec quelque détail, éclataient au nord des
Alpes. Vers l'époque de la prise de Capaccio, Philippe Fontana, évêque élu
de Ferrare, avait été envoyé en Germanie avec le titre de légat. L’objet
principal de sa mission était de faire élire un nouveau roi des Romains;
projet qui, ainsi qu’on l’a vu plus haut, occupait Innocent avant même
qu’il eût prononcé la déposition de l’empereur. Autorisation fut donnée
à ce prélat d’obliger clercs et laïques à prêter serment
d’obéissance au prince qui serait porté à la dignité suprême, de suspendre
de leurs litres et honneurs les évêques récalcitrants, et
d’employer contre eux les peines spirituelles et temporelles qui
pourraient même entraîner leur déposition, s’ils ne se présentaient en
personne à la cour pontificale pour se faire absoudre. Philippe unissait
des défauts grossiers à beaucoup de finesse. C’était
un grand buveur, un vrai fils de Hilial,
disaient ses propres partisans, dissolu, cruel envers ses ennemis, mais plein
d'intelligence, et délié d’esprit autant qu’il était lourd de corps.
Malgré ses sollicitations, plusieurs prélats et beaucoup de princes
séculiers, et entre autres le roi de Bohème, les ducs de Brunswick, de Brabant,
d’Autriche, de Bavière et de Saxe, les marquis de Brandebourg et de
Misnie, persistèrent à ne point vouloir de changement. Pour les attacher à
ses intérêts, l’empereur avait promis de les dédommager de leurs pertes
s’ils étaient attaqués par le chef de l’Église, en raison des services
qu’ils lui rendraient à lui-mème. Innocent, qui
se flattait de vaincre facilement cet obstacle, désigna aux électeurs, comme
candidat du Saint-Siège, Henri, surnommé Raspe, landgrave de
Thuringe, descendant, par les femmes, de Conrad III, et parent, au
quatrième degré, de Frédéric. Dans une lettre écrite de Lyon le 21 avril
1246, il représentait Raspe comme entièrement dévoué à l’Église, et prêt à
verser son sang pour le triomphe de la foi et pour le bien de l’empire. Le
landgrave était le frère puîné de Louis le Saint, mort à la croisade en
1227. Ce dernier avait laissé un fils en bas âge, qui portait le nom de
Hermann II. Henri Raspe, et Conrad, son autre frère, prirent la tutelle,
et se partagèrent en quelque sorte l’héritage de leur neveu, qui
mourut sans postérité en 1241, à l’âge de dix-sept ans. On
soupçonna Henri de l’avoir fait périr par le poison ’.
L’empereur, non content de combler Raspe de biens, lui
avait donné toute sa confiance. Avant l’élection d’innocent IV,
comme l’archevêque de Mayence, Sigfried, le principal conseiller
du jeune roi des Romains commençait à se tourner vers le Saint-Siège, le
nouveau landgrave fut misa sa place. Conrad de Thuringe, frère de ce dernier,
avait été élu grand maître des Teutoniques en 1239, à la mort de Hermann de Salza.
L’année suivante, il porta, comme on sait, la lettre des princes à
Grégoire IX en faveur de la paix, et fut chargé de cette importante
négociation. Doit-on croire que, durant son séjour à la cour pontificale, le grand
maître songea moins aux intérêts de l’empereur qu’à ceux de sa propre
famille? Ce qui est certain, c’est que sa mission pacifique échoua, et
qu’innocent IV, à peine élu, entra en relation avec le landgrave Henri, auquel
il parait avoir offert dès lors la couronne impériale. Dans une lettre
écrite de Latran le 30 avril 1244, après avoir annoncé que le traité de
paix venait d’être juré publiquement à Rome par les ambassadeurs
impériaux, le pape manifestait des doutes sur la sincérité de Frédéric, et
recommandait au landgrave de continuer avec ardeur l’œuvre de foi qu’il
avait ébauchée de concert avec la cour romaine. Tel était celui
qu’innocent IV voulait élever à la dignité impériale. S’il atteignait ce
but, non-seulement il portait un coup mortel à la famille de Souabe, mais
il mettait hors de contestation la prérogative que le Saint-Siège s’attribuait
de valider et d’infirmer le choix des électeurs, et de donner ou d’ôter le
trône au chef de l’empire. Les ecclésiastiques se soumirent les uns après
les autres; mais les princes séculiers refusèrent pour la plupart d’allumer une
guerre civile qui devait plonger l’Allemagne dans un abîme de maux.
Innocent renouvela ses instances à plusieurs reprises; et, pour lever les
scrupules des opposants, il invoqua le nom du Seigneur, parla du salut de
leurs âmes, et de la paix publique, qu’un souverain tel que le landgrave
pouvait seul garantir, il promit enfin la faveur divine, des indulgences et la
protection de l’Église à ceux qui seconderaient ses desseins. Afin
d’en rendre la réussite plus certaine, le pontife chargea les
moines mendiants de travailler l’esprit des peuples, puis il écrivit
séparément à chaque prince. Aux plus ambitieux il offrait l’espérance
de grands biens, à tous il représentait l’empereur comme un
homme débauché, impie et même hérétique, préférant l’Italie à l’Allemagne,
et cherchant à détruire l’ancienne constitution au profit de sa famille.
Comme le landgrave lui-même, dénué d’argent, et effrayé d’une si
dangereuse entreprise, alléguait son peu de puissance, le pape lui envoya,
pour commencer la guerre, les uns disent 25,000 marcs, au poids de Vienne;
d’autres 50,000. Ce présent leva bien des objections. Afin d’éviter de
nouveaux obstacles, le légal résolut de brusquer l’affaire. A cet effet,
les trois électeurs de Mayence, de Cologne et de Trêves, l’archevêque de
Brême, les évêques de Strasbourg, de Spire, de Metz, de Ratisbonne; les
ducs de Saxe et de Brabant, et quelques nobles d’un rang inférieur, furent
rassemblés à Hochheim, près de Wurtzbourg; et, le 20 mai 1246, trois jours
après l’Ascension, ils y proclamèrent Henri Raspe roi des Romains. A
l’issue de la messe, l’archevêque de Mayence prêcha la croisade contre
Frédéric, l’adversaire et le persécuteur de l’Église ; il promit à
ceux qui marcheraient sous la bannière du Christ les
indulgences réservées pour la terre sainte.
Cette élection avait eu lieu sans aucune des formes
consacrées par la coutume. Le pape fit néanmoins de grands efforts pour la
maintenir, et à force d’argent il parvint à gagner des partisans de l’empereur
jusque dans les Etats héréditaires de la maison de Souabe. Quand Henri Raspe
eut rassemblé quelques troupes, il convoqua à Francfort pour le 23
juillet, jour de Saint-Jacques, une cour générale, qui devait ratifier son
élection. Ceux des princes séculiers, qui étaient contraires à
l’entreprise des évêques, donnaient par moquerie, au protégé de l’Église,
le surnom de Roi des prêtres, titre ridicule à leurs yeux, qu’Othon
IV et Frédéric II lui-même avaient porté quand ces empereurs étaient les
créatures du Saint-Siège. Mais, à l'exception du duc de Bavière, personne
ne prit une part active à la lutte que Conrad dut soutenir avec ses seules
ressources. Ce prince leva à la hâte des soldats dans ses propres
domaines, et marcha sur Francfort, dans l’espoir d’en fermer le chemin à
son antagoniste. Les deux armées, s’étant rencontrées aux portes de cette
ville, en vinrent aux mains le 3 août. Conrad, bien supérieur
en nombre, se croyait certain de la victoire, quand elle lui fut arrachée
par la défection de deux de ses vassaux, les comtes Ulric de Wurtenberg et
Hartmann de Gruningen, que la voix publique accusa d’avoir reçu 6,000 marcs de l’argent du pape, et la
promesse de partager entre eux le duché de Souabe. Au fort de la bataille,
ils passèrent dans les rangs ennemis à la tête de deux mille hommes
d’armes ou arbalétriers. Conrad, resté avec mille lances, essaya de
continuer le combat ; mais la partie était devenue trop inégale. Deux
cents de ses meilleurs chevaliers furent tués, ou se noyèrent en traversant le
Mein. Il perdit ses tentes, ses bagages, et plus de six cents prisonniers.
Lui-même, forcé d’abandonner Francfort, se relira en Bavière.
Cependant les efforts des papes, leurs sollicitations si
souvent adressées aux consciences et aux intérêts, avaient fini par affaiblir
cet ancien lien du pouvoir impérial qui, sous Barberousse, attachait si
étroitement les grands au chef de l’empire. L’élection de Henri de Thuringe,
le premier succès de ses armes, les promesses faites à ceux qui abandonneraient
Frédéric, el enfin les guerres privées pour lesquelles les princes
réservaient leurs ressources, achevèrent de relâcher ce lien. Si, dans de
telles circonstances, l’empereur avait pu séjourner quelque temps
en Allemagne, il est vraisemblable qu’il aurait maintenu ce pays dans
le devoir; mais l’absence du chef est toujours nuisible à ses affaires,
et, loin de songer à quitter la Péninsule, où il faisait son séjour
habituel, Frédéric y concentrait de plus en plus ses forces. On a vu que,
lors de la formidable invasion des Tartares, il s’était contenté d’envoyer
au secours de la Germanie, quelques troupes, laissant ainsi le champ libre
aux intrigues et aux accusations de la cour romaine. Tout au contraire,
Innocent IV savait tirer avantage de chaque événement nouveau, confiait
les missions délicates à des hommes d’une habileté reconnue, n’épargnait pas
l’argent, et offrait des subsides à ceux mêmes à qui Frédéric et Conrad ne
cessaient d’en demander. De plus, le projet bien connu de l’empereur de diviser
les grands fiefs, et de centraliser le pouvoir entre ses mains, était bien
fait pour effrayer des seigneurs qui avaient tout à perdre à de tels
changements. Aussi l'affaiblissement du chef de l’empire devenait-il le
but principal vers lequel tendaient les grands de l’Allemagne. La question
italienne, jadis si nationale au nord des Alpes, y avait perdu son
importance. Les bourgeois profitaient des troubles pour établir leurs communes;
les nobles, pour usurper les droits régaliens, et reconstituer dans leurs
domaines le principe aristocratique sur de fortes bases.
Un événement qui survint alors porta un grand préjudice à
la maison de Hohenstaufen. Frédéric le Belliqueux, ce duc d’Autriche et de
Styrie dépouillé de ses États en 1237, puis rétabli par l’empereur, qui
venait de lui donner le litre de roi, était devenu l’un de ses plus fermes
appuis. Dans cette même année 1246, il avait envahi les Etats du roi de
Hongrie, à peine délivrés de l’invasion des Tartares. Il y eut, le 16 juin, une
bataille entre les deux armées, dans laquelle le duc Frédéric reçut
à l’œil un coup de lance qui l’étendit mort sur la place. A son tour
le roi de Hongrie se jeta sur l’Autriche; plusieurs concurrents se présentèrent
pour s’en disputer la possession; et ce malheureux pays, loin de pouvoir aider
l’empereur, resta pendant six années en proie à toutes les calamités
qu’entraine la guerre. Mais, d’un autre côté, malgré les plus vives
instances du légat pontifical, Othon, duc de Bavière, unit enfin par les
liens du mariage sa fille Elisabeth au roi Conrad, alors âgé de dix-huit ans.
Tout fut vainement rais en œuvre pour décider le prince bavarois à changer
de conduite.
Le pape lui-même offrit à plusieurs reprises de lui
ouvrir ses bras paternels, et menaça, s’il refusait, de le frapper d’une
nouvelle excommunication et de mettre la Bavière en interdit. Albert de
Béham, cet ancien conseiller du duc Othon, forcé de s’expatrier lorsque ce
prince revint au parti de Frédéric II s’était réfugié à Lyon, où il avait,
pour les affaires de l’empire, l’oreille du pape. Après la bataille de
Francfort, le duc Othon, voyant l’orage grossir autour de lui, fit des
avances à Albert de Béham, et le consulta sur les moyens les plus propres
à adoucir l’esprit du chef de l’Église. « L’Allemagne entière,
répondit Albert, sait avec combien d’affection et de dévouement
je vous servais, quand Votre Sérénité se dirigeait d’après
mes conseils. Alors tout réussissait selon vos désirs; le pape
vous préférait aux autres princes, et désirait vous élever
au-dessus d’eux. Aujourd’hui, les choses ont changé de face : le souverain
pontife se prépare à frapper d’anathème vous et les vôtres, et même à vous
priver de vos États. Quelle est la cause de cette rigueur? Vos péchés.
Vous avez fait un acte coupable en vous unissant par des liens de famille, et
en vous confédérant contre le Saint-Siège avec celui qui a fait mourir
votre père, et qui, en raison de ses nombreux délits, a été condamné
au concile général. Quoique mes anciens services n’aient eu
pour récompense que l’exil et la persécution, je veux l’oublier,
pour ne m’occuper que de vos nécessités présentes et des dangers qui
vous menacent dans l’avenir. Vous me demandez conseil ; je m’expliquerai
avec franchise, en priant Dieu pour que ses ennemis ne vous détournent
plus de la bonne voie.
« Dans votre situation, vous avez à choisir entre trois
partis. Le premier est de solliciter l’annulation du mariage contracté par
votre fille avec Conrad. Si vous vous y décidez, je veillerai à ce que
monseigneur le pape accueille votre demande, et à ce qu’il fasse publier dans
toute l’Allemagne que cette union, vicieuse dans son principe, est rompue pour
toujours. Cela fait, ledit seigneur pape procurera à votre fille un plus
noble et plus utile établissement. Il scellera entre vous et le roi
des Romains, Henri, votre parent, une paix avantageuse. Enfin, ordre
sera donné au légat de vous absoudre de l'anathème, et de révoquer
l’interdit dont les terres de votre domination sont frappées.
« Le second moyen est de ne point rompre le mariage
susdit. J’obtiendrai, avec l’aide de Dieu, que Sa Sainteté le
déclare valide, si tel est votre désir : je ferai en sorte qu’elle
prenne sous sa protection spéciale voire personne, vos Etats, votre
fille, et le seigneur Conrad; qu’elle assure même à ce dernier, autant
qu’il sera en son pouvoir, les royaumes de Sicile et de Jérusalem. Mais une
condition indispensable est que Frédéric, le ci-devant empereur, condamné comme
hérétique aux peines de l’enfer, perde sa souveraineté. De toute façon le
chef de l’Eglise veut que le seigneur Henri, élu par la grâce de Dieu roi
des Romains, conserve l'Allemagne et l’empire. Sachez bien que jamais ici on ne
renoncera à cette pensée, quand a même l’eau des fleuves se changerait en
sang, et que les astres tomberaient du ciel.
« Un dernier parti, et certainement le plus mauvais, est
de prétendre que Frédéric remonte sur le trône impérial, que son fils règne
après lui. et que votre fille reste l’épouse de Conrad. Non-seulement je
ne connais aucun moyen d’en rendre la réussite certaine, mais je crois que
les anges et les archanges eux-mêmes n’y parviendraient pas. Si vous
l’adoptez, craigne d’être entraîné avec tons les vôtres dans la ruine du
ci-devant a empereur. Il faut que l’Église de Dieu ait le dessus dans
les affaires qu’elle entreprend; et possédassiez-vous autant d’or a
que Salomon, vous ne pourriez résister à la puissance divine et à la volonté
expresse du siège apostolique. Je vous engage donc à renoncer à toute
pensée semblable, si vous ne voulez partager le sort de Frédéric. Mais quant
aux deux premiers partis, pensez-y sérieusement, et répondez-moi, sans
perdre un seul jour, par le porteur de la présente. Sachez que, pour peu
que vous tardiez, je ne pourrais plus ce que je peux aujourd’hui. Je vous
recommande très-instamment, mon cher compère (compater),
de garder le plus grand secret sur l’objet de ma lettre. »
Au style de ce message, il était facile d’en reconnaitre
le véritable auteur. Mais, soit que le duc de Bavière fût fatigué de tant
d’intrigues, soit plutôt que les événements qui survinrent fissent cesser
en lui toutes indécisions, toujours est-il qu’il fournit à son gendre des
secours en hommes et en argent, sans s’effrayer de la colère du pape.
Conrad parvint à rassembler 155,000 combattants. Avec
cette armée, il dégagea Ratisbonne, qui tenait pour son père contre l’évêque
de cette ville, l’un des prélats les plus zélés pour la cause de l’Église;
puis il passa en Souabe pour y attaquer son adversaire. L’antiroi, Henri de Thuringe,
avec des forces à peu près égales, assiégeait Ulm, qui avait fermé ses
portes aux agents pontificaux. Longtemps la victoire fut indécise, mais
une réserve sagement disposée la donna au fils de Frédéric. Ses
gens tuèrent une multitude d’ennemis, prirent le camp et les
bagages, avec une partie de l’argent du pape. Ils se gorgèrent de butin et
firent beaucoup de prisonniers, qui, suivant l’usage barbare de ce siècle,
subirent toutes sortes de mauvais traitements. Quant à Henri de Thuringe,
entraîné dans la fuite des siens et blessé d’une flèche, il se retira au
château de Wartbourg, et y mourut dans de grands
sentiments de piété le 17 février 1247, les uns disent de sa blessure, ceux-ci
d’une chute de cheval, d’autres de la fièvre et de la dysenterie. On
l’enterra à Eisenach, dans le monastère de Sainte-Catherine. Il avait eu
trois femmes, qui ne lui donnèrent pas d’enfants.
L’empereur, transporté de joie à cette heureuse nouvelle,
s’appliqua à prévenir une autre élection en Allemagne. Le moyen le plus
sûr était, sans doute, d’amener le souverain pontife à signer une trêve;
mais, au point où les choses en étaient venues, comment y décider Innocent,
dont il ne connaissait que trop l’humeur intraitable? Dès l’année
précédente, Frédéric avait, dans cette pensée, fait une profession de foi
très explicite en présence de l’archevêque de Palerme, de l’évêque de
Pavie, des trois abbés de Mont-Cassin, de la Cava, de Casanova, et de
deux frères prêcheurs qui l’interrogèrent sur les articles du
symbole. Après avoir juré sur son âme que son désir le plus cher était
de donner satisfaction à l’Église, il avait envoyé ces
ecclésiastiques à Lyon pour rendre compte de ses sentiments chrétiens, et
demander qu’on désignât un lieu convenable où, de vive voix, il pourrait
se justifier de l’imputation d’hérésie. Le pape les reçut en présence des
cardinaux et de prélats étrangers qui se trouvaient à la cour pontificale. «
Vous avez agi sans mission, leur dit-il, et votre témérité mériterait un
châtiment sévère. Comme il est d’ailleurs constant que pour la plupart
vous faites partie de la cour du ci-devant empereur, et que vous restez
volontairement soumis à sa tyrannie, vos assertions ne méritent
aucune croyance. C’est pourquoi, après avoir pris l’avis de nos
frères les cardinaux, nous annulons l’enquête à laquelle vous avez a
procédé indûment. Quant à la proposition faite par l’ex-empereur de se
justifier du crime d’hérésie devant nous et dans a un lieu opportun, nous
voulons bien y consentir, pourvu qu’il vienne sans armes et avec une suite
peu nombreuse. Dans ce cas, il n’aura à craindre aucune violence, soit envers
lui, soit envers les siens. » Jusqu’alors Frédéric n’avait pu se résoudre à
humilier à un tel point la majesté impériale; mais l’espoir de pacifier
l’Allemagne lui fit reprendre, en apparence du moins, ce projet abandonné.
Dès qu’il eut rétabli l’ordre dans le royaume de Sicile, et confié les
principaux emplois à des hommes d’une fidélité reconnue, il se dirigea
vers la haute Italie avec des troupes peu nombreuses. C’était au mois de
février 1247. De Pise, où il s’arrêta longtemps, il passa à Crémone, dans
les premiers jours de mai; Eccelin de Romano et des députés des villes
gibelines l’y attendaient pour se concerter avec lui sur les opérations de
la guerre de Lombardie. Il se montrait, disent les écrivains pontificaux,
doux et pacifique, annonçant avec une joie feinte qu’on travaillait à un
accommodement entre l’empire et le Saint-Siège, et que son propre désir de
pacifier le monde, joint aux instances du roi Louis IX, l'avait décidé à
se soumettre aux volontés du cher de l’Église. Innocent s’empressa de
démentir la nouvelle d’un accord prochain, ajoutant que de tels bruits
méritaient d’autant moins de croyance que, depuis la déposition de
Frédéric au dernier concile, aucune négociation pour la paix n’avait eu
lieu. Loin donc de modifier ses premières instructions, il recommanda aux
Guelfes de presser activement leurs préparatifs de guerre. Le cardinal-diacre
Pierre Capoccio, du titre de Saint-George ad
vélum, se rendit en Allemagne, tant pour y faire procéder à une
élection nouvelle, que pour prêcher dans ce pays, en Dacie et jusqu’en
Pologne, la croisade contre l’empereur et ses adhérents. Ordre fut donné aux
évêques et aux princes séculiers d’accueillir honorablement l’envoyé du Saint-Siège,
et de seconder ses efforts. Octavien, cardinal de Sainte-Marie in via Lata,
de la famille gibeline des Ubaldini, de
Florence, fut désigné pour porter des subsides aux Lombards, et
appeler aux armes le peuple, depuis l’Apennin jusqu’à la mer de
Sicile. A cette occasion, le pape écrivit des lettres pressantes aux
principaux nobles, aux prélats cl aux communes de la ligue. Dans un tel
état de choses, songer davantage à faire la paix avec le Saint-Siège eût
été folie. L’empereur, poussé à bout, releva le gant que le pape lui jetait,
bien décidé à employer la force, sans plus garder de ménagements. Les
entours de ce prince parlaient souvent de subordonner l'Église à celui que
la raison appelait à être le chef de la loi, ou, pour parler plus
clairement, de soumettre à l’autorité laïque le spirituel comme le
temporel. Frédéric II, si supérieur à son époque, voulut-il pousser les
choses aussi loin? Crut-il possible de réaliser, en plein XIIIe siècle,
une révolution religieuse pour laquelle les esprits étaient loin d’être
préparés? Ne voyait-il pas que la terre manquerait sous ses pieds dès
qu’il mettrait sérieusement la main à l’œuvre? Si des paroles imprudentes,
et surtout si certains écrits de ses affidés donnent à croire qu’il ait eu
le désir de se proclamer le chef d’une nouvelle Eglise, les preuves n’en sont
pas assez évidentes pour qu’on puisse l’affirmer. Mais, ce qui parait plus
certain, c’est qu’il résolut de se rendre maître de la personne d’Innocent.
C’était un coup de partie dont la réussite pouvait changer toute la face
des choses. Avant de quitter l’Italie, il éleva au poste éminent
de logothète de Sicile et de protonotaire de la cour impériale,
Pierre de La Vigne, le confident de ses secrètes pensées, son
principal ministre, celui qu'il regardait comme un autre lui-même.
Le logothète avait dans ses attributions les affaires
ecclésiastiques en matière de finances, ce qui lui donnait la haute main
sur le clergé : chose importante lorsqu’il s’agissait d’attenter à la
liberté du pape. Restait à s’assurer le libre passage des Alpes, et à
le fermer au parti pontifical. Pour l’obtenir du comte Amédée
de Savoie, qui en était le gardien, Frédéric lui donna le château
de Rivoli. Une fille du comte, appelée Beatrix, âgée de quinze ans et
déjà veuve du marquis de Saluces, fut unie par le mariage à Manfred, un
fils de l'empereur. Ce jeune prince, à peine entré dans l'adolescence,
reçut de son père, à titre de fief, les terres impériales situées entre
Pavie, les montagnes et la mer de Gênes. De plus, il eut la promesse
d’être mis en possession du royaume d’Arles, quand les circonstances le
permettraient. En Sardaigne, Adélaïse, l’héritière de Torres et Gallura,
et la première femme du roi Enzio, avait, bientôt après son mariage,
abandonné la cause de son jeune époux. Unis par les calculs d’une froide
politique, ils avaient vécu éloignés l’un de l’autre, sans affection, et
se connaissant à peine. En 1243, Adélaïse, poussée à une rupture ouverte
par des conseils intéressés, embrassa le parti du pape, qui la délia de
l’excommunication, ainsi que les nobles sardes, ses adhérents. Son mariage fut-il alors rompu par l’Église? Tout porte à le
croire, mais aucun document ne le prouve. Ce qui est certain, c’est
qu’Adélaïse vécut longtemps encore, et qu’Enzio épousa, dans cette même année
1247, une nièce d’Eccelin. Cette alliance resserrait les anciens liens
de famille qui existaient entre la maison de Souabe et la famille de
Romano. Enfin, pour s’attacher plus étroitement les Gibelins de la Ligurie, une
sœur d’Enzio, appelée Catherine, fut mariée au marquis del Careto, un des chefs de ce parti.
Quand l’empereur se crut certain du succès, il rassembla
des troupes; et, bien décidé à n’invoquer désormais l’entremise
de personne, il annonça le projet d’aller directement à Lyon,
d’y faire triompher ses droits à la face de son adversaire et de toutes
les nations transalpines; puis de se rendre en Allemagne pour y apaiser
les troubles. Il ne manquait pas de gens en Bourgogne, en France, et jusqu’à la
cour pontificale, qui favorisassent ces desseins; mais des circonstances
inattendues les firent échouer. Le roi Louis IX, informé de ce qui se
préparait, ne voulut pas laisser le chef de l’Eglise exposé aux
ressentiments de l’empereur. Non content de lui offrir de l’argent et des
soldats, il se dit prêt à marcher en personne, avec ses trois frères, contre quiconque
l’attaquerait. Blanche de Castille elle-même voulait s'armer pour cette
sainte cause. Le pape se souciait assez peu d’une telle visite, dans la
crainte que le monarque français ne l’obligeât à transiger avec son
ennemi. Il n’ignorait pas d'ailleurs qu’une puissante diversion rappellerait
bientôt en Lombardie l’adversaire du Saint-Siège. Il -écrivit donc des lettres
de remerciement au roi, à ses frères et à la reine, dont il loua le
zèle et la piété, tout en leur recommandant d’attendre, pour venir
à son aide, qu’il en fit la demande
Sur ces entrefaites, l’empereur apprit à Turin que Parme
venait de tomber an pouvoir des Guelfes. La possession de cette ville était
d’une grande importance pour lui, parce qu'elle assurait ses communications
entre la Toscane, Reggio, Modène, le Piémont, les cités du bas Pô, et
celles de la Marche trévisane occupées par Eccelin. Depuis un demi-siècle
il n’y avait pas de ville, pas de hameau dans la haute Italie, où les deux
factions ne se combattissent avec fureur. On sait que celle qui
l’emportait confisquait les biens des chefs de la faction contraire ,
démolissait leurs maisons et les condamnait à l’exil. Les émigrés s’unissaient
aussitôt aux ennemis extérieurs de la patrie pour tâcher de la réduire.
C’est ainsi qu’à l’époque du concile de Lyon, les parents du pape avaient
été bannis de Parme par les impérialistes. Depuis, d’autres citoyens notables
du parti guelfe, au nombre de plus de soixante-dix, s’étaient retirés à
Plaisance, où ils rallièrent les premiers exilés parmesans, dont l’unique
pensée était l’état déplorable de ces républiques italiennes, dont
quelques historiens se sont plu à exalter la liberté, la gloire, le bonheur. Il
n’y a point de liberté avec l’oppression d’une moitié des citoyens
par l’autre moitié, point de vraie gloire dans les discordes
civiles, point de bonheur dans l’anarchie : une telle situation
conduit droit à l’asservissement, et la Lombardie devait bientôt en
faire la triste épreuve. Les réfugiés, las de vivre du pain de l’exil,
proposèrent au légat d’attaquer Parme, où ils se flattaient d’avoir
le concours d’une partie du peuple. Le légal du Saint-Siège en Lombardie
était ce même Grégoire de Montelongo qui, depuis plusieurs années, était
l’âme de la ligue. Il fournit aux Guelfes parmesans l’argent dont ils
manquaient; la commune de Plaisance leur donna un détachement de ses
milices, et, avec ce renfort, le chef des émigrés ne douta plus du succès.
L’occasion était favorable. Le roi de Sardaigne assiégeait alors Quinzano, sur le territoire bressan; et la plupart des
nobles de Parme avaient quitté la ville pour retourner dans leurs
châteaux. Le dimanche 16 juin 1247, de grand matin, la petite troupe
guelfe, après s’être recommandée à Dieu et à la Vierge Marie, sortit de
Plaisance, au nombre d’environ soixante-dix lances, et s’avança jusqu’à
Borghetto, dans la vallée de Taro. Elle y rencontra Henri Teste, podestat de
Parme, qui, informé de son approche, avait marché contre elle avec
quelques hommes d’armes allemands et les milices de la commune; mais il eut le
dessous dans cette rencontre. La fidélité des Parmesans, depuis longtemps minée
par les pratiques de la famille de Fiesque, était fort chancelante.
Les parents du pape comptaient de nombreux amis dans la
haute bourgeoisie; et, par des promesses toutes libérales, les
ecclésiastiques avaient rendu le menu peuple favorable au Saint-Siège. On
s’aborda d’un côté avec vigueur, de l’autre avec mollesse. Dès le premier
choc, les milices parmesanes et les Allemands eux-mêmes, ayant vu tomber
leurs principaux chefs, se débandèrent: les uns passèrent à l’ennemi, les
autres prirent la fuite. Les émigrés furent reçus en triomphe dans la
ville, d’où ils chassèrent les Gibelins, au nombre de près de deux cents. Dès
le même jour, Gérard de Correggio, un des leurs, fut élu podestat aux
acclamations de la multitude, et fit occuper le palais et les tours de la
commune. Comme on devait s'attendre à avoir bientôt à lutter contre des forces
supérieures, des secours de toute espèce furent demandés au pape et aux
républiques lombardes.
Au premier avis de cet événement, le roi de Sardaigne
leva le siège de Quinzano, et se rendit en une nuit à
Crémone. La commune lui donna ses milices urbaines, ne laissant pour
garder la ville que des vieillards et des infirmes. Mais au lieu
de marcher droit sur Parme, où il eût pu entrer à la faveur de
la confusion qui y régnait, Enzio prit position à Bianconese,
près du Taro-Morto, et y attendit les ordres de son père. Ce fut une
faute irréparable; car, pendant ce temps, des secours arrivèrent
de toutes parts aux révoltés. Rizzardo, comte de Saint-Boniface,
parut le premier avec deux cents hommes d’armes; il eut le palais impérial
pour habitation, et on lui confia la défense des murs du côté de Reggio.
Le lendemain, deux cents Guelfes de Plaisance entrèrent dans la ville, et
furent postés dans le quartier voisin de la rivière. Le troisième jour, le
légal Montelongo amena mille lances milanaises, chacune de quatre
chevaux; il eut la porte qui fait face à la montagne. Plus tard,
Gênes envoya trois cents de ses arbalétriers les plus renommés
de toute la Péninsule; les comtes de Lavagne en
fournirent un pareil nombre. Il vint des émigrés de Reggio, de Modène, et
des autres villes gibelines; enfin le marquis d’Este, laissant ses propres
domaines exposés aux ravages d’Eccelin, son ennemi, se mit à la tête des
Ferrarais et de quelques troupes fournies par Bologne. Il était facile de
voir que tout l’effort de la guerre allait se porter sur Parme.
L’empereur, promptement averti de ce grave échec, en
avait d’un coup d’œil mesuré toutes les conséquences: ses plans déjoués, son
autorité perdue dans la haute Italie, s’il n’infligeait aux rebelles un
châtiment prompt et exemplaire. Il fit serment de ne se retirer de devant
Parme qu’après avoir contraint cette ville à se rendre à discrétion. Comme
le temps pressait, il enjoignit aux justiciers du royaume de Sicile, à Frédéric
d’Antioche, son vicaire en Toscane, aux feudataires et aux villes de
la faction gibeline, de lui envoyer sans retard les troupes et les milices
disponibles. Il fit venir de Lucera un corps considérable d’archers
sarrasins à pied et à cheval. Le comte de Savoie promit de fermer les
Alpes aux ennemis de l’empire. Avant de quitter Turin, Frédéric crut
nécessaire d’informer les souverains de l’Europe de l’événement qui le
rappelait en Italie, « Nous nous rendions à Lyon, écrivit-il au roi
de France, pour nous justifier des imputations dont le pape nous a bien
gratuitement chargé; et de là nous comptions diriger nos pas vers l’Allemagne,
quand, au pied même des monts, une rumeur inopinée est venue nous apprendre que
les bannis parmesans, après avoir tué dans une rencontre le podestat et
les hommes les plus considérables de leur ville, s’étaient rendus maîtres
de Parme. Comme notre principale affaire est de rétablir la paix dans
la Péninsule, nous renonçons, quant à présent, à traverser les Alpes,
afin de tourner nos efforts contre les rebelles. Nous a avons l’espoir
d’autant mieux fondé d’emporter Parme, que ses fortifications sont en
très-mauvais état, et qu’elle manque d’approvisionnements. Une partie de
sa population nous est d’ailleurs restée fidèle, et combat sous la
bannière du roi de Sardaigne, notre fils. Bientôt il faudra que de gré ou
de force a celte ville se soumette. Nous allons la serrer de près, et, suivant
qu’elle s’en montrera digne, nous userons envers elle de a sévérité ou
d’indulgence. »
Ces premières dispositions prises, l’empereur entra en
Lombardie, où il rallia sous son drapeau les milices gibelines et deux cents
émigrés de Parme. Le podestat de Pavie lui-même, quoique Parmesan et le
propre neveu du pape, qui, pour l’attirer dans les rangs de l’Église,
n’avait épargné ni instances ni promesses, resta fidèle à son souverain.
L’armée s’établit à deux portées d’arbalète des murailles de Parme, au lieu dit Grollo, sur le
chemin de Plaisance, qu’elle interceptait. En arrière, près du Taro, le
quartier impérial était entouré d’un large fossé que remplissait l’eau du
torrent. Malgré les tentatives des Guelfes pour couper ses communications,
chaque jour l’empereur recevait de puissants renforts. Eccelin était venu des
premiers, conduisant à sa suite six cents chevaliers de Padoue, de Vérone
et de Vicence. En traversant le territoire de Mantoue, il avait
été attaqué par le marquis de Saint-Boniface, qui, à peine entré dans Parme,
en était ressorti pour se mettre à la tête des Mantouans. Dans ce combat,
l’arrière-garde d’Eccelin fut mise en pleine déroute. Pour obliger les Crémonais à abandonner le camp impérial, le marquis dévasta
la plus grande partie du diocèse de Crémone, jusqu’à Casai-Maggiore. Mais
ces succès partiels n’eurent pas le résultat que les Guelfes en espéraient; et
en peu de temps Frédéric se vit à la tête de forces imposantes,
évaluées à 10,000 chevaux, sans compter l’infanterie, dont le
nombre semblait incalculable. On en fit deux corps: l’un,
commandé par l’empereur, resta chargé des travaux du siège; et
l’autre, sous les ordres du jeune roi de Sardaigne et d’Eccelin, s’établit
sur la rive droite du Pô, pour en barrer la navigation, couvrir les
assiégeants, et ôter à l’ennemi les moyens de ravitailler la place. Enzio
prit une forte position à Bresello, dont il barricada
le pont. Eccelin s’établit à Guastalla.
Parme est située à peu de distance des premiers chaînons
de l’Apennin, dans une plaine fertile dont les champs, couverts de riches
moissons, sont bordés d’arbres sur lesquels la vigne s’étend en
guirlandes. Elle est traversée par l’ancienne voie Émilienne, à vingt-sept
milles italiens de Plaisance, dix-sept de Crémone, et cinquante de Milan. Le
large lit de la petite rivière appelée la Parma, qui donne son nom à la
ville ou peut-être en tire le sien, la coupe en deux parties réunies par
des ponts. C’est un torrent presque à sec en été, mais qui, durant
l’hiver, se gonfle, roule des cailloux, et inonde les campagnes. Parme
était dès lors une cité populeuse; mais elle n’avait pour toute
fortification qu’un fossé plein d’eau, et des murailles en ruines
au rétablissement desquelles les habitants travaillèrent jour et
nuit. Indépendamment de plus de mille hommes d’armes du pays, et des
milices bourgeoises divisées en autant de bataillons que la ville avait de
quartiers, elle renfermait deux mille chevaux envoyés par la confédération
guelfe. Pour repousser les attaques des assiégeants, les remparts furent
garnis de trébuchets et d’autres machines propres à lancer des pierres; on fit
des ouvrages extérieurs, des tranchées, de fortes palissades: chaque jour,
les milices de deux quartiers gardaient les travailleurs. Comme, dans
ce siècle religieux, nul ne se serait engagé dans une entreprise difficile sans
avoir invoqué le secours divin, des prières publiques furent faites dans toutes
les églises : les dames de Parme se cotisèrent pour offrir à la Vierge une
belle châsse d’argent qui représentait la ville. Ce pieux devoir rempli,
Montelongo supplia le pape d’envoyer des secours prompts et puissants; il fit
recommander aux Guelfes lombards de mettre sur pied des troupes assez
nombreuses pour conserver la libre navigation du Pô, seul moyen de fournir aux
assiégés les vivres et les fourrages, dont ils étaient mal pourvus.
Innocent répondit à cet appel. Par son ordre, le cardinal Octavien reçut
du trésor pontifical 14,000 marcs, et partit pour la Lombardie avec
quinze cents hommes d’armes enrôlés à Lyon. Mais, sous divers prétextes,
le comte Amédée retint cette troupe en Savoie, sans lui permettre de
franchir le mont Cenis; et, dès que l’argent manqua pour la solde, ces
mercenaires retournèrent chez eux. Le cardinal, suivi seulement
de quelques serviteurs, prit des chemins écartés à travers les
hautes Alpes, et parvint, non sans beaucoup de fatigues et de périls,
à gagner Milan. Moyennant une nouvelle somme que le pape lui lit
tenir, Octavien mit sur pied mille lances lombardes, avec lesquelles il prit
position sur la rive gauche du Pô, près du pont de Bresello,
qui était au pouvoir du roi de Sardaigne. Il l'y tenait en échec, tandis
qu’à Mantoue el à Ferrare on préparait un convoi de vivres et des barques de
guerre pour forcer ce passage.
Le temps avait manqué pour approvisionner Parme, et, dès
les premiers mois du siège, le setier de froment s’y vendait deux sous
impériaux; on y payait douze œufs une impériale. Beaucoup de familles
pauvres, de vieillards el d'enfants furent renvoyés de la ville. Afin de
se procurer des vivres, les assiégés faisaient au loin des sorties, et,
dans une de ces expéditions, un de leurs détachements s’avança jusqu’à
Fano. Mais les troupes d’Eccelin, jointes à celles du roi de Sardaigne,
lui tuèrent quatorze cavaliers, firent prisonniers soixante hommes d’armes
et mirent le reste en fuite. Pour ôter aux Parmesans les
ressources du pays, l’empereur fit dévaster leur territoire. En peu de temps, il
réduisit la partie occidentale du diocèse, ce qui assura
ses communications avec Crémone; seul, le château de Colorno, défendu
par une forte garnison, fit une résistance opiniâtre. Des bandes de
Sarrasins, après avoir détruit les villages, coupé les arbres, incendié
les fermes, apportaient au camp des matériaux de toute sorte, bois,
briques el pierres, avec lesquels les soldats se baraquaient. Lu poste
d’observation fut mis dans un clocher peu distant de la porte principale
de Parme. Chaque jour, plusieurs escadrons de cavalerie pesante se tenaient
prêts à soutenir les fourrageurs gibelins, qui, dès lors, ne craignirent
plus d’être inquiétés. Le pays se dépeupla. La disette devint si grande
dans la ville, que le menu peuple fut réduit à se nourrir d’herbes,
de racines, et de bêtes mortes. On faisait avec de la farine de
graine de lin une sorte de mauvais pain ou de galette qui se vendait à haut
prix1. Bientôt des maladies contagieuses se déclarèrent. Peu de jours se
passaient, dit une chronique, sans que, dans chacune des nombreuses
églises de Parme, on ne fit quatre et cinq enterrements. Dans cette
cruelle extrémité, quelques voix parlèrent de se rendre; mais le légat
Montelongo demeura ferme. Pour relever les esprits abattus, il inventait
chaque jour quelque nouvelle ruse, promettait de puissants secours, et
feignait même de recevoir des lettres qui en annonçaient l’arrivée
prochaine. De grandes précautions furent prises pour cacher aux
Impériaux la détresse des assiégés. Le podestat fit murer deux portes,
condamna au gibet plusieurs habitants accusés d’espionnage, et défendit
sous peine de la vie toute communication avec le dehors. Néanmoins,
l’empereur ne dut pas ignorer ce qui se passait, car il prit ce moment
pour effrayer les défenseurs de Parme par un de ces actes d’atroce
vengeance, ordonnés de sang-froid, qu’on lui a déjà vu commettre, et qui
salissent d’une tache indélébile la vie de ce prince.
Indépendamment des prisonniers de guerre faits par les
troupes impériales depuis le commencement du siège, mille habitants de Parme,
arrêtés dans les villes gibelines, avaient été livrés à l’empereur. Parmi
eux se trouvaient, outre des étudiants aux écoles de droit de Modène,
cinquante hommes d’armes mis en garnison dans cette ville, et
quatre-vingts qui avaient été envoyés à Reggio pour protéger la récolte
des grains contre les Bolonais. Ces captifs, chargés de chaînes, étaient
entassés dans des cachots infects, où le défaut d’air et les mauvais traitements
en diminuaient chaque jour le nombre. Comme les assiégés fermaient
l’oreille à toutes les sommations, et que l’impatient monarque désespérait
d'emporter la place par escalade, il s’en prit à ses otages, et fit trancher la
tête à deux gentilshommes et à deux bourgeois parmesans. Celle
exécution eut lieu à deux portées d’arc des murailles. Le
lendemain, pareil nombre de victimes subirent le même supplice, et les
chefs de la ville furent avertis que, jusqu'à sa reddition, le sang
coulerait ainsi chaque jour. Pour toute réponse, le podestat fit allumer
un bûcher sur la grande place, et ordonna d’y jeter le porteur du message.
Les Gibelins eux-mêmes voyaient ces excès avec horreur. «Nous sommes venus,
disaient-ils, pour combattre nos ennemis, et non pour être leurs bourreaux »
Dix ou douze prisonniers furent encore décapités par les Sarrasins commis
à leur garde; mais il fallut enfin céder au vœu des soldats, et l’empereur
différa sa vengeance jusque après la prise de Parme.
Le siège se prolongeant bien au-delà de toute prévision,
ce prince se décida à établir un camp retranché où une partie de l’armée
pût, au besoin, passer l’hiver. Avant de mettre la main à l’œuvre, il fit
observer par ses astrologues le cours des astres; puis il traça le plan de
sa forteresse sur un emplacement qu’il avait choisi à quatre traits
d’arbalète de la ville. Son étendue était de plus d’un mille d'Italie, de
Saint-Pancrace à la route de Collecchio. Il
l’entoura d’un rempart en gazon et d’un large fossé, dans lequel on fit
entrer l’eau du canal appelé il Naviglio, qui
faisait tourner les moulins de Parme. Comme les premiers travaux du siège
avaient été commencés le 21 juillet, jour de Saint-Victor, le nom de Victoria,
qui parut de bon augure, fut donné à ce camp ou plutôt à cette nouvelle ville.
En peu de temps, elle renferma dans sa vaste enceinte une église, un
palais de bois, cinq larges rues, plusieurs places, et un marché public où les
paysans se rendaient de très-loin pour vendre leurs denrées. L’empereur y
fit venir son équipage de chasse et son service. Il se proposait de
transférer à Victoria une partie de la population de Parme, quand il
aurait détruit jusqu’aux fondements ce foyer de rébellion.
Vers la fin d’octobre, la ligue redoubla d’efforts pour
ravitailler les assiégés, qui se voyaient réduits à la plus extrême détresse.
De grandes barques chargées de vivres remontèrent le Pô, sous la protection des
troupes qui occupaient la rive gauche de ce fleuve. Le roi de Sardaigne,
attaqué à Bresello par le cardinal Octavien, le
marquis d'Este et Albéric de Romano, ne put conserver sa position. Le pont
fut emporté et en partie détruit. Les Guelfes, secondés par la garnison de
Parme, qui fit une heureuse sortie, introduisirent dans la ville des
approvisionnements de toute espèce. Pendant quelque temps, l’abondance
reparut, mais elle dura peu. Un nouveau pont de bateaux fut
solidement établi un peu plus bas par les Crémonais,
malgré une attaque sérieuse des Mantouans, qui, avec sept navires et une
multitude de barques plus légères, vinrent assaillir les travailleurs.
Enzio prit celte flottille, et fortifia le pont de telle sorte, que le
passage devint impossible à franchir. Les assiégés perdirent encore
une fois l’espoir d’être secourus.
Quand le moment vint de mettre les troupes en quartier
d’hiver, il fallut de part et d’autre congédier les milices communales. Les
nobles retournèrent dans leurs donjons pour y attendre le printemps. Les
deux années en restèrent fort affaiblies. Déjà le cardinal avait licencié ses
troupes, faute d’argent pour la solde; les Milanais et les Plaisantins
avaient pour la plupart abandonné Parme. Eccelin quitta sa position de Guastalla, et le roi de Sardaigne demeura seul chargé de la
garde du fleuve, pendant que l’empereur continuait le siège avec
des forces peu supérieures à celles qui restaient dans la ville. Suivant
une chronique, il n’avait avec lui, pour garder son camp, désormais trop
vaste, que 1,100 hommes d’armes et 2,000 fantassins.
Les Parmesans recommencèrent des sorties, qu’on ne put
empêcher et qu’ils étendirent au loin. Vers la fin de l’année, Enzio
attaqua Colorno. Ses tentes étaient dressées sur les
bords de la Parma, qui, dans cette saison, était grossie par les
pluies. Les Guelfes, à la faveur des ténèbres, élevèrent une digue qui jeta
les eaux sur le camp gibelin. Le jeune roi délogea précipitamment, et ne put
sauver ses équipages.
Le siège de Parme durait depuis près de six mois, sans
que les Impériaux eussent fait beaucoup de progrès. Avant de frapper les
grands coups, Frédéric voulait que le printemps ramenât les milices
gibelines sous sa bannière; et, en attendant leur retour, il bornait ses
opérations à attaquer les convois de vivres qu’on cherchait à introduire
dans la place. Mais si, d’une part, les assiégés enduraient la faim, de l’autre
ce prince, à bout de voie pour payer les troupes, était contraint, comme à
Faenza, de créer une monnaie de cuir estampée d’une petite image d’argent,
et qui représentait une augustale. il promit d’en faire l’échange contre
des pièces au titre légal dès que la guerre serait terminée.
Vers le mois de février, l’empereur, dont la santé,
jusqu’alors robuste, commençait à s’altérer, tomba malade; et bientôt
ses officiers, que l’œil du maitre ne surveillait plus, se
relâchèrent dans leur service. L’ennemi s’en aperçut. Quinze cents
hommes de la garnison et les milices de deux quartiers furent chargés
de battre le pays jusqu’à Bresello, à
l’embouchure de la Parma, et d’en ramener des vivres. Peu de temps après,
Frédéric entra en convalescence; et, pour rétablir ses forces, il se mit à
poursuivre le gibier aux environs de Victoria. Un matin, ce prince,
accompagné de son fils Manfred et de quelques nobles seigneurs,
alla chasser à l’oiseau, à trois milles de Parme, dans la vallée du Taro.
Un soldat milanais de garde sur le rempart en avertit le légal; et quoique
les troupes envoyées en fourrage ne fussent pas de retour, Montelongo et
le podestat se décidèrent à profiler de l’absence de l’empereur pour
donner l’assaut à sa forteresse. C’était le mardi 18 février 1248, vers
l’heure de tierce (neuf heures du matin). Tandis que les Impériaux, dans
une complète sécurité, faisaient négligemment la garde, le peuple de Parme
et 600 fantassins de Mantoue se rassemblèrent sans bruit. Suivant l’antique
coutume, ils invoquèrent la protection du Tout-Puissant; ceux qui purent se
confesser le firent à la hâte; puis, après avoir reçu la bénédiction de l’Église,
ils sortirent de la ville, se faisant précéder par une bannière sur
laquelle on voyait l’image de la Vierge. « Voilà, s’écria la sentinelle
des Impériaux, voilà les loupes qui sortent encore une fois de leur trou.
» Le combat fut rude et sanglant; mais, après une résistance
vigoureuse des Gibelins, les Parmesans, ayant forcé une porte,
entrèrent dans Victoria, où ils mirent le feu. Au milieu de ces
constructions, la plupart en bois, l’incendie s’étendit rapidement,
et gagna bientôt l’église, le palais, la ville entière. A la vue
d’un si grand désastre, chefs et soldats, saisis d’épouvante, ne songèrent
plus qu’à fuir. On les poursuivit l’épée dans les reins jusqu’au-delà du
Taro. L’empereur lui-même, entraîné par eux, ne s’arrêta qu’à Borgo San Donino, et arriva le même soir à Crémone.
Jamais victoire n’avait été plus complète que celle des
Guelfes. Les constructions improvisées depuis six mois furent réduites en
cendres; beaucoup d’impériaux périrent ou furent faits prisonniers. Maître
Taddée de Sessa, ce ministre qui, au concile de Lyon, avait si
courageusement défendu son maître, resta parmi les morts, les deux mains
coupées. Le marquis Lancia reçut une grande blessure; d’autres officiers
de marque furent pris; les captifs faits depuis le commencement du
siège recouvrèrent la liberté. Les chevaux, les équipages,
l’argenterie de l’empereur, son trésor, son sceau, tout devint la proie
des Guelfes. Le podestat de Parme chargea de butin le caroccio des Crémonais, qui était resté à Victoria; puis, emmenant avec
lui ses nombreux captifs, rentra en triomphe dans la ville, au son de
toutes les cloches et aux acclamations d’une foule ivre de joie. Le peuple
accablait de railleries amères ses ennemis vaincus. Un certain Cortopasso,
homme de la plus basse classe, portait par dérision une couronne d’or
ornée de riches pierreries, la même peut-être sur laquelle le chef de
l’empire avait juré d’avoir raison du pape. La vengeance de ce prince et
la couronne qui en était en quelque sorte le gage lui échappaient en même
temps. La commune s’était réservé moitié du butin. Elle racheta
pour 200 livres le diadème impérial, qui fut, par ordre du
podestat, gardé soigneusement dans une église. Les images et les reliques
de la chapelle de l’empereur furent données à la cathédrale. Le belliqueux
légat eut pour sa part les armes, les équipages et le pavillon de ce prince.
Mais de tant de trésors il en resta peu dans la ville; des juifs et des
brocanteurs étaient accourus de toute la Lombardie; une sorte de foire
s’établit, et ils y achetèrent à vil prix la meilleure partie de ces
dépouilles. On vit des hommes du menu peuple vendre pour quelques
pièces de monnaie des joyaux d’une valeur inestimable.
Un mois plus tard, Enzio et le marquis Lancia, guéri de
ses blessures, revinrent à Borgo San Donino, d’où ils
portèrent la dévastation dans cette partie du diocèse de Parme qui
avoisine la montagne. Près de Collecchio, ils
mirent en pleine déroute un fort détachement guelfe, tuèrent cent chevaliers
et en prirent soixante qui appartenaient aux meilleures familles de la
ville. Au nombre de ceux-ci se trouvait Bernardo Rolando Rossi, le
beau-frère du pape, et l’un des principaux instigateurs de la rébellion. Enzio
lui fit trancher la tête, cruauté qui ne resta pas longtemps impunie; car
les Parmesans, pour venger sa mort, livrèrent au bourreau quatre
prisonniers de marque.
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