LIVRE VIII
. CONRAD IV
1250 — 1254
MANFRED PREND LES RÊNES DU GOUVERNEMENT. — LE PAPE
REVIENT EN ITALIE. — CONRAD IV DANS LE ROYAUME. — NAISSANCE DE CONRADIN. —
SIÈGE DE NAPLES. — LE PAPE DONNE LA COURONNE DE SICILE AU FILS DU ROI
D’ANGLETERRE. — MORT DE CONRAD.
1250 — 1254
Après la mort de l’empereur, Manfred fit proclamer Conrad
roi de Sicile, el se déclara régent du royaume jusqu’à l’arrivée de son
frère. Il adressa ensuite aux barons el aux syndics des villes domaniales
une lettre pour les exhorter à la fidélité envers leur nouveau souverain,
garantissant le maintien de leurs franchises et promettant d’y ajouter
encore. Au conseil, à la cour, comme dans les provinces, chacun conserva
ses emplois. En 1246, le prince Henri avait été nommé par l’empereur
vice-roi de l’île de Sicile, sous la tutelle du maréchal Pierre Ruffo
de Calabre; mais jusqu’alors, cette dignité avait été purement
honorifique. Manfred y joignit le pouvoir réel, quoique Henri n’eût que
treize ans, en se réservant toutefois la haute direction des affaires;
puis il l’envoya à Palerme où sa présence devait contribuer à maintenir les
peuples dans le devoir. Ces premières mesures prises, il fit rendre à son
père les honneurs funèbres. Les restes mortels de l’empereur furent
envoyés en Sicile, ainsi qu’il l’avait ordonné par son testament. Le
cercueil, placé sur un grand char, recouvert de velours cramoisi, traversa dans
les derniers jours de décembre les provinces de la Pouille, en passant par
Cerignola, Bitonto et Gioja,
jusqu'à Tarente, d’où un navire le transporta au-delà du Phare. Les
Sarrasins à pied de la garde et six escadrons de cavalerie servaient
d’escorte. Les barons et les syndics des cités domaniales, suivaient en
habits de deuil, et une multitude de peuple accourait de toutes parts
au-devant du cortège. Le vaisseau aborda à Messine le 13 janvier;
le corps fut conduit à Palli, puis à Palerme, et inhumé dans
la métropole de cette ville, où l’on voit encore son tombeau, près
de la principale entrée de l’église. C’est une urne de grande dimension,
en porphyre rouge oriental, supportée par quatre lions, entre les pattes
desquels sont des figures humaines. Six colonnes, de ce même porphyre,
soutiennent un entablement et un toit en granit. Ce curieux monument, orné
d'attributs chrétiens, et dont le style n’est ni gothique ni grec, mais
tient de l’un et de l’autre, peut donner une idée de l’art
byzantin au moyen âge
Les qualités personnelles de Frédéric II, la vigueur de
son gouvernement, les châtiments qu’il infligeait aux rebelles, l’avaient rendu
redoutable; mais ses États héréditaires, remplis de mécontents, étaient
paisibles et soumis plus en apparence qu’en réalité, et sa mort, en
ranimant chez ses ennemis de coupables espérances, remplissait ses amis de
crainte et d’hésitation. Personne n’ignorait qu’en Allemagne le succès ne
couronnait pas les efforts de Conrad, et il semblait peu probable que ce
fils de l’empereur pût, de longtemps, passer les monts pour
affermir dans ses mains le sceptre de la Sicile. Pendant son absence,
un prince jeune, complètement étranger aux affaires, allait gouverner le
royaume, et prendre dans la haute Italie la direction du parti gibelin. On
se demandait comment, dans des circonstances aussi critiques, il
surmonterait les obstacles que la jalousie des grands, la haine des
Guelfes et la politique du Saint-Siège allaient lui susciter.
Manfred, né vers la fin de 1232, avait dix-huit ans. Sa
mère, appelée Blanche, était fille de Bonifazio Guttuario, châtelain d’Anglano près d’Asti, en Piémont, et d’une noble dame
napolitaine de la famille Malecta, veuve en premières
noces du marquis Lancia. Tout porte à croire que, longtemps après la naissance
de Manfred, l’empereur épousa sa mère, mais que ce ne fut qu’à l’heure du
trépas de Blanche, et vraisemblablement entre les années 1241, date de la
mort d’Isabelle d’Angleterre, et 1247, époque à laquelle Frédéric demanda
la main de la sœur du duc d’Autriche. Quoi qu’il en soit, Manfred était
tendrement aimé de son père, qui le considéra toujours comme un de ses
enfants légitimes, et le fit élever à la cour impériale par les plus
habiles maîtres de l’Italie. Ce jeune prince parlait plusieurs langues, était
versé dans l’élude de la philosophie, de la grammaire et de l’histoire,
aimait la musique, la poésie, et composait des chansons en langue vulgaire ou
italienne, dont aucune ne nous est restée. Il tenait de son père une extrême
facilité de mœurs, et des dispositions fort tièdes en fait de religion. Sa
taille était grande et bien prise, ses yeux vifs, son regard pénétrant; de
beaux cheveux blonds, tombant en boucles, ombrageaient sa figure, que de
brillantes couleurs animaient. Doué de manières nobles et gracieuses tout
à la fois, il excellait dans les jeux et les exercices militaires; son
affabilité et sa courtoisie sans affectation lui gagnaient les cœurs. On
vantait son courage, ainsi que sa fidélité à ses amis; et, quoiqu'il fût
plein d’ambition, il préférait la mort au déshonneur. Son esprit élevé, sa
nature généreuse et portée aux grandes choses, sa parole entraînante,
son intelligence et la finesse de son jugement, semblaient
l’appeler à de hautes destinées. Suivant un bruit populaire, qui
s’accrédita en Italie, des signes célestes avaient accompagné la naissance de
Manfred. On prétendait qu’au milieu d’un violent orage, des spectres sous
forme humaine avaient apparu dans la nue, où ils s’étaient livré un combat
opiniâtre, depuis l’aube jusque vers le milieu du jour; image des factions
qui déchiraient l’Italie, et des luttes auxquelles le jeune prince était
destiné à prendre part. Comme jusqu’alors on ne lui avait confié aucune mission
importante, qu’il était adonné aux plaisirs du jeune âge, et étranger aux soins
du gouvernement, les ennemis de sa maison espéraient qu’il succomberait sous un
fardeau trop lourd pour son inexpérience, et que ses fautes leur profiteraient.
Mais sa conduite, pleine d’énergie, la vigueur et l’habileté qu’il déploya
dans des circonstances difficiles, donnèrent bientôt de lui une
tout autre idée.
Un de ses première soins fut d’informer Conrad de la mort
toute chrétienne et des dispositions testamentaires de l’empereur Frédéric. «
Quand notre père vit approcher son heure suprême, écrivit le prince, il
gratifia ses serviteurs de riches présents. Le cœur plein d’humilité et de
repentir, il fit preuve d’un grand zèle pour la foi orthodoxe, voulant que
les dommages qu’il avait pu faire à l’Église romaine bien malgré lui, et
peut-être par suite de provocations, fussent entièrement réparés’. »
D’autres messages furent sans doute dépêchés à Lyon, où bientôt on connut la
mort de Frédéric. En apprenant cette nouvelle, le pape laissa éclater une joie
peu convenable. « Que les cieux se réjouissent! écrivit-il aux prélats,
aux nobles a et au peuple du royaume de Sicile; que la terre tressaille d’allégresse!
La foudre et la tempête, si longtemps suspendues sur nos têtes, sont transformées, par l’ineffable miséricorde du
Tout-Puissant, en doux zéphyrs et en fraîches rosées. Revenez donc au plus
vite dans le giron de la sainte Église votre mère,
pour y trouver, avec le repos et la paix, cette liberté a qu’elle procure
à ses enfants. » En finissant, il promettait de traverser les Alpes
aussitôt que ses affaires le lui permettraient, afin de délivrer les
Siciliens de servitude.
Innocent IV ne voyait pas de plus sûr moyen de détourner
les dangers qui menaçaient l’Église romaine dans sa puissance temporelle, que
de lui assurer la possession du royaume de Sicile. Le cardinal Capoccio,
légat dans ce pays, dont jusqu’alors il n’avait pu passer la frontière,
eut ordre de sonder avec adresse l’esprit des peuples, et de leur faire
comprendre qu’ils ne pouvaient redevenir libres qu’en se tournant vers le siège
apostolique. Comme plusieurs prélats éminents, et entre autres Bérard,
archevêque de Palerme, persistaient à tenir le parti du fils de
l’empereur, Innocent leur commanda de mettre fin à ce scandale, et de
prouver leur repentir en s’efforçant de ramener dans le bon chemin ceux
que de perfides suggestions en avaient écartés. Afin de détacher de
Manfred la noblesse, la bourgeoisie et s’il sc pouvait jusqu’à ses
proches, le pape envoya en Pouille l’archevêque de Bari, prélat d’un
dévouement éprouvé, auquel il adjoignit un de ses secrétaires de
confiance, et un dominicain. Injonction fut faite au clergé et aux laïques
d’écouter leurs paroles comme étant l’expression de la volonté pontificale.
Innocent écrivit séparément aux grands du royaume; il recommanda aux
femmes et aux mères de ces seigneurs d’user de toute leur influence sur eux
pour les amener à de meilleurs sentiments. Injonction fut faite aux villes
de la faction gibeline d’abandonner une cause coupable, et à toutes les
communes de vivre désormais en paix avec leurs voisins. « Notre vœu le
plus cher, ajoutait le pape, étant de mettre fin aux troubles qui désolent
l’Italie, nous nous proposons d’y retourner prochainement. En conséquence,
les évêques lombards et des députés des villes se rendront à Gènes pour le jour
de l’Ascension, à l’effet de nous a seconder dans nos desseins pacifiques.
»
L’Allemagne n’appelait pas moins que la Péninsule
l’attention du souverain pontife, et si, avant de quitter Lyon, le temps
lui manquait pour y anéantir le parti de Conrad, il voulait, du
moins, embrouiller les affaires de telle sorte, que ce prince ne pût songer
à porter la guerre en Italie. A cet effet, des nonces, des pénitenciers,
des moines mendiants, parcoururent les provinces germaniques, pénétrant
dans les châteaux comme dans les plus humbles chaumières, offrant aux uns
le pardon de l’Église, à d’autres ses bienfaits, rassurant les
consciences, montrant enfin des lettres apostoliques qui déclaraient nul
tout serment fait au fils de l’empereur, et en exigeaient un nouveau pour
Guillaume de Hollande. La couronne impériale fut promise à ce prince, comme la
récompense de sa fidélité. Pour gagner à sa cause une puissante maison, on
parla de lui faire épouser la fille du duc de Saxe, cette même princesse
recherchée par l’empereur Frédéric; mais comme ce projet ne s’accomplit pas,
l’envoyé du Saint-Siège tourna ses vues d’un autre côté, et finit, un an
plus lard, par marier Guillaume avec Élisabeth, la
fille du duc de Brunswick: alliance avantageuse qui rattacha la famille de
Henri le Lion au parti de l’Église. Le pape lui-même sollicita pour
Florent, le frère de Guillaume, la main de la nièce du duc d’Autriche.
Comme le protégé du Saint-Siège manquait d’argent, le prix de rachat du vœu des
croisés, la décime sur les biens des églises, et les fonds perçus en
Allemagne pour secourir la terre sainte lui furent concédés.
Depuis bientôt deux ans, ces sommes avaient été détournées de leur destination
par l’ordre exprès d’innocent IV. Recourant à des moyens plus énergiques
encore, le pontife fit publier que les condamnations prononcées contre
l’ex-empereur étaient de tout point applicables à son fils. On prêcha la
croisade; les ecclésiastiques récalcitrants furent frappés d’interdit. Enfin,
l’évêque de Constance reçut les pouvoirs nécessaires pour relever
de l’excommunication ceux qui abandonnaient l’ancien parti impérial.
Pendant ce temps, la situation de Conrad était loin de
s’améliorer. Les grands qui favorisaient sa cause, circonvenus de toutes parts,
occupés eux-mêmes de guerres privées, ne lui fournissaient que de faibles
secours; et, faute de pouvoir payer son armée, il se voyait forcé d’en
congédier la majeure partie. Seul, son beau-père, le duc de Bavière, ne
l’abandonnait pas dans celte situation difficile. Leurs troupes réunies
ravageaient les terres de l’évêque de Ratisbonne, et le fils de Frédéric
était logé dans cette ville au monastère de Saint-Éméran,
quand, dans la nuit du 28 au 29 décembre, des assassins entrèrent dans
la chambre royale, où d’ordinaire couchaient quatre chevaliers.
Par bonheur, un cinquième s’y trouvait ce jour-là; on le
prit pour le prince, et il fut percé de coups. Un second périt dans
la lutte; les trois autres furent chargés de liens. Conrad,
caché sous un banc, échappa à la mort comme par miracle. On croit que
l’abbé était avec l’évêque à la tête du complot. Les bourgeois dévastèrent
l’abbaye; mais bientôt après, l’innocence des moines ayant été reconnue,
Conrad les prit sous sa protection. La ville obtint, entre autres privilèges,
le droit d’obliger tout habitant, clerc ou séculier, sans en excepter les juifs
dépendants du fisc, à obéir aux statuts faits par les magistrats pour la
défense de Ratisbonne. La maison où les conjurés avaient ourdi leur
trame fut détruite, et sur son emplacement on éleva une église,
dont le roi fit les frais. A peine sorti d’un si grand péril, ce
prince eut à se défendre contre Guillaume de Hollande lui-même,
qui remontait le Rhin à la tête d’une multitude de croisés de
la Frise et du nord de l’Allemagne. Conrad se porta, avec le peu de
troupes qu’il put réunir, à la rencontre de son adversaire, et le joignit
à Oppenheim; mais il eut le dessous, et se retira en Bavière, sans oser
davantage tenter le sort des armes. Guillaume ne sut point profiter de la
victoire pour rallier à lui ces hommes, toujours nombreux, dont le
dévouement ne survit pas à une défaite. Il se rendit à la cour pontificale
qui se préparait à quitter Lyon, et il y arriva un peu après la
mi-carême, précisément lorsque des milliers de pèlerins s’y
réunissaient pour la semaine sainte. L’affluence fut telle, que la ville
ne put la contenir. Dans la cérémonie du jeudi saint, qu’il fallut
célébrer en pleine campagne, Guillaume prit place dans le cortège à la
droite du pape, et lui tint l’étrier, il prêta le serment ordinaire, ensuite de
quoi son élection à la dignité suprême fut confirmée. Le même soir,
Innocent fit la cène avec lui, et admit à sa table les cardinaux, quelques
prélats et plusieurs nobles de haut parage. Après avoir prolongé pendant
deux semaines son séjour à Lyon, et achevé de se concerter avec le chef de
l’Église sur les moyens les plus propres à ruiner entièrement le
parti gibelin, Guillaume retourna en Allemagne. Le nouvel archevêque de
Mayence, appelé Chrétien, qui s’était prononcé contre les empiétements de
la puissance pontificale sur les droits de l’empire, fut révoqué. Le pape
lui avait enjoint d’entrer dans les vues du Saint-Siège, et de suivre les
traces de Sigfried, son prédécesseur. « Le devoir d’un prêtre, répondit le
prélat, n’est point d’allumer la guerre, mais de rétablir la paix dans
les esprits, suivant celle parole de Dieu: mettez l’épée dans le fourreau.
» Ce fut sa condamnation. Le légat fit élire à sa place un jeune
sous-diacre, de la famille des comtes d’Epstein, et parent de Sigfried,
dont on attendait plus d’obéissance En même temps, le pape déclara aux
nobles de la haute Allemagne que la postérité de Frédéric II étant
justement suspecte, le chef de l’Église ne permettrait jamais
qu’elle possédât ni l’empire, ni la dignité de roi des Romains, ni
même le duché de Souabe. Un dominicain prêcha de nouveau la croisade
contre Conrad. Enfin, Guillaume de Hollande fut autorisé à se rendre à
Rome aussitôt qu’il le pourrait, afin d’y recevoir la couronne impériale.
Innocent IV avait grande hâte de retourner en Italie, où
sa présence devenait nécessaire. Le bruit s’y était répandu qu’il voulait fixer
en France la cour pontificale, ce qui mettait les Romains dans d’étranges
inquiétudes. Tout récemment le sénateur lui avait écrit en termes fort
pressants pour le décider à revenir dans la ville de saint Pierre, son
véritable siège. Non-seulement le pape voulait rassurer les esprits à ce
sujet, mais le moment lui semblait venu de faire accepter par le nord de
la Péninsule le protectorat du Saint-Siège, et au moins, s’il n’y parvenait, de
réunir à son domaine direct le royaume de Sicile, pour la
possession duquel la papauté et l’empire luttaient depuis un
demi-siècle. En Lombardie, Milan et beaucoup de villes de la ligue se
montraient, comme toujours, opposées au rétablissement de la race de
Souabe. En Toscane, Florence avait secoué le joug impérial aussitôt après
la mort de Frédéric; les exilés étaient rentrés dans la ville, et là
encore les Guelfes triomphaient. Au sud du Garigliano, le vieux pontife croyait
facile de vaincre la résistance de Manfred, ce régent imberbe des États
siciliens: d’ailleurs, Conrad, abandonné de la plupart des grands de l’empire, et
prêt de succomber en Allemagne, semblait hors d’état de rien entreprendre
pour son royaume héréditaire. Si la France avait jusqu'alors soutenu la
famille de Hohenstaufen, elle ne pouvait, en l’absence de Louis IX,
s’opposer aux vues du Saint-Siège, qui chercha de nouveau à la gagner à
son parti. Le roi et la reine Blanche de Castille, sa mère, se trouvaient
implicitement compris dans la sentence portée contre les adhérents de
Frédéric, pour avoir reçu des lettres de ce prince depuis son
excommunication, et lui avoir donné, dans leurs réponses, le titre d’empereur.
L’évêque de Paris fut autorisé à entendre la reine en confession, et à
l’absoudre d’une si grande faute, en lui imposant une pénitence salutaire.
Innocent eut moins de condescendance pour le comte Amédée de Savoie, dont la
conduite équivoque mécontentait la cour pontificale: le métropolitain
de Vienne et l’évêque de Gratianopolis se
rendirent près de lui et lui signifièrent que s’il ne faisait, dans le
délai de deux mois, une réparation convenable, il serait frappé
d’anathème, et ses États mis en interdit.
Le 20 avril 1251 le pape quitta Lyon, qu’il habitait
depuis cinq ans. Pour éviter les embûches qu’on aurait pu lui tendre
en Savoie, il descendit la vallée du Rhône, et coucha le premier
jour à Vienne, on il fut reçu avec de grands honneurs. Le lendemain, il
s’embarqua sur le fleuve jusqu’à Orange, puis il prit la route de terre
par Marseille, Brignoles et la Ligurie. Sur son passage, hommes, femmes,
enfants accouraient pour recevoir la bénédiction pontificale; les cloches
des églises étaient en branle, les rues jonchées de fleura, les maisons
tendues, l’air retentissait de chants, de cantiques et d’acclamations.
Depuis Nice, Innocent suivit, le long des montagnes de la côte, un chemin
difficile, mais admirable par ses beautés pittoresques, et que sa
situation a fait surnommer la Corniche. La commune de Gênes avait
réparé les ponts et les plus mauvais passages de ce chemin, qui tantôt
s'élevait sur des pentes taillées presque à pic au-dessus de la mer, et
tantôt était baigné par la vague. La flotte entière de la république
naviguait en vue du rivage, afin d’empêcher toute surprise. Six semaines
après son départ de Lyon, Innocent, exténué de fatigue, mais l’esprit
satisfait et le cœur plein d’espérance, arriva enfin à Gènes. On lui fit une
entrée magnifique. L’archevêque et tout le clergé, qui l'attendaient en
dehors des portes, le conduisirent processionnellement jusqu’au palais
archiépiscopal, où il logea. Pour le garantir de l’ardeur du soleil, les
principaux habitants portaient un dais en soie cramoisie, garni de
crépines d’or, sous lequel le pontife prit place. Le podestat, les juges, la
noblesse et une grande multitude de peuple lui faisaient cortège. Les
maisons des riches étaient tendues de pièces de brocart; celles des
artisans, de toiles ou de verdure.
Plusieurs évêques, les podestats des communes guelfes, et
la plupart des seigneurs de cette faction, s’étaient rendus à Gênes, pour
y régler d’un commun accord les affaires publiques. Mais, malgré les
témoignages de respect qui furent prodigués au chef de l’Église, il put
bientôt s’apercevoir que personne ne songeait à ranger ce pays sous la
domination du Saint-Siège. Bien loin de se soumettre à son autorité
temporelle, Lucques, Bologne, Modène, qui s’étaient emparées de terres
dont la chambre pontificale réclamait la possession, refusaient de s’en
dessaisir. La mort de Frédéric, au lieu de porter les esprits à la paix,
avait bien plutôt ranimé les haines et semé de nouveaux éléments de
discorde. Toutes tentatives pour opérer un rapprochement entre les
Gibelins et les Guelfes n’aboutirent à rien. L’évêque de Trévise et le prieur
des dominicains de Mantoue offrirent inutilement, au nom du pape, de délier
Eccelin de l’excommunication, s’il voulait faire acte d’obéissance envers
l’Église. Innocent avait un extrême désir de gagner ce chef redoutable. Il
proposait de lui envoyer un sauf-conduit, et même de l’attendre
jusqu’au 1er août, s’il venait en personne présenter sa justification.
Eccelin ne répondit pas à ces avances. Dans toute la Lombardie, les esprits
étaient en fermentation. A Gênes même, le peuple, excité par les Gibelins,
s’ameuta en apprenant que le pontife, qu’on venait de combler d’honneurs,
se proposait de faire du couvent des dominicains un vaste château flanqué de
tours, pour y loger sa propre famille. Forcé d’abandonner ce projet,
Innocent sortit, le 24 juin, de sa ville natale, qu’il ne devait plus revoir :
son plan était d’aller incessamment à Rome, d’y rétablir son autorité,
puis de pénétrer bientôt après dans le royaume de Sicile. Ici, du moins,
les circonstances semblaient favorables. Manfred et le marquis de Hohenbourg,
le général des troupes, allemandes, se disaient prêts à obéir aux ordres
qu’ils recevraient de lui. Peut-être ne voulaient-ils que gagner du temps
: mais on croit facilement ce qu’on désire; et le pontife, transporté de
joie, se hâta d’envoyer au cardinal Capoccio, son légat en Sicile,
l’autorisation de leur concéder des fiefs après qu’il aurait reçu d’eux
le serment de fidélité à l’Église romaine. Déjà les seigneurs de la
puissante maison d’Aquino, et entre autres les comtes de Caserte et
d’Acera, tous deux gendres de l’empereur Frédéric, avaient placé sous la protection
du Saint-Siège eux, leurs familles et leurs biens. Enfin, des députations
venaient de mettre aux pieds du pape le vœu des habitants de Naples et de Capoue,
qui l'appelaient dans le royaume. Innocent donna parole de maintenir
intactes les franchises de ces villes, et même d’y en ajouter d’autres:
promesse à l’usage des pouvoirs nouveaux et qu’ils tiennent trop rarement.
Pour ne point laisser de doutes sur ses intentions libérales, il avait,
avant de quitter Gênes, fait délivrer aux Napolitains un titre authentique
qui leur reconnaissait le droit d’élire un podestat, de publier des règlements
municipaux; en un mot, de jouir des libertés et des privilèges attribués aux
communes du patrimoine de Saint-Pierre. Cette concession les attacha à
l’Église. Mais, malgré le désir de mettre à profit les dispositions
favorables que le pape croyait trouver dans le sud de la Péninsule, les instances
du cardinal Ubaldini et de Montelongo, ses légats, le décidèrent à
ajourner cette affaire. Mettant sous ses veux le découragement du parti
gibelin et les déchirements de la Lombardie, ils tenaient pour constant
que sa présence, si elle n’y rétablissait une paix générale,
procurerait du moins de grands avantages au Saint-Siège. Trop
facilement bercé de cet espoir, Innocent se rendit d’abord à
Alexandrie, d’où, traversant les terres du marquis de Montferrat, il passa
le Pô au-dessus de Casal. Pendant ce voyage, le comte Thomas
de Savoie, cet ancien lieutenant de l’empereur, se sépara du parti
gibelin, et fut absous de l’excommunication par l’évêque d’Assise; bientôt
après il épousa une nièce d’Innocent. Le 7 juillet, le pape fit à Milan
une entrée plus magnifique encore qu’à Gênes. Nobles, magistrats, artisans,
étaient allés l’attendre bien au-delà des portes. Suivant un témoin
oculaire, le nombre des ecclésiastiques et des moines du diocèse ne s’élevait
pas à moins de quinze mille. La foule fut si grande, qu’elle occupait, le
long du chemin de Verceil, une espace de plus de trois lieues. De tous
côtés s’élevaient des lentes, remplies de bateleurs, de vivandiers,
de marchands forains. Le pape, monté sur une haquenée blanche, et
précédé de trois cardinaux et du patriarche de Constantinople également à
cheval, entra dans la ville au son de toutes les cloches. Pour qu’il ne fût
point pressé par la multitude, on l’avait placé sous une machine en forme
de dais, construite en charpente, et ornée de verdure, de drap de soie écarlate
et de crépines d’or; elle était portée tour à tour par les principaux gentils hommes.
On remarquait dans le cortège mille enfants pris dans les meilleures
familles de la ville, et coiffés de mitres de papier, sur lesquelles la
figure du chef de l’Église était représentée. Pendant toute une semaine,
Innocent tint une grande cour au monastère de Saint-Ambroise, où il était
logé; puis il aida la commune à soumettre Lodi, ville confédérée, avec
Pavie et Crémone, contre les Guelfes. Mais, malgré les assurances qu’il
avait reçues de ses légats, des obstacles insurmontables
l’empêchèrent de parvenir à ses fins; et quand, après avoir séjourné plus
de deux mois à Milan, il voulut poursuivre sa route, les
habitants lui réclamèrent de grosses sommes dépensées par eux depuis le commencement
de la guerre, pour soutenir les intérêts du siège apostolique. Il s’en
délivra comme il put, avec de belles paroles et un peu d’argent: trop
heureux d’apaiser le peuple, et de sortir de ce mauvais pas. Pour éviter
Crémone et Plaisance, où dominait la faction gibeline, il se dirigea sur
Brescia, Mantoue, Ferrare et Bologne, recommandant d’user de sévérité
contre l’hérésie qui pullulait, et sollicitant les Guelfes de s’unir plus
étroitement à la cause de l’Église. Partout une entrée triomphale
l’attendait; partout il prodiguait les promesses et les bénédictions;
mais, au milieu de tant d’hommages, personne n’offrait de l’aider
dans ses desseins. Une foule immense lui faisait cortège; les
milices l’accompagnaient, les bannières s’abaissaient devant lui;
chacun tombait à genoux dès qu’il paraissait; puis, au lieu de
lui donner de l’argent, on lui en demandait. De fâcheuses
nouvelles l’attendaient en Romagne. On l’avertit de se donner de
garde des Romains, qui étaient mécontents de sa longue absence, et
ne l’appelaient dans leur ville qu’en vue de lui extorquer de
grosses sommes. Pour éviter le piège, Innocent s’arrêta à Pérouse,
et, sans perdre davantage de temps, il s’appliqua à attirer les peuples de
la Pouille et de la Sicile dans le parti de l’Église. Mais, depuis six
mois, les événements de ce royaume trompaient ses espérances. Si quelques
nobles et plusieurs villes avaient embrassé ouvertement sa cause, beaucoup
d’autres ne lui donnaient aucun signe d’adhésion. Manfred, loin de se
soumettre comme il l’avait annoncé, poursuivait vigoureusement les
rebelles, et faisait reconnaître dans presque tout le royaume les droits
légitimes de son frère.
Pendant que ces choses se passaient, un fait inattendu
suscitait de nouveaux embarras au souverain pontife. Conrad, roi des Romains,
venait d’arriver en Lombardie. On s’étonnera sans doute de voir le fils de
Frédéric quitter l’Allemagne, lorsque tant de causes semblaient devoir l’y
retenir; mais si, depuis la bataille d’Oppenheim, ses affaires étaient devenues
plus mauvaises, celles de Guillaume, son antagoniste, ne s’étaient point
améliorées. Vainement ce dernier demandait à son parti les secours indispensables
au succès de son entreprise. Dans l’une comme dans l’autre faction,
l’autorité impériale, réduite à l’impuissance, tombait dans le mépris; les
grands et les prélats, qui composaient la diète germanique, loin de fortifier
le pouvoir, sacrifiaient de plus en plus les droits et l’indépendance de
l’empire à leurs propres intérêts. Conrad, d’après les conseils du duc de
Bavière, n'hésita pas à s'éloigner momentanément d’un pays où de longtemps
rien de décisif ne pouvait arriver. Plein de l’espoir que, s’il revenait
de la Sicile, riche et victorieux, il triompherait plus aisément de ses
ennemis soit par des présents, soit à force ouverte, ce prince vendit une
partie de ses biens héréditaires, engagea plusieurs châteaux, et leva des
troupes avec l’argent qu’il en tira. Au mois d’octobre 1251, il laissa la
reine Élisabeth enceinte à Landshut; et, prenant sa roule par Innsbruck et la
vallée de l’Adige, il arriva sans obstacles à Vérone. Eccelin de Romano, la
plupart des nobles de la faction gibeline et les milices de Padoue et de
Vicence, l’y attendaient. On lui rendit les honneurs dus au chef de l’empire;
chacun promit de le défendre envers et contre tous, sans en excepter le
chef de l’Église. Pour se concerter sur les opérations de la guerre, un
parlement général fut indiqué à Goito, bourg du territoire mantouan, où
les empereurs avaient coutume de tenir leurs cours plénières. Choisir pour
cette assemblée un lieu au pouvoir des Guelfes, c’était à la fois braver la
faction ennemie, et montrer jusqu’à quel point on tenait aux usages consacrés
par le temps. Les podestats de Pavie, de Plaisance, de Crémone et des
autres communes gibelines, y conduisirent leurs milices. Les conférences
durèrent quinze jours. La situation des affaires en Lombardie ne
permettait pas de fournir au roi des Romains de puissants secours pour son
expédition dans l'Italie méridionale; mais on lui promit de contenir les
villes guelfes, pendant que les troupes impériales dompteraient les
rebelles du royaume. La diète congédiée, Conrad retourna à Vérone. Comme il
n’aurait pu traverser l’Italie sans livrer une suite de combats qui
eussent affaibli son armée, il avait fait venir des vaisseaux siciliens et
pisans qui l’attendaient à Porto-Pirano, près de
Trieste. Manfred lui avait envoyé seize galères, Pise un nombre presque
égal. Pour compléter les transports, Conrad loua des bâtiments vénitiens et
dalmates sur lesquels il s’embarqua le lundi 11 décembre, avec les
troupes à sa solde. Une partie de l’escadre jeta l’ancre à Pescara,
port de l’Abruzze, voisin de la frontière ecclésiastique: le
vaisseau monté par Conrad entra dans les premiers jours de janvier 1252 à Siponte, au pied du mont Gargano, en Capitanate.
Manfred avait fait preuve d’une grande habileté dans la
conduite des affaires de l’État. Avec de faibles ressources, il avait su
comprimer la rébellion d’un grand nombre de villes, retenir les feudataires
dans le devoir, et faire face aux besoins d’une situation fort épineuse.
Pour l’intelligence des faits qui vont suivre, il est nécessaire de rétrograder
jusqu’à la mort de Frédéric II, et de mettre sous les yeux du lecteur les
principaux événements qui s’étaient succédé dans le royaume de Sicile.
Quand l’empereur cessa de vivre, la disposition des
esprits n’était guère rassurante. Bientôt, en effet, les liens de l’obéissance,
serrés par la crainte bien plus que par l’affection, se relâchèrent. Les
grands conçurent des espérances coupables; les prêtres et les moines
reprirent courage, et recommencèrent à prêcher la sédition; la bourgeoisie,
accablée sons le poids des taxes, se berça de l’espoir d’obtenir des libertés
municipales que ses rois lui avaient refusées, et que le pape promettait.
Des mouvements séditieux éclatèrent des deux côtés du Phare. Après avoir
envoyé le jeune prince Henri en Sicile, en lui donnant Pierre Ruffo de
Calabre pour conseiller et surveillant, ainsi qu’il a été dit plus haut,
Manfred réunit à Troja en Capitanate les troupes allemandes sous un
officier qui, du temps de l’empereur, avait fait preuve de dévouement et
de courage; mais, peu de jours après, ces mêmes soldats vinrent en
armes réclamer leurs payes arriérées, bien qu’ils savaient que le prince
était dépourvu d’argent. La menace d’une punition exemplaire fil rentrer
les chefs dans le devoir, et Manfred calma les soldats avec des promesses.
Rassemblant ensuite toutes ses forces, il se mit à leur tête, et prit le
chemin de la Terre de Labour, province presque entièrement gagnée à l’Église
romaine, et où plusieurs villes étaient sur le point d’entrer en révolte
ouverte. A son arrivée à Montefuscolo, il apprit que Naples, Capoue, Avellino,
venaient d'abattre la bannière de Souabe, et que le mouvement s’étendait
jusqu’à la frontière pontificale. Pour apaiser l'insurrection dont Naples
était le foyer, il eût fallu ramener celle ville à l’obéissance: mais elle
avait des remparts formidables, une population nombreuse la défendait.
Manfred manquait d’engins de guerre pour en faire le siège; et s’il
échouait dans celle entreprise, difficilement il se relèverait d’un si
grand échec. Ces motifs le décidèrent à tenter la voie des
négociations, pendant que lui-même affermirait ailleurs l’autorité royale.
Le comte de Caserte, son beau-frère, comptait de nombreux amis dans
la ville; il y fut envoyé avec une mission pour tout pacifier. Le marquis
d’Hohenbourg conduisit une partie de l’armée contre Avellino et le pays de
Bénévent; et Manfred, avec le reste, retourna en Pouille.
Il se rendit d’abord à Andria, où sa présence rétablit
l’ordre un instant troublé; de là il passa à Foggia, dont les habitants s’étaient
réunis, au son de la cloche, pour établir une commune. Déjà ils avaient mis
dehors les officiers royaux, et élevé autour de la ville une forte
enceinte de palissades. Le prince fit une marche forcée pendant la nuit,
surprit les rebelles, qui ne s’attendaient pas à cette visite, et les
contraignit à se rendre à discrétion. Des députés de la bourgeoisie vinrent
implorer la clémence du vainqueur; les femmes, échevelées, et portant
des croix, se jetèrent à ses pieds en criant miséricorde. Les conseillers
de Manfred le pressaient de faire un exemple de ce peuple séditieux, mais
il se contenta de lever sur la ville une forte contribution, d'abolir 1a
commune et de détruire ses retranchements.
Cependant l’espoir d’un affranchissement prochain germait
dans tous les cœurs. La bourgeoisie de Barletta fit à son tour une
conjuration, et élut des magistrats municipaux. Manfred reconnut qu’en peu
de temps la révolte éclaterait dans toute la Pouille, s’il ne se hâtait de
comprimer ce désir général d’innovation. Il courut à Barletta, dont les portes
se fermèrent devant lui. Ses parlementaires furent reçus à coups de flèches;
et, du haut des remparts, les habitants lancèrent contre les
troupes royales une grêle si épaisse de projectiles de toutes sortes, qu’elles n’osaient
s’en approcher. L’intrépide Manfred, voyant l’hésitation des siens, se met à
leur tête, fait briser une porte, et entre un des premiers dans la place,
dont il se rend maître. Cette action éclatante lui gagna l’affection des
soldats. « La main de Dieu, disaient-ils, est avec ce digne fils de
l’empereur, et le destine à de grandes choses. » A partir de ce jour,
l’armée le suivit avec confiance. Il fit démanteler Barletta, et cette
mesure retint le reste de la Pouille dans la soumission. Les seigneurs,
qui s’étaient flattés d’exercer le pouvoir sous le nom d’un adolescent
élevé dans les délices du palais, perdirent cette espérance; les partisans
du pape tremblèrent, et la tranquillité reparut dans les provinces
orientales du royaume.
En moins d'un mois, cette expédition fut terminée; après
quoi Manfred, voyant la paix rétablir de ce côté, revint à Montefuscolo, où il
entra le 12 février. Des compagnies de Sarrasins furent détachées dans les
provinces voisines. Les unes occupèrent des châteaux forts en Basilicate;
d’autres les fiefs du comte Roger de San-Severino, jeune seigneur âgé de
seize ans, et nouvellement uni par le mariage à une proche parente
du pape. Manfred lui-même fit sa jonction avec le marquis Berthold, qui,
après avoir rasé les murs d’Avellino, s’était emparé des principaux
passages des montagnes.
Les offres pacifiques faites par le comte de Caserte aux
Napolitains n’avaient pas été écoutées. « Nous sommes fatigués outre mesure,
avaient-ils répondu, de vivre sous le poids de l’excommunication. Dites au
prince que s’il se présente à Naples sans l’approbation du pape, il n’y
sera pas admis. » Capoue suivit cet exemple. C’était déclarer la guerre :
Manfred l’accepta et prit l’offensive.
Aversa, situé à huit milles de Naples, et à pareille
distance de Capoue, gardait encore une fidélité que l’exemple et les menaces de
ces deux villes pouvaient ébranler: une forte garnison de troupes royales
y fut mise. Nola fut emportée d’assaut le territoire capouan dévasté. L’armée royale dressa enfin ses lentes
entre le Vésuve et Naples, dans l’espoir d’attirer les rebelles en rase
campagne. La cavalerie sarrasine parcourut la belle plaine de
Campanie, brûlant les habitations, enlevant les troupeaux, et coupant les
arbres à la vue des Napolitains, qui n’osaient s’aventurer hors de leurs
murailles. Manfred, voyant ses provocations inutiles, porta son camp du
côté de Pouzzoles, dans un canton désert, dépourvu de ressources, et d’où
émanent des vapeurs sulfureuses qui en rendent le séjour insupportable.
Les anciens y avaient placé l’entrée des enfers. En choisissant une
position dominée de toutes parts, resserrée entre la mer et les montagnes,
et où on ne trouvait ni eau ni fourrages, le prince se flattait que le
chef des insurgés, comptant sur une facile victoire, viendrait l’y
attaquer. Mais durant trois jours, il attendit en vain; et, ce temps écoulé, il
dut chercher un pays plus fertile. Pendant le reste de l’été, la plaine de
Campanie fut le théâtre de continuelles dévastations; et aux approches de
l’équinoxe, Manfred, trop faible pour prendre Naples, s’en éloigna. Il
parcourait les deux principautés et le Val de Vulturne, ramenant partout les
peuples à l’obéissance, quand une lettre lui apprit les événements de
la haute Italie et l’arrivée prochaine de Conrad. Se dirigeant
alors vers les ports de la Capitanate, il y rassembla les vaisseaux
que son frère lui demandait.
Tel était l’état des choses quand le roi des Romains prit
terre à Siponte. Les provinces lui obéissaient, à
l’exception de quatre villes, Naples, Capoue, Aquino et Sora, dont les
deux dernières, situées à l’extrémité du royaume, vers la frontière pontificale,
n’avaient pu être attaquées, faute de temps. Manfred, avec de faibles
ressources, avait obtenu des succès inespérés. Conrad, qui ne s’était
point attendu à un résultat si heureux, en témoigna une grande joie. Non
content de donner à son frère des marques éclatantes d’affection, il lui
conféra la dignité de grand connétable du royaume, et voulut qu’on le
regardât comme son lieutenant, ou plutôt comme un autre lui-même.
Suivant l’usage, un riche baldaquin avait été préparé pour recevoir
le monarque à son débarquement. Il y fit placer Manfred à son
côté, et tous deux marchèrent ainsi du port jusqu’à la ville,
suivis par les barons qui leur faisaient cortège, au milieu d’une
foule immense de peuple accourue de toute la province pour voir
son nouveau souverain.
De Siponte, Conrad se rendit à
Foggia, où, dans une assemblée des feudataires royaux, il publia un règlement
législatif qui expliquait ou annulait divers chapitres des constitutions de
Frédéric II, et y ajoutait quelques dispositions utiles. A l’avenir,
la perception des collectes devait avoir lien suivant le mode en
usage sous le bon roi Guillaume. Les droits des églises, les privilèges
des clercs, les franchises et immunités des peuples étaient
garantis; il était défendu de saisir les bœufs des laboureurs et les
armes des gens de guerre. Tout marchand pouvait sans entraves et
en parfaite sûreté aller et venir, acheter ou vendre dans tout le royaume.
Enfin les femmes et les enfants des rebelles, qui n’étaient point accusés de
complicité avec eux, ne devaient plus être victimes des confiscations
prononcées contre les coupables; les femmes recouvraient leurs dots, les
enfants la portion héréditaire à laquelle ils avaient droit. Un tel début était
heureux; et en continuant à marcher dans cette voie, le successeur
de Frédéric pouvait calmer les esprits et se rendre favorable l’opinion
publique, sans laquelle la puissance des rois ne repose que sur une base
fragile.
Par son habileté et son courage, Manfred avait conservé
le trône de Sicile à son frère. Ses sages conseils furent d’abord écoulés
avec faveur; mais deux hommes si différents de caractère et d’inclinations ne
pouvaient vivre longtemps en parfaite intelligence. Conrad, élevé dans les
mœurs allemandes, entouré de complots dès le berceau, croyait voir partout
de faux amis prêts à le trahir. Son humeur était sombre, ses
discours sévères, son esprit soupçonneux, son cœur peu ouvert à de douces
affections. Inférieur en tout à Manfred, qui semblait fait pour commander
plutôt que pour obéir, il reconnaissait avec chagrin sa propre
infériorité. Les seigneurs allemands, venus à la suite du roi,
fortifiaient encore ses soupçons par leurs discours perfides. Ils avaient
démêlé le fond de sa pensée, et dans l’espoir de perdre les parents maternels
de Manfred, dont ils étaient jaloux, ils accusaient en secret le prince
lui-même d’aspirer au trône. Conrad devint avec lui froid et réservé.
Bientôt, pour mettre son frère hors d’état d’avoir un parti, il résolut
de le priver de ses biens, en évitant toute fois d’agir trop ouvertement,
crainte de le pousser à la révolte. Un jour donc, il lui parla de son désir de
révoquer les donations faites par l’empereur Frédéric à son lit de mort;
ajoutant que, le moyen de prévenir la résistance des feudataires, serait qu’il
donnât le premier l’exemple de la soumission. Conrad lui demandait en
conséquence de résigner entre ses mains la ville de Brindes, qui dépendait de
la principauté de Tarente, et le fief de S. Angelo en Capitanate. Manfred,
depuis qu’il était chargé de la conduite des affaires, avait appris l’art
de dissimuler. Cachant donc sous un air d’indifférence son juste
mécontentement, il renonça, sans un mot de plainte, aux domaines qu’on lui
ôtait.
Le succès de cette première tentative encouragea le roi á
reprendre, l’un après l’autre, les biens de l’apanage de son frère. Ce fut
d’abord le comté de Gravina, puis celui de Tricarico, et tous enfin, à
l’exception de la principauté de Tarente, qui lui resta, mais dépouillée
de ses mouvances; et, afin d’ôter au prince la possibilité d’y lever des
subsides, le fisc, au mépris des décrets de Foggia, imposa sur ses sujets
une collecte exorbitante. La haute justice qu’il avait conservée dans ses
domaines, par une grâce spéciale de l’empereur, lui fut retirée, et on ne
lui laissa, comme aux plus petits feudataires, que les affaires
civiles. Manfred, s’armant de patience, remplissait avec exactitude
ses devoirs de connétable, suivait le roi à la guerre, et en toute
occasion se montrait plein de zèle pour son service. On remarqua même que
chaque fois que Conrad montait à cheval, le prince s’empressait de lui
tenir l’étrier. Toutefois, cette soumission, ces soins assidus, loin de
dissiper les inquiétudes du soupçonneux monarque, ne faisaient que les
augmenter. Les oncles maternels de Manfred possédaient de grands biens, et
pouvaient seconder ses vues ambitieuses. Ils furent exilés. Les Lancia,
les d’Anglano, les Malecta,
leurs femmes, leurs enfants, se retirèrent en Grèce, à la cour de
l’impératrice Anne, épouse de Vatace. Mais, comme Conrad les trouvait
encore trop près de l’Italie, il fit demander au souverain des Grecs de les
éloigner; ce qui fut fait.
Le 25 mars 1252, jour de l’Annonciation de la Vierge, la
reine Élisabeth, restée grosse à Landshut, accoucha d’un fils.
Cet événement combla les vœux de Conrad, et lui parut une
faveur signalée du ciel. Les Gibelins furent dans la joie; des
espérances trompeuses environnèrent ce berceau, qui était celui de
Conradin. Les yeux fascinés du roi parurent dès lors envisager les choses
sous un nouveau jour; il songea aux moyens d’assurer le trône impérial à
l’héritier de tant d’illustres empereurs, et, pour aplanir les voies, il
parla de pacifier ses différends avec la cour romaine. Mais il avait dans
Innocent IV un adversaire aux yeux duquel la ruine de la maison de Souabe
était le salut de la papauté. Loin donc d’étendre une main secourable sur
le rejeton d’une race proscrite, l’implacable pontife comprenait déjà Couradin dans l’arrêt porté contre la famille de
Hohenstaufen. Il aurait cru, en l’épargnant, préparer de mauvais jours à
ses successeurs, ainsi qu’avait fait Innocent III, en réchauffant dans
le giron de l’Église Frédéric II, que de grands bienfaits, la vie, la
fortune, la puissance suprême due à ce pontife devaient attacher au Saint-Siège,
et que la force des choses en avait rendu l'adversaire le plus dangereux. Moins
que jamais, d’ailleurs, le pape n’était disposé à abandonner ses projets
sur le royaume de Sicile. Depuis son arrivée à Pérouse, il travaillait à
s’y former un puissant parti. Il écrivait aux évêques, aux principaux
barons, pendant que les frères mineurs et les dominicains, ses
agents actifs, remuaient l’esprit delà noblesse et de la
bourgeoisie. Il conférait des fiefs, il octroyait des privilèges aux
villes, s’attribuant ainsi les prérogatives de la puissance souveraine.
Marco Zanni, le fils de l’ancien doge de Venise, avait épouse une
petite-fille du roi Tancrède : le pape lui rendit le comté de Lecce, cet
ancien apanage de l’infortuné Guillaume III. Non content des promesses
déjà faites aux Napolitains et aux habitants de Capoue, la chancellerie
romaine, afin de les gagner, prenait l’engagement de les séparer pour toujours
de la monarchie sicilienne; et voici en quels termes cette assurance leur était
donnée: « Voulant, d’après votre requête, accorder une protection efficace à la
ville de Naples, cette cité justement célèbre par la pureté de sa foi et
son dévouement à la sainte Église, nous avons décidé, après avoir pris
l’avis de nos frères les cardinaux, que ladite ville appartiendrait à
perpétuité au siège apostolique, au même titre que les terres de la Campagne
et de la province maritime. Nous ou nos successeurs ne pourrons en aucun
temps céder Naples, son territoire, ses privilèges, à qui que ce soit,
empereur, roi ou prince. Afin que vous profitiez pleinement d’un si grand
bienfait, vous jouirez de toutes les franchises dont les habitants du
patrimoine de saint Pierre sont en possession. De plus, nous
renouvelons, par notre grâce spéciale, les bonnes coutumes établies
autrefois dans votre ville, et observées jusqu’au temps où l’ex-empereur
Frédéric, cet émule de Pharaon pour la dureté, de Néron et d’Hérode pour
l’impiété et la barbarie, a publié son code de lois. Nous ratifions enfin
les ordonnances rendues depuis la mort dudit ex-empereur par les nobles et les
bourgeois de Naples, en vue du bon état de la ville, et pour y faire
triompher l'honneur du Saint-Siège. » Ces concessions, et la promesse de
fournir aux Napolitains des secours de toute espèce, les avaient animés
d’une telle ardeur, qu’après avoir tenu tête à Manfred, ils se préparaient
à se défendre contre toutes les forces du roi. On se demande si, au point
où les choses en étaient venues, Conrad pouvait sérieusement se flatter
d’amener le pape à signer une paix sincère. En proposant de renouer des
négociations rompues depuis longtemps, ne voulait-il pas plutôt mettre le
tort d’un refus du côté de la cour romaine, et, par une soumission plus
apparente que réelle, tourner en sa faveur l'opinion publique? Quoi qu’il en
soit, l'archevêque de Trani, Barthélemi d’Hohenbourg, l’un des frères du
marquis Berthold, Gauthier d’Ocra, chancelier du royaume, et plusieurs
autres personnages de marque, furent envoyés à Pérouse pour
assurer le pontife de l'obéissance du roi, et de son désir de lui
complaire en toutes chose. Innocent les reçut en audience publique, et écouta
leurs propositions. Mais quand il les entendit demander que leur maître
fût reconnu comme successeur légitime de son père tant à l’empire qu’au royaume
de Sicile, il déclara que, la déchéance prononcée au concile de Lyon ayant
privé Frédéric et la race entière de Souabe de toute espèce de titre
à la dignité souveraine, cette prétention était inadmissible.
En congédiant ces envoyés, il ajouta que, loin de se laisser
prendre à des promesses fallacieuses, comme il ne voyait que ruse
et duplicité dans la conduite de Conrad, il le tenait à bon droit
pour ennemi déclaré de la sainte Église. Après celle inutile
démarche, les deux partis, plus irrités que jamais, s’accusèrent
réciproquement de crimes énormes. On sait que Renaud, l’unique fils
du marquis d’Este, était depuis plus de douze ans retenu connue otage
dans un château de la Pouille. Il y mourut, et le bruit se répandit, qu’à
la suggestion d’Eccelin, Conrad l’avait fait empoisonner. Les Guelfes
attribuèrent également à ce prince la mort de son neveu Frédéric, l’aîné
des enfants de l’ex-roi des Romains Henri, auquel l’empereur avait légué
par son testament le duché d’Autriche, et 10,000 onces d’or qu’on ne lui
paya jamais. A son tour, Conrad, qui était tombé malade pendant les
négociations, se crut empoisonné par les agents du pape. Son humeur
s’aigrit, les bonnes dispositions qu’il avait montrées à son entrée dans
le royaume firent place à la colère et à la violence. De plus actives
poursuites furent ordonnées contre les partisans du Saint-Siège, et
surtout contre les moines. A cette occasion, le chapelin d’Innocent,
écrivain passionné de la vie de son maître, affirme que la cruauté de
Conrad surpassait à un tel point celle de Frédéric, qu’aux yeux de tous
l’ex-empereur aurait pu paraître un saint.
L’été commençait, et le roi, qui avait hâte d’ouvrir la
campagne, réunit dans une ville de la Pouille les soldats allemands, les
Sarrasins, et le ban des feudataires. Manfred vint des premiers, avec plus de
soldats que ses titres d’investiture ne l’obligeaient à en fournir. La
puissante famille d’Aquino, qui, après la mort de l’empereur, avait fait
au pape des offres de soumission, se divisa. Les comtes d’Acerra et de Caserte
suivirent la fortune de Conrad; ceux de Fondi,
d’Aquino et de Sora tinrent le parti du pape. Ces derniers entraînèrent à
la révolte tout le pays situé entre le Garigliano et le Vulturne. Ils
liaient ainsi les États de l’Église à Naples et à Capoue, ce qui pouvait
faciliter le ravitaillement de ces deux places. Ils furent attaqués les
premiers. L’armée, nombreuse et pourvue de l’attirail nécessaire, se
dirigea par la Capitanate et le comté de Molise vers la Terre de Labour.
Dès la première semaine d’août 1252, elle occupait San-Germano; et, un mois
plus tard, les deux comtés d’Aquino et de Sora. Les terres des rebelles
furent ravagées, leurs forteresses prises; on usa d’une grande rigueur
envers les prisonniers. Après avoir employé deux mois à réduire cette
frontière, sans que le pape eût fait de grands efforts pour la défendre,
Conrad revint sur ses pas, et se présenta, vers la Saint-Martin,
devant Capoue. Un découragement si profond avait gagné les
habitants que, malgré les bienfaits qu’ils attendaient de la cour
romaine, ils ouvrirent leurs portes à la première sommation.
Les choses se passèrent tout autrement à Naples, ville
bien fortifiée, dont l’investissement du côté de terre fut achevé le 1er
décembre. Le roi, qui s’était procuré de l’argent au moyen d’un emprunt
fait à Sienne, n’avait épargné aucune dépense pour assurer le succès de
son entreprise. De leur côté, les Napolitains, comptant sur les secours promis
par le pape, se préparaient à une résistance vigoureuse. Ils craignaient, si
Conrad devenait le maître, de perdre leurs institutions municipales,
et de devenir la proie des Sarrasins et des mercenaires
allemands. Les nombreux bannis du royaume et beaucoup de mécontents, sous
les ordres de San-Severino, s’étaient jetés dans Naples, où, par des discours
passionnés, ils augmentaient encore l’irritation du peuple et de la
bourgeoisie. Dès l’année précédente, les campagnes voisines avaient été si
complètement ravagées par les troupes de Manfred, qu'il n’y restait plus
rien à détruire. Comme l’hiver s’opposait aux travaux du siège, Conrad se
borna, eu attendant la saison favorable, à resserrer la ville de
très-près. Mais le port restait libre, et chaque jour de petits bâtiments
côtiers, expédiés de Civita-Vecchia et de
Terracine, y débarquaient des provisions de toute espèce.
Non content de fournir aux insurgés du royaume de
l’argent et des vivres, Innocent, pour contraindre Conrad à lever le
siège de Naples, s’appliquait à lui susciter, partout à la fois, de
fâcheuses affaires. Déjà les cardinaux d’Albano et de Saint-Eustache avaient
été envoyés en Toscane avec mission d’y rétablir la paix entre les
républiques, ou, en d’autre termes, de ramener au parti pontifical les
villes dissidentes.
En Lombardie, le pape faisait de nouveau solliciter
Eccelin de se détacher de la faction gibeline; et lui offrait, sans plus
de succès, paix et faveur, s’il se réconciliait à l’Église. Les divisions
intestines qui troublaient cette province avaient empêché les Guelfes de
s’unir pour s’opposer an passage du roi. On sait que dans la plupart des
villes la noblesse et le peuple étaient animés d’un sentiment réciproque
de défiance et de jalousie, qui trop souvent leur mettait les armes à la
main. Cependant les rapides succès de Conrad dans le royaume de Sicile, et
ceux qu’Eccelin obtenait dans la Marche véronaise, donnaient de sérieuses
inquiétudes aux partisans du Saint-Siège. Le cardinal Octavien s’en prévalut
pour appeler à Brescia, en assemblée de parlement, les recteurs des villes
de la ligne lombarde, les gentilshommes guelfes et les émigrés des communes
gibelines. La réunion eut lieu le 8 mars 1252. L’ancienne confédération
fut renouvelée avec serment de n’accepter ni paix ni trêve sans
le consentement du pape, et de tenir sur pied, pendant un an, quatre
cents lances complètes, de chacune trois chevaux, et deux cents autres
avec deux chevaux. La solde fixée, pour les premiers, à 6 sols impériaux
par jour, et 4 sols pour les autres, était payée moitié par la cour
romaine et moitié par les communes, qui établirent à cet effet une imposition
de 7,000 livres impériales, répartie entre elles proportionnellement à
leurs ressources.
En Allemagne, le pape recommandait de tenir la main à une
complète exécution des sentences portées contre Conrad, et donnait
l’approbation pontificale à deux décrets de Guillaume de Hollande, dont
l’un privait le fils de Frédéric du duché de Souabe et de ses autres
biens; l’autre rendait cette décision applicable aux possesseurs de fiefs, qui,
dans le délai de six semaines et trois jours, n’auraient pas sollicité à
la cour impériale de nouvelles investitures. En Sicile, enfin, il
renouvelait l’annulation, prononcée dès avant la mort de l’empereur, des lois,
ordonnances et arrêts rendus soit par Frédéric II avant ou depuis sa
déposition, soit même par ses prédécesseurs, au préjudice des libertés
ecclésiastiques et de la juridiction du Saint-Siège, les déclarant non
avenus et faisant défense expresse d’y obéir. Ces mesures ne pouvaient qu’augmenter
la confusion qui régnait des deux côtés des Alpes. Au mois de janvier 1253,
comme le blocus de Naples se resserrait de plus en plus, le nonce
qui était dans la ville, se rendît à la tente royale, où, parlant
au nom du chef de l’Eglise, il sollicita Conrad de se
montrer indulgent pour les assiégés. « Le pape ferait mieux, répondit le
roi, de réprimer, comme il devrait, ses agents à tête rasée. » Il désignait
ainsi les religieux mendiants. L’hiver s’écoula sans événements bien
remarquables. Les Napolitains, après plusieurs sorties qui furent
repoussées, demandèrent à Pérouse des secours plus efficaces. Mais leurs
députés revinrent les mains pleines de promesses, et vides d’argent. Le
jour de Saint-Marc (2o avril), Conrad, fatigué d’une résistance qui durait
depuis près de cinq mois, ordonna un assaut général. Outre des machines
propres à battre les murs en brèche, il avait fait construire
plusieurs grands mangonneaux qui faisaient beaucoup de mal aux assiégés.
La ville fut attaquée à la fois du côté du nord par les Sarrasins, et vers la
porte orientale par les Allemands. Au signal convenu, ils devaient
s’élancer à l’escalade, et trois mois de solde étaient promis à celle des
deux troupes qui pénétrerait la première dans la ville. L’attaque fut
chaude; mais les murailles résistèrent aux coups du bélier, les
Napolitains renversèrent les échelles, tuèrent un grand nombre
d’Allemands, et plus de six cents Arabes. Il fallut sonner la retraite;
Conrad renonça à renouveler de semblables tentatives. Mais l’investissement de
la place fut resserré; et, pour fermer le port aux felouques pontificales,
il fit venir de Sicile, vers le commencement de mai, une forte escadre qui
croisa dans le golfe. Les assiégés perdirent dès lors l’espoir d’être
secourus, et leur situation devint d’autant plus critique, qu’un grand
nombre de barons de la Terre de Labour, prévoyant leur ruine prochaine
entrèrent dans les rangs des impériaux. Les assiégeants étaient dans
l’abondance, tandis que les Napolitains se voyaient menacés de la famine.
Ils tirent des sorties, Un fort détachement s’avança par la grotte de
Pausilippe jusqu’à Pouzzoles, et rapporta des vivres qui furent
bientôt consommés. La détresse augmentant de jour en jour, les aliments
les plus vils se vendirent à un prix exorbitant: on s’arrachait les animaux
morts, des feuilles de figuier, des orties, quelques brins d’herbe. Une
épidémie survint, il y eut une grande mortalité. Les défenseurs de Naples
mourant de faim, en proie à la fièvre, et pliant sous le poids de leurs armes,
pouvaient à peine se traîner jusqu’aux postes dont ils avaient la garde.
Les chefs de la ville demandèrent alors à capituler; mais
Conrad exigea qu’on se mit à sa merci, et personne ne croyait à sa
clémence. Pour mettre un terme à ces hésitations, les Impériaux firent
avancer jusqu’au bord du fossé de forts béliers, qui, cette fois,
ébranlèrent facilement des murailles sans défenseurs. D’habiles mineurs
ouvrirent des passages souterrains qui donnaient accès dans l’intérieur de
la place, et les troupes se préparèrent pour un assaut général. Dans cette
extrémité cruelle, les Napolitains, après avoir soutenu le siège pendant neuf
mois, supplièrent Conrad de se montrer miséricordieux, et lui
ouvrirent leurs portes vers la fin de septembre ou le
commencement d’octobre. Des chroniqueurs prétendent qu’ils avaient
obtenu certaines stipulations, mais s’il en est ainsi, elles furent
mal observées.
Dès le lendemain, Conrad fit son entrée dans la ville à
la tête des troupes, armes hautes, dans l’appareil le plus menaçant.
La consternation se peignait sur les visages; chacun tremblait. Les
historiens rapportent qu’en se rendant à l’ancienne cathédrale dédiée à sainte
Restitue, le roi remarqua, au milieu d’une place devant l’église, un
cheval de bronze, sans frein, et debout sur sa base. Ce monument précieux
de l’art grec avait été élevé, dans les beaux jours de la grande Grèce,
par la république parthénopéenne; et les habitants de Naples, auxquels il
rappelait une époque de liberté, le conservaient soigneusement. Conrad
ordonna de mettre une bride à ce cheval, disant qu’il serait ainsi
le symbole plus vrai d’une cité conquise. On grava sur le socle
deux vers latins, pour perpétuer le souvenir de la victoire de ce
prince sur ses sujets rebelles.
Pendant un séjour de deux mois à Naples, Conrad se
montra sans pitié. L’archevêque fut chassé de son siège; un grand
nombre d’habitants périrent sur l’échafaud; d’autres partirent pour
l’exil, et se retirèrent dans l’État ecclésiastique. Comme le fisc
avait saisi leurs biens, et qu’ils étaient pour la plupart dans un dénuement
complet, le pape ordonna au cardinal de Sainte Sabine de leur distribuer
des vivres et de l’argent. Manfred voulut intercéder pour eux, mais ses
instances déplurent. Conrad ne voyait pas sans inquiétudes un prince né
dans la Péninsule prendre la protection de ses sujets italiens. Loin donc
de lui prêter une oreille favorable, il redoubla de rigueurs. Suivant un
récit contemporain, les habitants de Naples en âge de porter les armes eussent
été tous passés au fil de l’épée, si les prières des Gibelins
lombards de l’armée impériale n’eussent arrêté le bras prêta les
frapper. Ils eurent la vie sauve, mais, pour s’assurer de leur
soumission, on les obligea à démanteler leurs murailles. Les Capouans
ne furent pas plus heureux; vaincus et désarmés, ils se soumirent à
la force, en dissimulant de leur mieux le sentiment de vengeance qui restait au
fond des cœurs. L’école de Salerne fut érigée en université, ce qui porta un
coup funeste à celle de Naples.
Après avoir dompté la rébellion dans la Terre de Labour,
Conrad congédia les troupes féodales fatiguées de leur long service. Un
parlement fut indiqué pour le 24 février 1254, à Melfi, en Basilicate; et
en attendant la réunion de l’assemblée, ce prince prit avec les soldats
mercenaires le chemin de la Pouille, afin d’affermir son autorité dans
cette province. Le 10 décembre, il armait à Barletta, on des députations
le félicitèrent de sa victoire sur les Napolitains. La veille de Noël, il
lit son entrée à Melfi; la haute noblesse et les syndics des villes du
domaine s’y trouvèrent en grand nombre. Le jeune prince Henri, vice-roi de
Sicile, accompagné de Pierre Ruffo de Calabre, son tuteur, l’y attendait.
Henri, âgé de dix-sept ans, beau, bien fait, affable et d’humeur enjouée, avait
reçu une éducation digne de son rang. Les Siciliens l’aimaient; le roi, qui lui
témoigna beaucoup d'affection, songea dès lors à l’opposer à Manfred, dont
il s’éloignait de plus en plus. De tous ceux qui, par des insinuations
perfides, travaillaient à perdre dans son esprit le prince de Tarente,
aucun n’était plus habile que Pierre Ruffo de Calabre. Cet homme. né à Calanzaro, dans un rang obscur, était parvenu aux
premières dignités de l’État. Frédéric II l’avait fait maître justicier,
puis maréchal de ses troupes. Manfred, croyant se l’attacher, lui avait
confié le gouvernement de la Sicile et d’une partie de la Calabre, sous
le nom de Henri. Dans celle haute position, Ruffo amassa de
grosses sommes. Ambitieux, ingrat et fourbe, une basse jalousie l’animait
contre Manfred, dont il complotait la porte.
Le parlement s’assembla an jour indiqué. Sur la
proposition du comte de Caserte, beau-frère du roi, il accorda, pour achever de
pacifier les provinces, une collecte de 30,000 onces d’or. Cet impôt fut levé
avec une rigueur excessive par les agents du fisc, assistés de garnisaires
allemands et sarrasins. Les terres du domaine supportèrent en outre des
charges si onéreuses, que beaucoup d'habitants, faute de pouvoir
s’acquitter, laissèrent vendre meubles, troupeaux et récoltes. La plainte
était dans toutes les bouches. Plusieurs villes fermèrent leurs portes aux
collecteurs ; mais elles furent sévèrement punies.
En voyant les succès du fils de Frédéric, le pape avait
enfin reconnu que ses propres ressources étaient insuffisantes
pour assurer la possession du royaume de Sicile à l’Église
romaine; mais, plutôt que de laisser Conrad s’y établir en paix, Innocent préférait
en investir, á des conditions avantageuses pour cette Eglise, un étranger
qui lui devrait son élévation. Dès l’année 1255, il avait sollicité
Richard, comte de Cornouailles, qu’on regardait comme le prince le plus
riche de l’Occident, de se déclarer le champion du siège apostolique. A
cet effet, Albert de Parme, notaire et chapelain du pape, s’était rendu à
Londres pendant le blocus de Naples. Après quelques détours, l’envoyé pontifical
fit espérer la couronne de Sicile à Richard, si, employant ses trésors à
soudoyer une grande année, il voulait envahir le royaume, et en chasser
Conrad. Le prince anglais allégua son peu de richesses et le nœud de
parenté qui l’unissait à la famille de Souabe. Henri, son neveu, était appelé à
monter au trône, si Conrad mourait sans postérité directe, et moins que
personne, ajoutait Richard, il ne devait prêter la main à dépouiller
d'un si bel héritage le fils de sa sœur. Sur de plus pressantes
instances, il déclara que le pape devait avant tout lui fournir un
subside considérable, et remettre entre ses mains comme places de sûreté,
plusieurs forteresses de l’Etat ecclésiastique voisines de la frontière.
Le nonce refusa. Richard rompit l'entretien, et compara la proposition de la
cour romaine à celle d’un charlatan qui dirait : « Je te vends la
lune, monte et va la prendre. » Vainement le pape chargea le roi
d’Angleterre de vaincre la résistance de son frère. Non moins inutilement
il proposa à Henri III, soit pour ce souverain lui-même, soit pour son
second fils Edmond, le trône de Sicile, qu’il disait vacant, promettant de
plus d’employer, contre Conrad, les croisés anglais et français armés
pour la terre sainte. Quand Innocent vit ses ouvertures repoussées
à Londres, il se tourna du côté de la France. A l’époque des conférences
de Cluny, il avait connu Charles d’Anjou, le plus jeune des frères de
Louis IX, prince justement renommé par sa valeur guerrière, et que de
brillants faits d’armes avaient illustré en Orient. Charles lui parut plus
propre qu'aucun autre à réussir dans une entreprise qui demandait autant
d’habileté que de courage. Le 7 juin 1253, maître Albert de Parme, rappelé
d’Angleterre, fut envoyé à Paris en qualité de légat. Quelques jours
plus tard, le pape lui fit connaître les engagements que le frère du
roi devait contracter pour obtenir la couronne de Sicile. Il lui écrivit
deux lettres, l’une pour le presser de ne point refuser l’offre qui lui
était faite, l'autre pour l'investir conditionnellement du royaume.
Charles, dévoré d’ambition, eût accepté avec joie; et le chapelain du pape
prétend même que ce prince avait le premier fait à ce sujet des ouvertures à la
cour pontificale: mais le conseil du roi s’opposa à ses projets. La
croisade avait fort appauvri la France; une partie de la haute noblesse
avait péri à la Massoure; la reine Blanche était
morte; Louis IX était encore en Orient, et, dans de telles conjonctures,
la prudence commandait d’éviter une guerre lointaine, dont
l’événement paraissait incertain. Le comte d’Anjou ne pouvant avec ses
seules ressources fournir aux frais de cette grande entreprise, le
pape dut renoncer à l’espoir qu’il avait conçu; et maître Albert
de Parme retourna en Angleterre pour s’efforcer de vaincre la résistance
du roi Henri. Tel était l’état des choses quand Naples ouvrit ses portes.
Pendant son séjour en Pouille, Conrad essaya une seconde
fois de se faire absoudre de l’excommunication. Comme il avait été cité
pour le 4 février 1254 devant le consistoire, il envoya à Rome le comte de
Monfort, son proche parent du côté maternel, le comte Thomas de Savoie, et
d’autres personnes éminentes, qu’il chargea de présenter sa justification et de
proposer la paix. On crut à la cour pontificale que le but véritable de
celle démarche était de gagner les Romains à la cause de l’empire, en
leur offrant de grosses sommes. Dès l’automne précédent, le pape était
rentré dans la ville, où de graves événements, dont il est nécessaire de
dire ici quelques mots, s’étaient accomplis. Depuis plusieurs années, un
parti nombreux voulait qu’on le contraignit à revenir; mais bien vainement
des délégués de la commune lui avaient fait à ce sujet de grandes
instances. Après avoir prié, le peuple menaça. « Chacun voit avec
surprise, dirent au pontife de nouveaux envoyés, que la capitale du monde
chrétien, seule entre toutes les villes, soit si longtemps veuve de son
pasteur. Votre siège n’est pas à Lyon, à Anagni ou à Pérouse, mais à Rome, que
vous n’habitez point. Vous jouissez des richesses de son Église, sans remplir
vos devoirs. Revenez donc sans tarder davantage, ou vous ne reviendrez
plus. » Les habitants de Pérouse, qui craignaient d’attirer sur eux la vengeance
des Romains, s’ils gardaient Innocent dans leur ville, lui conseillèrent
de céder à la force, et vers les derniers jours d’avril 1253, il se retira
à Assise, où il n’était guère, plus en sûreté. Enfin, moins d’un mois
après la reddition de Naples, ce même pontife, qui donnait des couronnes,
rentrait tout tremblant dans la capitale du monde chrétien. Contre son
attente, le peuple le reçut avec respect; mais de prochaines
tribulations lui étaient encore réservées. Durant sa longue absence, les
Romains s’étaient habitués à ne point dépendre du siège apostolique. Pour
assimiler en tout leur commune à celles de la Lombardie, ils avaient mis un
étranger à la tête du gouvernement; et, depuis le mois d’août 1253,
Brancaleone d’Andolo, noble bolonais, était sénateur ou premier magistrat
de la république. C’était un homme sévère dans ses mœurs, très versé dans
l’étude des lois, et inflexible envers ceux qui les violaient. Il
connaissait l’humeur inconstante du peuple romain, et n’avait accepté le
pouvoir que sous la double condition qu’il le conserverait pendant trois
ans, et que douze otages, pris dans les principales familles, seraient
envoyés à Bologne pour y répondre de sa sûreté. Longtemps lié d’amitié avec
Eccelin et Pelavicini, Brancaleone tenait à la faction gibeline; et comme
il trouva à Rome un grand nombre de gens de toutes conditions dévoués à ce
parti, et qu’il s’en entoura, les Guelfes prétendirent que Conrad l’avait
gagné à force d’argent. Bientôt après son installation au Capitole,
le nouveau sénateur entreprit une guerre à outrance contre
les ennemis de l’État. Au dehors, les habitants de Tivoli, jaloux
des Romains, dont ils dévastaient fréquemment le territoire,
furent réduits à se rendre à discrétion. Brancaleone exigea d’eux
qu’ils vinssent à Rome couverts de vêtements en lambeaux et les pieds nus,
pour y demander la paix. Dans la ville, beaucoup de nobles avaient fortifié
leurs maisons et bâti de hautes tours crénelées; d’autres s’étaient
retranchés dans les antiques monuments des empereurs; tous violaient
impunément la paix publique. Brancaleone, à la tête des milices communales,
détruisit la plupart de ces repaires, fit pendre aux fenêtres de leurs
propres demeures ceux de ces nobles que trop de crimes signalaient à
la vindicte publique, et rétablit l'ordre si longtemps troublé. Innocent
IV lui-même, en présence du terrible sénateur, n’osait soutenir les droits de
son Eglise, et se tenait renfermé dans son palais, où bientôt ses
créanciers ne lui donnèrent point de relâche. Ils évaluaient à des sommes
exorbitantes le préjudice que le séjour de la cour pontificale à Lyon leur
avait fait. Dans le mois de février, ils devinrent si pressants, que le
pontife se vit dans la nécessité de recourir à la protection de Brancaleone. Précisément
alors, les comtes de Monfort et de Savoie se présentaient, au nom de Conrad,
pour accomplir leur mission. Si la fierté du siège apostolique était
souvent abaissée par le peuple de Rome, rarement elle ployait devant les
rois. Néanmoins, comme Innocent voulait garder une apparence d’équité, il
prorogea jusqu’au 19 mars, jour de la mi-carême, le tenue assigné à Conrad
pour être admis à se justifier, une lettre circulaire en avertit les fidèles,
ce qui n’empêcha pas que dès le 17 février, treize jours seulement après
avoir accordé ce délai, Innocent ne fit publier en Allemagne la croisade
contre le fils de Frédéric et contre ses fauteurs. Cet acte d’hostilité
détruisait tout espoir d'accommodement, et les négociations furent abandonnées.
Le pape affectant de croire qu’on se jouait de lui, et que toutes ces
offres de soumission cachaient de perfides projets, prit prétexte
de l’absence de Conrad, qui ne répondit point à la citation pontificale,
pour renouveler publiquement, le 9 avril, jour du jeudi saint, l’excommunication
portée contre ce prince. Eccelin, qui avait refusé jusqu’alors d’entrer
dans le parti de l’Eglise, fut compris dans cette sentence; mais un
dernier délai de dix-neuf jours lui fut accordé pour venir aux pieds du
pape donner des preuves de son repentir. On s’étonnera peut-être de voir
la cour romaine rejeter des ouvertures pacifiques, quand plus que jamais
elle était accablée d’embarras de toute sorte: c’est qu’elle
venait d’apprendre qu’Albert de Parme avait, à force d’adresse,
atteint le but de sa mission. Le roi d'Angleterre, vainement
sollicité depuis deux ans d’accepter pour son fils la couronne de
Sicile, s’était enfin rendu aux instances du légat. Moyennant un subside
de 100,000 livres tournois, payables en deux termes par le trésor
pontifical, il avait promis de lever des forces suffisantes pour faire la
conquête du royaume; et Albert de Parme, se conformant aux ordres du pape,
en avait donné à Edmond l’investiture provisoire.
Un événement inattendu avait poussé le monarque anglais à
ce parti extrême. Henri, son neveu, vice-roi de Sicile, était venu en
Pouille, ainsi qu’on l’a vu plus haut, pour réclamer la délivrance des legs à
lui faits par l’empereur, c’est-à-dire le royaume d’Arles ou celui de
Jérusalem, au choix de Conrad, et cent mille onces, que jusqu’alors l’état
des finances n’avait pas permis de payer. Tout à coup, on apprit que ce
prince, à peine âgé de seize ans, était mort, les uns disent à Melfi,
d’autres an château de San-Félice. A une époque où les plus mauvaises
passions aveuglaient les partis politiques, il n’en fallait pas tant pour faire
naître dans les esprits le soupçon d’un crime. Les Guelfes accusèrent
Conrad d’avoir ordonné le meurtre de son frère; la cour romaine,
quoiqu’elle n’en parlât que comme d’un bruit répandu dans le public, lui
donna une certaine autorité; enfin des chroniqueurs contemporains
rapportèrent jusqu'aux moindres circonstances de l’événement. Suivant eux,
Conrad aurait fait empoisonner Henri, tant pour ne point lui payer
les cent mille onces portées au testament de l’empereur, que
parce qu’il croyait qu’une faction formée en Sicile cherchait à
faire passer la couronne sur la tête de ce frère. Jean le Maure, à
qui Conrad avait confié la garde de Lucera et le commandement
des troupes sarrasines, aurait présenté le breuvage mortel; et
comme l’agonie de la victime durait trop longtemps, il l’aurait
étranglée avec un mouchoir. Jean, né d’une esclave, dans le palais
impérial, était un mulâtre laid et difforme, mais plein de ruse et de
fourberie. Frédéric l’avait fait élever avec soin. Il le mit au nombre de
ses secrétaires, et lui confia plus tard des emplois éminents. En 1250, on
trouve Jean le Maure grand camérier ou trésorier du royaume, dignité que
Manfred fit la faute de lui laisser pendant qu’il gouvernait l’État au nom
de Conrad. Mais si le prince crut se l’attacher par des bienfaits, son
erreur fut complète; car du jour où il perdit les bonnes grâces de son frère,
le fils de l’esclave devint son ennemi. L’accusation d’empoisonnement
servait trop bien les projets du pape, pour qu’il ne s’en fit pas une arme
dans ses négociations avec Henri III. Un chroniqueur généralement bien informé
de ce qui se passait à la cour de Londres, dit positivement que ce fut en
laissant imputer à Conrad des crimes épouvantables, et notamment la mort
de son jeune frère, qu’on décida le roi d’Angleterre à accepter la
couronne de Sicile pour Edmond. Ajoutons qu’aucune preuve ne justifie
cette accusation de fratricide, qui paraitra dénuée de tout fondement,
quand peu de mois après on verra le pape lui-même accorder à Jean le Maure,
l’assassin supposé de Henri, protection et faveur. Conrad, quoiqu'il ne pût
ignorer ce qui se tramait en Angleterre, se crut obligé d’écrire à Henri III;
mais il ne fit aucune allusion aux calomnies dont il était l’objet,
jugeant sans doute trop au-dessous de lui de s’en justifier. Il protesta que la
mort venait de le priver de la meilleure partie de lui-même, et que le
souvenir de son frère resterait à jamais gravé dans son cœur. Cette lettre
ne parut faire aucune impression sur l’esprit prévenu du roi d’Angleterre,
ou, si elle en produisit, le légat parvint aisément à la détruire. Au mois
de mars de cette même année, Albert de Parme rédigea, de concert avec les
ministres anglais, un projet de traité qui fut soumis à
l’approbation pontificale. Par cet acte, la Sicile et les provinces
situées de ce côté du Phare jusqu’aux frontières de l’Étal ecclésiastique,
à l’exception de Bénévent, étaient concédées à Edmond pour lui et
pour ses successeurs légitimes, à qui l’investiture pontificale était
promise, moyennant un cens annuel et le serment de futilité. Le pape, que le
dénomment de cette intrigue remplissait de joie, écrivit ainsi qu’il suit an
roi d’Angleterre:
« Notre désir le plus grand étant de t’élever au-dessus
des autres princes, nous avons député vers toi maître Albert de
Parme, notaire apostolique et notre chapelain, avec mission de
te conférer en fief le royaume de Sicile, cette terre dévolue
à l’Église romaine, et qui surpasse toutes les autres terres en fertilité
et en richesses.
« Quoique, depuis lors, on se soit à plusieurs reprises
occupé de cette affaire, tu as jusqu’à présent refusé un si grand avantage,
parce qu’un de tes neveux possédant des droits éventuels à la succession
dudit royaume, ne voulais pas qu’on put l’accuser de convoiter le bien de
tes proches, et chercher à t’enrichir de leurs dépouilles.
« Mais aujourd’hui ce même neveu ayant été frappé par une
main criminelle, à ce qu’on assure, tu as consenti à mettre sous notre
suzeraineté ton fils Edmond, auquel nous voulons donner la couronne de
Sicile. D’après ton autorisation, ce fils a reçu une investiture provisoire des
mains du légat, que nous avions muni des pouvoirs nécessaires pour terminer cette
négociation, à la gloire de Dieu et de la sainte Église, à l’avantage des
peuples chrétiens.
« Nous en rendons grâce à ton Excellence, et nous sommes
disposés à accorder ce qui pourra plaire à ton cœur.
« En conséquence, après avoir pris l’avis de nos frères
les cardinaux, nous approuvons pleinement ce qui a été fait par notre légat. Si
la concession est défectueuse en quelque chose, nous la régulariserons de
notre pleine autorité.
« Comme les habitants du royaume de Sicile attendent de
nous une prompte délivrance, que d’ailleurs le moindre retard pourrait
compromettre le succès de cette affaire, nous te prions et te recommandons
de fournir immédiatement à ton fils les secours de toute espèce dont il a
besoin dans une telle occurrence.
« Tiens pour certain que la faveur divine t’accordera un
triomphe complet. Quant à nous, nous te seconderons autant qu’il sera en notre
pouvoir, étant même disposé, pour te faire prêter l’argent nécessaire, à offrir
notre cautionnement et celui de l’Église romaine. »
Cette déclaration fut suivie de plusieurs lettres bien
propres à stimuler le zèle du monarque anglais. Dans l’une, le pontife
lui promettait une avance de 100,000 livres tournois, dont la moitié,
déposée à Lyon, serait comptée à ses agents, dès que lui-même se mettrait
en route avec son année. Une seconde lettre l’autorisait à faire graver un
sceau royal, et à adresser une proclamation aux habitants du royaume de
Sicile. Les prélats anglais furent avertis de procurer à Edmond
autant d’argent qu’ils le pourraient, et de l’aider même à faire des
emprunts, pour sûreté desquels ils engageraient la responsabilité des
Églises. Tout opposant devait être suspendu de sa dignité et de ses
bénéfices ecclésiastiques.
Au mois d’avril de cette même année, pendant que le pape
cherchait à armer l’Angleterre contre Conrad, des troubles excités peut-être
par les exactions des collecteurs, éclatèrent dans plusieurs villes de la
Pouille. Le roi usa envers les rebelles d’une rigueur excessive. Ascoli,
Bitetto, Garagnone, Celenza, furent dévastées;
d’autres terres de la Principauté, de la Basilicate et de la Calabre
auraient eu un sort semblable, si Manfred n’eût fait comprendre à son
frère combien il serait dangereux de pousser à bout la patience des peuples,
Par cette conduite pleine de sagesse, le prince de Tarente gagna
l’affection de beaucoup d’Italiens; mais il déplut aux chefs allemands, qui
avaient l’oreille du roi, et en profitaient pour l’accuser de trahison.
Dès que la paix parut rétablie dans les provinces, Conrad
tourna ses regards vers l’Allemagne, où sa présence devenait de plus en
plus nécessaire. Othon, duc de Bavière, était mort (1253), ainsi que le
duc de Brunswick, beau-père de l’antiroi des Romains Guillaume. Ce dernier
avait de sérieux démêlés avec Marguerite, comtesse de Flandre, qui
prétendait l’obliger à l’hommage envers elle pour certaines terres dépendantes
de ses domaines, et dont il était en possession. Guillaume voyant que
l’affaire ne s’arrangeait pas, avait confisqué la Zélande, la terre
d’Alost, et le pays de Waês (11 juillet 1252).
De son côté, Marguerite s’était assuré l’appui de Charles d’Anjou, en lui
cédant le Hainaut. Depuis deux ans, la guerre qui embrasait le nord de la
Germanie détournait Guillaume du gouvernement de l’empire. Dans
de telles circonstances, Conrad, mettant à profit les embarras de
son compétiteur, ne pouvait-il pas ramener à lui une partie de
ceux qui l’avaient abandonné, et peut-être même rétablir
entièrement ses affaires ? Plein de cet espoir, il se préparait à
repasser en Allemagne, quand vers le milieu du mois de mai 1254 il fut
pris dans son camp au pied du mont Voltura,
entre Melfi et Venosa, d’une grosse fièvre dont il avait eu les premières
atteintes au siège de Naples, et qui avait reparu à plusieurs reprises
pendant l’hiver. Depuis six mois, la constitution robuste du prince
luttait contre la maladie, et contre des imprudences répétées. On le transporta
à Lavello, où son étal, s’aggravant d’heure en
heure, donna bientôt les plus sérieuses alarmes. La situation de
Conrad, en tout semblable à celle de son aïeul Henri VI, remplit son
esprit de funestes appréhensions. Par des rigueurs que la clémence tempérait
trop rarement, il s’était aliéné un grand nombre de ses sujets, et il
avait mécontenté Manfred, qui pouvait devenir pour son fils un concurrent
dangereux. S’il faut en croire une chronique écrite par un Guelfe alors vivant,
certains seigneurs, partisans de Manfred, ne dissimulaient pas leurs vœux coupables
: « Plaise à Dieu, disaient-ils, que le roi n’obtienne pas de guérison!
S’il succombe, nous couronnerons son frère, bien plus digne que lui du
trône. » Ce malheureux prince, sur son lit de douleur, ne savait
en qui mettre sa confiance. Il craignait d’être empoisonné par ceux mêmes
qui le servaient, et n’acceptait aucune potion, aucun aliment, sans qu'un
esclave en eut fait l’épreuve. Souvent, dans le fort de la fièvre, on
l'entendait pousser de longs gémissements; ses yeux se remplissaient
de larmes; et quand le souvenir des accusations dont il était l’objet se
présentait à son esprit, il maudissait le jour qui l’avait vu naître. «
Pourquoi mon père m’a-t-il engendré? s’écriait-il; pourquoi ma mère m’a-t-elle
porté dans son sein? Malheur à moi! l’Église, qui devrait être la
protectrice des empereurs, m’a traité en marâtre; l’empire romain, jadis
si florissant, a perdu son antique vigueur, et tombe dans le mépris. »
Cherchant à pénétrer la profondeur des jugements de Dieu, le roi
moribond voyait la nombreuse postérité de Frédéric II presque éteinte,
et, pour la seconde fois en un demi-siècle, les destinées de la
maison de Souabe reposant sur un berceau. Mais, après des luttes
si longues et si opiniâtres, devait-on supposer que Conradin trouverait
dans le souverain pontife un protecteur bienveillant tel qu’innocent III
l’avait été pour son aïeul? El comment pourrait-il conserver son héritage, si
dans la tempête le giron de l’Église ne lui offrait un sur abri? Dévoré
d’inquiétudes, Conrad, qui voyait la mort s’avancer à grands pas, lit un testament,
dans lequel, après avoir exprimé ses sentiments chrétiens et sa soumission à la
volonté de Dieu, l’éternel vengeur de toutes les injustices, il léguait
ses États à son unique fils, alors âgé de deux ans et deux mois. Le
marquis Berthold d’Hohenbourg, parent de la reine Élisabeth, avait la
régence du royaume pendant la minorité de Conradin. Ordre lui était donné
d’obtenir, même au prix de quelques sacrifices la paix avec le Saint-Siège. Les
intérêts de l’orphelin royal furent recommandés à Manfred, envers lequel
Conrad s’était montré injuste; mais rien ne prouve qu’à ce moment suprême,
ce frère ait reçu du roi aucune marque de gratitude ou de confiance. Un
historien contemporain, tout dévoué au prince de Tarente, prétend à la
vérité que l’intention de Conrad était de l’investir de la régence, à
laquelle il avait des droits réels. Suivant ce narrateur, Berthold, qui
convoitait le pouvoir, aurait demandé à Manfred s’il accepterait un tel
embarras, celui-ci, craignant que les troupes étrangères commandées par le
marquis ne voulussent pas obéir à un italien, s’en serait défendu;
assertion démentie par les faits. Berthold était un soldat ambitieux, mais
impropre aux affaires : on pouvait prévoir qu’il succomberait sous un fardeau
trop pesant pour lui.
Conrad mourut à Lavello, après
cinq jours de maladie, le 21 mai 1254, à l’âge de 26 ans. Roi des Romains
depuis dix-sept ans, son règne comme empereur élu et roi de Sicile
avait duré trois ans et cinq mois. Le pape apprit sa mort avec
une joie extrême; les Guelfes chargèrent sa mémoire d’odieuses
imputations; les Allemands du parti impérial lui donnèrent des regrets. «
Conrad, disent leurs chroniqueurs, fut un homme pacifique et un juge sévère;
les peuples de la Germanie, les Apuliens et les Lombards, à l’exception de ceux
qui tiennent pour l’Église, sont profondément affligés de sa perte. — Il percesécuta les serviteurs de Dieu, écrit un narrateur
guelfe; n’eut de pitié pour personne, dépouilla les sanctuaires, et
transmit les bénéfices comme s’il eût été le pape. Frédéric II
s’était montré l’ennemi le plus cruel de la sainte Église; Conrad aurait
surpassé son père, si la moral ne l’avait frappé. »
Comme cet événement rapprochait Manfred du trône, ses
ennemis, poussés par une haine aveugle, l’accusèrent d’avoir ordonné la mort
de son frère. Un écrivain, alors vivant, qui se qualifie d’écrivain du
pape, parait être l’auteur d’une imputation qui fut répétée par tout le
parti guelfe, mais dont Innocent lui-même prouvera bientôt la fausseté,
par des relations qu’il établira avec le prétendu meurtrier de Conrad.
Suivant ce narrateur, un médecin de Salerne, gagné par Manfred, fit
prendre au roi un clystère empoisonné. Une autre chronique contemporaine
attribue ce forfait à Jean de Procida, alors très en crédit auprès du
prince de Tarente, et dont il n’aurait fait qu’exécuter l’ordre formel.
Mais depuis la rupture de Frédéric II avec Grégoire IX, est-il un membre de la
famille de Souabe dont ses ennemis n’aient fait lin assassin, puis une victime?
Suivant eux, l’empereur, auquel ils avaient attribué la fin tragique du duc de
Bavière et l’attentat projeté contre la vie du pape, serait mort de
la main du fils qu’il préférait; Conrad, auteur de trois crimes commis eu
trois années, aurait été frappé par son propre frère. C’est ainsi que
l’esprit de faction procède, et le temps seul peut casser ses arrêts.
Lorsque les passions bouillonnaient en Italie, ou chargea Frédéric II et
ses descendants des plus grandes énormités. Aujourd’hui, la postérité, mieux
instruite, n’ayant d’autre intérêt que la vérité, signale des erreurs,
condamne de mauvaises actions, qui, pour la plupart, furent l'effet des mœurs
politiques de ce temps; et, après avoir tout pesé dans la balance de la
justice, elle place les princes de la maison de Souabe au rang éminent qui
leur appartient parmi les hommes qui ont illustre le siècle où ils
vécurent.