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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

 

 

LIVRE IX . MANFRED 1254-1266

CHAPITRE V

CLÉMENT IV.— CONCLUSION DU TRAITÉ POUR LA SICILE. — CHARLES D ANJOU A ROME. — L’ARMÉE FRANÇAISE LE REJOINT.— BATAILLE DE BÉNÉVENT.— MORT DE MANFRED.

1265 — 1266

 

Les derniers mois de l’année 1264 s’écoulèrent sans que le sacré collège, assemblé à Pérouse, pût s’accorder. Le parti italien , formé de quelques anciens cardinaux, demandait qu’on se rapprochât de Manfred, plutôt que d’appeler une armée étrangère dans la Péninsule : mais la faction française, en majorité dans le conclave, voulait au contraire que le futur pape promît de régulariser sans plus de délai le traité avec Charles d’Anjou. Apres de longues discussions, le petit nombre céda, et, le 5 février, les suffrages se réunirent sur le cardinal Guy, du titre de Sainte-Sabine, qui était en mission près des deux cours de France et d’Angleterre. La vacance du siège apostolique avait duré quatre mois et quelques jours.

Le cardinal Guy, âgé d’environ soixante-cinq ans, était né à Saint-Gilles, dans le Bas-Languedoc, vers le commencement du XIIIe siècle. Sa mère était Allemande; son père, appelé Foulques ou Fouquet-Legros, chevalier par sa naissance, et ancien chancelier du comte de Toulouse, avait pris l’habit dans un monastère de chartreux, où l’on prétend qu’il mourut en odeur de sainteté. Dans sa jeunesse, Guy se livra à l’étude des lois, et devint un avocat de renom; son mérite l’éleva plus tard au rang de conseiller du roi Louis IX. Il se maria, et eut plusieurs enfants, mais la mort lui ayant enlevé sa femme, il entra dans les ordres, et parvint en peu de temps aux plus hautes dignités de l’Église. Élu évêque du Puy en 1259, il passa l’année suivante à l’archevêché de Narbonne. Urbain IV le fit cardinal et le chargea, comme on l’a vu plus haut, de mettre la dernière main au traité pour la Sicile. Guy leva presque entièrement les scrupules du roi de France. S’il n’obtint pas une coopération aussi active que le Saint-Siège l’espérait, Louis IX, cessant de s’opposer à l’élévation de son frère, laissa prêcher dans son royaume la croisade contre Manfred, et autorisa même la levée de décimes pour le payement des troupes : conduite équivoque, et qui, suivant toute apparence, fut conseillée au pieux monarque comme un moyen terme pour apaiser sa conscience, tout en se conformant aux volontés du chef de l’Église.

Le cardinal Guy revenait en Italie, quand il apprit son élévation au pontifical. Comme on craignait à la cour romaine que les Gibelins ne lui tendissent des embûches, le plus grand secret avait été gardé sur le résultat du conclave. Par surcroit de précaution , Guy se sépara de sa suite, prit un déguisement, cl parvint ainsi à gagner Pérouse, où il entra vers le 20 février. 11 était né le jour de saint Clément ( 23 novembre ), motif pour lequel il se fil appeler Clément IV, nom fatal à la race de Souabe. On vantait ses vertus apostoliques, ses mœurs humbles et austères, son intégrité, sa prudence. Beaucoup de ses prédécesseurs avaient prodigué à leurs familles les biens et les dignités de l’Église : Clément IV ne fit rien de semblable. Dès les premiers mois de son pontificat, il avertit ses parents de n’attendre de lui ni puissance ni richesses: «Notre promotion, écrivit-il à Pierre Legros, le fils de son frère, est peut-être un sujet de joie pour certaines gens: mais elle nous fait verser d’abondantes larmes, quand nous comparons notre insuffisance au fardeau trop pesant dont il a plu à Dieu de nous charger. Garde-toi donc de t’enorgueillir d’une élévation qui nous rabaisse à nos yeux : cette grandeur passera comme la rosée du matin. Reste dans ton état; que ton frère et nos autres parents fassent de même, et qu’ils ne viennent pas à la cour pontificale sans y être appelés, s’ils ne veulent en repartir pleins de confusion. Ne cherche point pour tes sœurs de maris trop au-dessus d’elles, car, loin de t’appuyer dans ce dessein, nous serions contre loi. Si, au contraire, tu les unis à des fils de simples chevaliers, nous les doterons de 300 livres tournois d’argent, sous l’express condition que ceci sera connu seulement de ta mère et de toi. Quant à nos propres filles, nous voulons qu’elles prennent pour époux ceux qu’elles auraient eus, si nous fussions resté simple prêtre. Que personne n’ait la hardiesse de réclamer notre protection en faveur de qui que ce soit, et encore moins d’accepter les présents des solliciteurs. Vos instances leur seraient non-seulement inutiles, mais nuisibles. » Cette lettre peint mieux qu’on ne pourrait le faire la simplicité de cœur et l’humilité chrétienne du nouveau pontife.

Clément IV affectionnait la maison de France, et favorisait son agrandissement, mais il voulait, sur toutes choses. délivrer le Saint-Siège du voisinage détesté de Manfred. Durant son séjour à la cour de Louis IX, il avait étudié Charles d’Anjou et s’était persuadé que ce prince, homme d’exécution, pouvait mieux que personne mettre fin à l’entreprise projetée. Mais, comme il n’ignorait pas que l’ambition sans bornes du frère de saint Louis, son avidité, la roideur de son esprit, pouvaient, après la victoire, le rendre dangereux à la papauté elle-même, le prudent pontife se proposait de ne point trop se livrer à lui, et surtout de ne pas permettre qu’il pût étendre sa domination au-delà de l’Italie méridionale.

Le cardinal de Sainte-Cécile, maintenu dans sa légation, reçut l’ordre de se rendre sans aucun retard en Provence, afin de reprendre directement avec Charles d’Anjou les négociations, qu’il devait terminer toutes affaires cessantes. A sa suite marchaient des frères mineurs et des dominicains, véritables attachés d’ambassade, qui, contrairement à la règle, eurent permission de voyager à cheval et de prendre gîte dans les abbayes. Le dernier pape avait autorisé la levée de décimes sur les églises de France, mais la plupart des prélats refusaient de payer. Clément IV donna au légat un pouvoir fort ample, tant pour exiger le recouvrement de la taxe, nonobstant toute opposition, que pour suspendre des fonctions ecclésiastiques, interdire et excommunier au besoin quiconque persisterait dans une résistance coupable. Les cisterciens, les chartreux, les templiers, les hospitaliers, les chevaliers teutoniques, exempts d’impôts en vertu d’anciens privilèges, étaient seuls exceptés jusqu’à décision contraire. Les prédications de la croisade contre Manfred recommencèrent, avec promesse de cent jours d’indulgence pour ceux qui y assisteraient. Autorisation fut donnée de convertir les vœux pour la Terre-Sainte en un vœu pour la Sicile, sans rien retrancher des pardons accordés aux fidèles lorsqu’ils avaient pris la croix. Enfin, vers la fin du mois de mars, l’archevêque de Cosenza et un notaire apostolique partirent de Pérouse, porteurs du traité de concession définitivement arrêté par la cour romaine. Aucune modification n’était apportée aux articles relatifs à la dignité sénatoriale, à laquelle le comte d’Anjou devait renoncer dès qu’un ordre du chef de l’Église le lui enjoindrait. On exigeait, qu’en présence de deux ou trois évêques et de témoins laïques dignes de foi, il fit serment d’exécuter de point en point et sans user de détours les conditions formellement stipulées, sous peine, s’il y manquait, d’excommunication et de déchéance. L’acte, signé par le prince français et par les prélats garants du traité, devait être écrit en double original, dont l’un des deux resterait entre les mains du pape. Cette affaire une fois conclue, il était permis au légat de faire remettre au comte d’Anjou l’argent de la décime à mesure des recouvrements. Clément IV ne négligea pas d’écrire au roi de France, duquel on ne pouvait se passer. En rappelant au pieux Louis que le but de celle guerre était de rendre la paix au monde et d’ouvrir la Terre-Sainte aux chrétiens, il l’engageait, pour le salut de son âme, à favoriser une si utile expédition en avançant de l’argent à son frère, sous la garantie de l’Église romaine

Le cardinal Ottobono, de Saint-Adrien, fut désigné pour la légation d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, avec mission expresse d’y lever la décime et d’obtenir du roi Henri, toujours prisonnier de Leicester, un acte régulier de renonciation à la couronne de Sicile. Ce prince accorda ce qu’on exigeait de lui, et le litre, revêtu du sceau royal, fut remis au légat le 26 juin suivant. Par ce moyen, les difficultés qui tenaient tout en suspens à la cour de France se trouvèrent aplanies. Le comte d’Anjou signa le traité, et comme Gantelme, son lieutenant à Rome, était mort, il envoya pour le remplacer un officier avec quelques hommes d’armes, en promettant d'arriver lui-même .dans celle ville avant les fêtes de la Pentecôte.

Celle nouvelle causa une joie d’autant plus vive à la cour pontificale, que Clément IV, malgré de grands sacrifices pour empêcher les progrès de son ennemi dans le centre de l’Italie, était à Pérouse, environné de périls. Le lieutenant de Charles, réduit par le manque d’argent à restreindre sa dépense, perdait tout crédit sur l’esprit du peuple de Rome. Cet officier s’était à diverses reprises adressé au pape, qui lui avait fait avancer par des marchands florentins, et moyennant le cautionnement des églises, quelques fonds remboursables à Troyes ou à Paris, le 15 août, sur la décime levée en France. Mais ces secours insuffisants ne lui permettaient de subvenir qu’en partie aux besoins de ses soldats. Beaucoup de Gibelins rentraient dans la ville, et il y régnait un tel esprit de discorde et de confusion, qu’on craignait à Pérouse que les inconstants Romains ne se donnassent à Manfred. Chaque jour c’étaient de nouveaux actes de violence non réprimés; les citoyens se barricadaient dans leurs demeures, pour s’y défendre contre les gens de rapine, maîtres de la voie publique. Dans la Marche d’Ancône, le cardinal de Saint-Martin luttait avec désavantage contre les forces supérieures du roi de Sicile, et jusque dans Pérouse des discussions s’étaient élevées entre les bourgeois et la cour pontificale 260 261. Le pape adressait à son légat en Provence messages sur messages pour faire activer les préparatifs. « Notre cœur, écrivait-il, ressent d’extrêmes angoisses en voyant les tribulations éprouvées par l’Église dans diverses parties du monde, et principalement dans l’État romain, dont la subversion totale est imminente, s’il n’y est pourvu très-promptement. Afin de prévenir un si grand malheur, nous te recommandons de presser le comte d'Anjou d’envoyer tout de suite des renforts à Rome et d’y venir lui-même le plus tôt possible. Nous empruntons l’argent destiné à la solde des troupes, et notre intention est que les prêteurs soient remboursés par loi, sans aucun retard, sur les fonds de la décime. »

Cependant les efforts des prédicateurs de la croisade n’avaient pas été vains. Comme, d’une part, cette expédition souriait à l’esprit aventureux de la chevalerie française; que, d’autre part, le royaume de Sicile passait pour le plus fertile et le plus riche de l’Europe; qu’enfin de grandes indulgences étaient offertes aux champions du Christ, nombre de guerriers s’engagèrent par un vœu solennel. On leur donna pour livrée une croix mi-partie de blanc et de rouge. De grandes levées d’hommes et d’argent furent faites en Provence et en Anjou. La paye des soldats fut assignée sur le produit de la décime, ressource dont l'insuffisance devait être bientôt reconnue. Beatrix vendit ses joyaux et tout ce qu’elle avait de précieux, trop heureuse d’obtenir la couronne à ce prix, dût-elle ne la porter qu’un jour! Ses instances aux membres de la haute noblesse furent si pressantes, que beaucoup de seigneurs de grand renom promirent d’embrasser sa cause. On remarquait parmi eux Bouchard, comte de Vendôme, et Jean son frère; Hugues de Balze, Guillaume et Pierre de Beaumont, Guy et Philippe de Montfort, tous deux fils de Leicester; les maréchaux de Mirepoix et de Boisselve, le fils du comte de Soissons, Guy de Montmorency, Guillaume l’Estendart, Guy de Mello, évêque d’Auxerre, sage, dit une chronique, et preux aux armes, sous l’ombre et la couverture d’évêque; un sire de Vaudemont, et d’autres encore qui appartenaient à d’illustres maisons de France, de Brabant et de Provence. Le gendre de Charles d’Anjou, Robert de Béthune, petit-fils de Marguerite la Noire, comtesse de Flandre, amena un corps considérable d’hommes d’armes flamands et du comté de Boulogne. Ce jeune prince, à peine âgé de dix-huit ans, fut mis sous la conduite du connétable Giles de Traseignies, dit le Brun, vieux guerrier d’ancienne chevalerie, qui avait été élevé à cette haute dignité dans la dernière croisade, après la mort d’Imbert de Beaujeu. Les forces réunies à Lyon s’élevaient à cinq mille hommes d’armes, six cents arbalétriers et de quinze à vingt mille fantassins. Comme on manquait de vaisseaux pour transporter par mer une si grande multitude, Charles, pressé d’arriver à Rome, s’en sépara. Laissant au connétable, sous le nom du jeune comte de Flandre, le commandement de l’armée qui devait traverser les Alpes, il prit avec lui mille lances d’élite et se rendit vers la fin d’avril à Marseille, pour s’y embarquer. Vingt galères l’attendaient dans ce port.

De son côté Manfred amassait beaucoup d’argent, levait des soldats et faisait approvisionner les places de la frontière. II appela d’Afrique de nouvelles compagnies de Sarrasins et fit enrôler en Allemagne des hommes d’armes, auxquels une forte paye fut promise. Une flotte de quatre-vingt-quatre galères pisanes et siciliennes, sans compter beaucoup de navires plus petits, tenait la croisière entre la Sardaigne, la Corse et les côtes d’Italie1. De nombreux postes d’observation furent établis le long des plages romaines; on éleva à l’embouchure du Tibre des remparts de gazon, garnis de palissades ; un barrage de grosses pierres et de solives défendait l’entrée du fleuve. Enfin, dans le royaume, Manfred prévint les feudataires de mettre sur pied leurs contingents féodaux. Jusqu’alors aucune défection ne s’était manifestée, et ce prince se trouvait à la tête de forces considérables, tandis que l’armée ennemie était encore à Lyon, où le manque d’argent la retenait.

Sur ces entrefaites, un événement de peu d’importance par lui-même fut regardé par le roi de Sicile comme un heureux présage du succès de la guerre. Le chef des Provençaux, nouvellement arrivé à Rome, guerrier de haute stature et d’un cœur de fer, brûlait du désir de se signaler. Précisément alors un corps d’Allemands, sous les ordres de Jacques-Napoléon, occupait près de Tivoli la forteresse de Vicovaro. Le présomptueux Provençal, comptant trop facilement sur une victoire complète, marcha contre celte troupe à la tête de ses gens et de cavaliers campaniens à la solde du pape. Mais il fut battu, fait prisonnier et envoyé à la cour de Sicile, où l’on fil à cette occasion de grandes réjouissances. Les astrologues, consultés par Manfred, prétendirent que l’état du ciel lui annonçait d’autres triomphes plus éclatants : prédiction trompeuse que les faits devaient bientôt démentir.

On apprit enfin à Pérouse que la flottille du comte d’Anjou s’était mise en mer, et que, battue par le mauvais temps, elle avait relâché à Porto Venere, sur la côte ligurienne, le jour de l’Ascension. Quoique la nouvelle de ce départ vint fort à propos pour relever les espérances de la cour romaine, l’habile pontife, écoutant avant tout la voix de la prudence, se promit de ne point accorder d’entrevue au prince français avant de lui avoir lié les mains de telle sorte que rien ne restât en litige, tant pour le royaume que pour la dignité de sénateur. A cet effet, quatre cardinaux, un prêtre et trois diacres furent envoyés à Rome. C’étaient Ambaldo, du titre des Douze-Apôtres; Richard de Saint-Ange, Jean de Saint-Nicolas in carcere, et Jacques de Sainte-Marie in cormedin . Ils avaient mission d’exiger du futur roi de Sicile le serment d’obéissance, et d’en obtenir toutes les garanties possibles, avant de lui conférer, au nom du souverain pontife, l’investiture et la dignité royale.

Le comte d’Anjou, se reposant sur la Providence, dont il croyait servir les desseins, s’était en effet mis en mer malgré un très-gros temps. Il eut le bonheur de ne pas rencontrer la croisière sicilienne. Depuis plusieurs jours le vent soufflait avec tant de violence, que l’amiral de Manfred, supposant que la tempête ne permettrait pas à l’ennemi de se hasarder dans ces parages, avait gagné le large pour ne point être jeté lui-même à la côte. La flottille provençale parvint sans trop d’avaries jusqu’en vue des rivages toscans, mais là une furieuse bourrasque sépara les navires et échoua la galère royale sur un banc de sable près de Porto Pisano. Guido Novello, le commandant des Gibelins de Pise, accourut et faillit prendre le prince français, qui ne se sauva du péril qu’à grand’peine. Le vent, de plus en plus impétueux, poussa ensuite vers une terre basse et découverte ; le pilote la reconnut : c’était la plage romaine. Tout aussitôt Charles, se jetant dans un frêle esquif, ordonna d’aborder, dût-il périr dans les flots. Son audace le sauva. Le lieu où il prit terre n’était distant du Tibre que de quelques milles, et les Guelfes de Rome, bientôt instruits de son arrivée, accoururent et le conduisirent en triomphe au monastère de Saint-Paul, où il attendit ses navires : c’était le jeudi 2t mai. Quand la mer fut apaisée, l’escadre provençale se rallia à l’embouchure du fleuve, détruisit les travaux qui barraient le passage et remonta en trois jours jusqu'à Rome.

Le peuple de la ville se persuada qu’un miracle avait sauvé le prince: « Sainte Marie, s’écriait-il, que ne doit-on pas attendre d’un homme qui ne craint ni les embûches de ses ennemis, ni la fureur de la tempête? En vérité, la main de Dieu le conduit.» Les Gibelins n’osant plus sortir de leurs maisons, les troubles cessèrent comme par enchantement. La veille de la Pentecôte, une grande multitude de gens de tout âge, laïcs, clercs, moines, des branches de verdure à la main, se rendit à Saint-Paul en chantant des cantiques d’actions de grâces. Le clergé accompagna processionnellement Charles d’Anjou à son entrée dans Rome; la noblesse guelfe lui fit cortège. Le peuple encombrait les rues, chantant, dansant, se poussant, faisant retentir l’air de bruyantes acclamations, il y cul des joutes où la chevalerie rompit des lances; le sénateur reçut des présents de bienvenue, et les fêles furent si splendides que, de mémoire d’homme, on n’avait vu rien de semblable. Le logement du prince avait été préparé au palais de Latran, ce qui lui attira de vifs reproches du chef de l’Église : « Tu as fait volontairement et sans nécessité, ainsi s’exprimait Clément, ce que juste qu’alors personne n’avait osé faire. Par ton ordre, assure-t-on, tes gens sont entrés dans notre demeure, comme si Rome manquait de maisons spacieuses pour te recevoir. Ne t’offense pas toutefois de l’injonction que nous le faisons d’en sortir. Notre dessein n’est pas de le chasser malhonnêtement, mais de te rappeler aux devoirs de la bienséance. Tiens donc pour certain que jamais nous ne souffrirons qu’un sénateur, quels que soient son rang et son mérite, s’établisse dans un de nos palais’.»

Charles d’Anjou avait demandé d’aller à Pérouse, ou, s’il ne pouvait y être reçu, que le pape vînt lui-même à Rome pour la cérémonie de l’investiture. « Quoique ton arrivée nous remplisse d’allégresse, répondit Clément, comme notre présente à Rome ne nous parait pas opportune, nous ne pouvons, quelque pressantes que soient tes instances, nous rendre dans cette ville, mais, pour que ton affaire ne souffre aucun retard, nous en chargeons nos chers fils les cardinaux de Saint-Ange, de Sainte-Marie in cosmedin, de Saint-Nicolas, de Saint-Adrien et des Douze-Apôtres. Nous ne voulons pas que, pour venir nous voir, lu exposes la personne aux périls de la route. Toutefois, si tu persistes dans ce dessein, ta présence nous sera agréable. » On ne lui en laissa pas le temps. Ordre avait été donné aux cardinaux de faire diligence, et, le 29 mai, huit jours après l’arrivée du comte d’Anjou à Saint-Paul, ils se rendirent, en grand appareil, à la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Là, devant le maître-autel, en présence du clergé, des nobles et du peuple, lecture fut faite des conditions acceptées par le prince pour obtenir la couronne de Sicile. Il prêta serment et reçut, avec le titre de roi, une investiture provisoire par le drapeau de l’Église, sous la réserve de l’hommage lige, et en attendant l’investiture définitive que le pape lui-même conférerait dans le temps et le lieu convenables. Voici les principales stipulations de cet acte, prélude de grands changements politiques et d’événements désastreux pour l’Italie:

Charles d’Anjou recevait, à titre de fief de l’Eglise romaine, et à perpétuité, pour lui et ses descendants légitimes, par ordre de primogéniture, le royaume de Sicile et toutes les terres situées entre le Phare et la frontière ecclésiastique, à l’exception de Bénévent et de son territoire. A défaut d’enfants mâles dans la ligne directe, les femmes succédaient. En cas d’extinction de la famille angevine, la couronne passait à Alphonse, comte de Poitiers, et à ses descendants, puis à un fils de Louis IX, à l’exclusion expresse de l’héritier présomptif du trône de France. L’héritière, non mariée, ne pouvait prendre pour époux qu’un prince bon catholique, fidèle à la sainte Église et agréé par le pape ; autrement elle encourait la perte de ses droits.

Dans aucun cas les États siciliens ne devaient être partagés entre plusieurs héritiers, ni échoir à un enfant illégitime.

Les précautions les plus minutieuses étaient prises pour que les rois de Sicile ne pussent étendre leur puissance sur le reste de la Péninsule ou sur la Germanie. A cet effet, Charles s’obligeait, tant pour lui-même que pour ses successeurs, à ne s’ingérer ni directement ni indirectement dans l’élection des souverains de l’Allemagne, de la Lombardie et de la Toscane; à n’occuper, acquérir ou s’approprier aucun de ces États, sous peine d’excommunication. « Comme la volonté expresse du siège apostolique, portail l’acte de concession, est que l’Italie méridionale soit à jamais séparée de l’Allemagne et que ces deux royaumes n’obéissent point à un même prince, s’il arrivait que le roi Charles ou l’un de ses successeurs fût élevé à l’empire ou à la seigneurie des Étals susdits, il ne pourrait l'accepter qu’après avoir renoncé à la couronne de Sicile. Dans ce cas, il émanciperait son héritier le plus proche et lui céderait ses droits, sans en rien retenir. Le nouveau souverain, s’il était âgé de dix-huit ans, exercerait tout de suite la puissance royale, sinon, il resterait jusqu’à cet âge sous la tutelle du chef de l’Église. Enfin, si personne n’était apte à succéder, le siège apostolique prendrait possession des provinces siciliennes. »

Le cens annuel , élevé à 8,000 onces d’or, au poids général du royaume était payable le jour de Saint-Pierre, dans le lieu habité par le pape, et tout retard entraînait une punition rigoureuse. Au bout de deux mois le roi encourait l’excommunication. Deux mois de plus, ses États tombaient sous l’interdit. Enfin, s’il laissait écouler huit mois sans se libérer, il perdait ses droits au trône.

Ses devoirs de feudataire étaient réglés de la manière suivante : Chaque année, un palefroi blanc, beau et de bonne race, devait être présenté au souverain pontife, en signe de vasselage. Chaque fois enfin que les nécessités de l’Église romaine le réclameraient, trois cents chevaliers bien armés, et avec chacun quatre chevaux ou trois au moins, devaient servir, aux frais du roi de Sicile, pendant trois mois, sous la bannière pontificale, et être employés, soit à Rome, soit dans la province maritime, les campagnes, le duché de Spolète, le patrimoine de saint Pierre, la Marche d’Ancône, la Romagne, la Toscane, soit enfin dans les autres terres dépendantes de l’Église en Italie. Le pape pourrait exiger qu’on fournît à leur place un secours de navires.

Six mois après que le comte d’Anjou serait maître du royaume, ou en occuperait une portion assez considérable pour qu’il pût à bon droit s’en réputer le souverain, il devait payer au Saint-Siège, en cinq termes, cinquante mille marcs sterling 275, savoir : 10,000 comptant, et le reste de six mois en six mois, jusqu’à parfaite libération. En cas de non-paiement, il se soumettait d’avance aux peines spirituelles que le pape lui infligerait.

Il était interdit au roi et à ses successeurs, toujours sous peine d’excommunication, de rien posséder, même à titre onéreux, dans l’État ecclésiastique. Défense leur était faite d’y accepter l’office de podestat, celui de sénateur, ou quelque autre que ce fût. Si le roi envahissait le territoire pontifical, et si, après avoir été requis de s’en retirer, il n’en sortait point dans le délai de trois mois, il encourait la déchéance, ses héritiers perdaient leurs droits successifs, et le royaume faisait retour l’Église romaine.

Les ecclésiastiques étaient exempts de tailles et de collectes. Ceux qui avaient été chassés de leurs sièges les reprenaient; on leur restituait leurs immeubles et les biens mobiliers qui pourraient être retrouvés. La liberté des élections était garantie, sans que l’autorisation royale fût désormais nécessaire pour y procéder, ni qu’elles eussent besoin d’approbation.

Les causes qui concernaient le clergé ne devaient, sous aucun prétexte, être portées devant les tribunaux séculiers, sauf les cas de jurisprudence féodale. Le droit d’appel au Saint-Siège était rétabli.

Les prélats qui tenaient des fiefs continuaient à prêter au roi le serment de fidélité, ainsi que leurs prédécesseurs l’avaient fait; ceux qui, pour ces biens, devaient le service militaire et l’hommage, y restaient soumis, mais en réservant expressément les immunités ecclésiastiques, l’autorité et la juridiction du Saint-Siège.

Restaient abolies toutes constitutions et ordonnances publiées parle ci-devant empereur Frédéric, par Conrad ou par Manfred, à l’effet de limiter les droits et les prérogatives du clergé.

Le roi renonçait au droit de régale sur les églises vacantes, et il lui était interdit de s’ingérer en aucune manière dans l’administration de leurs biens.

Nobles et bourgeois étaient mis en possession des privilèges et immunités dont leurs ancêtres avaient joui sous le bon roi Guillaume.

Les bannis étaient rappelés et rentraient dans leurs biens. Les captifs et les otages, régnicoles, Romains, Lombards, Toscans ou autres, recouvraient leur liberté.

Le roi promettait enfin de n’entrer dans aucune confédération, et de ne former aucune ligue ou alliance contre le Saint-Siège. S’il le faisait non sciemment, il serait tenu de s’en retirer aussitôt qu’il en aurait reçu l’injonction.

Le serment fait et l’investiture donnée au nom du pape, on en dressa un acte pour être soumis à l’approbation pontificale Charles prit, à compter de ce jour, le litre de roi, et data ses dépêches de la première année de son règne. « Cette heureuse nouvelle, lui écrivit Clément; a rempli notre cœur de joie. Levant nos mains vers le ciel, nous nous sommes écrié: Daigne, ô mon Dieu! confirmer ce que nous avons fait pour ta gloire ! Déjà, en effet, les bruits venus des pays situés au nord des Alpes s’accordent à dire que la France et la Provence s’arment pour toi ; que ton frère lui-même, manifestant par des actes l’affection qu’il te porte, sollicite les barons à embrasser ta cause, et que, sans aucun doute, ses instances ne seront pas vaines. »

Le 21 juin, vingt-trois jours après la cérémonie de l’investiture, le nouveau roi prit solennellement possession de la dignité sénatoriale dans le cloître du monastère de Sainte-Marie in ara coeli, au Capitole. Son chancelier, Geoffroi de Beaumont, archevêque de Besançon, y assista comme témoin.

Non-seulement Charles d’Anjou avait laissé au chef de l’Église le soin de payer les hommes d’armes qui l’avaient précédé à Rome, mais lui-même venait de débarquer avec mille cavaliers sans chevaux, sans équipages et sans argent. Il avait compté sur les subsides du Saint-Siège, et, comme rien ne se trouva prêt, il envoya à Pérouse maître Denis Des Essarts, son chapelain, pour y contracter en son nom, et sous la garantie de la chambre apostolique, un emprunt destiné à faire face aux premiers besoins. Le pape y donna son consentement et fit relever de l'excommunication des marchands de Florence et de Sienne qui prêtèrent vingt mille livres tournois. Le remboursement du capital et des intérêts, fixé à la fin de septembre, fut assigné sur la décime de France.

Cependant Manfred, quoique douloureusement surpris que la flottille provençale eût échappé à ses nombreux vaisseaux, ne se laissait pas abattre par ce revers inattendu. La fortune, long- temps favorable, commençait à l’abandonner; il redoubla d’efforts pour la retenir. Son plan était d’envahir avec de grandes forces l’État romain et d’y exterminer les Français avant l’arrivée de la grande armée que déjà, suivant un bruit sans fondement, on croyait parvenue en Lombardie A cet effet, dans la première quinzaine de juillet, il s’avança avec la plus grande partie de ses troupes jusqu’auprès de Tivoli, qu’il chercha vainement à surprendre. Charles d’Anjou, qui, avec le produit de l’emprunt, avait équipé ses cavaliers, donna la chasse à des détachements siciliens dont les courses s’étendaient jusqu’aux portes de Rome, mais le pape, plus prudent, condamna ce qu’il appelait une témérité inutile. Il remontra sagement que, si aucun secours n’était attendu, la nécessité de repousser l’ennemi justifierait une lutte inégale, mais que, lorsque des forces considérables étaient sur le point d’arriver, celui sur qui reposaient de si graves intérêts ne devait point, pour des avantages sans importance, compromettre le succès de la guerre. Joignant l’action aux conseils, Clément annonçait en Angleterre et en France les progrès de Manfred, déplorant, dans les termes les plus propres à émouvoir les fidèles, et les malheurs de l’Église, et l’extrême pauvreté qui paralysait ses efforts. Il écrivait lettres sur lettres au roi Louis IX pour en obtenir des secours efficaces, le suppliant, dans l’intérêt du salut de son âme et au nom du Rédempteur, de prendre pitié de son propre sang, et de ne point abandonner le siège apostolique à la fureur des tempêtes. Il demandait des décimes au clergé, et, comme beaucoup de prélats réclamaient contre les taxes qu’ils trouvaient exorbitantes, le pape, après leur avoir démontré l’utilité de ces impôts, ajoutait : « Payez la décime sans murmurer, payez également et sans réclamation les centièmes pour Jérusalem et pour Constantinople : autrement vous vous exposeriez à être traités en rebelles. » Lui-même n’épargnait pas l’argent. Il faisait à Charles de fortes avances, et, pour se procurer les fonds, il engageait des biens ecclésiastiques et payait des intérêts usuraires que les prêteurs prélevaient sur la somme principale1. Précisément alors un emprunt de cent mille livres était reconnu nécessaire, et, malgré l’opposition d’une partie du sacré-collège, le pape consentait à hypothéquer les possessions libres des églises de Rome, à l’exception de celles des cardinaux titulaires, des basiliques de Saint-Pierre et de Latran, des hôpitaux et du couvent de Saint-Grégoire; ce qui donnait lieu à de grandes plaintes. De nouvelles et pressantes instructions furent envoyées aux légats, aux évêques, aux frères mendiants, pour prêcher la croisade et décider le peuple à embrasser une cause qu’on lui présentait comme celle de Dieu lui-même. Afin de grossir plus promptement l’armée du Christ, autorisation fut donnée d’absoudre, pourvu qu’ils prissent la croix, les incendiaires, les excommuniés pour refus de décimes, les sacrilèges, les devins, ceux qui avaient frappé des clercs ou vendu des marchandises aux musulmans, les ecclésiastiques concubinaires, interdits, suspendus, ou qui, contrairement aux statuts de l’Église, se seraient livrés à l’étude de la physique ou de la jurisprudence. Sur ces entrefaites, des mécontents cherchèrent à exciter des troubles à Rome; l’archevêque de Cosenza et l’évêque d’Avignon furent envoyés contre eux. Cette mission remplie, l’infatigable Pignalelli avait ordre de se rendre dans l’Italie supérieure, d’y faire réparer les ponts et les routes, d’armer les milices et, en un mot, de préparer des secours de toute sorte à l’année française. L’évêque Geoffroi de Beaumont était chargé en même temps d’apaiser les discordes intestines qui en Lombardie troublaient la plupart des villes guelfes, de détacher Brescia et plusieurs autres communes de la ligue gibeline, de susciter enfin à ceux de cette faction autant d’obstacles qu’il pourrait. Rien ne fut néglige pour exciter des soulèvements populaires dans le royaume de Sicile. Dès l’année précédente, S. Severino, le chef des exilés, avait levé des troupes avec l’argent du pape, et réuni dans la Marche d'Ancône les ennemis de Manfred. Déjà des habitants de la Pouille s’étaient rangés sous son drapeau, et chaque jour en augmentait le nombre. Des frères Mineurs et des Dominicains franchissaient la frontière pour remuer les esprits : ils proclamaient Charles d’Anjou le soutien de la religion, le modérateur des impôts, le restaurateur de la liberté. Vainement on chercherait dans la société actuelle rien de comparable à l’action exercée, dans le XIIIe siècle, par les frères mendiants sur l’opinion publique. Missionnaires infatigables, inquisiteurs de la foi, et chargés de signaler les hérétiques au bras séculier, personne ne pouvait les voir avec indifférence. Pour les uns, ils étaient des saints que Dieu lui-même inspirait; pour les autres, des espions, des agents de troubles, dignes des plus cruels châtiments. Le château et la chaumière s’ouvraient devant eux; ils étaient tout à la fois les conseillers du peuple et les confesseurs des princes. Saint Louis, plein d’admiration pour ces frères, avait coutume de dire que, s’il pouvait partager son corps en deux, il en donnerait une moitié aux Mineurs, et l’autre aux Dominicains. Mais cette haute faveur avait excité entre les deux ordres une jalousie, une rivalité, source intarissable de querelles. Ils se disputaient la préséance avec un orgueil qui ne comportait pas l’humilité dont ils faisaient profession. Chaque ordre s’appliquait à enlever à l’autre ses plus habiles sujets, et souvent l’autorité pontificale dut intervenir pour mettre fin à ces luttes intestines. A l’approche de la crise décisive, qui éveillait dans tous les cœurs la crainte ou l’espérance, les frères mendiants prodiguaient les promesses à quiconque embrassait le parti de l’Église; leurs sourdes menées dans le royaume frayaient le chemin à l’invasion étrangère. Manfred, averti de ce qui se passait, rentra momentanément en Pouille, tant pour s’y procurer de nouvelles ressources que pour châtier les coupables et raffermir la fidélité de ses barons. Des signes dans le ciel, regardés comme les avant-coureurs d’événements funestes, s’étaient montrés1, mais les astrologues du roi les prirent pour un heureux présage. Le premier soin de ce prince fut de convoquer en parlement général à Bénévent les possesseurs de fiefs et les députés des villes, pour leur exposer la situation des affaires: ils y vinrent en grand nombre, et montrèrent d’assez bonnes dispositions. Manfred peignit en termes chaleureux le sort déplorable qui leur était réservé, s’ils tombaient sous le joug des Français, gens pauvres et féroces, auxquels, disait-il, une insatiable avidité mettait les armes à la main. Le frère du roi de France voulait s’emparer d’une couronne à laquelle il n’avait aucun droit; ses chevaliers convoitaient les terres et l’argent dont ils s’apprêtaient à dépouiller les possesseurs légitimes; si la victoire restait à ces aventuriers, l’antique prospérité du royaume serait à jamais détruite. En finissant Manfred exhorta ceux qu’il appelait ses sujets fidèles à faire les derniers efforts contre l’ennemi commun, promettant de son côté de récompenser généreusement leurs services. On convint d’une grande levée de troupes, et le rendez-vous général fut indiqué dans la vallée du Garigliano, vers le commencement de septembre. Comme, depuis longtemps, les mercenaires étrangers étaient le nerf de l’armée sicilienne, des officiers furent envoyés en Allemagne, pour lever dans cette pépinière d’excellents soldats, deux mille cavaliers, en leur offrant pendant huit mois une paye plus forte que de coutume. Enfin, la plus grande partie des troupes stipendiées qui stationnaient dans les villes gibelines de la haute Italie fut rappelée.

Le parlement dissous, chacun se prépara à la guerre. Mais le zèle de la plupart des barons était plus apparent que réel; et si le dévouement se peignait sur les visages, la trahison était au fond des cœurs. Les uns n’attendaient que l’arrivée des Français pour passer dans leurs rangs; d’autres traitaient sous-main avec Charles d'Aujou. Dans l’intérieur du royaume, les agents secrets du Saint-Siège promettaient, sous la domination angevine, aux feudataires, l’abolition des lois de Frédéric II contre la noblesse; à la bourgeoisie, de grandes libertés municipales; à tous enfin une ère de bonheur : discours frivoles, mais bien propres à frapper les esprits. Comme toujours, le peuple, ennemi naturel du pouvoir qui gouverne, se laissait leurrer par ces paroles mensongères. Semblable au malade qui se retourne dans l’espoir de se trouver mieux, il croit améliorer son sort en changeant de maître : le temps seul lui enseigne, sans toutefois le corriger, que les révolutions, riches d’illusions et de mots sonores, sont pauvres de progrès et de bien-être pour tous.

A l’époque fixée, les troupes féodales se rendirent au lieu du rassemblement, et, dès qu’elles furent en assez grand nombre pour prendre l’offensive, Manfred envahit le territoire de l’Église jusqu’à Frosinone. Chaque jour de nouveaux renforts lui venaient des provinces, mais chaque jour aussi il pouvait voir plus clairement que la nation n’épousait point sa cause. De sourdes pratiques avaient lieu dans l’enceinte du camp; on murmurait, et jusque dans la maison du roi ses ordres étaient commentés et mal obéis. Sur ces entrefaites, trois gentilshommes vinrent, au nom de la commune de Naples, supplier Manfred de faire la paix avec le pape. Depuis que la ville était en interdit, l'archevêque ne permettait à aucun ecclésiastique de célébrer le divin sacrifice, et les habitants, catholiques zélés, étaient las, disaient-ils, de vivre comme des païens. — « S’il avait dépendu de nous de mettre un terme à la guerre, répliqua le roi, elle aurait cessé depuis longtemps, mais nos efforts ont échoué devant l’obstination et la haine injuste du souverain pontife. Tranquillisez-vous néanmoins : j’enverrai trois cents Sarrasins qui forceront vos prêtres à rouvrir les églises, et si ces derniers s’obstinent à refuser les sacrements, ils iront aux galères.—Sire, s’écrièrent les députés, Naples ne veut point de gens de cette race, et leur fermera ses portes. —» Manfred congédia ces gentilshommes, mais, réfléchissant bientôt qu’un soulèvement pourrait éclater dans la ville, il les fit suivre par un de ses officiers, qu’il chargea de calmer le peuple et de le retenir dans la soumission.

Cependant, à l’approche des Siciliens, Charles d’Anjou était sorti de Rome avec ses Provençaux et les Croisés d’Italie, laissant la ville fort dégarnie de troupes. Lui-même avait pris la croix, qu’il faisait aussi porter à ses hommes d’armes. Il y eut entre les deux camps de légères escarmouches. Un jour, cependant, deux compagnies de Sarrasins, ayant rencontré un parti de gendarmerie provençale, engagèrent un combat dans lequel ces musulmans eurent le dessous : peu d’entre eux auraient échappé à la mort ou à la captivité, si le comte Falcone de Gesualdo, avec trois escadrons de grosse cavalerie, ne les eut dégagés. Trente-deux Sarrasins et quelques hommes d’armes périrent dans cette rencontre. Le soir, Manfred admit à sa table le comte Falcone, et le combla de louanges. Quelques jours plus tard, les principaux capitaines furent réunis dans la lente du roi, en conseil de guerre. La plupart ayant été d’avis d’opérer un mouvement rétrograde pour concentrer les troupes, on repassa dès la nuit suivante le Garigliano , et le camp s’établit près de Flegella, sur la rive droite du fleuve, dont les gués furent fortifiés. L’armée était nombreuse; les barons et beaucoup de syndics des villes domaniales avaient amené leurs contingents, et malgré cela, dit un témoin oculaire, chacun avait grand’ peur: preuve concluante de la mauvaise disposition des esprits. Quelques bannières françaises s’étant montrées sur la rive opposée, le bruit se répandit que les Croisés ultramontains arrivaient en force; et quand de part et d’autre on se croyait à la veille d’en venir sérieusement aux mains, Charles d’Anjou retourna précipitamment en arrière, pour obéir aux injonctions du pape, qui persistait à ne rien donner au hasard. Manfred annonça qu’on allait marcher vers Rome. Mais, dès le lendemain, le comte de Molise, qui depuis peu de jours était arrivé avec soixante hommes d’armes, représenta aux barons que leur devoir féodal se bornait à la défense du royaume et qu’on ne pouvait les obliger à envahir l’État de l'Église. Beaucoup d’entre eux ayant applaudi à ces paroles, Manfred n’essaya point de vaincre une résistance qui devait lui ouvrir les yeux sur les dispositions de la haute noblesse. Faisant donc de nécessité vertu, il permit aux récalcitrants de se retirer, mais à la condition qu’ils remettraient au grand trésorier l’argent dont ils s’étaient munis pour payer leurs hommes d’armes pendant la durée ordinaire du service. Prenant avec lui neuf mille Sarrasins, il fit sur Rome une nouvelle tentative, qui ne réussit pas mieux que les précédentes. Charles d’Anjou se tenait sur ses gardes, et le roi de Sicile, après avoir pénétré jusqu’auprès d’Ascoli, fut encore une fois rappelé dans ses États par des indices de sédition.

En France, le cardinal de Sainte-Cécile venait enfin de lever les obstacles qui s’opposaient au départ de l’armée. Non-seulement il avait eu à apaiser le ressentiment de la reine, la conscience de Louis IX et le mécontentement personnel du pieux monarque contre son frère, mais sa persévérance avait été mise à de rudes épreuves par la difficulté de pourvoir aux frais de l’expédition. Charles, toujours pressé d’argent, avait établi sur le Rhône un péage fort onéreux; non-seulement le sel français était soumis dans ses domaines à une grosse taxe, mais des discussions s’étaient élevées relativement aux limites du comté de Provence. Louis IX, voyant ses réclamations mal accueillies, en éprouvait un vif ressentiment. Le légat fit intervenir le pape dans celle querelle; Louis se contenta de belles promesses, et fournit même quelques subsides dont on avait un urgent besoin. La décime rentrait difficilement, et le cardinal, sur qui retombaient et les dépenses faites en Italie par Charles d’Anjou et celles de l’armée qu’on rassemblait à Lyon, était accusé de rigueur parles ecclésiastiques, et de trop d’indulgence par la cour romaine. Sans cesse Clément tirait sur lui des lettres de change à deux ou trois mois, pour acquitter les emprunts garantis par les biens des Églises. On tremblait à Pérouse, qu’à défaut de payement, les créanciers ne prissent possession des immeubles grevés d’hypothèques, et même que les vases sacrés ne fussent, au grand scandale des fidèles, vendus aux échéances. Pour éviter ce malheur, le pape, dans toutes ses lettres, recommandait au légat de satisfaire les marchands italiens près desquels on avait trouvé crédit. « Ce que tu nous annonces, lui écrivait-il, nous affecte profondément. Tu nous dis que, d’après les conseils du roi de France et des grands du royaume, tu as cru devoir employer l’argent de la décime à payer les troupes, et que de longtemps tu ne pourras acquitter les dettes contractées sous notre garantie par le roi Charles. Crois-tu donc que ce prince puisse vivre d’air, quand ses Français et les Campaniens à sa solde lui coûtent chaque jour mille livres, sans compter que le plus « grand nombre de ses hommes manque de chevaux, et aurait besoin d’une somme plus forte pour s’en procurer? » — « Nous ne voulons pas multiplier les paroles, portait une autre lettre, mais nous sommes, nous et nos frères, dans une position si critique, que la ruine des églises paraît inévitable, si par ton habileté et ta prudence tu ne trouves moyen de venir à leur aide. » Cherches partout de l’argent, adresses-toi au roi, aux évêques, aux moines, aux bourgeois, aux usuriers, enfin, à tous ceux qui en possèdent.» Comme Charles ne cessait de solliciter de nouveaux emprunts, le pape, épuisé d’argent, et bien décidé à ne plus donner sa garantie, l’exhorta à s’adresser au roi de France, promettant d’écrire lui-même à ce prince dans les termes les plus pressants. « On pouvait espérer, ajoutait-il, que Louis IX, à moins qu’il n’eût un cœur de pierre, se laisserait toucher par une si grande détresse. En attendant, si tu a as en Provence des biens mobiliers, vends-les, engage tes a revenus, et ne néglige aucun moyen d’obtenir les fonds dont tu as besoin. » Le comte de Poitiers prêta 4,060 marcs; le légat en emprunta 5,000, remboursables le 1er février de l’année suivante, et avec cet argent il put enfin mettre les troupes en marche. Une partie se dirigea par les montagnes de l’Argentière, le reste par le col de Tende; et ces deux corps se réunirent à Asti vers le commencement de novembre 1265. Béatrix avait suivi l’armée; mais soit que celte princesse craignit la fatigue et les périls d’un long voyage au travers de l’Italie, soit pour toute autre cause, elle s’embarqua bientôt après dans un port de la rivière de Gênes, et rejoignit son époux à Rome.

Pierre, dit le Petit Charlemagne, duc de Savoie, et Guillaume, marquis de Montferrat, qui venait de rompre son alliance avec Manfred, ouvrirent aux Français les passages des Alpes, et leur fournirent des vivres, mais point d’argent. Celui de la décime était épuisé, et comme les troupes restaient sans solde, le marquis Guillaume supplia la cour romaine d’y pourvoir. Clément répondit que les dépenses de l’Église excédaient ses ressources à un tel point, qu’il ne pouvait la charger encore d’un aussi pesant fardeau que celui de la guerre de Lombardie. Turin et Novarre reçurent l’armée avec de grandes démonstrations d’amitié. Les habitants de Verceil étaient rentrés encore une fois dans la ligue gibeline, et avaient juré sur les reliques de saint Eusèbe, le patron de la ville, de ne point l’abandonner. Mais leur évêque fit si bien, qu'au mépris de ce serment ils ouvrirent leurs portes aux Français. Comme la Toscane était au pouvoir des Gibelins et barrait la route directe de Rome, le connétable, changeant de direction , traversa le Pô à Buffalora, pour se diriger par Milan, Ferrare, Bologne et la Romagne, vers la capitale du monde chrétien.

Le marquis Oberto Pelavicini, ne pouvant disputer à l’ennemi les lignes du Tésin et de l’Adda, avait appelé à Soncino, bourg du Crémonais sur la rive droite de l’Oglio, toutes les forces de son parti. Les milices de Plaisance, de Pavie et de Crémone s’y rendirent chacune avec son carroccio. Une bonne garnison fut mise à Brescia; Buoso de Doara prit position à Palazzuolo, et Pelavicini, à la tête de trois mille chevaux lombards et allemands, se prépara à disputer le passage de la rivière. Mais le connétable, quoique supérieur en nombre, voulait éviter une action dont le résultat, quel qu'il fût, ne pouvait qu'affaiblir son armée et compromettre le succès de la guerre.Il  fit inutilement plusieurs marches et contre-marches, à l’effet de gagner Bologne, dont le gros des Gibelins le séparait. Enfin, dans les premiers jours de décembre, Napoléon de la Torre, seigneur de Milan 3, le conduisit, par Bergamo et le pied des montagnes, à Calcpio, au-dessus de Palazzuolo, pendant que le marquis Obizzo d’Este et le comte de Sainl-Boniface avec les milices de Mantoue et de Ferrare, s’avançaient vers le même point, en remontant la rive gauche de l’Oglio. Buoso de Doara, n’osant tenir tête à des forces si considérables, abandonna le passage qu’il devait garder et fit sa retraite sur Crémone. On l’accusa de s’être laissé corrompre. Dante place Buoso en enfer, dans un lac glacé, avec les traîtres à leur patrie. Un chroniqueur, prétend qu’il s’était approprié une partie de l’argent envoyé par Manfred pour solder des troupes. Quoiqu’il en soit, à partir de ce jour, Pelavicini et Buoso de Doara, qui jusqu’alors avaient vécu en parfaite intelligence, devinrent ennemis irréconciliables. Unis, ils avaient tenu tête aux Guelfes; leur inimitié causa en peu de temps la ruine de l’un et de l’autre.

L’armée française, après avoir traversé l’Oglio, marcha sur Brescia, où elle ne put entrer; puis descendant par Montechiaro et Goïto à Mantoue, elle marqua son passage sur les terres gibelines par le pillage, le meurtre el l’incendie. A Capriola, où elle entra par surprise, hommes, femmes, enfants, furent passés au fil de l’épée, et le bourg fut réduit en cendres. Pendant ce temps l’évêque Geoffroi de Beaumont prêchait la guerre sainte; beaucoup de Lombards, de Bolonais et de Romagnols, qui avaient pris la croix, se joignirent aux Français. Les quatre cents cavaliers exilés de Florence, passèrent à la solde de Charles d’Anjou; el l’armée, dont la force, au dire de chroniques contemporaines, s’élevait à soixante mille hommes, nombre sans doute fort exagéré, se trouva, presque sans coup férir, au-delà de la ligue des Gibelins. Aucun obstacle ne pouvant l’arrêter désormais, elle se dirigea à grandes marches, par le littoral de l’Adriatique et le duché de Spolète, vers Rome, où elle arriva au commencement de janvier 1266. On ne peut, dit un grave auteur, s’imaginer les énormités commises par les deux partis, l’un et l’autre chrétiens289 290. Ce n’était pourtant que le prélude des malheurs que l’invasion, appelée par le chef de l’Église, devait léguer à l’Italie.

Les Français étaient harassés, mal en ordre, et sans argent. Chefs et soldats s’étaient flattés de trouver à Rome l’abondance et le repos; mais Charles avait épuisé ses dernières ressources; les banquiers ne voulaient faire d’avances que sur le dépôt de bonnes valeurs; et Clément, qui avait mécontenté le clergé en engageant les biens des Églises, refusait sa garantie. Dans cette extrémité, le prince se tourna du côté des Romains. Ses officiers prirent possession, au nom de la ville, de plusieurs châteaux du patrimoine pontifical, ce qui lui attira une lettre remplie des plus amers reproches. « Certes, nous ne t’avons « pas appelé, lui écrivit le pape , pour que tu imites nos Cnémis dans le mal qu’ils nous font. Tu es venu, non pour usurper les droits du siège apostolique; mais pour les protéger. Ne persiste donc point à suivre une voie coupable; contente-toi de ce qui t’appartient, et n’oublie plus que le premier de tes devoirs est de défendre l’Église romaine, et, après elle, les autres Églises. » Charles d’Anjou était devenu tellement à charge au pape, que ce dernier eut la pensée de revenir à Manfred. Mais il était trop tard. Dès le 4 novembre, Clément avait ratifié, à Pérouse, et les stipulations jurées dans la basilique de Latran, et l’investiture provisoire donnée par les cardinaux au frère de saint Louis. L’armée française, une fois parvenue au cœur de l’Italie comment la cour romaine aurait-elle pu revenir sur ses pas? Non-seulement elle n’en fit rien, mais des ordres furent donnés pour hâter le couronnement de Charles et de Béatrix. Ici, de nouvelles difficultés s'élevèrent. Les Romains voulaient que cette cérémonie eût lieu dans leur ville et par la main du souverain pontife. Charles, qui désirait donner à son sacre un grand éclat, fit à ce sujet de pressantes instances, auquel on répondit par un refus formel. Le pape n’avait garde de se mettre à la merci de créanciers dont il ne pouvait satisfaire les exigences, et encore moins peut-être au milieu de soldats qui s’étaient attendus à trouver à Rome abondance de toutes choses, et qu’on laissait sans paye. « Aucune loi, écrivit-il, aucune coutume, n’établissent que le roi de Sicile sera couronné à Rome par le chef de l’Église; et nous sommes suret pris qu’on prétende en quelque sorte nous en imposer l’obligation. L’autorité pontificale est-elle tombée si bas, qu’elle et doive obéir à un caprice populaire? Certes, on peut nous prendre nos villes et nos châteaux; mais lors même qu’on a nous tiendrait dans les fers, la parole de Dieu ne serait pas enchaînée. Si tu viens ici, tu y seras bien reçu, et nous placerons la couronne sur ta tête; si, au contraire, quelque considération, ou la propre volonté, te retiennent à Rome, nous nous proposons d’y envoyer un cardinal-évêque, deux prêtres et un ou deux diacres, qui te donneront l’onction royale, et recevront ton serment. Quant au jour le plus convenable, nous pensons qu’il serait bien de choisir la fête de l’Épiphanie. »

Le couronnement eut lieu, en effet, le 6 janvier, jour des Rois, dans l’église de Saint-Pierre, en présence des nobles, des magistrats, du peuple et d’un grand nombre de seigneurs français et provençaux. Les voûtes de la vieille basilique retentirent à plusieurs reprises de cris d’allégresse. Le cardinal-évêque d’Albano posa le diadème sur le front de Charles d’Anjou et sur celui de l’ambitieuse Béatrix, qui se vit enfin l’égale de ses sœurs. Le roi fit l’hommage lige, les mains dans celles du délégué pontifical, et on lui remit l’étendard de l’Église, qu’il devait défendre désormais.

Le serment de fidélité fut ensuite prononcé, à genoux, sur les marches de l’autel, dans les termes suivants :

«Je jure fidélité au bienheureux Pierre, à monseigneur le pape Clément IV, à ses successeurs légitimes et à l’Église romaine, pour le royaume de Sicile, à l’exception de Bénévent et de son territoire, qui appartiennent en toute propriété à ladite Église.

« Je n’entrerai dans aucun conseil qui aurait pour but d’ôter g la vie à mondit seigneur le pape Clément IV ou à ses successeurs, de les priver d’un membre, ou de les retenir en prison. Je n’y participerai ni directement ni indirectement.

« Je ne révélerai point ce qu’ils m’auraient confié sous le sceau du secret. Si j’apprends qu’il existe quelque complot à leur préjudice, je ferai tous mes efforts pour le déjouer; et si je n’y puis parvenir, je les en avertirai immédiatement.

« Je les aiderai de tout mon pouvoir à conserver la papauté; à retenir et à reprendre au besoin les droits et les régales de Saint-Pierre, tant dans le royaume de Sicile, que partout où il « en existerait. Ces droits recouvrés, je donnerai secours et assistance pour les conserver.

«J’observerai fidèlement les conditions écrites dans l’acte d’investiture ; je promets de m’y conformer de telle sorte que, dans aucun cas, elles ne puissent être violées. Que Dieu me soit en aide ! »

Avant de quitter l’église, Charles déposa, sur le maître-autel, une donation à perpétuité, au chapitre de Saint-Pierre, du revenu de la ville d'Aidona, dans la province d’Abruzze. Pendant plusieurs jours, la chevalerie célébra par des fêtes et des courses cet heureux événement. Des nobles gibelins, exilés de Rome, voyant que la fortune favorisait les Français, désertèrent leur ancien parti et furent admis dans la ville. Pierre de Vico, ce lieutenant de Manfred qui avait été son plus ferme soutien dans l’Italie centrale, l’abandonna l’un des premiers. Pour garantie de ses nouveaux serments, il offrit de marcher contre le roi de Sicile, et se rangea, avec d’autres transfuges, sous le drapeau angevin.

Cependant, depuis l’arrivée de l’armée française à Rome, le manque d’argent réduisait Charles d’Anjou à la plus extrême détresse. Épuisé de crédit et de ressources, il ne savait comment faire subsister ses troupes jusqu’à l’ouverture de la campagne. N’apercevant aucun autre moyen de sortir d’embarras, il prit le parti d’invoquer une dernière fois la générosité du pape. «Comme nous ne possédons ni une montagne d’or, ni un fleuve de richesses, répondit Clément, nous sommes hors d’état de remplir ton attenté, quelque grands d'ailleurs que soient tes bote soins. Jusqu’ici nous avons fait libéralement ce qui était en notre pouvoir. Si nous pouvions davantage, nous le ferions; mais les marchands, fatigués de nos demandes, ne veulent plus rien prêter. Tu ne t’attends pas sans doute à ce que nous fassions des miracles, et que nous convertissions en or la terre et les cailloux dont elle est couverte. »

Cette lettre fut suivie d’une seconde dépêche qui exhortait le champion de l’Église à marcher contre l’usurpateur de la Sicile et lui recommandait d’expier, avant tout, ses fautes par le repentir, afin de se réconcilier avec Dieu. Ce conseil fut écouté. Charles, poussé à bout, hors d’état d’attendre le printemps, prit une résolution hardie. De toutes parts on lui demandait de l’argent. «Les fertiles plaines de la Pouille, répondit-il, abondent en vivres et en richesses; allons les prendre: l'ennemi paiera vos soldes. » L’ordre de départ excita dans le camp des transports d’allégresse; le mot en avant! si entraînant pour le soldat français, fut répété par toutes les bouches, et, quatorze jours après le sacre, l’armée, oubliant ses souffrances, insouciante de celles qui pouvaient l'attendre dans une campagne d’hiver, sortit de Rome en chantant des airs guerriers. Six cardinaux, après avoir distribué les indulgences promises, l’accompagnèrent jusque hors de la porte de Saint-Jean, bénirent les troupes, et donnèrent au roi le baiser de paix. L’un d’eux, le cardinal d’Albano, était désigné pour la légation de Sicile, avec mission spéciale de prêcher la croisade, et de soulever les peuples contre Manfred.

Dès les premiers jours, on eût dit que la Providence menait Charles d’Anjou par la main. Dans celle saison, le temps est presque toujours pluvieux et froid; la neige couvre les montagnes; les chemins sont rompus, et les torrents débordés roulent de grosses pierres qui en rendent le passage dangereux. Arrêtée par tant d’obstacles, une armée, composée principalement de cavalerie pesante, traînant à sa suite de lourds bagages, et ces énormes machines de guerre qui, dans ce siècle, tenaient lieu d’artillerie, devait n’avancer que lentement. Mais le ciel se montra favorable : un vent frais sécha les routes298, et, huit jours après le départ de Rome, l’armée arriva à la frontière de l’État ecclésiastique.

Pendant que ces choses se passaient, le roi Manfred appelait à de fréquents colloques ses principaux feudataires. Il assemblait ses troupes, faisait garder les passages, et fortifiait par de bons retranchements la rive gauche du Garigliano, tant au-dessus qu’au-dessous de Ceprane. Réduit à se tenir sur la défensive, il savait son ennemi dépourvu de ressources, et se préparait à lui disputer pied à pied le terrain; mais il avait trop compté sur les promesses de sa chevalerie. Beaucoup de nobles, vendus aux étrangers, ne se rendirent pas où le devoir les appelait; d’autres vinrent, pour mieux tromper le roi par les dehors d’un faux zèle; ses proches eux-mêmes, ceux qu’il avait comblés de biens, se montraient, pour la plupart, froids ou découragés; le menu peuple des provinces, depuis longtemps travaillé par les agents pontificaux, voulait à tout prix qu’on rouvrit les églises; la bourgeoisie désirait un changement, dans l’espoir qu’une domination nouvelle serait moins onéreuse et plus libérale que celle de la famille de Souabe. Tous oubliaient que l’invasion étrangère, le pire des malheurs pour une nation, entraîne à sa suite la honte, l’oppression, la ruine. A l’heure du péril, Manfred ne devait guère compter que sur les mercenaires allemands et sur les Sarrasins, inébranlables dans leur fidélité; mais son âme élevée refusait de croire au manque de foi de ceux qui se disaient ses amis, et il lit la faute de leur confier des postes importants. Une bonne garnison fut mise à Roca d’Arce, forteresse presque inexpugnable à l’entrée du royaume. Richard d’Aquino, comte de Caserte, le beau-frère du roi, eut la garde du pont de Ceprano: le brave comte Jourdan d’Anglano, rappelé de Lombardie, surveilla, avec sa cavalerie allemande, les gués du fleuve. En seconde ligne, deux mille archers sarrasins et mille cavaliers, la plupart arabes, occupèrent San-Germano, place avantageusement située au pied du mont Cassin, à l’entrée du défilé de Cervaro, et qui couvrait Capoue et Naples. Une bonne enceinte crénelée et flanquée de tours environnait la ville, qu’on avait approvisionnée pour deux ans. Un fort château, perché sur un roc, la défendait; et, ainsi protégée, on pouvait espérer que les Français se morfondraient longtemps devant ses murailles. Capoue, point central d’où partent les routes de Pouille, de Calabre et de l’Abruzze, devint le rendez-vous de l’armée. De là le roi pouvait se porter en trente heures à la frontière, et, s’il était battu, se retirer vers les provinces montueuses des Principautés et de la Basilicate, bien propres à une guerre de partisan.

Les troupes n’étaient pas toutes arrivées. Indépendamment de celles du royaume, on attendait des mercenaires levés en Allemagne; et, pour leur donner le temps de rejoindre, il fallait retarder la marche de l’ennemi. Manfred fit au pape de nouvelles soumissions; mais, dans sa réponse, Clément se servit de paroles moqueuses et outrageantes qui fermaient la porte à tout espoir d’arrangement1. Repoussé de ce côté, le roi fil une tentative près de Charles lui-même, et lui offrit la paix à des conditions avantageuses. « Allez, répliqua en français le frère de saint Louis aux envoyés siciliens, et dit, moi, a le sultam de Locere hoggi métrai lui en enfern, o il metra moi en paradis. » Après un tel refus, il ne restait qu’à combattre.

Le dénouement du drame approchait; et, malgré l’habileté et la valeur personnelle de Manfred, les revers et les défections se succédèrent avec une rapidité qui déjoua tous ses plans. Dès que l’étendard aux fleurs de lis parut sur la rive droite du Garigliano, le comte Jourdan, loyal, mais facile à tromper, accourut avec ses Allemands pour défendre le passage: « Laissons arriver l’avant-garde ennemie, lui dit le comte de Caserte, et nous la culbuterons dans la fleuve avant que le reste puisse lui porter a secours. » Les Français commencèrent donc sans opposition leur mouvement en avant, et à mesure qu’ils atteignaient la rive napolitaine, leurs escadrons se formaient en ordre de bataille. Le brave Jourdan trépignait d’impatience, quand le comte de Caserte, qui adhérait secrètement au parti angevin, leva le masque en donnant aux siens l’exemple de la tuile. Il se retira dans ses terres, d’où bientôt après il rejoignit le camp français. Jourdan, dupe d’une si lâche perfidie, battit en retraite sur Capoue, et apprit au roi la trahison de son beau-frère. Des historiens ont essayé de réhabiliter la mémoire du comte de Caserte. Suivant eux, ce seigneur voulait se venger de Manfred, qui aurait fait violence à sa propre sœur, épouse de Richard. Mais outre que la comtesse de Caserte, mariée depuis près de 27 ans, n’était plus jeune, on sait qu’à partir de l’excommunication de Frédéric II, la famille d’Aquino eut toujours un pied dans chaque camp. D’autres parents de Manfred qui lui restèrent fidèles tant qu’il fut heureux, ne l’abandonnèrent-ils pas à l’heure de l’infortune, sans chercher de prétexte à leur détection? Est-il donc besoin d’imputer au roi de Sicile un crime si peu probable, pour pallier la perfidie de Richard, lorsque la déloyauté et l’oubli des serments n’étaient que trop dans les mœurs de cette époque. N’excusons point ce qui aux yeux de la conscience est inexcusable : à l’homme loyal, notre estime; au traître, la honte et le mépris !

Dès le même jour, le commandant d’Arce livra sa forteresse, et l’armée française se trouva, sans avoir combattu, maîtresse du pont de Ceprano et en possession d’une place excellente qui assurait ses communications avec Rome.

Avec une armée fidèle, ce premier échec aurait pu se réparer. Mais, à l’approche de l’ennemi, la cité épiscopale d’Aquino, Rocca-Secca, et tous les châteaux voisins ouvrirent leurs portes; Naples et Gaëte suivirent cet exemple, et Charles d’Anjou put s’avancer sans coup férir jusqu’au pied des murailles de San-Germano, où il dressa ses tentes, le 4 février, jour du lundi gras. Tel fut le début de la campagne.

Comme ses troupes étaient fatiguées, et que son équipage de siège restait en arrière, ce prince résolut de différer jusqu’au jeudi suivant l’assaut qu’il voulait donner à la ville; mais dans la matinée du mardi gras, les deux armées en vinrent inopinément aux mains. Le Rapido, torrent enflé par les dernières pluies, coulait entre la forteresse et les fentes angevines. Des valets qui y menaient boire les chevaux de la garnison, rencontrèrent les goujats du camp, avec lesquels ils se battirent. Quelques hommes d’armes français croyant que les assiégés faisaient une sortie, accoururent au bruit, et leur nombre augmentait sans cesse, tandis que les remparts se couvraient de Sarrasins armés d’arbalètes et de frondes. Vainement les valets qui avaient commencé la rixe, voulurent rentrer dans la place; ils n’en eurent pas le temps. Amis et ennemis arrivèrent ensemble à la porte qu’on tenait ouverte pour recueillir les fuyards. Bouchart, comte de Vendôme, et Jean son frère, firent de grands efforts pour forcer le passage. La bataille, dit un chroniqueur, fut âpre et dure. « Les deux frères se jetèrent entre leurs ennemis, aussi comme les sangliers échauffez entre les chiens; et frappaient a dextre et à senestre si grands coups, qu’ils abattaient à terre quelque il rencontraient. » Pierre de Vico, qui s’efforçait de gagner les bonnes grâces de Charles, se signala dans cette rencontre. Il essaya, avec ses Romains, d’escalader la muraille, mais ceux qui la défendaient lancèrent sur eux une grêle si épaisse de pierres et de flèches, que tous eussent péri, si de prompts secours ne fussent arrivés du camp. L’affaire devint générale. Les assaillants, pleins d’ardeur, allaient à l’attaque avec l’impétuosité française; un même esprit les animait, tandis que ceux de dedans étaient divisés, et que la veille une lutte sanglante avait eu lieu entre des chrétiens et des musulmans. La porte fut enfin forcée. Un écuyer du comte de Vendôme planta son étendard sur la tour la plus voisine, et les assiégés croyant que la ville était au pouvoir de l’ennemi, prirent la fuite; quelques-uns entrèrent dans la citadelle; plus de mille furent massacrés. On ne fil point de quartier aux Sarrasins, et leurs corps laissés sans sépulture, devinrent la proie des corbeaux : ceux qui parvinrent à s'échapper portèrent à Manfred l’avis de ce nouveau désastre. Dès le lendemain, la garnison du château, sollicitée par les habitants de mettre bas les armes, invoqua la clémence du vainqueur. Charles mit sur la ville une taxe de guerre de deux mille onces d’or pour la solde des troupes. Il fit occuper, sans y trouver de résistance, l’abbaye de Mont-Cassin, transformée sous Frédéric II en une forteresse qui, par sa situation sur une montagne escarpée, aurait pu tenir longtemps. Les moines en reprirent possession.

Cet heureux coup de main répandit au loin la terreur du nom français, encouragea à la défection ceux que la crainte avait retenus dans le devoir, et fit entrer en défiance les uns des autres les plus zélés partisans de Manfred. Ce prince, tout étourdi des coups que lui portait la fortune, dut changer ses premières dispositions. Sa ligne de défense était forcée : le bas Vulturne lui en offrait une nouvelle, dont Capoue était la clef; mais outre que cette ville lui était contraire, il voulait à tout prix conserver ses communications avec la Pouille, d’où il tirait ses principales ressources. L’ennemi, une fois maître des gués du haut Vulturne, qui, par le chemin de la montagne, ne sont qu’à une marche de San-Germano, pouvait aisément le séparer de cette province. Comment alors aurait-il fait subsister son armée dans la Terre de Labour, entièrement gagnée au pape, et que la force seule tenait dans la soumission? D’après l’avis de ses meilleurs capitaines, il laissa une garnison dans le château neuf de Capoue, afin d’empêcher les Français de passer le fleuve sur le pont de cette ville. Lui-même, avec le gros des troupes, se porta à Bénévent, dans la vallée du Calore, pour y rallier les secours qu’il attendait de la Calabre et de l’Abruzze, et y livrer bataille si son adversaire l’y suivait.

Après s’être reposée pendant plusieurs jours à San-Germano, l’armée française se porta en avant sur Capoue et Naples. Elle croyait traverser le Vulturne près d’Aviglianello; mais les eaux étaient trop grosses, il fallut chercher plus haut un gué praticable. Un paysan l’indiqua. C’était à deux milles au-dessus de Venafre, près d’un ruisseau appelé Tuliverno. Le passage du fleuve ne fut point disputé; et Charles, prenant sa direction par Ailano et les pentes du mont Matèse, gagna Telesia, l’une des anciennes cités du Samnium. Là on lui apprit que l’ennemi se concentrait à Bénévent, et il résolut d’aller l’y trouver par le plus court chemin.

De Telesia si l’on descend vers le Vulturne, on trouve à deux petites lieues plus bas l’embouchure du Calore, rivière qui prend sa source dans la principauté ultérieure, reçoit le Sabato près de Bénévent, et traverse, depuis cette dernière ville, une contrée presque déserte, montueuse, coupée de torrents et de forêts. Les montagnes, couvertes pendant l’hiver d’une neige épaisse, font partie de la chaîne du Matèse, l’un des plus hauts sommets de l’Apennin, et dont la base a une étendue de plus de quarante milles. Sous la domination romaine, une voie consulaire (via Prænestina) ouvrit ce désert : Annibal la suivit, quand, harcelé par Fabius, il passa de la Pouille en Campanie. Mais le temps n’avait pas épargné l’œuvre des maîtres du monde; et si ce chemin abrégeait le trajet de plusieurs jours, il était difficile à tenir pour une armée suivie de son attirail de guerre. Malgré de si grands obstacles, Charles d’Anjou n’hésita point à s’y engager. Le premier jour, les troupes campèrent près d’un bois, à moins de deux lieues de Telesia; le lendemain, vendredi 26 février, elles partirent de grand matin, et après une marche pénible de trois lieues dans un pays abrupt, où facilement l’ennemi eût pu disputer le passage, l’avant-garde atteignit vers neuf heures le dernier sommet, à peu de distance au S. O. de Bénévent. On s’y arrêta. Charles fit dresser son pavillon, près d’une chapelle dédiée à la Vierge. Le camp s’étendit sur quatre collines qui dominaient une vallée inégale, d’environ cinq milles ou six kilomètres, traversée par le Calore, et appelée de Sainte-Marie de la Grandella, vers l’extrémité de laquelle s’élève la ville de Bénévent.

Au premier avis de l’approche des Français, Manfred avait réuni en conseil ses principaux capitaines. Plusieurs d’entre eux demandaient qu’on temporisât. — L’armée, disaient-ils, se grossit à tout instant, tandis que l’ennemi, ne recevant pas de renforts, ne peut que s'affaiblir. La nuit dernière, huit cents cavaliers ont rejoint la bannière royale; on attend de l’Abruzze cinq cents Allemands, commandés par Conrad d’Antioche, le neveu du roi : le comte Frédéric Lancia accourt de la Calabre avec des hommes d’armes rassemblés dans celle province ; ceux de la Sicile et de la Pouille ne tarderont pas à arriver. Les Français, au contraire, sont harassés, sans vivres, sans fourrages, dans un pays qui ne peut leur fournir aucune ressource. Patientons quelques jours, et ils seront forcés de faire retraite ou de capituler : si au contraire on hasarde une bataille et qu’ils soient vainqueurs, le royaume leur appartiendra. — Cet avis était sage, mais tardif. Il eût fallu dès la veille défendre les défilés de la montagne, qu’on avait fait la faute de laisser ouverts. Comment désormais empêcher de descendre dans la plaine une armée maîtresse des hauteurs ? Le seul moyen d’éviter une action générale, était d’évacuer Bénévent, où l’ennemi trouverait abondance de vivres. Frappés de ces raisons, les comtes Jourdan, Barthélemi, et quelques autres encore, insistaient pour qu’on en vint aux mains dès le jour même. La plupart des feudataires, et principalement ceux sur qui portaient les soupçons, se montraient non moins impatients de combattre. Ils alléguaient que les troupes étant reposées et bien repues, et les Français fatigués et à jeun, ces derniers devaient succomber. Si Manfred eût été plus sûr de sa noblesse, il eût vraisemblablement traîné la guerre en longueur; mais, outre qu’il ne pouvait se méprendre sur l’état des esprits, il avait à cœur d’effacer promptement, par une action d’éclat, la honte des journées de Ceprane et de San-Germano. Il se flattait, d’ailleurs, qu’une fois en face de l’ennemi, le vieil honneur de la chevalerie se réveillerait, et que chacun ferait son devoir. La bataille fut donc résolue.

L’armée sicilienne était campée sur la rive droite du Calore, dans la plaine de la Grandella, au lieu dit la Pierre de la Roseraie ( Pietra dcl Roseto ), nom qui s’est conservé jusqu’aujourd’hui. Manfred fit trois corps de sa cavalerie, qu’il rangea en échelons, pour prendre successivement part au combat. Douze cents hommes d’armes allemands, tous gens d’élite, avec un pareil nombre de sergents à cheval, composaient le premier corps, sous les ordres de Galvano Lancia; un peu en arrière, étaient placés, au nombre de mille, les Gibelins toscans et lombards, que conduisait Jourdan d’Anglano; enfin, les barons du royaume et des Musulmans de Lucera formaient le troisième corps, dont la force était d’environ mille quatre cents lances. Le roi lui-même s’en était réservé le commandement. Près de sa personne étaient le comte Manfred Malecta, grand camérier, son grand-oncle maternel; Thomas, comte d’Acerra, son beau-frère; Barthélemi de Gesualdo, et le fidèle Théobald des Annibaldi, noble romain, qui avait juré de mourir avec le roi. L’infanterie et les arbalétriers, au nombre de dix ou douze mille, presque tous Sarrasins, furent, suivant l’usage de la guerre, placés en avant de la cavalerie pour engager l’action.

Pendant que ces choses se passaient, les Français achevaient d’établir leur camp, et Charles d’Anjou consultait les chefs de son armée sur le parti qu’il fallait prendre. Ici, comme à Bénévent, les avis se partagèrent. Les uns proposaient d’attaquer de suite l’ennemi, qu’on voyait en avant de la ville, formant son ordre de bataille; d’autres, objectant qu’il était déjà plus de midi, insistaient pour qu’on laissât reposer les troupes jusqu’au lendemain. Giles le Brun, le connétable de France, mil fin au débat. « A quoi bon tant de paroles? s'écria-t-il. Quoi que vous puissiez décider, je me mettrai à la tête des hommes du comte de Flandres, et avant la nuit, nos épées auront fait couler le sang des adversaires de l’Église. J’ai la ferme confiance que Dieu, notre sire, sera avec nous. » Charles, transporté de joie, reprit alors d'une voix tonnante : — Le jour tant désiré est enfin venu! — Se levant aussitôt, il ordonna de sonner trompettes et bucines, et de descendre dans la plaine. Trois batailles ou eschielles, comme on disait alors, furent opposées aux trois divisions de Manfred. Le premier corps, de mille lances françaises, avec autant de sergents, avait pour chefs Philippe de Montforl et le maréchal de Mirepoix; dans le second, à peu près d’égale force, les Provençaux cl les Italiens étaient réunis sous les ordres du roi lui-même. Au premier rang de ces derniers se déployait le drapeau des émigrés de la Pouille. Les San-Severino, les Morra, les Fasanella, dont les noms rappellent une odieuse trame contre les jours de Frédéric II, le bienfaiteur de leurs familles, venaient consommer la ruine de son fils. Déplorable effet des dissensions civiles! ces hommes, aveuglés par la passion, après avoir déchiré pendant vingt ans le sein de leur patrie, la livraient sans remords à la domination étrangère. Huit à neuf cents chevaliers flamands et picards, conduits par le connétable et par Robert de Flandre, son pupille, composaient le troisième corps. Enfin les Guelfes bannis de Florence, au nombre de quatre cents, sous le comte Guido Guerra, se tenaient en arrière, prêts à se porter où besoin serait. L’infanterie, très-nombreuse, était armée d’arcs et d’arbalètes.

Ces dispositions prises, Charles fit de sa main des chevaliers, et harangua les troupes. 11 recommanda à chaque homme d’armes de se faire suivre par deux fantassins, soit soldats soit même ribauds8, de frapper de pointe plutôt que de taille, et de blesser les chevaux de préférence, afin que les cavaliers, accablés sous le poids de leurs armures et ne pouvant se relever, fussent facilement égorgés par les hommes à pied. Cet ordre violait les lois de la chevalerie, mais Charles ne s’en faisait pas un scrupule, et, à ses yeux, pourvu que la fin fut heureuse, tout moyen était permis. « Nous sommes trop loin de France, ajouta-t-il, pour que la retraite soit possible, et il ne nous reste aujourd’hui qu’à vaincre ou à périr. Vous êtes dans la communion des fidèles; vous combattez non pour ma personne, mais pour la cause de Dieu et de son Église, qui vous absoudra de vos péchés. Nos ennemis, frappés d’excommunication, obéissent à plusieurs lois: ils en seront plus faibles et plus facilement détruits. A San Germano, où, par leur nombre et par la force de la ville, ils auraient pu rendre nos efforts superflus, n’ont-ils pas prouvé combien ils étaient lâches et peu capables de vous résister? Regardez-vous seulement, regardez-les, et attaquez avec vigueur ceux qui sont à moitié vaincus par votre seule présence. »

Les Français prirent position, leur droite appuyée au Calore, à un trait d’arbalète des Siciliens, dont ils admirèrent la belle ordonnance. L’évêque d’Auxerre, «hardi, dit une chronique, autant qu’aucun ne fut en la compagnie, et aussi près de combattre, se ne fut la dignité de évêque», bénit l’armée au nom du pape, dont il tenait ses pouvoirs. Il accorda une absolution générale, en recommandant, pour pénitence, de s’entr’aider comme frères dans l’action, et de ne point épargner ceux que Dieu lui-même avait condamnés. Roi, barons, soldats, à genoux et dans le plus profond recueillement, écoulaient les paroles sacramentelles, qui, pour beaucoup d’entre eux, devaient être les dernières. Les Siciliens, étonnés, contemplaient en silence. Tout à coup un immense cri, répété par l’écho de la montagne, retentit dans les airs : c'étaient les archers sarrasins qui, sans attendre le signal, lançaient sur l’ennemi une nuée de flèches. Les fantassins flamands et picards, rangés en avant de la chevalerie, soutinrent d’abord résolument cette brusque attaque, mais après une résistance assez courte ils tournèrent le dos, laissant la terre couverte de leurs morts. Les chevaliers français, qui dédaignaient d’abaisser leurs lances contre cette pédaille de mécréants, firent soutenir l’infanterie par leurs sergents à cheval, au nombre de mille, et ceux-ci chargèrent si vigoureusement, qu’à leur tour les Sarrasins furent mis en fuite. Le brave Jourdan d’Anglano était, suivant sa coutume, au premier rang des siens. N’écoutant que son courage, et sans attendre l’ordre du roi, il s’élance à la tête des Allemands, sur les sergents à cheval, qui, n’étant ni montés ni armés pour tenir tête à la chevalerie, succombent dans celte lutte inégale. L’affaire, engagée par des soldats impatients, était en quelque sorte livrée au hasard; ce qui prouve qu’on observait mal la discipline dans les deux camps. En voyant la défaite de ses Français, Charles frémissait de rage. Il ordonna à Philippe de Montfort et au maréchal de Mirepoix de se porter en avant et de ne faire aucun quartier. Cette troupe, l’élite de l’armée, partit en poussant son cri de guerre: Montjoie! Mont-joie! auquel les Allemands répondirent par celui de  Souabe chevaliers! Une lutte acharnée commença; c’était, dit un chroniqueur, les forts contre les forts. Comme, à la fin, les Français, moins nombreux, perdaient du terrain, de nouvelles troupes vinrent les soutenir. Manfred en envoya à son tour, ce qui fit pencher la balance tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. L’ordre de bataille était presque entièrement rompu; chacun choisissait son adversaire pour le combattre corps à corps, et la mêlée devint affreuse. Les Allemands, grands et vigoureux, se servaient de longues épées tournoyantes, qu’ils maniaient à deux mains.  Les Français portaient, au contraire, de glaives courts et droits, dont ils frappaient de taille sur des armures bien trempées, qu’ils entamaient difficilement. Charles, qui s’en aperçoit, vole à leur aide avec le reste des troupes : — D’estoc! d’estoc! crie-t-il aux siens. Nul ne s’en aille! — Cet ordre, répété de bouche en bouche, change la face des affaires. Dès qu’un Allemand levait les bras pour mouvoir sa pesante épée, son adversaire, plus agile, le piquait sous l’aisselle, au défaut de la maille, et lui faisait une blessure dangereuse. Si le cavalier perdait les arçons, un ribaud l’achevait. Bientôt la terre fut jonchée de morts. Le comte Jourdan, Pierre des Uberli, noble Florentin, et d’autres guerriers de marque, restèrent prisonniers. Le moment décisif était venu. Du côté des Français, l’armée presque entière était engagée; Manfred avait encore près de lui quelques Romains, des Gibelins lombards, et les barons du royaume. Le sort de la journée dépendait d’eux. — Marchons! leur dit-il en se mettant à leur tête; la victoire est dans nos mains. — Mais l’heure fatale avait sonné pour lui, et sous la plupart de ces armures brillantes battaient des cœurs lâches ou perfides. Le comte Malecta, grand camérier, l’oncle de Manfred, donna l’exemple de la défection. Ce misérable, comblé de biens et d’honneurs, qui, après avoir une première fois abandonné son neveu dans la guerre contre Innocent IV, en avait reçu un généreux pardon, tourna bride et se retira vers Bénévent, emmenant avec lui le trésor, dont il était le gardien. Le comte d’Acerra, le propre beau-frère du roi, d’autres seigneurs, liés aux Français par de secrets engagements, prirent la fuite, et il ne resta avec Manfred qu’un petit nombre d’amis, décidés à partager son sort. Qui pourrait ne pas frémir d’indignation, en voyant les plus proches parents de ce prince, la fleur de la chevalerie du royaume, ceux auxquels il accordait la plus noble confiance, feindre un dévouement sans bornes, quand leur main a signé un pacte de trahison; suivre leur prince à la guerre, demander la bataille pour le mieux tromper, et enfin le livrer à l’ennemi qu’ils avaient juré de combattre?

Le malheureux Manfred, victime d’un abandon si lâche, était resté comme frappé de stupeur. Que pouvait-il espérer désormais, sinon une mort glorieuse ? Son âme élevée l’appela. Vainement on le supplia de céder à la mauvaise fortune et de se retirer en Épire jusqu’à ce qu’il put ressaisir la couronne : — Plutôt mourir en roi, répliqua-t-il, que de vivre honteusement pour mendier la pitié ! — Quittant à la hâte les insignes de la royauté qui l’auraient fait reconnaître, il prit de la main d’un écuyer son heaume de bataille. Un chroniqueur rapporte que l’aigle d’argent qui en faisait le cimier s’étant détaché, tomba sur l’arçon de sa selle : Hoc est signum Dei, dit Manfred sans s’émouvoir; voilà le signe de Dieu, car j’avais moi-même fixé cet aigle de telle façon qu’il ne pouvait se défaire. Suivi d’une poignée de gens de cœur, il se jeta au plus épais des ennemis, mais cette lutte, trop inégale, dura peu. Les Siciliens, entièrement rompus, furent rejetés sur Bénévent, où vainqueurs et vaincus arrivèrent pêle-mêle. Il y eut dans cette déroule un horrible massacre : Manfred ne reparut plus.

Il faisait nuit; la victoire des Français était complète, et de cette nombreuse armée sicilienne, dont peu d’heures auparavant l’ennemi lui-même admirait la belle ordonnance, près de rois mille combattants avaient péri ; il ne restait que des traîtres qui attendaient le prix de leur infamie, et une multitude de fuyards entièrement débandés. Ceux des chefs qui n’avaient pas trahi leur roi étaient pour la plupart morts ou captifs; le camp, les équipages, tout appartenait au vainqueur. Les Français nageaient dans la joie; seul, Charles d’Anjou restait soucieux. A ceux qui le félicitaient sur l’heureux résultat de la journée il demandait Manfred, croyant ne triompher qu’à demi, si son adversaire lui échappait. On reconnut parmi les chevaux de prise celui que montait le roi de Sicile, mais personne ne pouvait dire si ce prince infortuné était mort ou si les siens l’avaient entraîné dans leur fuite.

L’archevêque de Bénévent, le confesseur de Manfred, excommunié par le pape, était avec son clergé à l’entrée du pont, sur le Calore, pour supplier le frère de saint Louis de prendre en sa protection cette ville du domaine pontifical : il fut dépouillé de ses ornements sacerdotaux et accablé d’outrages. Les Français, à peine maîtres de Bénévent, commencèrent à tuer et piller, sans distinction d’amis ou d’ennemis. Le sang inonda les rues; vieillards, femmes, enfants, personne ne fut épargné. Sous le prétexte de chercher l’argent des laïques qui était en dépôt dans les églises, une soldatesque effrénée les dévasta, prit les vases sacrés et égorgea des prêtres jusque sur les marches de l’autel. Ces scènes effroyables durèrent huit jours entiers, sans que Charles essayât de dérober de malheureux chrétiens à la fureur du soldat et encore moins de sauvegarder une ville qui appartenait au Saint-Siège.

En informant le pape de sa victoire dès le lendemain de la bataille, Charles d’Anjou n’eut garde de laisser soupçonner ce qui se passait à Bénévent. Il prétendit, au contraire, que le Père des miséricordes, dont il se disait le vengeur, le conduisait par la main. « Le Saint-Siège, ajoutait-il, peut fermement espérer que le royaume, purgé désormais de tous scandales cl de l’auteur de ses longues souffrances, va rentrer dévotement dans le giron de l’Église recouvrer avec la paix son antique prospérité. » Cette lettre était accompagnée d’une riche part du butin offerte à Clément. C’étaient deux immenses candélabres d’or pur, dont le travail, par son prix, surpassait la matière; divers bijoux d’une grande valeur ; un trône enrichi d’or et de pierres précieuses.

Déjà deux jours s’étaient écoulés sans qu’on eût appris ce qu’était devenu Manfred : vainement Charles avait fait passer en revue ses nombreux captifs et examiner attentivement les morts qui jonchaient la plaine. Le soldat qui avait dans ses équipages le destrier du roi était un homme d’armes picard; on l’interrogea : « J’ai vu, répondit-il, le maître de ce cheval se jeter avec un petit nombre des siens au plus fort de la mêlée et déployer tant de valeur, que, s’il avait été suivi de beaucoup de compagnons aussi braves, la victoire eût pu nous échapper. C’était un homme d'une taille moyenne, blond, aux yeux brillants, agréable de figure, d’un extérieur doux et humain. Je piquai de ma lance la tête de son cheval, qui se cabra et le fit tomber sous lui. Les ribauds le percèrent de coups, puis le dépouillèrent. J’ai pris pour ma part du butin son coursier et une ceinture précieuse. Facilement je retrouverais le lieu où ce guerrier a péri. » Ces paroles firent renaître l’espérance dans l’esprit du roi Charles. Richard de Caserte, le transfuge de Ceprano, avait rejoint l’armée française. Mieux que personne il devait reconnaître sa victime, et on l’obligea à suivre le soldat picard. Avec eux marchaient, chargés de liens, ceux des captifs qui avaient vécu dans l'intimité de leur maître. Après avoir remué un grand nombre de cadavres, ils découvrirent enfin celui de Manfred, presque défiguré par de larges blessures, l’une à la tête, l’autre à la poitrine. Saisis, à cet aspect, d’une douleur profonde, ils se jetèrent sur ces restes inanimés, qu’ils baignèrent de leurs larmes. Voilà, s’écrièrent-ils d'une voix étouffée par les sanglots, voilà l'innocent qui est mort pour nous, celui qui aima ses serviteurs jusqu'à son dernier soupir! Touchant témoignage d'affection, qui émut profondément les Français témoins de cette scène, et eût fait rougir de honte ceux qui avaient livré leur roi, si la lâcheté et la trahison gardaient encore quelque pudeur. Auprès de Manfred gisait Théobald des Annibaldi : ce noble Romain avait combattu à ses côtés et était mort avec lui. Les barons français supplièrent Charles d’Anjou de faire donner à son vaillant adversaire une sépulture chrétienne. — Je le ferais volontiers, répondit ce prince, s’il n’était frappé d’anathème, mais l’Église défend qu’un excommunié repose en terre sainte. — Il fut enterré près d’une chapelle en ruine, au-dessus du pont de Bénévent. Chaque soldat déposa une pierre sur la fosse, et en peu de temps une grossière pyramide, un véritable tumulus, la recouvrit. C’était, dans les temps primitifs, le monument funéraire consacré aux héros.

Cependant un ennemi juré de la race de Souabe, Pignatelli, archevêque de Cosenza, n’avait pu voir sans colère les faibles honneurs rendus à Manfred. Sa vengeance poursuivait ce malheureux prince jusqu’au tombeau. Un écrivain guelfe rapporte que, s’autorisant de la volonté expresse du souverain pontife ce prélat haineux exigea que le cadavre royal lut rendu aux chiens et aux corbeaux, à qui, disait-il, tout hérétique mort appartenait. Clément avait-il en effet donné un tel ordre? Aucun document n’autorise à réaffirmer. Quoi qu’il en soit, à la honte éternelle de Charles d’Anjou, on exhuma avec ignominie, et presque sous ses yeux, les restes de celui qui avait été son proche parent, du guerrier mort en homme de cœur, les armes à la main. Ils furent transportés hors du royaume, au-dessus de Ceprano, sur la rive gauche du Liris, qu’on appelait aussi le Verde; on les jeta dans un champ, sans daigner même les couvrir d’un peu de terre.

Ainsi périt Manfred, à l’âge de trente-quatre ans, après un règne de sept ans six mois et dix-huit jours. Prince aimable, bienveillant, généreux et plein de courage, la nature, en le comblant de ses dons, semblait lui assurer un heureux avenir; et cependant nul ne compta plus d’ennemis et ne fut plus souvent atteint des traits empoisonnés de la calomnie. Les Guelfes lui imputèrent les plus horribles forfaits; l’Église l’accusa d’irréligion. Quant à ce dernier reproche, Dieu seul lit au fond des cœurs, mais, en voyant l’excommunication devenir dans la main de certains papes une arme qu’ils opposent, pour des intérêts purement temporels, à leurs adversaires politiques, n’est-il pas permis d’appeler de sentences trop souvent entachées de passions mondaines? Manfred, protecteur des savants, instruit dans les lettres, était imbu des maximes philosophiques qui étaient alors en progrès: la haine du Saint-Siège s’en accrut, et de part et d’autre la violence prit la place des sentiments chrétiens. Ajoutons toutefois que, sous la domination de ce prince comme sous celle de son père, les hérétiques., nombreux partout ailleurs, ne purent s’établir dans le royaume. On lui fil un crime d’avoir des Sarrasins à son service, tandis que la cour romaine les tolérait dans les États chrétiens d’Espagne et que sous les rois normands ces infidèles avaient joui en Sicile de grands privilèges, sans qu’elle en prît ombrage.

Si les seules chroniques guelfes nous restaient, Manfred aurait place, dans la mémoire des hommes, à côté des tyrans les plus odieux. Parricide, fratricide, empoisonneur, assassin de ses proches et de quiconque lui faisait obstacle, jamais plus de forfaits n’auraient souillé la vie d’un prince. Mais, outre que des documents irrécusables ont établi le peu de réalité de la plupart de ces inculpations; quand on a vu le chef de l’Église lui-même prouver, en donnant l’absolution au fils de Frédéric, que ce dernier était, dans l’opinion du Saint-Siège, innocent de la mort de son père et de son frère, n’est-il pas permis d’attribuer d’autres imputations plus récentes moins au cri de la conscience qu’au délire des passions politiques?

Élevé à la cour de Frédéric II, entouré de seigneurs dont le souverain avait amoindri les privilèges féodaux, Manfred les avait vus se confondre en protestations menteuses, en attendant l’heure où ils pourraient le trahir avec profit. Si, dans trop de circonstances, ce prince manqua lui-même de cette franchise qu’on voudrait trouver unie à une grande supériorité d’esprit, les mœurs de son temps et les circonstances difficiles dans lesquelles il se trouva n’y entraient-elles pour rien ? Le trait le plus saillant de l’histoire italienne au XIIIe siècle est la fausseté: on ne voit partout que fourberies et trahisons. Pontifes, rois, feudataires, clergé, bourgeoisie, menu peuple, nul n’est à l’abri de ce reproche. Les serments ne semblent faits que pour tromper mieux ; chacun les prodigue, mais personne n’y croit, parce qu’ils sont presque toujours violés. Le gibelin d’hier est guelfe aujourd’hui. On renouvelle sans cesse les traités, et trop souvent il faut craindre à l’égal de son ennemi l’homme qu’on a comblé de bienfaits. Ceux des nobles qui soutiennent le souverain en exigent des récompenses au-dessus de ses ressources : trop faible pour commander la soumission, il paye en promesses que rarement il peut accomplir. Telles étaient à celte époque les mœurs de la Péninsule : tâchons de nous en bien pénétrer, avant de condamner ceux qui vécurent sous leur influence.

Naturellement généreux, le fils de Frédéric n’aimait pas à verser le sang et faisait la guerre avec moins de barbarie qu’il n’était alors d’usage. Presque toujours après une victoire il retenait ses soldats mercenaires, trop ardents à piller; il se montrait clément pour les rebelles, humain envers les prisonniers. Sa vie n’offre aucun de ces actes d’une froide cruauté qui ternissent la gloire de ses plus illustres ancêtres. Certes, parmi les hommes qu’on vient de voir passer sur la scène du monde, il y a déplus habiles politiques, des guerriers plus heureux, des princes doués de plus de vertus chrétiennes: en est-il qui surpassent Manfred par l’élévation de l’esprit, la valeur, le caractère chevaleresque, l’aménité et les sentiments généreux?

Mais, réduit par sa situation à chercher les moyens de consolider un établissement nouveau dont l’usurpation était le principe, il commit la double faute de trop compter sur l’emploi de la force et de mettre en oubli les vœux et les besoins du pays qu’il gouverna. A cette époque les idées d’émancipation n’existaient plus guère qu’en paroles dans le nord de l’Italie, mais en Sicile elles faisaient toujours battre les cœurs populaires. Un gouvernement qui a ses racines dans l’affection publique n’est pas facile à renverser ; et, si Manfred eût favorisé l’établissement des communes, il eût trouvé en elles l’appui qui lui manqua. Le peuple, qui pour un peu de liberté eût supporté sans se plaindre les charges de la guerre, se retira de lui; la noblesse, qui avait favorisé son usurpation dans l’espoir de recouvrer d’anciennes prérogatives, voyant cette attente trompée, se tourna du côté du pape et des Français. A défaut de l’élément national, il fallut composer l’armée de mercenaires allemands et de Sarrasins, dont l’indiscipline et les pilleries achevèrent d’aliéner les populations. Comme Manfred voulait le maintien d’un ordre de choses que peu de personnes aimaient, la cour pontificale comprit qu’en ne lui accordant ni paix ni trêve il serait forcé d’imposer sur ses sujets des taxes de plus en plus écrasantes : ce qui devait le perdre.

Manfred était dissolu dans ses mœurs, mais sa passion dominante fut l'ambition. Elle le porta à s’emparer du trône de son neveu, dont cet orphelin lui avait confié la garde : action criminelle aux yeux de la conscience et digne du châtiment que la justice divine lui réservait. Si sa mort glorieuse n'expia qu’imparfaitement au tribunal de Dieu les torts de sa vie, elle l’éleva du moins, dans l’opinion des hommes, bien au-dessus de ces ambitieux vulgaires qui n’usurpent le pouvoir que pour l’abandonner lâchement à l’heure du péril.

Après la journée de Bénévent, toute résistance cessa. Les mercenaires allemands sc dispersèrent dans les montagnes, cherchant à fuir hors des États siciliens. Les chefs de guerre, les ministres, la plupart de ceux qui étaient demeurés fidèles à Manfred, voyant tout espoir perdu, s’offrirent au vainqueur. Les villes ouvrirent leurs portes; de toutes parts les nobles accoururent sous la bannière des lis; le clergé célébra le triomphe de la papauté; les peuples, pleins de l’espoir d’un meilleur avenir, furent dans la joie; et l’heureux Charles, dont un succès si rapide surpassait les espérances, se vit le maître d’un grand royaume.

Pendant que le sort des États siciliens se décidait à Bénévent, la reine Hélène était à Lucera, confiée à la garde du gouverneur de cette ville. Avec elle étaient ses quatre enfants : Béatrix, âgée d’un peu moins de cinq ans; Henri, né en 1262; Frédéric et Enzius, l’un et l’autre au berceau. Le surlendemain de la bataille, quelques fuyards apportèrent la première nouvelle de la défaite de l’armée. Tremblante pour son époux, qu’elle aimait tendrement, la malheureuse Hélène passa deux jours livrée à de cruelles angoisses, et, quand elle apprit enfin le sort funeste de Manfred, peu s’en fallut, dit une très-vieille chronique, qu’elle ne mourût de douleur. Éperdue, en proie au plus violent chagrin, hors d’état de pourvoir à sa sûreté, quand chaque instant augmentait le péril, celte infortunée vit ses serviteurs, ses faux amis, les courtisans qui l’avaient adulée le plus, partir les uns après les autres, pour porter leur encens à un nouveau maître. Au milieu de cet abandon général, deux bourgeois et une femme de Trani, dont les noms honorables méritent d’être cités, restèrent fidèles au malheur. C’étaient messirc Amerusio, messire Monaldo et Amundilla, l’épouse de ce dernier. Par leurs exhortations, et en parlant à la jeune mère de sauver ses enfants, ils lui rendirent un peu de courage. Elle résolut de passer en Épire, où un asile lui était assuré à la cour de son père. L’un des bourgeois fit équiper, dans sa ville natale, un bâtiment fin voilier, et, dans la nuit du 3 mars, les fugitifs entrèrent secrètement à Trani. Mais là mer était en furie, un vent violent soufflait du large, et le vaisseau ne put sortir du port. Pour attendre la fin de la tempête, Hélène se retira avec sa famille dans ce même château où, accompagnée des vœux de tout un peuple, elle avait reçu la bénédiction nuptiale moins de sept ans auparavant. Alors la vie s’offrait à elle pleine de bonheur et d’espérances, et ce souvenir augmentait encore l’amertume de son cœur. Le châtelain, dont on se croyait sûr, promit de favoriser le départ, mais des frères mendiants, qui s’étaient introduits dans la ville, l’incitèrent à une lâche perfidie. Séduit par l’appât des récompenses, ce traître fit lever le pont, et le surlendemain, quand les soldats mis à la poursuite de la reine se présentèrent, il leur livra ses prisonniers. Charles d’Anjou n’avait dans le cœur aucun sentiment généreux. Loin d’être touché de compassion devant une si grande infortune, il accabla de rigueurs la famille de Manfred. Hélène et ses enfants furent enfermés, sous la garde d’un chevalier et de trente sergents, à Nocera dei Pagani, l’une des meilleures forteresses de la Terre de Labour. On les y traita avec un parcimonie ignoble, leur donnant à peine le strict nécessaire. La reine recevait par jour, pour sa dépense, celle de ses enfants et de deux gens de service, un peu moins de six carlins d’alors. Le chagrin abrégea ses jours. Elle mourut à peine âgée de trente ans, vers le milieu du mois de juillet 1271. Le peu d’effets et un petit nombre de bijoux que laissait Hélène furent attribués au fisc. On verra plus tard comment sa fille recouvra la liberté en 1284, après une captivité de dix-huit ans. Quant aux trois fils de Manfred, ils vécurent misérablement, traînés comme des criminels de prison en prison, dans le royaume de leurs ancêtres. Sous Charles II ils obtinrent quelques adoucissements. En 1194, leur dépense journalière fut élevée, pour chacun, à un tari d’or, et trois ans plus tard, après une captivité de trente et un ans, un ordre royal enjoignit au châtelain de Castel di Monte de leur ôter les fers qu’ils portaient depuis l’âge de raison. Le plus jeune succomba le premier; Henri, devenu aveugle, vécut jusque sous le règne de Robert (1309.) Frédéric s’échappa de prison et on croit qu’il se retira en Égypte. Ainsi fut traitée cette malheureuse famille par un vainqueur sans pitié. L’historien ne peut se défendre d’un sentiment de dégoût en rapportant ces tristes détails, nécessaires toutefois pour faire connaître le nouveau roi que la Providence envoyait aux Siciliens.

Le comte Jourdan, Pierre degli Asinari et d’autres prisonniers de marque, furent envoyés en Provence, où on les tint dans une dure captivité. Les deux frères Capece parvinrent à gagner la Sicile, Galvano, Galeotto son fils, et Frédéric Lancia, cherchèrent un refuge dans les montagnes de l’Abruzze, mais ils furent arrêtés, et, à la prière de l’archevêque de Cosenza, ils eurent pour prison le château d'un noble Calabrais du parti angevin. Quant au comte Malecta, grand camérier, on se souvient qu’il avait emporté dans sa fuite le trésor de Manfred : c’était pour l’offrir au vainqueur et mériter ses bonnes grâces, qu’il sollicita dans les termes les plus dignes de mépris. Entre autres bijoux précieux, il y avait quatre couronnes d'or, dont une, qui avait appartenu à l’empereur Frédéric, était ornée de pierreries d’une valeur inestimable. L’avide Charles reçut le présent avec faveur, et, à la recommandation de la cour pontificale, il maintint en charge le grand camérier. Les Sarrasins de Lucera avant demandé une capitulation, on exigea d’eux une soumission complète qu'ils promirent. Des troupes furent mises à la poursuite des Allemands et des Gibelins échappés au glaive des Français; ordre fut donné de garder le littoral de l’Adriatique avec des forces suffisantes pour saisir ceux qui chercheraient à s’embarquer Ces mesures prises, et quand il n’y eut plus d’ennemis à craindre, que Bénévent saccagé n’offrit qu’un monceau de ruines, Charles se rendit avec la reine Beatrix à Naples, pour y tenir un parlement général. Partout il fut reçu comme un libérateur; les rues étaient ornées, les populations faisent entendre des chants d’allégresse. A Acerra, le comte Thomas, le transfuge de Bénévent, redoubla ses démonstrations de zèle. Mais, si trop souvent on se sert des traîtres, toujours on les méprise, et les comtes de Caserte et d’Acerra ne tardèrent pas à en faire l’épreuve. On les appelait des hommes de sang, et le dernier des deux, ayant sollicité l’autorisation de se rendre à la cour romaine, fut honteusement refusé par le pape.

Les syndics des cités domaniales et un grand nombre de barons attendaient à Naples le nouveau souverain pour l’hommage et le serment. Charles fit dans celte ville une entrée magnifique. Les éléphants et les lions que Frédéric et Manfred faisaient conserver à Lucera ouvraient la marche. Venaient ensuite quatre cents lances françaises et une nombreuse compagnie de Frisons, tous portant de brillantes cottes d’armes et des panaches de mille couleurs. Soixante nobles seigneurs précédaient le roi, monté sur son cheval de bataille. La reine était dans un grand char entièrement recouvert de velours bleu, parsemé de fleurs de lis d’or. Évêques, barons, chevaliers, avaient cherché à se surpasser par la beauté de leurs chevaux, le nombre de leurs écuyers, la richesse de leurs vêtements. Le peuple a la vue courte; il accourut en foule et accueillit le vainqueur avec des transports de joie. Point de regrets pour la nationalité perdue, nulle répugnance pour le joug étranger qu’on allait subir. Un chroniqueur présent à cette entrée en décrit avec complaisance les moindres détails; puis il s’écrie : «Je n’ai jamais vu un plus beau spectacle » C’est ainsi que les Guelfes siciliens, aveuglés par l’esprit de faction, parlaient des Français, leurs nouveaux maîtres.