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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE
LIVRE III. PHILIPPE ET OTHON IV
CHAPTER II
LE ROYAUME DE SICILE PENDANT LA MINORITÉ DE FRÉDÉRIC II
1198 — 1208
Innocent III, suzerain du royaume de Sicile, ne pouvait,
sans un entier oubli des usages féodaux, refuser la tutelle du
jeune prince, son vassal, dont il venait tout récemment de
consacrer les droits au trône. Et, néanmoins, comment accorder les devoirs
qu’une telle mission lui imposait, avec cette règle invariable de la politique
des papes de faire triompher le principe guelfe au sud comme au nord des
Alpes? Comment sortir avec honneur de l’étrange situation dans laquelle il
allait se placer, combattant d’une main les Hohenstaufen en Allemagne, les
soutenant de l’autre dans le midi de la Péninsule; ici les appelant les
fils chéris de l’Église, là ses plus dangereux ennemis? Personne ne supposera
qu’un pontife pour lequel le cœur humain n’avait pas de replis cachés, ait
pu croire que l’enfant royal, devenu homme, ne songerait ni à la gloire,
ni à la fortune de ses ancêtres; que, satisfait de régner en Sicile, sa
rivalité avec Othon ne troublerait jamais l’empire ni l’Église. Si donc
Innocent III adopte en partie les intérêts du petit-fils de Barberousse et
entre volontairement dans une voie remplie de périls, il faut bien en
conclure que de puissants motifs l’y décidaient, et qu’en agissant ainsi il
songeait moins à remplir un devoir féodal, qu’à assurer à la papauté
certaines garanties pour l’avenir. Le nouveau roi des Romains était la créature
d’innocent; mais la Germanie et la Péninsule avaient des intérêts tellement
opposés, que le Saint-Siège ne pouvait ajouter une foi bien entière
aux promesses d’aucun roi d’Allemagne. N’avait-on pas vu, en
effet, des empereurs élus par les Guelfes, devenir Gibelins
aussitôt après leur sacre? Othon, une fois affermi, se croirait-il plus
qu’un autre lié par des serments que la nécessité lui aurait arraché?
Et si, reprenant un jour les projets de ses prédécesseurs, ce
prince montrait des dispositions contraires aux vues de la cour romaine,
n'aurait-elle pas, dans l’héritier des Hohenstaufen, un contre-poids bien
propre à le retenir dans le devoir? La suite apprendra s’il faut admettre
ou rejeter cette conjecture, et si, en découvrant le ressort secret de la
politique des papes, elle explique des actes qui, autrement, pourraient
paraître inexplicables. Quant à présent, il suffit de dire qu’un double
but est à peu près avoué par le Saint-Siège: la séparation définitive et
complète du royaume de Sicile d’avec l’empire, et le triomphe de la
maison de Brunswick en Allemagne. Pour y arriver, il lui faudra
soutenir partout des luttes, et vaincre de grands obstacles. Comme
il serait impossible de réunir dans un seul cadre des faits
sans liaison entre eux, et qui se passent tout à la fois en Italie et
au nord des Alpes, il faut de nécessité absolue diviser un récit
qui deviendrait traînant et obscur, si l’ordre chronologique était
rigoureusement suivi. Avant donc de parler des troubles de la Germanie,
pénétrons avec le lecteur dans le royaume de Sicile, où la minorité du
jeune roi va bientôt donner le signal de nouveaux désordres.
Le conseil de régence fit connaître au souverain pontife
les dispositions testamentaires de l’impératrice, et le supplia d’étendre la
protection de l’Église sur un pays menacé de troubles prochains, et sur
l’orphelin royal, dont la faiblesse, dans un âge si tendre, pouvait
éveiller de coupables espérances. La situation critique du pays ne
justifiait que trop cette appréhension. D’une part, les chefs allemands,
chassés de l’île par Constance, n’attendaient que l’occasion favorable pour y
revenir; d’autre part, des grands et jusqu’à des serviteurs du prince
désiraient des nouveautés favorables à leur propre fortune. Les Sarrasins
craignaient d’être bannis pour toujours, si le pape devenait le maître; et
comme les divisions intestines des chrétiens ne pouvaient que tourner à
leur avantage, ils étaient les alliés naturels des ennemis du
gouvernement. Les Génois, qui s’étaient emparés de Syracuse, se croyaient
dégagés de toute obéissance envers un roi enfant. Les principales cités de
la Terre de Labour, et quelques-unes de la Pouille laissaient voir des
dispositions peu favorables; mais en Sicile, Messine restait fidèle à la race
de Souabe, dont on sait qu’elle tenait de grands privilèges, et Païenne, ruinée
par dix années de troubles, ne pouvait relever son commerce qu’à la faveur
d’une bonne paix.
La tutelle offerte au pape ne concernait en rien les
droits de Frédéric à la dignité impériale, dont il paraît que
Constance n’avait fait aucune mention dans son testament. Bornant
ses vues à affermir son fils sur le trône chancelant de la Sicile,
elle’ s’était adressée au suzerain, protecteur légal de tout
feudataire en âge de minorité. Innocent III promit de manifester son
zèle moins par des paroles que par des faits. Il confirma dans
leurs emplois les conseillers royaux choisis par l’impératrice, et
les prévint de l’arrivée prochaine à Palerme de Grégoire, cardinal de
Sainte-Marie in Porticu, son légal,
qu’il chargeait de prendre possession de la tutelle, et de recevoir en son
nom le serment de fidélité qu’on lui devait à titre de régent, Cette réponse déplut au
chancelier Gauthier de Paléar, évêque de Troja, et fut l’origine d’une
mésintelligence sérieuse entre ce prélat ambitieux et la cour romaine. Gauthier
s’était flatté que le chef de l’Église, occupé de soins plus importants,
se contenterait d’un vain titre et lui abandonnerait l’exercice du
pouvoir. Trompé dans son attente, il ourdit de sourdes pratiques,
s’entoura de créatures et de parents non moins que lui dévorés
d’ambition; excita à la révolte les ennemis du pontife, et fit éclore dans
le sein même du conseil une opposition d’autant plus
dangereuse qu’elle entravait la marche des affaires. Le cardinal Cencio
Savelli, qui, dans la suite, devint pape sous le nom d’Honorius
III, dirigea l’éducation de Frédéric. C’était un prélat éclairé,
pieux, tolérant et digne de cette haute mission. Il mit près de son
pupille des hommes instruits, et, entre autres, Roger, évêque de Catane,
qui de bonne heure inspira an jeune prince le goût des lettres. Innocent III, pour ne point laisser de doutes ses sur
propres sentiments, écrivit au jeune roi la lettre que voici: « Le Dieu
des miséricordes et des consolations, en étendant sa main sur l’enfant qu’il
aime, lui envoie à la fois le mal et le baume propre à le guérir. S’il l'a
privé de les parents, ne les a-t-il pas remplacés par un père plus digne, et
surtout par une mère plus tendre autour de laquelle les bras du Très-Haul
sont enlacés, suivant l’expression du Cantique des Cantiques? Puisses-tu donc,
oubliant tout motif de tristesse, le réjouir dans le Seigneur, qui te
donne un père spirituel en nous, et les soins maternels de l’Église pour
te protéger! Quand tu auras atteint l’âge viril, el que la couronne sera
affermie sur la tête, puisses-tu révérer de plus en plus ceux qui t’auront fait
triompher de tes ennemis!»
Cependant les capitaines allemands, sortis de leurs
forteresses, s’étaient montrés dans les provinces voisines de la frontière.
Un chef leur manquait: le duc de Ravenne vint à eux, les réunit
et ralluma la guerre civile. Après d’inutiles efforts pour
comprimer l’insurrection de la Romagne, Markwald avait concentré
ses troupes dans la marche d’Ancône, où il possédait encore
deux places, Ascoli el Camerino, l’une et l’autre entourées de
bonnes murailles et bien munies de vivres. A peine instruit de la
mort de Constance, il avait pris à sa solde les Allemands et les
aventuriers qui rôdaient par bandes dans l’Italie centrale. Dès qu’il se
vil à la tête d’une armée peu nombreuse, mais aguerrie, il entra dans
l’Abruzze, tenant d’une main le testament de l'empereur défunt, et de l’autre
un écrit du roi Philippe qui l’autorisaient à prendre la régence cl la
tutelle du jeune roi de Sicile. Les nobles de l’ancien parti impérial le
reçurent à bras ouverts: Diephold, Othon de Laviano, Conrad de Marley el
d’autres chefs étrangers devinrent ses lieutenants. Connue aucun obstacle
ne l’arrêtait, Markwald occupa sans coup férir le comté de Molise, el
une grande partie de la Terre de Labour. La situation avantageuse de l’abbaye
de Mont-Cassin, sur une haute montagne peu distante de l’État ecclésiastique et
des deux vallées du Vulturne et du Garigliano, lui faisait désirer d’avoir ce
poste important, qui commandait la route de Rome à Capoue. Mais l'abbé
Roffrido, depuis peu rallié au pape, auquel il avait prêté serment, ne voulut
écouter aucune proposition. Il se fiait à la valeur des troupes pontificales,
au nombre de cinq cents hommes d’armes et de cent arbalétriers à la solde,
commandés par Landone, recteur de la Campanie et
parent assez proche d’innocent III. Ce petit corps d’armée, guidé par deux
cardinaux, et grossi de plusieurs détachements de la garnison de Capoue, venait
d’entrer à San-Germano, quand le 7 janvier Markwald se présenta avec
peu de monde, et somma la place de se rendre. Les habitants répondirent
qu’ils voulaient plutôt se faire enterrer sous leurs murailles: résolution
généreuse trop vite oubliée, car dès le lendemain, Diephold ayant amené des
renforts à Markwald, cardinaux, hommes d’armes, citoyens, femmes, enfants,
s’enfuirent en désordre, par le chemin escarpé et rude qui conduit au
monastère. Beaucoup de prisonniers restèrent au pouvoir des Allemands,
et furent mis à la chaîne pour être vendus à des marchands juifs qui
faisaient ce trafic. Le sénéchal, maître de San-Germano, gravit la
montagne et serra de près l’abbaye, dans laquelle il était sur le point
d’entrer, quand un furieux ouragan, qui éclata dans la nuit du 15 janvier,
abattit ses tentes et dispersa ses troupes. Le camp et les bagages restèrent
à la merci des pontificaux. Pour se venger de cet échec, Markwald livra
aux flammes plusieurs bourgs voisins, détruisit les murs de San-Germano
et pilla la ville, sans même respecter les églises, où, suivant
une chronique contemporaine, ses gens commirent d’horribles sacrilèges, et
n’épargnèrent aucune injure à Dieu ni à ses saints.
Alors le pape frappe une seconde fois d’anathème Markwald
et ses fauteurs. Il ordonne aux conseillers royaux de lever beaucoup d’argent
et de mettre sur pied de nombreuses troupes. Puisant dans son propre trésor, il
envoie au comte de Celano et à d’autres seigneurs de la Terre de Labour de
grosses sommes qu’il destine à munir les forteresses de cette province. Comme,
dans sa sollicitude, ces mesures ne le rassurent pas complètement,
il demande des secours aux villes de Lombardie et de Toscane,
il promet les indulgences de la croisade à ceux qui répondront à son
appel.
Pendant ce temps les Allemands achevaient de dévaster les
possessions de l’abbaye. Quand il n’y resta plus rien à prendre, Markwald
s’éloigna, après s’être fait payer par Roffrido, qui se voyait sur le
point de manquer de vivres, une rançon de 300 onces d’or. Il étendit
ensuite ses courses dans la Terre de Labour et dans l’Abruzze, où il mit à
sac Isernia, puis il se prépara à passer en Sicile. Mais avant de quitter
les provinces de terre ferme, le sénéchal, dont l’esprit était plein
d’artifice, voulait hasarder une dernière tentative pour faire la paix
avec l’Église romaine, ou plutôt pour endormir Innocent, tandis que
lui-même grossirait son armée. Il s’apercevait un peu tard qu’il aurait dû,
dès son entrée dans le royaume, se porter en avant avec rapidité, et
surprendre, s’il le pouvait, jusqu’au sein de la capitale, les partisans
du pape, sans leur laisser le temps de se reconnaître. C’était
vraisemblablement pour réparer cette faute qu’il essayait d’entrer en
négociation avec le siège apostolique. Suivant l’auteur de la vie d’Innocent,
le cardinal Conrad, archevêque de Mayence et archichancelier de l’empire,
qui, au retour de la terre sainte, allait prendre à Rome la palme des
pèlerins, fut chargé par le sénéchal d’offrir au pape de lui payer de
suite vingt mille onces d’or, s’il consentait à ne plus s’opposer à
ses vues. Pareille somme devait être comptée aux agents pontificaux dès
que Palerme serait au pouvoir de Markwald, qui promettait de se montrer un
fidèle vassal de l’Église romaine et de doubler le cens pour le royaume de
Sicile. A l’en croire, on ne devait point considérer comme un obstacle
sérieux la promesse faite par Innocent de protéger son pupille, car
Frédéric n’était le fils ni de l’empereur, ni de l’impératrice, mais un enfant
supposé, ce qui serait attesté en temps et lieu par plusieurs témoins.
Innocent III repoussa avec indignation cette proposition
criminelle. Alors le sénéchal,
changeant de batterie, fit éclater des sentiments de repentir qui n’avaient
rien de sincère, mais que le pieux pontife écouta d’autant plus
volontiers, qu’il se flattait d’éteindre d’un seul coup la guerre civile,
s’il faisait rentrer un si redoutable ennemi dans le sein de l’Église.
Deux cardinaux, porteurs d’un projet de traité, se rendirent auprès de
Markwald. Outre le serment de n’envahir ni les domaines du
bienheureux Pierre, ni le royaume de Sicile, on exigeait de lui la
restitution des places tombées entre ses mains depuis la mort de
l’impératrice; on demandait qu’il payât de fortes indemnités, tant
au Saint-Siège qu’à l’abbé de Mont-Cassin, qu’il fit serment de
ne plus user de voies de fait envers les ecclésiastiques, et enfin
qu’il reconnût mal fondées ses prétentions à la régence et à la
tutelle du jeune roi. Ces conditions, imposées par
le pape, devaient être acceptées par les principaux capitaines allemands.
A cet effet, un festin splendide avait été préparé au couvent de Casamara,
près de Veroli. Markwald servit lui-même les
cardinaux et leur prodigua de grandes marques de respect; mais quand
vint le moment de produire la bulle pontificale, quelques
officiers commencèrent à dire qu’au lieu d’écouter les prêtres, on
ferait mieux de les mettre en prison, où ils serviraient d’otages.
Les légats, d’abord muets de surprise, reprirent bientôt leurs
esprits. Le cardinal Hugolin, vieillard plein d’énergie, lut la bulle
d’une voix ferme et ajouta ces brèves paroles: « Voilà l’ordre formel
du chef de l’Église; notre devoir est de le faire exécuter, le
vôtre de vous y soumettre.» De grands cris retentirent dans la
salle; un tumulte effroyable éclata au dehors. Markwald parut
troublé de ces clameurs, que peut-être il excitait sous-main. Il
défendit toutefois de faire aucune insulte aux cardinaux, qu’il
voulut accompagner lui-même jusqu’à Veroli.
Avant de se séparer d’eux, non-seulement le rusé sénéchal promit d’obéir aux
ordres de l’Église, mais il écrivit une lettre pleine de soumission
pour demander au pape une entrevue prochaine, ayant, disait-il, à
lui découvrir des secrets importants qu’il ne pouvait confier à d’autres.
A force de souplesses et d’artifices, ce chef parvint bientôt après à se
faire absoudre de l’anathème. Une lettre pontificale adressée aux évêques,
aux nobles et aux peuples du royaume, annonça l’heureuse conclusion de la
paix.
Mais cette réconciliation feinte ne pouvait procurer
qu’une courte trêve, désavantageuse au Saint-Siège, utile à Markwald. Ce
dernier sut mettre à profit la cessation des hostilités, pour faire entrer
dans ses vues les mécontents de la Sicile et de la Pouille, avec lesquels
il avait de longue main de secrètes intelligences. Les Sarrasins promirent de
s’armer pour sa cause. Les Pisans, dans l’espoir d’étendre leur commerce
au préjudice des Génois, offrirent des vaisseaux pour transporter ses
soldats au-delà du Phare. Dès que le sénéchal se crut assez fort, il jeta le
masque, et surprit plusieurs châteaux des deux principautés, qui se
rachetèrent du pillage par de grosses rançons. Salerne lui avait ouvert
ses portes; il y trouva l’escadre pisane, sur laquelle il fit embarquer la
plus grande partie de ses forces. Un détachement fut laissé dans les provinces
de terre ferme pour y continuer la guerre, sous les ordres de Diephold et de
plusieurs autres capitaines.
A l’approche du péril, Frédéric avait été conduit à
Messine. Le conseil de régence, qui reconnaissait l’impossibilité de défendre
Palerme avec le peu de troupes dont il disposait, supplia le pape de
sauver, par un effort prompt et énergique, cette capitale près de tomber au
pouvoir des ennemis de l’État. Les ressources du trésor étaient taries; le
découragement gagnait les plus intrépides; les ministres eux-mêmes
manquaient d’union, parce que le chancelier voulait exercer seul le
pouvoir, et qu’il disposait à sa guise des revenus publics. Non content
d’aliéner les droits de douane et jusqu’aux domaines royaux, inaliénables de
leur nature, il conférait les meilleurs fiefs à ses amis, et instituait des
justiciers à l’insu du pape, sans même en avertir le légat qui, se voyant
privé de toute participation à la régence, était retourné à Rome. On croit
que dès lors le chancelier s’était ligué en secret avec Markwald.
Néanmoins, soit qu’il fût sincère ou qu’il voulût seulement sauver les
apparences, il se joignit à ses collègues pour invoquer la protection de
la cour romaine. Innocent, attentif à cet appel, se servit à la fois de la
persuasion et de la menace pour retenir dans le devoir les sujets de
Frédéric, nobles et bourgeois, chrétiens et musulmans. Dans l’ardeur de son
zèle, il promit aux Sarrasins sa bienveillance et la conservation de leurs
anciens privilèges pour prix de leur fidélité; mais en même temps il les menaça
de prêcher contre eux la croisade, s’ils se tournaient contre son royal
pupille. Non content d’appeler le peuple du royaume aux armes, et de
montrer aux Pisans sa main prête à lancer les foudres de l’Église,
il répandit sur les défenseurs de la bonne cause les
indulgences réservées pour la terre sainte. « N’est-ce point assez,
écrivait Innocent, que notre cher fils en Jésus-Christ, l’illustre
Frédéric, soit privé de l’héritage paternel, et faut-il qu’il perde aussi celui
qu’il tient de sa mère? J’apprends que Markwald, cet homme perfide que
l’empereur Henri a tiré de la boue pour le combler de biens, s’est armé
contre le fils de son bienfaiteur et vient de descendre en Sicile. Accourez,
dit ce chef à ses complices, ici est l’héritier, nous le tuerons, et ses
dépouilles seront à nous.» Cette même lettre annonçait le départ de Rome
de Centius, cardinal de Saint-Laurent in Lucina, nouveau légat
du Saint-Siège, et des archevêques de Naples et de Tarente, hommes
prudents et judicieux, dont le pape recommandait de suivre en tout point les
avis. Ces prélats marchaient avec deux cents lances à la solde du trésor
pontifical, et commandées par Jacques Consiliari, le proche parent
d’Innocent III et son maréchal C’était le noyau d’une petite année qui sc
recruta de ceux que l’appât d’une paye ou la promesse des récompenses
célestes attirait dans le parti de l’Église.
Sur ces entrefaites, un Français appelé le comte Gauthier
de Brienne, parut à la cour pontificale, et, par des
réclamations inattendues, suscita au pape de nouveaux embarras. Ce
seigneur, pauvre, mais réputé pour l’une des meilleures lances de la
chevalerie française, avait épousé Albinia, l’aînée des filles de
Tancrède, qui, après sa sortie des prisons de l’Allemagne, s’était
réfugiée en France avec sa mère et ses deux sœurs. Il venait avec
soixante hommes d’armes et mille livres tournois demander la restitution de Lecce et de Tarante, ces deux grands fiefs promis, en 1193, à
Guillaume III, pour le dédommager de la perte du trône. Brienne en
appelait à la justice du chef de l’Église, et se montrait d’ailleurs tout
disposé à se faire lui-même raison, si ses droits étaient méconnus.
Innocent fut dans une grande perplexité. Mettre le comte en possession de
riches domaines, n’était-ce pas fournir à la famille de Tancrède des armes
contre Frédéric, et allumer dans le royaume un nouveau brandon
de discorde? D’un autre
côté, si on repoussait sa supplique, n’allait-on pas le jeter dans le parti
déjà trop redoutable des ennemis du jeune roi? Le pape tint à ce sujet
plusieurs consistoires, et consulta des hommes sages et versés dans la
politique romaine. Ils furent d’avis de rendre à Brienne les biens de sa
femme, sous l’obligation de l’hommage et du serment d’obéissance. Dans
une assemblée publique, ce seigneur jura sur la croix, sur les Évangiles
et sur de saintes reliques, de n’attenter ni par lui-même, ni par
d’autres, contre la paix du royaume ou contre la personne du roi; de
combattre de tout son pouvoir et sans arrière-pensée les adversaires de
Frédéric et ceux du pape, ce qui s’appliquait principalement au sénéchal
et aux autres chefs étrangers. Albinia et la reine, qui l’avaient suivi en
Italie, firent un serment semblable; tous se soumirent, s’ils devenaient
parjures, à perdre leurs droits sur ces biens, et même à encourir les
anathèmes de l’Église.
Telle fut la conclusion de cette affaire qui jeta le
chancelier dans de sérieuses inquiétudes. Comme ce ministre avait embrassé avec
ardeur les intérêts de Henri VI, il craignait, si la famille de Tancrède
redevenait puissante, d’être victime de ses ressentiments. Le bref
pontifical lui parvint à Messine, où il avait suivi le roi. Dans son
dépit, il détourna les citoyens les plus considérables d’obéir au pape
qui, selon lui, n’avait fait venir l’héritier de Guillaume III que pour
lui donner le sceptre de la Sicile. Cette conduite de Paléar irrita contre
lui la cour romaine. Quant à Brienne, il laissa sa famille à Rome, sous
la protection d’innocent, et courut en France pour y lever de nouveaux
soldats.
Pendant ce temps, Markwald s’était confédéré avec les
Sarrasins et avec les feudataires de l’ancien parti impérial. Après avoir
parcouru, presque sans coup férir, tout l’intérieur de l’ile, mis de
fortes contributions sur les ecclésiastiques et sur les nobles qui
tenaient pour le pape, livré au pillage bon nombre de bourgs et de
châteaux, il s’approcha enfin de Palerme, dans le dessein d’en faire le
siège. Cette capitale manquait de vivres, et, au bout de vingt jours
d’investissement, elle était réduite à faire sa soumission, lorsque le 17
juillet trois galères et un grand vaisseau, qui portaient la petite armée du
légal, entrèrent à pleines voiles dans le port. Presqu’à la même heure, le
jeune roi et le conseil de régence
arrivaient de Messine par la route de terre, avec les hommes d’armes
qu’ils avaient pu réunir. Ce renfort releva le courage des bourgeois, qui
demandèrent à marcher à l’ennemi; mais Markwald, recourant à la ruse pour
attiédir ce premier feu, fit proposer un armistice durant lequel on
travaillerait de part et d’autre à la paix. Il savait que les troupes
royales étaient sans solde, et que s’il gagnait du temps, son triomphe serait
infaillible. Déjà la faction du chancelier parlait de conclure un si heureux
accord, quand l'archevêque de Naples fit lire publiquement et en présence
de l’officier parlementaire une lettre du souverain pontife qui défendait
de traiter avec le chef des rebelles. Cette communication fut accueillie
avec de grands transports de joie. Soldats et habitants s’écrièrent qu’il
fallait fermer l’oreille aux paroles trompeuses de l’ennemi de Dieu
et des hommes; d’un excommunié, avec lequel ils ne voulaient point de
paix. Comme le conseil de régence hésitait sur le parti qu’il devait
prendre, un si grand tumulte s’éleva dans la ville, qu’il fallut rompre
toute négociation.
Les deux armées en vinrent aux mains, le 21 juillet,
entre Palerme et les collines de Morreale, que gardaient plus de
cinq cents hommes de Pise et les Sarrasins, sous les ordres de
Magded, leur émir. On combattit pendant six heures avec acharnement. A
deux reprises les troupes royales reculèrent, et chaque fois le maréchal
du pape, Jacques Consiliari, accourut avec sa réserve et rétablit
l’action. Enfin les Allemands, rompus à leur tour, prirent la fuite.
Profitant du désordre de l’ennemi, le comte Gentile de Paléar, le frère du
chancelier, gravit la côte de Morreale à la tête de l’infanterie, culbuta
Pisans et Sarrasins, et, par ce mouvement rapide, décida le gain de la
bataille. L’émir des Arabes, le chef des Pisans, beaucoup d’officiers de
marque et une multitude de soldats demeurèrent sur la place. Les bagages
du sénéchal, ses tentes et les richesses qu’elles contenaient, devinrent
la proie du vainqueur. Ce fut alors qu’on trouva le testament de Henri VI, dont
Markwald était le dépositaire. Cet acte important, revêtu du sceau
impérial, était renfermé dans un riche écrin.
La victoire de Palerme, en donnant au parti du
Saint-Siège une supériorité réelle sur le parti allemand, aurait dû être suivie
de la pacification du royaume; mais elle eut plus d’éclat que de solidité.
Le chancelier laissa l’armée sans paie et sans vivres: les soldats,
manquant du nécessaire, perdirent courage; et comme sur ces entrefaites,
l’ardente canicule engendra des fièvres épidémiques qui éclaircirent leurs
rangs, la plupart demandèrent à être congédiés. Le maréchal Jacques, que
le pape avait fait investir du comté d’Andria pour le récompenser de ses
services, se retira en Pouille avec une poignée de monde.
Markwald, vaincu, demeura en Sicile, où on lui laissait un beau
champ pour nouer de nouvelles intrigues. Bientôt, en effet, la coupable conduite
et les dissentiments des chefs du conseil lui fournirent les moyens de
réparer ses pertes.
L’archevêque de Palerme, Barthélemi Ophamille, venait de mourir, et le chancelier mettait tout en œuvre pour
échanger le siège épiscopal de Troja contre le premier siège du royaume.
Il sut si bien faire que, du consentement du légat, le chapitre
l’élut à la dignité de métropolitain; mais ses efforts pour obtenir
l’approbation pontificale échouèrent près d’innocent III, qui n’avait garde d’accroître l’autorité d’un ministre dont il
pénétrait les vues ambitieuses. Jusqu’à ce jour Gauthier avait caché ses
liaisons avec le sénéchal. Le refus qu’on lui fit du pallium l’irrita
à un tel point que, pour se venger du pape, il fit entrer Markwald au
conseil, et, non content de lui conférer la prééminence sur ses collègues,
il partagea avec cet ennemi de l’Église l’administration du royaume. Le sénéchal
eut la Sicile, le chancelier les provinces d’Italie. Un décret enjoignit aux
grands et au peuple de tenir cet arrangement pour valable,
nonobstant tout ordre contraire du souverain pontife. Afin de mieux
sceller leur alliance, on parla de faire épouser au chef des
Allemands une nièce du chancelier. Mais Gauthier s’aperçut bientôt
qu’il s’était donné un maître; et comme, en effet, Markwald n’était
pas d’humeur à abandonner la moindre portion du pouvoir qu’il tenait
de Henri VI et du roi Philippe, une haine profonde succéda à leur feinte
amitié. Ils s’accusèrent réciproquement de vouloir s’emparer du trône,
Markwald pour lui-même, Gauthier pour son frère, le comte Gentile, auquel
il avait confié le commandement du palais royal et la garde du jeune roi, alors
dans sa septième année. D’une guerre sourde ils passèrent à
une rupture ouverte; mais cette lutte dura peu. Markwald, depuis son
arrivée en Sicile, avait accumulé de grandes richesses, qui lui servirent à
lever des troupes et à gagner la faveur des barons; le chancelier habitué,
au contraire, à un faste ruineux, manquait d’argent. Contraint de céder la
place à son heureux rival, il passa en Calabre et de là en Pouille, où non
content de mettre la main sur les trésors des églises, il établit de
lourds impôts dont il dissipa le produit. On pense bien que le pape
n’était pas d’humeur à tolérer de telles déprédations, et moins encore à
laisser impunie la désobéissance criminelle d’un évêque envers le
siège apostolique. Après des monitions conformes à l’usage, Paléar
fut frappé d’anathème, destitué de l’archevêché de Palerme et du
siège épiscopal de Troja. Défense fut faite de s’adresser à lui
pour aucune affaire, de rien payer entre ses mains, ou d’obéir à
ses ordres, lors même qu’ils seraient donnés au
nom du roi. Comme ce ministre avait peu d’amis dans la noblesse, que ses
exactions lui avaient attiré la haine de la bourgeoisie, beaucoup de
gens l’abandonnèrent; il fut réduit à se jeter entre les bras de Diephold
et des Impérialistes de la Pouille.
Avant la fin de l’hiver, Gauthier de Brienne revint de
France à Rome avec un petit nombre de chevaliers d’une valeur éprouvée. Le pape
résolut de s’opposer à Markwald. Il lui donna 500 onces d’or pour lever
des troupes, et prescrivit en même temps aux feudataires de la couronne
d’aider de tout leur pouvoir le comte français à mettre les Allemands hors du
royaume. Aux yeux de la prudence, cette entreprise pouvait paraître
téméraire; mais Brienne ne reculait devant aucun danger. Suivi du cardinal
de Porto, nouveau légat en Sicile, il franchit la frontière avec une
poignée de soldats. Le comte de Célano, l’abbé de
Mont-Cassin lui amenèrent des renforts, et il marcha droit sur
Capoue, qu’il espérait surprendre; mais Diephold l’attendait près de
cette ville pour décider leur querelle dans un seul combat qui
fut livré le 40 juin. Les Français, quoique de beaucoup inférieurs en
nombre, attaquèrent avec leur impétuosité habituelle et obtinrent une victoire
complète: l’ennemi, en pleine déroute, joncha de ses morts le champ de
bataille, et perdit beaucoup de prisonniers. Ce premier succès donna à Brienne
Capoue, Teano, Vénafre, qu’il réduisit en
cendres, et lui ouvrit le comté de Molise et le chemin de la Pouille. En peu de
mois, il soumit la plus grande partie de cette dernière province, et
rentra dans ses fiefs héréditaires. De l’un comme de l’autre côté du
Phare, le royaume était dans une inexprimable confusion. Markwald,
ligué avec les Sarrasins et avec les Pisans, dominait sur toute la
Sicile, à la réserve de Messine qui, au milieu des troubles, gardait
une fidélité constante au fils de l’empereur Henri. Brienne tenait
la moitié de la Pouille et une bonne partie de la Terre de Labour
et des deux principautés; le chancelier, Diephold, et d’autres
chefs étrangers se partageaient le reste. Tous pillaient à l’envi, dévastaient,
incendiaient les bourgs qui faisaient résistance. Tous invoquaient le nom du
souverain pour légitimer leurs rapines; et les peuples, courbés sous le
joug, en proie à la misère, s’abandonnaient au désespoir, pendant que l’enfant
royal, prisonnier dans son propre palais, était laissé dans le plus
complet dénuement. Le sénéchal croyait n’avoir rien fait, tant qu’il
n’aurait pas le roi en sa puissance. Dès qu’il ne vit plus d’ennemis à
combattre dans l’île, il courut à Palerme, gagna le comte Gentile qui
gardait cette capitale, et se fit livrer le fils de son ancien
maître, dont il réclamait la tutelle. En apprenant ce nouveau
malheur, le pape se félicita sans doute d’avoir ouvert les bras à
Brienne, désormais l’unique soutien des intérêts de l’Église. L’auteur de
la vie d’innocent ne craint pas d’affirmer que le comte français, par
la teneur que son nom inspirait, empêcha l’ambitieux sénéchal de faire mourir
Frédéric et d’usurper le trône. Quoi qu’il en soit, la plus grande partie
de l’année 1202 s’écoula au milieu des troubles. Vers l’automne, les
Impériaux de la Pouille ayant réuni quelques milliers d’hommes,
provoquèrent au combat les Français, beaucoup moins nombreux. Le 6
octobre, ils en vinrent aux mains dans les plaines de Cannes, lieu à jamais
célèbre, dont le nom est bien grand pour désigner de petites rencontres telles
que celle-ci. Avant d’engager l’action, Brienne se confessa et reçut le
pardon de ses fautes; puis, après avoir invoqué le bienheureux Pierre,
pendant que le légat maudissait l’ennemi au nom du Seigneur, l’intrépide
Français donna le signal de l’attaque et combattit au premier rang. La
victoire ne fut pas longtemps indécise. Beaucoup d’Allemands furent tués,
se noyèrent dans les marais, ou restèrent prisonniers. Le
chancelier s’était réfugié dans une forteresse voisine. Diephold,
vaincu pour la seconde fois, poursuivi l’épée dans les reins, se
retira vers la Terre de Labour, où il rassembla de nouvelles
troupes. Innocent III se crut le maître des provinces de terre ferme
jusqu’au Phare, et ordonna au comte de Brienne de passer en Sicile, afin de
rendre la liberté au roi et de rétablir le légat pontifical dans ses
prérogatives. Pour subvenir aux frais de la guerre, il autorisa le général
de l’Église à percevoir les revenus de la Pouille et de la Terre de
Labour, et, s’ils étaient insuffisants, à emprunter, même à usure, la somme de 3,000 onces d’or,
sous la garantie du Saint-Siège. Mais comme avant de quitter
l’Italie, Brienne voulait la purger des bandes allemandes, il n’obéit
pas aux ordres venus de Rome, et cette résistance lui fit perdre
la plus belle occasion qu’il pût jamais trouver de mettre un terme à
la guerre civile. Pendant qu’il marchait contre Diephold, Markwakl était à
Palerme, malade de la pierre, et hors d’état de commander les troupes. Ce chef
des Impériaux, en proie à d’insupportables douleurs, se fil tailler par un
chirurgien malhabile, et mourut dans l’opération (septembre 1202), sans
avoir pu se faire absoudre de l'anathème dont il était frappé. « Bénissez le Seigneur, écrivit le pape à Parisio,
archevêque élu de Palerme, et au métropolitain de Morreale; bénissez le
père des miséricordes et des consolations, qui fait succéder le calme à la
tempête, et la joie aux larmes; qui, loin d’oublier le juste sous le fouet
du pécheur, vous arrache à un tyran fourbe, impitoyable et ennemi de son saint
nom. Après avoir été cruellement opprimés par Markwald, glorifiez le Très-Haut,
dont un arrêt vient de condamner cet homme détestable à finir ses
jours dans les souffrances. Et vous qui n’avez pas fléchi le genou devant
Baal, restez fidèles à vos devoirs, et redoublez d’efforts pour que dans
tout le royaume chacun rende au Saint-Siège ce qui lui est dû, et veille à la
sûreté du roi.»
Comme le parti pontifical était fort affaibli en Sicile,
cet événement n’eut pas les suites heureuses que le pape s’en promettait. Un
des lieutenants de Markwald, nommé Guillaume Capparone, commandant
d’Agrigente, devint le maître du palais, s’établit le gardien de Frédéric,
et prit le titre de capitaine général. On croit que Philippe, roi
d’Allemagne, favorisait son entreprise; mais plusieurs officiers, jaloux
de la fortune de Guillaume, refusèrent de lui obéir; le chancelier lui-même se
déclara ouvertement contre ce nouveau gouverneur. Déjà une première fois Paléar,
voyant sa fortune détruite, avait offert de réparer ses torts, si le pape
consentait à l’absoudre de l’excommunication; mais comme on exigeait qu’il
vécût en bonne intelligence avec Brienne, son ennemi personnel, il s’était
écrié que le prince des apôtres lui-même, envoyé par le Sauveur pour le
menacer des flammes de l’enfer, ne lui arracherait pas une semblable
promesse. Il est vraisemblable que le temps et plus encore la
haine jalouse que Gauthier conçut contre Capparone, changèrent
ses dispositions. Peut-être aussi croyait-il qu’en obéissant aux volontés
du pape, il obtiendrait le pallium, objet de ses désirs. Il
jura donc de rompre avec les étrangers et de n’avoir d’autres
amis que ceux de l’Église romaine, aux ordres de laquelle il
promit de se soumettre. Pour garantie de ses bonnes intentions,
le chancelier s’obligea, s’il violait son serment, à payer telle
somme que le pape exigerait de lui; il offrit d’ouvrir deux de ses
châteaux de la Pouille au comte de Brienne, et même de donner ses neveux
en otage. A ces conditions, la sentence d’interdit fut révoquée, et ce ministre
revint en Sicile pour se mettre à la tête du parti pontifical et rétablir la
régence dans ses droits.
Durant plusieurs années, la guerre continua ses ravages.
Tantôt Innocent III avait le dessus, tantôt il voyait les affaires de son royal
pupille décliner rapidement. Depuis le jour de sa rupture avec le
chancelier, en 1200, on ne lui avait point payé les 30,000 taris d’or
affectés à la tutelle; et d’importantes affaires appelaient ailleurs son
attention, quand, pour surcroît d’embarras, vers le milieu du mois de septembre
1203, il tomba malade à Anagni, sa ville natale. Le bruit de sa mort se
répandit et comme en Pouille le parti du Saint-Siège était bien plus
dévoué à la personne d’Innocent qu’à la domination de la cour
romaine, des villes, des possesseurs de fiefs et jusqu’à des évêques s’en
séparèrent. Les habitants de Brindes avaient des premiers arboré le
drapeau de l’Église ; ils furent les plus ardents à le fouler aux pieds;
et, dans un accès de fureur aveugle, ils firent périr le châtelain du
comte de Brienne, pris par eux en trahison. Ceux de Matera, d’Otrante, de
Bari, de Gallipoli, se jetèrent dans la révolte: les uns mirent dehors
Français et pontificaux; d’autres les massacrèrent. On ne peut dire jusqu’où le mal
se serait étendu, si le prompt rétablissement du pape n’en eût arrêté
les progrès. Loin de se courber devant la mauvaise fortune, l’infatigable
Brienne suppléait au nombre par un courage héroïque : son cri d’armes
était la terreur de ses ennemis : on l’avait vu avec une poignée de
Français mettre en fuite de gros escadrons. Mais trop confiant dans son
épée, il dédaignait la rase, qui à la guerre l’emporte souvent sur la
force; il n’usait d’aucune précaution contre une surprise, et se montrait aussi
mauvais général que soldat intrépide. Rarement on voyait une garde autour
de ses tentes; et si de prudents officiers lui reprochaient cette
négligence, il répliquait que des Allemands armés de toutes pièces n’oseraient
tenir tête à des Français sans armes. Cette folle présomption lui devint
fatale. Après avoir battu Diephold dans plusieurs rencontres, et dégagé
Salerne, où il perdit un œil, Brienne venait de mettre le siège devant Sarno,
petite ville de la Campanie au pied du Vésuve, dans laquelle les
Allemands s’étaient retranchés. Diephold, qui occupait la forteresse,
s’étant aperçu que les issues en étaient mal surveillées, sortit avant le
jour, tomba à l’improviste sur les Français endormis dans leur
camp, en fit un grand carnage, et pénétra jusqu’au pavillon de
Brienne, dont les cordes furent coupées avant que ses soldats aient
pu se mettre en défense. Le comte, à demi vêtu, essaya vainement de
se dégager des toiles sous lesquelles il était pris comme l’oiseau dans un
filet. Percé de flèches et de coups de lance, saisi, garrotté et conduit à
Sarno, il y mourut de ses blessures dans de grands sentiments de
contrition. Sa femme, alors enceinte, donna le jour à un fils qui hérita
de ses droits sur le comté de Lecce; elle se remaria avec Jacques, comte
de Tricarico, de la maison de San-Sévérino,
qu’on retrouvera plus tard dans les rangs des ennemis de Frédéric.
Après la mort de Brienne, arrivée au mois de juin 1205,
sa petite armée se débanda, et le parti du pape tomba dans le découragement.
Pour le relever, il eût fallu mettre sur pied un nouveau corps de troupes,
et fournir aux feudataires de forts subsides que le trésor pontifical ne
pouvait payer. Non-seulement les affaires de l’Allemagne, dont il sera bientôt
fait mention, réclamaient toute la sollicitude d’innocent, mais dans
le reste de l’Europe, ce pontife avait des luttes à soutenir; et, jusque
dans son propre palais, il devait se mettre en garde contre les Romains,
toujours inquiets, séditieux et avides de nouveautés. Dès l’année précédente,
l’élection du sénateur avait excité des mouvements populaires. Les neveux
de Célestin III, pour tourner le peuple contre Innocent, l’accusaient de
dépouiller la ville de toutes ses possessions. Ils le comparaient à
l’épervier qui plume l’oiseau avant de le dévorer. Un sénateur unique
était trop dans la dépendance de la cour pontificale ; Rome
n’aurait de liberté, répétaient-ils, qu’avec un sénat de
cinquante-six membres pour la gouverner. Le peuple, entraîné par ces
étranges discours, rétablit le sénat, et on pense bien que le pape,
contraint de céder à la multitude, ne voyait pas sans de vives
appréhensions le pouvoir exécutif remis à une compagnie nombreuse,
dont beaucoup de membres s’étaient montrés peu favorables au Saint-Siège.
Depuis ce jour, toute discipline semblait bannie de la ville: le crime y
allait tête levée; les lois et la justice tombaient dans un si grand
mépris, que chacun s’attendait à de nouvelles commotions. Dans de telles
circonstances, Innocent ne voyait aucun moyen de dérober son pupille aux
dangers qui l'environnaient à Palerme, quand, par bonheur, les principaux
capitaines allemands de la Terre de Labour et de la Pouille, informés
que le roi Philippe cherchait à rentrer en grâce auprès du pape,
sollicitèrent pour eux-mêmes le pardon de l’Église. Repousser
leur demande, c’eût été attiser le feu de la guerre dans le
royaume, lorsque tous les moyens de la soutenir manquaient à la fois.
Aussi le prudent pontife crut-il devoir accueillir avec faveur les
ouvertures faites au nom de Diephold et de ses compagnons. Tous furent
absous de l’anathème, après qu’ils eurent prêté dans les mains d’un nonce
et d’un notaire apostolique, le serment d’obéir aux ordres du pape, sur
tous les points qui avaient motivé cette sentence. Ils jurèrent en outre
de reconnaître Innocent pour le véritable tuteur du roi et le régent du
royaume; de prendre et de quitter les armes quand il l’ordonnerait, et de
ne point soutenir Philippe dans les entreprises que ce prince pourrait
faire contre les États siciliens. Pour cimenter cette paix,
Diephold se rendit à Rome, où on lui fit bon accueil. Il y renouvela de
vive voix l’assurance de sa fidélité; puis il revint à Salerne de
l’aveu même d’Innocent, qui croyait utile d’attacher au service du
roi l’un de ses plus redoutables ennemis (1206).
Les affaires de Frédéric ne s’étaient pas beaucoup
améliorées depuis la réconciliation du chancelier avec l’Église. Ce
ministre, depuis sa rentrée dans la capitale en 1203, avait pris
possession de l’un des quartiers de cette ville, où il demeurait avec le
cardinal de Saint-Adrien, légat du Saint-Siège. Capparone était resté maître du
palais. Tant que cet officier craignit de voir triompher Brienne, il garda
quelques ménagements, et feignit même de se considérer comme le serviteur
du pape et le lieutenant du légat, dont il eut l’adresse d’obtenir une
absolution; mais sous le prétexte de veiller à la sûreté du jeune roi, il
le tenait depuis bientôt trois ans enfermé dans la résidence royale,
sans relations avec le dehors. Pour mettre un terme à cette
longue captivité, Diephold aborde à Palerme au mois de novembre
1206; et, soit par persuasion, soit par menaces, il décide Capparone
à replacer Frédéric sous l’autorité directe du souverain pontife. On
disait tout bas que Diephold agissait ainsi par artifice, et que son zèle,
plus apparent que sincère, cachait le dessein d’usurper le pouvoir et de
faire mourir ses deux concurrents, Capparone et le chancelier. Que ces
bruits fussent vrais ou supposés, Paléar prit les devants. Sous l’apparence
d’une fête pour célébrer l’heureux retour de la paix, il sut attirer
Diephold dans la ville, et le fit saisir au milieu du festin qu’il lui
donnait. On mit en prison ce chef trop confiant; mais des officiers le
firent évader dès la nuit suivante, et un navire le transporta à Salerne,
où il rejoignit ses compagnons. D’un commun accord, les
capitaines allemands reprirent les hostilités contre les partisans de
l’Église.
Vers le commencement de l’année 1207, Frédéric, alors âgé
de treize ans, jouit pour la première fois d’un peu de liberté. Le pape
lui adressa une lettre de félicitation sur un si heureux changement de
fortune, et promit de faire de nouveaux efforts pour améliorer de plus en
plus sa situation. A cet effet, l’infatigable pontife recommanda aux
feudataires de ne point laisser leur souverain dans l’extrême pénurie à
laquelle il était réduit. «Depuis que le roi n’est plus au pouvoir des
étrangers, écrivait Innocent, il n’existe aucun prétexte pour lui
refuser les services dont il a besoin. Acquittez donc les anciennes
redevances, et, autant qu’il sera en votre pouvoir, fournissez-lui armes,
vaisseaux et troupes, afin qu’il puisse anéantir les rebelles et gouverner
paisiblement ses États. Ceux qui obéiront à nos ordres seront récompensés; mais
nous userons d’une juste rigueur envers les autres.»
Enfin Frédéric atteignit sa majorité, fixée à quatorze
ans. Il prit la direction des affaires; et, de son côté, le pape déposa
la régence, sans cesser néanmoins de guider par de sages
conseils l’inexpérience de son pupille. La position de ce jeune
prince était loin d’être heureuse: ses tentatives pour rétablir un
peu d’ordre dans le royaume restèrent longtemps inutiles. La
capitale elle-même était souvent le théâtre de scènes sanglantes
entre Capparone, toujours maître du palais, et le chancelier, qui
cherchait à l’en chasser. Les revenus publics avaient été
dévorés d’avance; le domaine royal dilapidé: le manque d’argent réduisait
le roi à vivre aux dépens des bourgeois de la ville, qui se cotisaient
pour fournir à ses plus urgents besoins. Dans les provinces de terre ferme, la
guerre s’était rallumée. Partout les nobles avaient élevé des donjons,
partout ils opprimaient les peuples; ils usurpaient la justice criminelle
et les autres droits de la couronne; peu d’entre eux payaient les
redevances imposées sur les fiefs. Enfin, les Musulmans, qui s’étaient
tenus tranquilles depuis leur défaite devant Palerme, refusaient
encore une fois les taxes publiques; et comme on manquait de
troupes pour les refouler dans leurs montagnes, ils firent une
irruption sur les terres des chrétiens, et prirent Corleone, où il se
fortifièrent.
Innocent III avait à cœur de mettre fin à tant de maux.
On vient de voir comment, à force de soins et de persévérance, il était
parvenu à maintenir l’intégrité du royaume, qui, sans lui, eût été morcelé
par les capitaines allemands. On sait aussi comment, en opposant ces chefs les
uns aux autres, il avait conservé le trône au royal orphelin placé sous sa
tutelle. Pour couronner son œuvre, il voulait aider ce jeune prince,
devenu majeur, à vaincre les factions et à rétablir une bonne paix. Par
son adresse à profiter des circonstances favorables, Innocent avait
bientôt repris un grand crédit dans Rome, où les citoyens, fatigués de la
mauvaise administration du sénat, l’avaient supplié de rétablir un seul
sénateur comme avant les troubles. Une fois l’esprit en repos de ce côté, il
résolut de poursuivre à outrance les Allemands de la Terre de Labour,
pendant que Frédéric tournerait ses forces contre les révoltés de la Sicile.
Conrad de Marley, l’un des anciens lieutenants de Henri VI, attira le
premier les regards du pontife. Depuis dix-sept ans, ce chef occupait
le château presque inexpugnable de Sorella, bâti sur une
élévation qui domine la ville de Sora et l’entrée du val de Roveto,
l’une des portes de l’Abruzze. Maître de cette place et de la
forteresse de Rocca d’Arce, Conrad étendait ses
courses jusque dans l’État pontifical. Par des exactions inouïes, il avait
épuisé la vallée du Garigliano et réduit à la misère ses plus riches
habitants. Les bourgeois de Sora, las de subir un joug si dur, appelèrent
secrètement l’abbé de Mont-Cassin, et, pendant une nuit du mois de
janvier, introduisirent, lui et ses hommes d’armes, dans la ville, sans
être entendus par les Allemands de la citadelle. Vers le même temps, le
pape envoya en Campanie un corps de troupes levé à ses frais et auquel il
donna pour chef son propre frère, Richard, comte de Segni. Il ordonna au
cardinal de Sainte-Prudence, recteur de cette province, de fortifier Sora, et
d’entreprendre avec toutes ses forces, accrues de celles de Richard, le siège
de Sorella. On était en plein hiver. Malgré la rigueur de la saison, les
pontificaux dressèrent leurs tentes à peu de distance des murailles de cette
place, devant laquelle ils se seraient longtemps morfondus, s’ils
n’eussent été secondés par les gens du pays, qui les avertissaient de tous
les mouvements de la garnison. Un matin, avant l’aube, Conrad sortit à petit
bruit, croyant surprendre l’armée du pape, endormie dans ses quartiers; mais à
son grand étonnement, il la trouva rangée en bataille dans un ravin proche
de la ville. Un violent orage venait d’éclater, le tonnerre grondait; des
torrents de pluie détrempaient la terre, où s’embourbaient chevaux et
fantassins. Rien ne put arrêter les deux troupes ennemies, qui
combattirent corps à corps avec beaucoup d’ardeur. La victoire, longtemps
disputée, resta enfin au légat. Conrad fut mis en pleine déroute, fait
prisonnier et conduit à Ceprano. Comme il avait
laissé dans Sorella un petit nombre d’Allemands avec la plupart des
aventuriers enrôlés dans la province, gens de sac et de corde bien
capables de vendre la forteresse dont ils avaient la garde, il se bâta
d’entrer lui-même en arrangement avec le frère du pape. Après
quelques pourparlers, il rendit Sorella, Rocca-Secca, Arpino, Arce, et en général tout ce qu’il possédait dans le
comté de Sora, pour mille onces d’or, vingt chevaux, sa liberté et celle
de tous les captifs. Cet heureux coup de main remit sous l’autorité du
roi une grande étendue de pays, et fit perdre aux Allemands plusieurs
places excellentes Innocent, le cœur rempli d’allégresse, résolut de
parcourir les provinces depuis si longtemps ravagées par la guerre; et il
convoqua à San-Germano, pour la veille de la Saint-Jean, une assemblée
générale des évêques, des barons et des juges, à laquelle il se proposait
d’assister en personne. Il partit de Rome le 15 mai, avec une suite
nombreuse, et, après avoir séjourné un mois à Anagni, il entra le 21 juin
dans le royaume par le pont de Ceprano. Ce
voyage fut pour lui une véritable marche triomphale: le peuple accourait
en foule sur son passage et recevait à genoux sa bénédiction. Le clergé
l’accompagnait processionnellement; les rues étaient jonchées de fleurs,
les maisons tendues, les églises parées; toutes les cloches sonnaient en
branle. Les bannerets, montés sur de beaux destriers, se joignaient an cortège
avec leurs hommes d’armes, et faisaient en son honneur des courses ou des
joutes à la lance. L'abbé Roffrido reçut magnifiquement la cour
pontificale, et pourvut à tous les frais durant son séjour à
San-Germano. Quand rassemblée fut réunie, le chef de l’Église exposa, dans
un discours plein de sagesse, l’état présent des affaires, et
exigea des nobles le serment d’exécuter les mesures qui allaient
être prises pour la défense du pays et le service du souverain: serment
qu’ils prêtèrent sans résistance. Innocent éleva d’abord à la dignité de
maîtres-capitaines, chargés du gouvernement de la Pouille et de la Terre
de Labour, Pierre, comte de Celano, et Richard, comte de Fondi; puis il enjoignit à chaque possesseur de fief
de renoncer désormais à toute guerre privée, et de soumettre les causes en
litige à la décision de ces grands officiers. Pour aider le roi à pacifier
la Sicile, l’assemblée résolut d’envoyer à Palerme deux cents lances, et de les
y maintenir pendant un an, à partir du mois de septembre. La solde de
cette troupe était mise à la charge des villes domaniales et des barons,
d’après une répartition faite entre eux par des arbitres. S’il arrivait
que la paix fût troublée, ils étaient tenus de mettre sur pied des
forces suffisantes pour la rétablir, en se conformant aux ordres qui
leur seraient donnés par les maîtres-capitaines ou par le
souverain pontife.
Aussitôt après la prise de Sora, les bourgeois de cette
ville et ceux d’Arce adressèrent une supplique à la
cour romaine pour être remis en possession des franchises et bonnes
coutumes dont leurs ancêtres avaient joui depuis le règne de Roger
jusqu’à la mort de Guillaume le Bon, mais que vingt années de trouble cl
la tyrannie des officiers impériaux avaient fait tomber en désuétude. Cette
juste réclamation fut accueillie par la pape, qui mit les libertés de Sora
et celles d’Arce sous la protection de l’Église.
Quant aux terres féodales du comté, il pria le roi d’en gratifier Richard
son frère, à qui l’armée devait ses succès. Frédéric ne pouvait rien refuser au
pape, après les grands services qu’il en avait reçus. Un protonotaire
publia à son de trompe dans la Terre de Labour, la décision royale par
laquelle le comté de Sora devenait un fief direct du Saint-Siège sous la
suzeraineté de la couronne de Sicile. Richard fit à Ferentino le serment et l’hommage lige au souverain pontife et à ses successeurs
légitimes; il promit, à genoux et les mains dans celles d'innocent, de le
servir dans la paix et dans la guerre, sauf la fidélité qu’il devait au
roi. L’investiture lui fut ensuite conférée par une coupe de vermeil que le
chef de l’Église lui remit en présence des cardinaux.
Mais pendant qu’Innocent III délivrait le royaume de
Sicile du joug militaire sous lequel les peuples avaient longtemps
gémi, un événement imprévu portait en Allemagne un coup funeste à la
famille de Hohenstauffen, et faisait monter Othon de Brunswick sur le trône
impérial. Pour comprendre toute l’importance de ce fait, qui doit trouver ici
sa place, il est indispensable de mettre sous les yeux du lecteur un récit
exact des événements de la Germanie depuis que deux princes, l’un
Gibelin, et l’autre Guelfe, ont été proclamés rois des Romains. On
vient de voir par quels moyens le pape prétendait élever un mur
de séparation entre le royaume de Sicile et l’empire; voyons maintenant
ses efforts pour faire triompher au nord des Alpes la politique pontificale.
LIVRE III. CHAPTER III
AFFAIRES DE l’ALLEMANGE JUSQU’ALA MORT DE PHILIPPE
1199 — 1208
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