web counter

BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE

Amazon.com:

LE CŒUR DE NOTRE-DAME MARIE DE NAZARETH:

UNE HISTOIRE DIVINE

 

 

L’ÉGLISE ET L’EMPIRE ROMAIN AU QUATRIÈME SIÈCLE

CHAPITRE VIII.

DERNIÈRE LUTTE DU PAGANISME

(390-395)

 

Ferveur de Théodose après sa pénitence. — Diverses lois que ce sentiment lui inspire. — Prohibition générale du culte païen. — Cette mesure no reçoit qu’une exécution incomplète, surtout en Occident. — Théodose quitte Milan et retourne à Constantinople. — Il réprime divers désordres survenus pendant son absence. — Disgrâce de Tatien, de Proculus et de Promotus. — Démolition des temples païens en Asie et désordres qui en sont la suite. — Nouvelle loi prohibitive. — Apaisement du schisme d’Antioche. — Consécration de l’église de Saint-Jean-Baptiste. — Mort de saint Grégoire de Nazianze. — Différends qui s’élèvent en Gaule, entre le jeune empereur Valentinien et le comte Arbogast, commandant de ses armées. Lun et lautre en appellent à Théodose. Meurtre du jeune Valentinien et proclamation, par Arbogast, du rhéteur Eugène, comme empereur. — Caractère de ce personnage. — Députation envoyée à Constantinople. — Théodose ne reconnaît pas Eugène. — Funérailles de Valentinien à Milan, et son oraison funèbre par Ambroise. —Arbogast fait des préparatifs pour résister à l’agression de Théodose. —Eugène, par ses conseils, accorde à une députation du sénat de Rome la restitution des biens enlevés aux temples et le rétablissement de l’autel de la Victoire. — Eugène passe les Alpes. — Ambroise quitte Milan pour ne pas le rencontrer. — Lettre qu’il, écrit à l’usurpateur. — Il rencontre à Florence le sénateur Paulin, qui se rend à Siole, avec sa femme Thérasie, pour y vivre dans la retraite. — Eugène se trouve placé, malgré lui, à la tête des païens. — Théodese se décide à regret à aller combattre en Occident.— Ardeur de sa piété. — Cérémonie touchante pour le couronnement de son fils Honorius. — Son départ. — 11 rencontre Eugène et Arbogast près d’Aquilée. — Incertitude de la première journée. — Vision de Théodose pendant la nuit. — Seconde bataille, dont le succès est déterminé par la défection d’un des généraux d’Eugène et l’effet d’un orage qui contrarie l’armée rebelle. — Mort d’Eugène et d’Arbogast. — Lettre d’Ambroise à Théodose. — Clémence du souverain. — Entrée triomphale dans Milan. — XI tombe malade, et mande en hâte son fils Honorius. — Arrivée de ce jeune prince. — Dernières dispositions de Thé idose. — Son langage sévère à la députation du sénat de Rome. — Sa mort. — Douleur et consternation universelles. — Ambroise ranime le courage par une éloquente oraison funèbre. — Présence du jeune Goth Alaric à cette cérémonie. — Erreur d’Ambroise et de Théodose sur l’avenir réservé à l’empire, qu’ils croient sauvé par le christianisme.— Véritable effet du triomphe du christianisme pour l’avenir du monde.

 

Régénéré par la pénitence et sorti comme des ondes d’un nouveau baptême, Théodose sentit sa foi se rallumer dans son cœur avec une sorte d’exaltation qui était nouvelle chez lui. Toutes ses paroles, tous ses actes, n’étaient plus qu’un épanchement des émotions dont débordait son âme. Un changement s’opérait dans le fond de son être, et sa politique allait s’en ressentir. Ce n’est plus désormais cette docilité tranquille qui marchait à pas comptés dans la voie tracée par la loi divine : c’est une ferveur inquiète qui a soif d’expiation et cherche partout des occasions de réparation et d’épreuve. On aperçoit déjà la trace de cette ardeur inaccoutumée dans les lois assez nombreuses qui, rendues à Milan même, servirent de première communication entre lui et son peuple à la suite de ces grandes scènes. Il n’en est aucune où ne se manifeste un zèle ardent qui dédaigne les calculs de la prudence. A cette inspiration d’un christianisme vivifié doivent être rapportées sans hésitation et la loi généreuse du 12 mars 391, qui rend la liberté par un acte souverain à tous les enfants que leurs pères, pressés par la misère, ont laissé arracher de leurs bras et réduire en servitude, et celle du 10 juillet de la même année, qui autorise le plus humble particulier, victime d’un attentat de la part des grands et des soldats, à se faire justice lui-même par la voie des armes, même sans attendre l’intervention du juge : deux dispositions dont l’une, contraire au régime légal de la propriété romaine, et l’autre, pouvant menacer la paix publique, devaient rencontrer dans le conseil plus d’une résistance motivée aux yeux de la politique humaine. Il est difficile de ne pas faire remonter à la même source deux lois pénétrées d’une émotion éloquente, très-rare chez Théodose (législateur calme d’ordinaire), et qui flétrissent d’un opprobre mérité et condamnent à de terribles supplices d’infâmes désordres, dont depuis longtemps le nom romain était déshonoré.

Mais où ce changement d’attitude et, si l’on ose ainsi parler, d’inflexion dans la voix, est surtout visible, c’est dans trois lois qui se succèdent presque sans interruption sous l’empire évident d’une pensée commune, et qui frappent avec une rigueur systématique les païens, les apostats et les hérétiques. Jusque-là, nous l’avons vu, Théodose, portant dans l’emploi de la force une mesure de prudence soigneusement calculée, avait eu soin de laisser toujours, en matière religieuse, à ses lois répressives, une sorte d’élasticité vague qui permettait d’en proportionner l’application aux circonstances. C’est ainsi que les édits portés contre le culte païen, très-modérés dans la forme, avaient pu devenir très-rigoureux dans l’exécution, tandis que ceux qui avaient frappé les hérétiques, plus menaçants en apparence, avaient été appliqués sans violence. Ici, la face change : nul ambage, nul doute; un dispositif à la fois précis et général, qui embrasse tous les cas et n’ouvre point d’échappatoire ; une profession de principes nette et catégorique. C’est un code d’unité religieuse, cette fois régulièrement tracé et s’avouant sans déguisement; c’est la volonté désormais proclamée de faire de l’Évangile l’unique loi, non-seulement spirituelle, mais politique, civile et, au besoin, pénale de l’empire.

Ainsi les lois précédentes n’avaient retiré aux vieilles divinités que l’hommage sanglant des sacrifices; les temples restaient ouverts à la prière, aux vœux et aux offrandes pacifiques. Cette fois, c’est l’entrée même des temples que la loi du 27 février 391 prohibe sans distinction : « Que personne, dit cette loi, n’aborde le temple; que personne n’élève ses regards vers des simulacres formés par des mains humaines.» Et ceux que l’édit menace particulièrement, ce sont les fonctionnaires de l’empire, toujours suspects de regret pour le passé, et sur qui la volonté impériale veut pouvoir compter désormais pour transmettre aux peuples son irrévocable décision1.

Même ostentation de sévérité dans la loi qui touche les apostats. A l’incapacité de léguer ou de recevoir par testament, dont ces relaps étaient déjà frappés par des dispositions antérieures, la loi du 9 mai ajoute celle de paraître en justice comme témoin, et la privation de toute dignité, soit acquise, soit héréditaire: elle les ensevelit en un mot dans le sépulcre d’une véritable mort civile, et la rigueur de la sentence est accrue encore par l’étrange amertume des paroles. Le législateur regrette de ne pouvoir faire davantage, et s’applaudit des souffrances qu’il a su ménager à ses victimes: «Nous eussions condamné ces malheureux au bannissement dans un lieu désert, dit-il, s’il n’était plus dur de vivre au milieu des hommes en n’étant plus compté dans leur nombre.» Pour ce genre de crime, point de réhabilitation ni de prières possibles. « On peut venir en aide, dit encore la loi, à ceux qui tombent ou à ceux qui errent, mais ceux qui se sont perdus eux-mêmes par la profanation de leur baptême, aucun recours de pénitence ne leur est ouvert.» Paroles dures dans la bouche d’un meurtrier baptisé qui, la veille encore, implorait avec ardeur la miséricorde ; et manière plus zélée que touchante de témoigner sa reconnaissance au Dieu qui pardonne.

La loi sur les hérétiques, qui porte la date du 15 mai, n’est ni moins catégorique ni moins passionnée: « Qu’en aucun lieu, dit-elle, cette cohorte sacrilège ne puisse se rassembler; que leur perversité ne puisse se procurer ni réunion publique ni entretien secret. »

La suscription qui figure en tête de ces lois est aussi digne de remarque que leur contenu. Le nom du jeune Valentinien y est partout associé à celui de son beau-frère, et nulle distinction n’est faite dans la généralité des termes entre les deux parties de l’empire. Mais, chose singulière et au premier moment à peine croyable, elles sont adressées toutes soit au préfet du prétoire Albin, soit au préfet d’Italie, Flavien, et d’autres témoignages du temps nous font connaître que ces deux magistrats étaient eux-mêmes des païens de distinction, élèves et amis, correspondants habituels de Symmaque. On ne pouvait donc attendre d’eux un grand zèle dans l’application de peines qui les frappaient eux-mêmes. Il faut conclure de cette singularité que Théodose, en donnant à sa pensée une forme tranchante et décisive, obéissait plutôt à un entraînement qu’à un dessein calculé. Il avait en vue de faire une profession de principes éclatante plutôt qu’un acte suivi de conséquences pratiques. Effectivement, revenu à peine de Rome, où il avait vu et supporté le culte païen encore dans tout l’éclat ses .pompes, prêt à abdiquer la tutelle de l’Occident, à laquelle la vingtième année de son pupille mettait naturellement un terme, il ne pouvait songer à imposer à un souverain sans expérience l’accomplissement immédiat d’une tâche devant laquelle lui-même, dans sa toute-puissance, avait reculé. Seulement il n’était pas fâché de com­promettre le jeune homme sans retour aux yeux de ses peuples, et de l’engager pour toute sa vie dans une voie où Ambroise n’aurait plus qu’à le faire avancer, et où un pas rétrograde lui serait impossible. Quant à lui-même, il ne songeait qu’à retourner en Orient, où l’œuvre qui lui était chère, mieux préparée par les événements, pouvait être activement poussée et menée à fin.

Il partit en effet dans les derniers jours de juin 391, laissant Valentinien maître de son domaine héréditaire, sous la garde de deux conseillers: Ambroise pour les affaires civiles et religieuses; pour le commandement des armées le comte Arbogast, seul général de distinction qui, bien que d’origine étrangère, était resté fidèle à ses maîtres pendant l’usurpation, et qui avait en leur nom achevé la soumission des Gaules. Tranquille de ce côté, ou du moins croyant avoir sujet de l’être, Théodose quitta l’Occident avec la ferme intention de n’y plus revenir.

Sur la route et à l’arrivée, des soins assez graves l’attendaient qui, sans le distraire de son but principal, réclamèrent pourtant d’abord toutes ses pensées. Un empire entier n’avait pu être abandonné quatre années de suite aux mains d’un mineur, sans que le désordre y eût pénétré de bien des côtés. Théodose trouva la Macédoine infestée par des partis barbares, débris de l’armée de Maxime, qui s’étaient réfugiés dans des bois et dans des marais, d’où ils sortaient à l’improviste pour piller la campagne et rançonner les paysans. Avant de faire un pas de plus vers Constantinople, il entreprit de déloger ces bandes de leurs retraites; et, pour pousser la recherche plus vivement, il battit de sa personne la campagne plusieurs mois durant, sans autre compagnie qu’une faible escouade de cavalerie et deux aides de camp, Timase et Promotus. Il couchait dans des chaumières ou sur la dure, et dégainait lui-même toutes les fois qu’il rencontrait des bandes de brigands sur son chemin. Dans le cours de cette vie errante, qui dura plusieurs mois, il faillit plus d’une fois trouver la mort. Un soir en particulier qu’il avait cherché un abri chez une vieille paysanne, il fut reconnu par un espion des barbares qui s’était? glissé sous le même toit, et c’était fait de lui s’il ne s’était à temps méfié de la figure suspecte du personnage. Grâce à ce déploiement d’énergie, la Macédoine fut bientôt sortie de péril, et Théodose put laisser à Promotus le soin d’en achever la pacification. Mais on ne comprendrait pas l’ardeur irréfléchie qui portait un empereur à risquer ses jours pour le bien d’une seule province, si l’on ne songeait que cette province était celle-là même qui avait souffert de son crime et dont les blessures ouvertes par sa main saignaient encore. Dans ces bois obscurs, dans ces embuscades où il engageait sa tête, Théodose cherchait l’achèvement de sa pénitence et le prix de son absolution.

A Constantinople, où il arriva le 9 novembre, ce furent les intrigues de palais qui troublèrent les premières joies de sa bienvenue. Le préfet du prétoire, Tatien, véritable empereur sous le nom d’Arcadius, devait rendre compte de sa gestion, et le compte de quatre années de pouvoir absolu était, en tout temps, difficile à régler. Il y avait eu, pour la régularité des affaires courantes, un certain nombre de proscriptions et de confiscations à prononcer, qu’il fallait justifier et faire ratifier par Théodose. Tatien et son fils Procule étaient païens, nous l’avons vu. Ce n’est pas une raison pour penser avec Zosime qu’ils fussent irréprochables; mais c’en était bien assez pour que leurs ennemis (et qui n’en a pas dans les cours?) se crussent en mesure de faire admettre par Théodose toutes sortes d’accusations contre eux. Dès le premier jour, des réclamations furent présentées contre le père et le fils au nom de parents ou d’épouses qui demandaient le rappel de leurs enfants ou de leurs maris, et au nom de propriétaires dépouillés de leurs biens. Ces sévérités avaient-elles été iniques ou méritées? Était-ce péculat, concussion, ou simple exercice des droits rigoureux du fisc? Qui pourrait le dire? Il est probable que personne ne s’en enquit très-soigneusement. Toujours est-il que Théodose ajouta foi à ces dénonciations. Tatien fut envoyé en exil, Procule au cachot, et toutes les mesures de leur administration furent cassées par plusieurs édits conçus en termes très-sévères.

Ces diverses sentences ne furent pas confirmées par l’opinion publique. Pour la première fois on accusa Théodose, jusque-là pleinement maître chez lui, même dans ses jours de colère, de s’être laissé tromper et conduire par un favori. On désigna comme l’instigateur de ces mesures de réaction le Gaulois Rufin, le même qui avait dicté le massacre de Thessalonique, et que la verve satirique de Claudien devait plus tard livrer à l’exécration de la postérité. Rufin, en effet, succéda à Tatien dans la charge de préfet du prétoire. A peine installé dans ce poste, comme s’il eût voulu faire maison nette de toute influence rivale, il se prit de querelle avec Promotus, le lieutenant même qui venait d’accompagner Théodose dans son expédition à travers les bois, et le seul général dont l’empereur eût paru apprécier le mérite. Promotus, provoqué par des paroles injurieuses, se laissa emporter jusqu’à donner un soufflet à son agresseur. Rufin alors entra précipitamment dans la chambre de Théodose, et, lui montrant sa joue encore chaude, lui demanda justice. Théodose prit vivement le parti de son agent, et voyant que les regards des assistants n’exprimaient rien de bienveillant pour ce favori : «Je saurai bien vous le faire respecter, leur dit-il; si vous n’en voulez pas pour ministre, je vous le donnerai pour empereur.» Promotus fut renvoyé à l’armée, où peu de jours après il périssait dans une embuscade. Presque en même temps, Procule finissait ses jours en prison en vertu d’un ordre impérial, que Théodose, prétendit-on, s’était laissé arracher, et avait voulu au dernier moment, mais trop tard, révoquer. Dans toutes ces scènes douloureuses, chacun crut voir que Théodose avait plutôt laissé faire que commandé lui-même, et cette faiblesse inaccoutumée surprit péniblement. Quelque lassitude commençait-elle à courber cette tête puissante, ou bien, tout entier à la ferveur pieuse qui remplissait son âme, détournait-il ses regards avec découragement et dégoût du spectacle de la politique humaine?

Après les intrigues et les révoltes, d’autres objets appelèrent aussi son intervention, où on retrouva mieux sa prudence et sa fermeté ordinaires. Des abus graves s’étaient glissés dans l’administration des provinces : il mit la main courageusement à l’œuvre pour les réparer. Les magistrats donnaient presque par tout l’Orient le spectacle d’une trop grande facilité à se laisser aborder par des solliciteurs de tous genres, et l’autorité de la justice en souffrait. L’empereur leur défendit de donner aucune audience particulière. Dans les campagnes, les paysans, pressurés à la fois par les agents du fisc qui venaient recevoir les impôts en argent, et par les gens de guerre qui exigeaient des prestations en nature sous forme de nourriture ou de logement, avaient imaginé de neutraliser ces deux tyrannies l’une par l’autre. Ils gagnaient à prix d’argent les soldats, qui se chargeaient de les défendre contre les exigences des agents des contributions. Des officiers assez élevés en grade consentaient à ce genre de trafic, et chaque village acquérait ainsi un protecteur attitré, qui défiait l’administration centrale et formait dans les campagnes à peu près la contrepartie des défenseurs nouvellement donnés aux cités. C’était effectivement le même besoin de protection qui se faisait jour, mais, cette fois, par une expression irrégulière et violente. A la vérité, l’administration retrouvait son avantage lorsque le paysan venait apporter ses denrées à la ville pour les vendre, et elle prenait sa revanche par des corvées qu’elle imposait suivant ses caprices, et pas toujours exclusivement dans l’intérêt public. Le marchand rustique était obligé de prêter ses mulets, ses chameaux ou ses charrettes au transport des matériaux ou des décombres que le magistrat urbain trouvait bon de faire convoyer par ce procédé économique. Les défenseurs des cités eux-mêmes, ces magistrats créés dans un intérêt d’humanité, étaient accusés de ne pas toujours s’abstenir de ces sortes de violences.

Tous ces désordres furent vivement représentés à Théodose par l’orateur Libanius, qui en fit le sujet de plus de cinq discours, ornés de toutes les fleurs de sa rhétorique accoutumée, et qu’il vint prononcer lui-même à Constantinople. L’empereur l’écouta de bonne grâce et mit ordre aux maux signalés par quelques lois favorables aux propriétaires malheureux, et d’autres mesures d’humanité dont les vestiges se trouvent à cette date dans les codes.

Mais ces soins une fois pris et ces diverses questions d’ordre public une fois réglées, il avait pourtant hâte d’en venir à la grande affaire, à celle qui lui tenait véritablement au cœur : la destruction définitive du paganisme et la consommation de l’unité religieuse. Asseoir l’Église à côté du trône, surmonter le diadème de la croix, c’était désormais l’unique vœu de sa conscience repentante, et, pour l’aider à l’accomplir, il ne trouvait personne en Orient assez zélé, pas même les évêques de sa cour. Leur obéissance empressée, trop souvent complimenteuse, à la mode orientale, mais purement passive, ne lui suffisait pas. Il regrettait le langage franc et les conseils impérieux d’Ambroise. Ainsi, à sa première entrée dans l’église de Constantinople, l’évêque Nectaire l’ayant invité à reprendre la place d’honneur qui lui était réservée dans le chœur : «Non, dit-il brusquement, et avec un soupir mal étouffé que lui arrachait une pénible association de souvenirs; j’ai appris à Milan à comprendre le peu qu’est un empereur dans une église, et la différence qu’il y a de lui à un évêque. Mais personne ici ne me dit la vérité. D’évêque je n’en connais qu’un, c’est Ambroise »

Aussi, sous l’empire de cette impulsion venue de haut, le zèle se ranima et les habitants de toute l’Asie s’aperçurent du retour de l’empereur en voyant reprendre de toutes parts, avec une activité nouvelle, l’œuvre momentanément interrompue de la démolition des temples. Ce qui venait de se passer en Égypte, après la chute du Sérapéion, fut donné et accepté partout pour modèle. Au moindre prétexte, et il n’en manqua nulle part, les sanctuaires encore debout furent condamnés à périr; le préfet d’Orient, accompagné de deux tribuns et de soldats, fit une nouvelle tournée dans toute la province pour veiller lui-même à l’exécution de ses décisions. En général, la résistance du parti vaincu et découragé fut cette fois à peine sensible. En quelques lieux cependant des scènes de désordre éclatèrent. A Apamée, par exemple, la seconde ville de la Syrie après Antioche, la destruction du grand temple fut un véritable drame, qui tint plusieurs jours toute la ville en suspens et finit par un dénouement tragique. L’édifice était construit de pierres de taille si solides, si fortement cimentées avec du fer et du plomb, que les ouvriers ordinaires et les soldats appelés à leur aide déclarèrent qu’ils ne pouvaient venir à bout de le démolir. Un ouvrier de la ville se présenta alors et proposa d’essayer un système particulier de combustion pour triompher de la résistance des matériaux. L’offre fut accueillie avec une incrédulité générale, sauf par l’évêque Marcel, saint et zélé personnage, qui, se croyant engagé dans une lutte contre le démon, ne pouvait consentir que le Christ eût le dessous. Sur sa demande, on laissa l’artisan essayer de son procédé. Il environna d’un bûcher de bois d’olivier trois des colonnes qui soutenaient le corps principal du bâtiment, et s’efforça d’y mettre le feu. Pendant qu’il faisait ses préparatifs, l’évêque, en prières, conjurait le Tout-Puissant de ne pas tarder à faire voir sa force et la faiblesse de ses adversaires. Le feu fut très-long à s’allumer, et à travers les tourbillons d’une fumée noire qui s’élevait, les assistants crurent plusieurs fois voir s’agiter des démons qui éteignaient la flamme toutes les fois qu’elle commençait à prendre. Enfin pourtant l’incendie se déclara; bientôt la colonne s’ébranla, et le faîte qu’elle soutenait, privé d’un de ses appuis, s’abîma avec un fracas épouvantable au milieu des cris de surprise, de terreur et de joie de toute l’assistance. Mais l’irritation des païens fut au comble, et, pour empêcher qu’ils ne se portassent à des représailles, il fallut faire garder plusieurs jours de suite les églises chrétiennes, tant par des postes de soldats que par des paysans choisis dans les montagnes voisines, qui se placèrent volontairement en sentinelle. Ces inquiétudes n’étaient pas exagérées. En effet, peu de jours après, l’évêque se rendant dans une autre partie de son diocèse pour assister à une exécution du même genre, un parti de païens se mit en embuscade pour l’attendre. Il fut arrêté, dépouillé, et laissé mort sur la place .

Cet attentat répandit dans la contrée une sorte de stupeur. Le saint, élevé tard à l’épiscopat, laissait des fils qui voulaient venger son injure. Les évêques de la province, réunis en concile pour désigner le successeur, craignirent sans doute d’irriter trop vivement les passions, et engagèrent les jeunes gens à s’abstenir de toute poursuite. «La couronne du martyre, dirent-ils, assurée à votre vénérable père, suffit à votre consolation et à son honneur. Il faut rendre grâces à Dieu, et non nourrir des pensées de ressentiment.» Peut-être fut-ce par crainte de susciter ailleurs de pareilles scènes de violence, que l’exécution ordonnée par Théodose fut en certains lieux laissée imparfaite. Sozomène cite en particulier, comme 'ayant survécu à la destruction générale, les temples de Pétra et d’Aréople, en Arabie, et celui de Gaza, en Palestine.

Quoi qu’il en soit, le succès fut assez grand et assez général pour que Théodose pût le célébrer dans la loi suivante, dont les termes exaltés ressemblent plus à un chant de triomphe qu’à une loi pénale.

« Que nul homme, dit cette loi du 8 novembre 392, à quelque ordre ou classe qu’il appartienne, de quelque dignité qu’il soit revêtu, qu’il soit ou ne soit pas en puissance et en honneur, que le sort l’ait fait naître dans une condition et une fortune élevées ou humbles, en quelque lieu ou ville que ce soit, n’offre aux simulacres inanimés même un simple sacrifice. Que personne non plus, même dans un oratoire sacré, n’offre à aucun lare ni pénate aucun genre d’hommage : ni luminaire, ni encens, ni guirlandes. Que si quelqu’un ose immoler une victime en sacrifice, et consulter ses entrailles vivantes, qu’il soit tenu pour coupable de crime de lèse-majesté, qu’il soit loisible à chacun de le dénoncer, et qu’il soit frappé de la peine qu’un tel crime encourt, quand même il n’aurait cherché dans son enquête rien qui fût contraire ou même relatif au salut du prince1. Car il suffit pour le poids de l’accusation qu’on ait tenté de violer les lois de la nature elle-même, de pénétrer ce qu’il est défendu de savoir, de révéler ce qui doit rester caché, de tenter ce qui est interdit, de s’enquérir de la destinée d’un autre et de faire concevoir l’espérance de sa mort.

« Que si quelqu’un, craignant soit le ridicule soit le péril du culte public, se crée lui-même quelque image de ce genre, mortelle et destinée à périr, et l’honore soit en enlaçant alentour le feuillage d’une vigne, soit en l’élevant sur un tertre de terre, comme l’injure faite à la religion est égale, bien que l’hommage soit plus humble, qu’il n’en soit pas moins, pour cette offense, considéré comme coupable et privé de la demeure ou des possessions où il sera constant qu’il a rendu obéissance à la superstition des gentils. Car tout lieu où il sera avéré que s’est élevée la fumée de l’encens (si ce lieu est en la possession de ceux qui ont fait brûler cet encens), sera réuni à notre fisc. Que si c’est dans le champ d’autrui et à l’insu du maître qu’un tel genre d’hommage a été rendu, le coupable sera puni d’une amende de vingt-cinq livres d’or, et la même peine sera étendue à tous ceux qui auront, connivé à son crime. Nous recommandons ces défenses à tout défenseur et curiale, de telle sorte que les crimes dénoncés soient par eux sur-le-champ punis. Si, cédant soit à quelque complaisance, soit à la négligence, ils cachent le méfait ou le laissent impuni, ils seront soumis à un arrêt judiciaire, et les juges eux-mêmes, s’ils retardent encore la vengeance des lois, seront frappés d’une amende de vingt-cinq livres d’or. La peine sera commune à tous leurs agents. »

L’excès même de ces peines, véritablement draconiennes , et le ton emphatique sur lequel elles sont proclamées, attestent assez que le législateur ne redoute plus les résistances qu’il avait ménagées si longtemps. Effectivement l’histoire, qui a conservé le texte de ces terribles menaces, n’en signale dans le cours du même règne aucune application.

De la part des hérétiques qui avaient si fort troublé les premiers instants de son règne, Théodose ne rencontra pas plus de difficultés. Ils se dérobaient presque à ses regards : on les cherchait, on ne les trouvait pas. Cette division fatale et presque séculaire qui avait ensanglanté et épuisé l’Orient, semblait disparue et rentrée sous terre. En interdisant sous des peines sévères toute ordination nouvelle, faite dans les rangs des hérétiques, Théodose put se flatter que les restes en allaient mourir d’inanition.

Le schisme seul d’Antioche subsistait encore, plus difficile à déraciner, malgré la frivolité de ses motifs, parce qu’il s’appuyait sur la rivalité toujours subsistante de l’Orient et de I ’Occident. Paulin n’était plus; mais il était mort en défiant les anathèmes de Constantinople, et avant de quitter la vie il avait transmis à un prêtre de son choix, nommé Évagre, sa dignité, ses prétentions, et aussi la faveur dont il avait toujours joui auprès de Rome et des évêques d’Italie. Ambroise partageait cette prévention commune à tous ses compatriotes, et il en avait fait part à Théodose, qui revenait fort indécis, ne sachant trop quelle conduite tenir entre le respect qu’il éprouvait pour tout ce qui venait d’un tel conseiller, et les égards qu’il devait aux décisions d’un concile qu’il avait réuni lui-même. D’une part, en effet, il était prêt dans son zèle nouveau à obéir à toutes les inspirations du confident de sa pénitence ; de l’autre il respectait, dans le rival de Paulin, le vénérable intercesseur qui avait épargné à Antioche le sort de Thessalonique, et à lui-même un meurtre de plus. Il déploya pendant près de dix-huit mois un soin touchant et persévérant pour amener les deux partis à un accommodement honorable. Flavien fut mandé à la cour, et Théodose, embrassant presque ses pieds, le pria de se rendre à Rome pour expliquer ses droits au souverain pontife. Flavien s’excusa poliment, demanda du temps, et ne s’exécuta pas. Ambroise alors, à qui Théodose rendait régulièrement compte de ses embarras, imagina pour lui venir en aide un expédient plus conciliant encore, mais qui n’eut pas un meilleur succès. Les Occidentaux se réunirent d’eux-mêmes en concile à Capoue, et, évitant de se prononcer sur le fond du débat, déléguèrent la décision au patriarche d’Alexandrie, Théophile, que sa situation et les traditions d’Athanase avaient maintenu dans une sorte de neutralité entre les deux partis. Théodose consentit encore à transmettre lui-même cette proposition à Flavien, qu’il fit venir une seconde fois auprès de lui, et qu’il assiégea de nouvelles instances. Mais il le trouva aussi intraitable que jamais. «Prenez tout de suite mon évêché, Empereur, disait Flavien, et donnez-le à qui bon vous semble; mais je ne soumettrai au jugement de mes égaux ni mon honneur, ni ma foi.» L’affaire n’avançait pas, et l’impatience commençait à gagner l’Occident; les lettres d’Ambroise devenaient pressantes et sévères pour Flavien: «Évagre, écrivait-il, n’a rien à demander; Flavien a quelque chose à craindre : voilà pourquoi il refuse d’être jugé. Veut-il donc se mettre seul en dehors de l’Église, de la communion de Rome et du commerce de ses frères? » L’embarras de l’empereur était cruel, quand un coup qui lui parut venir du ciel l’en tira subitement. Évagre mourut sans avoir eu le temps de désigner son successeur. La tradition épiscopale des dissidents fut ainsi interrompue après plus de cinquante ans de durée, et, bien que leur soumission ne fut ni immédiate ni complète, le schisme, désormais privé de direction comme d’avenir, cessa d’être un scandale et un danger pour l’Église.

Rien ne troubla plus alors la joie de Théodose : tout allait à souhait, et son cœur débordait d’allégresse. Il donna librement cours à ce sentiment dans une brillante cérémonie à laquelle tout Constantinople fut appelé à prendre part. C’était la consécration d’une église pleine de magnificence, élevée en l’honneur de saint Jean-Baptiste dans le faubourg d’Hebdomon, aux portes de la ville impériale. Un sanctuaire avait été préparé pour y recevoir la tête même de Jean-Baptiste, relique dont l’authenticité était plus que douteuse, mais qui venait de faire l’objet de beaucoup de conversations populaires et même d’un petit triomphe remporté sur l’hérésie. On racontait que ce chef précieux, miraculeusement sauvé par le zèle de quelques chrétiens au moment où la tombe du saint était violée par les satellites de Julien, avait été remis à l’empereur Valens, qui en avait fait don à des gens de sa suite. Depuis lors, la relique était restée dans un domaine voisin de Chalcédoine, confiée à la garde d’un prêtre et d’une vierge appartenant l’un et l’autre à l’erreur des semi-Ariens. Quand Théodose la fit redemander, ces dépositaires, d’un commun avis, refusèrent de s’en dessaisir: «Qu’on vienne la prendre, dirent-ils : on verra que celui qui y touchera s’en repentira, et la sainte relique elle-même refusera de quitter les mains pieuses qui la gardent.» Le bruit se répandit, en effet, que l’écrin où les restes sacrés étaient renfermés, fiché dans le sol, n’en pouvait être détaché par aucune force humaine. Théodose, inquiet de l’effet que produisait ce prétendu prodige, crut devoir se rendre sur les lieux lui-même; et, étendant sur le coffret un coin de sa robe de pourpre, il l’enleva d’une main ferme et l’emporta sans la moindre peine sous son bras. C’était donc sa conquête qu’il venait déposer lui-même dans l’église, à la grande joie des fidèles et à la confusion du petit nombre d’hérétiques obscurs qui pouvaient encore se cacher dans la foule. Ce qui compléta le triomphe fut l’abjuration publique du prêtre semi-arien qui avait d’abord résisté au désir de l’empereur, et qui crut devoir suivre, dit-il, sa relique chérie partout où elle se laissait conduire. On espéra même un instant que la vierge en ferait autant, et Théodose s’employa personnellement à l’y décider; mais elle tint bon et resta dans son petit domaine, gouvernant avec sagesse d’autres filles vouées comme elle à tous les devoirs d’une piété égarée, mais sincère.

L’enthousiasme pieux de Théodose était partagé de toutes parts autour de lui, et chacun célébrait avec effusion le jour enfin venu où l’Église et l’empire semblaient s’unir à jamais par un étroit embrassement. «Le veau d’or est en poudre, s’écriait un orateur contemporain, les Israélites l’ont avalé. Ces mystères du paganisme, qui paraissaient avoir l’éclat et la solidité de l’or, on a vu enfin qu’ils n’étaient que poussière; ils se sont écoulés comme l’eau, et ceux qui les adoraient et y plaçaient leur confiance les ont brisés eux-mêmes et comme avalés, jusqu’à les faire disparaître dans la confession d’un seul Dieu et du nom de Jésus-Christ »

Ainsi parlait le frère de Basile, Grégoire, le saint et disert évêque de Nysse, seul survivant de toute une famille de génies chrétiens. Mais pour prêter de dignes accents à la vivacité du sentiment public, ce n’était pas assez de son ingénieuse faconde. L’éloquence d’un autre Grégoire, son maître et son prédécesseur dans la foi, se fût seule élevée à la hauteur d’un si grand sujet. Malheureusement celle-là avait cessé de se faire entendre. L’incomparable orateur de Nazianze, le champion intrépide de la Trinité, le doux et triste archevêque de Constantinople, n’était plus là pour applaudir au triomphe de la foi dont il n’avait connu que les épreuves. Ce soleil s’était couché dans les nuages, et l’éclat inattendu du malin ne le réveillait plus. Grégoire venait de finir ses jours dans la terre d’Arianze, voisine de sa ville natale, petit domaine qui appartenait à sa famille, où il avait un jardin, une fontaine versant la fraîcheur avec ses eaux, et quelques arbres qui lui prêtaient leur ombre. Mais là même, le repos l’avait fui.

Parmi les âmes que Dieu chérit, il en est à qui Dieu accorde dès ici-bas un avant-goût de la paix suprême; il en est d’autres à qui il refuse non le secours, mais le sentiment de sa grâce, et qu’il laisse se débattre jusqu’à leur dernière heure contre les défaillances et les obscurités de la nature. Grégoire était de ce nombre. Rendu à la liberté et à la solitude qu’il avait rêvées, rien ne l’empêchait plus de partager entre la prière et la poésie les loisirs de ses derniers jours et les veilles de ses dernières nuits. Mais ni les élans de sa foi, ni les jeux brillants et purs de son imagination, ne réussissaient soit à lui faire oublier les amertumes de sa vie, soit à calmer les anxiétés scrupuleuses de sa conscience. Tour à tour il jetait sur la corruption du siècle des regards pleins d’une irritation mélancolique, ou il les plongeait avec effroi dans les abîmes de l’éternité; et chacun de ces sentiments, en s’échappant de son âme, était coulé dans le moule d’une versification savante: «Pleure, s’écriait-il, pleure, pécheur; c’est là ton seul allégement. Il faut quitter les festins et les gracieuses compagnies de la jeunesse, la gloire de l’éloquence, l’orgueil du rang, les demeures au faîte élevé, les plaisirs, les richesses, la lumière du jour et les astres brillants, couronne de la terre; il faut tout quitter. La tête enveloppée de bandelettes, cadavre glacé, je serai là, étendu sur un lit, donnant à la douleur la consolation de pleurer, emportant quelques éloges et quelques regrets qui ne dureront pas longtemps, et ensuite une pierre funèbre et le travail éternel de la destruction. Mais ce n’est pas là ce dont s’inquiète mon âme: je ne tremble que devant la justice de Dieu. Où fuir, malheureux, où fuir ma propre perversité? Me cacherai-je dans les abîmes de la terre, ou dans les nues? Que n’est-il quelque part, pour m’y réfugier, un lieu impénétrable au vice, comme il en est, dit-on, à l’abri des bêtes féroces et des contagions! Un homme, en prenant la route de terre, évite les tempêtes; le bouclier repousse la lance; le toit d’une maison défend contre la froidure; mais le vice nous environne : il est partout avec nous, hôte inévitable. Élie est monté aux cieux sur un char de feu, Moïse a survécu aux ordres d’un tyran meurtrier, Daniel a échappé aux lions, les jeunes hommes à la fournaise; mais comment échapper au vice? Sauve-moi dans tes bras, ô Christ, ô mon roi! » C’est dans ces tristesses, dont fut assiégé même son lit de mort, qu’avait fini, en 391, à la veille du triomphe complet de la Trinité, le dernier des illustres champions qui avaient lutté pour elle à côté d’Athanase.

A la vérité, s’il eût vécu, il eût bientôt trouvé, même dans le cours des affaires publiques, de quoi nourrir la mélancolie de son génie. Au milieu de la prospérité générale, un point noir se montrait déjà et grandissait à l’horizon. Depuis quelque temps, Théodose recevait de Valentinien des lettres qui commençaient à l’inquiéter, parce que le jeune souverain s’y plaignait en termes peu ménagés de l’un des gardiens qu’on lui avait laissés. Chose singulière, et qu’on n’eût point attendu d’un si jeune homme, ce n’était pas d’Ambroise ni de la tutelle sacerdotale qu’il se plaignait. Il ne s’irritait ni du zèle ni de la rigueur que ce directeur difficile exigeait de lui dans toutes les pratiques religieuses; au contraire, en cette matière il allait de lui-même au-devant des moindres indications. Chaste, sobre, austère, il était toujours le premier à retrancher quelque chose à ses divertissements, et à fuir même l’ombre d’un plaisir coupable. 11 avait eu un instant le goût des jeux du cirque, mais, sur l’observation qui lui fut faite que ce passe-temps était bien sanguinaire pour un chrétien, il fit détruire en un seul jour toute la ménagerie destinée au combat. Les jours de jeûne, il lui arrivait de donner à dîner à ses courtisans sans prendre lui-même part au repas. Une fois il étonna tout le monde en faisant chercher à Rome une comédienne fameuse par ses attraits. On croyait qu’il la destinait à ses plaisirs et que son austérité allait faiblir. Avec quelle surprise n’apprit-on pas qu’il n’avait eu d’autre but que de la faire enfermer pour empêcher qu’elle ne corrompît la jeunesse de sa cour ! Mais, en échange de tant de plaisirs sacrifiés, il demandait à exercer en réalité le pouvoir dont il avait le titre, et il faut ajouter qu’il justifiait cette prétention par son assiduité au travail, l’attention constante et le bon esprit qu’il portait dans les délibérations du conseil, ses sentiments d’humanité et son amour pour ses peuples, le soin qu’il mettait à faire prévaloir la justice et même la clémence sur toutes les calomnies intéressées des délateurs. Ce respect pour l’équité était si puissant chez lui qu’aucune influence, même la plus chère, n’était capable de l’y faire manquer. Ainsi, bien qu’il aimât tendrement ses sœurs, il se refusa obstinément à juger dans un procès où elles étaient parties et que cette abstention marquée leur fit perdre.

Or, dans ce désir si naturel de faire usage d’un pouvoir qui lui appartenait et dont il était digne, il rencontrait un obstacle qui, en dépit de son humilité chrétienne, lui causait une vive irritation. C’était l’esprit de prépotence du général Arbogast, que Théodose lui avait imposé 'comme son précepteur militaire. Celui-ci, homme d’un mérite et jusque-là d’une fidélité éprouvés, gardait de son origine barbare une rudesse de manières et d’humeur qui en faisait un ministre et surtout un maître peu commode. Investi par Théodose lui-même du commandement des armées, il avait su s’y faire bien voir et gagner le cœur des soldats. Il s’était, dès lors, aisément persuadé que, maître de la réalité du pouvoir, il régnerait effectivement sous le nom de Valentinien. Il ne prit pas d’abord au sérieux les velléités que son pupille lui témoigna de se mêler d’affaires. C’était là, pensa-t-il, une fantaisie passagère qui ne tiendrait pas devant le dégoût du travail et les distractions du jeune âge. Quand enfin il fut constaté que l’intention était véritable et, qui plus est, justifiée par une capacité réelle, à tout prix il résolut d’y mettre ordre et de ne pas se laisser enlever la toute-puissance dont il avait pris la douce habitude.

A partir de ce moment, en effet, Arbogast parut n’avoir plus d’autre pensée que de contrecarrer ostensiblement Valentinien en toutes choses. Il suffisait que le jeune homme lui exprimât un désir pour que l’ordre contraire fût à l’instant donné, et l’habitude était si bien prise par toute la cour d’obéir au général plutôt qu’au souverain, que personne n’eût osé exécuter un commandement direct de Valentinien sans l’avoir auparavant fait approuver par Arbogast. Arbogast eut soin d’ailleurs d’entourer son élève de ses créatures, qui furent en réalité pour le jeune prince autant d’espions et de geôliers. Encore, à Milan, Valentinien trouvait-il quelque défense contre cette tyrannie, ou du moins quelque consolation chez Ambroise et d’autres vieux amis de sa famille, ainsi que dans l’amitié de ses deux sœurs, avec qui il vivait dans la plus tendre intimité. Mais la servitude devint tout à fait intolérable pendant un voyage qu’il dut faire en Gaule pour prendre possession de cette province, la plus belle de son empire. Là, inconnu, dépaysé, et n’osant s’ouvrir à personne, le pauvre empereur se vit véritablement tenu comme en prison. A Vienne, où il séjourna, personne ne le visitait dans son palais, dont il ne pouvait sortir lui-même sans être surveillé. Son impatience devint extrême. A plusieurs reprises il écrivit en cachette à Théodose; mais Théodose, distrait et éloigné, jugeait mal la situation et ne se pressait pas de répondre; et pendant ce temps Arbogast se servait de son nom et du mandat qu’il tenait du grand empereur pour bien établir qu’il ne pouvait être destitué ni même désobéi en Occident par personne.

Une circonstance importante vint pourtant relever un moment le courage de Valentinien, en lui permettant de faire, avec l’assentiment général, un acte d’indépendance qu’Arbogast dut subir. Pour la quatrième fois, avec une persévérance digne d’une meilleure cause, les sénateurs païens de Rome vinrent renouveler leurs instances pour le rétablissement de l’autel de la Victoire. Ce jour-là encore, ils espéraient se faire écouter à la faveur d’un conflit de pouvoir et des faiblesses d’un interrègne. En allant chercher Valentinien jusqu’au fond des Gaules, ils comptaient profiter de sa jeunesse, de son inexpérience, de l’éloignement d’Ambroise et de Théodose. Arbogast leur avait-il sous-main promis de les aider? La supposition (qu’aucun texte précis n’appuie) n’est pas invraisemblable; car, qu’il fut païen ou chrétien, Arbogast assurément n’était pas dévot. Il devait, comme beaucoup de courtisans, avoir conçu de l’humeur contre le ton de piété régnant à la cour, qui assurait à l’évêque de Milan un crédit rival du sien, et, en éloignant le jeune souverain des plaisirs, le rendait plus disposé à se tourner du côté des affaires. Quoi qu’il en soit, les députés du sénat furent introduits, et si soudainement que Valentinien se trouva tout à fait pris par surprise: «Je n’avais pas même eu le temps de lui en écrire, nous dit Ambroise lui-même, nous révélant par ce trait seul quelles étaient la régularité et la fréquence de ses correspondances avec le jeune prince. Mais sur un point qui touchait à sa conscience, Valentinien n’avait pas besoin de prendre le temps de la réflexion. Il ne laissa pas même achever les députés et les congédia sans les écouter. Arbogast, qui sentit bien qu’il serait perdu auprès de Théodose s’il paraissait porter le moindre intérêt à la demande, dut se résigner à laisser faire ce jour-là sous ses yeux un véritable acte de souveraineté »

Encouragé par ce premier succès, auquel l’opinion générale applaudit, Valentinien prit le parti de tenter un effort pour rompre tout à fait ses lisières. Un jour donc, dit Zosime, qu’il figurait dans un consistoire public, assis sur son trône, on vit Arbogast s’approcher de lui pour jouer sa comédie habituelle en venant recevoir publiquement des ordres qu’il avait par avance dictés lui-même. Mais quand le ministre tout-puissant jeta les yeux sur le papier qui lui était tendu, un éclair de surprise et de colère passa sur son visage. Au lieu de l’ordre insignifiant qu’il attendait, il venait de lire un brevet en forme qui le révoquait de son poste de commandant des troupes. Il paya d’audace, et, regardant l’empereur en face : « Ce n’est pas de vous que je tiens mon pouvoir, dit-il; ce n’est pas vous qui pouvez me le retirer. » Et il déchira le papier en mille morceaux. Personne ne bougea, et le jeune homme jeta en vain les yeux autour de lui pour chercher un auxiliaire; le nom de Théodose intimidait tout le monde.

Cet abandon général causa à Valentinien un véritable égarement de désespoir et de colère. Il se précipita violemment sur le garde qui était à ses côtés, pour lui enlever son glaive. Le soldat résista et refusa de livrer son arme. Arbogast s’avançant alors et saisissant le bras de l’empereur : « Que voulez-vous? dit-il : vou­lez-vous donc me tuer? — Non, répondit l’empereur: c’est moi qui dois périr. Puisque je suis empereur sans pouvoir commander, il vaut mieux cesser à la fois de régner et de vivre. » Des courtisans se jetèrent entre eux et opérèrent à force de prières un semblant de raccommodement, puis l’assemblée se dispersa au milieu de l’émotion générale1.

Le défi était jeté, et l’hostilité désormais publique et irréconciliable. Chacun, comme on peut le penser, s’empressa d’écrire à Théodose un récit de la scène fait à sa manière, et en attendant la réponse une trêve sinistre régna entre les deux adversaires. Ce temps ne fut pas perdu pour Arbogast. Il restait en apparence maître du terrain, mais en y réfléchissant il trouva que sa situation était plus dangereuse qu’elle n’avait l’air. Une fois en effet que le masque était levé et qu’il fallait choisir entre le souverain et le ministre, il était fort à craindre que Théodose ne prît à cœur de soutenir la dignité du rang suprême dans la personne du frère de sa femme. L’idée vint alors à l’audacieux barbare de prévenir une décision qui pouvait le ruiner à jamais, et des projets de meurtre commencèrent à rouler dans son esprit. Incapable de sonder et même de concevoir une telle profondeur de perfidie, Valentinien se sentait cependant très-mal à l’aise entre les mains d’un homme offensé, auquel obéissait jusqu’au moindre des gardes qui veillaient à son chevet. Il ne songeait plus qu’à s’échapper, et en attendant il refusait systématiquement de signer aucune des nominations ou destitutions qu’Arbogast lui présentait. La Gaule surtout, où il se sentait sans défense, lui devenait odieuse : à tout prix il voulait partir et retourner en Italie, auprès d’Ambroise. Un instant il crut avoir trouvé un excellent prétexte de départ. Les barbares attaquaient l’Illyrie. Il annonça l’intention de franchir les Alpes pour aller à leur rencontre. Les ordres furent donnés, les journées de voyage distribuées, les loge­ments préparés sur la route, et tout l’appareil impérial envoyé en avant. Arbogast n’eut garde de s’opposer ouvertement à un dessein si généreux ; mais il fit naître retard sur retard, et comme en définitive les troupes dépendaient de lui, il n’y eut pas moyen de bouger sans son consentement.

Poussé à bout par ces délais, et de plus en plus inquiet, Valentinien voulut au moins avoir un ami auprès de lui. Sous prétexte qu’avant d’aller en guerre il fallait mettre ordre à sa conscience, il demanda à recevoir le baptême, et pria son ami Ambroise de venir lui-même administrer le sacrement. Ambroise hésita d’abord à quitter son poste et à paraître usurper, pour une mission de confiance et d’honneur, les prérogatives de ses confrères de Gaule. «Qu’avez-vous besoin de moi? fit-il répondre à la première’ demande. Vous ne manquez pas d’évêques en Gaule. » Nouvelle lettre et nouvelle instance. «Venez au plus vite,» écrivait l’empereur.» Et pour s’assurer que la lettre serait remise, il la confia à un messager de sa garde personnelle, qu’il choisit lui-même parmi les Silentiaires,  et qui eut ordre de ne laisser la missive qu’en mains propres. Prévoyant cependant le cas où, malgré cette précaution, elle tomberait entre les mains de son surveillant, il avait ajouté ces paroles: «Venez, vous me servirez de garant de ma bonne foi auprès du comte, qui veut toujours douter de mon amitié pour lui. »

A peine la lettre était-elle partie qu’il aurait déjà voulu en avoir la réponse. Son impatience croissait d’heure en heure. Le soir en se couchant, le matin en s’éveillant, sa première comme sa dernière question était toujours: «Le Silentiaire est-il revenu?» Mais quelqu’un était encore plus pressé que lui, et avait juré qu’Ambroise n’arriverait pas à temps. Le treizième jour après le départ de la lettre, comme le jeune homme faisait seul sa promenade sur les bords du Rhône, les gens de sa suite s’étant éloignés pour aller prendre leur repas, des assassins inconnus se précipitèrent sur lui, l’étranglèrent de leurs mains, suspendirent son cadavre à des arbres voisins, et disparurent. Des soldats qui montaient la garde à quelques pas de là entendirent ses cris, mais arrivèrent trop tard, peut-être parce qu’ils ne coururent pas assez vite. Ils prétendirent avoir distingué ces mots : «Ah ! mes pauvres sœurs! » Ainsi finit brusquement cette pure, noble et triste existence. Valentinien venait d’accomplir ses vingt ans, dont il avait nominalement régné plus de seize. Règne dérisoire et misérable enfance traînée entre les intrigues des cours et les périls des camps, sans avoir connu ni un éclair de joie, ni un jour de paix.

L’horrible nouvelle se répandit aussitôt, mais sans bruit, sans trouble, sans aucun de ces spectacles d’émotion publique ou militaire dont ce genre d’événement, si fréquent dans l’empire, était généralement accompagné. Arbogast restant maître le lendemain comme la veille, rien ne fut changé à l’ordre extérieur. Il fut établi que le jeune prince s’était tué lui-même dans un accès de folie pareil, dirent les amis d’Arbogast, à celui dont il avait donné le spectacle au dernier consistoire public. Cette version officielle-fut répétée par tout le monde sans être crue par personne. Au fond le regret était général, bien que contenu. Tant de jeunesse, tant de vertus naissantes, de si heureuses espérances tranchées par un si sombre attentat! Le meurtrier, qu’aucune bouche ne nommait, se sentait désigné par tous les regards. Pour en finir plus vite avec une situation dont il sentait l’embarras, Arbogast décida que le corps serait transporté sans délai à Milan, afin d’y recevoir les honneurs funèbres.

Le cortège partit et, à mesure qu’il s’éloignait du lieu du crime, la douleur publique se donnait sur son passage plus librement carrière. Les populations accouraient en foule, le visage baigné de larmes. L’émotion fut surtout portée au comble aux approches de Milan. Là, on attendait le prince lui-même qu’Ambroise, parti peu de jours auparavant, avait promis de ramener à la tête de son armée. Au lieu de ce retour, dont on s’était proposé de faire un triomphe, on vit rentrer l’évêque éperdu, qu’un messager avait arrêté à temps au moment où il franchissait les Alpes, et qui, véritablement abîmé dans la douleur, ne voulait plus montrer son visage en public. Puis arriva le funèbre convoi lui-même : les deux jeunes princesses, objets de la tendresse et des dernières pensées de l’illustre mort, se précipitèrent à sa rencontre, les cheveux épars, et poussant des clameurs lugubres qui arrachaient des larmes de tous les yeux. Elles se jetèrent en sanglotant sur cette dépouille chérie, et ne voulurent plus la quitter. Elles s’établirent auprès du cercueil, dans une chapelle où ces tristes restes furent déposés en attendant le retour d’un courrier qui fut envoyé à Théodose pour le prier de régler lui-même le cérémonial des funérailles.

Qu’allait penser, en effet, qu’allait ordonner Théodose? C’était la question qui naissait dans l’esprit de tous, en Italie aussi bien qu’en Gaule. Arbogast, on le devine, ne fut pas le dernier à se la poser. Pour rester rigoureusement dans le rôle qu’il avait joué, il aurait dû se borner à notifier lui-même la vacance du trône à Constantinople, puis attendre les ordres en maintenant la fidélité des troupes et la tranquillité publique. Mais il connaissait trop bien Théodose pour imaginer qu’il fût possible de se jouer de lui par une comédie dont les moins habiles n’étaient pas dupes. Il sentit que le dé était jeté, et que l’audace était désormais sa seule ressource. En prenant les devants et en affranchissant hautement l’Occident de toute subordination, il y avait une chance pour que la modération de sentiments naturelle à Théodose, la fatigue de l’âge, la crainte d’un long déplacement et d’une expédition pénible, fissent consentir l’empereur de l’Orient à un nouveau partage de la puissance suprême.

La résolution fut donc sur-le-champ prise par Arbogast de donner lui-même un successeur à Valentinien et un maître à l’Occident. Restait à savoir qui pourrait être ce nouvel élu. Se couronner soi-même eût bien été le parti le plus simple et le plus séduisant; mais, d’une part, c’était achever de se trahir en recueillant ostensiblement les fruits de son crime; et, de l’autre, l’origine étrangère d’Arbogast et jusqu’à son nom, si peu romain d’apparence, semblaient lui interdire le rang suprême. L’empire consentait bien à être défendu, mais n’était pas résigné à être possédé par un barbare. Force lui fut donc de se contenter de régner sous le nom d’un autre. Seulement il fallait choisir ce prête-nom avec assez de soin pour que, une fois couronné, il ne conçût pas, comme Valentinien, la fantaisie d’être pris au sérieux. On ne pouvait chercher un sujet trop souple, d’un caractère trop faible, d’un esprit trop nul, un homme trop incapable, en un mot, de penser, de vouloir, et de régner par lui-même.

Arbogast crut avoir trouvé toutes ces qualités réunies dans un personnage auquel, en effet, sans ces considérations d’un ordre tout particulier, personne n’aurait jamais songé pour en faire un empereur. C’était un homme de lettres, un professeur qui avait passé sa jeunesse à enseigner la grammaire et la rhétorique, et, moyennant sa belle écriture et son habileté à tourner des phrases, était parvenu à un poste assez élevé dans les bureaux du palais. Il occupait un de ces emplois supérieurs que la notice impériale appellé Magistri scriniorum, gardes des sacs ou cartons où étaient renfermés les papiers relatifs aux grandes directions administratives. Simple commis, malgré son titre et ses appointements élevés, rien ne montre qu’il eût jamais exercé aucun commandement pour son compte, encore moins qu’il eût jamais porté l’épée. Mais c’était un avantage aux yeux d’Arbogast, plus sûr par-là que le commandement de la force armée, le véritable ressort du pouvoir, ne lui serait pas disputé. A ce mérite négatif, Eugène en joignait un autre du même ordre : il n’était précisément ni païen ni chrétien. De naissance, il paraît bien qu’il appartenait à la religion nouvelle, mais son rôle de rhéteur l’avait rapproché des païens, encore maîtres de presque toutes les écoles d’éloquence, et il avait pour les anciennes divinités de l’empire au moins le culte poétique dont la plupart des lettrés faisaient profession. C’était un chrétien à peu près comme le poète Ausone, qui dans ses poèmes et dans ses discours rend hommage à Jupiter et à Vénus et se permet à peine, une fois en passant, de prononcer le nom du Christ. Ami intime de Symmaque, qui lui écrivait sur le ton de la plus intime familiarité, mais en relations polies avec Ambroise qu’il avait souvent rencontré à la cour, un tel homme était justement ce qu’il fallait pour toutes les éventualités. Si le grand empereur consentait à le reconnaître pour collègue, rien ne l’empêcherait de bien vivre avec les évêques et le parti dominant. Mais si Théodose refusait de l’admettre au partage, et si une lutte devenait nécessaire, Eugène pourrait aisément trouver, pour se soutenir, des forces dans la sympathie de l’opposition païenne. Eugène fut donc couronné, sinon avec l’enthousiasme, du moins avec l’assentiment de l’armée de Gaule. Lui-même se laissa faire sans beaucoup d’empressement, ne voulant pas, dit Zosime, se refuser à la fortune. Des devins qui lui prédirent une facile vic­toire achevèrent de le décider. «Et voilà, disait plus tard le poète Claudien, comment un exilé de Germanie nous donna son serviteur pour maître.»

Arbogast caractérisa tout de suite la situation mixte dans laquelle il voulait maintenir sa créature, par le choix des députés qui durent aller porter à Théodose la nouvelle de la promotion et en demander la reconnaissance. Ce furent, d’une part, un Athénien, païen comme l’était encore la majorité de ses compatriotes, et de l’autre plusieurs évêques gaulois. La Gaule, on le sait, en produisait de toutes sortes, et dans le nombre plusieurs qui aimaient avant tout à vivre à la cour, sans se montrer trop difficiles sur les qualités du souverain. En passant par Milan, l’un des députés eut ordre de remettre à Ambroise une lettre d’Eugène, qui, traitant l’évêque de puissance à puissance, lui notifiait son avènement.

La députation fit diligence, et arriva à Constantinople dans les derniers jours de 392, presque en même temps que la nouvelle du crime et que le courrier parti de Milan. Elle trouva le palais impérial plongé dans la stupeur. L’impératrice Galla, tendrement attachée à son frère, faisait retentir ses apparte­ments de ses cris, et, comme elle était dans un état de grossesse assez avancée, la surprise et le désespoir lui causèrent un saisissement dont elle ne se remit pas. Théodose lui-même, pénétré d’indignation, et se reprochant sans doute de n’avoir pas tenu assez de compte des plaintes de son malheureux beau-frère, n’était guère en humeur d’écouter les propositions d’un usurpateur qui tenait son pouvoir d’un traître. Il n’était pourtant pas possible de refuser audience à des évêques, ni même prudent de se constituer en hostilité avec le général qui avait dans sa main toutes les armées d’Occident, avant d’avoir eu le temps de se mettre soi-même en étal de défense. Il consentit donc à recevoir les ambassadeurs; mais il leur fit peu de questions et encore moins de réponses, écouta de sang-froid le récit qu’ils lui présentèrent des événements, no contredit pas les protestations qu’ils étaient chargés de lui faire de l’innocence d’Arbogast, et les congédia sans avoir prononcé une parole dont le nouveau tyran pût ni s’offenser directement, ni se prévaloir pour se vanter d’être reconnu. Il répondit en même temps à Ambroise de faire procéder sans délai aux funérailles avec toute la splendeur royale. Il indiquait en particulier, comme pouvant servir à recevoir la dépouille mortelle, une vaste urne de porphyre du plus beau grain qui existait à Milan, et où autrefois déjà avaient été déposées les cendres de Maximilien Hercule, le collègue de Dioclétien.

La cérémonie eut lieu, et ce fut pour Ambroise la première occasion de sortir de la retraite qu’il n’avait pas quittée depuis la fatale nouvelle, et où il s’enfermait autant peut-être par prudence que par le penchant de sa douleur. Sa situation, en effet, était des plus délicates. Son affection pour la royale victime, son horreur pour ses assassins, sa répugnance pour le ré­gime nouveau, n’étaient un mystère pour personne, et sur tous ces points il était en sympathie avec tous les honnêtes gens d’Italie. Mais parmi ces honnêtes gens aucun ne songeait à faire la moindre résistance. Du moment où les légions de Gaule avaient prononcé, et jusqu’à ce que d’autres légions amenées par Théodose eussent détruit par la force ce que la force venait de faire, Eugène paraissait à tout le monde un souverain plus désagréable peut-être, mais tout aussi légitime qu’un autre. Ainsi le voulait la constitution que les siècles avaient donnée à l’empire, et Ambroise, qui se faisait peut-être du droit politique une idée plus élevée, ne pouvait songer à la faire partager à ses contemporains, encore moins à prendre lui-même l’initiative d’aucune résistance. L’obéissance passive aux plus mauvais maîtres, en tout ce qui n’offensait pas directement la loi, était la tradition de toute l’église chrétienne, et Ambroise eût causé autant de scandale que de surprise en s’en écartant. Son dessein était donc de paraître le moins possible, pour n’avoir aucun acte de soumission à faire ou à refuser au nouveau souverain, et pour laisser à Théodose le temps d’arriver. L’excès de sa douleur expliquait assez bien cette attitude et lui servait de prétexte pour ne faire aucune réponse directe à la lettre qu’Eugène lui avait adressée.

IL n’hésita pourtant pas à se montrer, et même à prendre la parole devant toute la ville le jour où le dernier hommage dut être rendu à son élève chéri. Il prononça dans la grande église de Milan l’oraison fu­nèbre de Valentinien. Son discours, plein d’une émotion sincère, portait aussi l’empreinte de l’habileté la plus consommée. En même temps que toutes ses expressions étaient de nature à entretenir la vivacité de la douleur et même de l’indignation générales, pas une cependant ne désignait directement comme les auteurs du malheur public ceux auxquels tout le monde pensait. Il laissait régner sur sa pensée un nuage transparent qui ne la dissimulait à aucun regard. IL imputait la mort de Valentinien au projet formé par le jeune empereur de venir en aide à l’Italie menacée. Mais comment un dessein si généreux avait-il hâté si fin? Qui donc lui en avait fait un crime? C’est ce qu’il n’indiquait pas, laissant chacun répondre pour lui à la question: «Valentinien enfin arrive parmi nous, s’écriait-t-il, mais non pas tel que nous l’attendions. Il a voulu pourtant remplir sa promesse, même au prix de sa vie. Quand il a entendu dire que les Alpes qui détendent l’Italie étaient en allies par un ennemi barbare, il a mieux aimé se mettre en danger lui-même en quittant la Gaule, que de ne pas partager nos périls. Voilà le crime d’un empereur : c’est d’avoir voulu venir au secours de l’empire. » Puis tout de suite, écartant lui-même l’idée qu’il avait fait naître, il parlait avec ménagement d’Arbogast et regrettait de n’être pas arrivé à temps en Gaule pour apaiser les différends qui pouvaient exister entre le souverain et son ministre: «Excellent jeune homme, disait-il, plut à Dieu que je t’eusse trouvé vivant! Je ne me promets rien ni de ma vertu ni de mon génie; mais quel soin j’aurais apporté à rétablir entre toi et le comte ton ministre la concorde et la confiance! Avec quelle ardeur je me serais porté garant pour toi... Et si je n’avais pas réussi à convaincre le comte, je serais resté auprès de loi... Ah! s’écriait-il, se reportant avec tristesse vers les souvenirs de ses précédents voyages, entrepris pour le service de celui qu’d pleurait aujourd’hui, qu’il vaut mieux pour des évêques d’être persécutés qu’aimés par un empereur! et que j’étais plus heureux quand Maxime menaçait ma vie que quand je pleure sur la mort! »

Il trouvait ensuite l’art d’éveiller dans l’âme de ses auditeurs une étincelle d’attachement dynastique, sentiment très-étranger aux Romains de l’empire, mais qui pouvait pourtant exister dans quelques âmes pour une famille régnant déjà depuis trente ans avec honneur. Il passait en revue tous les membres de cette race qui avaient mérité, soit la reconnaissance, soit la compassion publique. C’étaient d’abord les pauvres jeunes filles qui étaient là devant lui, autour du cercueil, pâles, maigries, changées, à peine reconnaissables, pour avoir veillé auprès du cadavre plusieurs mois durant pendant les chaleurs de l’été: «Saintes âmes, leur disait-il, conservez précieusement l’héritage de la gloire fraternelle. Les caresses de votre frère ornaient mieux votre visage que les pierres les plus précieuses; vos mains étaient mieux parées par les baisers de sa bouche royale que par de brillants anneaux; votre présence était toute sa consolation; il ne désirait point d’autre compagnie que vous, et différait de chercher une épouse, parce que votre affection lui suffisait. Que ce regret n’affecte pas trop vos âmes, que la gloire de votre frère vous soutienne plus que la douleur de sa perte ne vous abat. Je le sais, les larmes elles-mêmes sont une nourriture et soulagent l’âme; les pleurs rafraîchissent la poitrine et soulèvent le poids du chagrin. Mais quelle que soit l’horreur du spectacle que vous avez sous les yeux, Marie aussi a vu la souffrance de son fils unique, et elle était debout au pied de la croix. Je lis dans l’Écriture qu’elle était debout, non qu’elle ait pleuré. »

Puis il rappelait la mémoire du premier Valentinien, qui avait su, sous le règne de l’Apostat, mépriser les honneurs du tribunat militaire par amour pour la foi divine; enfin celle de son fils aîné, Gratien, pareil au jeune héros qu’il pleurait en vertus, en candeur, en jeunesse, pareil aussi pour la sinistre et mystérieuse promptitude de sa mort. Le caractère de chacun de ces princes, avec sa nuance particulière, était marqué par une touche aussi fine que juste. S’adressant à Dieu par une apostrophe directe : «Rendez, disait l’orateur, rendez, Seigneur, au père son enfant, au frère son frère; il leur a été semblable à l’un et à l’autre; il a imité le courage de l’un, le dévouement de l’autre et sa fermeté à refuser aux temples le rétablissement de leurs privilèges. Ce qui avait manqué à son père, il a su l’ajouter; ce que son frère a établi, il a su le maintenir. »

On ne pouvait mieux distinguer, même au milieu d’un entraînement de sensibilité oratoire, la différence qui avait séparé la politique du chef de la race, froidement impartial entre les cultes, de celle de ses deux enfants, soumis l’un et l’autre sans réserve et dévoués aveu passion à l’Église.

Aussi c’était sur le portrait de ces deux adolescents, ses enfants dans la foi, ses élèves dans la politique, qu’Ambroise concentrait en finissant tout l’éclat de ses plus touchantes couleurs. Leur rencontre au pied du trône de Dieu est peinte avec des expressions tirées du Cantique des cantiques, celte élégie où l’amour mystique emprunte souvent les traits brûlants de l’amour profane. A l’exemple du prophète royal, l’orateur ne craint pas de décrire même la beauté physique du prince qu’il pleure: « Oh! Valentinien, s’écrie-t-il, mon bel adolescent au visage candide et rosé, portant sur ses traits l’image du Christ. » Puis de la beauté du corps il passe à celle de l’âme, qu’il se représente arrivant aux portes du ciel : « Quelle est celle-ci? s’écrie-t-il (citant ici les termes mêmes du texte sacré), qui regarde d’en haut comme l’aurore, belle comme la lune, étincelante comme le soleil? Oui, âme chérie, c’est toi que je crois voir toute brillante, cl je crois t’entendre dire : 0 mon père, voici l’aurore; j’ai traversé la nuit qui régnait sur la terre; le jour céleste s’est levé pour moi Oui, tu es belle comme la lune, car auparavant tu brillais comme dans l’ombre de ton corps, illuminant les ténèbres de cette terre; mais maintenant lu as emprunté tous les feux du soleil de la justice, et tu as tout l’éclat du grand jour. Je crois te voir sortir de ce corps ténébreux et laissant loin de toi, comme l’aigle dans son vol rapide, toutes les choses de la terre.

« Au-devant de celle âme qui monte, je vois accourir son frère Gratien, qui l’embrasse et qui lui dit: Viens, frère, allons dans les champs, reposons-nous à l’abri des châteaux; demain, à l’aurore, nous parcourrons les vignes.... Allons dans les champs où le travail n’est point stérile, où sourit une abondante moisson de grâce. Ce que tu as semé sur la terre, ici tu le mois­sonneras; ce que tu as répandu, tu le recueilleras.

Reposons-nous à l’abri des châteaux, c’est-à-dire des lieux fortifiés et défendus contre les incursions des bêtes féroces de la terre... Après avoir embrassé son frère, elle l’entraîne vers sa propre demeure... Et les anges et les autres âmes bienheureuses, les voyant pas­ser, demandent à ceux qui les accompagnent : Quelle est cette âme qui s’élève toute candide vers nous, portée par un appui fraternel? »

« Ô frères chéris, heureux serez-vous l’un et l’autre si nos prières ont quelque force! Aucun jour ne se passera pour moi sans que votre nom soit prononcé; aucune de mes oraisons ne vous laissera sans hommage; aucune de mes nuits ne s’écoulera sans que quelque prière s’élève en votre faveur; vous serez présents à tous mes sacrifices... 0 Gratien et Valentinien, également beaux tous deux et également chers, que votre vie a été bornée par d’étroites limites! que le terme de vos jours a été rapproché ! que vos sépulcres sont voisins l’un de l’autre! Votre vie s’est écoulée plus vite que les flots tourmentés du Rhône. 0 Gratien et Valentinien, qu’il m’est doux de m’arrêter sur votre nom et de me reposer dans votre souvenir ! O Gratien et Valentinien! inséparables dans la vie, vous ne serez point séparés dans la mort ; la tombe ne désunira point ceux qu’unissait l’affection... Plus simples tous deux que la colombe, plus légers que les aigles, plus doux que les agneaux, plus innocents que le jeune veau qui tette sa mère! Je pleure sur toi, Gratien, dont l’amitié m’était si douce... Je pleure sur toi, Valentinien, dont l’affection m’était si précieuse. Ton amour s’était reposé sur moi : c’est moi que tu invoquais pour t’arracher à tes périls ; tu ne m’aimais pas seulement comme un père, tu m’attendais comme un libérateur. Tu disais : Arrive- t-il? Croyez-vous que je vais voir mon père? Touchante confiance, mais mal justifiée! vaine espérance, si elle n’eût été fondée que sur un homme. Mais dans le prêtre, c’était le Seigneur que tu attendais... Seigneur, pui­que personne ne peut rien souhaiter de mieux à autrui que ce qu’il désire pour lui-même, daignez ne pas me séparer dans la mort de ceux qui m’ont été si chers en cette vie... Seigneur, je vous demande que là où je serai ils soient aussi, et que je vive avec eux dans l’éternité, puisque je n’ai pu ici-bas jouir plus longtemps de leur tendresse. Je vous en prie, ô Dieu tout-puissant, appelez promptement à vous ces chers adolescents, pour compenser par une précoce béatitude la fin pré­maturée de leur vie terrestre »

Tant d’éloquence et tant d’émotion consacrées à célébrer les morts ne faisaient pas, on le pense bien, exactement le compte des vivants. Eugène et Arbogast ne pouvaient s’attendre que de pareilles scènes leur préparassent à Milan une entrée bien triomphale. Ils comprirent aisément qu’avec une telle attitude prise par le grand évêque d’Occident, et la réserve menaçante dans laquelle s’était renfermé Théodose, il n’y avait à attendre des chrétiens qu’une soumission malveillante qui ferait défaut dans l’épreuve. Le parti d’Arbogast fut pris dès lors de chercher des auxiliaires là où Théodose n’en pouvait trouver, chez les païens et chez les barbares.

Arbogast mit beaucoup d’art dans les moyens qu’il employa pour se ménager ce double appui. Grâce à son origine, il avait encore beaucoup de parents de l’autre côté du Rhin. Rien ne lui eût été si aisé que de se servir de ses relations pour opérer à prix d’argent des levées de troupes parmi les tribus franques ou germaines, et incorporer ensuite ces recrues dans les légions. Mais c’eût été imiter exactement la conduite du tyran Maxime, qui avait si mal fini, et dont il semblait toujours garder l’exemple devant les yeux pour se préserver du même sort. C’eût été, de plus, faire justement murmurer la fierté romaine et suggérer un contraste pénible entre Valentinien, mourant au moment où il allait combattre les ennemis de l’empire, et son successeur, leur ouvrant lui-même les portes. Arbogast n’avait garde de laisser à Ambroise un tel argument. Il trouva plus habile de commencer lui-même par une expédition d’outre-Rhin, où il se procura sur quelques tribus choisies un facile triomphe. Pendant l'hiver de 392 à 393, il poussa une pointe à quelques lieues au delà de Cologne, dans le territoire occupé par les Bructères et les Comaves. Puis, quand il cul amené assez aisément les barbares, surpris par cet acte d’agression, à demander des conditions de paix, il lit arriver en pompe Eugène lui-même sur le Rhin, et là un traité fut conclu, dont l’une des conditions fut la formation de plusieurs corps de troupes auxiliaires. Les barbares rentrèrent ainsi dans les cadres de l’armée romaine, à l’état de vaincus plutôt que d’alliés. Avec son armée renforcée de la sorte, et d’ailleurs soigneusement entretenue dans la discipline, Arbogast se prépara à passer les Alpes pour attendre Théodose ou faire taire Ambroise.

Mais là même, en pleine Germanie, le fantôme d’Ambroise le poursuivait. Un soir, en effet, pendant que les pourparlers avec les barbares avaient lieu, il dinait familièrement en compagnie du roitelet d’une des tribus, et s’entretenait avec lui dans cette langue germaine qu’il avait parlée lui-même dans son enfance. Quelle ne fut pas sa surprise d’entendre le petit roi lui faire cette question : «Connaissez-vous l’évêque Ambroise? — Oui, répondit Arbogast, un peu surpris de l’interrogation. » Et il ajouta prudemment : «Je le connais en effet, et il m’honore de son amitié. —Ah! reprit le barbare, voilà donc pourquoi vous êtes invincible : c’est que vous êtes l’ami d’un homme à qui Dieu ne refuse rien, qui peut dire au soleil : Arrête-toi, et le soleil s’arrête ». Surpris de constater ainsi, par une révélation naïve, l’étendue de la renommée de son adversaire, Arbogast n’en conçut que mieux la nécessité de se délivrer d’un tel homme, et le danger de l’attaquer en face.

Aussi, lorsque, de retour en Gaule, Arbogast et son empereur retrouvèrent le préfet du prétoire Flavien qui les attendait avec les hommages du sénat, les relations les plus amicales s’établirent sur-le-champ entre ce magistrat, l’une des têtes du parti païen, et la nouvelle cour. On entra tout de suite en confidence. Flavien avait en poche l’éternelle demande du sénat : le rétablissement de l’autel de la Victoire et la restitution des biens enlevés aux temples. Arbogast, d’un caractère expéditif, ouvrit l’avis de faire droit sur-le-champ à l’une et à l’autre pétition. Mais Eugène, qui dans les affaires politiques était un peu plus consulté que dans le commandement des armées, parce qu’il avait une certaine triture de l’administration, fit quelques difficultés. La démarche lui semblait trop ouvertement hostile aux chrétiens. Tout rhéteur et dévoué aux lettres païennes qu’il était, il ne se sentait que médiocrement tenté de copier le rôle de Julien, qui n’avait pas bien tourné à l’original. On négocia plusieurs jours, et enfin on tomba d’accord de l’accommodement suivant. Les revenus, les temples, furent restitués, non pas à la personne collective du sacerdoce païen, mais bien aux députés qui avaient apporté la demande, en leur nom propre et personnel, sauf à eux à en faire, s’ils le jugeaient bon, donation à leur culte. Quant à l’autel de la Victoire, on n’en parla pas, mais il fut bien entendu que, de retour à Rome, les sénateurs païens dispose­raient leur salle de séances comme ils l’entendraient. Moyennant ces subtilités, Eugène se persuada qu’il pourrait contenter l’un des partis sans irriter l’autre, et se faire de l’autre côté des Alpes, sinon également bien voir, au moins tolérer des deux côtés. Il se mit en route pour l’Italie.

Mais l’équivoque ne convenait ni à la conscience, ni au caractère, ni même à la politique d’Ambroise. Il n’eut rien de plus pressé que de la dissiper. Tant qu’il n’avait eu contre Eugène que des griefs tirés de son usurpation sanguinaire, il lui avait bien fallu user de ménagements et même, malgré ses répugnances, entretenir avec le palais impérial quelques relations officielles pour l’expédition des affaires courantes. Mais le jour où il fut en possession d’un grief qui le touchait, non plus dans ses affections légitimes, mais dans sa conscience de chrétien, il se sentit libre d’entrer ouvertement en résistance, et il usa tout de suite de sa liberté. A l’annonce de l’arrivée d’Eugène, il quitta publiquement Milan, et, pour bien faire comprendre le motif qu’il voulait donner à son départ, il laissa à l’adresse du nouvel empereur une lettre où il lui accordait toute la déférence qui convient à un sujet, à la condition de se retrancher immédiatement dans la dignité outragée de l’évêque. Elle portail cette suscription : Ambroise, évêque, au très-clément empereur Eugène. «Ne cherchez point, disait-il, d’autre cause à mon départ que la crainte de Dieu, en vue de laquelle j’ai coutume de diriger, autant que je le peux, tous mes actes, comme de rechercher la faveur du Christ plutôt que celle d’aucun homme. Je ne fais injure à personne quand je préfère Dieu à tout le monde, et voilà pourquoi je ne crains pas de dire mon sentiment même à vous autres, empereurs. Ce que je if ai pas cru devoir taire à vos prédécesseurs, à vous non plus je n’en ferai pas mystère. » Il rappelait ensuite tous les précédents relatifs à la suppression de l’autel de la victoire. Énumérant toutes les démarches faites inutilement par le sénat de Rome auprès de Gratien et de son frère, et, comparant cette conduite avec celle qui venait d’être tenue, il n’avait pas de peine à faire justice de la puérilité subtile par laquelle Eugène avait cru mettre d’accord sa foi nominale avec l’intérêt de son ambition. «La puissance impériale est grande, disait-il, mais considérez pourtant, Empereur, combien plus grand est ce Dieu qui voit le fond des cœurs, qui interroge l’intérieur des consciences, qui voit toutes choses avant même qu’elles se fassent, qui discerne tous les mouvements qui se passent dans votre poitrine. Vous ne voulez pas qu’on vous trompe, et vous croyez pouvoir cachera Dieu quelque chose ? Si vous n’aviez fait qu’une simple libéralité avec le lien des temples, qui songerait à vous le reprocher? Ce ne sont pas vos générosités dont nous nous occultons et nous n’envions pas les biens faits à autrui. Mais personne ne regardera à ce que vous avez, fait, tous à ce que vous avez voulu faire. Ce que feront les gens à qui vous avez donné ces biens, c’est vous en réalité qui l’aurez fait... Du reste, ajoutait-il en terminant, il y a longtemps que je prévoyais tout ceci, et voilà pourquoi au commencement même de votre règne je n’ai pas répondu à votre lettre. »

Le départ d’Ambroise fit grand bruit: partout les populations se pressaient sur son passage pour voir l’élu de Dieu, qui avait été si longtemps le favori de l’empereur et sur qui se concentraient tant de rayons de gloire humaine et divine. L’opinion qu’aucune borne n’existait à sa puissance était généralement répandue : partout où il devait venir, on attendait, partout où il avait passé, on racontait des merveilles. C’étaient partout des malades guéris, des morts ressuscités, des reliques de martyrs qui sortaient du sol et secouaient la pierre de leurs tombeaux. Bologne, Florence, se disputaient sa présence.

A Florence, il fit rencontre d’un voyageur de distinction qui put lui donner quelques renseignements sur la marche des affaires en Gaule. C’était un de ses parents et anciens amis, le sénateur Paulin, appartenant à l’illustre famille des Paul, mais issu d’une branche depuis longtemps établie à Bordeaux. L’histoire de la vie de Paulin offrait avec celle d’Ambroise lui-même de touchantes analogies. Comme Ambroise, il avait quitté dans la pleine maturité de l’âge, les dignités du siècle pour embrasser le service du Christ. Riche, noble, homme du monde accompli, Paulin relevait l’éclat de sa situation héréditaire par des talents littéraires d’un ordre élevé. Il était le disciple chéri du rhéteur Ausone et disputait à son maître la palme de la poésie et de l’éloquence; dans les écoles les plus renommées de Gaule on récitait avec admiration ses déclamations et ses vers. Un riche mariage contracté avec une fille de race aussi illustre que lui, la belle Thérasie, avait mis le comble à ces avantages de toutes sortes, dont l’heureux couple jouissait avec une modestie et une bienveillance qui leur gagnaient tous les cœurs. La seule chose qui manquât à leur bonheur leur fut accordée après une longue attente. Thérasie, longtemps stérile, eut un fils dont la naissance fut saluée par toute une famille dans la joie. Mais cette félicité ne fut qu’un éclair. Huit jours après l’enfant avait cessé de vivre.

La douleur que conçurent les parents fut telle que, dès cet instant, toutes les jouissances du monde cessèrent d’avoir un prix à leurs yeux. Par une résolution commune qu’ils mirent le même jour à exécution. Paulin et Thérasie prirent le parti de ne plus vivre que pour le ciel. Ils jurèrent de transformer leur union en une communauté toute spirituelle de pensées et de prières; puis, vendant successivement tous leurs biens pour en distribuer le montant aux pauvres, quittant leur demeure et leur patrie, ils cherchèrent un lieu éloigné pour s’y dérober au bruit du monde, surtout à celui que ne pouvait manquer de faire leur retraite. Vainement leurs amis, leurs parents, tous ceux qui charmaient leur société ou qui vivaient à l’ombre de leur grandeur, les conjurèrent-ils de renoncer à un projet qui les faisait passer pour insensés aux yeux du monde. Vainement Ausone employa-t-il, pour ramener Paulin au culte des lettres, toutes les ressources de sa poésie; vainement lui adressa-t-il, coup sur coup, plusieurs épitres en vers que nous avons encore et que l’amitié a pénétrées d’un souffle touchant et naturel. Paulin fut invincible : il repoussa, à son tour, les instances d’Ausone dans une épître versifiée sur le même rythme et toute pleine d’une ferveur pieuse. Puis, après quelque temps' passé en Espagne, où il reçut le caractère de la prêtrise, il se décida à aller fixer ses jours dans la petite ville de Noies, en Campanie, lieu célèbre par le supplice d’un saint confesseur sous l’invocation duquel on l’avait placé dès son enfance. Il se rendait dans cette retraite accompagné de la femme qui était devenue sa sœur, suivi et devancé par l’admiration publique, qui publiait partout ses sacrifices, lorsqu'il rencontra, à Florence, le cortège non moins triomphal qui accompagnait Ambroise dans sa fuite.

La rencontre des saints personnages fixa un instant toute l’attention publique. Ils ne s’étaient pas revus depuis que, dans tout le feu de la jeunesse, ils couraient la carrière des hautes dignités politiques. Ils se retrouvaient après plus de vingt années, ayant renoncé l’un et l’autre à l’éclat du monde, mais l'un et l’autre aussi, parvenus parce renoncement même, au plus liant degré de la popularité et de la gloire, ils s’embrassèrent avec émotion, s’entretinrent un instant des malheurs publics et des épreuves de la foi. Puis Paulin poursuivit sa route vers Rome. Il ne fit que traverser la capitale du monde, au milieu d’une multitude émue, qui se pressait pour voir les illustres pénitents. L’enthousiasme fut tel, sur leur passage, que le pape Sirice, accoutumé à être seul honoré de la sorte à Lomé, en conçut un peu d’humeur, et Paulin, pour le calmer, fut obligé de quitter la Aille sans délai. Arrivé à Noies, il eut bientôt mis fin à des ovations qui lui pesaient, en s’enfonçant dans une solitude où la renommée devait plus d’une fois encore venir le chercher.

Pendant que tous les hommages populaires suivaient ainsi les pas de deux chrétiens qui se rendaient l’un dans l’exil, l’autre au désert, Eugène, désigné comme le violateur de loi divine, s’avançait vers Milan, au milieu du silence d’une foule indignée. On s’écartait sur son passage; à l’église, on faisait le vide autour de lui, et les prêtres refusaient d’accepter ses présents. Il ne recevait que les hommages compromettants de quelques païens. Ceux-ci, en revanche, exaltés par un retour de faveur inattendu, compensaient leur petit nombre par le mouvement qu’ils se donnaient, et, leurs protestations bruyantes servaient puissamment les vues d’Ambroise en achevant de faire prendre à la lutte qui allait s’engager le caractère d’un combat suprême et final entre le vieux culte et le nouveau. Non-seulement l’autel de la Victoire était rétabli à Rome, mais les temples se rouvraient partout : c’était à qui scruterait les entrailles des victimes, afin d’y chercher des présages heureux pour le nouveau règne. Flavien, à son retour à Rome, avait donné l’exemple, et, comme il passait pour très-habile dans la science des aruspices, ses prédictions favorables circulaient rapidement de bouche en bouche. Dans les légions, les insignes païens reparaissaient : on surmontait les étendards de l’image d’Hercule. L’ordre ayant été donné de fortifier les passages des Alpes Juliennes, ceux qui construisirent les nouveaux forts ne crurent pas pouvoir mieux faire leur cour qu’en consacrant une statue d’or représentant Jupiter armé de sa foudre, dont ils ornèrent ensuite le rempart principal. Témoin étonné de cette réaction, qu’il avait déchaînée sans le vouloir, peu confiant dans la puissance de ces divinités classiques, qu’il n’avait jamais célébrées qu’en vers, le pauvre Eugène se laissait faire, sans trop comprendre où on le conduisait. Quant à Arbogast, plus résolu et plus irascible de son naturel, l’opposition sourde qu’il sentait gronder autour de lui l’exaspérait. Il en accusait hautement Ambroise et ses prêtres. Il se livrait tout haut à des exécrations de colère : «Je ferai une écurie de leur église, disait-il à Flavien, dont il était devenu inséparable, et quant à leurs clercs, ils iront apprendre leur devoir dans les armées »

D’un autre côté, l’attitude que prenait Théodose à Constantinople n’était pas moins faite pour donner à la crise que chacun sentait venir l’aspect d’une lutte ouvertement religieuse; et pour entrer ainsi dans la pensée d’Ambroise, Théodose n’avait nul besoin de se concerter avec lui. La force d’une même situation et d’une même conviction les amenait au même point, et ils s’entendaient de loin sans avoir besoin de communiquer. Au fond l’intérêt de la religion était nécessaire à Théodose pour le décider à se mettre en mouvement. Il est fort à croire, en effet, que si le devoir de venir en aide à la foi en péril n’eût soutenu son courage, ni le soin de son ambition, ni même le désir de venger son parent, n’eussent été des mobiles assez actifs pour le décider à braver les fatigues et les ennuis d’une expédition nouvelle. Il n’avait jamais eu de goût à gouverner l’Occident, et son bon sens, d’accord avec la modération de ses désirs, l’avait toujours averti que le poids de l’empire entier accablait les épaules d’un seul homme. Il était revenu en Orient quatre ans auparavant, décidé à n’en plus sortir, aspirant à jouir sans trouble de la soumission de ces belles provinces, où les esprits étaient faits à lui obéir, et sinon du bonheur domestique tel qu’il l’avait goûté autrefois auprès de la compagne de sa jeunesse, du moins de la paix que promettaient à ses derniers jours les douces vertus de sa nouvelle épouse, Galla. Pour la seconde fois, toutes ses espérances étaient brisées. Galla, mortellement atteinte par le coup douloureux qui avait troublé sa grossesse, expirait dès les premiers jours de 393 dans une couche douloureuse. Accablé par cette nouvelle épreuve, et déjà sur le déclin de l’âge, Théodose voyait devant lui, au lieu du repos qu’il s’était promis, une guerre à conduire, une conquête à faire, un empire à pacifier. Le découragement se fût aisément glissé dans son âme, si la voix impérieuse de la conscience n’eût parlé plus haut. Sa propre injure n’eût pas suffi : il lui fallait, pour l’émouvoir, la gloire du Christ à venger.

Était-ce même bien un devoir de courir au-devant de cette lutte? Ne suffisait-il pas de la laisser venir et de l’attendre? C’est sur quoi il éprouva le besoin d’être éclairé, et, pour obtenir des lumières, il envoya consulter le même oracle qui l’avait déjà une fois bien guidé dans l’expédition contre Maxime. Il dépêcha l’eunuque Eutrope (si tristement célèbre depuis) vers les déserts de Thébaïde, pour y chercher le solitaire Jean de Lycople et lui poser cette question: «Faut-il commencer la guerre ou attendre l’attaque d’Eugène? » L’eunuque avait même ordre d’amener le moine à la cour, si c’était possible, Théodose désirant suivre en tout ses conseils. Mais Jean refusa obstinément de se laisser arracher à sa solitude. Il se borna à faire savoir, en termes sévères et tristes, qu’il répondait de l’issue de l’expédition, mais non du sang qu’elle pourrait coûter, Dieu ne devant pas donner si facilement la victoire à son serviteur dans cette expédition que dans la précédente. Il laissa entendre que Théodose, quittant l’Orient, pourrait bien ne pas y revenir, mais qu’en ce cas Dieu protégerait ses enfants et leur assurerait l’empire.

Décidé plus qu’encouragé par cette prédiction mélancolique, l’empereur s’apprêta à la lutte comme le chrétien se dispose pour la suprême lutte de la vie. Il se prépara à la guerre, dit un historien presque contemporain, en cherchant le secours, non pas tant des armes et des traits que des jeûnes et des prières, se croyant bien moins défendu par la vigilance de ses sentinelles que par les veilles de ses nuits passées en oraison, visitant avec les prêtres et le peuple tous les lieux de dévotion, s’agenouillant sur un cilice devant les tombeaux des martyrs et des apôtres, et demandant à l’intercession des saints le seul appui qui ne trompe pas. Ce redoublement de piété, qui achevait de donner à l’expédition entreprise le caractère d’une guerre sainte, avait tellement frappé les populations qu’on n’hésitait pas à prêter à Théodose les actes de dévotion les plus singuliers. Le bruit se répandit, et quelques écrivains mal informés l’ont reproduit, qu’il s’était même déguisé en paysan pour aller visiter, à l’insu de sa cour, les saints lieux de Jérusalem.

L’effet de ces dispositions morales se trahit, comme d’ordinaire, dans ses actes législatifs; mais c’est par un accroissement, plus marqué peut-être que dans les précédents, de douceur et d’humanité. Véritable récompense de la grâce, et signe certain de l’œuvre de Dieu dans une âme : à l’excès de zèle un peu âpre qui avait suivi chez Théodose les secousses de sa pénitence, succède avec le progrès de la piété et le déclin de l’âge je ne sais quoi de plus calme dans la ferveur, et, dans le même dévouement à la vérité divine, une compassion plus indulgente et plus tendre pour les faiblesses ou les misères humaines. Les lois de cette année 393, pendant laquelle la pensée de la lutte prochaine ne le quitta pas, n’ont plus, à l’exception d’une seule, trait à la répression de l’erreur. Presque toutes ont pour but le soulagement des maux des populations. Ce sont des mesures prises pour contenir les exactions des soldats qui, surtout à la veille d’une grande expédition militaire, abusaient du droit de se faire nourrir et loger pour ruiner le pauvre paysan. C’est la restitution ordonnée de l’argent et des propriétés confisqués par la rigueur exagérée des magistrats. Chose singulière, une guerre dont tout le monde parle, au lieu de s’annoncer par le sinistre préliminaire de taxes et de tributs extraordinaires qui d’habitude signalent ce genre d’événements, est, au contraire, précédée de dégrèvements, de remises d’impôts, d’augmentation dans les distributions de blé et de vivres faites aux indigents des grandes villes. La sévérité du législateur ne se réveille qu’un instant pour contenir les excès scandaleux du luxe des comédiennes, mais elle s’adoucit l’instant d’après en faveur des juifs, pour protéger, même contre la ferveur des chrétiens, les derniers asiles qui restaient au culte des compatriotes du Christ.

Mais nulle part le chrétien ne parle d’un ton plus pénétré que dans la loi du 9 août de cette année, par laquelle toutes les offenses dirigées contre le souverain seul sont déclarées d’avance exemptes de peines, et une sorte d’invitation est adressée à tous les magistrats de lui faire connaître le mal qu’on dit de lui, pour qu’il juge si ces reproches méritent quelque attention. On dirait vraiment qu’il prépare en public sa confession dernière, et qu’il invite tous ses sujets à l’aider pour la présenter humble et complète devant Dieu.

«Si quelqu’un, dit la loi, ne connaissant pas la modestie et oubliant la pudeur, a cru pouvoir attaquer notre nom par des paroles malicieuses et vives, et que, dans un esprit de turbulence et d’ambition, il décrie notre règne, nous ne voulons point qu’un tel homme soit soumis à la peine ordinaire des lois, ni qu’on lui fasse subir rien de dur ou de rigoureux : car s’il a parlé par légèreté, il faut le dédaigner; si c’est par égarement, il est à plaindre; si c’est par malice, nous lui pardonnons... Nous ordonnons donc qu’avant d’entamer aucune recherche, il en soit fait rapport à notre sagesse, afin que nous jugions de la valeur des paroles d’après les personnes, et décidions s’il faut poursuivre ou laisser passer. » Pour un successeur de Néron et de Domitien, c’était une manière bien nouvelle de faire appel à la délation et de protéger la majesté du trône.

Le temps s’écoulait cependant, trop vite au gré de Théodose, qui ne se sentait point pressé de partir, et sous l’empire de cette répugnance secrète prolongeait ses préparatifs peut-être plus que de raison. Enfin, vers le printemps de 394, tout étant prêt, et aucun motif, aucun prétexte même de retard ne subsistant plus, il fallut bien songer à se mettre en route. Avant de quitter sa capitale, Théodose voulut prendre congé d’elle dans une dernière et éclatante cérémonie. Il conféra la dignité d’Auguste à son second fils Honorius, le même qui l’avait accompagné à Rome, et qui venait à peine d’achever sa dixième année. En mettant ainsi ses deux héritiers sur un pied d’égalité, le dessein du père était évidemment de faire entre eux, de son vivant même, la répartition des deux moitiés de l’empire, toujours destinées, dans sa pensée, à rester séparées. Il traçait d’avance la ligne de partage de la couronne dont il sentait son front surchargé. La solennité fut touchante : on regardait avec une admiration émue ce père illustre allant risquer sa vie et sa fortune pour l’honneur du Christ et de Rome, serrant contre son cœur, dans un embrassement qui pouvait être le dernier, des enfants deux fois privés de mère, dont la figure innocente ne trahissait point encore les vices que devait développer plus tard chez eux la malsaine éducation du trône. L’impression de cette scène resta si vive que, quelques années encore après, le poêle Claudien consacrait à la célébrer la molle facilité et l’harmonie monotone de sa muse. Mais la réalité fut sans doute plus saisissante que tous les ornements factices dont le poète rhéteur se plut à la parer. Peut-être que le soleil ne s’arrangea pas (comme Claudien se plaît à le raconter) pour percer le nuage et briller juste au moment où l’acclamation des soldats salua le nouvel Auguste. Très certainement Théodose ne prononça pas le centon de morale rebattue et tout imprégnée de polythéisme que Claudien met dans sa bouche. Il ne parla pas à son fils de la double nature enfermée dans le corps de l’homme lorsque Prométhée mêla pour le former les éléments de la terre à ceux du ciel; il ne lui dit point que la clémence égale les hommes aux dieux, et ne lui recommanda pas la modération dans les désirs par l’exemple de Phœbus, qui ne s’écarte jamais d’une voie moyenne tracée d’avance dans le ciel, et de Neptune qui respecte ses rives. Rien n’indique non plus qu’Honorius, qui ne montra à aucune époque de sa vie une grande ardeur pour les combats, ait interrompu cette harangue pour demander à partir en guerre avec son père, et que celui-ci, modérant cette généreuse impatience, l’ait engagé à aller étudier encore l’amour de la liberté et de la patrie à l’école de Brutus, d’Horatius Codés et de Camille. Aucun des personnages présents à cette scène ne prit ces poses dramatiques et ne tint ce langage de théâtre. Mais si dans ce suprême adieu Théodose, levant les yeux vers le ciel, étendit ses mains sur les jeunes fronts où il venait de déposer un dernier baiser, puis traça au-dessus de leur tête le signe protecteur de la croix, ces gestes suffirent, mieux que n’aurait fait aucune parole, pour communiquer à l’assistance toute l’émotion de son cœur patriotique et paternel.

La journée se termina par la consécration d’une statue équestre colossale de Théodose, coulée en argent et posée sur une colonne torse, autour de laquelle s’enroulaient des bas-reliefs représentant les principales victoires du règne. Enfin, les fêtes finies vers les premiers jours de mai, le départ eut lieu. Les troupes étaient nombreuses, en bon ordre, mieux ralliées même et mieux exercées que lors de la première expédition, Théodose sachant qu’il avait affaire dans Arbogast à un ennemi qu’il ne fallait pas mépriser. Timase et Stilicon, le mari d’une nièce de l’empereur (c’est la première fois que ce nom, plus tard fameux, est prononcé), commandaient les troupes romaines; les barbares auxiliaires (aucune armée romaine ne pouvait désormais s’en passer) étaient confiés au Goth Gainas et à l’Arménien Bacure, tous deux fidèles chrétiens. Sous leurs ordres, dit un historien, servait un petit chef de tribus, encore tout jeune, et qui apprenait le chemin de l’Occident. Son nom, que personne ne remarquait, était Alaric. L’armée qui allait venger Rome emmenait avec elle son conquérant futur. On avait vainement attendu quelques légions d’Afrique. Le préfet Gildon, Maure de naissance, et frère de Firmus (celui dont Valentinien avait puni la révolte), profitait de son éloignement pour se maintenir dans une neutralité prudente. L’Orient restait confié au préfet du prétoire Rufin, chargé aussi de veiller sur les enfants couronnés.

Théodose sortit de sa capitale par le faubourg Hebdomon où il s’arrêta, pour présenter ses dévotions à saint Jean-Baptiste, dans l’église qu’il avait fait construire. Il était à Andrinople le 15 de juin, et y fit un peu de séjour. Il eut même le temps d’y rédiger plusieurs lois qui attestaient que la préoccupation de son esprit n’avait pas encore quitté Constantinople, la ville par excellence des plaisirs et des sectes; car la première défendait aux comédiens d’exposer dans les lieux publics leurs images et aux actrices de paraître jamais en public avec le costume de vierge, enfin aux uns comme aux autres d’enseigner aux enfants chrétiens les principes funestes de leur art. La seconde adoucissait un peu les peines imposées aux hérétiques de la confession d’Eunome; tout en leur interdisant toujours d’ordonner des prêtres et de consacrer des évêques, elle leur rendait le droit de tester et les principaux droits civils : qu’ils jouissent au moins du droit commun, disait le législateur dans un mouvement généreux, tel qu’en produit souvent chez les nobles âmes l’émotion des grandes circonstances de la destinée

D’Andrinople il se dirigea rapidement vers le nord à travers la Mœsie et la Dacie inférieure. Ce n’était pas le chemin qu’il avait suivi pour aller chercher Maxime; il avait alors au contraire traversé la Macédoine et abordé la Pannonie, en remontant le cours inférieur de la Save. Mais cette fois, comme la précédente, sa marche fut rapide, secrète, et, comme il s’était fait assez longtemps attendre pour que l’on commençât à douter de sa venue, il trouva les passages des Alpes, bien que fortifiés avec soin, dégarnis d’hommes et mal défendus. Il les emporia d’assaut sans difficulté, à la grande surprise d’Eugène, qui se croyait en sûreté dans la ville d’Aquilée, où il était venu suivre les opérations militaires. L’usurpateur vit avec terreur revenir vers lui les garnisons fugitives et privées de leur chef, le préfet Flavien, qui ne reparut plus. L’opinion fut vivement frappée de ce premier désastre. Ainsi ces forteresses que Jupiter protégeait de son bras armé de la foudre cédaient au premier effort, et le magistrat qui avait obtenu le rétablissement d’un autel pour la Victoire ne réussissait pas à la fixer, même un jour, sous ses drapeaux

Mais ce n’était là pourtant qu’un commencement, et le gros des troupes d’Eugène restait en bon ordre sous le commandement d’Arbogast, couvrant, à plusieurs lieues à l’entour d’Aquilée, toutes les plaines de Vénétie. Du point culminant dont il s’était emparé, Théodose apercevait leurs tentes dans la plaine, et pouvait compter les escadrons de leur cavalerie. Il se convainquit sans peine que l’armée de son adversaire était beaucoup plus nombreuse que la sienne. Arbogast, en effet, instruit par l’exemple de Maxime, qui s’était perdu pour avoir divisé ses forces, avait concentré les siennes sur ce point unique, pensant, non sans raison, que Théodose ne pouvait s’avancer vers l’Italie sans commencer par s’assurer la possession de la ville forte d’Aquilée. Aussi fut-ce vers une petite bourgade située en avant de cette ville et nommée, sans doute à cause d’un ruisseau qui descendait des montagnes, Flitmen Frigidum, que les avant-postes des deux armées en vinrent aux mains le 5 de septembre. Un corps de Goths, commandé par Gainas, fut engagé d’abord et soutint très-mal le premier choc. Théodose les vit revenir à lui en déroute. Il les rallia, les harangua, puis, levant les yeux au ciel avec une expression de ferveur enthousiaste: «Seigneur, dit-il, vous savez que je n’ai entrepris cette guerre que pour le nom de votre Fils et pour ne pas laisser le crime impuni. Si j’ai eu raison de compter sur votre secours, étendez votre main sur vos serviteurs afin que les païens ne disent pas de nous : Où est leur Dieu? » La confiance pieuse du général passa dans l’âme des soldats, qui revinrent à la charge, guidés cette fois par leur autre chef Bacure. Ce barbare paya hardiment de sa personne, et, entrant dans les rangs ennemis, y fit une large trouée. Mais il y laissa la vie, et ce dévouement ne réussit qu’à maintenir jusqu’à la fin du jour la fortune indécise. Les deux armées rentrèrent dans leur camp, après une effroyable effusion de sang. On portait à dix mille le nombre des Goths restés sur la place. Chacun triompha de son côté, comme c’est l’ordinaire dans de telles journées, mais chez Eugène la joie fut d’autant plus grande que l’inquiétude de la veille avait été plus vive. La nuit se passa en festins joyeux et en largesses.

Dans le camp de Théodose, au contraire, tout était grave et sombre. Du moment, en effet, où la victoire se faisait attendre, la situation devenait critique, car les légions d’Arbogast occupaient non-seulement la plaine, mais même, à l’exception du passage étroit que Théodose s’était frayé, presque toutes les hauteurs avoisinantes sur la droite et sur la gauche. Elles pouvaient donc, au premier échec, se donner la main et fermer toute retraite. Cette prévision intimidait les généraux de Théodose, qui, dans un conseil tenu le soir, proposèrent de faire une demi-retraite pour se mettre plus en sûreté et laisser à des renforts le temps d’arriver. Mais ce conseil, que peut-être dans d’autres circonstances Théodose, général circonspect de son naturel, eût adopté de lui-même, lui parut pour une guerre si sainte trop entaché de prudence humaine. «Non, dit-il, vous avez vu sur les drapeaux ennemis l’image d’Hercule : la croix ne reculera pas, même un jour, devant-elle.» Et il ordonna pour le lendemain une nouvelle attaque. Puis il se rendit à une petite chapelle voisine pour y passer la nuit en prières. Il pria en effet, et avec tant de ferveur que ses yeux se fondaient en pleurs et que ses vêtements étaient trempés de larmes. Après plusieurs heures d’oraison, le sommeil ferma involontairement ses paupières, mais sa pensée se poursuivit à travers ses songes : il vit apparaître deux cavaliers vêtus de blanc, montés sur des chevaux de même couleur : «Ne crains rien, lui dirent-ils, c’est Jean l’évangéliste et Philippe l’apôtre qui te parlent : ce sont eux aussi qui viendront demain à ton secours.» Comme il retournait à sa tente à l’aube du jour, remerciant Dieu d’avoir soutenu ainsi son courage, un soldat s’approcha pour lui raconter une vision du même genre. «Vous voyez, dit Théodose à ses généraux : si c’était moi seul à qui Dieu se fût fait voir ainsi, on dirait que c’est une invention de moi pour vous faire combattre. C’est donc pour vous, non pour moi, qu’il a parlé à ce soldat. »

Puis, faisant le signe de la croix, il donna le signal du combat, et le gros de l’armée, qui était resté la veille dans les retranchements de la montagne, se mit en mouvement vers la plaine. A mesure qu’on descendait et que l’horizon s’étendait devant les regards, on distinguait plus nettement les détachements de troupes ennemies postés sur toutes les hauteurs voisines, et cette vue pénétrait les plus fermes courages d’une secrète inquiétude. A chaque moment on craignait d’apprendre que l’armée était prise en queue et coupée de sa retraite. Plusieurs fois on vit Théodose se retourner pour regarder en arrière avec angoisse, puis, pendant des moments de halte, mettre pied à terre, se jeter à genoux, et se relever le visage plus illuminé que jamais d’une sainte confiance. Soudainement, d’une des éminences quelques officiers se détachèrent en parlementaires et vinrent parler à Théodose. Après quelques instants d’entretien, Théodose tira des tablettes de sa poche, y traça quelques lignes et les tendit à ses interlocuteurs, qui repartirent sur le champ. Le sens de ce dialogue fut bientôt connu. C’était la défection ou plutôt le repentir du comte Arbitrion, qu’Arbogast avait chargé du commandement des postes détachés sur les montagnes, et qui, au moment d’en venir aux mains avec son souverain légitime, sentait défaillir son audace. Il envoyait offrir sa sou­mission et demander grâce. Théodose accepta volontiers ce secours inespéré. Ainsi disparaissait le plus grand danger de la journée, qui se transformait au contraire en une force inattendue. Quel changement! quel coup de la main divine! quelle réponse aux prières de Théodose! Désormais l’armée pouvait s’avancer en pleine sécurité, appuyée sur une forte et large base d’opérations.

Le défilé était pourtant toujours assez lent, car les chemins étroits de la montagne ne permettaient pas à plusieurs chevaux de passer de front. Théodose, plus encouragé que jamais dans sa confiance, mais contrarié d’un retard qui laissait à l’ennemi le temps de se concentrer pour résister à la première attaque, mit résolument pied à terre et l’épée à la main : «C’est maintenant, dit-il, qu’on va voir le Dieu de Théodose.» Il s’avança, à la tête de la première cohorte, jusqu’en vue d’un petit tertre où Eugène s’était placé pour assister sans péril à la journée. Eugène le reconnut et poussa un cri de surprise et de joie. Informé des dispositions prises par Arbogast, mais ignorant encore la défection qui venait d’en déjouer toutes les combinaisons, il prit cet acte d’audace pour un coup de désespoir. «Il est perdu, s’écria-t-il, et il veut mourir en brave. Je ne veux pas qu’il ait celte gloire : qu’on me l’amène les pieds et les mains liés.»

A peine avait-il achevé de parler que déjà il ne voyait plus rien devant lui qu’un affreux tourbillon de poussière. Au moment, en effet, où Théodose engageait cette attaque presque téméraire, la nature, semblant par une volonté divine se mettre d’elle-même à ses ordres, lui envoya un auxiliaire sur lequel personne ne comptait. Un vent violent s’éleva, qui, soufflant en plein dans le visage des rebelles, remplissait leurs yeux de sable, et même enlevait leurs armes de leurs mains. Les traits lancés par eux, contrariés par l’agitation de l’atmosphère, retombaient sans force à leurs pieds, ou allaient frapper à côté sur des amis. L’effet moral de cette intervention des éléments en faveur du chef chrétien fut immense. Une panique se répandit dans les rangs de ses ennemis : les uns s’enfuirent; d’autres tombaient aux pieds de Théodose en demandant grâce. Théodose reçut avec bonté tous les suppliants, mais exigea qu’on lui amenât sur-le-champ les deux principaux coupables.

On n’eut pas de peine à trouver Eugène : il était encore, tout étourdi, sur l’éminence où il avait placé sa tente, et même, dit-on, ne comprenant rien à ce qui se passait, il y attendait toujours qu’on lui amenât Théodose. Quand il vit accourir auprès de lui, tout hors d’haleine, quelques-uns des gens qu’il était accoutumé à regarder comme les siens: «Eh! bien, dit-il, vous le tenez. Est-il bien enchaîné? » Sans lui répondre, on lui passa à lui-même la corde autour des pieds et des mains, et on l’amena sur le champ de bataille, où le vainqueur l’attendait dans toute l’exaltation du triomphe. « Vous voilà, dit Théodose : Hercule vous a donc laissé prendre ! Invoquez-le maintenant, et qu’il vous secoure. » Et comme le pauvre rhéteur fléchissait le genou en suppliant, et allait appeler à son aide toutes les ressources de son ancien métier, un soldat passant par derrière lui frappa la nuque et le décapita d’un coup de sabre. La tête fut ensuite promenée au bout d’une pique, à travers les rangs ou plutôt la mêlée des soldats. Le même sort attendait Arbogast, mais il avait disparu. On sut qu’il avait dirigé sa fuite vers les montagnes, mais on retrouva peu de jours après son cadavre transpercé de son épée par sa propre main.

Comme Théodose avait tout demandé à Dieu avant le combat, il ne perdit pas un moment pour lui tout rapporter après la victoire. C’était pour le Christ seul qu’il avait combattu : ce fut au nom et pour la gloire du Christ aussi seulement qu’il voulut triompher. D’abord on fit disparaître sans délai les insignes païens; les images d’Hercule furent foulées aux pieds, et les statues de Jupiter furent mises en pièces. « Voilà les éclats de la foudre» dirent les courtisans en voyant voler de toutes parts des fragments d’or ou de métal précieux. « Nous aimerions fort à être foudroyés de la sorte.» Et Théodose leur permit, en riant, de ramasser et de mettre en poche tous les débris de quelque valeur.

Mais il lui fallait trouver quelques témoignages à la fois plus sérieux et plus éclatants de sa reconnaissance : et, pour faire ce choix, avant tout il voulut consulter Ambroise. Dès le soir même du combat, à peine rentré sous sa tente, il lui écrivit. Seulement, il ne savait où lui faire parvenir sa lettre; car il avait été informé qu’Ambroise avait quitté Milan, et le lieu de sa retraite ne lui était pas connu. Un courrier fut dépêché avec ordre de l’aller chercher partout où on pourrait soupçonner qu’il se fût retiré. La recherche ne fut pas longue. Ambroise était tout simplement à Milan, au palais épiscopal, où il était rentré dès le lendemain du départ d’Eugène pour l’armée. Ce fut là qu’il reçut, coup sur coup, la nouvelle du combat et la lettre de l’empereur.

Son cœur fut inondé d’une joie sans bornes. Jamais ses sentiments de Romain et de chrétien, si intimement mêlés dans son âme, ne s’épanchèrent avec plus d’effusion que dans les termes brûlants de sa réponse. Peut-être même l’évêque fit-il dans sa joie plus de part que l’empereur à la patrie terrestre, au bonheur de voir Rome arrachée aux mains d’un usurpateur barbare. «Vous me croyiez parti, écrivait-il, mais j’avais plus de confiance dans votre courage et dans votre mérite. Je n’ai jamais douté que le secours céleste ne répondît à votre piété et ne vous aidât à délivrer l’empire romain des mains de ce barbare. Je suis donc revenu en hâte dès que je n’ai plus eu chance de rencontrer celui que je voulais éviter, car je n’avais jamais eu dessein d’abandonner l’Église que Dieu m’a confiée, mais seulement de fuir le contact d’un sacrilège. Je suis ici depuis la fin d’août.

« Vous voulez donc que je rende grâces à Dieu de votre victoire, et bien volontiers je vais le faire. Une hostie offerte en votre nom est sûre de plaire à Dieu... D’autres empereurs commandent des arcs de triomphe : vous demandez, vous, que des sacrifices et une action de grâces soient offerts à Dieu par la main de ses prêtres. Bien qu’indigne d’être l’interprète de tels vœux, je vous dirai pourtant ce que j’ai fait. J’ai porté votre lettre à l’autel, et je l’y ai déposée; je l’ai tenue en main en offrant le saint sacrifice, pour que ce fût votre foi qui parlât par ma bouche, et que le rescrit impérial lui-même me tînt lieu d’offrande. Oui vraiment, Dieu regarde d’un œil favorable l’em­pire de Rome, puisqu’il lui a donné un tel prince, un tel père, dont la vertu, parvenue à un tel point de grandeur, est cependant tellement contenue par l’humilité, qu’il passe en vertu tous les empereurs et en humilité tous les prêtres. Qu’ai-je de plus à désirer? quel vœu former? Tout se réunit en vous : je trouve chez vous le plein accomplissement de tous mes souhaits. »

Répondant alors plus particulièrement à la question de Théodose, il lui conseillait tout simplement de témoigner la vivacité de sa reconnaissance envers Dieu par un déploiement inusité de clémence envers les vaincus. Le conseil fut suivi, et à la lettre. A part les deux victimes du premier jour, il n’y en eut aucune autre. Le fait ne serait pas croyable si les témoignages n’étaient unanimes pour l’affirmer. Un secrétaire d’État fut dépêché du camp même pour aller porter à Milan un acte général d’amnistie. Ce fut dans l’église qu’on dut le lire, car c’était là que, par instinct, tous ceux  qui se sentaient menacés s’étaient d’avance réfugiés. Dans le nombre étaient les enfants d’Eugène et ceux d’Arbogast, qui avaient cherché l’asile du sanctuaire, quoiqu’ils n’eussent pas reçu encore le signe sacré du christianisme. Théodose ordonna qu’on saisît cette occasion pour les enrôler sous les lois du Christ ; il leur conserva tous leurs biens et leur promit son affection. Le fils de Flavien, païen comme lui, ne fut pas plus maltraité. L’enthousiasme causé par cette application inattendue de toutes les maximes évangéliques fut au comble, surtout chez les vaincus. Leur voix s’éleva plus haut que celle des vainqueurs le jour où Théodose, accompagné d’Ambroise, qui était venu à sa rencontre, fit son entrée triomphale dans Milan. Les deux cultes célébrèrent à l’envi toutes les circonstances prodigieuses de la victoire, et peut-être les païens, plus disposés par leur croyance même à reconnaître dans les forces physiques de la nature l’action directe de la puissance divine, étaient-ils les plus pressés à proclamer le secours inattendu que les éléments étaient venus apporter aux efforts du héros.

« Prince véritablement chéri des dieux, disait quelques années plus tard encore un poète païen, à qui Éole, du fond de son antre, envoie l’armée de ses tempêtes, pour qui l’éther combat, et qui fait accourir les vents sous ses étendards, au son de sa trompette! » Et il ajoutait : « Prince clément, qui met fin à la haine le même jour qu’aux combats, et dont il est heureux d’être le prisonnier »

Seul, au milieu de l’ivresse générale, Théodose gardait une gravité mélancolique. Soit que les tristes présages mêlés aux prédictions de la victoire par le solitaire de la Thébaïde eussent laissé leur ombre dans son esprit, soit qu’il sentît déjà le poids d’un mal secrètement engendré dans ses organes, affaiblis par les fatigues de l’expédition, soit détachement d’une âme chrétienne à qui la terre, même avec la parure de la gloire, ne suffit plus, il paraissait jouir sans entraînement et presque sans goût de ce comble de renommée et de fortune. Sans perdre un jour, il ordonna qu’on fît venir de Constantinople son fils Honorius, et, en l’attendant, par un scrupule de dévotion raffinée, il voulut se priver de ses plus chères consolations spirituelles en s’abstenant de l’approche des sacrements. Il lui semblait que sitôt après une bataille, auteur, sinon coupable, de la mort de tant d’hommes, il ne pouvait être admis au festin de Dieu. La seule odeur du sang, même légitimement versé, le reportant par une pénible association d’idées vers le souvenir d’autres meurtres, lui causait un trouble involontaire.

En toute hâte le jeune prince arriva conduit par sa tante Séréna, femme de Stilicon, et accompagné de sa petite sœur Placidie, encore dans les langes, seul enfant qui fût resté à Théodose de son union si courte avec Galla. Le cortège royal laissa Constantinople dans la joie, et sur la route des fêtes saluèrent partout son passage. Mais l’arrivée à Milan, dans les premiers jours de 395, fut plus sombre. De graves accidents, des secousses fréquentes de tremblement de terre, des orages effroyables, étaient venus mêler au bonheur public de sinistres présages et des malheurs privés. De plus l’empereur était décidément malade, et déjà on savait que son mal, d’une gravité reconnue, était une hydropisie de poitrine.

Depuis plusieurs jours, il gardait le lit. La vue de ces êtres chéris le ranima. Il se leva, se rendit avec eux à l’église, où il les remit solennellement aux mains d’Ambroise, pendant que lui-même recevait le pain céleste dont il s’était privé si longtemps.

Puis il se mit à l’œuvre pour régler les affaires d’État avec la ferme résolution d’un mourant. Le partage de l’empire était déjà chose arrêtée et connue de tous. Arcadius avait l’Orient, Honorius l’Occident. Auprès de chacun il plaçait un tuteur : c’était le préfet du prétoire Rufin à Constantinople; à Milan, le général Stilicon, allié de la famille impériale : tous deux chrétiens de nom, mais tous deux atteints de tous les vices, des cours, tous deux cachant, sous les apparences du dévouement, le feu intérieur d’ambition qui les dévorait. Théodose confirma par un acte nouveau l’amnistie qu’il avait donnée à Milan, les remises d’impôts qu’il avait faites à Constantinople. Son principal soin paraissait être de laisser tout en paix après lui, et sa pensée parcourait successivement tous les points de l’empire pour chercher s’il n’y laissait pas subsister quelque occasion de trouble. Ainsi, une députation d’évêques d’Occident lui étant venue présenter ses hommages, il se plaignit à eux que leur hostilité contre l’évêque d’Antioche durât toujours, bien que la mort de Paulin et de ses successeurs n’y laissât véritablement aucun prétexte. « Mettez-y ordre, je vous en prie, leur dit-il paternellement; ces discordes affligent l’Église. » Et il ne les laissa partir qu’après avoir ob­tenu d’eux la promesse de faire le sacrifice de leurs ressentiments

Une autre députation l’attendait, qui ne manquait jamais après aucune victoire : c’était celle du sénat de Rome conduite par les deux consuls que Théodose lui- même venait de désigner, Anicius Olybrius et Anicius Probinus, fils tous deux du fameux préfet du prétoire Probus et élevés sous ses yeux par la sainte Anicie. La seule désignation de ces deux rejetons de la première maison chrétienne de Rome, pour inaugurer ensemble les fastes consulaires de la nouvelle année, attestait assez au sénat dans quel sens Théodose entendait désormais qu’il eût à marcher. Claudien, ami et client de la famille Probus, eut beau, en célébrant ce nouvel honneur, mettre successivement les jeunes magistrats sous le patronage de Bellone, de Phœbus, de Mars, de Vénus et des Nymphes : personne autour d’eux ne s’y méprit et ne vit dans le choix de l’empereur autre chose que la volonté de consacrer solennellement au Christ tout ce qui restait des souvenirs de la république. Tels étaient cependant l’attrait d’une cour et le besoin impérieux qui poussait toujours un sénateur à se rapprocher d’un empereur, qu’un très-grand nombre de patriciens païens accompagnèrent les nouveaux consuls dans leur visite à Milan. Théodose les fit entrer et leur tint un langage d’une sévérité mélancolique : « Jusques à quand donc tarderez-vous, leur dit-il, à embrasser cette foi qui seule nous promet la délivrance de tous nos péchés?» Les sénateurs, ainsi directement interpellés, se récrièrent, alléguant l’antiquité de leur religion: «C’est par elle, osèrent-ils dire, que depuis douze cents ans Rome subsiste invaincue. Si Rome quitte les dieux qui l’ont protégée, qui sait ce qu’elle deviendra? » Théodose n’insista pas. Il n’était ni de force ni d’humeur à soutenir une discussion théologique. Mais il leur déclara sèchement qu’ils n’eussent désormais plus à compter, pour l’entretien d’aucun temple, sur les subventions du trésor public. Les pauvres païens, sentant bien qu’avec les sources du trésor tariraient aussi celles de la piété des fidèles, répondirent tristement : «Mais si ce n’est pas le trésor qui soutient le culte, le culte ne sera donc plus celui de l’empire» et ils se retirèrent en baissant la tête. Stilicon fut chargé de les reconduire à Rome et de donner le commentaire des paroles de l’empereur. Il le fit en effet, et non sans quelque brutalité, s’il est vrai, comme le raconte Zosime, qu’il mit les temples au pillage, enlevant, soit pour le compte de l’État, soit pour son compte personnel les richesses qui s’y trouvaient; s’il est vrai en particulier que sa femme Séréna, visitant un temple de Vesta, ôta sans scrupule du cou de la déesse un collier de brillants et le passa au sien, malgré la résistance d’une vieille vestale qui la poursuivit de ses imprécations.

Au milieu de ces occupations diverses auxquelles Théodose présidait avec calme, la maladie le gagnait de jour en jour. Mais, soit que son parti fût pris de ne pas s’en apercevoir et de mourir debout, soit que ses douleurs ne fussent pas accrues dans la même proportion que la gravité du mal, il ne voulut rien interrompre, pas même les fêtes qui continuaient à célébrer ses victoires et l’arrivée du nouvel Auguste en Occident. Le 16 janvier il devait, après son dîner, assister à une course de chevaux : il se mit à table avec quelque appétit, mais à peine fut-il assis qu’un étouffement le saisit, et il ne put achever le repas. Il insista cependant pour que le jeune prince allât présider la course. Dans la nuit, l’état s’aggrava et la respiration, de plus en plus courte, fut enfin tout à fait supprimée. Il expira le 17 au malin, et ceux qui veillaient à son chevet crurent entendre errer sur ses lèvres le nom d’Ambroise. Il n’avait que cinquante ans, et n’en avait régné que seize. 

La douleur publique fut extrême et mêlée d’une confuse angoisse. De la hauteur où venait de le porter et de l’établir, avec une solidité apparente, un grand capitaine, l’empire se sentait de nouveau retombé aux mains de deux enfants gouvernés par deux ambitieux. On ne pouvait donc plus respirer, même un jour: c’était à désespérer. Le désenchantement fut d’autant plus profond qu’un instant la confiance était rentrée avec une vivacité depuis longtemps ignorée dans le cœur de ces générations ordinairement lasses et dégoûtées d’elles-mêmes. La foi de Théodose et celle d’Ambroise, confirmée par la fortune, avait été contagieuse.

On s’était pris à penser avec ces fermes croyants que la cause des maux persistants de l’empire était enfin découverte et pourrait être détournée, et que les épreuves de l’empire allaient cesser avec l’hommage rendu par lui à la majesté du Dieu unique. On se flattait que Rome, retrempée par une foi nouvelle, allait renaître à sa vieille gloire. On comptait avec reconnaissance les signes de la bénédiction divine, déjà marqués sur le front de Théodose. Cet espoir était trompé. L’empereur chrétien, l’empereur orthodoxe, celui qui avait fait de l’Évangile la loi unique de l’État et donation complète au Christ de son pouvoir, périssait, comme un autre, par une mort qui l’enlevait à moitié de son âge et de son œuvre. Il abandonnait, comme un autre, sa famille et ses sujets aux intrigues des cours et aux menaces des barbares. La voie inconnue où Rome s’avançait désormais, loin de ses dieux pénates et des tombeaux de ses pères, était donc, aussi bien que toute autre, couverte d’un sable mouvant où le pied même d’un héros ne pouvait fixer son empreinte. Les païens triomphaient tout bas de cette impuissance commune à la nouvelle comme aux anciennes divinités. Au moins, eux, ils étaient restés fidèles à leurs souvenirs. Mais ceux qui, pour suivre la fortune, avaient trahi le passé, se sentaient honteux de n’avoir acheté à ce prix ni la paix du présent ni la sécurité de l’avenir.

Ce sentiment de dégoût et de doute était écrit sur bien des visages, lorsque le quarantième jour après la mort de Théodose la foule accourut à l’église pour rendre un dernier hommage à sa dépouille mortelle avant le départ du convoi qui devait l’emmener à Constantinople. Ambroise célébra le saint sacrifice, puis, se retournant vers le peuple, il prit la parole. Lui aussi était trompé dans toutes ses espérances humaines. A lui aussi, pour la troisième fois en vingt ans, le rêve patriotique de sa vie échappait au moment où il croyait le saisir. Il perdait un ami, un grand homme qui avait porté la couronne, comme lui-même portait la croix, avec une humilité fervente, qui avait compris, partagé, qui réalisait de jour en jour les vues idéales de sa politique. Mais la foi d’Ambroise, bien qu’intimement unie dans son âme à sa piété filiale envers Rome, était pourtant reliée au ciel par une chaîne que ne pouvait briser aucun événement humain. Dieu parlait, Dieu frappait, c’en était assez : il fallait se soumettre, se confier, et bénir. C’est cette ferme assurance qu’il sut faire passer dans les cœurs, en les élevant au-dessus de la terre sans les détacher de la patrie.

« Voilà donc, dit-il, ce que nous annonçaient ces profondes secousses de la terre, ces inondations des eaux du ciel, celte épaisseur étrange des ténèbres qui nous environnaient. C’est que Théodose devait quitter la terre; les éléments pleuraient son départ... Et comment le monde n’aurait-il pas pleuré de se voir enlever un prince par qui étaient adoucies les rigueurs de la condition terrestre? Il nous a donc quittés, ce grand empereur; mais, ajouta l’orateur en montrant du doigt le jeune Auguste qui présidait à la cérémonie funèbre, il ne nous a pas quittés tout entier; il nous a laissé ses enfants, en qui nous devons le reconnaître, en qui nous le voyons et le possédons encore... Ne soyez point émus par la jeunesse de leur âge : la foi des soldats complète ce qui manque à l’âge de l’empereur. Et réciproquement c’est la foi de l’empereur qui fait le courage des soldats .

« C’est la foi de Théodose qui vous a donné la victoire : qu’à son tour votre foi soit la force de ses fils... Abraham, lorsqu’il a engendré, Sarah, lorsqu’elle enfanta dans sa vieillesse, n’ont pas considéré quel était leur âge. Comment seriez-vous surpris que la foi vienne en aide à l’âge, puisque la foi est faite pour représenter les choses à venir? Qu’est-ce que la foi, sinon la substance des choses qu’on espère? Ainsi nous l’enseigne l’Écriture. Mais si la foi prête un corps à ce que nous espérons, combien plus à ce que nous voyons!... Et il n’est pas rare que ce soit précisément dans la mort que la foi triomphe. N’est-ce pas la vertu des martyrs qui tourmente chaque jour l’ennemi du genre humain et ses légions?... Efforçons-nous donc, nous qui jouissons encore du bienfait de la vie, de ne point être ingrats; rendons aux gages que nous a laissés le pieux empereur une affection tendre et paternelle. Payons aux fils ce que nous devons au père. Vous lui devez plus mort que vous ne lui deviez vivant. Si même dans une famille privée, c’est un grand crime de violer le droit des mineurs, que serait-ce quand il s’agit des fils d’un empereur?... Et qui peut douter que le Dieu tout-puissant leur serve d’appui? Avec l’aide de ce Dieu, l’empereur Arcadius est déjà tout florissant de jeunesse; Honorius frappe aux portes de l’adolescence, plus avancé en âge que n’était Josias qui, venu au trône orphelin comme lui, a vu la trente et unième année de son règne, et a plu à Dieu plus que tous les autres rois d’Israël, parce qu’il a célébré la Pâque du Seigneur et aboli les erreurs des cérémonies idolâtres.»

L’éloge des vertus du défunt était le thème obligé qui devait suivre; mais parmi ces vertus Ambroise fit choix, pour les célébrer, non de celles qui avaient brillé aux yeux des hommes, mais de celles dont l’orgueil de plus d’un de ses conseillers avait parfois rougi : son humilité, sa promptitude au repentir, sa soumission au moindre vœu de l’Église. «Je l’ai aimé, dit-il, se mettant hardiment en scène lui-même, j’ai aimé cet homme miséricordieux et humble dans l’exercice du pouvoir, d’un cœur pur et d’une âme douce, tel que Dieu les aime quand il dit : Sur qui me reposerai-je, sinon sur celui qui est humble et doux? J’ai aimé cet homme qui, préférant être accusé à être flatté, a su un jour jeter à terre tous ses insignes royaux, pleurer son péché dans l’église, demander grâce par ses gémissements et ses larmes. Ce qui fait rougir des particuliers, la pénitence publique, n’a pas fait rougir cet empereur, et depuis ce jour aucun autre ne s’est écoulé sans qu’il ait pleuré son erreur. J’ai aimé cet homme qui, dans son dernier soupir, m’appelait encore, qui, au moment de sortir de la vie, s’occupait plus de l’étal de l’Église que de son propre péril. Je l’ai aimé, je l’avoue, et voilà pourquoi je le pleure du fond de mes entrailles. Je l’ai aimé, et j’espère de mon Dieu qu’il accueillera la voix de la prière par laquelle je m’efforce de suivre cette âme pieuse.»

« Oui » poursuit l’orateur, comme si le ciel s’ouvrait à ses yeux, et comme s’il apercevait au pied du trône divin tous les souverains chrétiens, et s’il entendait s’élever du fond des enfers les gémissements de tous leurs ennemis : « Oui, Théodose repose maintenant dans la lumière et triomphe dans le chœur des saints. Il y embrasse Gratien, qui ne pleure plus ses blessures puisqu’il a trouvé un vengeur... En face, au contraire, Maxime et Eugène sont plongés dans l’abîme des ténèbres, montrant par. leur exemple misérable combien il est dangereux d’attaquer ses princes par les armes. Oui, c’est maintenant que l’auguste Théodose sait ce que c’est que régner, maintenant qu’il règne avec Jésus-Christ. C’est maintenant qu’il est roi, quand il reçoit dans ses bras son fils, sa fille Pulchérie, doux gages de l’amour conjugal qu’il avait perdus, quand il embrasse son épouse Flaccille, cette âme restée fidèle à Dieu, quand il se félicite de retrouver son père, et quand il s’assied à côté de Constantin. »

L’auditoire peut-être ne s’attendait guère à voir apparaître, au milieu de l’énumération de tant d’êtres chéris retrouvés au ciel, l’image oubliée du grand Constantin, que Théodose n’avait ni servi ni connu; mais Ambroise usait à dessein de cette audace oratoire pour rattacher l’un à l’autre, comme les deux extrémités d’une même chaîne, le fondateur et le consommateur de l’empire chrétien. Ce que Constantin avait commencé, Théodose venait de l’achever : il fallait les montrer ensemble au pied du trône de Dieu, et entre eux, présentée par eux, convertie par eux, Rome elle-même, catéchumène et pénitente, lavée du sang des martyrs par l’eau du baptême.

A la vérité, bien différent de Théodose, Constantin, souillé comme lui d’une tache sanglante, n’avait à offrir à la justice de Dieu et de la postérité, ni les mêmes excuses, ni la même expiation. Son bras n’avait pas été armé par la sévérité légale du juge, son front ne s’était pas courbé dans la poussière de la pénitence.

Crime et repentir, il avait tout enveloppé dans le pardon silencieux d’un baptême tardif. Mais cette différence, qu’il signale d’un trait rapide, n’arrête pas l’assimilation patriotique d’Ambroise. L’un et l’autre sont des pécheurs dont la miséricorde divine a réglé les comptes, mais aussi des serviteurs couronnés de la vérité, dont il tient à entrelacer les noms sur le diadème impérial.

« Oui, Constantin, reprend-il, car bien que ce prince n’ait reçu qu’au dernier jour la grâce du baptême qui remet tous les péchés, cependant parce qu’il a été le premier des empereurs qui ait eu la foi et parce qu’il en a laissé l’héritage à ses successeurs, cela seul lui assure un grand mérite, et c’est de son temps que s’est accomplie cette prédiction du prophète : On verra en ce jour le clou qui tient le frein du cheval, consacré au Dieu tout-puissant. »

Averti sans doute en ce moment, par la surprise des auditeurs, que cette citation étrange était inintelligible pour eux, Ambroise ne craint pas d’interrompre le mouvement de son discours pour l’expliquer. Il commence par raconter tout au long la découverte merveilleuse de la croix du Christ, faite du vivant de Constantin par les soins d’Hélène sa mère cette digression dut tenir les esprits singulièrement en suspens, jusqu’à ce qu’il en vint à ce détail singulier, qu’Hélène, ayant ramassé deux des clous qui avaient tenu le bois saint, avait enchâssé l’un des deux dans un diadème et fait tailler l’autre en forme d’un frein de cheval, puis envoyé à son fils ces deux objets sacrés. « Voilà, dit-il, le diadème et le frein que Constantin a reçus à la fois de sa mère. Il a gardé tous les deux, et les a transmis aux princes ses successeurs. O sage Hélène, qui a placé la croix sur la tête du souverain, pour que ce soit la croix qu’on adore dans la majesté impériale! O clou sacré, devenu véritablement le clou qui tient cet empire de Rome, à qui le monde obéit! 0 digne ornement du front des souverains, qui fait des prédicateurs de ceux qui étaient des persécuteurs ! La croix est devenue un diadème pour faire briller la foi, mais elle est devenue aussi un frein pour tempérer la puissance. Gardez donc, ô prince, cette libéralité du Christ, pour qu’on puisse dire aussi de l’empereur de Rome : Vous avez placé sur sa tête une couronne faite d’une pierre de grand prix . »

Jamais l’union indissoluble de l’Église et de l’empire, le mariage du Christ et de Rome, n’avait été proclamé dans un plus ferme et, par son étrangeté même, plus saisissant langage. Mais si Ambroise à ce moment promena ses regards sur l’assistance, il put distinguer dans la foule brillante des officiers un jeune Goth, qui avait pris part à la dernière victoire de Théodose, et qui s’en retournait en Germanie avec son escouade de cavaliers. C’était celui que ses compatriotes nommaient Alaric et surnommaient le hardi, le bail, par excellence. Le destructeur futur de Rome était là peut-être inconnu et pensif, tandis que l’empire ensevelissait son dernier héros, et qu’une voix toute romaine essayait de faire sortir de cette tombe même le présage d’un nouvel avenir. Moins de vingt ans vont s’écouler, et ce jeune homme inconnu se promènera en vainqueur sur le champ de Mars jonché de ruines, tandis que l’héritier des promesses d’Ambroise ira cacher sa honte et son effroi dans les lagunes de l’Adriatique.

Faut-il redire une fois de plus, au terme de ce long récit, qu’en appuyant l’empire sur l’Église et en pensant les fortifier à jamais l’un par l’autre, Ambroise cédait à une pieuse et patriotique illusion? Non, l’Église n’assurait pas la perpétuité de l’empire, et en lui donnant les paroles de la vie éternelle Jésus-Christ ne l’avait autorisée à y associer aucun gouvernement humain. A aucune époque l’alliance rêvée par Ambroise n’eût été ni durable, ni sincère, ni efficace.

Il est douteux que la vertu de l’Évangile, même inoculée au berceau des institutions impériales, en eut corrigé le vice originel; car Ambroise lui-même avait pu s’apercevoir que le frein de la croix n’est pas toujours suffisant pour contenir, dans sa course emportée et dans ses écarts, le pouvoir déchaîné d’un despote: et une expérience constante a démontré jusqu’à l’évidence que l’Église est plus souvent compromise que servie par les prédicateurs couronnés. Mais à l’heure où parlait Ambroise, le temps d’une telle alliance, s’il avait jamais existé, était passé pour jamais. Le mal avait pénétré trop avant; la ruine de l’empire était consommée. Sous peine de périr avec lui, à tout prix l’Église devait s’en dégager. Pour suivre jusqu’au bout dans leur vive incohérence les métaphores qu’Ambroise empruntait ou prêtait lui-même au texte sacré, le clou enfoncé dans l’édifice vermoulu, loin de le raffermir, en faisait voler plus rapidement les débris en éclats et en poussière.

Dieu pourtant n’avait pas suscité en vain ni fait rencontrer au hasard des ouvriers tels qu’Ambroise et Théodose. Le maître de la pensée humaine, qui la dirige sans la consulter ni la contraindre, employait ces deux instruments à un dessein qu’il ne leur révélait pas et qu’ils n’auraient pu comprendre. En consacrant au Christ les derniers jours de Rome décrépite et mourante, Ambroise et Théodose prolongeaient à peine de quelques heures l’existence de l’empire, mais ils préservaient pour les générations futures son héritage. Ils retiraient du naufrage les lois, les monuments du génie et de l’art, toutes les œuvres de la raison et de la conscience humaine, que Rome, pendant dix siècles de puissance, avait ou produites ou conquises, à qui elle avait servi de berceau ou d’asile. En aidant l’Église à marquer de son sceau et à couvrir de sa protection tout ce labeur du passé de l’humanité, ils ne donnaient pas à la puissance romaine la force de revivre, mais à la civilisation de Rome la force de survivre à sa domination.

L’avenir leur cachait le plan de l’œuvre que Dieu accomplissait par leurs mains. Et peut-être que, si le voile eût été levé devant leurs yeux, ils eussent trouvé la tâche ingrate, et le courage leur eût manqué pour s’y dévouer tout entiers. Peut-être que le spectacle de tant d’héritiers barbares déjà conviés à recueillir la succession de leur Rome chérie, et pressés d’en déchirer la dépouille, les eût pénétrés d’une douloureuse surprise, que l’éclat d’aucune autre espérance n’aurait suffisamment adoucie. Vainement leur eût-on montré ces ravisseurs eux-mêmes subjugués par la maternité de l’Église, et l’évêque de Rome montant au trône d’où tombaient les empereurs : toute la splendeur promise au Vatican ne les aurait point consolés de l’humiliation réservée au Capitole. Peut-être, pour qu’ils pussent déployer dans un pieux concert toutes les forces de leur génie, fallait-il qu’ils crussent sincèrement sauver et servir tout ensemble leur foi et leur patrie.

A Théodose surtout cette honnête illusion était nécessaire. D’un esprit plus ferme qu’étendu, son mérite principal consistait dans la droite simplicité de son caractère et de ses vues. Il avait cet œil sain dont par le l’Évangile, et qui tient en lumière le corps tout entier. Une pensée suffisait à remplir son intelligence, un, devoir à régir ses actes. Le jour où, sortant d’une retraite qui contentait ses désirs et qu’embellissait le bonheur conjugal, il recueillit dans un suprême péril le poids et l’honneur du pouvoir suprême, ce devoir lui apparut sous la forme d’un but très-simple à pour­suivre : rétablir l’unité sur le sol comme dans les âmes, prévenir le morcellement du territoire et le déchirement de la foi. L’invasion, la sédition, l’hérésie, les barbares, les païens, les Ariens, se montrèrent à lui comme une masse confuse d’ennemis à combattre, par des armes diverses, mais au nom d’un même intérêt et en vertu d’un droit égal. Il se dévoua à cette lutte, sans se laisser distraire un seul jour par aucun sentiment de vengeance, d’ambition ou d’orgueil per­sonnels. Ses fautes mêmes furent celles d’une âme adonnée à une préoccupation patriotique. 11 fut cruel, ne pensant que faire justice : il sévit pour défendre un droit, jamais pour tirer raison d’une injure, ou pour assouvir une convoitise. Puis, quand il eut péché par excès de zèle pour la loi de l’empire, il pensa tout réparer par un éclat de soumission envers l’Église, témoignant ainsi la persistance de son respect pour ces deux autorités qui lui apparaissaient comme superposées l’une à l’autre et n’en faisaient qu’une à ses yeux. Humble serviteur de l’une, modeste dépositaire de l’autre, il ne concevait pas même la pensée qu’elles pussent être un jour séparées, et que le bras pût jamais être détaché de la tête. Si le soupçon d’un tel divorce avait traversé son intelligence, il y aurait porté un trouble mortel; car la moindre incertitude eût altéré l’harmonie de ces facultés heureuses, mais moyennes, qui n’atteignaient la grandeur que parce que, ralliées par une volonté ferme, elles tendaient toutes à la même fin. Dieu épargna l’angoisse du doute à la sincérité de cet homme de bien. Il lui témoigna ses complaisances, moins encore par les biens dont il couronna sa vie, que par l’ignorance où il le laissa des maux qui allaient suivre sa mort. Pour grâce suprême, il le retira de ce monde au lendemain d’une victoire et à la veille du dernier désastre.

Le dessein qui aurait surpris Ambroise et désolé Théodose nous a été révélé par l’histoire. Une patiente étude nous a fait voir à quel but était destiné, dans les vues de la Providence, ce temps d’arrêt de près d’un siècle qui sembla suspendre le cours fatal de la des­tinée, entre la conversion légale de Rome et sa chute définitive. Nous avons vu germer et déjà mûrir tous les fruits inaperçus de tant d’épreuves et de tant d’efforts imposés pendant cette ingrate période à d’excellents et d’éminents serviteurs de la vérité. Mais, après avoir suivi dans ses moindres détails ce travail de décomposition et de transformation successives qui remplit le ive siècle, peut-être convient-il de jeter un dernier coup d’œil pour en saisir les résultats dans leur ensemble. Eloignons-nous de quelques pas pour apercevoir d’un plus juste point de perspective le développement du plan divin.

 

 

RÉSUMÉ ET CONCLUSION