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LE CŒUR DE NOTRE-DAME MARIE DE NAZARETH:

UNE HISTOIRE DIVINE

 

 

L’ÉGLISE ET L’EMPIRE ROMAIN AU QUATRIÈME SIÈCLE

CHAPITRE VI .

LA SÉDITION D’ANTIOCHE ET LA PERSÉCUTION DE MILAN

(383-387)

 

Théodose, à l'exemple Justine, traite avec les envoyés de Maxime, et reconnaît cet empereur. — Soumission complète des Goths, qui reçoivent des terres dans l’empire. — Persistance des troubles religieux en Orient. — Théodose veut convoquer une nouvelle réunion d’évêques.— Fâcheuse impression produite par ce projet. — Grégoire de Nazianze s'y oppose. — Arrivée des évêques à Constantinople. — Les orthodoxes craignent que l’empereur ne se laisse séduire par les Ariens. — Avertissement qui lui est donné par Amphiloque d’icône. — Édit qui interdit toutes les assemblées des hérétiques sous des peines sévères. — Succès de cette mesure. — Théodose emploie le même système de répression contre les païens. — Interdiction des sacrifices. — Cruelle exécution de cette défense. — Réclamations de l’orateur Libanius. — Théodose tempère lui-même ses rigueurs. — Prospérité de son règne.— Caractère de la législation de cette époque. — Sagesse et esprit de modération visibles dans les lois de Théodose. — Son bonheur domestique. — Vertus dd sa femme Flaccille. — Elle meurt. — Douleur de Théodose. — Oraison funèbre prononcée par Grégoire de Nysse. — Imposition extraordinaire rendue nécessaire par les embarras du fisc. — Sédition causée à Antioche par cette mesure. — Excès auxquels la foule se livre. — Terreur générale qui succède à ces scènes de désordre. — L'évêque Flavien se décide à aller trouver l’empereur pour demander la grâce de ses concitoyens. — En attendant son retour, le prêtre Jean, surnommé Chrysostome, harangue la foule et la rassure. — Caractère de sa prédication. — Colère de Théodose. — Il envoie deux commissaires avec des ordres rigoureux. — Arrivée de ces envoyés au milieu de l’effroi de la ville. — Ils mettent les perturbateurs en jugement. — Les moines des montagnes voisines viennent intercéder en faveur des accusés. — Les commissaires consentent à surseoir à l’exécution des ordres de l’empereur. — Arrivée de Flavien à Constantinople. — Son entrevue avec Théodose. — Il obtient la grâce d’Antioche. — Rentrée triomphale de Flavien dans cette ville. — Justine, à Milan, protège les Ariens et persécute Ambroise. — Elle exige de cet évêque qu’il cède une église aux Ariens. — Il s’y refuse. — La population prend parti pour lui. — Ambroise se renferme, pendant plusieurs jours, dans la basilique. — Les troupes amenées par les ordres de Justine devant l'église refusent d'en forcer l’entrée. — La cour cède de mauvaise grâce. — Dépit de l’impératrice et du jeune empereur. — Justine recommence la même tentative, l’année suivante, sous une autre forme. — Nouvelle résistance d’Ambroise et siège qu’il soutient dans la grande église. — La foule s’y enferme avec lui. — Monique et son fils Augustin ne quittent pas l’église pendant ces journées périlleuses. — Caractère et opinions du jeune Augustin. — Justine fait proposer à Ambroise de nommer des arbitres pour juger leur différend. — Il n’y consent pas. — Translation des reliques de saint Gervais et de saint Protais dans l’église assiégée. — Effet produit par cette cérémonie. — La cour se décourage. — Lettre menaçante envoyée de Gaule par le tyran Maxime. — Justine mande Ambroise à la cour et lui demande de retourner en ambassade auprès de Maxime. — Il y consent. — Conversion et baptême d’Augustin. Situation des esprits en Gaule quand Ambroise y arrive. —Maxime cour­tise le clergé catholique. Beaucoup d'évêques se laissent séduire par lui. — L'évêque Martin de Tours reste insensible aux caresses de l'usurpateur et de sa femme. — Schisme de Priscillien en Espagne. — Maxime fait arrêter et juger cet évêque et ses complices sur la poursuite de deux autres évêques espagnols. — Martin demande la grâce des accusés — Maxime la promet et ne tient pas sa parole. —Horreur produite par l’exécution des hérétiques. — Martin revient s’en plaindre et demander la grâce d’autres accusés, encore vivants. — Maxime l’accorde à la condition que Martin restera en communion avec les évêques accusateurs. — Martin y consent à regret. — Remords qu’il éprouve. — Arrivée dAmbroise à Trêves. Il approuve la conduite de Martin et ne veut pas communier avec les évêques complices de lexécution. Son entrevue avec Maxime. Il nobtient pas l'objet de Sa mission, et sen retourne en avertissant Justine des projets ambitieux de Maxime.— Justine n’ajoute pas foi à l'avertissement et envoie un nouvel ambassadeur, qui se laisse tromper. — Maxime franchit les Alpes et envahit l’Italie. — Fuite précipitée de Justine et de son fils, qui se rendent par mer à Thessalonique. — Théodose vient les y trouver. — Il prend le jeune empereur sous sa protection et épouse sa sœur Galla. 

 

A la première nouvelle des événements d’Occident, l’empereur Théodose, bien que son pouvoir n’en fût point atteint directement, avait ressenti une vive émotion. Il ne pouvait rester insensible au meurtre d’un collègue, au fâcheux exemple d’une insurrection victorieuse, à l’appel désespéré d’une veuve et d’un enfant couronnés. Il fit donc très-ostensiblement ses préparatifs de départ pour les Gaules, et prit même quelques arrangements pour assurer, en cas de malheur, la transmission de son pouvoir à son jeune fils. Bien que le petit Arcadius n’eût encore que six ans, il l’investit en plein sénat du titre d’Auguste, et le recommanda aux soins paternels du rhéteur Thémistius, qui lui promit de l’élever comme Phœnix avait nourri Achille, et de former en lui un autre Alexandre. Tout était prêt pour partir, lorsque l’arrivée d’un ambassadeur de Maxime, qui avait obtenu libre passage à travers l’Italie, vint attester que les bons rapports étaient rétablis entre l’héritier légitime et l’usurpateur de l’Occident.

Le ton de cet envoyé était empreint d’une certaine hauteur. Il n’entrait en aucune explication sur le meurtre de Gratien, offrait l’alliance de son maître contre les ennemis communs du nom romain, et, en cas de refus, faisait entendre de vagues menaces. Avec ce bon sens perspicace qui était sa qualité principale, Théodose jugea, non sans raison, que sous ces fanfaronnades se cachait plus de peur que de colère, et prit le sage parti de ne s’en point offenser. Après tout, il n’avait pas de motif pour se montrer plus délicat qu’une mère sur l’honneur et les droits de son fils. L’insurrection de Gaule ne faisait que hâter le moment où l’empire aurait, en tout cas, dû compter trois maîtres au lieu de deux: Maxime prenait seulement la part que Gratien, à la majorité de son frère, se serait probablement réservée à lui-même. Aucun changement immédiat ne résultait donc, surtout pour le souverain de l’Orient, de cette simple substitution de personnes.

Après avoir pesé toutes ces considérations, Théodose se décida à ratifier, au moins par son silence, les conditions acceptées à Milan. Il fit placer l’image de Maxime à côté de la sienne, et consentit même qu’elle fût surmontée de la couronne d’Auguste. Mais, cela fait, il ne contremanda point ses préparatifs et resta prêt à marcher vers l’Occident au premier signal. Il sentait que son concours pouvait être réclamé à tout instant pour conjurer les périls où allait s’engager par ses fautes une femme passionnée, gouvernant au nom d’un enfant.

En attendant, il avait fort à faire en Orient, et poursuivait sans relâche sa double entreprise : la complète libération du territoire et la complète pacification de l’Eglise. Des deux lâches, la première était loin d’être la plus ardue, et l’année 383 venait même de couronner sur ce point ses efforts par un succès à peu près complet. Les dernières tribus des Goths, errantes encore dans les plaines de Thrace, se voyant enfermées de toutes parts dans un coin de la province où elles ne pouvaient plus trouver leur subsistance parce que elles-mêmes avaient épuisé le sol par leurs ravages, se décidèrent à entrer en pourparlers, ou plutôt à demander grâce. Le consul Saturnin, chargé d’entendre leurs députés, convint avec eux d’un arrangement. On leur donna quelques terres désignées dans la portion la plus dépeuplée de la Mœsie, à charge par ces barbares de les cultiver, mais avec exemption d’impôt s’ils étaient exacts à remplir la condition. Un assez grand nombre se fit incorporer dans l’armée romaine, et pour un moment toute trace des troubles matériels de l’empire eut disparu .

Il n’était pas si aisé d’en finir avec son trouble moral. On a vu combien l’autorité du dernier concile avait été compromise par la conduite incohérente de ses membres. Sa sentence n’avait donc rien apaisé, et chacun continuait à se donner carrière, tant les Macédoniens, persévérant dans leurs réserves sur la divinité du Saint-Esprit, que les Ariens politiques, exaspérés de leurs disgrâces, et même les Eunomiens, dont le chef avait timidement reparu à Constantinople. Dans la foule, indifférente aux partis, les discussions théologiques étaient toujours de mode; c'était l’aliment des conversations du beau monde comme du peuple, dans les palais comme dans les carrefours, a Offrez-vous une pièce d’argent à changer, dit un auteur contemporain, on vous répond que le Père diffère du Fils en ce qu’il n’a point été engendré. Demandez-vous du pain, on vous assure que le Père est plus grand que le Fils. Vous informez-vous si votre bain est assez chaud, vous devez vous contenter de savoir que le Fils a été tiré du néant.» Dans la seconde ville de l’Orient, à Antioche, c’était pis encore. Là, les deux évêques, Flavien, intronisé par le concile, et le vieux Paulin, toujours vivant et animé, se faisaient face entre deux armées de fidèles irrités, qui souvent en venaient aux mains. Enfin, dans le reste de l’Asie, les sectateurs ardents du petit schisme d’Apollinaire entretenaient des ferments d’irritation.

Désolé d’avoir fait si peu de progrès vers celle unité qu’il désirait si ardemment, Théodose cherchait en vain dans son esprit une manière de mener à fin son plan favori de conciliation. Il avait beau méditer, il n’avait jamais que le choix entre deux partis : c’était, ou d’intervenir lui-même par la force pour imposer son opinion sur les points contestés, ou d’aboucher une dernière fois les évêques les uns avec les autres, dans l’espoir qu’ils finiraient par se mettre d’accord. Le premier mode lui répugnait, comme une ingérence trop marquée dans les affaires ecclésiastiques; le second, tant de fois employé, n’offrait guère de chances de succès. Ce fut pourtant à cet expédient usé qu’en désespoir de cause il résolut encore d’avoir recours. Dans le courant de l’été de 383 il invita de nouveau les évêques d’Orient à se rendre à Constantinople, pour reprendre, une fois de plus, l’interminable discussion des textes et des dogmes.

Ce fut aussitôt une terreur générale. Tous les gens de bien frémirent à la pensée de voir recommencer le scandale des séances orageuses, des intrigues, des disputes de primauté entre évêques. Les meilleurs prélats, ceux qui fuyaient les cours et aimaient à résider au milieu du troupeau confié à leurs soins, poussèrent des soupirs à l’idée d’un nouveau et inutile déplacement. Personne ne se fil plus vivement l’interprète de ce sentiment que le vieux Grégoire, à qui Théodose songea un instant pour lui offrir la présidence du nouveau concile. Quand la proposition vint le chercher dans sa retraite de Nazianze, il en éprouva un véritable effroi. «Moi, s’écria-t-il, retourner à une réunion d’évêques! Je n’en ai jamais vu qui ait bien fini, et qui n’ait accru les maux qu’on avait dessein d’y conjurer. Ce ne sont que contestations de préséance, et l’innocent y est accusé bien avant qu’on ait pu réprimer ou châtier le coupable.» — «J’irai bien vous voir, écrivait-il encore à un de ses amis, quand je serai sûr que vous serez seul. Car, quant aux synodes et aux conciles, c’est de loin que je les salue, depuis que j’en ai connu les peines, pour ne rien dire de plus.» Puis, quand il eut appris que le concile était une affaire décidée dans la pensée de l’empereur, il prit la plume pour écrire à tous les généraux et magistrats de sa connaissance, pré­sents à la cour, les priant de veiller, chacun pour leur part, à la bonne tenue des évêques, et de mettre ordre à leurs divisions. « Je vous supplie, disait-il au duc Modare, que de même que vous avez souvent contenu les ennemis du dehors par voire courage et votre prudence, vous fassiez maintenant sentir votre main dans nos guerres intestines, et que vous avisiez, en tant que la chose est en votre pouvoir, à faire finir en paix la réunion d’évêques qui va avoir lieu; car se réunir sans cesse et n’apporter aucun terme à ses propres maux, mais ajouter toujours tumultes sur tumultes, c’est, vous le savez, le comble de la honte»

En appelant ainsi le pouvoir militaire à son aide, Grégoire exprimait une opinion commune. On était si fatigué de disputes, que l’idée de recourir à un pacificateur armé qui ferait taire tout le monde se présentait à tous les esprits. Ce fut dans ces dispositions que débarquèrent à Constantinople la plupart des évêques orthodoxes, et l’aspect que présenta, même avant sa réunion, le concile futur, ne fut pas de nature à les dissiper. Il fut tout de suite évident que la confusion serait extrême : tous les chefs de parti arrivaient avec leur monde: Eunome, avec les Anomœens; Éleuze de Cyzique, à la tête des Macédoniens; Démophile, l’évêque dépossédé, groupant autour de lui ce qui restait d’Ariens dans la ville. Ému de ce débordement, Théodose cherchait-il conseil auprès de son évêque à lui, le nouveau métropolitain de la capitale? Le bon Nectaire, encore magistrat la veille et très-peu versé dans la théologie, n’était guère en état de lui en donner; il en demandait au contraire lui-même à tout le monde, s’appliquant consciencieusement à apprendre ce qu’il allait être chargé d’enseigner. Dans sa détresse, il consulta même, dit un historien, l’évêque de la petite secte des Novatiens, déjà représentée à Nicée et tolérée depuis dans l’Église à cause de la pureté de ses doctrines sur la nature du Verbe; et celui-ci ne sut rien imaginer de mieux que de lui conseiller, sans doute pour abréger, de remonter plus haut qu’Arius lui-même et de décider les questions en litige uniquement d’après les autorités antérieures au symbole de Nicée. Tout allait donc à la dérive, et Théodose lui-même, au grand effroi des catholiques, paraissait ne plus reconnaître sa voie au milieu de ce trouble. L’inquiétude fut portée au comble dans les rangs des orthodoxes lorsqu’un avis de l’impératrice Flaccille, très-dévouée à la vraie foi, vint les informer que l’empereur, malgré ses instances, s’était décidé à accorder une entrevue à Eunome lui-même et à recevoir de lui un document écrit. On était donc de nouveau relancé dans la mer des confessions de foi et des symboles, et les artifices d’un nouvel Eusèbe préparaient la défaillance d’un nouveau Constantin.

Il fallait frapper un coup décisif pour arrêter le mal à sa source. Ce fut l’évêque d’icône, Amphiloque, qui se chargea de réveiller par un trait d’audace la conscience troublée de l’empereur. Il se rendit au palais, en compagnie de quelques évêques, pour présenter ses hommages dans l’une des audiences solennelles où les personnages de distinction étaient admis à faire leur cour. Théodose siégeait sur son trône, ayant à ses côtés son fils nouvellement couronné. C’était, parmi les courtisans, à qui flatterait le cœur du père en prodiguant les respects à l’auguste enfant. Amphiloque, au contraire, salua Théodose sans paraître apercevoir Arcadius. «Vous ne voyez donc pas mon fils, dit Théodose d’un ton d’humeur. — C’est vrai, dit l’évêque revenant sur ses pas; je l’oubliais : bonjour, mon enfant» ajouta-t-il en donnant au jeune prince une légère tape sur la joue. Cette familiarité blessa l’empereur, et, se tournant vers sa garde, il ordonna de faire sortir cet insolent. Amphiloque se retournant alors et le regardant en face: «Vous voyez bien, Empereur, dit-il à haute voix, que vous ne pouvez souffrir qu’on fasse injure à votre fils, et que votre courroux s’allume contre ceux qui l’outragent. Ne doutez donc pas que le Dieu de l’univers abhorre aussi ceux qui blasphèment contre son fils unique, et voyez par là ce que vous avez à faire.» Théodose rougit, se tut, et quitta la salle tout pensif.

Le résultat de ses réflexions fut bientôt connu, et l’effet dépassa peut-être le but que le saint évêque s’était proposé. Le 25 juillet un édit fut affiché dans Constantinople, interdisant à tous les hérétiques nominativement, Ariens, Eunomiens, Macédoniens, Manichéens, etc., de tenir aucune espèce d’assemblée, ni dans les villes, ni dans les campagnes, ni dans les lieux publics, ni dans les lieux privés. «Si quelqu’un, ajoutait la loi, se lève pour transgresser cette défense, permission est donnée à tous ceux que charme la beauté du vrai culte de courir sus aux réfractaires pour les chasser par la conspiration de tous les gens de bien.»

Peu de jours après, de nouvelles et plus sévères dispositions vinrent attester que le pas était franchi et que les incertitudes momentanées de l’empereur étaient pour jamais dissipées. Menace de confisquer au profit du fisc les maisons où se tiendraient les assemblées illicites; peine du bannissement contre ceux qui se laisseraient ordonner prêtres ou évêques des sectes schismatiques, ou s’institueraient eux-mêmes professeurs de l’erreur. L’exécution de ces mesures de rigueur fut confiée aux magistrats, sous leur responsabilité personnelle, et toute négligence dut être suivie de destitution ou de châtiment. En face d’une résolution si nette, le concile devenait inutile: évidemment, aux yeux de Théodose, le temps des discussions était passé; les évêques se séparèrent sans s’être même officiellement réunis.

Quelque regret que puisse causer à l'historien de nos jours l’excès de ces rigueurs, il faut reconnaître que, parmi les contemporains, l’approbation fut générale, et que les sévérités de la loi ne suscitèrent pas plus de trouble qu’elles ne rencontrèrent de résistance. L’erreur n’eut point de martyrs. Au témoignage de tous les écrivains du temps, les peines portées dans l’édit restèrent à l’état de simples menaces. Le seul Eunome fut nominativement l’objet d’une sentence de proscription. On ne vit point les disciples d’Arius se faire arracher de l’Église par la main des licteurs, ou rougir de leur sang le marbre de l’autel. On ne les vit pas se précipiter en masse vers le désert pour y recevoir le pain de vie d’une main proscrite. Il n’y eut ni Athanase, ni Basile, pour offrir à l’hypostase indécise d’un demi-dieu métaphysique le dernier souffle de leur vie et de leur éloquence. On n’entendit nulle part ce cri sinistre et profond qui s’échappe, quand une conviction sérieuse est atteinte, du cœur blessé des populations. L’hérésie arienne, chimère de quelques savants et instrument de quelques ambitieux, était une irritation tout extérieure du corps de l’Église. Née dans les cours, la plante parasite séchait d’elle-même loin de l’atmosphère qui l’avait fait croître et mûrir. À vrai dire, l’autorité impériale, en frappant l’Arianisme, ne faisait que détruire son œuvre propre et réparer ses propres torts. Si un empereur n’avait protégé les débuts du schisme, un autre empereur n’aurait pas eu la peine de le proscrire.

L’extrême facilité avec laquelle les ordres de Théodose furent exécutés à l’égard des Ariens était bien de nature à l’encourager dans celte voie de pacification par la force. Une fois le char lancé sur cette pente, les païens devaient naturellement avoir leur tour. Pour un amateur passionné de l’unité, le spectacle des temples ouverts à côté des églises offrait l’aspect d’un désordre encore plus éloquent que celui des divisions intestines de la vraie foi. Mais ici, la situation était opposée. Le paganisme, détruit dans toute la partie intelligente et éclairée de la société, subsistait à l’état latent, mais profond, dans la masse inerte des populations rurales que l’Évangile n’avait pas encore tirées de leur sommeil. Il était attaché par mille liens à l’édifice politique de l’empire; les dieux du paganisme étaient les Lares de la demeure impériale. On pouvait bien les voiler, les outrager, les mutiler, les laisser couvrir de poussière; mais, au moment de desceller leurs au­tels, la main tremblait, car on pouvait craindre d'ébranler les fondements mêmes dans lesquels ils étaient rivés. Aussi Théodose procéda-t-il ici avec ménagement, avançant par degrés vers un but que peut-être lui-même n’osait pas envisager en face.

Comme Gratien, il sévit d’abord contre les apostats. Ceux-là s’étant volontairement soumis aux lois de l’Église, ce n’était que justice, semblait-il, de les astreindre à y rester fidèles. La peine fut la même qu’en Occident : privation de donner et de recevoir par testament : «Qu’ils soient réputés en dehors du droit romain,» dit la loi. C’était bien là une peine de gens riches et de courtisans, et c’étaient ceux-là, en effet, qui passaient volontiers d’un culte à l’autre avec la faveur, ou qui, convertis un instant par les rigueurs de Valens, avaient profité de l’interrègne pour retourner à leurs vieux penchants1.

Ce premier coup fut suivi d’un second plus décisif: ce ne fut rien moins que l’interdiction absolue de tous les sacrifices, même dans les temples encore ouverts au culte public. Le prétexte était tout trouvé, et cela encore n’était qu’un pas de plus dans une voie déjà frayée. Des dispositions édictées par Constance, mais complétées et renouvelées par les terreurs pusillanimes de Valens, avaient déjà frappé, on l’a vu, de rigueurs redoublées toute la science des aruspices, autrefois le secret d’État et l’une des maîtresses pierres de la vieille constitution romaine. Or, au premier rang parmi les pratiques de l’art augurai, figurait l’inspection faite par le prêtre sur les entrailles fumantes des victimes immolées. Point de sacrifice digne de ce nom sans cette interrogation solennelle, que la politique et la poésie avaient à l’envi entourée de tout leur prestige. C’était le moment attendu de la cérémonie, celui où la foule se pressait au pied de l’autel et croyait voir le ciel s’ouvrir sur sa tête pour laisser tomber la réponse à ses vœux, à ses espérances ou à ses craintes. C’était le coup de théâtre qui donnait au drame son dénouement. L’holocauste, privé de l’oracle, n’offrait plus de sens et plus d’intérêt. Aussi les mœurs ne se prêtaient pas à les séparer l’un de l’autre, et nulle surveillance ne pouvait empêcher l’officiant, à l’instant où il retirait son couteau sanglant du ventre ouvert de l’animal, d’y jeter un regard furtif pour y surprendre un secret qui circulait ensuite rapidement à voix basse dans l’assistance. Tout sacrifice était donc plus ou moins suspect d’être mêlé de divination illégale, et après bien des efforts superflus il dut. paraître plus simple de supprimer une fois pour toutes l’occasion du délit. Deux lois successives de Théodose prononcèrent cette suppression radicale : les termes en sont encore ambigus, quoique la conclusion en soit précise. La prohibition est absolue, mais le considérant qui la justifie porte non sur le sacrifice en lui-même, mais sur le caractère divinatoire que l'habitude y avait indissolublement attaché. Ce que la loi frappe, ce n’est pas l’hommage rendu aux dieux, c’est seulement la prétention de leur arracher la confidence de l’avenir.

Le cercle légal n’en était pas moins resserré de plus en plus autour du culte déchu : le terrain se rétrécissait et s’effondrait à la fois sous les pieds des vieilles divinités de l’empire; le résultat fut sensible, surtout quand des principes encore obscurs de la législation nouvelle il fallut passer à l’application.

Le préfet du prétoire, Cynégius, chargé de tenir la main à l’exécution de la loi, fut envoyé dans cette vue en tournée par tout l’Orient, avec ordre d’étendre sa visite même jusqu’à Alexandrie. Le magistrat partit; mais à peine les ordres dont il était porteur furent-ils connus, qu’à l’instant se réveillèrent de toutes parts ces instincts de délation nourris par le régime despotique, et qui se mettaient tour à tour au service de tous les partis vainqueurs. Un crime nouveau était pour la tourbe des sycophantes une mine qu’on ne pouvait trop se hâter d’exploiter. Ce fut à qui viendrait dénoncer à Cynégius les sanctuaires privés ou publics où l’on continuait à sacrifier. Non-seulement le flamine à l’autel, mais le prêtre offrant au pied d’un arbre sacré, à quelque dieu rustique, les prémices de son troupeau; le laboureur, couronnant les travaux de la moisson par un repas de famille où se passait de main en main la coupe des libations, se virent traités en suspects, bientôt en coupables. Cynégius ne répandit point de sang, bien que la loi l’eût armé du droit de prononcer la 'peine de mort; mais, épargnant les hommes, ce fut contre les monuments qu’il sévit. Les temples, les sanctuaires, les oratoires où la volonté souveraine avait été méconnue, furent condamnés à tomber, et ce fut le signal d’une de ces vastes scènes de destruction et de ruine, expression matérielle de toutes les révolutions morales, dont les plus heureuses même laissent sur le sol la trace douloureuse. Dans les villes, il n’y eut pas même besoin de faire bouger un soldat. Les magistrats n’eurent qu’à lever le doigt, les populations se dressèrent, coururent au sanctuaire désigné, et en un clin d’œil n’en eurent pas laisse pierre sur pierre. Dans les campagnes, où le vieux culte gardait de paisibles, mais obstinés adhérents, de plus rudes moyens furent mis en œuvre. Douloureux spectacle, mêlé de dégoût et de pitié ; car le culte des dieux, devenu dans les grandes cités la consécration légale du crime et de la débauche, gardait souvent encore dans le calme des champs quelque chose de l’innocence chantée 'par les poètes. Il fallut pénétrer le fer à la main dans l’ombre des bois sacrés, troubler par le bruit des armes le repos des vallées où s’élevaient des autels modestes consacrés aux génies des forêts, de l’onde ou de la solitude. Puis, à côté et en avant des patrouilles armées, s’élançaient tumultueusement des bandes d’un autre genre, à l’œil ardent, à l’aspect farouche, aux vêtements noirs et déchirés, remplissant l’air de chants sinistres, enfonçant à coups redoublés les portes des sanctuaires, ou arrachant les statues des autels pour en fouler aux pieds les débris. C’étaient ces troupes de moines errants, recrutés d’ordinaire dans la lie de la population et livrés à tous les transports d’une exaltation solitaire, dont Jérôme a si vivement dépeint et Basile si sévèrement châtié les écarts. Pour des fanatiques de cette espèce, ces pieuses exécutions étaient des jours de triomphe. Dans leurs rangs, sous leur robe peut-être, que chacun pouvait encore prendre ou quitter à sa fantaisie, se glissaient d’autres passions plus honteuses et moins fières d’elles-mêmes que le faux zèle. De dix, de vingt lieues à la ronde, la cupidité s’allumait à la pensée des statues de métal précieux brisées, des pierreries et de l’or des temples jetés aux vents, jonchant la terre, et livrés au premier occupant. C’était une curée ouverte où accouraient tous les appétits. Le cadavre infect du paganisme, gisant sur le sol, attirait au loin tous les vautours.

En face de ce spectacle de désolation, quelle figure faisaient les païens de haut rang, magistrats, rhéteurs, généraux, dont le nombre, bien que réduit, était encore considérable, les Libanius, les Thémistius, qui avaient entrée à la cour, siégeaient sur des tribunaux, portaient la parole dans les cérémonies officielles? Quel retentissement avaient dans leurs cœurs les soupirs étouffés de leurs humbles coreligionnaires, et l’affront fait à la cause qui leur était commune? Leur douleur était amère, mais leur embarras n’était guère moins grand; car la résistance au pouvoir suprême ne faisait partie ni de leurs habitudes, ni de leurs principes, et le devoir du fort de se compromettre pour venir en aide aux faibles n’était inscrit nulle part dans les oracles du paganisme. La plupart courbèrent donc la tête en gémissant. Libanius seul, atteint par la destruction de ses temples chéris dans sa conscience de poète et d’antiquaire, plus sensible peut-être et plus sincère que sa dévotion à des divinités douteuses, crut pouvoir hasarder quelques plaintes discrètes. Trouvant là comme en toutes choses matière à déclamation, il se mit à l’œuvre pour présenter à Théodose, dans un discours très-étudié, le tableau des violences commises en son nom, et qu’il était censé ignorer. 

« Celui qui vous parle, Empereur, dit-il dans un exorde par insinuation, vous a offert souvent des conseils dont vous avez apprécié l’opportunité, et que vous avez jugés meilleurs que des avis contraires. Je viens aujourd’hui dans le même dessein et avec le même espoir de vous persuader. Si je n’y réussis pas, ne me regardez pourtant pas comme l’ennemi de votre pouvoir. Souvenez-vous que vous m’avez comblé d’honneurs, et que ce serait le comble de l’ingratitude à celui qui a reçu tant de bienfaits, de ne pas aimer celui de qui il les tient. C’est le souvenir même de ces bienfaits qui me fait un devoir de vous dire ce que je crois utile de vous faire entendre. Car comment pourrais-je témoigner ma reconnaissance à mon souverain autrement que par mes discours et par les effets que ces discours peuvent produire?

«Beaucoup vont penser que je touche un sujet plein de péril en venant vous parler des temples et vous dire qu’il ne faudrait pas leur faire subir ce qu’on leur inflige aujourd’hui. Mais ceux qui éprouvent ces craintes ne me paraissent pas connaître votre nature; car il n’y a que les hommes maussades et colères qui, lorsqu’ils entendent des paroles qui ne leur plaisent pas, s’empressent de s’en venger. Les gens d’un naturel doux et humain, comme le vôtre, se bornent à ne point admettre les conseils qu’ils ne trouvent pas convenables»

Suit un assez long exposé, fait en termes fleuris, de l’origine et de l’antiquité du culte des dieux, puis de la tolérance plus ou moins grande que lui ont accordée les prédécesseurs chrétiens de Théodose : « Vous-même, Empereur, ajoute l’orateur en se plaçant de bonne grâce sur le terrain étroit de la légalité nouvelle, vous avez bien défendu les sacrifices, mais non l’abord des temples et l’encensement des autels. Votre loi même nous a confirmé ces droits, de telle sorte que nous avons moins de chagrin de ceux dont nous sommes privés, que de reconnaissance de ceux qui nous sont laissés... Mais ce sont ces gens vêtus de noir, d’appétit plus vorace que des éléphants, animés par la boisson, mais sachant cacher leur ivresse par une pâleur artificielle, qui, pendant que votre loi, ô Empereur, existe encore en pleine vigueur, courent aux temples, portant dans leurs mains des pierres, du bois, du feu; quelques-uns, sans autres instruments que leurs mains et leurs pieds. Ce sont eux qui traitent les temples comme la proie du premier venu, renversent les toits, détruisent les murs, jettent les statues à terre, rasent les autels; et les prêtres n’ont plus qu’à se taire ou à mourir... Un premier temple détruit, on court au second, puis au troisième, et on accumule ainsi trophées sur trophées, tous contraires à votre loi... Ces hommes parcourent les campagnes comme un torrent, ruinant les champs aussi bien que les temples; car, dès qu’un champ a perdu le temple qui s’élevait auprès de lui, il gît lui-même privé de lumière et de vie. Les temples, Empereur, sont l'âme des campagnes : c’est par eux que les campagnes ont commencé à se peupler de bâtiments; c’est en eux que le laboureur place toutes ses espérances; c’est à eux qu’il recommande sa femme, ses fils, ses bestiaux, ses plantations et ses semences. Privé des dieux, de qui il attend le prix de son travail, il croit désormais travailler en vain... Souvent même le temple détruit ne suffit pas à ces ravisseurs : ils envahissent aussi la terre du laboureur, sous prétexte qu’elle est consacrée aux dieux, et beaucoup de gens se sont vus ainsi frustrés de leur patrimoine par ces hommes qui s’enrichissent du bien d’autrui pendant qu’ils prétendent honorer les dieux par leurs jeûnes. Et si les pauvres dépouillés vont se plaindre au pasteur de la ville (car c’est ainsi qu’ils nomment un personnage dont l’humeur n’a rien de doux), le pasteur loue le spoliateur et renvoie les plaignants, comme s’ils étaient trop heureux encore de n’avoir pas souffert davantage. Et cependant, ô Empereur, ceux qu’on maltraite valent mieux que ceux qui les persécutent, de même que le travail vaut mieux que la paresse. Car les uns sont les abeilles, les autres les frelons oisifs... D’ordinaire les brigands cherchent à se cacher, et, si vous les appelez par leur nom, ils s’indignent; mais ceux-ci se glorifient de ce qu’ils font, s’en vantent, enseignent aux ignorants à les imiter et disent qu’ils sont seuls dignes de posséder la terre.»

Après la dénonciation des persécuteurs vient la justification des victimes. Il y a quelque vivacité et une émotion sincère dans cette peinture de la surveillance de la police pénétrant jusque sous le toit du cultivateur pour y surprendre et y dénaturer les secrets de la piété domestique.

«On dit : Il n’y a point eu de sacrifice en tel lieu, soit; mais au moins, à table et dans les solennités d’un festin, on a immolé des bœufs : cela revient au même. Mais quoi? s’il n’y a point eu d’autel pour recevoir le sang de la victime, si on n’a brûlé aucun de ses membres, s’il n’y a point eu d’offrandes auparavant, ni de libations ensuite, est-ce là sacrifier? Des amis se réunissent dans une campagne agréable, ils y tuent un bœuf ou un mouton, l’assaisonnent, le font rôtir, et le mangent assis par terre : violent-ils quelques lois? Quand même ils auraient fait fumer un peu d’encens et chanté pendant le festin et invoqué les dieux, sont-ils donc coupables?... Ils se sont donné rendez-vous à un jour accoutumé, dans un lieu indiqué par l’usage, et ont honoré ce jour et ce lieu par les cérémonies qu’on leur avait dit être sans péril. Mais qu’ils aient sacrifié réellement, personne ne l’a dit, personne ne l’a entendu dire, personne ne l’a attesté, personne ne l’a cru. Il n’y a pas même un de leurs ennemis qui puisse dire qu’il ait été témoin d’un sacrifice, ni qu’il ait vu comment la chose s’était passée.»

En avançant, l’orateur s’échauffait; il triomphait sans peine des inconséquences du nouveau régime; car la loi appliquée et exagérée dans les campagnes n’était pas même exécutée ni à Rome, où le pouvoir de Théodose n’était que nominal, ni même à Alexandrie, où on ménageait le vieux dieu du Nil, Sérapis, qui menaçait, disait-on, de se venger, si on l’offensait, en suspendant les débordements, source unique de la fécondité du sol. Si les dieux, demandait Libanius avec une ironie qui ne manquait pas de logique, étaient puissants pour se défendre et bons à adorer à Rome et en Egypte, pourquoi seraient-ils ou plus endurants ou moins respectables à Antioche? Les dieux des villes moyennes et des champs étaient-ils donc moins des dieux que ceux des grandes capitales? Enhardi alors par la pensée de la puissance méprisée de ses divinités et de leur vengeance toujours menaçante, il ne craignait pas de rappeler les malheurs de la famille de Constantin, suite, d’après lui, des impiétés, des crimes et de la faiblesse de Constance : il osait les mettre en comparaison avec les victoires de son cher Julien, enlevé de la terre au milieu même de ses triomphes. «Enfin, ajoutait-il par un dilemme pressant, sommes-nous condamnés ou non? Si nous le sommes, pourquoi ne nous éloignez-vous pas, nous qui jurons encore par les dieux? Pourquoi nous confiez-vous des magistratures? Pourquoi nous admettez-vous à votre table? Si nous ne le sommes pas, de quel droit ceux-ci font-ils invasion sur ce qui nous appartient? Parlez, Empereur; si vous approuvez ce qui se passe, nous souffrirons et nous montrerons, non sans douleur, que nous savons ce que c’est que l’obéissance; mais si, sans votre permission, ces hommes de rien osent pénétrer dans nos retraites et détruire nos murailles chéries, sachez que les possesseurs de ces campagnes dévastées ne manqueront pas de venir en aide eux-mêmes à leurs droits et à votre loi. »

En traçant ces lignes dans le silence de son cabinet, en se les déclamant à lui-même à portes closes, Libanius s’exaltait sans doute dans la pensée de son prochain courage. Il se voyait déjà seul, debout devant l’empereur, bravant les murmures et les regards furieux des courtisans. Rien n’indique pourtant que la pièce de rhétorique une fois terminée, il ait ni trouvé ni cherché l’occasion d’aller à Constantinople en essayer l’effet. Nul historien ne fait mention de ce défi jeté au parti vainqueur, qui n’eût pas passé inaperçu, et Libanius lui-même, dans l’amplification qu’il a brodée sur les incidents de sa propre vie, ne mentionne pas ce trait d’héroïsme, qu’il n’eût eu garde d’oublier parmi ses hauts faits. Tout porte donc à penser que le papier seul, et tout au plus quelques amis discrets, reçurent la confidence de celte plainte audacieuse, et ainsi s’explique qu’elle ait dormi dans l'oubli dont ne l’a tirée qu’un éditeur moderne, au lieu de voler de bouche en bouche et de se graver dans les mémoires comme l’invocation de Symmaque à l’autel de la Victoire. Ces deux pièces doivent pourtant figurer à côté l’une de l’autre au dossier du procès du paganisme: ce sont les répliques découragées des avocats lisant déjà leur sentence écrite sur le visage de leur juge. L’accent plus mâle du citoyen chez Symmaque, l’art plus délicat de l’artiste chez Libanius, ne réussissent pas mieux l’un que l’autre à dissimuler cette faiblesse d’une cause qui a désespéré d’elle-même. Pour tous deux d’ailleurs, la religion qu’ils invoquent, c’est, avant tout, celle des souvenirs : souvenirs de Rome ou d’Athènes, de la patrie ou de la poésie, de la gloire ou de l’art. L’un pleure la Fortune des Quirites chassée du Capitole, l’autre les muses d’Homère mises en fuite sur l’Hélicon. Tout dans ces complaintes est brillant, mais léger comme l’imagination, stérile comme le passé, borné comme l’histoire d’une seule littérature et d’un seul peuple. Trois choses en sont absentes, la conscience, l’avenir et l’humanité,

Mais si Théodose n’entendit pas, suivant toute apparence, la plainte de Libanius, d’autres organes purent lui faire parvenir les griefs de sujets paisibles, violemment froissés dans leurs plus chères habitudes. Des gouverneurs lui écrivirent pour savoir à quelle limite devait s’arrêter leur zèle propre, et s’ils devaient laisser libre cours à celui d’auxiliaires ardents qui ne sont jamais du goût d’aucune administration. Le préfet de l’Osroène, en particulier, trouvant dans sa capitale, Édesse, un temple magnifique, véritable musée peuplé des plus beaux objets d’art, dont les portiques étaient le rendez-vous de la compagnie élégante de la ville et où chacun venait traiter de ses affaires, s’enquit prudemment de ce qu’il avait à faire de ce monument. Il n’était pas dans la nature essentiellement modérée de Théodose de pousser du premier coup aucune résolution à l’extrême. Quand il vit que sa pensée, commentée, au degré convenable, par la sévérité officielle et la terreur populaire, était suffisamment comprise, il marqua lui-même un temps d’arrêt. Sa réponse au gouverneur fixa le point exact où il lui convenait de suspendre pour un temps la condamnation du vieux culte: «Il nous semble bon, écrivit-il, que le temple de votre ville, fréquenté de tout temps par des assemblées nombreuses, où l’on me dit qu’il y a des statues dont on peut apprécier la valeur sans reconnaître leur divinité, reste ouvert sans obstacles... Que votre expérience cependant ait soin, en permettant d’y venir offrir des vœux, qu’on ne pense pas pour cela que l’usage des sacrifices y soit licite.»

Puis, peu de temps après, la ville d’Alexandrie lui ayant envoyé des députés pour se plaindre des délations qui assiégeaient encore les oreilles du gouverneur et menaçaient la sécurité de tous les citoyens, il manda à Cynégius lui-même de faire exécuter sévèrement les lois qui réprimaient cette odieuse pratique : «Vivez donc en paix, dit-il aux députés, gardez et cultivez vos patrimoines, comme le demande le bonheur de notre temps.» Sous l’influence de ces paroles modératrices, l’agitation se calma peu à peu, et les païens eux-mêmes, qui s’étaient crus perdus sans ressource, se trouvant heureux d’obtenir quelque répit, remercièrent Théodose de sa clémence, tandis que les temples ouverts, mais délaissés, offraient aux regards des passants le spectacle instructif de leurs autels sans honneurs.

Trois années de paix suivirent cette alternative habilement ménagée de rigueur et d’indulgence, trois années les plus calmes peut-être et les plus prospères que Constantinople, depuis la mort de son fondateur, eût vu goûter à aucun de ses maîtres. Nul trouble au dedans, nulle inquiétude au dehors; pas un souffle sur le Danube. Des bords du Tigre partait une ambassade envoyée par un souverain enfant, débile successeur du vieux Sapor. Elle était chargée de soieries, de pierres précieuses, et traînée par des éléphants, hommages magnifiques qu’elle venait offrir à l’empereur de Home. Elle se rencontrait aux portes du palais avec la députation du jeune roi d’Arménie, qui venait implorer aussi pour son pouvoir naissant l’antique protection de l’empire. Théodose se trouva ainsi devenu arbitre et médiateur entre les deux adolescents couronnés. Il en profita pour leur imposer une paix tout à l’avantage de l’ancien pupille de Rome, ainsi que le rétablissement de la suzeraineté romaine sur l’une au moins des provinces cédées, vingt années avant, à la Perse par le traité de Jovien. L’effet de cette conquête toute pacifique dut être immense. Ainsi au Nord, au Midi, tous les maux se réparaient, tous les souvenirs fâcheux s’effaçaient. Théodose vengeait à la fois Valons et Julien. Et qu’avait-il fallu, disait-on, pour un tel changement? la foi d’un bon chrétien sachant confesser tout haut son Dieu et le servir sans respect humain. C’était là le rayon de soleil qui tout d’un coup avait dissipé tous les nuages. Théodose lui-même, dans sa modestie, n’assignait pas à son bonheur d’autre origine, et si quelques-uns autour de lui étaient disposés à faire plus d’honneur à son génie, c’était pour voir dans ce génie même une bénédiction de plus accordée par le vrai Dieu au serviteur qu’il s’était choisir.

Ce sentiment continuel de dépendance et de gratitude préservait Théodose de l’éblouissement de la prospérité comme de l’enivrement du souverain pouvoir. Dans le comble de grandeur où il était parvenu, son abord restait facile, sa conversation doucement enjouée, son extérieur sans faste. Il gardait l’habitude de tout voir, presque de tout faire par lui-même. Il dirigeait de son cabinet les envois de vivres qui assuraient les subsistances de sa capitale, et visitait en personne ses magasins. Rome même, une fois, sentit l’effet de sa prudence: dans une disette, un convoi de blé lui fut directement envoyé de Macédoine de la part de l’empereur, et le sénat reconnaissant décerna une statue au souverain de l’Orient. Affable envers tout le monde, il était cordial avec les amis de sa jeunesse, et ses anciens compagnons le retrouvaient tel qu’ils l’avaient connu autrefois aux camps et sous la tente. Il aimait surtout les gens d’esprit simple et sain, qui ne cherchaient ni les détours de l’intrigue, ni les fausses subtilités de la science. Dans les lois nombreuses, signées de la main de Théodose, qui portent la date de ces paisibles années, nulle trace de cette exaltation qui se trahit souvent dans le langage hautain et illuminé de Constantin vainqueur. A la vérité, on ne retrouve pas davantage les étincelles qui jaillissaient de son génie. Tout, dans les actes de Théodose, porte l’empreinte d’un esprit prudent, maître de lui-même, marchant à pas comptés dans une voie déjà frayée, sans passion qui l’égare, mais sans impulsion spontanée qui l’anime et sans vues originales qui le dirigent. Ce sont les traditions du passé, suivies avec intelligence et développées sans innovation. Théodose trouve la machine impériale toute montée, bien que déjà rouillée par les intempéries ou faussée par des mains maladroites. Il se place au centre, comme un habile mécanicien, dégage, restaure, assouplit tous les ressorts, mais ne se met point en peine d’en altérer l’agencement. Dans la répartition des charges publiques, c’est une sévérité continue, sans excès de rigueur. Diminution des dépenses imposées aux préteurs et aux édiles par les devoirs de leur charge; point d’impôts nouveaux, maintien des anciens avec une exactitude tempérée par des dispenses qu’obtiennent l’indigence ou le travail, jamais la faveur; de loin eu loin une belle maxime qui définit bien une institution déjà existante et en rappelle heureusement le but primitif. Telle est, entre autres, celte allocution adressée à un défenseur de villes: «C’est l’attribut de votre charge de vous montrer en toutes choses le père de votre peuple : ne point souffrir que par des inscriptions indues d’impôts on écrase les paysans ni les gens des villes; résister à l’insolence des officiers, à l’avidité des juges, sans perdre le respect dû à leurs fonctions; avoir libre entrée à toute heure chez le magistral; préserver de toute exigence inique ce peuple que vous devez regarder comme composé de vos enfants. «L’institution à peine naissante ne pouvait être mieux dépeinte, ni ses devoirs mieux tracés. Théodose ne l’eût peut-être pas imaginée, mais peut-être aussi son fondateur, l’impérieux Valentinien, ne l’aurait pas su décrire dans ce langage à la fois paternel et patriotique. En tout genre, la première pensée appartient rarement à Théodose; mais il se l’approprie heureusement, et la renouvelle par l’habileté de l’application.

Dans les rapports, chaque jour plus nombreux et plus délicats, qu’il faut organiser entre les deux lois civile et religieuse, on remarque le même mélange de décision et de discrétion. L’action d’une foi vive est partout évidente, sans choquer par aucun excès. En maintenant, en étendant même les immunités déjà accordées à l’état ecclésiastique, Théodose maintient aussi les prescriptions de Constantin qui assujettissaient les prêtres exemples à compenser leur privilège par l’abandon de leurs biens à leur curie, ou par l’entretien d’un remplaçant pour les prestations personnelles. «Nous ne libérons les clercs, dit éloquemment une loi de 383, qu’à la condition qu’ils se libèrent eux-mêmes de leur patrimoine en le méprisant; car il ne convient pas que ceux qu’enchaîne la loi divine restent attachés aux désirs des biens terrestres. » Cités en témoignage devant le tribunal du juge, les prêtres doivent échapper à la torture, mais, en cas de mensonge, ils restent exposés à l’action spéciale de faux: «car, dit le texte, ils méritent d’autant plus d’être punis, que la loi leur a témoigné plus de respect.» En revanche, de toute affaire ecclésiastique le juge civil est soigneusement exclu. Les amnisties accordées en l’honneur des fêles chrétiennes sont annuellement reproduites, mais restreintes à des crimes de peu d’importance: l’inceste, l’homicide, l’adultère, le sacrilège, l’empoisonnement, l’attentat de lèse-majesté, n’y participent pas. «Quel droit a le sacrilège de bénéficier des jours de sainteté, et l'incestueux d’être pardonné dans le temps de la chasteté par excellence?» Nulle exception pourtant au respect qui est dû au jour du Seigneur. Toute exécution, comme tout spectacle, sont interdits ce jour-là. Enfin un droit d’asile limité est assuré aux églises chrétiennes par une loi obscure, dont la portée est difficile à définir; mais, comme compensation sans doute et pour que la justice n’y perde rien, des restrictions sont apportées à l’inviolabilité dont avaient joui jusque-là ceux qui venaient se réfugier auprès des statues ou des images impériales. L’empereur cède à Dieu le plus beau de ses privilèges, celui de couvrir le repentir d’une ombre protectrice.

Une autre disposition, plus curieuse par le trait de mœurs qu’elle révèle, porte aussi le même caractère de prudence dans la dévotion. Elle est relative au culte des reliques, devenu tout ensemble dans l’Église triomphante une coutume et un abus. Cette dévotion, si conforme à l’instinct naturel de la piété, avait été, comme celle des images, non pas interdite, mais suspectée, tarit que la présence de l’idolâtrie dominante faisait repousser toute ombre de mélange dans le culte du Dieu jaloux. Depuis que le péril était devenu moindre, celte sévérité s’était relâchée, et on se précipitait sur les reliques avec un empressement souvent excessif. Tout oratoire nouvellement élevé voulait avoir sa dépouille sacrée, et on venait de loin sur le théâtre des grandes scènes de persécution acquérir un cadavre à deniers comptants. Ori le baptisait un peu au hasard du nom d’un saint, sans se donner la peine de constater sa véritable provenance. On l’exhumait sans refermer le cercueil avec soin. On transportait ensuite ces restes souvent infects à de longues distances, à travers les campagnes, pour l’édification des âmes ferventes, mais au grand scandale de spectateurs moins dévots. L’antiquité avait fui jusqu’au nom de la mort, et caché dans l’ombre son lugubre appareil: les chrétiens, par un excès contraire, se familiarisaient jusqu’à jouer et trafiquer avec elle. Théodose met sagement un terme à ce répugnant spectacle. «Que personne, dit une loi de 386, ne transfère d’un lieu à un autre un corps déjà confié à la terre; que personne ne trouble le repos des martyrs; que personne ne fasse commerce de dépouilles. Seulement, si l’on sait en quel lieu un saint a été déposé, on est libre, pour lui rendre hommage, d’élever sur sa tombe tel bâtiment consacré qui sera jugé convenable »

Sur un seul point, le zèle de Théodose paraît tempéré par moins de sagesse. Dès qu’il s’agit de la pureté des mœurs privées et de la sainteté du lien conjugal, il s’anime, il s’emporte, et ses dispositions pénales, empreintes d’une violence inaccoutumée, dépassent la mesure de la sévérité raisonnable et même applicable. Régulier lui-même dans ses mœurs, il est sans pitié pour les époux infidèles; il soumet l’adultère aux tortures les plus rigoureuses; il innove même en ce genre de prescriptions, et son innovation n’est pas heureuse. Ainsi la prudence de l’Eglise, pour préserver la pureté des affections de famille, avait proscrit les unions entre parents trop rapprochés par le sang. C’était une sage précaution dont elle se réservait elle-même de tempérer à son gré la rigueur. Théodose transporte cette règle, sans y apporter les mêmes ménagements, dans la loi civile; il prend à la lettre la qualification d’inceste donnée par les canons à l’union entre cousins germains, et, sous ce nom infâme, il n’interdit pas seulement ce genre d’alliance, il frappe brutalement les coupables prétendus de l’horrible peine de la mort par le feu. Les mariages entre beaux-frères et belles-sœurs, entre oncles et nièces, ne sont pas prohibes sous des menaces moins effrayantes. Ces dispositions odieuses, que l’usage ne confirma pas, avaient, dès la génération suivante, disparu du code. C’est que la chasteté était pour un Romain de l’empire comme une terre nouvellement découverte, dont, après avoir longtemps ignoré l’existence, il ne savait pas encore fixer les limites. Des lois prescrivant aux magistrats de ne point assister trop souvent aux fêtes et aux spectacles (intention excellente, mais si contraire aux mœurs qu’elle ne put recevoir un jour d’exécution), présentent le même aspect d’ardeur et d’inexpérience.

La source de toutes ces inspirations, les unes sages, les autres péchant par excès de zèle, mais toujours honnêtes et pieuses, était, chacun le savait, tout proche de l’empereur. Il les puisait dans le commerce de sa vertueuse femme Flaccille, sa consolatrice dans les jours de disgrâce, sa conseillère dans le bon usage des prospérités. Leur union, qui avait traversé tant d’épreuves, était demeurée sans nuages, et, ayant ainsi à toute heure le modèle du mariage chrétien devant les yeux, Théodose aurait voulu que tous les ménages ressemblassent au sien, et tontes les épouses à Flaccille. Ce n’était pas elle cependant qui lui conseillait l’application rigoureuse des lois pénales. Toutes les paroles qui sortaient de ses chastes lèvres ne respiraient au contraire que la douceur. Elle n’élevait la voix que pour implorer le soulagement des malheureux ou la grâce des condamnés. Rien n’égalait l’ardeur de sa charité. Siégeant aux côtés de son mari dans la pompe des cérémonies officielles, présidant avec une intelligence discrète à toutes les magnificences d’un train de vie royal, elle savait pourtant dérober des heures cachées pour aller au chevet des malades, sous le toit du pauvre, dans les chaumières, dans les hôpitaux, servir de ses propres mains les amis de Jésus-Christ. Aucun esclave, aucune femme de service ne l’accompagnait dans ces pieuses excursions; c’est elle-même qui soulevait les infirmes sur leur couche, pansait leurs plaies, goûtait leur nourriture, leur présentait les mets et l’avait ensuite leur pauvre vaisselle. A ceux qui voulaient la détourner de ces soins vulgaires et lui disaient que pour quelques pièces d’argent d’autres s’en acquitteraient mieux qu’elle: «L’argent, répondait-elle, c’est le trésor de l’empire qui peut le distribuer; mais c’est pour le salut de l’empereur lui-même que j’offre à Dieu mon humble ministère.» Dans ses entretiens avec son époux, elle rappelait sans cesse sa pensée de l’éclat paisible de leur condition présente à l’obscurité troublée de leurs premières années. «Songez toujours, mon ami, disait-elle, à ce que vous êtes et à ce que vous avez été. Ainsi vous n’oublierez jamais ce que vous devez au Seigneur, et, pour rendre hommage à celui qui vous a donné l’empire, vous en ferez un pieux usage.» Ces paroles, dit un historien, tombant comme une rosée salutaire, fécondaient dans le cœur de son époux les germes de la vertu.

Dans une occasion grave, ce fut à elle qu’on dut de ne pas voir rouvrir la liste de proscription si récemment fermée par la mort de Valens. Des courtisans se livrèrent, dans le palais, à des pratiques en tout semblables à celles qui avaient exaspéré les ressentiments de l’empereur hérétique: ils consultèrent des devins sur le moyen de connaître, peut-être de hâter la date de la vacance du trône; curiosité au fond assez naturelle dans un temps où la vie de chacun dépendait du caractère et souvent du caprice d’un souverain. D’autres reçurent la confidence de cette enquête sacrilège, sans y prendre part, mais sans s’empresser de la révéler. Les uns et les autres furent surpris, dénoncés, et personne ne doutait qu’ils ne fussent compris dans le même supplice. Ce fut donc un premier étonnement d’apprendre que Théodose avait mis tout de suite hors de cause les non-révélateurs. «Mais songez donc à la sûreté de votre vie; c’est le premier des intérêts de l’État, Empereur» lui dit avec une épouvante affectée un des juges, dont le zèle perdait par cette indulgence une occasion précieuse de se manifester. «—Non, répondit Théodose, le premier des intérêts de l’Etat, c’est la bonne renommée du souverain.» Le procès ainsi restreint aux seuls coupables s’instruisit assez vite, et la peine capitale parut cette fois encore seule proportionnée à l’injure qu’une question indiscrète avait fait souffrir à la majesté royale. Les condamnés étaient déjà menés au supplice, et le glaive du bourreau levé sur leurs têtes, lorsqu’un cri parti du palais se répandit rapidement dans la foule : «L’empereur fait grâce!» C’était la grâce en effet qu’un héraut apportait, souscrite non-seulement par Théodose lui-même, mais en traits encore peu lisibles par le jeune Auguste Arcadius, dont sa mère avait tenu la main pour que sa première signature fût mise au bas d’un acte de clémence.

Trois enfants, deux fils, une fille, semblaient les vivants témoignages de la bénédiction de la Providence descendue sur ce couple digne des anciens justes. Le dernier, le petit Honorius, était encore suspendu à la mamelle de sa mère. Le charme de cet aimable intérieur était accru par la présence de neveux et de nièces, que l’empereur avait recueillis après la mort de leurs parents et dont l’une, la jeune Séréna, remarquable par sa bonne grâce et ses dons heureux, était entrée très avant dans son amitié.

La famille se réunissait chaque jour autour d’une table servie sans luxe, où régnait une honnête gaieté. Une place honorable y était réservée au pieux Arsène, diacre de l’Église romaine, dont Théodose avait fait choix, sur la recommandation du pape Damase lui-même, pour lui confier l’éducation de l’héritier de l’empire. Arsène, par l’austérité de ses mœurs, la distinction de son esprit, la variété de ses connaissances, était digne de ce poste important, et Théodose, dont l’âme était exempte de toute faiblesse paternelle, lui donnait ‘sur son élève une autorité presque sans bornes. « Souvenez-vous, disait-il souvent à Arcadius, que vous serez plus obligé à votre précepteur qu’à moi-même. Vous tenez de moi la naissance et l’empire; vous apprendrez de lui à être sage et à craindre Dieu: il sera plus votre père que moi.» Il voulait que l’enfant prît sa leçon debout et découvert devant le précepteur assis, et mît de côté, pendant les heures d’étude, tous les insignes qui pouvaient lui rappeler son rang. Il ordonnait aussi qu’on lui fît apprendre avec soin les faits de l’histoire ancienne, en lui enseignant à délester les grands qui avaient fait de leur pouvoir un usage cruel et perfide, les Marius et les Sylla. Au milieu de cette éducation si bien dirigée, un jour, sans prévenir, Arsène disparut. Théodose surpris le fit chercher partout avec inquiétude. On ne tarda pas à apprendre qu’il avait fui vers le désert pour embrasser la vie de pénitence, et n’en voulait plus sortir. Il racontait que pendant la nuit une voix répondant à sa prière lui avait fait entendre ces paroles: «Arsène, fuis les hommes; c’est l’unique moyen de te sauver.» Théodose dut céder devant cet appel divin. Des courtisans murmurèrent, il est vrai, tout bas, que le précepteur avait quitté la cour moins pour suivre une vocation religieuse que parce qu’il était découragé d’avance par les difficultés qu’opposaient à ses efforts les vices naissants du jeune prince et les' conseils de ses flatteurs. On l’avait averti, ajoutait-on, que sa vie ne serait pas en sûreté s’il continuait trop longtemps le métier de censeur importun. Mais Théodose ignora sans doute ces bruits, dont personne ne dut être pressé de lui faire confidence, et il put continuer à se livrer sans trouble à toutes les espérances et à toutes les illusions de l’amour paternel. Arsène, du reste, ne se repentit jamais de sa résolution car il mourut à quatre-vingt-quinze ans sans avoir quitté le désert.

Le bonheur le plus innocent ne trouve pas long­temps grâce devant l’impitoyable rigueur de la condition humaine. En un clin d’œil, par deux coups de la mort, toute la félicité du couple royal fut emportée sans retour. La petite princesse Pulchérie disparut la première. Le cœur brisé de la mère ne put porter longtemps une telle douleur. Envoyée aux eaux en Thrace pour remettre sa santé ébranlée, l’impératrice n’y trouva que l’aggravation de son mal, et le 14 septembre 385 elle rendit l’âme. Son corps fut rapporté à Constantinople par une matinée mélancolique d’automne, où le ciel se fondait en une douce pluie, semblant, dit un texte contemporain, mêler ses larmes à celles du peuple désolé.

Au seuil de l’église, l’évêque de Nysse, le frère de Basile, son disciple et l’émule inégal de son éloquence, attendait la dépouille mortelle de la princesse. Il prononça successivement l’éloge de la mère et de l’enfant. Nous possédons encore ces deux pièces, où l’émotion est voilée, sans pourtant disparaître complètement, sous la grâce étudiée de l’expression: «Vous l’avez connue, dit-il, cette tendre colombe qui était nourrie dans Je nid royal et qui essayait déjà ses ailes brillantes : vous savez comment elle a pris son vol et s’est dérobée à nos yeux. Ou bien n’était-ce pas plutôt une fleur nouvelle, à peine sortie du bouton, dont une partie seulement brillait déjà, et l’autre allait bientôt paraître au jour? Mais avant qu’elle ait acquis tout son éclat et répandu tout son parfum, ses feuilles sont tombées et elle a été réduite en poudre. Personne ne l’a cueillie, personne ne l’a tressée dans une couronne, la nature a travaillé en vain pour elle. J’ai vu le palmier à feuillage élevé, je veux dire l’empereur dans sa puissance, qui étend sur l’univers ses vertus royales comme de vastes rameaux, et qui surpasse tous les autres arbres; je l’ai vu, succombant à la douleur, s’incliner vers la terre pour pleurer la fleur qu’il avait perdue. Puis j’ai vu se courber aussi la vigne qui enlaçait le palmier... Elle n’est plus, ajoutait l’orateur parlant cette fois de l’impératrice elle-même, cette parure de l’empire, ce miroir de l’amour conjugal, ce sanctuaire de continence et de pudeur; elle n’est plus, cette dignité si aimable et cette douceur si imposante; c’en est fait de cette colonne de l’Église, de cet ornement de nos autels, du trésor de nos pauvres, de l’asile de tous les naufragés et de tous les malheureux... En mourant, Flaccille a donné le dernier indice de sa tendresse pour son époux. Au moment où se rompait leur union corporelle, il fallait bien partager entre eux les plus précieux de leurs biens. Comment a-t-elle fait ce partage? Ils avaient trois enfants (quels biens plus précieux que ceux-là?) : elle a laissé auprès du père les fils qui pouvaient soutenir son trône, elle n’a réclamé que sa fille pour sa part. Enfin, dirai-je en terminant le plus grand de ses mérites? La haine de l’idolâtrie est le trait commun de tous ceux qui ont part à la foi; mais personne n’a ressenti celte haine plus vivement qu’elle, car sous ce nom elle détestait aussi l’infidélité des Ariens, tout autant que l’erreur des païens... Et sa piété ne s’égarait pas : car celui qui rend à une créature un culte d’adoration, quand bien même il lui donne le nom de Christ, n’est qu’un adorateur d’idoles. Ayant donc appris qu’il n’y a en Dieu ni changement ni nouveauté, elle adorait cette divinité unique qui est glorifiée dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit. C’est dans cette foi qu’elle a grandi, vécu; c’est dans cette foi qu’elle a rendu son dernier soupir; c’est par celle foi qu’elle a été conduite dans le sein d’Abraham, près de la fontaine du paradis, dont Fonde ne rafraîchit point les infidèles, à l’ombre de cet arbre de vie qui est planté auprès des eaux vives»

L’empire ne tarda pas à connaître, dans une circonstance douloureuse, l’étendue de la perte qu’il venait de faire. Tout se troublant à la fois, comme il arrive trop souvent dans les plus heureuses vies humaines, les soucis politiques recommencèrent pour Théodose presque au même moment où fondaient sur lui les chagrins privés. A l’occasion de la dixième année de son règne, qui était aussi la cinquième du règne nominal de son fds Arcadius, il dut faire célébrer de grandes fêles fort en contraste avec l’état de son âme. Ce genre de solennité occasionnait des dépenses considérables, car il était d’usage de distribuer jusqu’à cinq pièces d’or en guise de gratification pour chaque soldat. Le trésor public se trouva assez embarrassé pour faire face à ces largesses, parce qu’au même moment il fallait pourvoir, par des renforts de troupes toujours coûteux, à la sécurité de nouveau menacée des rives du Danube. Les Goths remuaient, et des symptômes de rébellion se laissaient apercevoir parmi les corps de barbares auxiliaires servant dans l’armée romaine. Deux chefs, Fravitta et Ériulphe, en étaient venus aux mains dans le palais même de Théodose et. presque sous ses yeux, l’un voulant entraîner l’autre dans la défection. Il fallut dissoudre et remplacer ces dangereux alliés: ce fut une nouvelle source de dépenses qui augmenta la gêne du fisc. Théodose, se voyant à court d’argent, crut pouvoir demander aux opulentes cités de l’Asie des subsides extraordinaires pour l’année courante. Dix années d’économie et de paix, dont toutes les fortunes privées avaient dû profiler, devaient faire paraître celte exigence bien modérée. Mais il n’est pas rare que l’ingratitude des peuples refuse aux demandes légitimes des bons gouvernements la docilité qu’obtiennent sans peine les caprices de leurs oppresseurs. Les grandes villes d’Orient, d’humeur impatiente et frivole, étaient toujours prêles à entrer en ébullition quand la pression salutaire de la crainte cessait de peser sur elles. Alexandrie fut la première à s’émouvoir et à protester contre la surtaxe. Il y eut des rassemblements dans les lieux publics, aux portes des églises et des théâtres ; des propos très-violents furent tenus contre les magistrats et contre l’empereur lui-même. «Si on nous traite ainsi, disaient tout haut les mécontents, le remède est bien simple. Il y a en Occident un homme qui a bien su se débarrasser d’un maître gênant et se mettre à sa place : nous appellerons Maxime, et tout sera dit.» Cynégius, averti à temps, fit quelques arrestations et quelques exemples, exigea sur-le-champ le payement de la contribution, et tout rentra dans l’ordre.

A Antioche, le mécontentement prit, dès le premier jour, un aspect à la fois plus général et plus sombre. Cette capitale de l’Asie Mineure avait contre Théodose un grief secret : il ne l’habitait pas, il ne l’avait pas même visitée. Comblée par Julien, flattée par Valens, accoutumée sous ces deux règnes à toutes les douceurs qui accompagnaient la présence du souverain, Antioche se plaignait d’être délaissée. Vainement, pour adoucir son mécontentement, Théodose avait-il fait construire un palais magnifique qui semblait attendre sa venue : on ne lui pardonnait pas de le laisser vide. Antioche renfermait d’ailleurs dans son sein une source continue de désordres: c’était la présence simultanée de deux évêques, qui nuisait également à l’autorité de chacun d’eux. Comme leur différend, purement personnel, ne touchait à aucune question de foi, bien des fidèles se croyaient permis de passer indifféremment de l’un à l’autre dès qu’ils y trouvaient le moindre avantage ou seulement l’espoir d’une liberté de mœurs plus grande. Les femmes surtout usaient volontiers de cette facilité, au grand dommage de la paix des familles. D’autres, par un excès contraire, s’attachant passionnément à l’évêque de leur choix, se livraient contre le parti opposé à des violences de langage et même de conduite qui ne causaient pas moins de trouble

Dans une ville ainsi agitée, tout incident nouveau devenait aisément un sujet de préoccupation passionnée; à plus forte raison devait-il en être ainsi d’une mesure qui touchait chacun dans ses intérêts. Aussi à peine le bruit du nouvel impôt fut-il répandu que la perturbation fut générale. L’idée d’avoir un sacrifice à supporter, uniquement pour gratifier des soldats, était surtout ce qui révoltait les bourgeois. Le 26 février, jour où l’édit dut être publié, dès que le héraut sortit pour en donner lecture sur la place, des groupes menaçants se formèrent dans lesquels on remarquait les premiers de la ville, des sénateurs, des matrones de distinction, des fonctionnaires même et des militaires émérites. Un silence sinistre, cent fois plus redoutable que. tous les murmures, succéda à la proclamation. La foule se porta autour du prétoire où siégeait le gouverneur, sombre, muette, indignée. De temps à autre seulement, des femmes élevaient la voix, s’écriant tout en pleurs que leur ruine était résolue et que, puisque l’empereur les abandonnait, Dieu seul désormais pouvait venir à leur secours. Le gouverneur les écoutait sans répondre, inquiet de l’émotion qu’il lisait sur les visages, mais n’osant sévir contre une multitude en larmes et désarmée.

Enfin une petite bande, plus exaltée que les autres, se détacha de la masse en criant qu’il fallait aller chercher l’évêque de l’empereur, Flavien, pour le contraindre à intercéder en faveur du peuple. Probablement il y avait quelque raillerie dans cette proposition, et c’étaient des amis de Paulin qui n’étaient pas fâches de faire peser sur l’évêque protégé par l’empereur une part de l’odieux des mesures venues de Constantinople. Quoi qu’il en soit, Flavien, absent à dessein ou par hasard, ne fut pas trouvé dans son palais, et les mécontents revinrent au prétoire, criant que puisque personne ne voulait leur venir en aide, il fallait se faire justice soi-même. Pour commencer ils se précipitèrent dans une maison de bains publics qui était voisine, où ils eurent en un clin d’œil tout mis en pièces.

Un premier acte de violence enivre aisément toute une multitude. Des thermes dévastés les furieux retournèrent, cette fois avec des intentions menaçantes, vers la salle même où siégeait encore le gouverneur. Ils eurent quelque peine à y pénétrer, caries gardes défendirent la balustrade qui fermait l’estrade du tribunal, et laissèrent ainsi au magistrat le temps de se dérober par une porte de derrière. Quand le sanctuaire de la justice fut enfin envahi, il était vide, et la foule irritée ne trouva en face d’elle que les statues de la famille impériale, placées, suivant l’usage, au-dessus du siège du juge.

Les plus résolus hésitaient à porter la main sur ces objets sacrés; mais une pierre fut lancée par quelques enfants qui avaient suivi le mouvement en s’amusant du bruit, comme c’est l’ordinaire de leur âge, et ne soupçonnant pas la grandeur du crime de lèse-majesté. L’exemple une fois donné fut promptement suivi: les statues frappées au visage, abattues, mutilées, ne présen­tèrent bientôt plus qu’un informe débris. On les traîna dans les rues en accablant d’outrages les modèles en même temps que les portraits. L’image équestre du père de l’empereur, le comte Théodose, fut en particulier l’objet d’indignes violences. «Défends-toi, grand cavalier!» disaient de grossiers plaisants en la perçant de part en part. Jusqu’aux nobles traits de Flaccille elle-même ne furent point épargnés, malgré le voile de deuil et l’auréole de sainteté qui eussent dû défendre son souvenir.

Encouragée par l’impunité, la sédition allait se porter aux dernières extrémités : déjà on apportait des torches et le feu était mis à l’un des principaux édifices de la ville quand le gouverneur, qui n’avait quitté la place que pour aller chercher du secours, reparut à la tête d’une compagnie d’archers. A la vue de la force armée, la colère, par un mouvement soudain, fit place à la peur. La compagnie avait à peine été rangée en bataille et commençait à ajuster ses armes, que la fuite devint générale. Avant midi, chacun était rentré précipitamment au logis; les rues et les places étaient vides, et un calme de mort régnait déjà dans la cité. Le trouble n’avait pas duré plus de trois heures.

A mesure que la réflexion rentrait dans les esprits, l’épouvante s’accrut. Qu’allait dire, qu’allait faire l’empereur? On savait qu’il était humain, peu susceptible de ressentiment pour ses injures personnelles. Mais la mémoire révérée de son père livrée à la risée publique, mais l’image chérie de Flaccille traînée dans la boue! la plaie toute vive encore de son cœur déchiré ainsi par des mains brutales! puis la race impériale tout entière compromise par l’outrage fait aux héritiers du trône: tous ces crimes semblaient irrémissibles, et d’autant plus dignes de châtiment que la bonté connue du souverain y avait fourni moins de prétextes. Le gouverneur lui-même, les magistrats, étaient livrés aux plus cruelles angoisses, tour à tour inquiets d’être taxés de faiblesse s’ils ne sévissaient pas, et saisis de pitié à la pensée des maux qui allaient fondre sur la malheureuse cité, maintenant prosternée à leurs pieds. Moins par esprit de vengeance que pour se justifier eux-mêmes de toute connivence, peut-être aussi dans l’espoir de tempérer la sévérité de l’empereur en la devançant, ils ordonnèrent sur-le-champ de nombreux supplices, qui ne tombèrent pas toujours, dit-on, suites vrais coupables. Les plaisanteries indécentes des enfants furent punies comme la rébellion des pères; mais la consternation était telle que tes mères livraient leurs fils aux bourreaux sans murmurer, et tes suivaient de loin du regard, n’osant pas s’approcher du lieu de l’exécution, ni recevoir leur dernier soupir.

Un seul espoir restait : trouver un intercesseur auprès de l’empereur. Mais quel pouvait-il être? Encore si Flaccille eût été vivante! assurément elle eût demandé elle-même la grâce de ses offenseurs; mais sa voix n’était plus là pour implorer la pitié, tandis que c’était sa mémoire au contraire qui appelait la vengeance. Le sénat de la ville se réunit pourtant et résolut d’envoyer une députation suppliante à Constantinople. Mais quand il s’agit d’en désigner les membres, personne ne voulut se charger de la mission: chacun se sentait coupable et craignait d’affronter les premiers regards de l’empereur. Libanius, cette fois encore, prétend qu’il s’offrit à partir, et même qu’il s’acquitta jusqu’au bout de la tâche d’ambassadeur; mais c’est toujours en tête d’une harangue qu’il s’attribue ce beau trait, dont il ne parle pas dans le récit de sa vie et dont aucun historien ne lui fait honneur; et l’on sait que, dans les pièces de rhétorique, les fictions étaient permises et faisaient même partie des conditions de ce genre de littérature. Ce n’était point lui d’ailleurs, assez mal en cour, ayant toujours à la bouche le nom de son cher Julien, et suspect de faire partie d’un groupe de mécontents, qui pouvait parler efficacement. Un autre nom, déjà prononcé, revint sur toutes les lèvres: Flavien, ironiquement invoqué au début de la sédition, fut cette fois supplié avec larmes par la population pénitente de prendre en main sa défense. Il était déjà âgé, la saison était rigoureuse, une sœur unique qu’il chérissait était atteinte d’une maladie grave. Malgré tant de bonnes raisons pour se dispenser d’une commission pénible, le digne évêque consentit pourtant à s’en charger. Sans perdre le temps en préparatifs, il se mit en roule dans les jours qui précédaient le commencement du carême. Il espérait encore rejoindre en chemin le messager même qui portait les tristes nouvelles à Théodose, et qu’un encombrement de neige arrêtait au pied du Taurus

De cruels jours d’attente suivirent, pendant lesquels l’imagination ébranlée du peuple demeura en proie aux plus étranges aberrations. Chaque matin quelque nouvelle terrible circulait dans la ville: l’empereur arrivait lui-même en armes pour mettre tout au pillage; tous les sénateurs allaient avoir leurs biens confisqués. La nuit on croyait voir d’effrayantes visions se promener à travers les rues désertes. Des familles entières quittaient leurs demeures, emportant leur argent, leurs hardes, leurs meubles, pour se réfugier dans les grottes des montagnes voisines. Plus de jeux, plus de chants, plus de rires dans cette cité voluptueuse, naguère passionnée pour les plaisirs. Une pensée de mort pesait sur toutes les têtes, et tandis que les comédiens du cirque s’arrêtaient d’eux-mêmes, lassés de figurer devant des bancs déserts, l’église était encombrée à toute heure de pénitents qui accouraient tout éperdus régler leurs comptes avec une éternité menaçante.

Bien que veuve de son évêque, la maison de Dieu offrait encore la seule consolation qui pût verser un peu de paix dans les âmes. A la place de Flavien, au pied de l’autel se tenait un homme jeune encore, mais d’une renommée déjà grande, dont le regard plein de feu et d’autorité suffisait presque seul pour relever les courages. C’était le prêtre Jean, attaché depuis peu à la métropole d’Antioche, mais à qui il n’avait pas fallu longtemps pour gagner la confiance de son évêque et l’admiration passionnée de ses concitoyens. Son histoire était celle de Basile, de Grégoire, de tous les grands chrétiens de cet âge. Né dans une famille chrétienne, mais instruit dans les lettres profanes en même temps que dans les Écritures, il avait connu toutes les séductions de cette génération partagée : celles de la gloire comme celles de la foi, l’entraînement de la carrière littéraire comme l’attrait de la vie ascétique. Il avait passé d’abord plusieurs années au barreau, ravissant Libanius par sa composition habile et sa rhétorique solidement nourrie, mais surtout par une abondance impétueuse et réglée qui coulait avec la majesté d’un grand fleuve. Puis, s’arrachant tout d’un coup à ces vanités, il avait été cacher ses remords pendant de lon­gues veilles dans la solitude. Sa mère Anthuse, pieuse veuve dont il était l’unique enfant, avait dû combattre tour à tour ces emportements contraires : tantôt rappelant à l’humilité évangélique son orgueil enivré par de précoces succès, tantôt le suppliant de ne pas la priver de son seul bien en quittant le monde avant elle. Cette incertitude venait enfin d’être fixée par le choix de Flavien, qui, en conférant la prêtrise au jeune orateur, l’avait chargé spécialement de le remplacer dans le ministère de la prédication. Depuis un an déjà Jean attirait la foule chaque dimanche dans la grande église; chéri des âmes pieuses, il partageait avec les rhéteurs en renom ou les acteurs à la mode les honneurs d’une popularité bruyante. De tous les coins de la grande cité on accourait pour entendre celui que la renommée appelait déjà la Bouche d’or (Chrysostome).

Ce n’était pas cependant une prédication molle et flatteuse que la sienne. « Jean, dit au contraire un historien, poussait le zèle de la vertu jusqu’à l’âpreté, et, au rapport de ceux qui l’ont connu dès son jeune âge, il avait dans le caractère plus d’ardeur que de mesure... Il usait à l’égard de tous d’une extrême liberté de langage, et en enseignant il ne songeait qu’à corriger les mœurs de ses auditeurs. Aussi ceux qui le rencontraient sans le connaître se plaignaient-ils souvent de son arrogance.» En effet, ses sermons n’étaient guère qu’une suite de satires et de réprimandes tombant comme des traits enflammés sur tous les points faibles ou sensibles de la grande cité : jeux du cirque, luxe de la table ou des équipages, molle somptuosité des appartements, éclat fardé des femmes, toilette efféminée des hommes, frivolité des conversations, Jean dépeignait tout, dénonçait tout, gourmandait tout, en termes d’une sévérité biblique, mais en même temps d’une telle perfection, d’une élégance si attique et d’un tel éclat, qu’il arrachait des cris d’admiration à ceux mêmes qui pouvaient le mieux se reconnaître dans ses portraits. Lui-même s’impatientait de ces vains compliments, que n’accompagnait habituellement aucune envie sérieuse de profiter de ses conseils. Par­fois, pour y couper court, il s’écriait qu’il eût fait plus de cas d’une larme de pénitence que de tout le bruit de ces acclamations, fugitives comme l’air qu’elles ébranlaient.

Mais cette fois ce n’étaient pas des amateurs à la recherche d’un plaisir littéraire, ou des critiques faisant preuve de goût, que Jean tenait réunis au pied de sa chaire: c’étaient bien des pécheurs contrits, pénétrés de terreur jusqu'il la moelle des os, implorant, à mains jointes, un rayon de miséricorde ou d’espérance. Jean n’avait garde de négliger une telle occasion de tourner au bien des âmes et à l’honneur du roi du ciel l’émotion causée par la vengeance menaçante d’un maître humain. On entrait dans la saison du carême, où les prédications devenaient fréquentes, et il avait même déjà commencé une série d’instructions. La première avait porté sur l’ivrognerie, et les suivantes devaient passer en revue les principaux vices. Il n’abandonna pas son plan; mais ce fut sur les incidents mêmes du jour, éloquemment dépeints, qu’il appuya la pressante autorité de ses exhortations. Il prêcha vingt-deux jours de suite, passant à tout moment, par des transitions toujours naturelles, bien que toujours imprévues, de la démonstration des éternelles vérités morales à la peinture des impressions mobiles, des alternatives de crainte et d’espérance qui agitaient la cité et dont le frémissement retentissait jusque dans le sanctuaire. Rien, dans les fastes de la tribune antique, n’avait ressemblé à cette éloquence tenant à la fois du sermon et de la harangue populaire, tour à tour descendant du ciel avec la majesté d’un oracle, ou ébranlée par le souffle d’une émotion patriotique.

Le premier jour ce ne fut guère qu’un gémissement; car la foule, trop abattue pour écouter un conseil, avait avant tout soif de compassion. « Que dire? s’écria Jean, de quoi parler? C’est ici le temps des larmes et non des paroles, des prières, non des discours, tant notre crime est grand, notre plaie profonde, au-dessus de tout remède humain... Laissez-moi parler cependant pour pleurer le malheur présent. Je me suis tu sept jours, comme les amis de Job : accordez-moi enfin d’ouvrir la bouche... Rien n’était plus heureux que notre cité, rien n’est aujourd’hui plus horrible à voir. De même que les abeilles entourent la ruche en bourdonnant, ainsi nos citoyens se pressaient chaque jour sur le forum, et chacun félicitait Antioche de la multitude de ses enfants : aujourd’hui la ruche est déserte, et, comme la fumée chasse les abeilles, notre essaim, à nous, c’est la peur qui l’a dissipé... Nul ne visite plus la place publique : chacun reste enfermé dans sa demeure. Comme des assiégés n’osent franchir l’enceinte de leurs murailles, nul de nous n’ose franchir le seuil de sa propre maison: chacun craint de rencontrer quelqu’un de ces chasseurs au guet, qui saisissent les innocents comme les coupables, et les entraînent indistinctement devant le tribunal. Les hommes libres demeurent plus enchaînés que leurs esclaves, n’ouvrant la bouche que pour demander qui vient d’être pris, qui vient d’être emmené, qui vient d’être puni... Si quelqu’un ose se risquer au dehors, il est comme repoussé au logis par le triste aspect qui s’offre à ses regards : à peine un ou deux malheureux se traînent la tête basse là où des flots de peuple se pressaient hier»

Le lendemain Flavien vient de partir : une lueur d’espérance a traversé les âmes, les regards baissés se relèvent; le moment est venu de les diriger vers le ciel: «Quand je regarde, dit l’orateur, du cote de cette stalle vide maintenant et privée du maître qui nous instruisait, je sens de la joie et des larmes : je pleure de ne pas voir ici notre père; je me réjouis qu’il soit parti pour nous sauver, et détourner de ce peuple la colère de l’empereur. C’est votre honneur, à vous, d’avoir mérité un tel père: c’est sa couronne, à lui, de se montrer si tendre pour ses enfants et de véri­fier ainsi la parole du Christ: Le bon pasteur donne sa vie pour ses troupeaux... Ayons donc bon espoir; Dieu ne méprisera pas le zèle de son serviteur, et ne permettra pas qu’il revienne sans avoir rien obtenu. Je sais d’avance que son regard fera tomber la colère du pieux empereur; car ce ne sont pas seulement les paroles des saints qui touchent, leur visage même respire la grâce de l’esprit divin. L’empereur est humain, l’évêque est fidèl : ayons bon espoir. Mais plus encore qu’à l’humanité du souverain et à la fidélité du pasteur, fions-nous à la miséricorde de Dieu; car c’est lui qui se tiendra entre le prêtre suppliant et le maître à qui la supplication s’adresse, attendrissant le cœur de l’un, dirigeant la parole de l’autre. De toutes les cités, la nôtre est la plus chère au Christ, qui n’oublie ni les vertus de vos ancêtres, ni les vôtres. De même que Pierre est le premier des apôtres qui ait prêché le Christ, votre cité est la première qui ait mis sur son front, comme une couronne, le nom de chrétienne. Si dans une ville où se trouveraient dix justes Dieu a promis de sauver tous les habitants, ici, où ce n’est pas dix, ni vingt, ni deux fois autant qu’on en pourrait trouver, mais bien davantage, qui adorent Dieu de tout leur cœur, comment n’aurait-on pas confiance, comment ne pas espérer notre salut commun?... Supplions-le donc, ce Dieu; envoyons-lui, nous aussi, nos députations : pendant que notre père va en ambassade auprès de l’empereur, allons nous-mêmes par nos prières en ambassade auprès du roi des cieux. Nous n’avons ni mer à traverser, ni long voyage à entreprendre: venons tous à l’église, et il se rendra à nos prières; car Dieu n’est pas comme les hommes qui s’ennuient et s’impatientent quand nous les importunons de nos affaires: ce n’est pas lorsque nous venons à lui, c’est quand nous l’évitons qu’il s’irrite»

Les jours se passent; l’affluence ne diminue pas. Au contraire, aux accents de cette voix, seule confiante dans l’effroi général, seule retentissante au milieu du silence et des sanglots de tout un peuple, c’est la ville entière qui s’ébranle et qui vient se serrer autour du sanctuaire, comme si là du moins, sous celte aile protectrice, aucun péril ne pouvait l’atteindre. Maître alors de cet immense auditoire qu’il tient suspendu à ses lèvres, Jean rouvre tranquillement l’Évangile et reprend à la suite ses instructions morales. Huit sermons se succèdent, traitant du blasphème, du jurement, du jeûne, de la tempérance, avec des développements aussi raisonnés, aussi étendus, aussi paisiblement déduits que si nul ennemi n’était aux portes. De loin en loin cependant, un mol qui perce, un trait qui échappe, viennent rappeler que l’orateur n’a pas cessé un instant de sentir ce qu’on pense et ce qu’on souffre autour de lui : «Voulez-vous que je vous dise, s’écrie-t-il, pourquoi vous craignez tant la mort?... c’est que vous ne craignez pas l’enfer. Vous ne pensez pas à l’éternité de ces supplices intolérables, sans quoi ce serait le péché et non la mort que vous craindriez. Si la crainte du vrai mal eût rempli votre âme, nulle autre n’y pourrait pénétrer; jugez-en par ce qui vient de vous arriver. Quand l’ordre de l’empereur vous eut imposé cette taxe que vous trouviez insupportable, tous s’émurent, tous s’indignaient; vous disiez: «Ce n’est plus une vie que la nôtre; notre ville est perdue, personne n’y pourra suffire.» Mais lorsqu’il a été accompli le méfait que vous savez; lorsque des hommes détestables, foulant aux pieds les lois, eurent brisé les statues de l’empereur et vous eurent mis tous en péril de la vie, ce n’est plus la perte de votre argent qui vous a touchés, et je vous entends dire les uns aux autres: Que l’empereur nous prenne tout notre bien, pourvu qu’il nous laisse nos membres, même dépouillés! Ainsi, avant que vous eussiez craint la mort, vous pensiez à la perte de vos biens; depuis que la mort vous est apparue vous ne songez plus à la ruine, car de deux douleurs la plus forte éteint la plus faible. Si donc vous craigniez le supplice à venir, aucune autre crainte ne vous troublerait.»

Pendant que ces mâles entretiens se poursuivaient à Antioche, la nouvelle de la sédition, lentement portée, finissait par arriver à Constantinople. Les efforts de Flavien pour rejoindre les courriers furent vains, et Théodose reçut le coup sans préparation. Au premier moment il ne put en croire ses oreilles, et resta muet de surprise encore plus que d’irritation. Puis, à mesure que les faits lui étaient racontés avec leurs détails répu­gnants, des exclamations entrecoupées, au travers desquelles on distinguait confusément les noms chéris de son père et de Flaccille, s’échappèrent de ses lèvres pâles de colère. La nature honnête et impétueuse du vieux soldat et de l’Espagnol était soulevée, toutes ses affections blessées au vif, toutes ses idées de subordination et de discipline révoltées. Le calme et le bon sens qui faisaient le fond habituel de son caractère l’abandonnaient : il était jeté hors de son assiette. Pendant plusieurs jours, les plus sinistres pensées de vengeance roulèrent dans son esprit, et se trahirent par des imprécations et de terribles menaces. Enfin on sut qu’il s’était décidé à faire partir pour Antioche deux généraux de sa maison, connus pour être fort avant dans son amitié, Hellébichus et Césaire, avec un renfort considérable de troupes, en leur recommandant de faire diligence et en les chargeant d’instructions dont la nature resta ignorée. Chacun supposa naturellement qu’elles contenaient les résolutions les plus rigoureuses. Les généraux partirent, rencontrèrent en route l’évêque qui continuait tristement son voyage, et à qui ils ne donnèrent aucune explication rassurante.

Le bruit de leur venue se répandit dans Antioche au moment où, sous l’influence de la forte parole de Chrysostome, la ville reprenait courage et s’efforçait de mériter, par des mortifications et des jeûnes, la protection divine que le saint orateur lui avait promise. Celte fois tout parut perdu, et le désespoir, accru encore par le désappointement, fut au comble. La foule rassemblée dans l’église se mit à pousser de tels gémissements, que le préfet épouvanté accourut au bruit et crut devoir assurer, sans en rien savoir, que les ordres de l’empereur n’étaient pas si cruels qu’on le disait. Ce magistrat était païen, et sa présence seule dans le lieu saint était une profanation. Jean l’écoutait en frémissant. Il le laissa achever cependant; mais dès qu’il fut sorti, se levant à son tour: «Je ne blâme point, dit-il d’un ton sévère, le gouverneur d’être entré ici, sachant votre trouble, pour vous consoler et vous rendre un peu d’espoir; mais je suis couvert de honte pour vous de ce qu’après tant de discours que je vous ai tenus, vous avez encore besoin qu’on vous console. J’ai souhaité que la terre s’ouvrît pour m’engloutir, quand je l’ai entendu vous parler, et tantôt essayer de vous rassurer, tantôt vous reprocher votre absurde timidité. Fallait-il qu’un infidèle vous fît la leçon? et n’est-ce pas à vous à servir de maîtres aux infidèles?... De quels yeux regarderons-nous les païens? de quel air oserons-nous leur parler, quand ils nous auront vus plus timides que des lièvres? Et que pouvons-nous faire? dites-vous: nous sommes hommes. Et voilà justement pourquoi il ne faut pas vous troubler, car vous êtes des hommes et non des bêtes sans raison. Les bêtes s’épouvantent au moindre bruit, parce qu’elles n’ont pas de raison pour combattre la crainte. Mais vous, doués de raison et de prudence, pourquoi imitez-vous leur lâcheté? Des soldats arrivent, vous a-t-on dit. Eh bien! n’ayez pas peur; fléchissez le genou, et priez»

Le lendemain les généraux firent leur entrée au milieu d’une multitude tout en larmes, qui tournait vers eux des regards suppliants. Des amis personnels d’un souverain tel que Théodose ne pouvaient être choisis parmi ces aveugles et impitoyables serviteurs dont les cours regorgent : ceux-ci étaient, au contraire, des hommes intelligents et humains, bons chrétiens l’un et l’autre, et qui comptaient à Antioche beaucoup d’amis. Ils traversèrent la ville, le cœur serré, et entrèrent sans ouvrir la bouche dans les appartements qu’on leur avait préparés. Pendant le souper, Heliébichus, s’entretenant avec son collègue, se mit presque à pleurer en pensant au changement que la brillante Antioche avait subi depuis sa dernière visite. Cependant leurs instructions étaient positives, et il fallait les mettre à exécution.

Ces instructions, à vrai dire, vu les habitudes de l’empire et la grandeur du méfait, n’avaient rien d’exorbitant. Il ne s’agissait point, comme on l’avait dit, de mettre le feu à un quartier de la ville, ni de la livrer au pillage des soldats. Antioche était seulement déclarée déchue de sa qualité de métropole, qui était transférée à une cité voisine, Laodicée. Tous les bains, cirques, lieux de divertissements quelconques, devaient être fermés pour un temps indéfini. La disposition la plus rigoureuse était celle qui prescrivait de réviser tous les procès déjà faits par le gouverneur, de mettre en cause tous ceux qu’il avait épargnés, et de sévir surtout sans pitié contre les personnages de distinction qui avaient donné l’exemple de l’indiscipline. Une liste considérable d’accusés qui se croyaient hors d’affaire fut donc publiée, et la citation devant les nouveaux juges eut lieu pour le jour suivant.

Ce fut une lugubre cérémonie ; car c’étaient les premiers de la ville qui comparaissaient, et malgré la patience, la douceur, le désir manifeste d’indulgence dont firent preuve les commissaires, les faits ne souffraient guère de contestation, et la sentence qui allait suivre était évidente pour tout le monde. Les femmes, les filles des accusés, se tenaient à la porte du prétoire, dépouillées de leurs riches vêtements, couvertes de cendres, dans l’attitude de la supplication et du désespoir. «C’était, dit Chrysostome, le spectacle même du dernier jugement, et je me disais : Si maintenant ni mère, ni sœur, ni père, ni aucun homme, quelque innocent qu’il puisse être, ne peut enlever les coupables aux hommes qui les jugent, qui est-ce qui pourra nous assister au tribunal du Christ? qui est-ce qui élèvera la voix en notre faveur? qui est-ce qui obtiendra grâce pour nous? »

Effectivement, les accusés étaient seuls devant le tribunal, n’ayant pas même trouvé un avocat pour prendre leur cause, soit que la procédure militaire ne leur assurât pas ce genre d’auxiliaire, soit plutôt, comme l’affirme Chrysostome, que tous les orateurs de profession, dont la plupart étaient païens, se fussent dérobés à ce périlleux devoir. L’honnête Libanius fut le seul qui osât paraître. Vers le soir il se montra timidement derrière l’estrade du barreau, essayant et craignant à la fois d’être vu des juges, dont il était bien connu. Césaire l’aperçut, lui fit signe de s’avancer, le fit asseoir à côté de lui en lui disant tout bas d’avoir confiance et qu’on tâcherait de ne point verser trop de sang. Libanius le remercia avec effusion et lui promit, s’il tenait parole, de l’immortaliser par quelque discours à sa louange.

Le second jour, qui devait être celui du prononcé de la sentence, pendant que la foule triste et morne stationnait autour du prétoire, on vit tout à coup déboucher par une des rues avoisinantes une nuée d’hommes qui chantaient des cantiques. C’étaient les solitaires des montagnes voisines qui sortaient de leurs retraites pour venir assister les mourants ou fléchir les bourreaux. Leurs visages, dérobés aux regards pendant tant d’années, n’étaient reconnus de personne; mais leurs noms, qu’environnait une auréole de renommée, circulèrent bientôt dans les groupes et y firent passer un frémissement. «Ce fut, dit Chrysostome, comme une apparition d’anges. On se précipitait à leurs pieds pour les baiser et toucher le bout de leur robe.» Les saints hommes, se faisant faire place, se placèrent sur le passage des commissaires. Les officiers de garde voulaient les en éloigner : «Non, dirent-ils, nous resterons jusqu’à ce qu’on nous accorde la grâce de ces malheureux, ou du moins la permission d’aller supplier l’empereur. Nous connaissons l’empereur : il est humain; le crime est grand; mais sa bonté est plus grande encore. Il nous écoutera.»

Les commissaires parurent bientôt, à cheval, entourés d’une nombreuse escorte. Une pauvre femme, la mère de l’un des accusés, les suivait, les cheveux épars, poussant des cris lamentables, et se pendant à la bride des chevaux, quelque effort qu’on fît pour l’en arracher. C’était un spectacle déchirant, qui perçait l'âme des juges eux-mêmes. Comme ils se détournaient pour cacher leur émotion, leurs yeux tombèrent sur le groupe que formaient les solitaires rassemblés, et au même moment s’en détacha un petit vieillard vêtu de haillons, qui saisit le cheval d’un des généraux par la bride et commanda avec autorité, au cavalier, de s’arrêter et de descendre. «Qui est cet insensé?» demandèrent ensemble Hellébichus et Césaire. On leur nomma Macédonius, surnommé Crithophage ou mangeur d’orge, parce qu’il ne se nourrissait que de cet aliment. C’était un des habitants les plus célèbres du désert. A ce nom, les deux généraux, saisis de respect, se précipitèrent à bas de leurs chevaux et, se mettant à genoux devant le vieillard, implorèrent sa bénédiction: «Mes amis, leur dit alors le solitaire, allez dire ceci de ma part à l’empereur : Tu es homme, et non pas seulement souverain. Pense donc à la nature autant qu’à ton rang. Les hommes à qui tu commandes sont de même condition que toi, et toute nature humaine a été faite à l’image et ressemblance de Dieu. Ne condamne donc pas à d’affreux supplices l’image divine, car qui offense l’image offense l’artiste qui l’a formée. Songe que ce qui t’irrite toi-même, c’est l’injure faite à une statue d’airain. Mais combien une image vivante et animée diffère-t-elle d’une image sans vie! Songe aussi qu’à la place d’une statue détruite bien d’autres peuvent être fabriquées, mais d’un homme mort lu ne pourras rétablir même un seul cheveu.»

Tout émus de ces graves paroles, qui répondaient d’ailleurs à leurs sentiments intimes, les deux généraux entrèrent au tribunal et se mirent sur-le-champ en délibération. On connut bientôt leur décision. Les principaux accusés furent déclarés coupables, mais il fut décidé en même temps qu’on surseoirait à l’exécution, pour laisser à la miséricorde de l’empereur le temps d’intervenir. Dans l’intervalle, les prisonniers durent rester chargés de chaînes, leurs biens sous le séquestre, y compris leurs maisons d’habitation, dont leurs familles reçurent ordre de sortir. Tout paraissait doux après les craintes du matin, Hellébichus et Césaire furent donc couverts d’acclamations et de bénédictions quand ils reparurent sur la place publique, et l’enthousiasme fut au comble lorsque Césaire déclara que lui-même allait se rendre à Constantinople pour intercéder en faveur de la ville, tandis que son collègue resterait pour y maintenir l’ordre. Les solitaires offrirent d’accompagner, de devancer même les magistrats. «Non, dit Césaire, ce serait trop de fatigue pour vous. Donnez-moi seulement des lettres qui attestent que nous n’avons cédé qu’à votre intercession.» Parmi les saints personnages peu savaient écrire, presque aucun ne savait le grec. Quelques-uns tinrent la plume pour tous, et, dans un langage d’une franchise tout évangélique, ils avertirent l’empereur de songer à son dernier jour et au jugement de Dieu. Césaire, muni de ces lettres de créance d’un nouveau genre, partit pour sa mission. La démarche ne faisait pas moins d’honneur à ses sentiments personnels qu’à la réputation de l’empereur, qu’on espérait fléchir et qu’on ne craignait pas d’offenser par de telles admonestations.

Césaire fit route jour et nuit, ne descendant de voiture, ni pour changer de vêtements, ni pour prendre ses repas. Grâce à cette diligence inaccoutumée et aux relais de poste distribués d’avance sur toutes les roules, il eut franchi en six jours les trois cents lieues qui séparaient Antioche de Constantinople, et le mercredi de la quatrième semaine de carême, avant midi, il descendait de voiture devant le palais impérial. Tant de hâte n’était pas nécessaire. Il était exaucé d’avance. Depuis huit jours déjà, l’évêque Flavien était au palais, et la grâce d’Antioche était obtenue.

Nous ne connaissons l’entrevue qui eut lieu entre le souverain irrité et l’évêque suppliant que par le récit, amplifié sans doute, que Chrysostome nous a transmis. Il en faut retrancher bien des développements oratoires, évidemment ajoutés après coup, suivant la mode générale qui, des écoles de rhétorique, avait passé dans l’Église. En somme pourtant, rien n’est plus touchant, et dans ses traits généraux le tableau est d’une vérité saisissante. Admis à l’audience impériale, l’évêque se tient à l’entrée de la salle, à distance du trône, muet, la tête basse, les yeux pleins de larmes, n’osant avancer, et comme portant le poids des péchés de son peuple. A l’aspect de cette douleur vénérable et de ces cheveux blancs inclinés, l’honnête empereur s’arrête, intimidé lui-même par cet effet inattendu de sa colère. Loin de récriminer, c’est lui qui s’excuse. «Voyez, dit-il, je vous en fais juge : m’a-t-on traité justement, et n’ai-je pas le droit de me plaindre? De quelle injure étais-je coupable? Et si je l’étais, pour­quoi, pouvant se venger sur moi, ont-ils compris les morts dans leur vengeance? N’était-ce point assez d’outrager des vivants? Fallait-il troubler, dans leur sépulture, ceux qui ne sont plus?»

Flavien, en réponse, ne tint point sans doute le discours long, savant, étudié, que son disciple a mis dans sa bouche. Un entretien privé ne se prêtait pas à tant d’éloquence. Le fond des considérations développées par Chrysostome est bien, cependant, celui qu’un prêtre chrétien dut mettre en avant pour toucher un empereur engagé sous les drapeaux du Rédempteur crucifié. L’exemple de l’infinie miséricorde de Dieu envers les hommes; le besoin de pardon commun à toute la race d’Adam; le sceau de la clémence divine imprimé sur tous les fronts baptisés; ce durent bien être là les arguments et les souvenirs qui allèrent au cœur du fidèle. Puis le politique, le chef de tous les orthodoxes de l’empire, dut être sensible aussi à ce raisonnement puisé dans l’intérêt de la cause à laquelle il avait lié son pouvoir: «Songez, dit l’évêque, qu’il ne s’agit point ici de consulter l’intérêt d’une seule cité, mais celui de votre gloire et celui du christianisme tout entier; car les païens, les juifs, les barbares même (eux aussi ont entendu parler de nos malheurs), ont les yeux fixés sur vous, attendant la sentence que vous allez porter. Si elle est humaine et douce, tous vous loueront, tous glorifieront Dieu et diront : Ah! qu’elle est donc grande, la puissance de la foi chrétienne! Elle a dompté et enchaîné un homme qui n’avait point d’égal sur la terre, qui était maître de tout détruire et de tout perdre à sa volonté : elle lui a inspiré une modération qu’un homme du commun même n’eût pas su garder. Ah! qu’il est grand, ce Dieu des chrétiens qui transforme en anges de simples hommes et les rend supérieurs à tous les mouvements de la nature. C’est déjà, ajoute-t-il, s’enhardissant par degrés, un grand honneur que celte ville vous a fait que de m’envoyer auprès de vous en ambassade, et de montrer par-là la conviction où elle est, que vous mettez le sacerdoce divin, môme humblement représenté, au-dessus de votre pouvoir. Mais croyez bien que ce ne sont pas seulement mes concitoyens qui m’envoient : je viens aussi de la part du maître de tous les messagers divins, du Seigneur des anges pour vous dire:... Souvenez-vous du jour où vous rendrez compte de vos actions : pensez que si quelque péché charge votre âme, vous pouvez aujourd’hui, par cette seule sentence, sans fatigue, sans sueur, en effacer la tache... Imitez Notre-Seigneur qui, offensé chaque jour, ne cesse pas de répandre chaque jour ses bienfaits. »

A mesure que l’évêque parlait, l’émotion gagnait Théodose. «Il était, dit saint Chrysostome, comme Joseph devant ses frères: pleurant en pensée et n’osant pas montrer ses larmes.» Enfin elles éclatèrent et le pardon fut prononcé. « Pourrai-je, s’écria Théodose, refuser de pardonner à mes semblables quand le Dieu du monde s’est fait semblable à nous pour obtenir notre grâce devant Dieu?» Flavien émit alors une dernière prière : il aurait voulu que le jeune Arcadius l’accompagnât pour annoncer au peuple la clémence du prince. «Non, dit l’empereur, faites cesser le trouble, et j’irai moi-même »

Il ne restait plus qu’à libeller l’édit de grâce; et c’est à quoi s’employa Césaire, qui apportait avec lui toutes les pièces du procès. Théodose voulut écrire lui-même à la ville coupable, et il le fit dans des termes d’une modestie digne et touchante. C’était le langage, non d’un maître, ni même d’un père offensé, mais d’un ami qui veut se réconcilier. Il demandait presque pardon de sa rigueur. «Mais, ajoutait-il, revenant toujours à ce qui lui tenait le plus au cœur, convenait-il pourtant que, pour la faute que vous me reprochiez, une femme digne de toute louange fût insultée après sa mort? Si j’avais fait quelque offense, c’était sur moi seul qu’il fallait frapper.» Du reste, l’amnistie était entière, et Antioche recouvrait ses honneurs dans leur intégrité .

Portée par un courrier exprès, la lettre arriva à Antioche dans le courant de la cinquième semaine de carême. L’impatience y était extrême. Chrysostome rapporte même que les accusés, naguère trop heureux de sauver leur tête à tout prix, retournaient déjà à leurs habitudes de mollesse, et commençaient à se plaindre d’être mal nourris, mal couchés dans la prison, et d’y manquer de leurs aises accoutumées. Hellébichus, en possession du rescrit impérial, en donna connaissance dès le lendemain, et la joie générale se traduisit sur-le-champ par des démonstrations que contenait mal la réserve imposée par cette saison de pénitence. Le peuple fit des festins dans les rues et dans les galeries : seulement les tables étaient rigoureusement servies en maigre. Hellébichus se promenant dans les groupes pour prendre sa part de l’allégresse, on le força de s’asseoir et de manger un petit poisson, qu’il accepta de bonne grâce. Libanius l’accompagnait, tout épanoui, et récitant à tout venant des passages d’une série de déclamations qu’il avait composées, l’une pour fléchir Théodose, l’autre pour le remercier, et les deux dernières à la louange de chacun des commissaires.

Enfin, le samedi saint,, Flavien lui-même lit son entrée dans la ville, suivi et porté par des flots de la population. Pendant les veilles de la nuit heureuse qui a enlevé à la mort son aiguillon, Antioche, sortant du sépulcre avec Jésus-Christ, fut tout entière illuminée. A la messe du jour, Chrysostome prit la parole et, de cette voix que tant de fois les pleurs du peuple avaient couverte, raconta le voyage du pontife et la clémence de l’empereur. Flavien monta ensuite à l’autel et des milliers de regards suivirent, à travers des flots d’encens, le sauveur de la cité, tenant entre ses mains le corps consacré du Sauveur du monde. C’était comme l’image vivante et comme la réalité sensible de la Rédemption. Un formidable chœur, ébranlant tous les échos, alla porter au ciel l’hymne de reconnaissance des âmes rachetées, de la patrie arrachée au déshonneur, des pères conservés à leurs enfants, des fils serrés sur le cœur de leurs mères, toutes les effusions, en un mot, de la foi glorifiée et de la nature consolée. Tout un peuple, sauvé par le Christ de la ruine matérielle aussi bien que de la condamnation à venir, lui abandonnait désormais sans réserve, pour la vie présente comme pour la vie future, la conduite de ses destinées. Jamais il ne fut mieux démontré que la vraie force de l’Église est une puissance non de contrainte ou de violence, mais de supplication et de miséricorde. Pour établir son empire, un mot de pardon obtenu par elle faisait plus que tout l’appareil du pouvoir impérial et la destruction de tous les temples païens.

Un acte de clémence si éclatant, ralliant tous les cœurs autour de Théodose, faisait disparaître en Orient tout élément d’agitation. Mais il n’était plus dans la destinée d’un empereur de respirer un jour en liberté. Ce fut justement le moment où les nouvelles les plus graves arrivant d’Occident imposèrent à Théodose le devoir de venir en aide à son jeune collègue, menacé moins encore par l’insubordination de ses sujets que par les emportements de la mère imprudente qui gouvernait en son nom.

Justine, en effet, ne manquait pas une des fautes qui pouvaient compromettre le pouvoir chancelant de son fils. La plus élémentaire prudence lui eût indiqué de faire d’Ambroise, dont la popularité était extrême et qui venait de lui donner des gages certains de dévouement, son conseiller habituel. C’était une bonne fortune sans pareille, pour un gouvernement menacé à tout instant par la trahison, d’avoir à ses côtés un homme de bien, politique consommé, et à qui sa situation comme son caractère interdisaient toute ambition personnelle. Au lieu de sentir la valeur d’un tel appui, Justine n’écouta que les ressentiments d’une injure passée et les avis de quelques intrigants qui s’étaient emparés de sa conscience. Un an ne s’était pas écoulé qu’elle était ouvertement en lutte, à Milan même, avec le tout-puissant évêque de la cité.

Sa première imprudence fut d’amener avec elle à Milan une petite bande de courtisans, tous appartenant à la secte arienne et reconnaissant pour leur évêque un prêtre goth du nom de Mercurin. Ceux-ci eurent bientôt lié partie avec ce qui restait encore dans la ville de sectateurs secrètement attachés au schisme, et, afin de mieux les attirer, on fit quitter à Mercurin son nom grec pour lui imposer celui d’Auxence, le prédécesseur arien d’Ambroise, dont le souvenir était resté cher à ses anciens partisans. Il y eut bientôt autour de la cour un petit troupeau rebelle à l’autorité régulière, ayant son évêque, ses sacrements et son église, qui n’était autre chose, disait Ambroise avec mépris, que les écuries de l’impératrice. «Ce sont tous des Goths, s’écriait-il: ils ont eu autrefois des chariots pour demeure; il est naturel qu’ils aient aujourd’hui un chariot pour église»

Tout le temps cependant que la secte ne fit que s’abriter à l’ombre du palais, c’était assez sans doute pour rendre les rapports aigres entre la cour et l’évêque; mais le différend se borna à des propos piquants d’une part, et de l’autre à des menaces sans effet. Les choses devinrent tout d’un coup plus graves, lorsque, soit la faveur impériale, soit l’accroissement du nombre de leurs partisans inspirant confiance aux dissidents, ils eurent l’audace de réclamer la publicité de leur culte, et la concession d’une église occupée par les catholiques. La proposition fut faite par Justine, ail commencement de 384, dans le consistoire où siégeaient, autour du prince enfant, les principaux officiers de l’empire. Elle rencontra peu de résistance, car Justine avait pratiqué de longue main les principaux membres de cette petite assemblée, où d’ailleurs régnait cet esprit de tolérance indifférente habituelle aux politiques de tous les temps

Quelque envie pourtant qu’on eût d’enlever l’affaire de haute lutte, et sans laisser à l’enfant couronné le temps de se reconnaître, il n’y avait pas moyen de fermer à Ambroise la porte d’un de ses temples sans le prévenir. On le manda donc, mais à la dernière heure, et quand il ne s’agissait plus que d’assurer l’exécution de la mesure. Il accourut, sans savoir ce qui l’attendait, et à peine était-il entré au consistoire qu’on lui notifia en termes très-secs d’avoir à évacuer la basilique Portienne, église neuve, récemment construite en dehors de la ville. Ni la surprise, ni le ton impérieux de l’ordre qui lui était donné, ni l’aspect redoutable de la réunion composée presque entièrement d’hommes de guerre, ne firent passer dans l’âme ou sur le visage d’Ambroise la moindre apparence d’émotion. Il répondit, en termes tout aussi décidés, qu’à aucun prix et pour aucune cause il ne céderait à l’erreur un pouce du terrain consacré par la vérité.

Entre un ordre si positif et une négation également catégorique, le débat n’aurait pu se prolonger long­temps, si presque au même moment un bruit inattendu n’était venu ébranler les voûtes du palais. C’était une foule de peuple qui accourait tout émue et en désordre. La nouvelle s'était répandue que l’évêque avait été appelé au palais précipitamment, et, comme on connaissait vaguement les mauvais desseins de Justine à son égard, l’inquiétude était générale, et les chrétiens, qui formaient l’immense majorité de la ville, accouraient pour le défendre. On sut bientôt que ce n’était pas la vie d’Ambroise qui était en danger, mais l’honneur du culte chrétien. L’irritation ne fut pas calmée par cette nouvelle, et le peuple commença à se ruer sur le palais avec une fureur telle que les portes étaient ébranlées et menaçaient de céder d’un instant à l’autre. L’officier de garde essaya vainement de faire sortir ses troupes, qu’il ne put même ranger en bataille, et à la seule vue des épées levées, tous s’écrièrent d’une voix unanime qu’ils étaient prêts à donner leur vie pour leur foi.

L’altière Justine perdit alors courage: passant en un instant de la violence à la faiblesse, elle se tourna elle-même vers Ambroise en le conjurant d’user de son ascendant pour calmer l’irritation populaire, et d’arracher son enfant aux mains des furieux. Ambroise, qui n’aurait, pu souhaiter de plus grand triomphe, se rendit sans peine à sa prière. Il s’avança vers la foule et, le silence se rétablissant à son. seul aspect, il invita tout le monde à se retirer : «Soyez tranquilles, dit-il, on m’a promis que le culte ne serait troublé dans aucune de vos églises.»

Il quitta ensuite lui-même le palais, laissant l’impératrice ulcérée, éperdue, en proie à toutes les émotions de la terreur et de la rage. A mesure que le calme renaissait dans la cité, le courage revint aussi au cœur des courtisans. Naturellement le jeune empereur eût été disposé à la reconnaissance pour celui qui venait de sauver sa tête du péril, mais il ne fut pas difficile de lui représenter que la scène entière avait été arrangée d’avance, qu’Ambroise avait préparé l’émeute avant de la calmer, et s’était empressé de saisir cette occasion de montrer qu’il était plus puissant que l’empereur lui-même dans la ville. A tout prix, lui dit-on, il fallait à l’autorité légitime une revanche éclatante pour le lendemain.

Effectivement, le lendemain 4 avril, avant-veille du dimanche des Rameaux, Ambroise vit arriver chez lui, dès le matin, quelques-uns des principaux officiers du consistoire. Ils exhibèrent un ordre impérial, et Ambroise y lut avec une nouvelle surprise que cette fois on lui demandait de céder, non plus une église obscure aux portes de la ville, mais la métropole de la cité, la basilique neuve, sa propre église, la plus voisine de sa demeure, celle où il prêchait lui-même et officiait ordinairement. «C’est la volonté de l’empereur, lui dit—on : ayez soin de vous y conformer, et faites en sorte, ajouta l’envoyé d’un ton significatif, qu’il n’y ait pas d’émotion dans le peuple. » — «Je répondis (raconte Ambroise lui-même), comme c’était mon devoir, qu’un prêtre ne pouvait pas livrer le temple de Dieu.» Et le jour suivant il se rendit à l’heure accoutumée dans la basilique, pour y célébrer le saint sacrifice. La foule y était grande, et de vives acclamations l’accueillirent à son entrée .

Le préfet du prétoire, qui était venu de son côté, fut un peu ému du bruit. «Cédez, dit-il en s’approchant du prélat : abandonnez l’église Portienne; l’empereur se contentera de cette concession, et je me charge du reste.» Mais le peuple, témoin du dialogue et en devinant le sens, s’écria tout d’une voix: «Ambroise, n’abandonnez rien.» Le magistrat se retira alors, en disant qu’il allait faire son rapport à l’empereur.

La journée se passa dans l’attente, et le jour suivant, qui était dimanche et une grande solennité, la foule se retrouva dans l’église, plus compacte encore que la veille. Ambroise célébra les premiers offices et se mit en devoir de donner les dernières instructions de la foi aux catéchumènes qui devaient recevoir le baptême dans la nuit de Pâques. A tout instant on s’attendait à voir l’église envahie par la force armée : rien ne bougeait pourtant, et aucun bruit ne se faisait entendre. On eut bientôt l’explication de cette trêve inattendue. La menace d’enlever la basilique neuve n’avait été qu’une feinte. Pendant que le peuple, dupe de l’artifice, se portait tout entier de ce côté, la basilique Portienne demeurait vide. On y avait envoyé des gens de service du palais, pour en prendre possession. A ce moment même, ils étaient occupés à y suspendre des tentures neuves et à tout préparer pour l’installation du nouveau culte. Dès que cette diversion fut connue, l’assemblée se leva tout entière et se dirigea avec une bruyante indignation vers le lieu où la profanation s’accomplissait. Mais Ambroise ne quitta pas l’autel, et commença le saint sacrifice.

— «Pendant que je célébrais, dit-il, on m’annonça que le peuple s’était saisi de la personne d’un certain Cartule, qu’on disait être un prêtre arien. On l’avait rencontré sur la place publique. Je versai des larmes amères et je priai Dieu, au nom du sacrifice même que je lui offrais, de venir à notre aide, afin que le sang ne fût pas répandu pour la cause de l’Église, mais que ce fût plutôt mon sang qui fût versé pour le salut non-seulement du peuple, mais de ces impies eux-mêmes. J’envoyai des prêtres et des diacres qui enlevèrent l’homme à la violence du peuple... Mon âme était pénétrée d’horreur lorsqu’on venait me dire que des hommes armés étaient envoyés pour s’emparer de la basilique: je craignais que quelque massacre n’en résultat, qui tournerait à la ruine de la cité, et je priais Dieu de ne pas survivre à la perte d’une telle ville, qui serait celle de l’Italie tout entière.»

Les choses n’en vinrent pas tout de suite à l’extrémité que redoutait Ambroise. Justine et ses conseillers se conduisaient avec ce mélange de violence et d’indécision qui caractérise les pouvoirs faibles et achève de les décréditer. Pendant trois jours les troupes restèrent en présence de la foule, à l’entrée des deux basiliques, sans oser consommer l’exécution de l’attentat, ni provoquer un conflit. Des mesures vexatoires vinrent irriter la population sans l’intimider. Il était de coutume, pendant la semaine sainte, de relâcher quelques-uns des malheureux retenus en prison pour dettes envers le fisc, et de surseoir à toute exécution contre les commerçants en déconfiture. On n’appliqua pas cette année l’indulgence habituelle : au contraire, les exigences du fisc furent plus impérieuses que jamais. En moins de trois jours, deux cents livres d’or furent prélevées sur les marchands de la ville, et un grand nombre d’entre eux furent jetés dans les fers. Tous les dignitaires, les magistrats, les moindres employés îles diverses administrations, connus par leurs sentiments chrétiens, reçurent défense de sortir de leurs maisons pour assister aux offices. Mais, de leur côté, les Ariens eux-mêmes n’osaient pas se montrer, et le bas peuple errait seul ainsi dans les rues, livré à tous les emportements d’une irritation légitime.

Ambroise cependant était assailli par les instances d’une foule d’officiers, de grands de la cour, de tous les officieux en un mot, qui dans les situations violentes sont toujours prêts à conseiller les transactions ou les faiblesses. On essayait de le convaincre que l’empereur, étant maître de tout, pouvait bien avoir une basilique à sa disposition, et ne faisait qu’user de son droit. Il répondait à tous les arguments avec la précision d’un jurisconsulte, en même temps qu’avec la résolution des martyrs. «Quoi, disait-il, l’empereur n’a pas même le droit de violer la maison d’un simple particulier, et il pourrait envahir la maison de Dieu! Qu’il prenne pourtant ce qui m’appartient, mon argent, mes fonds de terre, je ne lui refuserai rien, bien que tout ce que j’ai appartienne aux pauvres. Si c’est mon patrimoine qu’il veut, je l’offre; si c’est ma vie, la voici. Mais ce qui est à Dieu n’est point à l’empereur. Il est écrit : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César.» — «Mais au moins, ajoutait-on, employez- vous à calmer le peuple.» — «Je puis bien, répondait-il, ne pas l’exciter : mais il n’appartient qu’à Dieu de l’apaiser. Si vous croyez d’ailleurs que c’est moi qui l’ai enflammé, il y a une chose bien simple à faire : vengez-vous sur moi, et exilez-moi dans quelque solitude.» Et, pour montrer qu’il était prêt à tout, il laissait sa porte ouverte à toute heure du jour et de la nuit, et se tenait dans sa chambre accoutumée, prêt à se rendre en exil ou en prison si on lui en donnait l’ordre.

Il fit plus encore : afin d’attester qu’inflexible sur son droit, il ne poussait pourtant en rien à la résistance par la force, il évita d’aller faire l’office à la basilique neuve, quoiqu’elle fût à la porte de chez lui. Il se rendit à une ancienne chapelle plus éloignée et qu’on avait abandonnée depuis que la neuve était bâtie. C’est là que le mercredi saint (la veille, dit-il, du jour où Dieu fut livré pour nous) on vint lui annoncer que décidément l’exécution avait lieu, et que les soldats s’emparaient à la fois des deux basiliques réclamées. «Dites aux soldats, répondit-il sans s’émouvoir, que ceux qui prendront part à cette violence seront séparés de la communion » Puis il commença l’explication de la leçon du jour, qui était prise dans le livre de Job. Avant qu’elle fut achevée, on entendit un bruit d’armes, des soldats parurent à la porte, il y eut un effroi général, et les femmes éperdues poussèrent de grands cris. Mais quelle ne fut pas la surprise commune quand on vit les hommes armés eux-mêmes s’agenouiller, répétant qu’ils venaient prier avec leur évêque, et non le combattre, que la basilique neuve était libre, et qu’on y appelait Ambroise à grands cris!

Chose inouïe en effet, la force armée avait manqué à la consigne; elle avait résisté, non, ce qui était trop ordinaire, pour aller porter à un nouveau maître des hommages perfides et cupides, mais résisté sans trahison et par conscience : elle avait hésité à violer un droit plus sacré que celui de l’empereur, et senti peser sur elle un devoir plus sacré que l’obéissance militaire. La violence, arrêtée par un scrupule, la force, paralysée par l’idée du droit : depuis le jour où le Rubicon avait été franchi par César, pareille chose ne s’était plus vue dans l’empire! Il fallut pourtant bien que les conseillers de Justine se résignassent à y croire. Quand la réponse d’Ambroise et la menace d’être séparé de la communion légitime furent connues, personne ne voulut plus faire un pas pour s’emparer du sanctuaire. Les chefs avaient beau répéter que l’empereur allait venir, et qu’il fallait bien préparer son entrée: «S’il vient pour se réunir aux catholiques, répondirent les soldats, nous serons derrière lui; autrement, nous allons nous rendre à la réunion où est Ambroise.» Et plusieurs, quittant le camp à l’instant, avaient joint les effets aux paroles. Libre alors de toute crainte, la foule qui remplissait la basilique neuve s’était livrée à des manifestations de joie : les enfants, montés sur les épaules de leurs parents, arrachaient et déchiraient en jouant les tentures qu’on avait déjà placées pour la venue des personnes impériales. Puis, d’une commune voix, chacun s’écriait : « Ambroise, où est Ambroise? qu’il vienne, qu’il nous lise la parole de Dieu»

Mais Ambroise était trop prudent pour justifier les reproches dont il était l’objet à la cour, en allant se mettre lui-même à la tête d’une sédition appuyée par une défection de l’armée. Loin de se rendre aux instances de la foule, il se borna à désigner des prêtres pour aller célébrer l’office dans l’église neuve. Puis, reprenant la leçon interrompue, il la continua en faisant allusion aux événements du jour, mais en insistant surtout sur le caractère tout pacifique de la résistance opposée par le peuple à la volonté impériale. « Vous avez entendu, leur dit-il, le livre de Job.... et le diable l’entendant aussi, ce livre où se déploie toute sa puisance de tentation, il s’est donné en ce jour plus de mouvement qu’en aucun autre. Mais, grâces en soient rendues à notre Dieu, qui vous a affermis dans la foi et dans la patience! Je suis monté ici pour admirer un seul Job; et j’ai trouvé que vous étiez tous autant de Job, dignes de mon admiration. En chacun de vous Job a revécu par sa vertu et sa patience. Car, quelle parole plus digne d’hommes chrétiens que ce que le Saint-Esprit a dit aujourd’hui par votre bouche: Nous vous supplions, Empereur auguste; nous ne vous combattons pas : nous ne vous craignons pas, mais nous vous implorons.»

En règle ainsi avec la modération dont il s’imposait le devoir, il poursuivait par quelques paroles moins propres peut-être à calmer les passions.

«Job, disait-il, est accablé par toutes les nouvelles des malheurs qu’on lui annonce; il est tenté aussi par la voix d’une femme qui lui dit: Parle contre Dieu, et meurs. Voyez de même autour de nous combien de machines sont mises en mouvement : les Goths, les gentils, la force armée, les amendes imposées aux marchands, les châtiments infligés aux gens de bien. Et puis l’on nous dit : Livre ton église, c'est-à-dire, non-seulement parle, mais agis contre Dieu. Les ordres royaux nous pressent; mais nous sommes affermis par l’Esprit-Saint, qui a dicté à Job cette réponse : Tu as parlé comme une femme insensée. Et cette tentation qui nous environne n’est pas méprisable; car nous savons par l’Écriture que les plus fortes tentations de l’homme lui viennent par la femme... C’est par Ève qu’Adam a été perdu.» L’exemple d’Ève ne fut pas le seul ni le plus dur qu’Ambroise se permît de rappeler pour désigner Justine: Jézabel et Hérodiade eurent aussi leur tour.

A peine descendait-il de l’autel, qu’un notaire impérial le fit demander. Il se retira dans un coin de la chapelle avec l’envoyé: «Avez-vous perdu l’esprit, lui dit celui-ci, de braver ainsi la volonté de l’empereur?» — « Qu’ai-je donc fait contre la volonté de l’empereur? reprit Ambroise. » — «Vous avez envoyé des prêtres à la basilique neuve. Voulez-vous donc être le tyran de cette ville? Dites-le alors, pour qu’on sache comment il faut se préparer à vous résister.» Ambroise n’eut pas de peine à rappeler qu’il n’avait pas paru à la basilique, pour ne pas exciter la résistance; que, sachant qu’elle était libre, il avait refusé de s’y rendre; qu’il avait répété à toute heure: Je ne veux ni céder l’église, ni combattre l’empereur. «Est-ce là prétendre à la tyrannie? ajoute-t-il, qu’on me frappe, alors, pour m’en punir.» Puis, il reprit d’un ton d’oracle : «Les prêtres sont plus accoutumés à subir la tyrannie qu’à l’exercer. Dans les anciens jours, ce sont les prêtres qui ont conféré l’empire : ils ne l’ont pas usurpé. Il y a plus de souverains qui ont affecté le sacerdoce, que de pontifes qui ont affecté le pouvoir. Le Christ a fui, pour n’être point fait roi.... Que l’empereur, à qui Dieu aujourd’hui ne donne pas d’adversaire, prenne garde de se créer à lui-même un tyran de ses propres mains. Ce n’est pas Maxime qui m’accuse d’être le tyran de Valentinien, lui qui soutient que c’est moi seul qui l’ai empêché de passer en Italie.» Et, laissant le courtisan réfléchir sur celte menace, il se renferma de nouveau dans son impassible calme. Il ne voulut pas même regagner sa demeuré, de peur d’être l’objet de quelque ovation populaire. Il passa la nuit dans la chapelle à chanter des psaumes avec son clergé.

Devant cette attitude aussi ferme qu’habile, mais rigoureusement légale, qui ne donnait aucun prétexte à la violence, la cour, paralysée sans être combattue en face, dut finir par céder. Ordre fut donné aux militaires d’évacuer la basilique; pour compléter même la concession, remise fut faite aux commerçants de quelques-unes des amendes. Ce changement dans les résolutions de l’impératrice fut annoncé le jeudi saint à Ambroise, pendant qu’il expliquait la leçon de Jonas sortant du ventre de la baleine. La joie populaire fut très-vive, et le jour de Pâques fut célébré avec des transports d’allégresse. Mais ce contentement général ne faisait qu’exaspérer le ressentiment à peine caché de Justine et de ses amis. Ils ne prenaient pas même la peine de le dissimuler, et s’exhalaient en menaces impuissantes, qui attestaient leur faiblesse. Le jeune Valentinien lui-même, autrefois très-attaché à Ambroise, était sensible à l’affront qu’avait reçu son pouvoir. Comme quelqu’un lui conseillait de se rendre à l’église, disant qu’une telle démarche serait agréable aux soldats : «En vérité, répondit-il avec dépit, si Ambroise vous le demandait vous me livreriez à lui chargé de chaînes.» Sur le passage de l’évêque, quand il venait à la cour pour rendre les hommages d’étiquette, il entendait proférer à demi-voix des imprécations menaçantes. Une fois, l’eunuque Calligone, grand chambellan, s’avança devant lui, et lui montrant le poing : «C’est donc toi, dit-il, qui outrages Valentinien. Je saurai bien te faire sauter la tête. » — « Que Dieu exauce votre vœu, dit Ambroise en souriant. Je souffrirai ce que doit souffrir un évêque : vous ferez ce que doit faire un eunuque.» Une telle situation ne pouvait évidemment durer. Aussi, peu de jours après, rendant compte du démêlé tout entier à sa sœur Marcelline, qui lui en avait demandé le récit avec inquiétude : a Voilà, lui disait-il, tout ce qui s’est passé. Plût à Dieu que ce fut tout! Mais de plus grands malheurs nous menacent. »

Effectivement, une année entière n’était pas révolue que Justine s’était remise à l’œuvre. Cette fois, elle ne voulut pas avoir affaire directement à Ambroise, et ce fut sous la forme d’une mesure d’ordre public qu’elle essaya d’assurer sa vengeance particulière. Ce ne fut pas seulement à la petite troupe des Ariens de Milan, ce fut à l’ensemble des hérétiques de l’empire qu’elle entreprit de faire rendre la libre pratique de leur culte.

Si elle eut donné à celte mesure un caractère tout à fait général, si elle eût proclamé, comme son époux Valentinien, la neutralité absolue du pouvoir entre les diverses religions, cette résolution très-difficilement applicable, on l’avait vu, dans l’état de l’empire, n’eût point été dénuée de hardiesse, et lui eût valu sans doute la sympathie des diverses minorités religieuses. Mais les intrigants de bas étage qui lui servaient de conseillers n’étaient pas capables de donner à leurs vues la moindre étendue. Peut-être d’ailleurs, par cette indifférence affichée, eût-on effarouché l’enfant royal, dont on avait bien réussi à irriter la susceptibilité, mais dont le cœur restait sincèrement chrétien. Les ministres de Justine ne cherchèrent donc qu’une autre orthodoxie à opposer à celle d’Ambroise, et ils n’imaginèrent rien de mieux que de recourir à cette vieille et énigmatique formule de Rimini, à qui une apparence décevante et un texte élastique avaient valu dans un concile l’honneur d’une unanimité factice.

Au commencement de janvier 386, il fut arrêté en conseil que la liberté du culte serait rendue spécialement et uniquement à ceux qui déclareraient souscrire à la foi de Rimini, et, dans ces termes en apparence très-mesurés, on obtint sans peine l’assentiment de Valentinien. Rien de plus naturel d’ailleurs que cette résurrection d’un vieil expédient au profit de vieilles passions. A Rimini on n’avait cherché qu’une chose, à contenter l’orgueil d’un souverain et à se délivrer de l’importune fermeté d’un grand homme. La situation était la même, et reproduisait les mêmes effets. Justine, cherchant dans l’arsenal législatif une arme pour se défaire d’Ambroise, avait dû mettre naturellement la main sur celle que Constance avait fourbie contre Athanase.

Il restait à rédiger l’acte, et un peu d’art était nécessaire pour atteindre le but sans le dépasser. On s’adressa au chef des notaires, nommé Bénévole, connu par sa plume facile et prudente. Mais il semblait écrit que l’autorité impériale rencontrerait cette fois la résistance partout où elle était accoutumée à compter sur la servilité. Bénévole était catholique et se refusa nettement à prêter son concours à une loi qui mettait à néant la foi de Nicée. L’impératrice, contrariée, le fit venir elle-même et lui promit un prompt avancement s’il se conformait à ses désirs. Mais Bénévole ne se laissa pas séduire, et, arrachant lui-même la ceinture qui était l’insigne de sa dignité: «Reprenez vos honneurs, dit-il, et laissez-moi ma conscience. » Décidément tout était singulier dans cette affaire, et donnait à réfléchir. Les soldats n’obéissaient pas au mot d’ordre, et les fonctionnaires refusaient de l’avancement.

A défaut de Bénévole cependant, quelque autre eut moins de scrupule, et le 21 janvier la loi parut. Les termes, bien qu’embarrassés, étaient d’une grande portée. Pleine liberté de réunion était accordée à tous ceux dont les opinions étaient conformes à ce qui avait ' été décidé, du temps de Constance de divine mémoire, par les pontifes convoqués de tous les points du monde romain à Rimini et à Constantinople : décisions admises, ajoutait la loi, par ceux-là mêmes qui aujourd’hui sont, connus pour s'en éloigner Mais la menace de la fin était surtout significative: «Sachent donc, était-il dit, ceux qui pensent avoir seuls le droit de se réunir, que, s’ils tentent de faire quelque trouble pour arrêter le cours des ordres de notre Tranquillité, ils seront considérés comme séditieux et perturbateurs de l’Eglise et criminels de lèse-majesté, et, comme tels, payeront leur faute de leur tête. Le même supplice atteindra ceux qui feront des supplications, soit publiques, soit privées, contre cette disposition de notre volonté. »

Il était difficile de désigner plus clairement Ambroise, et de le serrer plus étroitement dans l’alternative de désobéir ou à la loi de l’empire, ou à celle de Dieu. Et, en effet, bien que la menace fût générale et répandît parmi tous les catholiques d’Occident une consternation universelle, ce fut à Ambroise d’abord qu’on en fit l’application. La demande de l’année précédente fut aussitôt reproduite. Ce fut encore la basilique Portienne qui fut désignée comme le lieu qui devait être rendu au culte des Ariens. Mais cette fois ce n’était plus un simple ordre du conseil, c’était une loi générale, investie de cette majesté de l’omnipotence populaire dont l’empereur était, aux yeux des jurisconsultes romains, l’auguste représentant. Pour un patriote élevé dans le culte de Rome, l’angoisse dut être grande; mais l’incertitude n’exista même pas. Ambroise reprit exactement le même terrain que l’année précédente: point de concession volontaire, point de résistance armée et violente. «Dieu me préserve, dit-il, de livrer l’héritage de Jésus-Christ. Naboth n’a point livré la vigne de ses pères : moi, je céderais la maison de Dieu! l’héritage de Denys, qui est mort en exil pour la cause de la foi, l’héritage du confesseur Eustorge, de Mirocle, et de tous les évêques fidèles qui ont été avant moi. Voilà ma réponse : je dis ce qu’un prêtre doit dire : que l’empereur fasse ce qu’un empereur doit faire»

Chacun s’attendait cette fois à voir mettre la main sur lui, et effectivement un ordre d’exil lui fut envoyé. Mais il était ainsi conçu: «Sortez de la ville, et allez où vous voudrez.» C’était montrer assez clairement qu’on voulait se débarrasser de lui, mais qu’on craignait de toucher à sa personne. C’était en même temps dicter sa réponse. Il fit savoir qu’il était prêt à suivre ceux qui viendraient le chercher pour l’emmener, et en attendant il continua à se promener librement dans Milan, sortant même plus que de coutume pour faire des visites ou aller prier sur les tombeaux des martyrs, et dans chacune de ces allées et venues passant avec affectation devant le palais, à portée du poste qui en faisait la garde. Le peuple s’attroupait pour le voir passer; les pauvres venaient baiser sa main: «Voilà mes défenseurs, disait-il; on dit que je cherche à gagner leur assistance par mes aumônes : je ne le nie pas; oui, toute ma défense est dans la prière des pauvres. Ces aveugles, ces boiteux, ces infirmes, sont plus forts que tous les gens de guerre. Les dons qu’on fait aux pauvres obligent Dieu lui-même, tandis que le secours des armes mérite rarement la grâce divine»

Il y avait juste un an de la première tentative, et le retour de la même époque de l’année ramenait les mêmes solennités. Ambroise fit cette fois les offices de la semaine sainte dans la grande église, au milieu de l’affluence accoutumée. Seulement, vers le soir du premier jour, la foule, craignant qu’on ne le lui enlevât et ne voulant pas le perdre de vue, refusa de le laisser sortir et de se retirer elle-même. Il fallut veiller avec elle cette nuit et les suivantes, soit dans l’église, soit dans les portiques et autres bâtiments accessoires qui y attenaient et en faisaient partie, pendant que des troupes envoyées par la cour montaient la garde aux portes dans des intentions menaçantes. Les fidèles, croyant à tout instant que le temple allait être envahi, fermaient avec soin les portes et élevaient intérieurement des barricades. Ambroise les décourageait en souriant de cette tentative, leur répétant que cette défense ne leur servirait de rien, et que l’attaque non plus ne pourrait rien contre eux sans la permission divine. Un matin, on remarqua avec effroi que les portes étaient restées ouvertes toute la nuit. C’était un aveugle qui en sortant avait oublié de les refermer. Ni les soldats ni la foule ne s’en étaient aperçus: «Vous voyez, dit Ambroise, les clairvoyants n’en savent pas plus que les aveugles. Il n’en sera que ce que Jésus-Christ ordonnera, et ce qui est utile.» Les soldats d’ailleurs cette fois, pas plus que l’année précédente, ne se montraient bien hostiles; et plus d’un, pendant l’office, se détachait de sa troupe pour venir chanter des cantiques avec les chœurs du peuple.

Ce fut en effet pendant celte espèce de siège, qui se prolongea encore toute une semaine, qu’Ambroise, ne sachant à quoi occuper cette foule désœuvrée, imagina de lui faire prendre part au chant religieux suivant le mode oriental régularisé par Basile. L’usage de la psalmodie, c’est-à-dire des répons alternatifs entre le clergé et les fidèles, ignoré jusque-là en Occident, y fut alors pour la première fois importé, et c’est de Milan qu’il s’est répandu dans toutes nos églises. Mais Ambroise, ne se contenta pas des psaumes liturgiques, qui n’auraient pas suffi pour remplir ces longues veilles. Il y joignit des hymnes d’une poésie élevée, qu’il composa lui-même pour la circonstance. Nous avons encore ces chants, où rien ne se ressent du trouble de ces jours de péril, et qui semblent au contraire une de ces effusions de reconnaissance que la nature paisible élève vers le ciel en se sentant renouvelée à chaque heure du jour par le soleil et par la grâce.

Voici une hymne, par exemple, qui était destinée à rappeler les fidèles autour de l’autel, le matin, quand, après s’être endormis au pied d’une colonne ou épars dans les portiques et les cours intérieures, ils étaient réveillés par le chant du coq et par les premiers rayons de l’aurore: «Créateur éternel des choses, c’est toi qui disposes les nuits et les jours, et qui donnes la mesure au temps, pour en alléger la monotonie. Voici le héraut du matin qui se fait entendre.... et Lucifer, éveillé par son chant, dissipe les ténèbres qui couvrent le ciel. A ce chant aussi, la pierre sur laquelle l’Église se fonde s’est réveillée pour expier sa faute. Debout donc : le coq fait lever ceux qui gisent à terre; il accuse ceux qui dorment encore; il condamne ceux qui renient Jésus-Christ. »

Cette autre, au contraire, accompagnait la chute du jour: «O Dieu créateur de tout ce qui existe, c’est toi qui diriges le monde et qui revêts le jour de la beauté de la lumière; c’est toi qui donnes à la nuit le charme du sommeil... Nous te rendons grâces pour le jour qui vient de s’écouler. Nous t’offrons nos prières pour la nuit qui descend... Que le fond de notre cœur chante une hymne à ta louange; que notre voix retentisse à ton honneur; que notre chaste amour s’allume pour toi; que notre pensée t’offre une sage adoration. Et quand les ténèbres auront répandu leur voile épais, que notre foi ne connaisse pas d’ombre, et qu’elle illumine la nuit; que notre raison ne sommeille pas, mais que, fuyant toute pensée impure, nos rêves ne nous parlent que de toi.»

Celte poésie touchante, adaptée sur-le-champ à un mode antique, était répétée à pleine voix par tous les fidèles et excitait chez eux une telle ardeur d’enthousiasme, que les païens disaient qu’Ambroise avait des chants magiques pour ensorceler la foule1. Parmi les voix qui s’élevaient vers le ciel avec l’accent le plus ému, Ambroise distinguait celle d’une vieille et vénérable dame, assise auprès d’un jeune homme au front élevé et au regard de feu, qu’elle appelait son fils. L’histoire de ces deux personnages était curieuse, et, même au milieu du trouble de ces heures périlleuses, Ambroise, qui les connaissait de longue date, ne les perdait de vue ni l’un ni l’autre. La mère se nommait Monique : c’était la veuve d’un magistrat municipal de la petite v die de Tagaste en Afrique. Malgré son âge déjà avancé, elle venait de faire la traversée de la mer et un pénible voyage, pour rejoindre son fils Augustin, professeur déjà célèbre à Milan, où le païen Symmaque lui avait fait obtenir une chaire de rhétorique. Monique, en se rapprochant de ce fils chéri, ne se proposait pas seulement de venir trouver dans sa tendresse la consolation de ses vieux jours. Elle accourait surtout pour veiller sur l’âme ardente et troublée du jeune homme. Nourri par elle dans la pure foi de l’Évangile, Augustin en avait été violemment arraché, dès l’entrée de la jeunesse, par l’entraînement des sens en même temps que par l’inquiétude d’un esprit que la vérité simple avait peine à satisfaire. Le problème qui le tourmentait, ce n’était pas seulement quelqu’une de ces subtilités métaphysiques dont les écoles asiatiques étaient éprises : il ne songeait point à disserter sur l’essence divine, et à peser la valeur des syllabes de chacune des formules qui avaient tenté de la définir. Un doute plus pressant et plus intime pesait sur son âme. Une plus redoutable question, celle de l’origine du mal dans le monde, hantait son imagination. Comment la nature, œuvre d’un Dieu parfait, offre-t-elle au regard qui la con­temple le spectacle de l’imperfection, souvent du désordre? Comment la souffrance règne-t-elle sur cette terre, qu’un Dieu bon a destinée pour la demeure de ses créatures? Comment l’âme, à peine échappée des mains d’un Dieu qui est la pureté même, se sent-elle embrasée des ardeurs désordonnées d’une concupiscence involon­taire? Pourquoi, dans les sociétés humaines, tant de peines et tant de vices, et si inégalement répartis que les maux ne semblent jamais le châtiment exact et proportionnel des fautes? Cette énigme, qui avait autrefois tourmenté Job au désert, et Salomon sous la pourpre royale, faisait le désespoir et presque le scandale du jeune Africain; et les réponses simples, pratiques, par lesquelles l’Évangile calme les angoisses des consciences droites, sans contenter toutes les curiosités d’une raison ambitieuse, ne satisfaisaient point sa soif de pénétrer le fond du mystère. Le péché du premier homme ne lui paraissait pas offrir une explication suffisante de l’entrée du mal dans le monde, non plus que la grâce du nouvel Adam une arme suffisante pour s’en défendre. Une doctrine, née dans l’extrême Orient, autrefois importée par un aventurier au sein de l’Église et frappée sur-le-champ d’anathème, l’avait séduit par une singularité qui simulait la profondeur. Avec le Persan Manès, Augustin était disposé à reconnaître deux principes coéternels et contraires, dont la lutte, poursuivie sur tous les théâtres, rendait compte à ses yeux des contrastes qui éclatent à la surface du monde. Augustin consacrait à défendre et à propager ce système tout le charme d’une éloquence entraînante. Mais s’il avait gagné à une opinion avant lui mal famée plus d’un disciple, il n’avait pas réussi à y trouver lui-même la paix, ni à étouffer dans son âme un doute, constamment entretenu d’ailleurs par les ferventes objurgations de sa mère. Déjà Monique venait d’obtenir de lui qu’il suivît avec exactitude la prédication d’Ambroise, et pendant ces nuits de veille, elle avait emprunté le secours de son bras pour traverser la foule. Augustin était donc là, à ses côtés, risquant sa vie pour la foi de son enfance, qui n’était plus celle de sa jeunesse. Ambroise, que les confidences de Monique avaient initié à ces secrets domestiques, pouvait distinguer du haut de son siège, à travers l’expression également émue de la mère et du fils, la variété de leurs sentiments. A mesure que le chant ecclésiastique prenait l’accent d’une prière plus pénétrante, il voyait sur le visage de la mère la confiance dans le secours divin succéder a l’angoisse de l’amour maternel, tandis que les traits altérés du fils portaient l’empreinte d’une lutte douloureuse entre l'attendrissement du cœur et la rébellion de l’intelligence.

Les jours s’écoulaient cependant, et la cour, se lassant d’attendre et n’osant agir, s’avisa d’un expédient nouveau pour sortir de l’embarras où elle s’était mise. Le tribun Dalmace vint chercher Ambroise dans l’église, et le pria poliment de se rendre au palais pour s’expliquer avec l’évêque schismatique, en présence de l’empereur. L’empereur, lui dit-il, ne prétendait pas décider lui-même une question qui touchait au dogme. Chaque partie nommerait des arbitres qui prononceraient en commun. Il ajouta que le choix d’Auxence était déjà fait. Il avait eu le bon goût de désigner des personnes étrangères aux querelles religieuses, et dont l’impartialité, par conséquent, ne pouvait être suspectée. Effectivement, c’étaient quatre païens auxquels était joint un nouveau converti, à peine catéchumène. Qu’Ambroise en fît autant, ajouta Dalmace, et tout finirait de bon accord, au grand profit de l’église et de la paix publique.

L’artifice était grossier et eu même temps trahissait le retour d’une incertitude qui n’était pas faite pour décourager Ambroise. Sa réponse ne fut pas longue à méditer. Les prétendus juges impartiaux d’Auxence n’étaient que des juges incompétents. Au nom de tout le clergé rassemblé autour de lui et auquel s’étaient joints plusieurs évêques de la province, Ambroise déclara dans une lettre à l’empereur que jamais évêque n’accepterait, en pareille matière, la juridiction des laïques. «C’est votre père, lui disait-il, qui a établi cette maxime par une loi expresse : ce n’est point vous offenser que de l’invoquer. Qui est-ce qui vous manque d’égards, de celui qui veut vous faire ressembler à votre père, ou de celui qui vous écarte de ses exemples?... Vieillissez seulement, et vous verrez ce que vous penserez vous-même de l’évêque qui consent à se soumettre à un laïque... Que si pourtant Auxence veut des juges, qu’il vienne dans l’église, qu’il parle au peuple, et que le peuple suive celui de nous deux qu’il préfère. Je ne lui envie pas ceux qui le suivront... Non, la personne d’Ambroise n’a pas assez de valeur pour qu’en son nom on sacrifie le droit du sacerdoce : une seule vie n’a pas assez de prix pour qu’on lui immole la dignité de tous. Supportez, je vous prie, ô Empereur! disait-il avec fierté en terminant, que je ne vienne pas vous trouver dans votre consistoire. C’est un lieu où je ne suis point habitué d’aller, excepté quand il s’agit de vos intérêts : je ne puis accepter une discussion dans le palais, moi qui ne connais ni ne recherche le secret de ce genre de demeures. »

Cette lettre à peine envoyée, Ambroise montait sur les degrés de l’autel, et sentant qu’il avait cause gagnée, parlait celte fois au peuple sans ambages. Il reprenait toute la persécution dès l’origine, qualifiant tout haut les actes et les personnes, traduisant Auxence lui-même, par son nom, au tribunal de l’opinion chrétienne indignée. «N’ayez pas de peur, disait-il, mes amis, je ne vous quitterai pas, du moins volontairement... Je puis soupirer, gémir, pleurer,... car les pleurs sont les armes véritables du prêtre, et je ne puis ni ne dois résister que par mes larmes; mais fuir et quitter mon Église, c’est ce qu’on ne me verra pas faire... Je me soumets aux empereurs, je ne leur cède pas... L’honneur de l’empereur ne souffre pas de ce langage, car quel plus grand honneur pour un empereur que d’être le fils de l’Église? L’empereur est dans l’Église, non au-dessus d’elle. Voilà ce que nous disons avec humilité, et ce que nous soutiendrons avec fermeté. »

Fières paroles, résumé énergique de toute une pensée politique, concise expression de toute une révolution accomplie. Elle avait donc atteint toute sa croissance et passait désormais sa tête au-dessus de la majesté impériale, cette puissance de l’Église, long­temps renfermée dans le domaine intime de la conscience, mais qui en sortait aujourd’hui pour élever jusqu’au ciel ses monuments et couvrir le sol de ses cités affranchies de tout joug humain. Elle avait ses basiliques à elle, demeures royales justement nommées, symboles en même temps que sanctuaires de l’indépendance de sa souveraineté.

Une idée hardiment conçue et encore plus hardiment exécutée acheva de faire ressortir vivement à tous les yeux cette pleine indépendance du domaine ecclésiastique. La basilique, théâtre de cette longue lutte, était récemment construite et n’était pas complètement consacrée. Plusieurs des rites prescrits n’avaient pas encore été accomplis. Ambroise, pour montrer qu’il était résolu à ne jamais abandonner son terrain, s’imagina de procéder immédiatement à l’achèvement des formalités qui manquaient. Le peuple saisit avidement cette pensée: «Que rien n’y manque, s’écria-t-on de toutes parts: faites comme vous avez fait pour la basilique romaine.» — «Soit, répondit Ambroise : mais il me faut les reliques de quelques martyrs à placer sous l’autel. » Il indiqua alors que, d’après des indices à lui connus, on devait trouver en un certain lieu de la ville, près du sanctuaire de saint .Félix, les restes de deux frères, Gervais et Protais, qui avaient péri dans la persécution de Dioclétien. Aussitôt la foule, se levant en masse, se précipita vers le lieu désigné. Elle traversa les quartiers des soldats, entraînant après elle les prêtres, beaucoup moins résolus qu’elle, qui lui prêtaient leur ministère en tremblant. Sur le terrain indiqué par Ambroise, on commença une fouille, au milieu du silence universel. La pioche ne tarda pas à heurter contre un cercueil, qu’on ouvrit, et qui se trouva renfermer, couchés l’un à côté de l’autre, deux cadavres d’une grandeur inusitée, les membres en général bien conservés, la tête séparée du tronc et portant toutes les traces d’un supplice sanglant. La translation de ces restes mortels, à l’église, fut ordonnée pour le lende­main, et la cérémonie s’accomplit au milieu d’une multitude qui se pressait pour toucher les restes sacrés, dont plusieurs guérisons miraculeuses vinrent sur-le- champ, dit-on, confirmer l’authenticité. Un aveugle, entre autres, recouvra subitement la vue par le seul attouchement d’un mouchoir qui avait été en contact avec le corps. La nouvelle de ce prodige fut immédiatement portée au palais, où on affecta d’abord de rire de la crédulité populaire. Mais on s’aperçut que ces railleries irritaient le peuple, pleinement convaincu de la réalité du miracle, et, à partir de ce moment, il n’eût plus été possible de trouver dans la ville un seul homme assez osé pour mettre la main sur le mortel privilégié auquel les morts sortant de terre et les saints descendant du ciel, semblaient prêter leur appui. De gré ou de force, il fallut faire rentrer les troupes; et, sans que l’édit fût officiellement rapporté, tout retomba dans un calme apparent. L’évêché et le palais restèrent ainsi en face l’un de l’autre, sans communications, et dans une sorte de trêve armée.

Eût-on persévéré à douter du miracle matériel, un prodige d’une autre nature, mais non moins saisissant, la cessation subite d’une cécité spirituelle dont aucune lumière jusque-là n’avait pu percer le nuage, vint attester l'effet de ces grandes scènes et l’irrésistible ascendant d’Ambroise. Peu de mois après le dernier incident, en effet, au moment où les chaleurs et la saison des vendanges interrompaient ordinairement le cours des éludes scolaires, le célèbre professeur Augustin fit savoir à ses élèves qu’il suspendait indéfiniment ses leçons par des raisons de santé. Mais le public ne fut pas longtemps trompé par ce prétexte: on ne tarda pas à apprendre, en effet, qu’Augustin, abandonnant les doctrines dont il s’était fait naguère le propagateur, et rompant avec les habitudes sensuelles de sa jeunesse, s’était converti au christianisme. La prédication d’Ambroise n’était pas la seule cause qui eût opéré cette subite révolution. Les larmes, les prières d’une mère, les entretiens de pieux amis, enfin un appel mystérieux où Augustin crut reconnaître la voix divine, avaient ébranlé d’abord, puis enlevé son âme généreuse. Il raconta que comme il errait solitairement, l’Évangile à la main et livré à un violent débat intérieur, il avait entendu derrière lui résonner une voix d’enfant qui répétait à plusieurs reprises : Prends et lis, toile et lege. Ouvrant alors les Saintes Écritures, il y avait lu ces paroles: «Revêtez-vous de Jésus-Christ et cessez de vous livrer aux sensualités de la chair.» C’était Dieu lui-même qui lui parlait, et dès le lendemain, il était chrétien. Mais si Ambroise n’était pas le seul instrument d’une conquête si précieuse, ce fut lui cependant qui reçut de cette bouche éloquente l’aveu de ses erreurs et la profession de la vraie foi, et ce fut lui qui envoya Augustin dans la retraite, pour tout oublier avant de tout apprendre, et renaître à une nouvelle science avant de recevoir la nouvelle vie du baptême

Enfin, vers les premiers jours de 387, la situation, qui semblait sans issue, reçut un brusque dénouement. On apprit tout à coup dans Milan qu’un consistoire était réuni pour une affaire de la plus haute importance : on ajouta qu’Ambroise y était mandé, et que, cette fois, il s’était rendu au palais sans difficulté. Le fait était vrai. C’était une lettre de Gaule qui venait d’arriver, hautaine et renfermant des menaces énigmatiques. Ambroise était le seul dans la cité qui connût le tyran de cette contrée et qui, ayant été le braver chez lui, eût appris à le manier. Il fallait donc bien le consulter sur un sujet, si grave et où, seul, il pouvait apporter un avis compétent. On l’appelait, en conséquence, pour lui faire lire l’épître de Maxime. Quant à lui, il n’avait nulle raison de se refuser à l’invitation, car il tenait pleinement parole: s’il rentrait au consistoire, c’était, comme il l’avait dit, non pour défendre ses intérêts, mais pour servir ceux de l’empereur.

L’entrevue entre l’évêque persécuté et son ennemie vaincue dut être froide et embarrassée. L’humiliation même eût été sans mesure pour le pouvoir impérial, si Justine eût communiqué à Ambroise la totalité des dépêches venues de Gaule. Dans le nombre il en était une qui traitait spécialement des griefs des catholiques, dont Maxime faisait mine de prendre en main la défense. 11 n’avait pas fallu, en effet, une grande perspicacité à l’usurpateur de Gaule pour reconnaître combien les imprudences de Justine faisaient la partie belle à son ambition. N’ayant jamais cessé de couver des yeux la part de l’héritage de Valentinien qui avait échappé à sa première tentative, se croyant de plus très-mal en sûreté, tant que le frère de Gratien était à ses portes, il ne cherchait qu’une occasion de rompre une trêve qui ne pouvait durer et d’étendre sa main de l’autre côté des Alpes. Quel meilleur prétexte d’inter­vention aurait-il pu désirer que les dangers de la foi persécutée? Aussi, à peine informé de l’édit du 21 janvier et des scènes violentes qui en étaient la suite, il avait pris avec empressement le parti d’adresser à Valentinien une protestation qui devait, dans sa pensée, aller au cœur de tous les catholiques. — «Comment osez-vous, disait-il à Valentinien, braver Dieu lui-même et la primauté romaine qui s’étend aux choses de la religion aussi bien qu’à celles de l’Église? C’est une audace bien grande que de toucher à ce qui regarde Dieu. Voyez mon désintéressement, ajoutait-il, car si j’étais votre ennemi, au lieu de vous avertir d’une telle faute, quel parti n’en pourrais-je pas tirer?» La menace était assez claire, et évidemment Maxime se mettait en règle pour servir, le cas échéant, d’instrument à la vengeance divine.

Ce ne fut point-là, sans doute, l’objet de la consultation que Justine demanda à Ambroise. D’autres griefs durent lui coûter moins à faire connaître. Maxime se plaignait aussi que les conditions de la dernière paix ne fussent pas scrupuleusement observées.—Les troupes de Valentinien préposées à la garde des passages des Alpes faisaient, disait-il, habituellement en sorte de détourner sur la Gaule les tribus barbares dont elles étaient chargées de repousser les agressions. Il signalait en particulier des hordes de Huns et d’Alains que Bauton (l’officier même qui avait accompagné Ambroise dans sa première ambassade) avait fait, venir tout exprès pour contenir les mouvements de la tribu des Jeuthonges en Rhétie, et qui avaient débordé ensuite sur les provinces transalpines sans qu’on se fût mis en peine de les empêcher

Tel était le contenu déjà assez alarmant de la lettre que Justine fit passer sous les yeux d’Ambroise, et sans doute, pendant qu’il la lisait, elle le suivait du regard, partagée entre la crainte de perdre dans une conjoncture difficile un auxiliaire aussi important, et le désir secret de prendre en défaut la fidélité d’un si incommode et si importun serviteur. Si Ambroise n’eût été qu’un ambitieux, quelque joie maligne aurait brillé sur son visage. Au contraire, rien ne vint troubler la simplicité sincère de son attitude, et, sans qu’on puisée deviner si ce fut l’effet d’une proposition par lui faite ou acceptée, toujours est-il qu’il sortit de l’entretien officiellement chargé de retourner une seconde fois en ambassade auprès de Maxime, pour dissiper ses griefs et démêler ses intentions. Le but apparent de la mission fut de réclamer le corps de Gratien, qui était resté en Gaule sans honneurs. 

Ainsi, ceux qui le persécutaient la veille lui remettaient aujourd’hui leur cause entre les mains. Jamais la vertu et la bonne foi ne reçurent d’hommage plus complet. Il lit ses préparatifs pour partir aussitôt après la Pâque de 387. On le vit donc, revêtu de la qualité de ministre, presque de défenseur du pouvoir impérial, célébrer de nouveau les mêmes cérémonies saintes, dans cette même église où, deux années de suite, il avait semblé offrir sa propre vie avec le sang et le corps de Jésus-Christ. Quelle victoire! quel coup de la main divine! et quel chant de triomphe sortit de toutes les poitrines!... L’émotion fut au comble lorsque le samedi saint, jour de la réception des catéchumènes, on vit se présenter dans les rangs des novices qui sollicitaient l’entrée de l’église, l’illustre Augustin avec Alypius, son intime ami, et un jeune garçon de quinze ans, du nom d’Adéodat. Chacun savait que cet adolescent plein de grâces était le fruit d’une des passions de son ardente jeunesse. Les trois néophytes descendirent ensemble, suivant le rit usité à Milan, dans la vaste cuve où était versée l’eau lustrale. Trois fois on les y plongea au nom du Père Tout-Puissant, de Jésus-Christ et du Saint-Esprit. Ambroise marqua leur front du sceau de la vie éternelle, puis vêtus de robes blanches, ils revinrent à travers l’église, chantant des psaumes d’actions de grâces d’une voix qu’entrecoupaient des pleurs de joie. Monique les attendait au pied de l’autel, heureuse de pouvoir embrasser, pour la première fois, sans remords, l’enfant dont la naissance avait affligé sa conscience, et ne demandant à Dieu que de devancer bientôt dans le ciel les êtres chéris à qui ses prières en avaient ouvert les portes. Ce vœu ne devait pas tarder à être exaucé. Peu de jours après, elle quittait Milan avec ses enfants pour se diriger vers Ostie, où elle devait s’embarquer pour l’Afrique, et là en face de la mer illuminée de mille feux, sous un soleil sans nuage, serrant entre ses bras le fils qui lui était rendu, elle éprouva un avant-goût du ciel qui 11e précéda que de peu d’heures son dernier soupir.

Les cérémonies de Pâques terminées, Ambroise se mit en route. Mais à peine eut-il franchi les Alpes qu’il s’aperçut combien sa position à la cour de Trêves allait se trouver embarrassée. Maxime, en effet, n’avait pas fait mystère de l’appui qu’il offrait à tous les catholiques de l’empire. Loin de là, il n’avait rien négligé pour prendre ostensiblement le rôle de défenseur de la foi. Sa politique était aidée dans ce rôle par la piété sincère do sa femme, bonne chrétienne, qui, effrayée d’être parvenue au trône au moyen d’un guet-apens sanguinaire, travaillait assidûment à calmer ses remords à force de prières et de bonnes œuvres. Les deux époux, par des motifs divers, s’entendaient pour combler d’hon­neurs et de caresses les évêques orthodoxes de Gaule. Ainsi le palais de Trêves ne désemplissait pas de dignitaires ecclésiastiques qui y arrivaient à toute heure pour solliciter quelque grâce en faveur de leurs diocèses, des subsides pour leurs aumônes, ou la mise en liberté de quelqu’un de leurs protégés pris en faute. Beaucoup même, disait-on, venus à la cour pour ces pieux desseins, y restaient tout simplement parce que la vie y était facile, et que le rôle de courtisans bien traités leur plaisait mieux que les travaux apostoliques. Ils rendaient à Maxime en complaisances ce qu’ils en recevaient en honneurs. Le peuple, il est vrai, riait de leur assiduité auprès du prince, et s’indignait qu’un meurtrier couronné eût reçu à si bon compte l’absolution. Mais Ambroise n’en devait pas moins s’attendre qu’arrivant dans ce rendez-vous de prélats orthodoxes, pour y représenter un souverain protecteur du schisme, il serait assailli de leur part de tentatives de séduction, et que, s’il y résistait, on l’accuserait d’un intraitable orgueil et peut-être de trahir les intérêts de son Dieu pour ceux de son maître temporel. Traité la veille de rebelle à Milan, à Trêves peut-être allait-on l’appeler apostat.

Heureusement, peur rester dans la ligne de fidélité indépendante que lui commandaient sa fierté comme son devoir, il trouvait, en Gaule même, un modèle et un auxiliaire. Un seul des évêques catholiques de la Gaule, mais le plus illustre et le plus populaire, résistait aux attraits de la cour, et s’était même placé en face de Maxime et de ses complaisants dans une attitude d’hostilité ouverte. C’était Martin, le soldat vétéran devenu moine, puis porté par des suffrages unanimes à la tête de l’Église de Tours. Sorti des rangs du peuple, Martin en avait gardé la langue et les habitudes; mais il avait su aussi en conserver l’affection. Dans les villages, au fond des moindres hameaux, dans les champs les plus reculés, bien au-delà des limites mêmes de son propre diocèse, son nom était sur toutes les lèvres, et son ascendant sans bornes. Ce que Théodose faisait à grand’peine par ses magistrats et par ses licteurs dans les campagnes d’Orient, Martin l’accomplissait dans celles de Gaule par le seul entraînement de son exemple et par l’élan que sa parole agreste et enflammée savait communiquer à la foi des simples : il déracinait à lui seul le paganisme. Il conduisait à l’assaut des temples de véritables croisades rustiques; il les guidait lui-même dans son costume de solitaire, qu’il n’avait pas quitté, les cheveux en désordre, la tunique sale et déchirée, la torche ou la hache à la main, mais le regard brillant d’un feu plein de douceur. C’était chaque jour un sanctuaire ou une chapelle livrée aux flammes, un bois sacré rasé, un arbre fatidique jeté à terre, mais au milieu même de ces rude exécutions, il trouvait pourtant l’art de séduire, de subjuguer, souvent de convertir sur place les populations idolâtres dont il froissait les superstitions. Un acte de charité inattendu, une guérison subite accordée par Dieu à ses prières, un trait d’éloquence qui allait au cœur: il n’en fallait pas davantage pour gagner au Christ dos villages entiers, et la foule qui était accourue tout émue à la défense des idoles s’en retournait souvent chantant les louanges du maître nouveau qu’annonçait Martin. Dans cet apôtre qui parlait leur langage, et dont le cœur se fondait de pitié à la vue de leurs souffrances, les pauvres colons de Gaule, accablés sous le poids d’une tyrannie séculaire, saluaient avec amour l’envoyé du Dieu né dans une crèche, qui entend les soupirs des opprimés.

Merveilleusement à sa place au village, Martin était moins fait pour vivre à la cour. Aussi ses relations avec Maxime étaient-elles pleines d’orages, et ce fut la première chose dont tout le monde entretint Ambroise à son arrivée en Gaule. Attentif à tout ce qui pouvait guider ses pas sur ce terrain nouveau, Ambroise dut entendre ce piquant récit avec un intérêt tout personnel.

Au premier moment, la grande popularité de Martin lui avait valu les avances les plus empressées delà part du parvenu couronné. 11 n’était sorte de politesses qui ne lui eussent été prodiguées au lendemain de l’usurpation. Comme il était obligé, à ce moment-là même, de venir à Trêves pour y suivre une affaire, à peine fut-il entré dans la ville qu’il reçut une invitation de se rendre au palais. Tant d’honneur n’était pas son fait, et il répondit d’abord, avec une franchise rustique, qu’il ne pouvait s’asseoir à la table de celui qui avait privé son propre maître de la vie et du trône. Maxime alors, sans se rebuter, s’était abaissé jusqu’à venir lui-même expliquer sa conduite au saint personnage. S’il avait pris la couronne, disait-il, c’était contre sa volonté, pour prévenir les désordres auxquels les soldats voulaient se porter; et après tout la promptitude de sa victoire prouvait assez que le secours divin lui était venu en aide. Martin, qui n’entendait rien à la politique et s’en souciait au fond assez peu, avait fini par se laisser toucher et par accepter l’invitation. Toute la pompe impériale fut mise sur-le-champ à contribution pour recevoir dignement le favori des populations gauloises. La place d’honneur lui fut assignée, à la droite de l’empereur et au-dessus du préfet du prétoire. Peu de jours après, ce fut la femme de Maxime qui voulut lui servir à souper de ses propres mains; et, bien que le saint eût juré de no souffrir l’approche d’aucune femme, il fallut bien que, tout en grondant, il se laissât faire. L’impératrice se tint derrière lui, debout, dans l’attitude d’une servante, lui offrant les mets et recueillant sur son assiette, pour s’en nourrir elle-même, les miettes qu’il avait laissées.

Au fond, toutes ces caresses dont il suspectait la sincérité allaient mal à la franchise de sa nature, et il se sentait mal à l’aise dans cette atmosphère de flatterie. Un incident d’une nature très-grave vint faire éclater ces sentiments, en donnant à sa répugnance le plus légitime et le plus noble des motifs. Parmi les affaires d’importance dont la mort de Gratien avait interrompu le cours et dont Maxime devait prendre la suite, était la condamnation d’une petite secte d’hérétiques qui languissait ignorée en Espagne depuis de longues années, mais à laquelle le concours d’un prêtre actif et intelligent, l’évêque d’Avila, Priscillien, menaçait de rendre un peu de vie. L’erreur de Priscillien n’avait aucun rapport avec le grand schisme qui désolait le monde chrétien. C’était un ramassis confus de traditions gnostiques et manichéennes; des interprétations rationnelles de la Trinité et de l’incarnation s’y heurtaient avec les rêveries du dualisme oriental; une morale d’une rigueur outrée et des dehors d’une austérité affectée couvraient mal chez l’hérétique lui-même et chez ses amis de secrets mais honteux désordres. Le mal, du reste, était peu étendu. Priscillien n’avait entraîné que deux des membres de l’épiscopat d’Espagne. Tous les autres, d’une orthodoxie très-susceptible, s’étaient ligués au contraire pour étouffer l’erreur dans son germe. Condamné à Saragosse, dans un concile provincial, rejeté à Rome où il avait fait appel, banni de son siège par un rescrit impérial, Priscillien ne devait qu’au trouble des derniers jours de Gratien quelque sursis dans l’exécution de sa sentence. Maxime avait donc là une occasion toute trouvée et peu périlleuse de faire preuve de son zèle, en se montrant aussi et plus catholique que Gratien lui-même

Il n’eut garde de la laisser échapper. Trouvant même apparemment que le premier jugement était insuffisant, ou voulant garder pour lui-même l’honneur de sauver la foi, il évoqua l’affaire de nouveau devant lui, et la confia à l’instruction du préfet du prétoire Evodius. Celui-ci la conduisit énergiquement, à la façon militaire, mettant tout en œuvre pour se procurer la preuve des désordres de mœurs imputés à Priscillien et à ses amis, et faisant même au besoin donner la question aux témoins et aux accusés. Il n’avait à la bouche que des menaces de mort. Cet excès de zèle passa la mesure et trompa les vues intéressées de Maxime. Il avait voulu plaire aux catholiques: il les inquiéta, au contraire, en faisant naître des scrupules sur la légitimité de rigueurs si peu en proportion avec le danger social du délit. Cet appareil, à la fois san­glant et profane, déployé au nom d’un Dieu de charité, dans une cause qui n’intéressait que la conscience, celte main de violence plus que de justice mise sur une personne, coupable peut-être, mais revêtue d’un carac­tère sacré, causèrent assez généralement une sinistre surprise. Mais ce qui mit le comble à l’étonnement et presque au scandale, ce fut de voir d’autres évêques, compatriotes et la veille collègues des accusés, entraînés maintenant par un zèle farouche, se porter devant un juge séculier dénonciateurs et témoins à charge, assister à toutes les séances, applaudir à toutes les rigueurs, et trouver une joie cruelle dans les souffrances de leurs frères égarés. Deux en particulier, Idace de Saragosse et Ithace de Merida, venus tout exprès de l’autre versant des Pyrénées pour animer l’ardeur de Maxime, se firent remarquer par un acharnement odieux. C’étaient des gens d’une foi pure sans doute, mais n’ayant que cela de pur dans leur personne: d’ailleurs grands mangeurs, grands parleurs, arrogants, impérieux, et plus empressés qu’aucun autre à jouir des délices de la cour. «En vérité, dit l’historien Sulpice Sévère, dans cette affaire les accusateurs ne valaient pas mieux que les accusés»

Martin, témoin d’un si répugnant spectacle, n’y put tenir. Ces prélats convertis en délateurs, faisant leur cour les mains teintes de sang et l’imprécation à la bouche, l’empereur usurpant l’autorité sacrée sous prétexte de la défendre, cet échange de complaisances et de flatteries réciproques dont l’honneur de l’Église et le sang des misérables faisaient tous les frais, lui soulevaient le cœur. Il ne pouvait surtout supporter la pensée qu’une peine capitale lut prononcée dans une affaire de foi. Ces deux idées, la mort d’un homme et la gloire de Jésus-Christ, lui paraissaient inconciliables. Âme originale, pleine de contrastes comme tous les grands caractères, à la fois ardente et douce, hier frappant avec une jouissance mêlée d’emportement sur les autels de pierre et de bois, aujourd’hui s’arrêtant respectueusement devant la plus humble vie humaine, qui lui représentait un des temples animés du Saint-Esprit, il dit vertement sa pensée aux deux prélats espagnols, qui lui répondirent avec arrogance de se mêler de ses propres affaires. Sans se laisser intimider, Martin alla droit à Maxime et le supplia, les larmes aux yeux, de ne pas déshonorer son règne et l’Eglise. «Point de sang, surtout, disait-il; au nom de Jésus-Christ, point de sang.»

Maxime, qui ne songeait dans toute celte affaire qu’à se bien mettre auprès des catholiques, fut assez embarrassé de se voir ainsi poussé en deux sens opposés, entre le faux zèle et la charité. Il crut pouvoir se tirer de peine en donnant des paroles d’un côté et des effets de l’autre. Il jura à Martin que tout finirait sans violence, et que pas une goutte de sang ne serait répandue. Mais, à peine le saint homme, congédié avec ces bonnes paroles, eut-il repris le chemin de son diocèse, que la sentence fut rendue dans des termes à la fois puérils et violents. Priscillien fut déclaré convaincu de s’être adonné à des doctrines et à des pratiques contraires aux bonnes mœurs, de s’être livré à tous les excès dans des réunions de femmes de mauvaise vie, et d’avoir affecté, dans la prière même, une tenue et des postures indécentes. Lui et six de ses complices furent condamnés à la peine capitale, plusieurs autres à la déportation et à la confiscation de leurs biens. Dans le nombre étaient compris un poète gaulois assez populaire, Latronien, et une matrone estimée de Bordeaux, Euchrocie, veuve de l’orateur Delphidius. L’exécution eut lieu sans délai. Deux tribuns eurent ordre de partir pour l’Espagne, avec charge de sévir contre tous les sectateurs de l’hérésie qui leur seraient dénoncés. Par un reste de pudeur, les évêques accusateurs n’assistèrent ni au prononcé du jugement, ni au supplice; mais chacun savait qu’ils ne quittaient pas le palais, et que Maxime n’agissait que par leurs inspirations. Maxime se hâta de faire part au pape, par une lettre expresse, de la preuve sanglante de dévouement qu’il venait de donner à la vraie foi.

«Un cri d’indignation s’éleva dans les rangs du peuple contre ces évêques, prélats de nom, bourreaux de fait, dit un écrivain païen de ce temps, qui, après avoir manié les armes des licteurs et la chaîne des victimes, venaient offrir le sacrifice de leurs mains encore sanglantes.» Parmi les évêques de la province, réunis à Trêves à ce moment-là même pour une élection, le trouble fut aussi assez grand. Un meurtre accompli au nom de Jésus-Christ et par ses ministres! Pareille énormité ne s’était jamais vue. Un seul cependant osa murmurer et refuser la communion aux délateurs que couvrait la faveur impériale.

L’émotion durait encore, quand tout à coup on apprit que Martin, rappelé par le bruit de l’événement, revenait sur ses pas. Ce fut une consternation générale. Maxime fut fort embarrassé d’avoir à expliquer son manque de foi. Les prélats qui avaient connivé à l’attentat, sans y prendre part, ne le furent guère moins à la pensée des reproches qu’allait leur attirer leur faiblesse. Seuls, Idace et son affidé, soutenus par la rudesse cynique qui faisait le fond de leur caractère, ne perdirent pas courage. Loin de s’intimider, ils récriminèrent contre Martin. «Que vient-il faire ici, dirent-ils, ce prétendu saint, avec sa sévérité hypocrite et son extérieur de mortification affectée? Au fond, il est hérétique comme les autres. Comme eux, il cache son jeu sous l’apparence du jeûne et de l’étude.» Puis ils firent sentir à Maxime combien son autorité serait compromise, si on venait dans son palais même protester contre la sentence qu’il avait souscrite. Ému de cette raison, qui le touchait au vif, Maxime envoya à la rencontre de Martin une compagnie d’archers avec défense de le laisser approcher de la ville, à moins qu’il ne promit de garder la paix avec les évêques qui s’y trouvaient .

L’officier rencontra Martin à peu de distance de la ville, et lui fit ses commissions. «Venez-vous, lui dit-il, pour tenir tête à l’empereur, ou avec des paroles de paix?» Quelque simple d’apparence que fût le saint homme, il ne manquait pas de celte finesse dont le bon sens rustique est rarement dépourvu. L’idée de se rencontrer de nouveau à l’autel avec des évêques meurtriers lui faisait horreur; mais, d’un autre côté, il lui importait de pouvoir rentrer dans la ville, pour arrêter l’exécution des rigueurs, si elles n’avaient pas toutes eu leur cours. Il sut donc modérer son indignation et répondit, par une pieuse équivoque, qu’il ne portait dans son cœur que la paix de Jésus-Christ. L’officier, qui ne connaissait que son mot d’ordre, le laissa passer. Il entra de nuit et se rendit tout droit à l’église pour s’y mettre en prières, évitant de se rencontrer avec ses confrères et de leur adresser la parole. Ce ne fut que le lendemain qu’il alla trouver Maxime au palais.

Leur entrevue donna lieu à une scène des plus curieuses. Les deux interlocuteurs, au fond ulcérés l’un contre l’autre, usèrent pourtant de grands ménagements. Maxime était engagé avec les évêques espagnols, qui tenaient garnison au palais et ne lui permettaient pas de reculer. Mais il ne lui convenait pourtant nullement de se trouver en querelle ouverte avec le plus aimé des évêques, pour une affaire où il n’avait cherché que la renommée de bon catholique. Martin, de son côté, justement blessé d’avoir été pris pour dupe, ne voulait pas perdre tout moyen de sauver celles des victimes dont la sentence était encore en suspens. Il y eut donc, entre le souverain et le saint, une négociation en règle et comme un assaut de diplomatie. Martin se borna, sans récrimination, à demander la grâce de deux condamnés retenus prisonniers à Trêves même, et qui n’étaient pas exécutés, et le contre-ordre de la mission d’Espagne qui menaçait d’étendre à une contrée tout entière ces horribles sévérités. Maxime, sans s’expliquer ouvertement, laissa espérer la concession, à la condition que Martin ratifierait ouvertement les faits déjà consommés, et passerait l’éponge sur le passé en donnant la main dans l’église même aux évêques qui avaient pris part au procès. «Que vous importe, disait-il, et de quoi vous plaignez-vous? Je prends tout sur moi; c’est ici un jugement séculier et nullement ecclésiastique.» La discussion se prolongea ainsi plusieurs jours, au grand effroi des prélats incriminés, qui sentaient grossir contre eux l’indignation populaire. Enfin, une nuit, on vint éveiller Martin pour lui annoncer que cette fois les ordres étaient donnés, et que, dès le lendemain, à l’aube du jour, les condamnés seraient exécutés et les légats expédiés. Tout en larmes, le saint se précipita chez l’empereur et lui promit, dans un instant de généreux entraînement, qu’il communierait avec qui on voudrait, pourvu que le sang ne fût pas de nouveau versé. L’empereur, qui au fond n’en demandait pas davantage et s’estimait heureux de sortir à tout prix de l’embarras où il s’était mis, se fit un peu prier, puis se laissa fléchir, et signa la grâce en même temps que le retrait de l’ordre de départ donné aux légats.

Le lendemain, en effet, à la place de l’exécution annoncée, on procéda à une cérémonie d’un tout autre ordre. Ce fut l’ordination de l'évêque nouvellement élu pour le siège de Trêves. Tous les prélats de cour y assistèrent, et Martin au milieu d’eux, mais triste, confus, et dissimulant mal son dégoût. L’ordination faite, on lui présenta le procès-verbal à signer. Il s’y refusa, et le jour même il quitta la ville, fuyant, pour n’v jamais rentrer, cette atmosphère pestilentielle des cours, où le bien même doit souvent être acheté au prix de la dignité du caractère et de la pureté de la conscience. Il s’enfonça dans la sombre forêt qui avoisinait la cité. Il marchait la tête basse, à pas lents, laissant passer devant lui tous ses compagnons de route, qui l’entendaient pousser de profonds soupirs. Son âme était bourrelée de remords. Avait-il bien fait d’absoudre les crimes déjà commis, pour arrêter de nouveaux forfaits, et de tendre la main aux meurtriers pour leur arracher leurs dernières victimes? Comme il se posait pour la centième fois cette question pleine d’angoisse, son biographe raconte qu’un ange se présenta devant lui et lui tint ce langage: «Tu fais bien de t’affliger, Martin, mais tu n’as pu te tirer d’affaire autrement. Reprends courage et ne te laisse pas abattre, de peur de mettre en péril, non ta gloire seulement, mais ton salut.» Encouragé, mais non tout à fait rassuré par ces paroles (effectivement un peu obscures), le saint reprit la route de son diocèse, dont il ne devait plus sortir, et depuis ce jour il remarqua, disait-il, une diminution de grâce en lui qui affaiblissait l’action de ses prières. Il se sentait comme poursuivi par l’odeur du sang. Admirable combat d’un cœur tendre et d’une conscience délicate! C’était pour défendre des ennemis de sa foi que Martin avait bravé la colère du prince; et c’était encore d’avoir mis trop d’empressement à les sauver qu’il s’accusait devant Dieu! Qu’ils sont rares, dans l’histoire de la conscience humaine, ceux qui ont trouvé l’occasion de commettre de telles fautes! Heureux ceux qui ont engagé de telles luttes, au risque de succomber à de telles faiblesses !

Le palais de Trêves retentissait encore de ces scènes émouvantes, lorsque le plénipotentiaire de Valentinien fit son entrée dans la ville. C’eût été assurément pour Ambroise un excellent moyen de se mettre en grâce et de faire bien venir sa mission, que de prendre sur-le-champ parti pour les évêques accusés de s’être souillés du sang humain. Opposer l’autorité du grand évêque de Milan à celle du saint évêque de Tours, aucune flatterie n’eût pu être plus agréable au souverain. L’exécution de Priscillien d’ailleurs, bien que violente, rentrait, en apparence du moins, dans les principes de gouvernement dont Ambroise faisait profession, et qu’il avait inspirés à ses royaux élèves. Ce n’était qu’une application extrême et rigoureuse de l’union recommandée par lui entre les autorités séculière et spirituelle. Malgré tant de motifs de prudence ou de disposition personnelle, qui auraient pu le faire incliner dans le sens de Maxime, la conscience du ferme politique s’arrêta juste au même point que celle de Tardent missionnaire. Deux choses lui parurent également inadmissibles: le supplice capital, et la participation directe d’un ministre de Dieu dans une instruction criminelle. «Tous ces prêtres, dit-il, les uns qui sollicitent, les autres qui approuvent l’effusion du sang, ressemblent exactement aux Pharisiens qui poursuivaient la femme adultère. Ils disent, comme eux, que puisque les criminels doivent être punis par les lois publiques, tous, même les prêtres, ont droit de les dénoncer. C’est le même argument; et encore ceux-là ne demandaient la tête que d’une seule femme : ceux-ci veulent plusieurs victimes. Jésus-Christ n’a pas voulu qu’une seule femme pérît : eux ne trouvent point qu’il y ait encore assez d’hommes immolés.» Parler ainsi des évêques de la cour, c’était d’avance se mettre en dehors de leur communion, et en même temps de celle du souverain qui ne recevait que de leurs mains les secours de l’Église. Ambroise, qui n’ignorait apparemment pas cette conséquence, ne parut pas s’en émouvoir. Il y trouvait même probablement un avantage. Soupçonné, comme l’était Maxime; d’avoir concouru à la fin sanglante de Gratien, Ambroise éprouvait par ce fait seul une violente répugnance à communier avec lui. Mais il n’eût pourtant pas pu laisser voir celte impression, sans faire à l’empereur une injure qui eût compromis, dès l’entrée, le succès de son ambassade. Il trouvait dans la situation des évêques accusés de meurtre un prétexte de réserve qui n’était pas une offense directe pour le souverain.

Malgré cette précaution, sa conduite était suspecte et de nature à indisposer d'avance Maxime contre l’ambassadeur et sa mission. Aussi, à la première demande d’audience adressée par Ambroise, un chambellan vint-il lui répondre, avec une sécheresse affectée, qu’il eût à se présenter au consistoire, comme le commun des pétitionnaires. C’était la même insolence que lors de la première ambassade, le même oubli des prérogatives d’un évêque et d’un envoyé. Mais cette fois Ambroise n’arrivait pas en suppliant, au nom d’une mère et d’un enfant au désespoir : il était le ministre d’un souverain reconnu; il avait, en cette qualité, des lettres de créance à remettre. Et d’ailleurs il était convaincu qu’au point d’arrogance où en était venu Maxime, lui tenir tête hardiment et paraître ne pas le craindre était l’unique manière de le contenir. Il répon­dit donc avec hauteur: «Retournez dire à l’empereur que ce n’est point la coutume des évêques d’être confondus dans la foule, et que j’ai à lui parler en particulier de la part du prince.» Le chambellan rentra et revint bientôt, s’excusant de ne pouvoir indiquer un autre rendez-vous. «C’est contre toutes les règles, reprit Ambroise; mais soit. Puisqu’il s’agit d’une affaire qui se traite entre frères, la simplicité est à sa place»

Il entra donc, et dès qu’on le vit paraître, il y eut un mouvement général dans l’assemblée: parmi les fonctionnaires qui composaient le conseil, chacun s’empressa de lui faire place : Maxime lui-même ne put se dispenser de se lever et de faire quelques pas en avant pour lui offrir le baiser de paix. Mais lui se reculant: « Pourquoi embrassez-vous, dit-il, un homme que vous ne connaissez pas? Si vous me connaissiez, je pense que ce n’est pas ici que vous me recevriez.» — «Évêque, reprit Maxime, vous êtes ému.» — «Oui. je le suis, et non sans sujet : je suis confus de me trouver à une place qui ne me convient pas.» — «Mais c’est ici que je vous ai vu à votre première ambassade.» — «Il est vrai, mais non par ma faute : c’est vous qui m’y avez appelé.» — «Et pourquoi n’avoir pas réclamé alors?» — «Parce qu’alors je venais demander la paix au nom d’un suppliant, et qu’aujourd’hui je viens traiter au nom d’un égal.» — «Et s’il est mon égal, à qui le doit-il?» interrompit Maxime avec une colère concentrée. — «Au Dieu tout-puissant, répondit Ambroise, qui a conservé à Valentinien le pouvoir qu’il lui avait donné.»

Cette réponse amenait tout de suite la discussion sur le point particulièrement sensible à Maxime, car sa prétention était que Valentinien ne devait la couronne qu’a sa clémence et ne l’avait obtenue que par les promesses, depuis lors mal tenues, de la première ambassade. Il éclata donc sur-le-champ en récriminations violentes, et énuméra tous ses griefs: les invasions de barbares provoquées par les intrigues du comte Bauton, les désertions d’officiers qui passaient au service soit de Valentinien, soit de Théodose, et il revenait toujours en terminant sur ce fait, qu’après tout Valentinien ne régnait que par sa grâce. «Quand vous êtes venu, dit-il à Ambroise, si vous ne m’aviez retenu, qui aurait pu s’opposer à ma puissance?» — «Doucement, reprit Ambroise, ne vous fâchez pas là où il n’y a pas lieu à la colère : écoutez paisiblement ce que j’ai à répondre. Si je suis venu ici, c’est justement parce que je savais que vous vous plaigniez d’avoir été trompé par l’ambassade dont j’ai fait partie. S’il était vrai que j’eusse sauvé l’empereur orphelin, je m’en glorifierais; car nous autres évêques, à qui devons-nous notre protection plus qu’aux orphelins? Il est écrit : Prenez soin de l’orphelin et défendez la veuve. Mais Valentinien ne me doit pas un tel bienfait. Comment donc aurais-je fait pour arrêter vos légions? avec quelles barrières, avec quels rochers, avec quelles troupes? Est-ce avec mon corps que je vous ai fermé les Alpes? Plût à Dieu que je l’eusse fait! je ne craindrais pas vos reproches. Mais montrez-moi les promesses que je vous ai faites pour vous tromper.»

L’altière Justine eût sans doute souffert de ce langage qui la mettait ouvertement sous la tutelle de son ambassadeur et l’ombre jalouse du premier Valentinien en eût frémi; mais personne dans l’assistance ne parut s’en étonner, tant il semblait déjà simple qu’un évêque fût le patron d’un empereur! Ambroise reprit alors point par point tous les griefs énumérés par Maxime, et ne craignit pas, pour justifier son maître ou plutôt son client, de prendre à son tour l’offensive. Si Bauton avait appelé les barbares à son aide, dit-il, c’est que l’armée de Maxime lui-même en était pleine, et que l’invasion du sol italique était à craindre: c’était aussi que Maxime, occupé à préparer ses propres troupes pour la guerre civile, négligeait la défense des provinces limitrophes et laissait violer les frontières dont il avait la garde. Les Jeuthonges avaient pénétré dans la Rhétie : était le mal d’avoir appelé des Huns pour les combattre? Si les officiers autrefois au service de Gratien quittaient la cour de son successeur, à qui la faute, si ce n’est à ce successeur lui-même qui les frappait de sa disgrâce et quelquefois même les envoyait à la mort?

Ces points ainsi éclaircis par une discussion sommaire, il en vint à sa propre demande, la remise du corps de Gratien. Là-dessus Maxime, qui déjà s’agitait impatiemment sur son siège, se récria vivement : «Une telle cérémonie, dit-il, troublerait le repos public en évoquant des souvenirs fâcheux qui renouvelleraient les regrets des soldats.» — «Quoi! dit Ambroise, ceux qui ont abandonné leur maître vivant, mort, se lèveraient pour le défendre? Comment voulez-vous qu’on croie que ce n’est pas vous qui l’avez fait tuer, si vous refusez de l’ensevelir? Diriez-vous qu’il était voire ennemi, et qu’il vous était permis de vous en délivrer? Ce n’est pas lui qui était votre ennemi: c’est vous qui étiez le sien. Si quelqu’un vous disputait l’empire, diriez-vous qu’il poursuit en vous un ennemi? L’usurpateur est l’assaillant : l’empereur ne fait que défendre son droit»

Évidemment, par un pareil langage, Ambroise ne cherchait qu’à intimider et renonçait à plaire. Aussi ne dut-il point être surpris que Maxime levât brusquement l'audience, en disant qu’il réfléchirait. Il dut l’être tout aussi peu lorsque le lendemain on lui envoya l’ordre de quitter la ville au plus tôt. L’empereur, lui lit-on dire. Ne pouvait souffrir qu’il offensât les évêques de sa cour en leur refusant la communion. Aussi un de ces prélats, le vieil Hygin, coupable sans doute d’avoir été chercher Ambroise dans sa retraite, pour obtenir son pardon, reçut-il en même temps un ordre d’exil. Il était pauvre, âgé, presque mourant. Ambroise intercéda vivement auprès' des officiers chargés de l’exécution de l’arrêt, afin qu’on lui donnât quelques vêtements chauds pour se couvrir et un coussin pour qu’il ne souffrît pas trop des cahots de la route. Les officiers mirent Ambroise à la porte, en le priant de se mêler de ce qui le regardait. Il partit lui-même en plein jour, par la route ordinaire, bien qu’il eût eu nombre d’avertissements de prendre garde aux embûches que l’attendaient en chemin.

Au fond il ne craignait rien, car il avait parfaitement pénétré deux choses : à savoir d’abord que Maxime était décidé à profiter de la première occasion pour se délivrer d’un voisinage redouté, mais aussi qu’il craignait la lutte ouverte et voulait arriver à son but en douceur, par le concours et la bienveillance des catholiques. Dans un tel dessein, la présence d’Ambroise, intraitable comme il se montrait, était particulièrement incommode, et il fallait bien s’en délivrer à tout prix; mais toucher à un cheveu de sa tête eût été une faute qu’on se garderait bien de commettre.

Ambroise était donc on pleine sécurité pour sa personne. Il était parfaitement sûr, en faisant peur à Maxime, d’avoir pris le vrai moyen de l’arrêter. Sa seule inquiétude était que les conseillers malveillants ou pusillanimes, dont il avait laissé le jeune empereur entouré, ne comprissent pas ou défigurassent sa conduite en son absence, et qu’on l’accusât d’avoir envenimé la querelle qu’il était chargé d’apaiser. Dans cette crainte, qui n’était que trop fondée, il écrivit de l’une de ses premières étapes un récit détaillé de sa mission, et l’adressa à l’empereur lui-même par un courrier expédié en avant. Il lui rendait compte de toutes ses paroles et de tous ses motifs: Voilà tout ce que j’ai fait, disait-il en terminant. Salut maintenant, Empereur, et ne négligez aucune précaution contre un homme qui veut couvrir la guerre du manteau de la paix.»

Cette précaution, bien que prise à temps, ne fut pourtant pas suffisante. Du moment qu’il fut connu à Milan qu’Ambroise revenait sans avoir obtenu l’objet de sa mission et après un échange de propos amers avec le tyran, ses ennemis ne manquèrent pas de dire que c’était bien là le résultat de cette humeur altière qui envenimait toutes les questions politiques par un esprit de fanatisme et d’intolérance. Aussi pourquoi employer un évêque? Un homme de cour et d’affaires, dont c’était le métier, aurait su mener la négociation à fin et éviter une rupture. Justine ne demandait pas ’ mieux que de prêter l’oreille à tous les propos qui lui permettaient de croire Ambroise en faute. En conséquence, avant même qu’Ambroise fût de retour, une nouvelle ambassade fut sur-le-champ expédiée pour réparer l’échec de la première. On la confia à un Syrien nommé Domnin, vieilli dans les affaires et renommé par son expérience politique. Domnin eut pour mission spéciale d’aller panser les blessures qu’avait aigries la main trop rude d’Ambroise

Domnin partit, un peu inquiet de l’accueil qu’il allait recevoir. Grande fut sa surprise de ne trouver en arrivant aucune des difficultés qu’il attendait. Au contraire, toutes les portes du palais lui furent ouvertes. Maxime l’accueillit le visage souriant. On écouta jusqu’au bout toutes ses communications, toutes ses excuses; tout fut pris pour bon sans discussion, et sur tous les points on lui fit espérer une solution favorable. Émerveillé de ce changement à vue, dont il s’attribuait secrètement le mérite, Domnin se hâta d’écrire à sa cour que Maxime était un homme calomnié, et que Valentinien n’aurait pas de meilleur ami, pourvu qu’on sût le prendre.

L’explication de cet accueil inattendu était plus simple que ne le soupçonnait la vanité du vieux courtisan, et la faveur qu’on lui témoignait n’avait rien de flatteur. En réalité, le ton hautain pris par Ambroise avait jeté Maxime dans une grande perplexité, en lui laissant croire qu’à Milan on était en force et en volonté de se bien défendre. Les difficultés d’une expédition à entreprendre contre des adversaires résolus le troublaient beaucoup. Il calculait, dit l’historien Zozime, que le chemin de Gaule en Italie était rude, semé de montagnes inaccessibles, de lacs et de marais, commode seulement pour les voyageurs de loisir qui faisaient route à leur aise, mais nullement pour de grandes armées. Dans cette inquiétude, il hésitait et ne savait que faire. Mais dès qu’on lui eut annoncé qu’un second envoyé arrivait pour courir après les paroles du premier, il comprit qu’il n’était pas le seul effrayé, et qu’à Milan on se sentait faible encore plus qu’à Trêves. Cette découverte termina ses incertitudes. Il se décida à agir tout de suite, par adresse d’abord en attendant la force.

Au bout de quelques jours, en effet, quand il eut dissipé à force de caresses tous les soupçons de l’esprit du nouvel envoyé, il le prit à part et lui fit en grande confidence une communication d’importance. «La grande affaire, dit-il, pour Valentinien comme pour moi, c’est de bien nous entendre pour réprimer les incursions des barbares. Les querelles entre empereurs ne font les affaires que de l’ennemi.» Dans cette pensée patriotique, il était prêt, ajouta-t-il, lui, Maxime, à prêter ses propres troupes pour coopérer à une grande expédition qui devait être dirigée sur la Pannonie, point particulièrement menacé par les derniers troubles. En gage de sa bonne foi, il ne demanderait pas même à prendre ou à déléguer le commandement. Que Valentinien désignât le commandant en chef, ses soldats seraient heureux de servir sous celui qu’on leur indiquerait. Mais pourquoi ne serait-ce pas Domnin lui-même, général aussi habile que bon ambassadeur, qui se chargerait de conduire les légions de Gaule au rendez-vous? Peu importait d’ailleurs: l’essentiel était de frapper un grand coup qui sauvât la paix romaine, n’importe par quelle main et sous quel étendard.

Si l’on ne connaissait les illusions de l’amour-propre, on aurait peine à croire qu’un homme rompu aux affaires n’ait soupçonné aucun piège sous une proposition si singulière. On comprend moins encore que les conseillers restés à Milan autour de Justine, et qui devaient mieux garder leur sang-froid, n’aient pas pris l’éveil quand ces paroles suspectes leur furent transmises. Probablement, de même que c’était entre les deux cours à qui aurait peur l’une de l’autre, c’était aussi entre elles assaut de finesses et de mensonges. Justine, suivant toute apparence, se flatta qu’une fois les troupes de Maxime entre les mains d’un général de son choix, elle pourrait les débaucher facilement. Quoi qu’il en soit, Domnin fut autorisé formellement à guider lui-même les légions que Maxime lui confierait, et à les amener en Pannonie par la route d’Italie. L’ordre fut exécuté, et dès le milieu de l’été un corps d’excellentes troupes gauloises commandées par les officiers que Maxime avait nommés, marchant sous ses étendards et soldées par lui, eurent franchi, à la grande surprise des garnisons qui les voyaient défiler, les passages soigneusement fortifiés des Alpes, et se trouvèrent, en bon ordre et prêtes à faire campagne, à moins de vingt lieues de Milan1.

Maxime n’eut pas plutôt appris que le passage était effectué qu’il se mit en route lui-même et sans bruit, avec une escorte nombreuse, composée de ce qui lui restait de cohortes disponibles. Bien que son arrivée n’eût point été annoncée, personne ne s’y opposa. Qui aurait osé arrêter la marche d’un empereur reconnu allant à un rendez-vous marqué d’avance, où ses propres troupes l’attendaient déjà? Il rejoignit ainsi à l’improviste le pauvre Domnin tout surpris, et reprit en sa présence le commandement qui lui appartenait et que celui-ci n’osa pas même lui disputer. Il annonça tout haut l’intention de marcher sans délai sur Milan.

Ainsi, en un clin d’œil, Valintinien, qui légiférait encore paisiblement le 2 septembre à Milan, apprit que son rival était à ses portes, tout en armes, séparé de lui seulement par quelques lieues de plat pays où rien ne pouvait ni arrêter ni retarder sa marche. Ce fut une panique générale. Impératrice, empereur, conseillers, préfet du prétoire, tout le monde, sauf l’évêque, prit immédiatement la fuite. La cour s’arrêta quelques jours à Aquilée, mais, ne s’y trouvant pas en sûreté, Justine avec ses deux enfants et suivie du préfet Probus s’embarqua, puis, doublant la péninsule de Grèce, vint aborder à Thessalonique, dans l’empire de Théodose. De là elle envoya des messagers suppliants au grand souverain de l’Orient, pour le conjurer de prendre en pitié le sort du fils de son ancien maître. L’Italie entière resta abandonnée à ses envahisseurs.

L’événement, on l’a vu, quoique soudain, ne prenait pas Théodose au dépourvu. Il s’était toujours méfié des intentions de Maxime et de l’habileté de Justine. Ses troupes étaient toutes disposées à l’avance pour le cas d'une intervention nécessaire, et lui-même, porté au comble de la popularité et de la puissance par l’apaisement de la dernière sédition d’Antioche, avait la pleine disposition de ses mouvements. Mais on pouvait se demander si, en prévoyant de si loin les événements, il n’avait pas eu quelque intention d’en profiter pour lui-même. L’incertitude ne fut pas longue. Aussitôt qu’il eut appris l’arrivée des augustes fugitifs, il donna ordre que des honneurs royaux leur fussent rendus. Puis il se mit en mesure d’aller lui-même à leur rencontre, et les principaux du sénat durent l’accompagner

L’entrevue fut touchante. Théodose prit le jeune empereur dans ses bras et le serra contre son cœur. «Mon enfant, lui dit-il paternellement, prenez leçon de ce qui vous arrive. Vous avez offensé Dieu : il vous punit. La puissance ne se fonde pas sur les armes, mais sur la justice. Croyez-en mon expérience. Ce sont les plus pieux empereurs qui ont pu maintenir leur armée dans la discipline, assurer la victoire à leurs armes, contenir leurs ennemis, et sortir sains et saufs de tous leurs périls. Ainsi ont fait Constantin et votre père Valentinien. Voyez au contraire quelle a été la fin de votre oncle Valens, et si Maxime triomphe de vous aujourd’hui, n’est-ce pas qu’il professe sur la religion de meilleurs sentiments que les vôtres? Si nous n’adorons pas le Christ, en effet, qui invoquerons-nous au milieu des batailles?» Le jeune homme, dont la foi n’avait été qu’un instant égarée, n’eut pas de peine à promettre qu’il adorerait toujours le Dieu de Théodose. «Prenez donc courage, lui répondit celui-ci, nous viendrons à bout de votre agresseur.»

Théodose ne tarda pas à donner un gage de son désintéressement plus certain encore, et surtout qui dût plus coûter à son cœur. L’impératrice était arrivée accompagnée de ses filles, dont l’aînée, Galla, était en Age d’être mariée. Théodose, qui jusque-là avait témoigné la résolution de laisser vacante la place de sa bien-aimée Flaccille, offrit lui-même de l’épouser et d’entrer par cette alliance dans la famille déchue. Cette démarche était d’une générosité si inusitée que les païens, qui en furent témoins, ne purent même en comprendre le but, et Zosime, pour l’expliquer, n’a de ressource que de l’imputer à une fantaisie sensuelle contre laquelle protestent la vie entière de l’empereur chrétien et le témoignage unanime des historiens. Les tristes noces furent célébrées avec la pompe mélancolique que la situation comportait. Puis, pour l’acquit de sa conscience et pour faire jusqu’au bout preuve de modération, Théodose envoya sommer Maxime d’avoir à évacuer les états de Valentinien, promettant, s’il y consentait, de le laisser rentrer en Gaule sans le poursuivre. Il n’attendit pas la réponse à cette sommation, dont l’accueil n’était pas douteux. Mais, s’étant mis ainsi en règle avec tout le monde, avec Dieu comme avec les hommes, quitte envers ses adversaires et sûr de faire marcher à son gré ses alliés, il fit ses préparatifs de campagne avec cette simplicité tranquille et méthodique qui faisait l’originalité de son caractère.

 

CHAPITRE VII

LA PÉNITENCE DE THÉODOSE.

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