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LE CŒUR DE NOTRE-DAME MARIE DE NAZARETH:

UNE HISTOIRE DIVINE

 

 

L’ÉGLISE ET L’EMPIRE ROMAIN AU QUATRIÈME SIÈCLE

DEUXIEME PARTIE : CONSTANCE ET JULIEN

CHAPITRE VI

JULIEN AUGUSTE.

( 361 — 362.)

L’empire était une possession si précaire qu’un homme prudent ne devait pas perdre un seul jour pour le prendre en main. Julien fit donc aussitôt ses préparatifs de départ, sans attendre même la soumission des légions d’Aquilée, qu’il ne craignit pas de laisser derrière lui en pleine révolte. Ordre fut donné aux troupes de se mettre en marche sans délai vers la Thrace.

Mais, quelque diligence qu’il fit, il trouvait pourtant le loisir de répondre, et non sans recherche et sans étude, aux adresses de félicitation qui lui arrivaient de toutes parts, surtout à celles des rhéteurs émérites qui remplissaient les sénats des grandes villes et qui saluaient en lui un confrère couronné. Thémistius, l’orateur de profession de toutes les grandes solennités à Constantinople, lui ayant écrit pour le comparer à Hercule, à Bacchus, à Solon, à Pittacus et à Lycurgue, en un mot à tous ceux qui avaient tout à la fois régné et philosophé, Julien ne voulut pas perdre une si belle occasion d’exposer de nouveau ses sentiments de désintéressement stoïque: «Plût à Dieu, lui écrivait-il, que je pusse remplir les espérances que vous fondez sur moi! Mais que je suis loin de pouvoir atteindre à cette hauteur! Quand je pense qu’il faut maintenant entrer en comparaison avec Alexandre, avec Marc-Aurèle et tant d'autres hommes excellents, un frisson me saisit: je suis pris d’un incroyable tremblement... Et voilà pourquoi je voulais vivre dans la retraite; et, me souvenant avec délices de nos entretiens d’Athènes, j’aurais désiré mêler toujours ma voix aux vôtres».

Puis il redisait en termes étudiés toutes les maximes des philosophes sur les dangers de la politique, les pièges de l’ambition, les entraînements du pouvoir absolu. Platon n’avait-il pas dit qu’un Dieu seul pouvait commander aux hommes? Aristote, que le pouvoir d’un seul était contraire à la nature humaine, et que tout homme investi d’un commandement sans limites devenait une bête féroce? «Lorsque vous me conseillez donc, reprenait-il, de quitter la vie cachée des philosophes pour paraître au grand jour, c’est comme si, rencontrant un homme qui, retiré chez lui, ne fait qu’un exercice calme et modéré, uniquement pour sa santé, vous lui disiez : Viens donc maintenant aux jeux Olympiques et, quittant les petits exercices domestiques, descends dans l’arène de Jupiter. Là, tu auras tous les Grecs pour spectateurs, et principalement les citoyens de ta ville, pour l’honneur desquels il te faudra combattre : puis aussi beaucoup d'entre les Barbares, qu’il te faudra frapper de terreur pour leur rendre ta patrie plus redoutable. Si vous lui teniez ce langage, vous rempliriez son âme de consternation, et il serait tremblant avant même d’aborder le combat.» La lettre finissait par une véritable thèse de rhétorique sur la comparaison des mérites de la vie active et ceux de la vie d’étude, et, en disciple bien élevé, Julien donnait tous les avantages à la méditation du sage sur l’activité du politique: «Quand vous ne feriez, assure-t-il, qu’élever des philosophes, ne fût-ce que trois ou quatre, vous auriez rendu à la république un plus grand service qu’aucun souverain... Que Dieu daigne donc, ajoutait-il en terminant, me donner une heureuse fortune et une prudence qui en soit digue. Il me semble que je dois être secouru, et par cette excellente Divinité d’abord, et aussi par vous tous, les Grecs qui philosophez, que j’ai défendus toujours et pour qui je me suis même mis en péril».

Ni le métier de souverain ne déplaisait autant à Julien, ni les difficultés n’en étaient aussi grandes qu’il le voulait faire croire. Tous les cœurs volaient d’eux-mêmes au-devant de lui. Dès son arrivée à Héraclée, il trouva le peuple de Constantinople qui venait à flots pressés à sa rencontre, et les députations des grandes villes qui lui offraient des couronnes d’or. Son entrée solennelle dans la capitale, le 11 décembre, eut lieu au milieu de l’enthousiasme universel. Sa jeunesse, sa gloire, ses périls, la miraculeuse rapidité de sa marche, les signes inattendus qu’il paraissait avoir reçus de la protection divine, étaient l’objet de toutes les conversations, et la foule suivait la fortune avec son empressement accoutumé. Constantinople saluait avec orgueil un souverain né dans ses murailles, et qui mettait beaucoup de prix à se dire son enfant.

Les premiers actes de Julien, empreints d’une politique conciliante, furent habilement calculés pour maintenir cette disposition favorable. La nouvelle année qui allait s’ouvrir rendait nécessaire la désignation de nouveaux consuls. Julien partagea cette dignité entre l’orateur Mamertin, et un général distingué, mais d’origine barbare, nommé Névitta. La seconde de ces nominations, il est vrai, déplut aux vieux Romains qui trouvaient étrange qu’après avoir blâmé souvent Constantin de ses faiblesses pour les Barbares, le jeune Auguste commençât par les imiter: mais elle plaisait fort à l’armée, où les Barbares étaient nombreux et Névitta très estimé. L’autre choix, au contraire, combla de joie le sénat et les fonctionnaires civils. On vit avec plus de plaisir encore, le matin de l’intronisation des consuls, Julien se lever de meilleure heure que de coutume, pour courir au-devant des nouveaux magistrats, leur donner avec respect le baiser de paix, et les conduire lui-même, lui à pied et eux sur leurs chars, jusqu’au sénat, où ils devaient être installés. Dans les jours qui suivirent, pendant les jeux du cirque que donna le consul Ma merlin, Julien mit la même affectation à effacer la dignité impériale derrière les vieux insignes républicains. Parfois il ne savait pas bien l’étiquette, déjà un peu surannée, de la cérémonie, mais il se laissait instruire de bonne grâce. Ainsi l’usage voulait qu’on amenât en public plusieurs esclaves, auxquels le nouveau consul, pour sa bienvenue, donnait la liberté. Julien, par mégarde, prononça en son propre nom leur émancipation : on l’avertit de sa méprise, et sur-le-champ il la répara en se condamnant lui-même à une amende de dix livres d’or. Les sénateurs furent charmés de tant de modestie, et plus ravis encore de voir le nouvel empereur assidu à leurs séances, y prenant fréquemment la parole; il s’exprimait habituellement dans la langue grecque, qui apparaît, en effet, à cette date, pour la première fois, dans les recueils des décisions impériales. Le sénat de Constantinople n’avait jamais obtenu de Constance pareille faveur : à peine lui avait-on accordé quelques rares audiences dans le palais impérial; toujours secrètement jaloux de celui de Rome, inquiet et humilié de son infériorité, il n’était point insensible à ces flatteries délicates d’un nouveau maître. En l’honneur des Grecs, aussi, le rhéteur Thémitius fut fait préfet de Constantinople.

L’approbation du public fut exprimée avec vivacité dans un panégyrique directement adressé par Mamertin à l’empereur. À travers les formes convenues de la louange et de la bassesse qui traînaient depuis tant de siècles d’école en école et dont l’hommage était offert par tous les rhéteurs à tous les tyrans, on y saisit quelques éclairs d’une admiration véritable et d’un enthousiasme sincère. Cette prosopopée, par exemple, n’est pas dépourvue d’éloquence: l’orateur fait revivre les divers prétendants à l’empire, massacrés pendant le règne de Constance, et leur propose de prendre le pouvoir à l’essai sous la condition d’en remplir les devoirs comme Julien: «Venez, leur dit-il, Népotien et Sylvain : vous avez cherché l’empire à travers les glaives levés et sous le coup d’une mort menaçante. Maintenant la faculté de régner vous est donnée, mais à la condition de régner comme Julien. Vous aurez donc à veiller nuit et jour pour le repos de tous; on vous appellera seigneurs, mais vous serez les esclaves de la liberté des citoyens; vous marcherez plus souvent au combat que vous ne vous assiérez aux festins; vous n’enlèverez rien à personne; vous ferez largesse à tous; vous n’aurez envers personne ni complaisance ni cruauté; sur toute la surface de la terre pas une vierge n’aura à vous reprocher sa pudeur violée; votre couche, exemple même des plaisirs légitimes, sera plus pure que celle d’une vestale; vous braverez, à ciel découvert, l’été la poussière de la Germanie, l’hiver les brumes de la Thrace. Assurément, ajoute l’orateur, leurs oreilles délicates ne supporteraient pas la rudesse de telles paroles. Effrayés de si grands devoirs, ils prendraient en dégoût, non seulement l’empire, mais la vie, et se hâteraient de retourner aux rives inférieures des enfers. Car ils auraient vu sons sa face inquiète, chargée de labeurs et de soucis, ce principat qui ne leur était apparu qu’avec ses agréments et ses charmes».

Un peu plus loin, les regrets encore enveloppés, les espérances encore timides d’un païen longtemps contraint, se font jour dans des expressions indécises : «C’est vous, ô grand empereur, dit-il, qui rendez aux vertus exilées leur droit de cité dans la république: c’est vous qui rallumez la flamme éteinte des éludes et des lettres; et la philosophie naguère encore suspecte, dépouillée de ses honneurs, accusée même et jugée comme une coupable, non seulement vous l’avez délivrée de toute condamnation, mais, velue de pourpre, et le front ceint d’or et de perles, vous la faites asseoir sur le trône royal. Maintenant il nous est permis de lever les yeux vers le ciel, de regarder les astres d’un œil tranquille, à nous qui naguère tout tremblants tenions notre visage baissé vers la terre comme les animaux. Qui est-ce qui osait regarder le lever du soleil et son coucher? Les laboureurs eux-mêmes, qui doivent régler leurs travaux d’après les mouvements des constellations, n’osaient interroger les saisons. Les nautoniers, dont les astres dirigent la course, n’osaient prononcer leurs noms. On vivait sur terre et sur mer, non plus en étudiant les ordres du ciel, mais au hasard et à l’aventure».

Et puis cette effusion se perd dans la joie naïve et même un peu niaise d’une grandeur inespérée. «Tu m’as dit, empereur: Salut, ô très honorable consul (ave, consul amplissime). Oh! oui, mon bonheur est assuré et durera toujours. L’événement ne saurait être douteux, quand celui qui me souhaite le salut est celui qui mêla procuré. Consul très-honorable : oui, je suis consul, et consul très-honorable. Qui a été plus que moi honorable consul? Le consulat, tu me le donnes; l’honneur, lu me l’accordes... En vérité, Lucius Brutus, Publias Valerius, les premiers qui après l’expulsion des rois ont exercé sur leurs concitoyens un pouvoir annuel, n’ont point eu un consulat préférable au mien. Leur magistrature fut utile au salut général, à la république romaine, et inaugura les plus grands biens: mais la mienne a quelque chose de particulier. Eux ont été faits consuls par le peuple, et nous par Julien. Avec eux la liberté naquit; avec nous elle renaît».

La conclusion, assurément, est inattendue et piquante.

Une conjoncture d’une nature plus délicate que le choix des nouveaux consuls, parce qu’elle mettait aux prises toutes les passions religieuses, mais dont Julien ne se tira pas avec moins de bonheur, fut la cérémonie des funérailles de Constance. Il continuait ici, même sans nécessité, à jouer sa comédie de sujet fidèle et de bon parent. «Le soleil que j’invoque, avait-il écrit avant son entrée à Constantinople, et le grand Jupiter savent que, bien loin de souhaiter la mort de Constance, j’avais fait des vœux pour sa conservation». Aussi voulut-il lui-même que le corps impérial fut amené à Constantinople, et que de magnifiques obsèques lui fussent préparées. Il suffit de mettre en regard les deux récits de cette pompe funèbre donnés par saint Grégoire de Nazianze, d’une part, et par Libanius, de l’autre, pour comprendre avec quelle adresse Julien sut profiter d’une circonstance en apparence embarrassante, pour faire un pas décisif dans la voie pleine d’embûches où il voulait s’avancer. Au récit de saint Grégoire, le cortège qui amena les restes de l’empereur de l’Asie Mineure à Constantinople fut un véritable triomphe. Dans toutes les villes où il passait, des services divins étaient célébrés, et tous les chrétiens demeuraient la nuit en prière, chantant des cantiques, récitant des psaumes, à la lueur de mille cierges allumés. L’effet de cette harmonie était si grand, qu’à plusieurs reprises, un crut entendre des voix célestes se mêler au concert, et le bruit de ce prodige se répandit dans toute l’Asie. Les dissentiments religieux se taisaient; les justes griefs étaient oubliés devant la tombe du souverain baptisé et du fils de Constantin. Quand le navire qui portait le corps à travers le détroit fut signalé à Constantinople, les troupes sortirent sous les armes, au bruit des clairons et au milieu d’une foule de peuple. Julien lui-même, contraint, dit le saint narrateur, de se conformer au respect général, marchait à leur tête dans sa toge de pourpre, et découvrant son front dont il avait ôté le diadème. Ce fut dans cet appareil que le cortège fit son entrée dans l’église des Saints-Apôtres, où Grégoire ne dit point si Julien l’accompagna. Libanius donne à peu près les mêmes détails, mais sur un tout antre ton et avec quelques additions. «Le premier soin de Julien , dit-il, fut de demander où était le corps de Constance, et s’il avait reçu les honneurs qui convenaient... Mais il ne s’en tint pas là. Il descendit lui-même vers le port de la ville, entraînant après lui une grande multitude. En voyant le cadavre porté sur les flots, il gémit, il toucha de sa main le cercueil, ne conservant lui-même d’autres insignes royaux que son manteau , comme pour faire voir qu’il ne rendait point le corps de Constance responsable des desseins qu’avait médités son âme. Puis, faisant rendre au mort les honneurs qui convenaient, au nom des Dieux protecteurs de la ville il inaugura ainsi lui-même le service des Dieux, répandant des libations de sa propre main, félicitant-ceux qui l’imitaient, riant de ceux qui ne le voulaient pas suivre, essayant de persuader, mais ne voulant pas faire violence».

Ainsi ce fut en sortant d’une pompe où le culte chrétien avait déployé en liberté toute sa splendeur, que Julien osa donner lui-même pour la première fois à cette grande cité de Constantinople, chrétienne de naissance et vierge encore de toute idolâtrie, le spectacle du culte païen ressuscité. Ce fut à l’occasion des funérailles d’un empereur chrétien que fut célébré le premier sacrifice. Il était impossible de consommer par un détour plus habile un acte plus audacieux. Le culte chrétien ne s’était jamais senti plus libre, peut-être même plus honoré que le jour où son ennemi renaissait ainsi de ses cendres, évoqué par une voix impériale. Julien s’était déclaré païen à la face du monde, sans avoir fourni aux chrétiens ni un juste motif de plainte, ni même un sujet d’inquiétude.

La route ainsi tracée, il y marcha sans hésiter, avec le même mélange de fermeté et de précaution. Rien n’égala, dès le premier jour, l’ostentation et l’ardeur de son zèle pour l’idolâtrie, mais chacun de ses actes, souvent passionnés et puérils, fut immédiatement accompagné d’une protestation destinée à rassurer ceux-là mêmes qu’il voulait combattre. Il n’avait pas à reprendre le titre de souverain pontife: c’était un joyau de la couronne impériale, que Constantin lui-même n’avait pas eu le courage d’en arracher: «Mais il lui fut, dit Libanais, plus cher que celui d’Auguste, et il en remplit sans rougir les plus modestes fonctions». Il y avait à Constantinople peu de gens qui sussent bien le rituel et même le calendrier païens; et pour en remettre en usage les traditions un peu oubliées, il fallait payer de sa personne et apprendre le métier à tout le monde. Julien se mit à l’œuvre sans embarras. On le vit devant des autels improvisés, allant, venant, courant, portant le bois, soufflant le feu, interrogeant le vol des oiseaux, déposant les victimes sur l’autel, et leur plongeant lui-même le couteau dans les entrailles. Chaque jour, il savait pertinemment quelle fête on devait célébrer; à chaque localité il indiquait la coutume qu’elle devait suivre, le dieu qu’elle devait honorer, la superstition qui devait la protéger. Devant chaque idole, il savait quelle marque de respect on devait donner, s'il fallait s’incliner, se prosterner ou baiser les pieds. Peu content du culte public, où il ne manquait pourtant pas unne occasion de paraître, il fit élever un temple dans son jardin et une chapelle dans son palais. Il y offrait des sacrifices, la nuit aux démons des ténèbres, le malin et le soir au dieu du jour, au Soleil-Roi, le brillant Apollon, le mystérieux Mithra, la divinité particulièrement chère aux cœurs mystiques. Dans son antichambre, une statue fut élevée à la fortune de la ville. A la fois prêtre et fidèle, assistant et célébrant, dans des temples à peine réparés et encore déserts, au milieu de courtisans indifférents, surpris et parfois railleurs, il animait tout par son activité et suppléait à tout par son zèle. «Il était, ajoute son panégyriste, le meilleur des prêtres, comme le premier des empereurs».

Mais tout son entraînement ne lui faisait pas oublier les ménagements dus à la puissance à peine abattue des chrétiens. Aussi, entre deux sacrifices et deux prières aux Dieux, ne manquait-il jamais de renouveler ses protestations libérales, et de déclarer qu’il ne voulait gêner le culte de personne. «S’il est possible, disait-il, de guérir par une opération sage les maladies du corps et les maux de l’âme, les erreurs sur la nature de Dieu ne peuvent se détruire ni par le fer ni par le feu. Qu’importe que la main sacrifie, ajoutait-il avec une philosophie toute nouvelle pour un Romain, si la pensée condamne la main? elle accuse la faiblesse du corps, et elle continue à admirer ce qu’elle honorait auparavant. C’est une peinture nouvelle mise sur le visage, et non un changement d’opinion. Et puis il arrive ensuite que ceux qui ont fléchi demandent pardon, et ceux qui ont péri pour ne pas céder sont honorés comme des Dieux». Ces généreuses paroles, qui n’étaient pas prononcées sans quelque souvenir malicieux des violences récentes et ridicules de Constance, n’en étaient pas moins bien reçues dans les rangs des chrétiens, naguère encore victimes de tant d’oppressions différentes.

Les écrits de Julien de cette date (car il écrivait toujours et sans relâche et des lettres et des traités) présentent le même mélange, et de mysticisme enthousiaste, et de modération politique. Son adresse au Soleil-Roi, composée pour les fêtes de la nouvelle année, et envoyée en Gaule à son ami Salluste, est un véritable hymne tout animé de poésie et tout brûlant de piété: «Le discours que je vais tenir, dit-il, convient assurément à tout ce qui respire ou rampe sur la terre, à tout ce qui participe de l’être et de la raison; mais il ne convient à personne mieux qu’à moi. Le soleil est mon roi: je suis son serviteur. Ma confiance en lui repose sur des motifs secrets, que je garde en moi-même; mais voici ce que je puis dire sans offenser la religion de ma conscience. Dès mes premiers ans, j’ai été saisi d’amour pour l’éclat du soleil. Lorsque, tout enfant, je regardais son globe lumineux clans les airs, j’aurais voulu pouvoir fixer mes regards sur lui ; et la nuit même, quand je pouvais sortir sous un ciel pur et sans nuages, oubliant toutes choses, je restais perdu dans la contemplation des beautés du ciel, n’entendant plus ce qu’on me disait et ne sachant moi-même, ni où j’étais, ni ce que je devenais. On disait même que je portais à ce spectacle trop d’ardeur et d’attention, et quoique encore imberbe, on m’accusait, de faire le devin. Et cependant aucun livre de divination n’était encore tombé entre mes mains, et je ne savais même quelle chose c’était. Mais à quoi bon rappeler ces souvenirs? J’aurais bien d’autres choses à dire si je racontais, par exemple, quelle opinion je me faisais alors des Dieux. Couvrons plutôt toutes ces erreurs d’un voile d’oubli».

Ce début est suivi d’une exposition tout empreinte de philosophie alexandrine et mise explicitement sous la protection de Platon et de Jamblique, sur le rôle du soleil dans l’organisation de monde. Le soleil est dans le monde visible ce qu’est Dieu dans le monde intelligible, le principe immuable de toute perfection, de toute beauté, de toute connaissance. C’est Dieu, le Bien suprême, qui l’a constitué maître du monde visible. Bien plus, il n’est même pas sans relation avec le monde intelligible. Dans l’échelle divine des êtres, qui unit le ciel à la terre, il tient un rang intermédiaire entre les Dieux inférieurs mêlés à la création, et les Dieux supérieurs qui découlent directement du Bien suprême et l’entourent. Le soleil a donc contribué à la formation de tout ce qui existe: c’est lui qui a fait venir au jour tout ce qui n’était qu’en puissance. Il a mille noms comme mille opérations différentes: il est Jupiter, Bacchus, Apollon. C'est lui qui peuple de divinités toute l’étendue du ciel. Il touche dans sa course à trois des cinq cercles du monde, et il donne naissance aux trois Grâces. Castor et Pollux, avec leur existence alternative, ne sont que l’image de ses apparitions intermittentes. Minerve Pronoia marche devant lui; Vénus l’accompagne. Chez les Phéniciens, Monime et Azize (deux noms de Mercure et de Mars) sont ses satellites. Sa chaleur fécondante a créé le genre humain. Pour faire un homme, dit Aristote, il faut un premier homme et le soleil. Après avoir créé l’homme, il le nourrit : il ne nourrit pas seulement son corps, mais même son intelligence, car c’est le ciel, dit Platon, qui nous enseigne la sagesse. En particulier, c’est le soleil qui protège le peuple romain: car, seuls avec les Égyptiens, les Romains divisent leur année en mois solaires.

«Voilà, mon cher Salluste, dit l’empereur en terminant, ce que, en l’honneur de la triple puissance de ce grand Dieu, j’ai osé t’écrire dans l’espace de trois nuits; voilà ce que ma mémoire m’a suggéré. Si tu veux une science plus parfaite et plus intime de ces choses, recours aux livres du divin Jamblique, où lu trouveras le bout de la science humaine. El que le puissant soleil me donne de comprendre pleinement ce qui le regarde et de pouvoir l’enseigner, soit en public, soit en particulier, à ceux qui en sont dignes. En attendant, honorons ensemble ce Jamblique cher au soleil, qui m’a appris, entre beaucoup de choses, le peu que je viens de te dire... Si j’avais voulu écrire pour t’enseigner, il aurait été vraiment superflu de traiter ce sujet après lui. Mais je n’ai voulu qu’offrir au Dieu un hymne d’actions de grâces en entreprenant de raconter son essence dans la mesure de mes forces; et peut-être ce discours ne sera-t-il pas tout à fait inutile, car je tiens que ce que dit le poète, qu’il faut honorer autant qu’on le peut les Dieux immortels, s’applique non seulement aux sacrifices, mais aux louanges. En récompense de ma bonne volonté, j’adresse encore au soleil, mon roi, ces trois demandes : qu’il soit pour moi bienveillant et propice; qu’il me donne une vie pure, une science accomplie, et, au moment marqué pour la fin de mes jours, une mort paisible. Que je puisse alors m’envoler dans son sein et y demeurer sans retour! Mais si c’est là une trop haute espérance pour la vie que j’ai menée, qu’il me donne ici-bas de nombreuses années!»

Mais en même temps qu’il se livrait à ces effusions bizarres de dévotion philosophique, il écrivait aussi à ses magistrats et à ses confidents des paroles de justice et même de bienveillance, en faveur des chrétiens. «Je ne veux point, par tous les dieux, écrivait-il à Artabius, ni que l’on tue, ni que l’on frappe les chrétiens, sans droit et sans justice, ni qu’on leur fasse souffrir aucun mal».—«Ces gens, disait-il au pontife Théodore, sont encore pieux, du moins en partie, puis qu’ils honorent celui qui est en réalité toutpuissant et qui régit le monde visible: et nous aussi nous l'adorons, je l’atteste, mais sous d’autres noms. Ceux d’entre eux, par conséquent, qui ne transgressent pas les lois, ne font que des choses convenables: leur erreur est de ne pas tenir compte des autres Dieux, et de croire avec une insolence barbare que le Dieu véritable est inconnu à tout autre qu’eux».

Et, comme pour prouver que ce n’étaient pas là seulement de vaines paroles, il expédiait de toutes parts des ordres pour faire cesser les persécutions infligées par Constance et autoriser les exilés à rentrer dans leurs foyers. Il y en avait, comme on se rappelle, de toute couleur et de toute nuance, depuis Athanase, châtié pour avoir adoré Jésus-Christ, jusqu’à Aétius, banni pour l’avoir nié, en passant par toutes les dégradations et modifications intermédiaires. Tout ce qui était en deçà ou au-delà de la ligne indécise et presque idéale tracée par la formule de Rimini, était frappé de la même disgrâce. Julien mit un soin affecté, et qui n’était pas exempt de malice, à faire à chacun des proscrits une réparation personnelle et nominale, et à montrer ainsi combien il était au courant, dans le dernier détail, des divisions des chrétiens. Il en avait connu un grand nombre dans sa jeunesse, tant orthodoxes qu’hérétiques : il leur écrivit lui-même, de sa main, des lettres caressantes pour les engager à le venir trouver. Frappant à toutes les portes, il s’adressait à la fois à un de ses anciens camarades d’école, déjà connu pour être l’un des champions les plus déterminés du Consubstantiel, et au grand coryphée des novateurs, Aétius. A l’un comme à l’autre, il rappelait leurs anciennes relation : «Venez, leur disait-il; vous trouverez ici une cour sans hypocrisie, la première de ce genre peut-être que vous aurez rencontrée, où les flatteurs sont réputés à l’égal des plus dangereux ennemis. Nous nous accusons et nous reprenons les uns les autres, lorsqu’il y a lieu, sans nous aimer moins pour cela» Puis il leur offrait à tous deux les voitures publiques pour se rendre à la cour. Il en écrivait autant à l’évêque de Sirmium, Photin, et faisait montre de sa science théologique, en discutant avec lui la subtilité dogmatique très délicate pour laquelle il avait été condamné quinze ans auparavant.

S’il en faut croire Ammien Marcellin, que sa qualité de païen et d’ami ne rend pas suspect dans ses blâmes, ces invitations amicales renfermaient un piège caché. Julien aurait voulu se donner le plaisir de faire lutter les chrétiens entre eux devant lui et devant sa cour. «Il pensait, dit Ammien, que la licence de tout croire augmentant les discussions, il n’aurait plus à craindre de trouver devant lui une population unanime, ayant éprouvé lui-même que les bêtes féroces ne sont pas plus ennemies des hommes que les chrétiens ne le sont souvent les uns des autres». En ce cas, sa tactique ne réussit qu’imparfaitement, car il lie paraît pas qu’aucun des grands évêques, véritables représentants de la vraie foi, se soit soucié de venir se défendre devant l’apostat qui la reniait. Ni Athanase ne sortit précipitamment de sa retraite encore inconnue; ni Hilaire ne quitta sa Gaule chérie; ni Libère ne compromit de nouveau, dans l’atmosphère des cours, l’énergie retrempée de son caractère. En revanche, des hérétiques de toute espèce, il en vint, et en grand nombre: leur habitude de flatter la puissance survivait même à tout espoir raisonnable de l’employer à leur profit. Ariens, semi-Ariens, Novations, accoururent sans trop se faire prier, et Julien les reçut de bonne grâce.

Il eut même la joie de voir arriver du fond de l’Afrique les émissaires d’une petite secte qui avait eu ses jours de renom, mais qui s’était bien effacée dans les grands troubles religieux de l’empire. C’étaient les Donatistes, les premiers hérétiques à qui Constantin eût fait sentir le poids du glaive séculier. Ils étaient demeurés tranquilles, sous un régime de demi-tolérance, pendant les dernières années de ce grand prince; mais l’anarchie religieuse et politique qui avait suivi leur avait rendu le courage de s’agiter de nouveau et de se livrer à une propagande active. Un chef habile, qui, par une singulière coïncidence, portait le même nom que le fondateur même de la secte, Donat de Carthage, homme d’une éloquence populaire et d’un caractère audacieux, qui exerçait sur ses partisans une véritable fascination et bravait hautement les magistrats et même l’empereur, avait puissamment contribué à leurs progrès. Us avaient étendu leurs ramifications hors de l’Afrique et jusque dans l’Église de Rome, où ils avaient osé établir un évêque en face même du successeur de saint Pierre. Mais leur force principale venait de l’appui qu’ils trouvaient dans une horde de paysans révoltés, débris de la vieille population punique, incapables de tout temps de porter le joug d’un gouvernement régulier, et qui s’étaient précipités dans le schisme pour y braver plus à leur aise toute loi humaine aussi bien que divine. Ces furieux, en proie à une grossière exaltation, vivaient d’une existence nomade, parcourant les campagnes, pillant, les maisons, violant les femmes, massacrant les propriétaires, assassinant les voyageurs, et couronnant cette série de forfaits par la singulière manie du suicide. Une mort violente au bout d'une vie sanguinaire et débauchée, c’était l'ambition de ces têtes échauffées par l’enthousiasme d’une superstition bizarre, par le désespoir d’une vie misérable et par l’ardeur du soleil d’Afrique. Les Circoncellions (c’était le nom de ces farouches auxiliaires) avaient fait à la fois la force et la honte de la secte des Donatistes; ils avaient attiré sur eux les plus justes rigueurs de l’autorité impériale. A plusieurs reprises, dans les dix dernières années du règne de Constance, l’Afrique s’était vue le théâtre des plus hideux désordres, suivis d'une répression sanglante. Condamnés par un concile de la province d’Afrique, et déportés par un édit de l’empereur, les Donatistes semblaient enfin abattus, et leurs prêtres et leurs évêques languissaient dans l’exil, quand l’appel de Julien vint les en tirer. Sur-le-champ ils firent partir une députation pour demander à être réintégrés dans leurs droits, et ils la chargèrent d’une requête rédigée dans les termes les plus respectueux et, par avance, les plus reconnaissants. «Nous savons, lui disaient-ils, que la justice seule règne sur votre esprit».

Ce compliment touchait Julien au point sensible: rien ne pouvait d’ailleurs le flatter plus que d’avoir à réparer des injures dont l’origine remontait jusqu’à Constantin. Aussi, sans se demander si les Donatistes et leurs allies les Circoncellions n’étaient pas coupables de quelque autre méfait que de leur erreur dogmatique, il ordonna sur-le-champ que les pétitionnaires fussent rétablis dans tons leurs droits. Puis il put se donner à son aise la comédie qu’il souhaitait. Il fit venir tous les représentants des sectes chrétiennes, présents à sa cour, et les engagea à vivre en paix sous sa protection:  «Suivez mes conseils, leur dit-il avec emphase. Les Allemands eux-mêmes et les Francs s’en sont bien trouvés». Le tour était heureux, mais Ammien, qui ne passe rien à son héros, ne manque pas de nous avertir qu’il n’était pas entièrement original, et que Marc-Aurèle, dans une occurrence semblable, importuné des plaintes des Juifs, avait déjà laissé échapper, avec plus de naturel, une exclamation analogue.

Ce qui rendait la modération de Julien à l'égard des chrétiens plus facile peut-être et moins méritoire, c’est que, pour les frapper, et même assez sévèrement, il n’avait presque pas besoin de paraître les poursuivre ni même de s’apercevoir de leur existence. Il lui suffisait de lâcher la bride à la réaction qui s’opérait de toutes parts contre les favoris de Constance et contre les principales mesures politiques de ce souverain. Comme tous les ministres de Constance avaient été chrétiens ou soi-disant tels, Julien, en réparant de justes griefs, ou en donnant cours à des représailles légitimes, se délivrait sans éclat, sinon de ses plus honorables, au moins de ses plus puissants ennemis.

Le peuple, en effet, longtemps opprimé et toujours turbulent, demandait des victimes: on les lui accorda avec largesse. Une commission de justice, composée du préfet d’Orient, des consuls désignés, des généraux Arbétion et Agilon, du maître de la cavalerie Jovien et du préfet Hermogène, ami particulier de Julien, mandé par une lettre expresse de lui, eut charge de prendre connaissance de toutes les concussions qui s’étaient commises dans les dernières années et de faire rendre gorge à tous les spoliateurs. Les dénonciations ainsi provoquées ne manquèrent pas, et la commission, qui se tint à Chalcédoine dans le camp des Protecteurs, mit une promptitude militaire dans ses décisions. Les premiers coups portèrent sur des hommes justement délestés. L’agent d'affaires Apodème, un des instruments les plus actifs de la mort du malheureux Sylvain, l’odieux Paul-la-Chaîne, l'intrigant eunuque Eusèbe, furent envoyés au supplice au milieu de l’exécration générale. Malheureusement il est difficile de s’arrêter sur la pente de la délation et de la vengeance. Aux grands coupables succédèrent les moindres, puis enfin les innocents. Le choix des commissaires, d’ailleurs, n’était pas heureux. Arbétion était lui-même un homme insolent, cupide, qui usa de sa puissance momentanée, soit pour satisfaire ses propres ressentiments, soit pour flatter son nouveau maître en châtiant impitoyablement tous ceux qui, à une époque quelconque, avaient pu desservir le césar auprès de l’auguste. Puis, les abords de la commission furent envahis de solliciteurs qui réclamaient l’argent donné par eux autrefois aux condamnés pour acheter leur crédit. Il en venait surtout d’Égypte, la province la plus mal gouvernée de l’empire, et ils étaient si nombreux, si bruyants, ils insistaient si fort pour voir le prince, criant comme des geais, dit Ammien Marcellin, qu’on fut obligé de leur interdire le passage du détroit, en leur promettant au nom de Julien qu’il irait faire une visite en Égypte et prendrait connaissance lui-même de toutes les plaintes, et en même temps un ordre exprès interdit à tout navire de transporter aucun passager d’Alexandrie à Chalcédoine. Dans le trouble produit par cette mêlée de réclamations diverses, les plus regrettables exécutions furent arrachées à la signature de Julien. Les maîtres des offices, Pentadius et Florentins, le comte du domaine privé, Évagre, le notaire Cyrinus, furent condamnés à la mort ou à l’exil. Une circonstance fortuite rendit la condamnation de Florentius tout à fait singulière: son consulat n’était point achevé; il fallut donc faire figurer son nom en tète même de la sentence qui le frappait sous cette forme: «Florentius et Taurus étant consuls, et Florentius étant amené devant le juge, par le crieur public, il a été décidé, etc.» Mais ce qui surprit le plus fut de voir livrer au bourreau le comte des largesses sacrées, Ursule, celui-là même qui, en Gaule, avait bravé le ressentiment de Constance, pour ouvrir à Julien, dans un moment d’embarras pécuniaires, un crédit sur sa caisse.

Cet acte d’ingratitude causa une indignation générale, et Julien lui-même s’en émut. Il protesta qu’on avait surplis son consentement et que la sentence avait été rendue à son insu, par l’effet du ressentiment d’un des juges; puis il se hâta de restituer, en partie du moins, les biens du condamné à ses enfants. Alors aussi, par une autre loi un peu tardive, il mit enfin un terme aux récriminations, en interdisant à tous ceux qui avaient payé indûment quelque faveur, d’en réclamer l’indemnité. C’était une manière de faire savoir qu’il voulait rester étranger à toutes les violences de la commission, et qu’on avait abusé de son nom. Il est difficile de croire pourtant que, prudent et attentif comme il l’était, il eût ainsi laissé libre cours, sans quelque secret dessein, à l’impétuosité du zèle sanguinaire de ses amis. Le motif de sa négligence affectée n’est que trop aisé à présumer. Tous ces accusés étaient chrétiens, presque tous considérables par leurs emplois et amis des principaux évêques. On les livrait donc sans regret à toutes les conséquences de leur impopularité. C’était purger la cour d’un élément importun. «On les frappait, dit saint Grégoire, moins pour avoir servi l’empereur que pour être restés fidèles à un plus grand maître». Mais saint Grégoire n’ajoute pas que ce qui rendait ces exécutions faciles, c’est que la plupart des victimes ayant figuré dans le nombre des persécuteurs hérétiques, plus d’un chrétien opprimé les voyait succomber, sans trop de regret, même sous une réaction païenne.

Un calcul du même genre se laisse apercevoir jusque dans les réformes très-radicales que Julien opéra sans délai dans le personnel de sa cour. Constance, habitué à tout le faste de l’Orient, ne marchait qu’environné d’une nuée de serviteurs, de chambellans, de barbiers, de cuisiniers, tous gorgés de ses faveurs, vivant aux dépens du trésor, gardant et vendant l’entrée du palais, assouvissant de toutes manières leur avidité en flattant la sensualité du maître. Julien congédia, aux applaudissements de tout le peuple, toute cette armée de parasites. Il réduisit sa propre maison au strict nécessaire, et imposa aux serviteurs qu’il gardait la frugalité dont lui-même donnait l’exemple. On cita bientôt de lui de ces t rails heureux qui, dans une grande cité, sont avidement recueillis et volent rapidement dé bouche en bouche. Il avait, par exemple, témoigné le désir de faire couper ses cheveux; le coiffeur impérial arriva dans ses plus beaux vêtements de cérémonie. «Qui êtes-vous? lui dit l’empereur. J’ai demandé mon barbier, et non point un membre de mon conseil.» Puis il s’informa du traitement qu’avait cet important fonctionnaire. Vérification faite, on sut qu’il ne recevait pas moins de vingt rations de blé par jour, plus la nourriture d’autant de chevaux, et un traitement annuel, sans compter les profits extraordinaires. Tous ces articles et bien d’autres encore furent rayés de la dépense de la cour, et soulagèrent le trésor privé. Mais le consciencieux Ammien ne manque pas d’ajouter que, sous prétexte de chasser les bouches inutiles, on renvoya aussi des hommes probes, en petit nombre, à la vérité, mais qu’on eût mieux fait de garder. Il n’est pas difficile de deviner qui étaient ces élus que Julien chassait si vite, et que l’équité de son biographe regrette.

Une suppression mieux vue encore fut celle des agents d'affaires, des curieux, des innombrables officiers de police, que la politique inquiète de Constance avait multiplies sans mesure. Julien mit beaucoup d’ostentation à les éloigner et à paraître se confier à l’amour de ses peuples. Si l’on en croyait Libanius, il aurait supprimé jusqu'à l’office même de curieux. D’autres lois, destinées à aggraver la responsabilité des percepteurs d’impôts, à diminuer les contributions locales, à prévenir l’établissement de nouvelles charges, enfin à réduire ou à supprimer l’or coronaire (ce don de joyeux avènement devenu un impôt véritable), suivirent de près et complétèrent cet ensemble de mesures populaires.

Sur deux points en particulier, Julien trouva et saisit avidement l’occasion de satisfaire à la fois les justes demandes de l’opinion publique et les secrets ressentiments de sa politique. Il s’agissait de l’abus des immunités municipales et des voitures publiques. De toutes parts les curies, accablées du poids des impôts dont elles étaient solidairement responsables, s’élevaient contre les faveurs dispensées par Constance à ses courtisans, et qui, en soustrayant les privilégiés à leur part de charges, augmentaient le fardeau de ceux qui y restaient soumis. Parmi les exemptés, les évêques, les prêtres chrétiens, tous les serviteurs de l’Église, à quelque degré que ce fut, se présentaient au premier rang. Évidemment les libéralités de Constance avaient, en ce point, passé la mesure de la prudence. La justice des réclamations des villes était telle, la misère des communes opprimées était si navrante, que lui-même, dans la dernière année de son règne, avait été obligé de restreindre d’une manière notable l’étendue de ses concessions. Il n’y eut donc rien d’étonnant à voir Julien, passant à l’extrême opposé, déclarer, dès les premiers temps qui suivirent son entrée à Constantinople, tous les privilèges de ce genre révoqués, et les prêtres chrétiens, comme tous autres, astreints aux charges municipales et obligés de rentrer dans le droit commun. La même mesure fut étendue, et aussi avec une approbation assez générale, aux sénateurs réfractaires qui se soustrayaient aux honneurs de leur ordre pour en éviter les charges. L’abus des voilures publiques pour les voyages des courtisans était un excès du même genre: les chrétiens, et en particulier les hérétiques, n’en étaient pas les seuls, mais bien malheureusement, les principaux coupables; car c’étaient les voyages constants des évêques à la cour et aux conciles qui avaient surtout ruiné les postes et mis les chevaux sur la litière. En prenant aussi sur-le-champ des mesures pour limiter strictement aux grands fonctionnaires la faculté de voyager aux frais de l’Etat, Julien frappait donc encore ses ennemis sans les nommer. Enfin les villes se plaignaient partout que, pour satisfaire aux fantaisies somptueuses des deux derniers empereurs, leurs possessions avaient été envahies, leurs édifices démolis, la destination des lieux sacrés altérée. Ce n’était pas toujours, à la vérité, mais c’était souvent pour établir des églises, que les deux empereurs chrétiens avaient autorisé l’aliénation des biens communaux. Julien se hâta de proclamer, en principe et sans distinction, la restitution de toutes les possessions publiques aux villes qui en avaient été privées. Il n’ignorait pas sans doute que, par cet ordre, il commandait implicitement la clôture de beaucoup de sanctuaires chrétiens, et il enveloppait ainsi de toutes parts le christianisme, sans le désigner, dans celle réaction générale opérée contre le règne de Constance, à laquelle applaudissaient tout l’empire et même la meilleure partie de l’Église.

Il n’en fallait pas davantage, cependant, pour faire comprendre à tous les ambitieux que, décidément, le pouvoir avait passé d’un camp dans l’autre, et que ceux qui ne voulaient pas être oubliés en chemin devaient marcher à sa suite. L’art de deviner la volonté du maître, sans lui donner même la peine de la dire, a toujours fait partie de l’éducation d’un bon courtisan. Les apostasies se multiplièrent donc, sans que Julien eût besoin de les provoquer. Pour avoir même tout leur mérite, il fallait qu’elles parussent bien spontanées. Ce raffinement de flatterie ne fut point négligé, et Julien, environné tout à coup de néophytes païens, put se faire l’illusion qu’il assistait à une véritable renaissance de la vieille foi. Partout, à Constantinople et dans le voisinage, on rouvrit des temples, on releva des statues; tous les courtisans s’empressèrent de rapporter les objets précieux, les lambeaux de colonnes, les statues autrefois consacrées qui avaient pu tomber en leur possession. Les chaires d'éloquence retentirent des louanges des Dieux. Rhéteurs, soldats, magistrats, tous rivalisèrent d’un zèle nouveau, destiné à faire oublier celui qu’ils étalaient la veille. Peut-être même, pour tout dire, ces vieux serviteurs du pouvoir étaient-ils plus sincères et plus à leur aise sous ce masque que sous l’autre. Le paganisme était resté cher aux traditions despotiques de l’administration romaine, comme à la frivole imagination des gens de lettres. Tout le peuple des cours et des écoles s’était, il est vrai, fait chrétien par complaisance, mais était resté païen de cœur comme d’habitude, et le redevenait volontiers de profession. Au nombre de ces conversions si facilement improvisées, Julien fut particulièrement sensible à celle d’un de ses professeurs d’éloquence, nommé Hécebole, qui lui avait donné autrefois des leçons et avec qui il avait eu des discussions théologiques. La conversion d’un sophiste était d’un prix inestimable à ses yeux.

Tout lui réussissait donc à souhait: il avait les avantages du triomphe en gardant le renom de la modération et de la justice. Des ambassadeurs arrivaient de tous les bouts du monde, depuis le pied du mont Athos jusqu’aux bords de l’Indus, chargés de présents et d’hommages. Les païens exaltaient le nouveau règne, les chrétiens ne s’en plaignaient pas trop; les meilleurs mêmes se consolaient d’apostasies qui ne leur enlevaient que de faux frères, et d’une disgrâce qui leur rendait au moins la liberté. Aussi, ce ne fut point chez eux que Julien rencontra les premières difficultés; les nuages s’élevèrent du côté de l’horizon où il les attendait le moins; ce furent ses meilleurs amis, les rhéteurs et les sophistes, qui lui causèrent ses premiers soucis.

Il n’avait pas eu de repos qu’il ne les eût mandés tous auprès de lui de tous les bouts de son empire. Le recueil de ses lettres ne contient pas moins de vingt épitres différentes, toutes écrites ou pour les mander à sa cour, ou pour exprimer le regret de ne pas les y voir arriver. Le langage de ces pièces est d’une tendresse émue qui touche au ridicule ; ce sont de vraies lettres d’amoureux. «Tant que Jamblique n’est pas près de lui, les ténèbres cimmériennes lui couvrent le front; il n’ose pas même porter le nom d’homme. Quand la réponse de son très doux frère Libanius tarde trois jours, il a vieilli d’un siècle en l’attendant; et dès qu’elle arrive, tout malade qu’il est, il se la fait apporter dans son bain , et il est guéri sur-le-champ. Si Eugène se fait attendre, il voudrait avoir des ailes pour le rejoindre». Et souvent la tin de ces brûlantes invitations est celle-ci : «O mon trèscher, quand pourrai-je te voir et t’embrasser? Maintenant, je n’ai que la consolation des pauvres amoureux, c’est de répéter tristement ton nom».

Qui l’aurait cru? De si tendres appels ne furent pas tous écoutés. Les deux maîtres de l’art, les premiers invités, ceux à qui étaient réservées les plus hautes dignités étaient Maxime et Chrysanthe, ceux-là mêmes qui, dix ans auparavant, avaient initié le jeune philosophe aux mystères du paganisme. Ce n’était pas assez d’une lettre, on leur envoya une escorte pour les chercher. Tant d’honneurs ne les rassurèrent pourtant pas complètement; un revirement si inattendu dans leur condition effrayait leur prudence. Depuis la mort de Sopatre, Constantinople, avec sa population chrétienne et turbulente, était en mauvais renom auprès des philosophes. Avant de se mettre en route, les prudents mystiques jugèrent opportun de consulter leurs Dieux, et ils ne purent se dissimuler que les présages se montraient sous un jour tout à fait funeste. Chrysanthe, le moins entreprenant, pour ne pas dire le plus pusillanime des deux, s’écria, tout terrifié : «Non-seulement, il ne faut point partir, mon très-cher, mais il faut chercher quelque bonne retraite pour se cacher». Maxime était plus tenté par l’ambition : «Oubliez-vous donc, dit-il à Chrysanthe, ce que nous avons appris dès notre enfance, à savoir que des hommes habiles et sages ne s’arrêtent pas aux premières apparences, mais qu’il faut, en quelque sorte, faire violence à la nature divine, jusqu’à ce qu’on ait trouvé celui des Dieux qui consent à nous servir.—Faites à votre aise, dit Chrysanthe plus pale et plus immobile qu’une statue, si vous vous en sentez le courage; pour moi, je ne résisterai point à des signes si clairs». Maxime revint donc seul à la charge, et l’oracle docile finit par se prêter à ses désirs. Il partit sans son compagnon, mais environné d’une foule de magistrats, de sénateurs, de solliciteurs de toute sorte, qui lui souhaitaient un heureux voyage et le priaient de ne pas les oublier à la cour. Les femmes mêmes se pressaient autour du cortège et accablaient de leurs recommandations l’épouse du sophiste, dame de distinction, bel esprit de profession et plus savante que son mari. Partout où ils s'arrêtaient, c’étaient les mêmes hommages et les mêmes importunités.

A Constantinople, la réception fut presque royale. Julien sortit du conseil, où il haranguait une députation du sénat, et vint embrasser son vieux maître dans le vestibule, avec un empressement qu’Ammien condamne. Mais son désappointement, en voyant que Maxime était arrivé seul, fut des plus piquants. Outre le regret qu'il éprouvait de perdre la compagnie d’un ami, ce défaut de confiance dans sa fortune le touchait au vif. Loin de s'offenser cependant, il insista à plusieurs reprises, et descendit même jusqu’à écrire à Mélite, femme de Chrysanthe, une longue lettre très-flatteuse, toute de sa propre main, pour l'engager à ébranler la résistance de son mari. Tout fut inutile; Chrysanthe fut inflexible. En désespoir de cause, alors, julien se décida à le laisser en Lydie, en lui donnant la charge de souverain pontife. L’histoire ajoute que Chrysanthe, persévérant dans ses tristes pressentiments, fit peu d’usage de ses pouvoirs, et ne se hâta même nullement de procéder à la reconstruction des temples.

Tout le monde ne gardait pas un si prudent souvenir de l’instabilité de la fortune. La masse, au contraire, de cette race avide et vénale des sophistes, n’avait gardé de manquer une si belle occasion de se gorger de faveurs et de richesses. Maxime lui-même donna l’exemple en s’entourant d’un luxe ridicule, en s’établissant dans un vrai palais, vêtu des pins riches vêlements et servi par des milliers d’esclaves. Son abord devint plein de morgue, et personne ne pouvait pins pénétrer auprès de lui. Le spectacle porta ses fruits; de toutes les petites villes de Grèce, professeurs, poètes, devins, augures, aruspices, accoururent comme à la curée. C’était à qui raconterait les tourments qu’il avait soufferts sous Constance, et à qui ouvrirait dans un coin de la ville, avec les deniers de l’aumône impériale, un petit temple, un sanctuaire borgne, qui couvrait en réalité un coupe-gorge ou un lieu de prostitution. Tout le bas-fond, toute la boue du culte païen, remuée subitement, remonta à la surface. Des charlatans vendant des amulettes, des enthousiastes faisant des contorsions, des femmes perdues s’intitulant prêtresses ou bacchantes, parcouraient à toute heure la ville, dans les costumes les plus étranges; et ces victimes intéressantes exigeaient impé­rieusement qu’on leur ouvrît les caisses du trésor et les portes du palais.

Mais c’était surtout les jours de fête solennelle, et quand Julien se rendait en grande pompe aux temples païens, que toute l’armée des bateleurs et des prostituées accourait pour lui faire cortège. Comme ils avaient presque tous des insignes de dignités sacerdotales, il fallait bien leur faire place en l’honneur des Dieux qu’ils représentaient. Ils prenaient donc le pas sur les troupes, sur les généraux, entouraient le cheval de l’empereur, et faisaient arriver jusqu’à ses oreilles leurs plaisanteries obscènes et leurs bruyants éclats de rire. Le chaste, le grave Julien traversait ainsi Constantinople, entouré d’une mascarade d’ivrognes et de filles à moitié nues, qui portaient sur leurs visages flétris les traces de l’orgie nocturne.

On peut croire qu’il rentrait le cœur serré d'une douloureuse surprise. Ce n’étaient là ni l’école de sagesse à laquelle il s’était mis à la suite d’Epictète et de Marc-Aurèle, ni même les gracieuses théories d'Athènes que ses rêves avaient entrevues à travers la prose poétique de Platon. Il cherchait en vain du regard les vieillards à barbe blanche et les vierges au front pur orné de bandelettes. Au lieu de l'encens des parfums, il respirait une atmosphère tout imprégnée de l’odeur fétide de l’ivrognerie et de la débauche. En sortant de ces tristes scènes, il lui fallait soutenir un siège d’une autre espèce. C’étaient des demandes de toute nature que ses amis les sophistes lui apportaient à toute heure. Rien ne les contentait: ils étaient inépuisables et innombrables. Bon comptable, économe par nature, administrateur prudent, Julien ne voulait pas leur permettre de mettre à sec les caisses de l’Etat. Il les refusait souvent et les éconduisait avec de bonnes paroles. C’étaient alors des plaintes, bientôt des propos aigres et des reproches directs: on l’accusait de beaucoup promettre et de ne rien tenir. Les meilleurs mêmes et les moins à plaindre prenaient part à ces récriminations. C’était le roi des rhéteurs Libanius, par exemple, qui d’Àntioche, où il était maintenant établi, lui écrivait sur un ton aigre-doux: «Je ne crois pas que vous m’ayez retranché du nombre de vos amis, bien que je sois le seul qui n’ait rien reçu de vous. Je comprends la raison de cette exception. Vous voulez que toutes les villes de votre empire soient riches en toutes choses, et principalement en éloquence, sachant que c’est la seul distinction qui nous préserve d’être semblables aux Barbares. Vous craignez donc que si je devenais riche je n’abandonnasse mon art, et vous avez cru qu’il fallait me conserver pauvre pour que je restasse attaché à ma profession. C’est ainsi que je veux interpréter votre conduite... C’est dans une vue d'intérêt publie que vous ne me donnez rien. Vous voulez que, manquant de richesses, nous abondions de paroles».

Pour résister à cette pression et faire honte à ceux qui déshonoraient ainsi la sagesse, Julien redoubla en vain de sévérité, de simplicité, de négligence même dans son extérieur. C’était peu d’être philosophe: la vue d’un faste et d’une avidité qui le choquaient le portait, par réaction, à imiter les excès de cette secte étrange que l’antiquité avait baptisée du nom de cynique. Socrate ne le contentait plus: c’était Diogène qui devenait son modèle. Une chevelure mal peignée, que ne surmontait plus jamais le diadème, une barbe sale, un manteau à peine attaché et en guenilles, ce fut sous cet aspect étrange que s’offrit aux yeux de ses sujets le successeur des Césars. Il ne s'apercevait pas que, par ce désordre d’un nouveau genre, il ne faisait qu’ajouter au spectacle déjà si bizarre de sa cour un contraste et par conséquent un ridicule de plus. Ce redoublement de rigueur ne réussit pas. Tant qu’il ne s'agit que de prendre comme lui la besace et le manteau et d’afficher l’impudence classique du eunuque, tout alla bien, les imitateurs ne manquèrent pas, et la cour se remplit à l’instant de sectateurs d’Antisthène. Mais quand à la négligence extérieure il fallut joindre les mortifications du corps, les privations, la vie en plein air, les bains froids, les repas de viandes sans apprêt ou de poisson cru, les nouveaux cyniques ne purent se résoudre à pousser la comédie jusque-là. Ils firent hautement le procès à l’empereur, bien plus, à Diogène lui-même, et déclarèrent sans ménagement que toutes ces austérités n’étaient que des actes d’arrogance et de vanité condamnés par la vraie sagesse. Les officiers, les chambellans, qui s’accommodaient très-bien du retour des fêtes sensuelles du paganisme, mais que choquait dans leurs habitudes l’absence du décorum impérial, et qui n’aimaient pas à voir un empereur en négligé, firent écho à ces plaintes. Le peuple, qui veut toujours que le luxe entoure la puissance, commença de railler tout haut. Julien, observateur sagace autant que dévot ridicule, sentit promptement qu’on se jouait de sa foi, et il en éprouva un violent dépit. Suivant sa coutume, il épancha sa bile dans deux longs traités oratoires contre les chiens ignorants, écrits, nous dit-il, au courant de la plume, dans une nuit, et où il s’efforce de défendre la philosophie contre ceux qui l’attaquent aussi bien que contre ceux qui la déshonorent. «Les fleuves, s’écrie-t-il, remontent vers leur source. Voici des cyniques qui accusent Diogène; des gens forts, jeunes et bien portants, qui ne veulent pas se laver dans l’eau froide en plein été, de peur d’attraper du mal, qui se moquent de voir manger des polypes et des poissons crus... et qui croient avoir fait des progrès dans la science parce qu'ils sont arrivés à s’apercevoir que la mort est un mal : connaissance que Socrate, avant Diogène, s’était glorifié de ne pas avoir». Ce sont toutes ces coutumes bizarres de la vie de Diogène, et d’antres moins décentes, dont le cynique couronné entreprend la justification avec un singulier accent de verve ironique et déclamatoire. «Le but de la philosophie cynique, dit-il, comme de toute autre, n’est-ce pas le bonheur? Et le bonheur consiste à vivre suivant la nature et non suivant l’opinion. Les plantes, les animaux vivants de toute espèce, se développant bien, lorsqu'ils suivent sans entraves la fin que la nature leur a assignée. Le bonheur des Dieux mêmes consiste à se conformer à leur nature. C’est donc dans celte conformité avec la nature, et non point ailleurs, qu’est caché le bonheur de l’âme et qu’il le faut chercher. Ni l’aigle, ni le platane, ni aucun autre animal ou végétal, ne s’efforcent d’avoir soit des plumes, soit des feuillages d’or: ils ne cherchent point pour se reproduire des germes d’argent, ni, pour courir, des aiguillons de diamant; mais, contents des organes que la nature leur a donnés, quand ils les conservent sains et suffisants pour leurs besoins et leur défense, ils s’estiment dans le plus heureux état. Combien n’est-il donc pas ridicule de voir l’homme chercher son bonheur dans les choses qui lui sont étrangères, la richesse, la naissance, les amitiés puissantes, et autres choses de ce genre». C’est cette rigoureuse conformité à la nature que Diogène a cherchée par tous les moyens, et qui lui a fait braver l’opinion et le ridicule. «Mais, ajoute sévèrement le moraliste, se retournant contre ses faux amis, pour avoir le droit d’oser comme lui, il faut souffrir aussi ce qu’il a souffert. Celui qui veut faire profession de cynisme, doit d’abord se châtier sévèrement lui-même, et ne point flatter ses penchants, s’examiner rigoureusement pour voir s’il prend plaisir à la bonne chère, s’il aime à être mollement couché, s’il se laisse vaincre par le goût des honneurs et de la réputation, s’il veut être regardé de ceux qui l’entourent, et s’il compte leur vaine estime pour quelque chose. Qu’il soit sans complaisance pour les volontés de la multitude. Qu’il ne touche pas même du doigt à la volupté, avant qu’il ait pu la fouler aux pieds... Pour être cynique, il ne suffit point de prendre le manteau, la besace et le bâton, de laisser flotter sa chevelure au hasard, et de se promener dans la ville comme si on était dans un bourg où il n’y a ni barbier pour vous raser, ni maître pour vous instruire. Le vrai signe distinctif du philosophe, ce n’est pas le bâton, c’est la raison; ce n’est pas la besace, c’est la fermeté de l’âme. Le cynique pourra user de franchise et d’audace lorsqu’il aura fait connaître à tous ce qu’il vaut... Si quelqu’un veut imiter Diogène pourvoyant devant le public à tous les besoins de la nature, nous ne l’en blâmons ni ne l’en accusons, mais il faut d’abord qu’il nous ait fait voir la même promptitude à apprendre que ce philosophe, la même libéralité de sentiment, la même tempérance, la même justice, la même sagesse, la même piété, la même reconnaissance; qu’il ne fasse rien en vain, rien au hasard, rien sans réflexion, car c’était là la philosophie de Diogène. Ensuite il pourra se railler à son aise de ceux qui se cachent pour se conformer aux lois de la nature... Mais les modernes imitateurs de Diogène prennent la partie la plus facile de son rôle, et négligent la meilleure».

Le second discours est plus curieux encore. Julien l’écrivit ab irato, en sortant d’un entretien ridicule avec un faux sage qui l’avait entretenu des heures durant île fables de sa composition, où tous les Dieux de la mythologie jouaient des rôles impertinents, Héraclius (c’était son nom) ne se trouvait pas probablement bien coupable : il n’avait fait qu'imiter l’exemple d’Ovide, de Lucien, de tous les poètes, de tons les fabulistes, de tous les romanciers, qui, depuis des siècles, ne s’étaient jamais fait faute de faire figurer à leur gré, dans des situations on risibles ou criminelles, tous les habitants de l’olympe. Il y avait longtemps que Vulcain et Jupiter étaient le type classique des maris volages ou trompés; Mercure, des valets fripons; Venus, des femmes faciles; Hercule, des coureurs d’aventures galantes; Bacchus, des bons vivants; Junon, des ménagères acariâtres et jalouses. Mais la sincérité à la fois ardente et étudiée de Julien ne l'entendait point ainsi. Il prenait tous ces Dieux de comédie au plus grand sérieux, et prétendait les réhabiliter de trop longs outrages. «Tout arrive avec le temps, s’écrie-t-il dans un accès d’indignation : cette parole de la comédie a failli s’échapper tout à l’heure de ma bouche, en entendant ce chien aboyer, non pas quelques paroles généreuses, mais de vrais contes de nourrice, et encore très sottement récités. J’aurais voulu me lever sur-le-champ et rompre la réunion, en voyant Hercule et Bacchus mis en scène comme sur un théâtre; mais je me suis contenu, moins pour l’orateur que pour les assistants, si j’ose dire, et pour moi-même, de crainte de paraître fuir comme une colombe effarouchée, par superstition plus que par réflexion. J’ai donc dû me dire à moi-même ce vers d’Homère : Supporte un peu, mon cœur: tu as souffert des choses plus rudes. Supporte d’entendre un chien en déliré pendant une partie du jour. Ce n’est pas la première fois que tu entends blasphémer les Dieux. Non, nous ne vivons pas dans des temps si fortunés! Nos affaires publiques et prisées ne sont pas dans un état si prospère! Nous n’avons pas le bonheur d’avoir conservé les oreilles ou du moins les yeux purs des crimes et des hontes de ce siècle de fer».

Mais au moins on peut répondre et rétablir le vrai sens et le vrai rôle des fables. Aussi Julien se met en devoir de montrer à l’impertinent fabuliste comment il aurait dû s’y prendre. Les fables, suivant lui, n’ont qu’un but, c’est de nous mener, avec l’aide des Dieux, par une roule agréable et facile, jusqu’aux retraites cachées où réside le Dieu suprême, l’Un, le Bien absolu, et de préparer ainsi l’union de notre âme avec lui. Voilà pourquoi les poètes primitifs les ont inventées, et les divins Platon et Jamblique les ont ou répétées ou amplifiées. Hors de là les fables ne sont bonnes que pour les enfants. «D’où le vient donc l’audace, reprend-il en interpellant de nouveau Héraclius, de me traiter comme un enfant? Qui es-tu pour corriger quelqu’un?... Crois-tu avoir fait quelque chose de grand pour avoir pris le bâton, laissé pousser tes cheveux, pour courir les villes et les camps, insulter les bons, flatter les méchants?... Que sert de courir ainsi partout et de fatiguer les mules à vous porter?... Je vous connais : je vous ai donné à tous un nom, et je vais l’écrire. Les malheureux Galiléens (les disciples du Christ) ont dans leurs rangs un certain nombre de gens, qu’ils appellent les renonçants. Ce sont des hommes qui renoncent à un peu de bien qu’ils possèdent, mais qui, en revanche, en acquièrent beaucoup d’autres, niellent la main, en quelque sorte, sur tout ce qu’ils rencontrent, et qui se voient entourés d’hommages, suivis d’un cortège nombreux, l’objet, en un mot, d'un véritable culte. Voilà à qui vous ressemblez, aux richesses près, et encore cette différence n’est-elle point de votre fait, mais du mien; c’est que je ne suis pas aussi sot que ces gens-là. À cela près que vous n’avez point la facilité de lever les tributs que ces hommes perçoivent, sous le nom d’aumônes, pour tout le reste vous leur ressemblez entièrement. Comme eux, vous avez quitté votre patrie; vous courez comme eux, et vous hantez la cour encore plus qu’eux et avec plus d’impudence. Car eux, au moins, attendaient qu’on les appelât; vous venez, vous, même quand on vous chasse. Et quel fruit vous revient-il de toutes ces courses? Quel fruit, nous surtout, en retirons-nous? Asclépiade est venu, puis Sérénianus, puis Chytron, puis ce jeune homme que vous savez, aux cheveux blonds et à la taille élancée; enfin, toi, Héraclius, et après vous tous encore deux fois autant d’autres. Et quel bien, mes bons amis, est-il résulté de votre venue? Quelle ville, quel homme ont profité de votre audace?... En vérité, je ne crois pas que, dans toute votre vie, on vous ait vus aussi souvent chez les philosophes que chez les notaires de la cour. Le vestibule du palais vous tient lieu de l’Académie, du Lycée et du Pœcile. Oh! combien la philosophie est devenue par vous vile et méprisable! O les plus ignorants des orateurs, dont le roi Mercure lui-même ne pourrait pas purifier la langue!»

Pour se reposer de cette invective et se consoler de sa tristesse, Julien entreprend, avant de finir, de tracer lui-même le modèle d’une fable honnête portant avec elle sa moralité. Cette fable, c’est sa propre histoire, à peine déguisée par le voile d’un gracieux apologue. Il y eut une fois un homme riche qui possédait beaucoup de troupeaux et de serviteurs, mais il négligeait le culte des Dieux. Il eut beaucoup d’enfants de plusieurs fem­mes; il leur laissa son bien, sans prendre le soin de le partager. Ce fut un sujet de grande division entre eux; ils se querellèrent, se tuèrent l’un l’autre, dévastèrent le foyer et le sanctuaire paternel. Jupiter, voyant ce désordre, poussa le Soleil qui gouverne la terre à en faire justice. Par un reste de pitié, cependant, le Dieu suprême, le Soleil et les Parques, tenant conseil entre eux, résolurent d’épargner seulement, de toute cette race, un jeune enfant, parent obscur et éloigné du père de famille. Cet enfant grandit sous la tutelle de Minerve et d’Apollon. Un jour qu’il s’était assoupi, en plein air, sur une pierre, Mercure lui apparut dans son sommeil, sous la forme d’un jeune homme de son âge : «Viens, lui dit-il, je vais le montrer le chemin qui conduit à la demeure du père des Dieux.» Puis il le mena jusqu’au pied d’une grande montagne et l’abandonna. L’enfant, éperdu , se mil à invoquer Jupiter, et alors le Soleil et Minerve descendirent près de lui, et, le conduisant sur un point élevé, lui montrèrent tout l’héritage de sa famille dévasté par des serviteurs infidèles, pendant que le maître était plongé dans un lâche sommeil. Ils lui annoncèrent que tout cela lui appartiendrait, mais lui firent trois recommandations : de ne pas dormir comme son parent, de ne pas céder aux avis de mercenaires adulateurs, de n’honorer que les Dieux et ceux qui leur ressemblent. «Souviens-toi aussi, lui dirent-ils en le quittant, que lu as une âme immortelle, d’essence divine, et que, si tu suis nos avis, tu seras dieu comme nous et tu jouiras de la vue de notre père».

Malgré ces derniers mots, pleins encore d’une orgueilleuse confiance, le doute, on s’en aperçoit, s'était glissé dans celte âme ardente. On voit poindre dans ces paroles le sentiment qui allait troubler sans relâche les jours de sa courte existence : l’irritation de se retrouver impuissant au sein du pouvoir absolu. Ni les légions de Julien, ni son éloquence, ne pouvaient taire briller une étincelle de vertu sur les cendres éteintes du paganisme. Malgré ses dédains affectés, le philosophe désenchanté commençait à tourner avec une secrète envie ses regards vers ces solitudes chrétiennes où, chaque jour, des milliers d'hommes inconnus de la terre couraient dompter la nature et braver le monde, sans offenser la pudeur.

Ce qui devait rendre le contraste de plus en plus visible à tous les yeux, et plus poignant pour Julien, c’est que, pendant que le retour de la faveur mettait dans tout son jour la misère des débris du paganisme, quelques mois de disgrâce, au contraire, purifiaient et soulageaient l’Église chrétienne. Les apostasies délivraient rapidement des fausses conversions qui la déshonoraient; c’était une saignée salutaire qui la débarrassait d’un sang corrompu. Les héros de la foi, rentrés paisiblement dans chaque diocèse, rapportaient et répandaient autour d’eux les inspirations d’une piété échauffée par le malheur; les chrétiens faibles, que l’amour des grandeurs et le contact des cours avaient un instant égarés, plongés dans une solitude forcée, s’y abreuvaient de recueillement et de pénitence. Les dissentiments même se calmaient, n’étant plus entretenus par l’ambition qui les avait si cruellement envenimés. Ariens, semi-ariens, orthodoxes, sans se réconcilier encore ni se confondre, se revoyaient, se parlaient, commençaient à s’entretenir de leurs périls communs. Si on ne conciliait pas les points divergents, on faisait au moins, pour un instant, trêve à la discussion. L’Église, remise d’un ébranlement momentané, se dressait devant son ennemi, calme et fière, ne demandant et ne redoutant rien, confiante dans l’assurance d’un secours céleste et dans le sentiment d’une grande force humaine.

Tout porte à croire que Julien était sincère dans son désir, si souvent exprimé, de ne point l’attaquer ouvertement. Comme tous les gens de sa génération, il était fatigué des persécutions religieuses, et, en outre, se méfiait de l'efficacité des moyens violents. Tout bas aussi, et sans se l’avouer, il avait le sentiment de sa faiblesse et redoutait d’entrer en lutte avec l’Église. Mais il n’en était pas moins très décidé à rendre au paganisme toutes les prérogatives de la religion officielle et politique, et il ne calculait pas qu’une telle restauration, tentée après trente années, ne pouvait s’opérer, sans entraîner avec elle de sanglants déchirements, ou, s'il avait prévu ces collisions, il ne se mettait point en peine de les prévenir. Elles ne pouvaient pourtant tarder à éclater.

A l’ouverture de toutes les persécutions des siècles précédents, c’était toujours dans les rangs de l’armée que se faisaient sentir les premiers coups du pouvoir irrité. L’alliance intime, la confusion habituelle des cérémonies militaires et religieuses, la rigueur de la discipline romaine qui ne laissait pas au soldai la moindre liberté de disposer de sa personne, fournissaient des prétextes faciles à toutes les vexations. Quand le drapeau était surmonté de l’image des Dieux, quand toute bataille ou même toute revue était précédée d’un sacrifice, quand le nom de l’empereur n’était prononcé que suivi d’épithètes qui sentaient l’apothéose, se distinguer de son voisin par sa manière de prier, c’était manquer à la consigne et rompre l’uniformité du corps. Sous les empereurs chrétiens eux-mêmes, il n’avait pas été toujours aisé d’enlever aux habitudes militaires une certaine tendance et comme un certain parfum idolâtre. Julien n’eut rien de plus pressé que de rétablir en plein dans l'administration militaire, qui était l’objet de sa prédilection, toutes les anciennes coutumes de la république. L’étendard de Constantin, le fameux Labarum, qui était devenu, sous Constance, le modèle de tous les drapeaux, reprit sans délai la forme des vieux insignes des légions. La croix, le monogramme du Christ, disparurent et firent place au chiffre fameux du sénat et du peuple romain. De plus, à côté de la médaille de l'empereur, on commença à glisser timidement les symboles de Mars, de Jupiter et des autres Dieux. Puis, un jour où les soldats étaient convoqués pour recevoir une distribution de leur solde (probablement quelque gratification extraordinaire, à l'occasion des dernières victoires), Julien annonça qu’il voulait procéder lui-même à la répartition. On s’aperçut alors, non sans surprise, qu’à côté du siège impérial était placé un autel portatif dont le feu était allumé, et un peu plus loin une petite table portant une cassolette d’encens. Ordre lui donné à tous ceux qui viendraient recevoir leur solde, de commencer par verser quelques grains d’encens sur le feu.

Une assez vive rumeur parcourut à l’instant tous les rangs. Qu’était-ce que cette exigence insolite? Était-ce un sacrifice aux idoles qu’on demandait à l’armée? Dans le doute, les soldats chrétiens ne voulaient pas avancer. On les rassura en leur faisant remarquer qu’il n’y avait ni image, ni idole sur l’autel, et en protestant qu’il ne s’agissait que d’une étiquette insignifiante qu’on voulait remettre en vigueur. Plusieurs ne se laissèrent pas convaincre, et s’abstinrent de répondre à l’appel, sous prétexte de maladie. Le plus grand nombre crut ou voulut croire tout ce qui lui permettait de toucher promptement son argent, et la cérémonie s’acheva sans difficulté.

De retour aux quartiers, au moment où, se mettant à table, les soldats chrétiens commençaient, à leur ordinaire, par faire le signe de la croix, ils s’aperçurent que leurs compagnons païens les regardaient en souriant. Ils pressèrent les rieurs de questions pour savoir ce que signifiaient ces airs de malice: «Nous rions, dit enfin l’un d’eux, de vous voir adorer encore Jésus-Christ, au moment où vous venez de le renier». Les chrétiens, comprenant alors le sens qu’on attribuait généralement à leur démarche, pâlirent et demeurèrent à demi morts; le plus grand nombre pourtant courba la tête sans rien dire. Mais quelques-uns, plus animés, se levèrent bruyamment, et, déchirant leurs vêtements et leurs cheveux, parcoururent les rues de la ville en s’écriant: «Nous sommes chrétiens, que tout homme l'entende, et que l’entende aussi ce Dieu pour qui nous vivons et devons mourir. Nous ne le renions pas, ô Sauveur de nos âmes!... Si notre main a failli, notre pensée ne l’a point suivie». Ils arrivèrent ainsi, au milieu des cris et de l’émotion générale, jusqu'au palais de l’empereur, et jetèrent à ses pieds avec dédain l’or qu’ils venaient de recevoir

Suivant toute apparence, cette explosion contraria fort Julien. Son intention sans doute n’avait point été d’entraîner du premier coup tous les soldats chrétiens dans le paganisme, mais seulement de les accoutumer à quelques pratiques équivoques qui auraient frayé la voie à une défection plus complète, et de les placer sur une pente qu’il espérait, le poids de la discipline aidant, leur faire descendre jusqu’au fond. Il se trouvait partagé entre la crainte de démentir ses promesses de liberté en commençant une persécution religieuse, et le danger de laisser outrager impunément en public l’autorité impériale. Au premier moment, la colère l’emporta, et l’ordre fut expédié d’arrêter les soldats rebelles et de les conduire au supplice, non comme chrétiens sans doute, mais comme en révolte sous les drapeaux. Celte subtilité ne fut point comprise. Quand vint le jour où le supplice devait avoir lieu, tout Constantinople entra en rumeur: la foule, émue d’une subite pitié et d’une sourde colère, se rendit à flots pressés au lieu de l’exécution, encourageant les condamnés de ses voeux et de ses regards. On dépouilla les victimes de leurs vêtements: puis le supplice fut retardé de quelques instants, parce que le plus âgé des soldats insistait vivement pour être frappé le premier, voulant donner l’exemple aux plus jeunes. Tout était réglé cependant, et le bourreau tirait son épée, quand une ordonnance de l'empereur arriva en toute hâte, commuant la peine capitale en un exil éloigné.

La réflexion avait tempéré la colère de Julien, et il rentrait à temps dans la voie de la modération. Mais l’excitation avait été déjà telle qu’elle fil oublier la douceur de sa conduite précédente, et qu’on lui sut à peine gré de son pardon. Les condamnés eux-mêmes se plaignaient tout haut qu’on leur eût ravi la palme du martyre. Ce fut la première étincelle d’un feu qui ne devait plus s’éteindre, et les dispositions des chefs chrétiens de l’armée devinrent dès lors si suspectes à Julien, qu’il prit le parti de se priver de leurs services et de les éloigner presque tous de sa cour. Les plus illustres, Jovien, Valentinien, furent ainsi relégués dans des provinces lointaines. Le crime de Valentinien était, dit-on, d’avoir secoué sa tunique avec dégoût sous les yeux de l’empereur, un jour qu’étant de service au palais il avait reçu par mégarde une aspersion d’eau lustrale.

Les nouvelles qui arrivaient des provinces furent bientôt de nature à exciter plutôt qu’à calmer cette exaltation naissante des esprits. Rien n’avait semblé à Julien plus équitable et plus modéré que la loi par laquelle il avait ordonné d'une manière générale, et sans même désigner les édifices chrétiens, de restituer aux villes toutes les possessions qui leur avaient été retirées par Constance. Dans l’application, rien n’était mieux lait pour mettre les partis aux prises et les populations en feu. Ces possessions, on l’a vu, étaient presque toutes devenues des églises, honorées d’un culte assidu, renfermant des tombeaux de martyrs ou des images vénérées, solennellement consacrées par la bénédiction épiscopale et où reposait, à la lueur d'un feu continu, le ciboire de la sainte Eucharistie. Chasser violemment prêtres et fidèles de ces sanctuaires, pour installer aveu éclat une idole sur l’autel qui avait porté le corps de Jésus-Christ, c’était blesser au vif tous les sentiments des populations chrétiennes. Pour faire l’opération complète, il fallait encore aller plus loin. Combien de joyaux enlevés aux statues des Dieux étaient maintenant incrustés dans des croix et dans des calices : combien d’étoles, combien de vêlements sacrés, étaient tissus avec les riches dépouilles du culte détruit! Pour les rendre à leurs anciens possesseurs, il fallait pratiquer un véritable pillage des objets consacrés. C’était toute une restauration qu'il fallait tenter, mie sorte de contre-révolution avec toutes les violences que ces réactions entraînent. Il fallait s’attendre que dans une telle entreprise les gouverneurs, souvent brutaux eux-mêmes et emportés, rencontreraient chez les fidèles une résistance énergique et seraient forcés de chercher dans les grandes villes païenne de dangereux auxiliaires.

Un des premiers lieux où ces difficultés inhérentes à toute réaction se manifestèrent, fut la petite ville d’Aréthuse en Syrie. Elle avait pour évêque un prélat qui n’était pas sans reproche sous le rapport de la foi, mais qui, admis à la cour de Constantin, avait joué un rôle honorable dans les tragédies de la famille impériale. C’était le vieux Marc, le même qui avait recueilli dans sa maison, au moment du massacre préparé par Constance, Julien enfant et son frère, et les avait soustraits à leur persécuteur. Fort en faveur auprès de Constance malgré ce trait d'humanité, il avait profilé de sa puissance pour obtenir la démolition d’un temple très anciennement vénéré, qui déshonorait sa métropole, et il officiait maintenant chaque jour dans une riche église bâtie sur les ruines du temple. En application de la loi nouvelle, il reçut le commandement de restituer le terrain et de rebâtir à ses frais l’édifice détruit. Le bas peuple, qui lui gardait rancune de la suppression d’un sanctuaire fort accrédité, se pressa autour de son palais pour accélérer par la force l’exécution de la mesure. Marc, effrayé, ne crut pouvoir ni céder à ce qu’on lui demandait, ni faire tête à l’orage, et se retira. Il était déjà à quelques lieues de la ville, lorsqu’il apprit qu’au défaut de l’évêque on commençait à vouloir exercer les reprises sur les chrétiens de distinction du diocèse. Jugeant alors de son devoir de protéger ses coreligionnaires, il revint sur ses pas et rentra dans la ville, se livrant lui-même à la fureur de la populace.

Ce courage ne fit qu’irriter ses adversaires. On se saisit de sa personne, on le traîna par les rues, en le tirant tantôt par les pieds, tantôt par les cheveux, et en l’abreuvant d’outrages. On le jetait dans les égouts, d’où on le retirait tout meurtri et tout souillé. Des jeunes gens le prenaient par les bras et par les jambes, et se jetaient son corps les uns aux autres comme une balle de jeu. Des femmes de distinction, des magistrats même, ne craignirent pas de se mêler à ce divertissement hideux, laissant éclater ce jour-là des sentiments longtemps contenus, ou suivant à l’aveugle le vent de persécution qui s’élevait. Quand l'horrible promenade fut terminée, on enduisit le corps du vieillard d’une couche de miel, et on le suspendit dans un filet, exposé à toutes les piqûres des mouches et des guêpes.

Tant d’injures ne vinrent à bout ni de lui arracher son faible souffle de vie, ni de faire plier son âme courageuse. Il ne mourut pas et ne céda pas. On ne surprit sur son visage ni impatience, ni terreur. «Je suis heureux, disait-il, d’être élevé de quelques degrés vers le ciel, tandis que vous autres vous rampez sur la terre». Ses persécuteurs voulaient le faire fléchir, mais n’osaient le faire mourir. Ils lui offrirent donc à plusieurs reprises de le délivrer, moyennant le paiement de la somme à laquelle on avait évalué le temple détruit, et, comme il se refusait obstinément à cette condition, à chaque proposition nouvelle on diminuait la somme demandée, et on finit par mettre sa libération à un prix si bas que tous les chrétiens de la ville offraient de payer pour lui. Mais l’évoque fut inébranlable, répétant toujours que les lois de l’Église l’empêchaient de concourir, même par le plus léger tribut, au rétablissement de l’idolâtrie. Enfin le jour se termina, et les bourreaux, lassés plutôt que vaincus, mais n’osant pas enfreindre les ordres de l’empereur en allant jusqu’à enlever la vie à leur victime, lui accordèrent la liberté sans condition. On ajoute que l’effet de ce triste spectacle fut tel que beaucoup de gens vinrent demander pardon à Marc, écoutèrent ses instructions, et se convertirent à la religion persécutée.

Des scènes de désordre analogues, et provoquées par les mêmes motifs, se reproduisirent à Damas, où des Juifs mirent le feu à deux grandes basiliques chrétiennes; à Béryte, où le magistrat de la ville lui-même, le comte Magnus, procéda à l’incendie de l’église; à Émèse, où la foule vint placer en grande pompe la statue de Bacchus sur l’autel, puis détruisit et jeta au vent les restes de tous les martyrs qui étaient ensevelis sous la pierre. A Épiphanie, l'évêque Eustathe en s’éveillant entendit tout à coup retentir dans son église des airs profanes joués sur des instruments de baladin, et, informé que c’était une pompe païenne qui avait pris possession du sanctuaire pendant la nuit, il éprouva une si vive douleur qu’il expira sur-le-champ. Mais nulle part les violences ne furent poussées si loin que dans la petite ville d’Héliopolis, au pied du mont Liban. Là, on se le rappelle, s’élevait autrefois un temple à la déesse Vénus, véritable repaire d’impudicité et de débauche. Constantin l’avait fait fermer dès les premiers jours de son règne, avant même qu’il eut pris aucune mesure contre le culte païen, mais au nom seulement de la morale publique indignée. Les habitants de cette petite ville, dépravés jusqu’à la moelle des os par la longue pratique de cérémonies infâmes, étaient restes rebelles à toutes les prédications chrétiennes. Le Christ, la pureté de sa loi, les vertus de ses ministres, y étaient en horreur. Dès qu'on apprit que Constantinople possédait un César païen, et que la revendication était admise pour les monuments du vieux culte, toute la population frémit d’un effroyable tressaillement de vengeance et de fureur. On courut à l’église chrétienne, habituellement déserte et occupée seulement par un diacre du nom de Cyrille et quelques vierges consacrées au service de l’autel. On s’empara du diacre et des saintes filles, et, après les avoir exposés plusieurs heures durant à tous les outrages, on leur enleva la vie par d'affreux supplices. Saint Grégoire de Nazianze et la Chronique alexandrine ajoutent que l’horreur fut poussée plus loin encore, et que des malheureux, ouvrant de leur propre main les entrailles du diacre, en tirèrent son foie, dont ils firent un affreux repas. La justice divine ne leur fit pas attendre leur châtiment : leur sang fut vicié par cette exécrable nourriture, et un virus circula dans leurs veines comme un poison lent qui, successivement, leur ôta la vue, les dents, l’usage de tous les sens et de la parole. Ils se promenaient dans les rues d’Héliopolis, comme un témoignage vivant du crime et de la vengeance.

Ces excès de tout genre nous sont attestés non-seulement par le récit des chrétiens qui les avaient soufferts, mais par les efforts mêmes que faisaient des païens plus humains et plus sensés pour en arrêter le cours. La correspondance de Libanius contient à ce sujet les aveux les plus clairs. Libanius, était un homme d’une hu­meur aimable et douce, malgré quelques petits traversât qui, lorsqu’une fois sa vanité était satisfaite, voulait vivre en paix avec tout le monde. Il avait d’abord applaudi avec une joie puérile aux belles cérémonies de la restauration des temples. La statue de Diane, toute d'argent, aussi bien que la biche qui suivait ses pas, les longues files de prêtres, les repas somptueux, les chants des jeunes filles, tout cet appareil ravissait son imagination et fournissait matière à sa rhétorique. Mais quand d’autres scènes moins pacifiques vinrent troubler les populations et ensanglanter les rues des villes, quand il vit exproprier, spolier, puis massacrer des gens avec qui il était souvent en bons rapports de confraternité littéraire, l’honnête rhéteur s’émut et s’interposa avec plus de bonne volonté que de succès. «Vous savez, écrivait-il à Hésychius, prêtre païen d’Antioche, qui voulait faire raser la maison d’un chrétien, construite sur l’emplacement d’un ancien temple, que je ne désire pas moins que vous que les temples des Dieux recouvrent tout leur éclat. Mais je ne vois pas qu’il soit nécessaire, pour les faire sortir de leurs ruines, de détruire d’autres bâtiments, et de déparer d’une main les mêmes villes que nous ornons de l’autre. Assurément il est facile de faire tomber la maison de Théodule, mais il me semble qu’il vaudrait mieux l’épargner; car elle est belle, vaste, et fait honneur à notre cité. De plus Théodule ne s’est point emparé de ce lieu saint par arrogance et par emportement: il l’a trouvé à vendre, il l’a acheté: tout le monde pouvait en faire autant». «Montrez, dit-il ailleurs, ô mon cher Bacchius, votre zèle pour les choses sacrées, en multipliant les sacrifices, en accomplissant avec exactitude les cérémonies, en rétablissant les temples détruits. Car il faut bien honorer les Dieux, plaire à l’empereur et embellir sa patrie. Montrez-vous le plus exact du monde à servir les Grâces: car elles sont déesses, et il faut les honorer. Mais on peut prendre soin de toutes ces choses et conserver pourtant quelque douceur (envers les chrétiens). Mette-en donc, je vous prie, dans ce que vous exigez de Basiliscus : laissez-lui payer sa contribution en deux parties, l’une comptant, et l’autre qu’il se procurera d’ici à peu. Rappelez-vous la conduite d’Emilien (son père), que personne n’a jamais accusé et que j'ai toujours fort loué. Il n’a point été de ceux qui nous ont fait tort, et il l’aurait pu s’il l’avait voulu». «Orion, écrit-il encore, a de tout temps été mon ami : ma mère avait mis du soin à nous lier ensemble, et je l’ai toujours trouvé homme excellent et très éloigné d’imiter ceux qui abusent de leur puissance. Tous ceux qui habitent Bostra témoignent qu’il n’a point détruit les choses sacrées ni persécuté les prêtres, et qu’il en a sauvé plusieurs de la misère, par la douceur de son gouvernement. Voilà l’homme qui m’est venu voir tout triste et tout abattu. Et répandant un flot de larmes, il m’a dit : C’est à peine si je peux m’échapper des mains de ceux que j’ai comblés de mes bontés. Quoique je n’aie fait aucun mal à personne, quand j’en pouvais faire, peu s’en faut que je n’aie été mis en pièces. Et il a continué en me racontant la fuite de son frère, la dispersion de toute sa famille, ses champs ravagés, tous ses meubles brisés, et je ne pense pas eu vérité qu’aucune de ces choses ait lieu par ordre de l’empereur. L’empereur a bien dit que ceux qui avaient en leur possession des choses sacrées devaient les rendre; mais ceux qui n’en possèdent pas ne doivent être ni maltraités ni outragés... Il est clair que les gens qui font toutes ces violences, sous prétexte de prendre en main la cause des Dieux, n’ont que le désir de s’approprier les biens d’autrui.» Et quelques jours après, n’ayant pas réussi dans sa première intervention, il revenait encore à la charge: «C’est la troisième fois, disait-il au même magistrat, que je vous écris pour Orion. S’il pense autrement que nous au sujet des Dieux, c’est une erreur qui ne nuit qu’à lui-même, mais ce n’est point pour ses amis une raison de lui faire la guerre... Ceux qui le persécutent, lui et ses proches, et le livrent en proie au premier venu qui veut l'insulter, s’imaginent qu’en faisant cela ils plairont aux Dieux, mais ils s’éloignent entièrement du véritable culte que les Dieux désirent... Mais vous qui êtes passé de la chaire du professeur à la dignité du juge, c’est à vous qu’il convient ou de leur persuader de meilleures choses, ou de les contenir par la force. Si Orion détient quelque somme venant d’une origine sacrée, et peut la restituer, qu’on le frappe, j’y consens, qu’on le transperce, qu’on lui fasse subir le sort de Marsyas. Il est digne de toutes les peines si, pouvant se faire délivrer en rendant ce qu’il doit, il se laisse vaincre par l’amour des richesses, et supporte tous ces maux pour garder son or. Mais, s’il est pauvre comme Irus, s’il va se coucher souvent sans souper, je ne vois pas quel profit nous trouverons à lui infliger des tourments qui ne feront que lui valoir une bonne renommée parmi nos ennemis. S’il venait à mourir dans les fers, songez, je vous prie, à ce qui en résulterait, et prenez garde que vous ne soyez en train de nous forger plus d’un Marc d’Aréthuse. Vous savez ce qui est arrivé à ce Marc. Il a été suspendu en l’air, frappé de verges, tiré par la barbe: et comme il a tout supporté avec courage, on l’honore maintenant à l’égal d’un Dieu, et partout où il paraît, on fait un véritable siège autour de lui... Prenez cet exemple pour votre règle; qu’Orion sorte de vos mains vivant comme Marc, mais non pas admiré comme lui. Il dit qu’il n’a rien dérobé. Sup­posez qu’il mente. S’il a tout perdu, pensez-vous trouver une mine d’or dans sa peau? Je vous en conjure, vous qui êtes son ami en même temps que son juge, ne faites rien qui ne soit généreux, et s’il faut qu’il soit châtié, au moins qu’il n’ait point de blessure à montrer pour se faire porter en triomphe».

Le préfet d’Orient, Salluste Second, qu’il ne faut pas cou tondre avec le magistrat du même nom qui gouvernait en Gaule, mais qui était, comme son homonyme, d’un esprit éclairé et doux, quoique païen, écrivait à Julien à peu près dans le même sens : «Nous devons rougir, disait-il en rendant compte des violences exercées contre Marc d’Àréthuse, de nous trouver si inférieurs aux chrétiens, qu’à nous tous nous n’ayons pu vaincre la résistance d’un vieillard, même en le faisant passer par tous les tourments. Il n’eût pas été bien glorieux d’en venir à bout : mais c’est le dernier degré de la honte d’avoir du se retirer en s’avouant vaincu». On ne sait ce que Julien lui répondit : il était de ceux qui n’aiment point à entendre la vérité qui les blesse, et se plaisent à ne pas y ajouter foi, disposition que le souverain pouvoir favorise singulièrement. D’autres gouverneurs d’ailleurs, complices des violences au moins par leurs faiblesses, ne lui tenaient pas un langage aussi sincère, et faisaient mieux leur cour en laissant les crimes du parti vainqueur inconnus et impunis. Il ne crut pas, ou ne voulut pas croire à l’excès du mal; et à ceux qui osaient timidement l’en entretenir, il se bornait à répondre d’un ton de raillerie incrédule: «Eh bien, qu’importe! ces Galiléens doivent se réjouir: la loi de l'Évangile ne leur ordonne-t-elle pas de souffrir les maux que Dieu leur envoie?»

Ce qui l’autorisait à ses propres yeux à rester dans son inaction, c’était que, dans plusieurs endroits, les chrétiens eux-mêmes pouvaient, au récit de témoins malveillants, paraître dans ces luttes les provocateurs. En plus d’un lieu, en effet, les sectes qui se décoraient du nom de chrétiennes, remises en pleine liberté avec une excessive précipitation, abusaient de leurs droits nouveaux pour se porter à des violences contre leurs coreligionnaires. Ainsi les Donatistes, fiers des bonnes paroles de l’empereur, et confiants dans sa bienveil­lance, parcouraient les plaines d’Afrique dans un redoublement de fureur, chassant les catholiques des églises, détruisant les autels et brisant les calices, pour ne laisser aucun objet sacré souillé par un contact impur. Au besoin, ils réclamaient pour ces violences le concours des officiers impériaux, et se faisaient remettre par autorité de justice les manuscrits des Écritures saintes, les linges et les vases destinés au saint sacrifice. Ailleurs, à Cyzique par exemple, c’était la petite secte des Novaliens qui, persécutée sous Constance, demandait à rentrer dans ses sanctuaires détruits. Tous ces démêlés, moins vifs et moins nombreux peut-être que Julien n’avait compté, le réjouissaient pourtant beaucoup. Il intervenait entre les combattants, et, éclairé par l’instinct de la haine, c’était toujours le parti des sectaires qu’il prenait contre ceux qui représentaient l’Église universelle. C’est ainsi qu’il prit très- nettement la défense des Novaliens contre l’évêque de Cyzique, Éleuze; et, comme l'exécution de ses ordres rencontrait quelque résistance, il bannit Eleuze avec une partie du clergé de la métropole, sous prétexte que l’évêque poussait le peuple à l’insurrection par une propagande trop active et se faisait soutenir dans sa rébellion par les monnayeurs et les drapiers, les deux plus puissantes corporations commerçantes de la ville.

D’autres fois, enfin, l’indignation de voir l’erreur reprenant possession du sol conquis par la vérité emportait le zèle des chrétiens au-delà des bornes prescrites par la légalité stricte et par la prudence ordinaire des règles ecclésiastiques. Dans la ville de Doristore, en Thrace, la première fois que les pompes païennes, tombées en désuétude pendant des années, vinrent frapper les yeux du peuple, un jeune soldat chrétien, du nom d’Émilien, ne put contenir sa douleur, rendant la nuit qui suivit, il pénétra dans le temple, renversa l’autel, brisa les statues et jeta au vent les entrailles de la vic­time et les libations. Au point du jour, le désordre apparut, et le vicaire Capitolin, animé de tout le zèle que la servilité peut donner, commença activement des recherches pour trouver le coupable. Plusieurs arrestations étaient déjà faites lorsque Émilien vint lui-même se livrer aux mains des bourreaux. Le délit était évident, et le procès ne fut pas long. Sur un ordre de Capitolin, Émilien, d’abord frappé sans pitié, pendant une journée, de coups de nerfs de bœuf, fut jeté tout meurtri dans une fournaise. Sa jeunesse, son courage, la noblesse de ses aveux, l'horreur de son supplice, tout concourut à en faire aussitôt le héros de toutes les imaginations chrétiennes. Sa faute, si c’en était une, disparut devant la générosité de ses motifs et l’énormité de son châtiment. Les magistrats de Julien n’avaient vu que la loi violée; les peuples ne virent que la foi vengée.

Des scènes et des cruautés semblables eurent lieu à Mère en Phrygie, où trois chrétiens, accusés d’avoir brisé des idoles, furent condamnés à périr par le supplice du gril. Ils supportèrent jusqu’au bout cette horrible torture, excitant eux-mêmes les bourreaux, quand l’effet du feu avait été suffisant d’un côté, aies retourner sur l’autre face. De telles violences, racontées de proche en proche, répandaient une grande excitation, que venaient accroître encore la confiance insolente et les propos outrageants des païens. Au foyer des familles chrétiennes, on se racontait les évêques meurtris, les fidèles livrés aux bourreaux: les cœurs s’attendrissaient, les têtes s’échauffaient, et, avant que la persécution fût résolue dans l’esprit de Julien, chacun se préparait à la braver. Ceux-là mêmes qui avaient été suspects de quelques faiblesses sous le règne de Constance, tenaient à honneur de montrer que leur complaisance avait ses limites. Un jour que Julien sacrifiait en grande pompe au temple de la Fortune, il s’éleva de la foule une voix qui l’interpellait en joignant à son nom les mots d’impie, d’alliée et d’apostat. C’était celle de l’évoque de Chalcédoine, le vieux Maris, un des persécuteurs d’Athanase, rendu au sentiment de ses devoirs par l’âge et les infirmités. Tout aveugle qu’il était, il s’était fait conduire par la main jusqu’au temple, pour maudire l’idolâtrie renaissante. Julien, sans se déconcerter, lui demanda d’un ton railleur s’il comptait sur son Dieu le Galiléen pour lui rendre la vue. «Je bénis Dieu d’être aveugle, dit le vieillard, pour ne pas voir un homme entraîné comme vous par le démon de l’impiété». Julien eut assez d’empire sur lui-même pour ne rien répliquer et laisser Maris s’éloigner en paix.

Mais il fut moins patient quand il apprit que l’esprit de résistance s’étendait des particuliers aux villes entières. La capitale de la Cappadoce, Césarée, eut le courage de s’opposer résolument aux volontés impériales. Elle avait autrefois possédé trois temples dédiés à Jupiter, à Apollon et à la Fortune; les deux premiers avaient péri sous Constance; celui de la Fortune seul subsistait, et c’était la déesse préférée de Julien, qui aimait à se croire son favori. La curie de Césarée, presque entièrement chrétienne, choisit le moment de l’avènement de Julien pour déclarer qu'on procéderait à la démolition du temple de la Fortune, et la sentence (qui était rigoureusement dans les droits de la ville, puisque les municipalités romaines étaient propriétaires des possessions communales) fut exécutée sans délai. Quand la nouvelle en parvint à Julien, il entra dans une violente colère. Supporter les chrétiens se pouvait encore; respecter leurs usurpations, à la rigueur cela était tolérable; mais les laisser sous ses yeux insulter ses Dieux chéris, c’était plus que sa conscience et son orgueil ne permettaient. Puis une chose le chagrinait particulièrement. Tandis qu’ailleurs, dans des circonstances semblables, les chrétiens n’opposaient que trop de résistance, à Césarée les païens, se sentant les plus faibles, s’étaient cachés, et on n’avait pas entendu parler d’eux. Il éclata en reproches amers: «Où étaient ces lâches, s’écriait-il, et que ne venaient-ils mourir pour la défense de leurs Dieux? Quant aux Galiléens, ajoutait-il tout en fureur, s’ils ne se hâtent de rétablir ce qu’ils ont détruit, ils perdront tous la vie, et la ville entière sera livrée aux flammes». La réflexion modéra un peu celle rigueur. On se borna à faire dresser un cadastre exact des terres et des biens de tout genre qui appartenaient aux églises, et à leur imposer une taxe de trois cents livres d’or. Tous les ecclésiastiques furent incorporés dans l’armée et enrôlés dans des régiments de police dont le service passait pour particulièrement humiliant, et tous les chrétiens laïques se virent astreints à la capitation personnelle qui, d’ordinaire, ne frappait que les habitants des campagnes. Il n’y eut de condamnés à mort que ceux qui avaient mis la main à la destruction du temple, et, entre autres, un jeune patricien, du nom d'Eupsyque, qui prit rang parmi les martyrs dans la mémoire des fidèles .

Ce qui excitait principalement l'irritation de Julien contre l’insolence des habitants de la Cappadoce, c’est qu’il y dut reconnaître l’effet des prédications de deux enfants de cette province, dont la réputation naissante lui causait une secrète impatience. C’étaient ses anciens camarades, Basile et Grégoire, issus tous deux de Cappadoce, l’un de Césarée même, l’autre de la petite ville de Nazianze, qui n’en était pas éloignée.

Sept années s’étaient écoulées depuis que les trois jeunes gens avaient mis, comme on l’a vu, en commun, pendant un jour, sous le ciel d’Athènes, leurs pensées et leurs études; sept années fécondes qui avaient fait du royal exilé d’alors le maître du monde, mais qui n’avaient pas été perdues non plus pour ses deux compagnons. Pour eux, ce n’était pas sur les champs de bataille, mais sous l’œil de Dieu et au fond du désert, dans un combat acharné contre les révoltes de la chair et de la nature, que leur âme et leur génie s’étaient mûris. Julien les retrouvait, après ce temps écoulé, en face de lui, au premier rang de la milice de ses ennemis, prêts à lui résister sur tous les terrains, aussi bien devant le tribunal du magistrat persécuteur que dans les champs clos de l'éloquence et de la philosophie. C’étaient, à la fois, les adversaires de sa croyance, les contradicteurs de sa politique, les concurrents de sa réputation. Cette rivalité lui dut être insupportable, mais pour comprendre tous les incidents qui allaient exciter sa jalousie et à quel excès d’égarement elle devait le pousser, il faut entrer dans quelques détails sur la vie, le génie et les habitudes de ses deux émules. Ce n’est point s’écarter de l’histoire que d’en interrompre un moment la suite, pour ce tableau; car rien n’est plus propre, en même temps, à faire apprécier la vigueur de la sève qui circulait dans le grand arbre de l’Eglise, au moment où une main téméraire essayait d’en ébranler les racines.

Grégoire et Basile avaient quitté Athènes très peu de temps après Julien, se séparant pour retourner dans leurs familles, mais engagés l’un envers l’autre par les liens d’une indissoluble amitié et parla résolution commune de se consacrer au service de Dieu. Basile rentra dans sa ville natale, auprès de sa respectable mère Emmélie, à ce foyer où se pressaient dix enfants, cinq fils et cinq filles, tous élevés dans l’amour du Christ et l’horreur du monde. Basile était l’aîné et le protecteur de toute cette jeune famille; sa réputation, déjà grande, l’appelait à recueillir la succession de son père qui avait tenu le premier rang dans le barreau de Césarée. La position éclatante d’orateur et d’instructeur de la jeunesse lui revenait donc tout naturellement, et il s’en empara sans difficulté. A peine même était-il arrivé, que déjà Libanius, le prince des orateurs d’Asie, qui l’avait connu à Constantinople, lui écrivait pour féliciter la Cappadoce de posséder un tel maître, et se réjouir lui-même d’avoir un tel collègue. Les diverses cités de la province se disputaient sa présence l’arrachaient et lui offraient les plus hautes dignités. Basile les refusa avec un désintéressement qui ne fit qu’accroître sa renommée; mais il n’était pas insensible au plaisir de se les voir proposer, et dans ces refus un peu dédaigneux se glissaient, à son insu, un sentiment hautain de sa supériorité naturelle et quelque goût des applaudissements.

Le regard vigilant de la tendresse démêla ces mouvements confus de l’amour-propre. L’aînée de ses sœurs, Macrine, prudente et belle vierge que la perte prématurée d’un fiancé chéri avait toute consacrée à Dieu et à la prière, s’aperçut la première que la science lui enflait le cœur, et qu’en refusant les dignités, il s’estimait au-dessus de ceux qui les possédaient. Le plus léger avertissement suffit pour donner l’alarme à la conscience du jeune orateur; il s’éveilla comme d’un songe: «Après avoir, dit-il, donné beaucoup de temps à la vanité et passé presque toute ma jeunesse dans un travail puéril, à étudier les sciences d’une sagesse que Dieu a convaincue de folie, je sortis comme d’un profond sommeil, et je tournai mes regards vers l’admirable lumière de l’Evangile. Je vis l’inutilité de la sagesse des princes du monde qui périssent; je déplorai ma vie misérable, et je désirai que quelqu'un vînt me prendre par la main pour me conduire à la connaissance des doctrines de la piété... Lisant alors l’évangile, je vis que ce qui pouvait nous avancer le plus vers la perfection, c'était de vendre tous nos biens, de les donner à nos frères pauvres, cl de vivre dégagé de tous les soucis de celte terre».

La résolution à peine conçue fut arrêtée et rendue publique. On sut dans toute la province que le célèbre rhéteur Basile allait quitter son auditoire pour vivre en solitaire à l’image des anachorètes d’Egypte, dont le nom était déjà fort connu. Cela fit grand bruit et fut jugé diversement. Libanius, qui avait probablement peine à s’imaginer que de telles résolutions fussent sérieuses, mais pour qui tout était sujet de rhétorique, lui écrivit encore pour lui faire compliment: «Je me demandais, lui dit-il, que fait notre Basile, quel genre de vie va-t-il embrasser? Parait-il au barreau, pour nous reproduire l’image de la vieille éloquence? Les pères ont-ils le bonheur qu'il enseigne l’art de la parole à leurs fils? Mais des personnes sont venues, qui nous ont dit que vous embrassiez une vie bien supérieure, et que vous songiez plus avons rendre agréable à Dieu qu’à gagner de l’argent. Alors j’en ai félicité et la Cappadoce et vous-même».

Basile, insensible aux compliments, marchait droit à son but. Avant de s’établir lui-même dans la retraite, il voulut étudier les grands modèles de vie solitaire que donnaient les Éphrem en Mésopotamie, les Hilaire en Palestine, et en Egypt. l’innombrable postérité d’Antoine. Le long voyage fut entrepris dans cette pensée unique, voyage plein de difficultés au milieu des agitations du schisme et des souffrances de l’Église, mais aussi plein d’édification et de joie. Passant tour à tour des montagnes au désert, partout il trouvait l’accueil d’un frère; partout il partageait la table frugale et la cellule rustique; partout il admirait l'abstinence dans la nourriture, la patience dans les fatigues, la constance dans les prières, le sommeil vaincu, et toutes les nécessités de la nature foulées aux pieds, et, à travers la faim, la soif, le froid et la nudité, la force divine se dressant indomptable. Dans son ardeur de tout connaître pour tout mettre à profit, il ne négligeait pas même la société des philosophes païens respectables qui pouvaient lui donner quelque modèle de la pratique des vertus. Il retrouvait, pour leur parler, ou pour leur écrire, tous ses souvenirs d’érudition classique: «Je n’ai pu vous rencontrer nulle part, écrivait-il au philosophe Eustathe; j’ai couru après vous en Asie et en Egypte, comme on fait courir un troupeau, en tenant devant lui un rameau chargé de feuilles, et si je vous ai manqué partout, n’est-ce pas, comme vous le diriez, l’œuvre du destin? n’est-ce pas là ce que les poètes représentent par le supplice de Tantale» Cet empressement de rechercher et d’imiter (oui ce qui lui paraissait bien le fit tomber dans plus d’un piège; il lui arriva plus d’une fois de se laisser tromper par les apparences d’une fausse vertu, et de prendre (comme il en convenait lui-même plus tard, cil se séparant d’un faux frère qui l’avait séduit) un vêtement grossier, une ceinture et une chaussure faite de cuir non corroyé, pour les garanties et les marques certaines de la sainteté.

De retour dans son pays, et suffisamment instruit de la règle de vie qu’il voulait suivre, il prit, pour s’enchaîner tout à fait, les premiers degrés du sacerdoce, avec la qualité de lecteur, et alla s’établir dans le Pont, sur les bords de la petite rivière d’Iris. Quelques disciples, qui suivirent son exemple, eurent bientôt formé autour de lui un véritable monastère. Sur l’autre rive du cours d’eau était une petite maison de campagne qui faisait partie du patrimoine de la famille de Basile. Emmélie, avec sa fille Macrine, y vint fixer sa demeure. Elles attirèrent bientôt un petit nombre de femmes pieuses, dont Macrine prit la direction; et elles gardaient auprès d’elles et élevaient dans celle espèce de couvent le dernier et le dixième des enfants de la maison, celui qu’on appelait la dîme, le petit Pierre. Un autre des fils, nomme Naucrace, jeune homme d’une beauté rare et d'une grande adresse dans les exercices du corps, mais d’une humeur un peu farouche, que la piété n’apprivoisa pas, poussa plus loin encore le goût de la retraite. Il alla s’établir un peu plus loin, au fond d'un bois épais, où il vécut seul dans une caverne, avec un serviteur et deux vieillards mendiants qu’il avait recueillis et qu'il nourrissait du produit de sa chasse. La famille presque entière se trouva ainsi transportée dans la solitude, à l’exception des sœurs déjà établies et d'un troisième frère qui, engagé lui-même dans les liens du mariage, avait cru pouvoir garder la clientèle oratoire de la maison. Il se nommait Grégoire, comme l’ami de Basile.

Mais c’était cet ami surtout que Basile aurait désiré entraîner avec lui dans le désert. La parole qu’ils s’étaient donnée l’un à l’autre à Athènes semblait lui en promettre l’assurance. Grégoire, d’ailleurs, pouvait se croire astreint à embrasser une vie de perfection par un vœu que sa mère avait fait dès son enfance, et qu’il avait renouvelé lui-même dans un grand péril. Mais le jeune rhéteur de Nazianze ne paraissait pas se presser de tenir sa promesse. Des circonstances de famille lui rendaient difficile d’imiter l’exemple héroïque qui lui était offert. II avait encore son père, autrefois hérétique, puis converti, appelé tardivement aux honneurs de l’Église, et vieilli dans l’épiscopat de sa petite ville. Cet homme vénérable était, autant qu’on en peut juger à travers les éloges excessifs que lui a décernés la piété filiale, d’un caractère bon, mais mobile. Il était prompt à la colère et facile au pardon. Ceux qui l’entouraient prenaient rapidement sur lui une grande influence; il avait subi, à son grand avantage, celle de sa pieuse femme Nonna; il cherchait instinctivement un appui dans le fds aimable et gracieux que Dieu lui avait donné. Grégoire n’avait qu’un frère, du nom de Césaire, qui avait suivi la carrière de la médecine, et la pratiquait à la cour de Constantinople avec un succès brillant. Il pouvait donc se regarder comme le seul appui de la vieillesse de ses parents, et sa conscience doutait qu’il lui fut permis de les quitter.

On peut le soupçonner aussi, sans nier l’efficacité de cette grâce divine qui fait souvent lentement son œuvre dans les plus belles âmes, le monde retenait encore Grégoire par un dernier lien, inconnu de lui-même et invisible à l’œil le plus pénétrant. Ce n’était pas l’ardeur de la jeunesse et des sens : dès son plus jeune âge, la virginité et la tempérance lui étaient apparues, nous dit-il, comme deux vierges vêtues de blanc, sans ornements, parure ni fard, les yeux baissés et le visage couvert d’un voile qui laissait voir des joues animées par une modeste rougeur. «Viens, mon enfant, lui avaient-elles dit; allume la lumière à notre flambeau, et nous t’enlèverons tout brillant jusqu’aux pieds de la triade immortelle». Depuis ce jour, le plus léger souffle d’une volupté impure n’était pas venu troubler le cristal de son âme. Il n’était pas retenu non plus par le goût des fêles ou de l’éclat: on ne le voyait jamais mêlé aux festins, aux divertissements, aux chasses des jeunes gens de son âge. Ses vêlements étaient ceux d’un paysan, et ses beaux cheveux tombaient sur ses épaules sans que le fer les eût touchés : du gros pain avec du sel, un peu d’eau pure, c’était là tout son repas. Il ne cédait pas davantage à l’attrait des richesses: car il avait d’avance consacré à Dieu tous les biens qu’il pouvait attendre de la succession de son père. Ce n’était pas enfin le goût des vives et nobles conversations du grand monde, qui partageait son cœur; car il chérissait le silence, et on riait souvent de le voir demeurer de longues heures au milieu d’une société animée, le regard distrait, et plongé dans la rêverie. C’était un charme plus subtil, c’était la passion des belles-lettres, du doux langage et de la poésie. Cette soif de bien dire, allumée par les feux du ciel de Grèce, et que Julien avait portée dans les camps, suivait Grégoire au pied de l’autel. Tandis que chez Basile les sciences et les lettres profanes, pleinement possédées, s’étaient fondues pour ainsi dire dans l’unité d’un génie sobre et contenu, Grégoire, d’une nature plus ardente, plus ouverte à toutes les émotions de l’artiste, portait encore dans ses études chéries l’entraînement d’un écolier: Basile était maître de son éloquence, Grégoire était dominé par elle. Ce qui n’était plus pour l’un qu’un instrument utile à employer au service de Dieu, se présentait encore pour l’autre sinon comme le but de tout son travail, au moins comme un idéal charmant dont son âme demeurait éprise. Bien des années, bien des efforts de vertu, bien des grâces de Dieu, devaient lui être nécessaires pour sanctifier celte passion d’éloquence, sans jamais l’éteindre, et pour réduire la parole humaine à son véritable rôle, celui d’humble auxiliaire de la parole de Dieu. Ce ne fut que bien longtemps après, sur les derniers jours de sa vie, qu'il put s’écrier dans un langage empreint encore d’un reflet admirable de poésie: «Un seul objet au monde a possédé mon cœur, la gloire de l’éloquence: je l’ai demandée à toute la terre, à l’Occident, à l’Orient, et surtout à Athènes, cette parure de la Grèce. J’ai travaillé pour elle de longues aimées: mais cette gloire aussi, je suis venu l’abaisser aux pieds du Christ, sous l’empire de celte parole divine qui efface et jette dans l’ombre la forme périssable et mobile de toute humaine pensée».

Retenu par ces goûts et ces devoirs divers, appelé pourtant par une voix intérieure, Grégoire balança long­temps. Enfin il tranquillisa sa conscience en adoptant une ligne intermédiaire qui lui permettait de remplir toutes les obligations de la vie civile et de la famille, tout en lui imposant toutes les austérités du cloître. «Je réfléchis, dit-il, qu’on pouvait être moine par le cœur, autant que par le corps... Je vis que ceux que réjouit la vie active rendent service aux hommes du monde, mais avancent peu leur salut, et se condamnent à de grands maux; tandis que ceux qui se retirent du siècle, s’établissant sur un terrain plus solide, peuvent contempler Dieu d’un esprit plus tranquille, mais semblent avoir une charité plus étroite qui n’est utile qu’à eux-mêmes... Et je résolus de marcher entre les deux voies, entre ceux qui sont détachés de tout et ceux qui sont mêlés à tout; de méditer comme les uns, et de me rendre utile comme les autres».

Il resta donc auprès de son père, lui servant de secrétaire et de majordome, s’occupant à la fois et de l’administration de son diocèse et de celle de ses propriétés, gémissant d’avoir à s’inquiéter chaque jour «pour gouverner les domestiques qui abusent de la facilité des bons maîtres, et accusent la sévérité des méchants; et pour déjouer les ruses des agents du lise ou soutenir en justice les chicanes des plaideurs». Quand le fardeau devenait trop lourd, et l’ennui trop cuisant, il courait se réfugier dans une campagne nommée Tibérine, aux environs de Nazianze, où il respirait pendant quelques jours l’air plus léger du recueillement et de la prière.

Cette vie partagée, qui ne le satisfaisait au fond qu’à moitié, et qu’il se reprocha toujours, ne trouvait point grâce devant la scrupuleuse et exigeante amitié de Basile. Ne pouvant lui en faire un crime, car il ne violait aucun devoir positif, ce pieux ami essayait tour à tour de l’attirer par de séduisantes descriptions, ou de le piquer par d’innocentes plaisanteries. Un jour il lui décrivait le calme de la solitude dans un langage qui semblait tout pénétré des parfums de la montagne : «De même, lui disait-il, que les bêtes féroces deviennent faciles à dompter dès qu’on a pu les assouvir, ainsi les passions, les colères, les craintes, les douleurs, tous ces maux ennemis de lame, endormis par la paix du désert et éloignés de l’excitation continue qui les irrite, deviennent plus souples sous le commandement de la raison. Donnez-moi donc un lieu comme celui-ci, éloigné du commerce des hommes, où aucune distraction du dehors ne vienne interrompre la continuité des pieux exercices. L’exercice sacré nourrit l’âme des pensées divines. Quelle vie plus heureuse que d’imiter sur la terre les concerts des anges, de s’élancer vers la prière dès le point du jour, d’élever vers le Créateur ses chants et ses hymnes! Ensuite, quand le soleil s’est levé avec plus d’éclat, de se mettre à l’ouvrage, toujours en compagnie de la prière, et d’assaisonner le travail du chant des cantiques comme d’un sel qui ranime!». D’autres fois, pour parler plus vivement à la poétique imagination de son ami, c’est le lieu même et les divers accidents du ter­rain qu’il lui dépeint avec des souvenirs empruntés d’Homère : «Dieu m’a fait trouver ici, lui dit-il, ce que nous avons tant de fois rêvé ensemble. Ma montagne est élevée, couverte d’un bois épais et, du côté du nord, arrosée d’une eau limpide. Au pied s’étend une vaste plaine, fécondée par les sources de la colline. Une forêt qu’aucune main n’a plantée l’environne de toutes sortes d’essences d’arbres, comme de remparts, mais lui laisse encore une telle étendue qu’en comparaison l’île de Calypso, la plus belle des contrées, au dire d’Homère, ne serait qu’un petit territoire. Il s’en faut peu que ce ne soit une île, tant elle est séparée du reste du monde. Ce lieu se partage en deux vallées profondes : d’un côté le fleuve qui se précipite de la crête du mont et forme par son cours une barrière continue et diffi­cile à franchir; de l’autre, une large croupe de montagnes qui communique à la vallée par quelques chemins tortueux qui ferment tout passage. Il n’y a qu’une seule entrée, dont nous sommes les maîtres. Ma demeure est bâtie sur la pointe la plus avancée d’un autre sommet, de sorte que la vallée se découvre et s’étend sous mes yeux, et que je puis regarder d’en haut le cours du fleuve, plus agréable pour moi que le Strymon ne l’est aux habitants d’Amphipolis. Les eaux tranquilles et dormantes du Strymon méritent à peine le nom de fleuve; mais le mien, le plus rapide fleuve que je connaisse, se heurte contre une roche voisine et, repoussé par elle, retombe en un torrent qui me donne à la fuis le plus ravissant spectacle et la plus abondante nourriture, car il a dans ses eaux un nombre prodigieux de poissons. Parlerai-je des douces vapeurs de la terre et de la fraîcheur qui s’exhale du fleuve? Un autre admirerait la variété des fleurs et le chant des oiseaux; mais je n’ai pas le loisir d’y faire attention. Ce qu’il y a de mieux à dire de ce lieu, c’est qu’avec l’abondance de toutes choses, il me donne le plus doux des biens pour moi, la tranquillité. Non-seulement il est affranchi du bruit des villes, mais il ne reçoit pas même de voyageurs, excepté parfois quelques chasseurs qui viennent se mêler à nous; car nous avons aussi des bêtes fauves, non pas les ours et les loups de vos montagnes, mais des troupeaux de cerfs et de chèvres sauvages, des lièvres et d’autres animaux semblables. Penses-tu donc que j’irai m’exposer à changer un tel lieu pour ta villa de Tibérine, qui est l’égout de la terre? Pardonne-moi de ne pas sortir d’ici. Alcméon lui-même s’arrêta quand il eut rencontré les îles Echinades».

Grégoire ne s’avouait pas vaincu, et répondait sur le même ton de plaisanterie, «raillant le climat du Pont, toujours enveloppe de brouillards; les roches delà montagne, toujours prêles à tomber sur la tête de leurs habitants; les cavernes de rats où demeuraient Basile et ses amis, et qu’ils décoraient des noms de gymnase, de monastère et d’école; les longs hivers, les nuits interminables, les courtes journées de ces vallées profondes». Au fond, il portait envie à son ami, et son cœur le suivait dans la retraite. Dès qu’il put obtenir de sou père quelques mois de relâche, il sc hâta d’aller les passer auprès de Basile. Là, tout en se plaignant encore de bonne grâce de la mauvaise chère qu’on lui faisait faire «avec du pain dur et des potages sans jus», du mauvais abri qu’on lui offrait, tout en priant parfois Emmélie, cette nourrice des pauvres, devenir mettre ordre au ménage de son fils, Grégoire ne pouvait se lasser d’admirer la sagesse paisible qui présidait à toute la petite armée de Basile, cet heureux mélange des travaux du corps et de l’esprit, cl toutes les jouissances de la nature, de l’intelligence et de la foi, réunies dans celte oasis de paix. «Parlons sérieusement maintenant, écrivait-il un peu plus tard. Qui me rendra ces jours passés auprès de loi, dans lesquels, mon cher Basile, toute affliction se changeait en délices?... Qui me rendra ces psalmodies et ces veilles, ces ascensions vers le ciel par la prière, celle vie affranchie du corps, celle concorde, cette union des âmes qui s’élevaient à Dieu sous la conduite; cette émulation, cette ardeur de vertu contenue et affermie par nos règles et nos lois écrites; celte élude de la divine parole cl la lumière qui en jaillissait pour nous sous l’inspiration de l’Esprit saint? Dirai-je aussi, pour descendre à de moindres détails, ces travaux si bien partages qui remplissaient nos journées, comment tour à tour nous fendions le bois, nous taillions la pierre, nous plantions les arbres, nous arrosions les plaines? Je n’oublierai surtout pas ce platane plus précieux que le platane d’or de Xerxès, et auprès duquel venait s’asseoir, non point un roi dans tout le luxe du rang suprême, mais un moine pleurant ses péchés. Je le plantai, Apollon l’arrosa (c’est toi que je veux dire, ô mon précieux ami). Dieu l’a fait croître pour notre honneur, comme un monument de nos travaux assidus, de même que l’on conservait dans l’arche celte verge qui avait fleuri sons la main d’Aaron».

Mais ces jours heureux, où la solitude était adoucie par l’amitié dont elle resserrait les nœuds, devaient être brusquement interrompus. Grégoire fut rappelé auprès de son père plus tôt qu’il n’avait compté; son absence avait été fatale au vieillard. C’était pendant les jours d’orage de l’Église, quand les émissaires de Constance parcouraient tous les diocèses pour extorquer des adhésions à la formule équivoque de Rimini. Privé de lumières et de l’appui de son fils, le faible évêque, peu versé dans les subtilités théologiques et mal armé pour la lutte, entraîné d’ailleurs par l’exemple de Dianée, le métropolitain de la province, se laissa ar­racher sa signature. Le scandale fut très-grand dans la partie la plus zélée de son Eglise, qui se sépara vivement de sa communion. Grégoire trouva donc le désordre an comble dans la petite ville de Nazianze, et la vieillesse de son père éperdue et désolée. Basile, de son côté, était contraint de sortir de la retraite pour donner à la milice qu’il commandait le signal de la résistance contre la défection de Dianée. L’un et l'autre cependant ne s’engagèrent dans la lutte contre l’hérésie qu’avec une extrême réserve: Grégoire, contenu par sa tendresse filiale et aimant mieux se compromettre lui-même que de livrer son père au mépris des fidèles; Basile, profondément dégoûté de ces querelles, «navrée de voir qu’il n’y avait plus de roi en Israël, et que l’Église ne sût point obéir à un chef, tandis que l’essaim des abeilles savait bien reconnaître et suivre sa reine». On aurait dit qu’un pressentiment lui faisait entendre les approches d’un péril nouveau qui grondait sous le sol déchiré du sanctuaire.

Quand ce péril se manifesta enfin au grand jour, les deux amis, pleins des souvenirs de leur jeunesse, furent les premiers à le reconnaître. Ils avaient lu dans l’âme de Julien, et savaient quelle flamme de haine couvait sous sa modération apparente. Invités à se rendre à sa cour avec tous les écrivains de quelque mérite, ils n’y voulurent point paraître. Nous avons la lettre d’invitation que reçut Basile; s’il y eut une réponse, nous ne l’avons pas conservée. Mais ils avaient un représentant. au palais, dans la personne du frère de Grégoire, le médecin Césaire. C’était un beau jeune homme, de grande taille, d’une élocution brillante, qui avait étudié à Alexandrie et qui était arrivé, par de consciencieux travaux, à la perfection de son art. On l’appréciait fort à Constantinople; il y avait fait des cures presque miraculeuses, et sa bonne grâce, la discrétion, l'agrément de son commerce, faisaient de lui le confident de toutes les grandes familles, tandis que son désintéressement le mettait en très-bonne odeur parmi les pauvres. Sa porte était ouverte à toute heure, et il ne refusait jamais à personne ni un conseil, ni un secours. La ville l’avait pris en telle passion, que ce fut le sénat lui-même qui supplia l'empereur Constance de l'attacher à sa personne, en qualité de médecin. Constance y consentit volontiers, et lui offrit même, en outre, la dignité de sénateur pour faciliter son mariage avec une fille noble dont la main lui était offerte. Mais la modestie de Césaire se refusa aux honneurs et à l’alliance; et peut-être les conseils venus de Cappadoce ne furent-ils pas tout à fait étrangers à cet acte d’humilité.

C’était, en effet, pour la conscience timorée de Grégoire, un grand sujet d’inquiétude que de sentir son frère exposé sur le théâtre brillant de toutes les cupidités et de toutes les ambitions humaines. «Il vaudrait bien mieux, lui écrivait-il incessamment, être le dernier dans la maison de Dieu, que le premier comme vous êtes dans la maison de l’empereur». Puis il se rassurait, pensant qu’après tout la retraite n’était pas faite pour tous les hommes, et qu’on pouvait se comporter «sur la scène du monde comme un acteur qui joue son rôle, en gardant son âme unie avec Dieu». Mais lorsqu’à l’empereur hérétique et fastueux, dont le contact n’était déjà pas sans danger, eut succédé un séducteur couronné, dont la vertu même était un piège, l’angoisse fraternelle de Grégoire fut an comble. Il avait compté que l'indignation causée à tout chrétien par l’apostasie suffirait pour briser d’odieux liens, mais l’impression de Césaire était moins vive. L’abord de Julien était si gracieux, ses professions d’équité et de douceur, au début de son règne, paraissaient si sincères, qu’il n’avait vraiment pas vu de motif pour se retirer. Grégoire, tout scandalisé, lui écrivait lettres sur lettres, lui représentant que c’était une douleur universelle de voir le fils d’un évêque engagé au service d’un apostat, que c’était le sujet des conversations de toute la ville de Nazianze, et une occasion de triomphe pour tous leurs ennemis, qui n’avaient pas besoin de ce nouveau motif pour accuser très-haut leur vieux père de faiblesse. «Quant à notre mère, disait-il, nous lui cachons ta résolution par toutes sortes d’artifices, car, si elle venait à l’apprendre, tu sais comment sont les femmes, elles ne savent point garder la mesure dans leur douleur... Mais voici ce que je t’annonce, ajoutait-il : si lu restes là où lu es, de deux choses l’une : ou tu demeureras chrétien sincère, et tu seras rangé alors dans une classe qu'on méprise, et tu mèneras une vie indigne de toi et de les espérances; ou bien tu rechercheras les honneurs à tout prix, et tu oublieras alors la seule chose importante, et, si tu échappes à la flamme, tu sentiras au moins la fumée».

L’événement donna raison à la perspicacité de Grégoire. Julien ne gardait auprès de lui les officiers chrétiens que pour se donner le mérite de les convertir par ses argumentations, et les faveurs dont il disposait venaient en aide fort à propos à sa logique. Césaire, l’ami de Basile et le frère de Grégoire, eût été pour lui une conquête sans prix. Il n’osa pourtant pas l’entreprendre sur-le-champ. Ce ne fut qu’au bout de quelques mois, lorsque de nombreuses défections lui eurent donné confiance en lui-même, et lorsque l’irritation croissante des partis commençait à leur rendre la vie commune intolérable, qu’il se décida à porter une attaque directe au savant médecin. Il lui proposa une conférence en règle, à laquelle il se prépara de son côté avec le plus grand soin, comme si, derrière Césaire, il apercevait Grégoire et Basile eux-mêmes. Puis, pendant plusieurs heures, en présence de sa cour assemblée, il déploya tout ce que la nature avait mis en lui de ressources d’esprit et de grâce de langage. Ironie piquante, sophismes spécieux, allusions heureuses, le brillant enfant de la Grèce mit ce jour-là tout en œuvre et se surpassa lui-même. Mais Césaire avait étudié à la même école, et délia d’une main aisée les nœuds dont on voulait l’enlacer. Il eut réponse à tout, échappa à tous les pièges, déjoua toutes les insinuations, résolut tous les sophismes, et soutenant enfin, sans baisser les yeux, le courroux du regard impérial: « En un mot, dit-il, je suis chrétien et je veux l’être». Julien, reconnaissant alors, dans l’élan de l’âme comme dans les traits du visage, une ressemblance qu’il ne pouvait oublier :

«O l’heureux père, dit-il, qui a de si malheureux enfants!». La lutte avait passé les bornes permises à un courtisan : Césaire sollicita et obtint la permission de quitter la cour.

Il laissait dans l’âme de Julien un trait envenimé, une bataille perdue, une sédition populaire ou une insurrection de soldats lui eussent causé un dépit moins cuisant qu’un échec dans la joute oratoire. Il en éprouvait, moins encore pour lui-même que pour l'honneur de ses Dieux, une cruelle humiliation. Les chrétiens avaient déjà pour eux la vertu; comment aurait pu le méconnaître le malheureux souverain dont les nuits étaient troublées par les orgies des prêtresses et les jours obsédés par les importunités des sophistes mendiants ? Ils avaient aussi le courage : quelle audace à soutenir, quelle insolence même à provoquer la persécution! S’ils allaient avoir, en outre, la science, la dialectique, l’éloquence, que restait-il aux Dieux vaincus? Mais toutes ces belles connaissances, c’était la propriété de la Grèce et de ses Dieux : la poésie découlait des sources d'Homère; la logique était un instrument aiguisé par Aristote; c’était Platon qui avait donné à la métaphysique des ailes pour traverser l'infini de l’espace et monter vers le ciel. Était-il juste, pensait Julien avec amertume, de laisser ainsi des profanes dérober les biens du sanctuaire? Les adorateurs du charpentier, les imitateurs du pécheur Pierre et du Galiléen Paul, avaient-ils le droit de si bien penser, de si bien parler? Où avaient-ils appris à changer ainsi leur langue barbare contre la langue des Muses? A Athènes, sous la protection de Minerve. Quel scandale de voir les Dieux eux-mêmes prêter à leurs ennemis les armes mêmes qui servaient à détruire leurs autels?

Julien roula longtemps ces amères pensées dans son esprit. La prudence du souverain et l’amour-propre de l’homme de lettres, la modération de philosophe et la sincère indignation du fanatique, se livraient en lui de grands combats. La colère l’emporta enfin et troubla pour jamais la perspicacité naturelle de son sens politique. Il forma le dessein étrange de confisquer la science, comme un monopole, pour ses Dieux, et d’interdire aux chrétiens, à défaut de la lumière du jour, celle de l'intelligence. Il fit le premier et timide essai de ce système perfide dans deux lois datées des premiers jours de mai, par lesquelles, en renouvelant les privilèges anciens des artistes et des médecins, il confiait exclusivement aux curies des grandes villes le droit de nommer aux fonctions de professeurs, sous réserve de l’approbation impériale, et interdisait renseignement à tout autre qu’aux maîtres officiels. Puis, peu confiant encore dans le choix des curies, dont beaucoup étaient infectées de christianisme, il leva quelques jours après tout à fait le masque, et un matin on put lire sur les murailles de Constantinople ces paroles étranges et embarrassées, tout imbues du fiel de la vanité littéraire .

«J’appelle une saine doctrine, non celle qui apprend l'heureux choix des paroles et l’harmonie d’une belle langue, mais celle qui maintient l’âme dans une bonne disposition et lui donne une notion juste sur ce qui est bien ou mal, beau ou laid. Celui donc qui enseigne une chose à ses disciples pendant qu’il en pense une autre, celui-là est aussi éloigné de faire un bon maitre qu’un honnête homme. Si cette différence de la parole et de la pensée ne porte que sur un objet de peu d’importance, le mal existe toujours, quoique dans une faible mesure. Mais s'il s'agit de choses tout à fait grandes, et qu’un homme, sur de tels sujets, enseigne autrement qu'il ne pense, n’est-ce pas là faire de l’enseignement un trafic, et non un commerce honnête, mais une fraude criminelle? Car, en enseignant ainsi les choses qu’ils méprisent, de tels hommes attirent, par de trompeuses amorces et de fausses louanges, ceux à qui ils veulent plus tard communiquer leurs propres vices. Tous ceux donc qui veulent faire profession d’enseigner doivent être d’abord irréprochables dans leurs mœurs, et se garder de mettre en avant des opinions qui s’écartent des croyances populaires; mais ceux-là surtout doivent se montrer tels, qui enseignent l’art de discourir aux jeunes gens, et qui les guident dans l’interprétation des livres anciens: soit rhéteurs, soit grammairiens; plus que tous, les sophistes; car ces derniers veulent être professeurs, non-seulement de langage, mais de bonnes mœurs, et ils disent que leur art est la philosophie qui enseigne à diriger la chose publique. Que cela soit vrai ou non, n’en discutons pas pour le moment. Je les loue de si nobles prétentions, mais je loue surtout ceux qui ne trompent pas le public, et ne se démentent pas eux-mêmes en apprenant à ceux qui les écoutent le contraire de leurs vraies opinions. Que vois-je, en effet? Homère, Démosthène, Hérodote, Thucydide, Isocrate ne reconnaissent-ils pas tous quo les Dieux sont les pères et les guides de toutes sciences? Ne se croyaient-ils pas tous consacrés, les uns à Mercure, les autres aux Muses? N’est-il donc pas absurde de voir que ceux-là même qui interprètent les livres de ces grands hommes insultent les Dieux qu’ils ont honorés? Je trouve cette conduite insensée, non cependant que je veuille contraindre ceux qui la tiennent à changer de sentiment; mais je leur donne le choix, ou de ne plus enseigner ce qu’ils réprouvent, ou, s’ils persistent à enseigner, de convenir alors eux-mêmes et de redire à leurs disciples que ni Homère, ni Hésiode, ni les autres écrivains qu’ils interprètent, ne sont coupables d’impiété, de démence ou d’erreur, comme on les en accuse. Car enfin ils vivent des œuvres de ces écrivains: c’est leur gagne-pain; et c’est se reconnaître soi-même pour les plus avares des hommes, que d’enseigner, pour quelques drachmes, ce qu’on croit être, le mensonge. A la vérité, jusqu’aujourd’hui il y avait plus d’une raison pour ne pas fréquenter les temples des dieux: une crainte partout répandue pouvait servir d’excuse pour altérer les vraies notions de la divinité. Mais puisque enfin les Dieux nous ont rendu la liberté, il me paraît absurde que des hommes enseignent ce qu’ils ne tiennent pas pour vrai. S'ils reconnaissent quelque sagesse dans ceux dont ils interprètent les œuvres, qu’ils s’étudient d’abord à imiter leur piété envers les dieux. Que si vous pensez, au contraire, que toutes ces opinions sont fausses, allez alors aux églises des Galiléens, et interprétez Matthieu et Luc. C’est là que vous apprendrez à vous abstenir des choses sacrées. Quant à moi, je désire que vous régénériez, comme vous dites, vos oreilles et votre langue par ces leçons divines dont, s’il plaît à Dieu, je ne m’écarterai jamais, ni moi, ni ceux qui m’aiment. Voilà donc la loi que j’établis pour les professeurs et pour les maîtres. Quant aux jeunes gens qui veulent suivre les cours, je ne les en empêche pas, car il ne serait point juste d’écarter du bon chemin ceux qui ne savent encore dans quelle voie ils veulent marcher, et de les retenir de force dans les coutumes de leurs parents. Il serait juste, au contraire, de les traiter comme des insensés et de les guérir même malgré eux. Mais nous avons pardonné à tous celle malice, et il vaut encore mieux, je crois, éclairer que punir les insensés».

Tel était cet édit étrange, et que, pour la gloire de son héros, Ammien Marcellin aurait voulu couvrir d’un éternel silence. Malgré l’embarras du langage et les prudentes réserves qui en limitaient la portée, le coup était inattendu et eut un grand retentissement. Il n’y eut pas une ville d’études cl d’écoles qui n’entrât tout d’un coup en rumeur. Partout il y avait des professeurs chrétiens; qu’allaient-ils faire? El les élèves chrétiens se condamneraient-ils à n’entendre et à ne suivre qu’un enseignement consacré désormais sans contradiction à l'erreur? L’incertitude ne fut pas longue. A très-peu d’exceptions près, toutes les chaires chrétiennes se fermèrent d'elles-mêmes. Ce fut l’occasion des scènes les plus touchantes. Apollinaire à Laodicée, Prohérèse à Athènes, durent faire leurs adieux à leurs auditoires, au milieu des larmes de toute la jeunesse. Prohérèse avait été un des maîtres de Julien, qui lui conservait un reste d'affection. On lui fit proposer de l’excepter de la mesure générale, ou du moins, de fermer les yeux sur sa désobéissance. Il refusa énergiquement et dut condamner au silence une voix brillante que toute l’Àsie et tout Athènes écoutait depuis vingt ans avec admiration. A Rome, un sacrifice plus grand encore émut vivement toute la ville. C’était la démission de Marius Victorinus, vieillard vénérable, longtemps païen, chrétien d’hier, mais qui enseignait depuis plus de quarante années. Il avait été le maître de tons les sénateurs et de tous les grands de la ville. Ses anciens élèves professaient pour lui lin véritable culte, et lui avaient fait élever, à leurs frais, une statue sur la place publique. Victorinus était arrivé à la foi, des ténèbres les plus épaisses d’un paganisme fanatique, par une longue et secrète étude. La lecture assidue des Écritures avait fini par toucher son cœur; mais, pendant de longues années, il avait gardé, renfermé en lui-même, le secret de sa conversion. La crainte du dédain des sages, la honte de se démentir, arrêtaient sur ses lèvres la profession de foi prête à s’échapper. «Je vous dis que je suis chrétien, disait-il à tous ceux de ses amis qui rougissaient de sa timidité, bien que je n’aille pas à votre église. Sont-ce les murailles qui font les chrétiens?». Enfin un jour, nul n’étant prévenu, cl personne ne s’y attendant, Victorinus avait paru à l’église, venant s’asseoir humblement aux instructions des catéchumènes. Puis, quand vint la fête où les postulants du baptême récitaient très-haut et d’un lien élevé la profession de la foi chrétienne et la confession de leurs péchés, les clercs appelèrent Victorinus, au milieu d'une attente universelle. Un murmure de curiosité s’éleva quand on vit le célèbre vieillard monter les degrés de l’estrade, revêtu de la robe blanche, comme un humble enfant. Il attendit que le silence fût rétabli, puis il proféra ses aveux, de cette voix si bien connue, qui tira ce jour-là des spectateurs, non les applaudissements dont elle avait été tant de fois couverte, mais les larmes d’une silencieuse admiration.

Ces impressions étaient à peine effacées, quand tomba dans la ville l’ordonnance de Julien. Chacun se demanda aussitôt quel parti Victoriens allait prendre. On sut bientôt que sa résolution était arrêtée, et que cette épreuve cruelle n’avait pas été au-dessus de sa foi naissante. Sommé de choisir entre sa vieille renommée et sa croyance nouvelle, il répondit, sans se troubler, que de grand cœur il abandonnerait l’école où il enseignait à bien parler, plutôt que d’être infidèle à la grâce qui sait rendre éloquente la langue même des petits enfants.

De telles scènes, chaque jour renouvelées au milieu d’une émotion croissante, portaient au comble l’irritation publique. Les rapports que la paix avait établis entre les hommes se trouvaient tout à coup violemment rompus. Les jeunes chrétiens, s’empressant de partager le dévouement de leurs maîtres, dédaignèrent de profiter de la faculté dérisoire que Julien leur laissait encore. Peut être aussi ceux d’entr’eux qui se présentèrent aux auditoires païens furent-ils reçus de manière à ne pouvoir honorablement y reparaître. En tout cas, toute communauté d’études cessa promptement par le fait; et, malgré les termes formels de l’édit de Julien, l’opinion s’accrédita qu’il était interdit non-seulement aux maîtres chrétiens, d’enseigner, mais même aux élèves chrétiens, d’apprendre. Cette supposition a passé dans le récit de plusieurs historiens qui attribuent ainsi à la volonté de l'empereur un effet qu’il aurait dû prévoir, mais qu’il n’avait nul motif de désirer.

Le résultat de la mesure prise n’en était pas moins d’interdire aux familles chrétiennes tout accès pour leurs enfants dans les rangs élevés de la société, car les belles-lettres étaient l'entrée nécessaire de toutes les fonctions, et les priver de ces hautes connaissances c’était les marquer au front d’un stigmate d’humiliation. Il y avait eu des persécutions plus rudes, aucune peut-être n’avait été plus blessante. Le trait n’était pas mortel, mais laissait dans la plaie le venin le plus acre. Personne ne ressentit plus vivement l'injure que les anciens compagnons d’études de Julien, à qui, à vrai dire, l’édit était adressé, et «ne pouvaient s’y reconnaître à chaque parole. Grégoire surtout en fut navré : bien longtemps encore après, il ne pouvait s’en taire, et à l’abondance indignée de ses invectives on reconnaissait ce qu’il avait souffert. «De quel droit, s’écriait-il, cet homme, cet amant de la Grèce et de l’éloquence, prétend-il que le grec lui appartient, à lui et à ses Dieux?... De quel droit nous interdit-il la parole que le Verbe de Dieu a placée entre les hommes comme un lien, pour rendre leur vie douce, humaine, sociable?... Parce que le grec a été parlé par des auteurs païens, est-ce une raison pour nous l’interdire! Ne sont-ce point les Egyptiens et les Hébreux, leurs sages maîtres, qui ont inventé l’usage des lettres, et les Eubéens le calcul? Qu’arriverait-il donc si les Egyptiens, les Phéniciens et les Eubéens allaient réclamer pour eux seuls toutes ces découvertes? Ne faudrait-il pas les leur céder d’après ces nouveaux principes, et faut-il nous priver de toutes ces choses?... Tu es en armes, ô guerrier courageux... mais ces armes, d’où le viennent-elles? N’est-ce pas des Cyclopes, qui ont inventé l’art de forger le fer?... Tu es revêtu de la pourpre, vas-tu la rendre aux Tyriens qui ont su, les premiers, la découvrir?».

Ces malédictions, dont l'écho lui revenait de toutes parts, irritaient Julien sans l’ébranler. A chaque instance nouvelle qui était faite auprès de lui pour lui représenter l’injustice ou l’imprudence de sa conduite: «Non, disait-il, l'éloquence, c'est notre affaire: gardez votre ignorance et votre rusticité: votre philosophie n’a qu’un mot: Croyez ! Contentez-vous de croire, et cessez de vouloir connaître».

Chose étrange, il semblerait qu’il y eût aussi des chrétiens (en petit nombre, à la vérité, et à qui les maîtres de l’Église ne laissaient pas prendre le verbe haut), mais qui tout bas s’applaudissaient des violences de Julien et professaient la même opinion que lui sur les bornes où devaient être renfermées les sciences chrétiennes. Ces héritiers des étroites  doctrines des Tatien et des Tertullien ne voyaient pas, à ce qu’il paraît, sans plaisir, enlever aux mains des chrétiens les livres profanes des maîtres grecs, et fermer devant eux les portes des écoles d’éloquence et de dialectique. Ils craignaient pour les âmes élues la contagion de la métaphysique et delà fable, et se félicitaient que ces sources, impures à leurs yeux, d’où l’hérésie avait plus d’une fois découlé, fussent tout d'un coup détournées du champ de la foi. Pour eux une foi naïve, ignorante, dédaigneuse de la sagesse humaine, la loi des premiers et obscurs disciples des Apôtres, était l’étal idéal et parfait d’une âme fidèle. Ils redoutaient la foi savante dont la haute société chrétienne, plus récemment convertie, avait contracté l’habitude et sentait vivement le besoin. C’est à ces esprits exaltés que l’historien Socrate, parvenu à ce point de son récit, croit devoir répondre en quelques termes graves et sensés. Il rappelle, en peu de mots, que la philosophie des Grecs avait su par ses propres forces atteindre jusqu’à la connaissance de Dieu, que saint Paul a cité leurs poètes, et qu’il a toujours été permis, dans la guerre, de battre l’ennemi par ses propres armes, et il conclut que les chrétiens d’alors curent raison de résister de toute leur puissance aux exclusions humiliantes que Julien voulait leur imposer.

Le sage historien avait raison. Bi Julien, ni les chrétiens de peu de foi qui entraient, par un scrupule déplacé, dans la conspiration de sa haine, ne comprenaient les vues de la Providence et les secrets de l’avenir. Quoique étrangères aux débuts du christianisme, les sciences et les lettres avaient désormais acquis droit de bourgeoisie dans son sein; les motifs qui les en avaient si longtemps bannies avaient cessé de prévaloir. Devant une nature déchue et un monde corrupteur, qui avaient abusé de tous les dons du créateur, Jésus-Christ avait dû apparaître seul, faible, nu, pour faire éclater la force divine dans l’infirmité humaine. Le Verbe de Dieu était descendu dans son royaume, et les siens ne l’avaient pas reçu. Ni cette philosophie, émanation de la raison divine, ni cette poésie, pâle reflet de la lumière incréée, écho affaibli des concerts célestes, n’avaient reconnu dans l’humble enfant de Bethléem, leur maître et leur roi. Longtemps elles avaient refusé de l’entendre, et pour châtier leur rébellion, Dieu les avait prises et tenues captives dans le filet des pécheurs ignorants de Génésareth. Mais cette révolte de la créature devait cesser à son tour: le jour était venu où le génie de l’homme, dompté et soumis, faisait hommage de toutes ses conquêtes à la vérité éternelle. Toute science, désormais, quels que fussent son nom, sa date et sa patrie, appartenait à Jésus-Christ par droit de conquête, aussi bien qu’à Dieu par droit de création. Il n’était permis à aucun homme de l’en priver, ni à l’Eglise de s’en dessaisir.

 

 

CHAPITRE VII

JULIEN PERSÉCUTEUR.

(362-363)