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LE CŒUR DE NOTRE-DAME MARIE DE NAZARETH:

UNE HISTOIRE DIVINE

 

 

L’ÉGLISE ET L’EMPIRE ROMAIN AU QUATRIÈME SIÈCLE

DEUXIEME PARTIE : CONSTANCE ET JULIEN

CHAPITRE V

JULIEN EN GAULE.

(356-361 ).

Tandis que les discussions religieuses, réveillant chez les peuples un esprit de résistance depuis longtemps inconnu, livraient la réputation de l’empereur et la dignité impériale aux débats d’une publicité bruyante, le nom du césar qui régnait en Gaule n’était pas prononcé dans ces querelles. Non cependant que, depuis quatre ans qu’il gouvernait, il eut usé du pouvoir en souverain fainéant, et fût demeuré dans l’obscurité et dans l’inaction: chaque jour, au contraire, il avait fait un pas dans la voie de la renommée. Mais, concentrant avec soin toute son activité dans les bornes de sa province, fuyant tout contact avec le pouvoir d’un parent qu’il redoutait en le méprisant, et l’autorité d’une Église qu’il détestait intérieurement, il avait transformé la Gaule en un royaume isolé dont l’histoire, pendant ces quatre années, se détache entièrement des annales du reste du monde.

Rien n’était, au reste, plus conforme aux tendances naturelles des peuples qu’il avait à gouverner. La Gaule, après avoir d’abord très-vaillamment défendu, mais ensuite très-promptement abdiqué ses mœurs, sa langue et ses dieux, ne conservait de son ancien esprit d’indépendance que le goût très-prononcé d’exister pour son compte et d'être régie chez elle par un souverain qu’elle pût connaître et voir à l’œuvre. Nulle part peut-être la civilisation romaine n’avait plus fortement marqué son empreinte; nulle population n’avait subi, à un plus haut degré, la transformation de la conquête; mais en prenant les mœurs, elle avait voulu prendre aussi les droits des conquérants. Elle imitait Rome avec la prétention, toujours persistante et souvent exprimée, de la remplacer. A la différence de l’Orient hellénique qui subissait servilement le joug de ses vainqueurs, mais gardait sous leurs yeux et même leur communiquait ses molles coutumes, la Gaule, en se dépouillant de la barbarie, n’avait perdu ni le souvenir ni l’espoir de la liberté. Au sein de chacune de ses cités florissantes, une curie, composée de citoyens riches dont les noms, bien qu'allongés par une terminaison romaine, trahissaient leur origine celtique, présentait, par la dignité de ses délibérations, l’image d’un véritable sénat. Vers le milieu du troisième siècle, au moment où l'anarchie et l’invasion rendaient à chaque province le soin de sa propre défense, la Gaule avait usé de l’interrègne pour porter à sa tête des soldats nés sur son territoire, et créer un véritable empire gaulois qui put se maintenir treize années. Elle n’avait été ni moins prompte ni moins habile à tourner à son profit la division de la dignité impériale, devenue si habituelle depuis Dioclétien. Constance Chlore, Constantin, dans sa jeunesse, n’avaient pu gagner le cœur de leur province qu’en prenant l’altitude de souverains gaulois par excellence. Julien, subissant la même influence, ou suivant la même politique, était sûr d’arriver au même succès.

Ce n’était pas tout, d’ailleurs, de gouverner la Gaule : il fallait aussi la défendre, et cette lâche suffisait amplement à l’apprentissage, même de la plus heureuse intelligence. Jamais les invasions des Barbares, fléau toujours redoutable de cette région, du reste aimée du ciel, n’avaient été plus fréquentes et n’avaient porté des coups plus terribles. La ligne du bas Rhin, qui formait, au nord et à l’occident, la limite supérieure des provinces gauloises, bornait, du côté du sud et de l’est, cette immense étendue de territoire où flottaient, comme les vagues d’une mer, les courants des tribus germaines et sarmates. Ce bassin, toujours rempli d’hommes et toujours orageux, était mal contenu par les parois artificielles que lui opposait la résistance savamment organisée de l’empire. La moindre interruption dans la continuité de la digue, le moindre affaiblissement dans sa force, ou seulement une agitation inaccoutumée des flots qu’elle contenait à peine, suffisaient pour déterminer un débordement. Une guerre civile dans l’empire, qui dégarnissait des places fortes; un conflit entre quelques-unes des tribus barbares, qui forçait les vaincus à chercher leur salut dans l'émigration: c’étaient là les causes ordinaires d’attaques toujours renaissantes. Une invasion était la suite immédiate de toute lutte de prétendants dans le monde romain, ou de toute bataille livrée entre deux roitelets du monde barbare. Le repos des provinces limitrophes en sentait également et inévitablement le contre-coup.

Or, dans les dix dernières années que notre récit vient de parcourir, ces deux causes réunies avaient agi de concert pour troubler la prospérité et la paix des Gaules. D’une part, l’insurrection de Magnence, qui avait eu la Gaule pour point de départ et pour dernier théâtre, avait nécessairement affaibli la défense de la frontière. Magnence, en s’avançant vers l’Orient, pour accabler Constance du poids de toutes les troupes qu’il avait pu réunir, dégarnissait systématiquement, on l’a vu, les provinces occidentales : soit que, grâce à sou origine germaine, il crut n’avoir rien à craindre sur ses derrières, soit tout simplement que son ambition peu patriotique courût d’abord au plus pressé. On lui reprochait même d’avoir levé des recrues parmi les tribus qui habitait les bords du Rhin et de leur avoir enseigné ainsi lui-même à franchir la borne fatale de l’empire. En revanche, quand il était revenu sur ses pas, repassant les Alpes, en pleine déroule, mais mollement pressé par Constance, ses partisans accusaient l’empereur d'avoir déchaîné les Germains pour l’achever. Toutes ces récriminations avaient probablement un côté de vérité, et ce n’était que l’éternelle répétition du spectacle que donnaient toutes les guerres civiles. Chaque compétiteur avait pensé à son pouvoir plus qu’au salut de Rome, et acceptait, de bonne grâce, le secours que pouvait lui prêter, même sans combinaison préméditée, une diversion faite par les Barbares. Puis les rapports fréquents favorisés par Constantin entre l’empire et ses voisins, ceux qui subsistaient naturellement entre les Barbares établis sur le sol romain ou engagés dans les armées romaines et leurs anciens compatriotes: toutes ces relations suggérées par une politique chrétienne étaient sans inconvénient, tant que l’autorité impériale se maintenait dans toute sa force. Mais dès que le lien se détendait, elles favorisaient de dangereuses trahisons, comme ne l’avait que trop tristement prouvé l’étrange défection dans laquelle l’épouvante et la calomnie venaient de précipiter le malheureux général Sylvain. Et ce qu’il y avait eu de curieux dans cette circonstance, c’est que pendant qu’un général, Franc d’origine, prenait ainsi la pourpre, en présence et avec l’appui des Barbares, c’étaient aussi d’autres Barbares, les Francs Malaric et Mellobaud, qui s’étaient chargés, an nom de Constance, d’instruire sa cause et de poursuivre son châtiment. Toutes ces agitations, tontes ces allées et venues, auxquelles la Gaule servait nécessairement de passage, familiarisaient ses rudes voisins avec l’habitude d’envahir à leur gré, sur le moindre prétexte, le territoire sacré de l’empire.

Une révolution intérieure, survenue à l’extrémité opposée de la Germanie, ne contribuait peut-être pas moins à précipiter ces invasions. Parmi toutes les nations germaines avec qui l’empire avait à combattre, et dont les historiens latins défigurent les noms en les traduisant, une en particulier avait pris, dans ces dernières années, un développement inattendu qui fixait sur elle tous les regards. Elle le devait, suivant toute apparence, aux principes civilisateurs du christianisme que lui avaient communiqués, dès la fin du siècle précédent, des prêtres et des captifs chrétiens. Les Goths, établis de longue date au nord du Pont-Euxin, vainqueurs des Sarmates qui leur avaient disputé quelque temps les bords du Tanaïs et des Palus-Méotides; entrés, depuis un traité conclu avec Constantin, dans l’alliance régulière de l'empire, venaient de prendre, sous l’habile administration d’un de leurs rois, le vieil Hermanaric, l’assiette d’un gouvernement régulier. Hermanaric avait soumis rapidement et ses plus proches voisins et les diverses tribus de son peuple. Ses conquêtes, parties du Danube et s’avançant jusqu’à la Baltique, comprenaient une grande partie des régions que gouverne aujourd'hui le sceptre des czars et de celles qui forment la confédération germanique. On l’appelait l’Alexandre du Nord. A ses cotés siégeait un évêque chrétien, Ulphilas, héritier de ce Théophile qui avait déjà figuré à Nicée, mais doué de facultés plus rares et d’une éloquence plus persuasive. Soit qu’Hermanaric eût ou non favorisé la propagation de la religion chrétienne, qu’il ne professait pas lui-même, toujours est-il que, sous la double influence et d’une autorité protectrice et d’une foi plus éclairée, le royaume des Goths sortait un peu de la barbarie. Pour la première fois, on voyait sur la rive gauche du Danube, et hors de la puissance romaine, quelque chose qui ressemblait à l’ordre d’une société policée.

La conséquence naturelle de celte pression régulière qui se faisait sentir à l’une des extrémités du continent germanique était de refouler vers l’autre toutes les tribus nomades qui ne consentaient point à la subir. Quades, Vandales, Boiens, Marcomans, Burgondes, toutes ces populations échelonnées le long des barrières romaines, trouvant leurs mouvements gênés à l’Orient par la présence d’un obstacle inaccoutumé, refluaient vers l’Occident, se poussant l’une l’autre, comme les colonnes d’un liquide. C’était la frontière du Rhin qui supportait le dernier contre-coup de cette longue agitation, et l’extrême limite de cette frontière se trouvait occupée par une confédération plus hardie, plus entreprenante qu’aucune autre, celle-là même dont les soldats romains, déjà un siècle auparavant, célébraient la puissance dans ce chant fameux: «Nous avons tué mille Francs: un milliard de Perses ne sauraient nous effrayer». Les Francs étaient le nom générique d’une énergique association de plusieurs peuples établis entre le Rhin, le Mein et le Weser. C’étaient donc eux qui subissaient toute la force accumulée du mouvement dont l’extension de la puissance des Goths était l’ori­gine, et le poids de cette impulsion les aurait poussés, malgré eux, sur les plaines de Gaule, quand même leur courage et leur convoitise, toujours en éveil, n’auraient pas trouvé dans ces riches provinces l'appât le plus séduisant.

Aussi, dès la fin de l’année 355, la destruction de quarante villes ruinées en peu de mois et le siège mis devant l’importante forteresse de Cologne n’avaient pas permis aux Gaulois de méconnaître qu’ils devaient s’attendre, de la part de leurs voisins barbares, à un redoublement de fureur. Leur effroi avait été d'autant plus grand que, depuis la mort de Silvain, les légions étaient fort débandées, et que la Gaule semblait oubliée par l’empereur. Mais quand ils apprirent qu’un prince impérial arrivait pour les commander, le soulagement fut général, et de toutes parts on s’apprêta à le recevoir avec allégresse. Julien mit le pied sur le territoire des Gaules dès les premiers jours de l’année 356, et c’est jusqu’à cette date que, pour ne pas interrompre la suite des faits, notre récit doit maintenant rétrograder.

La première ville gauloise où le nouveau césar fit son entrée fut celle de Vienne sur le Rhône. Il paraissait triste et soucieux, et son petit corps d’armée, composé en tout de trois cent soixante soldats, était livré au plus profond abattement. Sur la route, en effet, et même avant qu’on eût franchi les Alpes, une déplorable nouvelle avait circulé dans les rangs. Cologne était pris, et la tête de pont du Rhin ainsi livrée à la puissance des Barbares. Le jeune prince s’étonnait que Constance, informé de ce désastre avant leur séparation, lui en eût fait un secret. L’esprit toujours assiégé de méfiances, il voyait dans ce silence une preuve nouvelle que, sous prétexte de le couronner, on ne voulait, en réalité, que le faire battre et tuer dans une partie désespérée. Pourtant, la joie qui éclatait partout sur son passage, l’empressement des populations, les fêtes et les arcs de triomphe préparés en tous lieux, ne tardèrent pas à dissiper un peu sa mélancolie. Deux faits de bon augure vinrent aussi rassurer son esprit superstitieux. Le temps, très-brumeux en Italie, s’adoucit et s’éclaircit subitement de l'autre côté des Alpes, malgré l’époque avancée de la saison; et le jour de l’entrée du cortège impérial dans Vienne, le soleil se montra brillant à l’horizon, comme par une belle matinée de printemps. Dans la première rue où Julien passa, une couronne de feuillage, suspendue à une fenêtre, se détacha et vint se poser d’elle-même sur sa tête, aux acclamations de la foule. On raconte aussi qu’une vieille femme aveugle, entendant ce bruit, demanda ce qui se passait. «C’est, lui dit-on, le césar Julien qui fait son entrée.—Ah! reprit-elle, c’est donc celui-là qui rétablira le culte des dieux».

L’aspect des choses, en réalité, n’était pas riant, et il n’avait pas de temps à perdre en fêles. La moitié de la Gaule était ravagée, et les Franks, no trouvant aucune résistance devant eux, s’étaient avancés jusque dans les plaines de Bourgogne. Julien n’amenait pas de troupes avec lui, et celles qu’il trouvait en Gaule étaient livrées à l’indiscipline. On lui avait enjoint de ne rien faire sans l’avis des généraux qui les commandaient. Mais malgré son ignorance complète de l’art de la guerre, il ne lui fallut pas longtemps pour s’apercevoir que tous ces seconds qu’on lui donnait pour maîtres étaient des hommes incapables, qui ne se souciaient nullement de marcher au péril et qui avaient pour instructions secrètes de le tenir sévèrement en bride. Ils le traitaient sans beaucoup de considération, comme un apprenti tout fraîchement sorti des écoles, et ne cherchaient qu’à l’endormir dans une fausse sécurité. Julien sentit donc, sans le dire, qu’il n’avait de conseil à prendre que de lui-même. Par bonheur, il avait l’hiver devant lui avant de devoir se mettre en campagne. Ce fut un temps de constantes études et d’infatigables exercices, la nuit dans les livres, le jour dans les camps. A la surprise universelle, et au grand déplaisir de ses surveillants, son ardeur suffit à tout. Les recherches savantes de l’écolier servirent à guider et à éclairer l’activité passionnée du nouveau général. Sa bonne grâce et son désir d’ap­prendre curent bientôt séduit tout le monde. Il était le premier à rire de son inexpérience dans toutes les parties matérielles et pour ainsi dire mécaniques de son métier. Quand il lui fallait, par exemple, comme une simple recrue, apprendre à marcher au pas au son d’un instrument qui marquait la cadence : «J’ai l’air, disait-il en riant, d’un bœuf qui porterait le bât». Puis il ajoutait de bonne humeur : Voyez, Platon, ce que l’on fait d’un philosophe!»

Une si noble ardeur ne tarda pas à toucher même le cœur dur de quelques-uns des fonctionnaires qu’on lui avait donnés pour tuteurs. Des chambellans, des officiers, deux entre antres nommés Euthérius et Salluste, se mirent rapidement en bonne intelligence avec lui. Le trésorier Ursule, qui avait ordre de lui donner peu d’argent pour empêcher qu'il ne s'attachât les troupes par des largesses, voyant son zèle pour le bien public, lui ouvrit en secret tous les crédits qu’il put désirer. Aidé de ces appuis et surtout de son génie naturel, en six mois, lui qui ne savait auparavant de quoi se composait une légion, il eut réformé et rééquipé une partie de l’armée, et plein d’un feu qui se communiquait autour de lui, il sollicitait déjà humblement de Constance la permission d’aller montrer à l'ennemi l’image de l’empereur.

Les premiers jours de juin le virent en effet en marche vers la ville d’Autun, devant laquelle les Barbares avaient mis le siège. Quand il y arriva, le 21 de ce mois, les Barbares avaient disparu et la ville était libre. Le seul bruit de son approche, en effet, avait rendu le courage aux vétérans qui défendaient la cité, et plusieurs sorties heureuses avaient fait reculer les troupes assiégeantes qui s’éloignaient par la route d’Auxerre. Julien n’hésita pas à se mettre à leur poursuite. Deux routes pouvaient être suivies pour les atteindre: la grande voie romaine qui passait par Sidoleucum et Cora (Saulieu et Saint-Moré, le long de l’Yonne), et un chemin de traverse qui coupait au plus court en s’enfonçant dans les bois. Julien choisit sans balancer la voie la plus rapide et la plus périlleuse. Accompagné de deux corps de cavalerie et d'infanterie légère, il traversa la forêt et se trouva à Auxerre au moment où l’ennemi sortait de celle ville pour se diriger sur Troyes (Tricassini). Après quelques instants de repos, la poursuite fut reprise. Entre Troyes et Auxerre on atteignit enfin les Barbares, et Julien se vit même environné de toutes parts. Un combat engagé dans un lieu habilement choisi lui permit de frapper un grand coup sur une de leurs bandes isolées, qu'il fil captive presque tout entière. Le reste de la troupe, très-effrayé, continua son mouvement rétrograde, et Julien, ne se souciant pas de commettre son petit corps d’armée avec une foule désordonnée, laissa à dessein les fugitifs s’échapper. Tous ces mouvements avaient été accomplis pourtant avec tant de célérité, que quand il arriva aux portes de Troyes, les gens de la ville, distinguant mal la masse d’hommes qui s’avançait, ne pouvaient croire que ce fussent les troupes romaines et hésitaient à ouvrir leurs portes.

L’audace qui, dans cette première attaque, lui avait réussi, faillit le perdre quelques jours après. De Troyes il se rendit à Reims pour faire sa jonction avec le gros de l’armée de Gaule qui était sous le commandement de Marcellus, successeur d’Urficin. Confiant dans cet accroissement de ses troupes, il reprit avec un nouvel élan sa poursuite; et, malgré les avertissements de son conseil, il s’engagea, pour atteindre un parti d’Alamans dans le pays qui s’étend entre la Sarre et la Moselle, aux environs de Decempagi (aujourd'hui Dieuze). Un brouillard s’éleva autour de lui dans cette région marécageuse et le couvrit d’une ombre si épaisse, qu’au moment où il s’y attendait le moins il se trouva complètement tourné par les Barbares, qui attaquaient déjà son arrière-garde. Deux légions eussent été ainsi entièrement détruites si, au bruit de la mêlée, un corps d’auxiliaires, probablement germains, ne fût accouru et ne les eût dégagées. Cet accident acheva l'éducation militaire de Julien. Il était audacieux, il devint prudent; il cherchait le combat, il apprit à craindre les embûches. S’avançant dès loirs avec plus de circonspection, mais non avec moins de courage, en peu de mois il eut poussé devant lui les Barbares jusqu’à Strasbourg; et de là, descendant le cours du Rhin, il put rétablir successivement la puissance romaine à Coblentz, puis enfin à Cologne. Une seule bataille, livrée dans une plaine d’Alsace, décida la fortune. Un des rois francs demanda la paix; les fortifications de Cologne furent réparées; puis Julien n’osant ni se fier à ces traités, ni passer l’hiver sur une frontière encore si dégarnie de troupes, eut le temps de traverser de nouveau la moitié de la Gaule et de venir dans un lieu plus sûr, aux environs de Sens, non pas jouir de ses victoires, mais en préparer de nouvelles.

Pendant les derniers jours de cette heureuse campagne, un incident assez singulier fit le sujet des conversations de l’armée. On distribuait un matin aux soldats, sous les yeux du césar lui-même, la solde extraordinaire de campagne, et chacun venait à l’appel pour la recevoir. On appela à son tour Martin, fils de vétéran, et à ce nom on vit sortir des rangs un tout jeune homme, de bonne mine, qui, au lieu de s’approcher du payeur, marcha droit au prince et lui dit : «César, jusqu'aujourd'hui j’ai servi pour vous : souffrez que désormais je serve Dieu. Que celui qui veut porter les armes prenne votre solde : pour moi, je ne veux plus être soldat que du Christ, et les combats ne me sont plus permis». A cette demande inattendue, suivie de cette profession de foi qui ne lui plaisait guère, Julien fronça les sourcils, d’assez mauvaise humeur : «Quel est le lâche, dit-il, qui veut se retirer la veille d’un combat?»—«Si l’on prend ma foi pour de la peur, reprit le jeune cavalier sans se troubler, qu’on me mette demain sans armes devant les rangs, et au nom du Seigneur Jésus, et avec le signe de la croix pour toute défense, je saurai traverser les bataillons ennemis». Soit qu’il voulût ou non accepter l’épreuve, Julien fit toujours, en attendant, mettre l’importun pétitionnaire aux arrêts. Puis le hasard fit qu’il n’y eut plus de combat, les Barbares ayant demandé la paix dès le lendemain. Alors, si Julien voulut examiner les états de service du jeune homme, il put apprendre qu’il était originaire de Pannonie; qu’on l’avait enrôlé de force cinq ans auparavant, à peine âgé de seize ans, en vertu de la loi qui obligeait les fils de vétérans à embrasser la carrière de leurs pères. On ne parlait dans la légion que de son inépuisable charité; ses camarades l’aimaient vivement; il distribuait aux pauvres ce qui ne lui était pas strictement nécessaire pour subsister, et ce nécessaire était peu de chose, car sous l’uniforme il vivait avec l’austérité d’un moine. On racontait de lui, entre autres choses, un trait touchant. Un jour, par un grand froid, il avait rencontré sur sa route un pauvre à moitié nu : lui-même était fort mal couvert, ne portant d’autre vêtement que le simple manteau militaire; et n’ayant d’ailleurs nul argent sur lui, il n’avait rien imaginé de mieux que de partager son manteau par la moitié avec son épée, et d’en donner mie partie au mendiant. Puis il était rentré au camp dans cet accoutrement bizarre, au milieu des plaisanteries de ses camarades. Mais, ajoutaient les soldats chrétiens, dans la nuit, le Christ lui était apparu couvert du lambeau qu’il avait donné au pauvre, en disant : «C’est Martin qui m’a vêtu de la sorte». Depuis lors il n’avait plus songé qu’à quitter le camp pour se rendre auprès de l’évêque Hilaire de Poitiers, dont la renommée croissante l’attirait. Rien de tout cela, sans doute, ne touchait beaucoup Julien; mais Martin était dans son droit, son temps de service était fini. On le laissa partir sans autre observation, et bientôt personne n’y pensa plus.

Malgré l’enthousiasme qu’excitaient dans l’armée des succès inattendus, personne mieux que le jeune césar ne sentait combien ils étaient incomplets. «Les affaires allaient mal la première année», écrivait-il lui-même plus tard: il avait raison. Les Barbares n’étaient nullement découragés. Des transfuges partis probablement des rangs des troupes auxiliaires, les informaient régulièrement de tout ce qui se passait dans le camp romain. Ils apprirent ainsi que, pour subvenir à la subsistance de l’armée sans trop fouler des populations déjà épuisées par l’invasion, Julien avait disséminé ses troupes à d’assez grandes distances autour de Sens. Ils surent même en particulier que les deux corps qui portaient les noms de Scutarii et de Gentiles, les meilleurs probablement dont Julien put disposer, n’étaient point avec lui en garnison dans la ville. Profitant de cet avertissement, ils prirent subitement les armes au milieu de l’hiver, et on les vit arriver devant Sens, au moment qu’on s'y attendait le moins. A peine eut-on le temps de fermer les portes et de mettre les murailles en défense. Julien, surpris, ne perdit pas pourtant courage: il ne s’agissait, après tout, que de tenir quelques jours, car on ne pouvait douter que le maître de la cavalerie, Marcellus, campé à peu de distance, n’accourût à la première nouvelle du péril d’une personne impériale. Fortifiant le mieux qu’il put la muraille intérieure, Julien mit sa petite troupe en défense sur le rempart, et en prit lui-même le commandement. Plusieurs nuits, plusieurs jours s’écoulèrent dans une attente infructueuse. Marcellus n’arrivait pas. La troupe tombait de fatigue et de sommeil; Julien se promenait sur le rempart avec rage, et regardait en grinçant des dents la plaine, très-irrité de ne voir rien paraître. Aucun retard ne put pourtant le déterminer à céder la place, et trente jours se passèrent ainsi, au bout desquels les Barbares, fatigués eux-mêmes, et ne trouvant plus de quoi se nourrir, s’en allèrent comme ils étaient venus.

C’était alors à Marcellus d'expliquer sa coupable inaction. Julien le cita à comparaître; mais l’officier insolent, au lieu de se conformer à cet ordre, prit tout droit, sans autre explication, la route de Milan, annonçant qu’il allait rendre ses comptes à Constance. Il n’était pas embarrassé, en effet, pour trouver de quoi remplir, dit Ammien Marcellin, ces oreilles, toujours ouvertes à la délation. Arrivé au séjour de l’auguste, Marcellus demanda à être introduit dans le consistoire sacré, et là se mit à dénoncer avec une grande chaleur le césar de Gaule comme se livrant à des manœuvres évidentes pour gagner la confiance des troupes et les détourner de leur devoir. «Ses ailes croissent, disait-il, en suivant sur le visage de Constance l'effet de ses insinuations, et il ne tardera pas à prendre son vol plus haut encore». Il en était là, quand on annonça qu’un envoyé de Julien demandait à son tour à être admis. Il n’y eut pas moyen de fermer la porte à la défense après l’avoir ouverte à l’accusation.

Julien, en effet, avait envoyé, à la suite de Marcellus, un député chargé de justifier sa conduite, et il avait fait choix pour cette mission d’un des eunuques mis auprès de lui en qualité de chambellans, et chez qui il avait démêlé un esprit et un cœur supérieurs à sa condition. C’était un Arménien du nom d’Euthérius, noble d’origine, mais que le sort de la guerre avait réduit dès son enfance en captivité. Bien qu’il fit partie de ce cortège imposé où Julien ne voyait que des espions, le prince et lui sciaient promptement liés par une sympathie de goûts littéraires. Euthérius avait l’esprit cultivé, et Julien avait trouvé du charme à reprendre avec lui ses lectures favorites. Peu à peu, touché de ses bons procédés, il s’était laissé aller à épancher dans le sein de ce confident inattendu les peines qu’il devait cacher à son entourage suspect. En retour, le chambellan lui donnait ses conseils et corrigeait même assez hardiment en lui ce qui pouvait rester encore de la mollesse des habitudes asiatiques. Cet excellent ami s’acquitta dignement de sa mission : mis face à face avec Marcellus, il raconta, preuves en main, comment l’agent infidèle avait compromis par sa défection le sort de la domination romaine en Gaule. Sa défense énergique trouva un auxiliaire dans l’appui d’Eusébie, qui gardait toujours pour son jeune parent une tendre prédilection. Sous l’influence de celte douce voix, Constance fit taire, au moins en apparence, sa jalousie naissante, et Marcellus fut banni et remplacé. La cavalerie fut confiée à Sévère, et l’infanterie renforcée de vingt-cinq mille hommes sous le commandement d’un général du nom de Barbation. Si ce Barbation était le même officier qui avait arrêté autrefois Gallus en Istrie, c’était un étrange serviteur qu’on donnait au frère même de ce malheureux prince.

Satisfait cependant de ce résultat qui lui fut connu probablement dans l’hiver de 357, avant qu'il put reprendre le cours de ses opérations militaires, Julien en témoigna sa reconnaissance à l’empereur, et, avec plus de vivacité encore et de sincérité, à l’impératrice. C’était le moment où Constance se disposait à ce voyage de Rome, dont nous avons raconté tout au long les ridicules incidents. De toutes parts, on se le rappelle, les sénats des grandes cités envoyaient leurs députations pour assister à l’entrée de l’empereur dans la ville éternelle, et lui offrir leurs hommages. Partout les écrivains étaient à l’œuvre: dans tous les ateliers de rhétorique on fabriquait des panégyriques. Julien, aussi dissimulé qu’ardent et habitué des renfonce au mensonge par l’oppression, quitta aussitôt l’épée pour la plume, et se mit à l’ouvrage comme les autres; appelant à son aide tous ses souvenirs classiques, feuilletant de nouveau son Virgile et son Homère qui ne le quittaient pas dans ses campagnes, il tira de sa veine deux morceaux de déclamation verbeuse, où il compare Constance à tous les héros de l’Iliade, et Eusébie à Andromaque et Pénélope. Nous avons encore ces deux pièces curieuses, composées, avec beaucoup d’art, d’après toutes les traditions de l’école. Le texte en a pu être un peu retouché par l’auteur, à une époque postérieure, car l’invocation aux dieux du paganisme y dépasse vraiment la mesure de ce que la fiction poétique pouvait permettre sous un empereur chrétien. Mais l’esprit général n’a pu être altéré. C’est une suite de citations classiques, entrecoupées d’aphorismes philosophiques, tout empreints des souvenirs de Platon et des interprétations de l’école d’Alexandrie. Libanius n’eût fait ni mieux, ni même aussi bien; mais en fait de basses flatteries, l’élève ne reste pas non plus au-dessous du maître. Constance a la valeur d’Ajax, mais n’a pas sa violence; il n’a pas fui, comme Hector, devant Achille; son éloquence est plus heureuse que celle de Nestor et d’Ulysse, car elle a apaisé une guerre civile, et les orateurs grecs n’ont pu empêcher leurs princes de se quereller. Suivent les récits obligés des exploits de Nisibe et de Murse, et le moindre mot ne fait pas soupçonner que Constance était absent à la première de ces affaires, et se cachait à la seconde. Vient enfin un tableau d’un bon prince, d’un prince courageux dans l'adversité et clément dans la victoire, et Constance est encore prié de se reconnaître dans ce tableau si ressemblant.

Un accent plus vrai se fait entendre dans l’éloge d’Eusébie. Il y a de la grâce et du sentiment dans ce début. «Je m’étonnerais, en vérité, si nous, qui louons si volontiers les hommes de bien, nous regardions comme indignes de louanges les vertus des femmes, qui ne sont pas moindres que celles des hommes. Nous voulons qu’une femme soit chaste, prudente, juste pour tous, courageuse dans le danger, magnanime, libérale. Nous exigeons d'elle, en un mot, toutes les vertus, et nous la privons de toute louange, comme si nous craignions de paraître flatteurs. Mais Homère n’a pas rougi de louer Pénélope et l’épouse d’Alcinous... Nous ne rougissons pas de recevoir d’une femme un bienfait. Hésiterons-nous à lui en rendre grâce? Et si l’on dit qu’il est ridicule d’attendre quelque chose d’une femme, trouverons-nous donc que le sage Ulysse a manqué de courage, lorsqu’il est venu supplier la vierge royale qui jouait avec ses compagnes sur le rivage de la mer?»

L’auteur s’attendrit tout à fait lorsqu’il vient à raconter l’inépuisable charité d’Eusébie et à vanter ses bontés pour lui-même. Il ne s’abandonne pourtant pas complètement à son émotion, car l’allusion aux malheurs qu’il a soufferts est toujours conçue dans un esprit de dissimulation prudente. «Dès mon enfance, dit-il, l'empereur s’était montré pour moi très-humain et tout à fait amical. Il m’avait arraché à des périls dont un homme, même parvenu à l’âge viril, n'aurait pu se tirer sans la protection divine. Ma famille était comme abandonnée dans un désert, quand il m’enleva de la main des puissants qui me persécutaient, et me rendit ma première fortune; et j’aurais encore à raconter bien d’autres bontés de lui, dignes d’une grande reconnaissance. Plein du souvenir de tels bienfaits, je lui portai toujours une fidèle affection. Mais je m’aperçus un jour, je ne sais pour quelle cause, qu’il était irrité contre moi. Alors Eusébie, remarquant ces soupçons qui ne reposaient sur aucun tort de ma part, l’engagea à ne pas admettre sans examen ces fausses et injustes calomnies; et elle ne cessa point de le supplier jusqu’à ce qu’elle eût obtenu de lui que je parusse en sa présence et qu’il m’entendit. Quand elle me vit justifié, elle s’en réjouit avec moi et décida le prince à m’accorder une escorte sûre pour me ramener dans mon pays. Puis, la suite de mon mauvais sort, ou quelque autre accident, ayant empêché mon départ, elle me fit envoyer vers la Grèce..., sachant que je trouvais tout mon plaisir dans l’étude, et que ce lieu était favorable à l’éducation de l’esprit. Quelles grâces n’ai-je point rendues alors, d’abord à l’empereur, puis à elle, parce qu’ils avaient accordé, l’un et l'autre, à mon vif désir le bonheur de voir ma véritable patrie?». A ce mot de Grèce, en effet, toute l'imagination de l’écolier se réveille. «La Grèce, dit-il par une gracieuse comparaison, est pour la philosophie ce que le Nil est pour l’Égypte. C’est un réservoir d’eaux vives que le soleil ne peut tarir.» Suit le récit de son élévation à l’empire, de sa surprise, de ses craintes, de son agitation, à la veille d’un si grand changement dans son existence. «Songeant à ces choses nuit et jour, continue-t-il, j’errais triste et sombre. Mais d'abord le noble et divin empereur, m’honorant par ses actes et ses paroles, m’enleva une part de mon souci. Puis il m’ordonna d’aller saluer l’impératrice: grand encouragement pour moi, et grand témoignage de sa confiance. Lorsque je parus en présence d’Eusébie, il me sembla que j’entrais dans un sanctuaire et que je contemplais la statue de la Chasteté. Le respect saisit mon âme et mes yeux restèrent fixés vers la terre. Mais elle : «Rassure-toi, me dit-elle; tu as déjà reçu quelque chose de nous; tu recevras le reste de Dieu, pourvu que tu sois fidèle et juste envers nous. » Elle n’en dit pas davantage, se servant de peu de paroles, quoiqu’elle sache faire des discours qui ne le céderaient point à ceux des meilleurs orateurs. Après cette entrevue, je restai frappé de surprise, comme si la Sagesse elle-même venait de me parler. Le son harmonieux de sa voix retentissait encore à mes oreilles. Voulez-vous que je vous dise ce qu’elle fit ensuite, et que je vous raconte en détail tous ses bienfaits?... combien de mes amis éprouvèrent sa bonté, et l'alliance qu’elle m’a fait contracter avec l’empereur? Peut-être voulez-vous aussi que je vous énumère ses riches présents et, comme dit Homère :

Sept trépieds qui n'ont point vu le feu , deux fois cent talents d’or et vingt aiguières.

«Mais je n’ai point de temps pour raconter de pareilles choses. Peut-être cependant faut-il que je vous parle d’un présent qui m’a comblé de joie plus que tout au­tre. Ce sont les livres des philosophes, des meilleurs historiens, des rhéteurs, des poètes, qu’elle m’a donnés, sachant que j’avais apporté peu de volumes avec moi, parce que j’avais le désir et l’espérance de retourner bientôt dans ma maison; et le nombre de ceux qu’elle m’a remis est si grand qu’il satisfait même mon insatiable soif de telles lectures. Grâce à elle, la Gaule, la Germanie, sont devenues pour moi comme un musée de livres grecs; et toutes les fois que j’ai quelque loisir, je saisis ce don précieux, et je ne puis oublier de qui je le tiens. Toutes les fois même que je pars en expédition, un de ces livres me suit, comme un compagnon de guerre».

L’empereur, comme on le voit, n’avait point à se troubler de ces éloges donnés à l’impératrice, dans lesquels on lui faisait si généreusement sa part. Une seule personne aurait pu se plaindre; c'était la pauvre Hélène, si froidement mentionnée par Julien au nombre des bienfaits de sa protectrice, et qu’il paraissait mettre, dans sa reconnaissance et ses prédilections, si loin derrière sa bibliothèque. On dirait qu’en prononçant seulement son nom, l’orateur craindrait d’émouvoir la jalousie de sa noble souveraine. Ce fut pourtant cette princesse si dédaignée qui dut, suivant toute apparence, être chargée de porter à la cour les deux morceaux d'éloquence. Car elle fil partie, comme on l’a vu, du cortège qui accompagna Constance à Rome. Elle venait de mettre au jour un fils mort dès sa naissance, et relevait à peine de cette couche malheureuse. On disait dans l’armée que la sage-femme qui l’avait délivrée avait fait périr son enfant par ordre supérieur. Plus tard, lorsqu’elle revint, on répandit aussi le bruit qu’Eusébie, stérile elle-même, et jalouse de sa cousine peut-être encore à un autre titre, lui avait fait prendre un breuvage qui devait l’empêcher de concevoir de nouveau. Ammien Marcellin, avec la naïve immoralité d’un païen, rapporte même le fait comme avéré, sans qu’il paraisse croire diminuer en rien par-là la haute estime qu’il professe pour les vertus d’Eusébie. Il est certain que, quel qu’en soit le motif, et peut-être uniquement par l’effet des froideurs de son époux, Hélène n’eut point d’autre fruit de celte union si peu tendre.

Une des deux pièces que nous venons de citer se termine brusquement par ces paroles brèves: «Mais le temps manque pour pousser plus loin le culte des Muses; il faut maintenant retourner à mon ouvrage».

En effet la saison du loisir et des Muses s’écoulait; celle des armes était venue. Maître maintenant de deux armées, Julien avait conçu pour les employer une combinaison de manœuvres dont il se promettait le plus heureux succès. Les Francs étant momentanément réduits par la prise de Cologne et la défense du Rhin supérieur, c’était contre les bandes alamanes, refoulées dans les Alpes helvétiennes et rhétiques, que l’effort principal devait porter. D’après le plan de Julien, le général Barbation arrivant d’Italie devait s’avancer dans ces régions montagneuses en suivant le Rhin qui en sort, jusqu'au pays des Rauraques (le canton de Bâle). Julien, de son côté, à la tête de son corps d’armée, devait remonter le Rhône jusqu’au lac Léman. Les Barbares se trouvaient ainsi enserrés de toutes parts, coupés de la Germanie et obligés, pour échapper à cette tenaille (comme parle Ammien Marcellin), de livrer bataille, soit à l’une, soit à l’autre des deux armées romaines.

L’effet répondit d’abord aux espérances de Julien. Il rencontra l’avant-garde barbare dans les plaines de la Saône et sur le territoire de Lyon, qu’elle était en train de ravager. Devant l’apparition des aigles romaines, les Barbares reculèrent à l’instant et rentrèrent dans l’Helvétie, non sans éprouver de grandes pertes sur les routes où Julien avait disposé de toutes parts des embuscades pour les accabler. Ils se trouvaient ainsi chassés du côté on Barbation devait les attendre; et, pour être plus sûr de les faire tomber dans les mains de ce général, Julien envoya sur leurs derrières mi-corps de cavalerie commandé par Bainobaude et Valentinien, tous deux tribuns, et le dernier destiné plus tard à une grande fortune. Ils avaient ordre de presser l’ennemi, l’épée dans les reins. Mais, au milieu de leur course, les deux officiers se trouvèrent arrêtés subitement par un tribun du corps des Scutaires, appartenant à l’armée de Barbation, qui vint leur interdire dépasser outre, attendu que les Barbares étaient déjà hors de portée. En effet, bien que très-fortement posté sur le Rhin, où il avait établi un pont de bateaux, Barbation, par une négligence affectée, avait laissé passer l’ennemi sous ses yeux, et les Barbares s’acheminaient tout à leur aise vers la Germanie, en suivant les deux rives du fleuve.

Victime une seconde fois de la trahison, et voyant s’échapper de ses mains la proie qu’il croyait tenir, Julien ne se découragea pas. Suivant de son côté, à marches forcées, une ligne parallèle à celle des Barbares, il les atteignit dans tes campagnes qui s’étendent entre le Rhin et les Vosges. Leurs masses étaient considérables; ils avaient occupé toutes les îles du fleuve. Avertis de l’approche de l'armée romaine, ils fortifiaient, par des abatis de grands chênes, l’entrée des défilés des montagnes. Cette barricade improvisée fut rapidement emportée; mais ce ne fut pas sans un grand effroi que les Romains aperçurent alors le vaste fleuve chargé de barques toutes pleines d’hommes, de femmes et d’enfants, et entendirent retentir de toutes parts des cris de fureur et de sauvages hurlements.

Pour attaquer toute cette foule qui se réfugiait dans les embarcations et dans les îles, Julien n’avait pas un navire à mettre à flot. Il envoya sur-le-champ ordre à Barbation de rompre le pont dont il avait fait si peu d’usage et de mettre à sa disposition les bateaux qui le composaient. Par une complication plus que suspecte, il se trouva que le feu avait pris au pont la veille, et que les bateaux étaient consumés. Tout se réunissait donc pour perdre Julien; son audace fit tête à la fortune. Quelques mots échappés à des prisonniers lui firent supposer que, grâce à l’extrême sécheresse de la saison, le fleuve pourrait à la rigueur être guéable. Il donna ordre de faire entrer dans l’eau un corps de troupes légères, et d’attaquer ainsi directement l’île principale, qui servait de retraite au gros de l’armée barbare. Les vélites auxiliaires sous la conduite de Bainobaude, se risquèrent à l'aventure, et on vit ces braves, entrant sans sourciller dans le fleuve, ayant de l’eau jusqu’aux épaules, tantôt nageant, tantôt marchant, monter en quelque sorte à l’as­saut de l’île. Ils firent un grand carnage sur la foule prise à l’improviste, et, détachant les nacelles qui étaient amarrées à l’île, ils les ramenèrent au rivage, où elles purent servir à embarquer le reste de l’armée. Le massacre des Barbares culbutés dans le Rhin fut épouvantable. Une partie cependant put regagner l’autre rive et rentrer en désordre en Helvétie.

Ce n’était pas tout ce qu’avait rêvé Julien; c’était un résultat pourtant dont il crut devoir momentanément se contenter. Il se retira vers un établissement militaire nommé Tres-tabernœ (aujourd’hui Saverne), et se mit en devoir de constituer là une place de guerre bien fortifiée et régulièrement ravitaillée, qui pût tenir tête de ce côté aux incursions de l’ennemi. Il voulait y former un approvisionnement de vingt jours de vivres, et comptait, pour remplir ses greniers, sur un convoi qu’il attendait des provinces méridionales. Le convoi n’arriva pas; Barbation l’avait retenu au passage. Il fallut y suppléer en entrant en armes sur les terres cultivées par les Germains et en faisant main basse sur leurs moissons. L’irritation était grande dans les légions contre ces trahisons successives de Barbation, et on disait tout haut qu’il avait ordre de l’empereur d’entrainer le césar dans un piège et de l’y faire périr.

Mais ce fut bien pis quand on apprit que l’arrière-garde des Barbares, échappée des ondes du Rhin et refoulée en Helvétie avait rencontré l’armée de Barbation, et que ce perfide officier, joignant l’incapacité à la trahison, s’était laissé mettre en déroute par des bandes elles-mêmes vaincues et en retraite. Il avait tout perdu dans cette attaque inopinée, bagages, chevaux et gens de suite. N’osant, après un tel désastre, affronter la sévérité de Julien, il fit rentrer précipitamment ses troupes en Gaule, et, après les avoir dispersées dans leurs quartiers d’hiver, il prit, comme son prédécesseur, le chemin de Milan pour s’y justifier, suivant le mode ordinaire, en accusant son général.

Un si grand échec rendit aussitôt courage aux Bar­bares. Un transfuge leur fit connaître que l’armée de Julien était, par celle défection, réduite à treize mille hommes. Le moment leur parut donc favorable pour tenter un nouveau coup, et celle fois avec toutes leurs troupes rassemblées. Un de leurs rois, Chnodomaire, qui avait envahi déjà une fois la Gaule, au moment de l’usurpation de Magnence, guerrier d’une valeur éprouvée, d’une haute stature, redoutable surtout par un visage sévère que surmontaient d’épais sourcils, se rendit au quartier général des Alamans, accompagné de quatre autres princes. L’un d’entre eux, Agénarich, fils d'un frère de Chnodomaire, avait été longtemps retenu en otage dans la Gaule, où même il avait changé son nom contrôla dénomination orientale de Sérapion. L’oncle et le neveu étaient des Barbares un peu dégrossis, qui mettaient de l’affectation à imiter les habitudes et les façons d’agir des souverains civilisés. Chnodomaire prétendait même avoir eu avec Constance des rapports de puissance à puissance, et montrait des lettres scellées du seing impérial qui lui conféraient le droit de s’établir dans les provinces voisines du Rhin. Ce fut en vertu de ce litre qu’il envoya une ambassade régulière pour se plaindre des moissons enlevées sur son territoire, et sommer Julien d’avoir à s’abstenir désormais d’y mettre le pied. Pour être juste envers la mémoire de Constance, il faut ajouter que Libanius seul parle de ces lettres, et qu’Ammien Marcellin, témoin, bien informé, et peu discret sur les torts de l’empereur, n’en dit pas un mot.

Vrais ou faux, en tout cas, ces documents ne devaient pas même obtenir de Julien l’honneur d’un instant d’examen. Les députés barbares le trouvèrent à Tres-tabernœ, occupé à visiter les murailles qu’il faisait construire. Il les reçut avec beaucoup de hauteur, el se borna à répondre que jamais prince barbare n’ayant poussé l’insolence jusqu’à envoyer de tels messages à un empereur, il tenait leur mission pour une imposture et les faisait arrêter comme espions. Puis, réunissant ses troupes dès le point du jour, et les rangeant devant lui en bataille sous la forme d’une espèce de coin dont il occupait le milieu, il leur proposa hardiment de se mettre en marche et de franchir en une journée les quatorze lieues gauloises ou vingt et un milles romains qui les séparaient du fleuve. Son généreux langage , le mâle accent de sa voix et le souvenir de ses victoires remplirent les soldats de confiance. Un cri d’enthousiasme s’éleva; on entendit de toutes parts le son des piques frappant sur les boucliers. «Marchons! s’écria un porte-enseigne en levant son étendard. Pars devant nous, heureux César; suis la fortune qui te guide. Enfin nous trouvons en toi la prudence et la valeur qui vont combattre pour nous». La marche commença sur-le-champ.

Elle fut rapide, mais prudente. Julien ne cessait de regarder autour de lui pour s’assurer s’il ne découvrirait pas quelque embûche. En effet, sur le sommet d’une petite colline chargée de moissons, d’où le Rhin s’apercevait déjà, on découvrit trois vedettes ennemies à cheval qui prirent sur-le-champ le galop pour aller annoncer l’arrivée des Romains aux Barbares. Un piéton, ne pouvant les suivre, tomba entre les mains des Romains, qui apprirent par lui que les Barbares avaient mis trois jours et trois nuits à franchir le Rhin. Les avant-postes de ces deux armées si inégales en nombre étaient en vue; la bataille était inévitable, et chacun s'y prépara.

Julien rassembla toute sa grosse cavalerie, bardée de fer, sur sa droite, où il devait commander lui-même. La cavalerie légère eut la gauche, sous le commandement de Sévère: les légions formaient le centre. Chnodomaire, pleinement informé de toutes ces dispositions, leur en opposa de semblables. Il se mit lui-même à la tête de son aile gauche, couvert d’une riche armure, le casque surmonté d’une aigrette brillante, et brandissant un large sabre. Il était monté sur un cheval tout écumant. Le Germain civilisé, Sérapion, se chargea de la conduite de la droite. La cavalerie formait le gros de ces deux corps, mais on avait eu soin de répandre entre les cavaliers quelques fantassins légèrement armés et exercés à ramper en quelque sorte, dans la poussière, de manière à pouvoir, dans les charges, se glisser sous le ventre des chevaux ennemis et leur percer le flanc. Dans les fossés qui bordaient la plaine, et que cachaient les moissons déjà hautes, des embuscades avaient été placées.

Aux premiers sons du clairon, Sévère se mit en mouvement, mais il n’eut pas fait deux cents pas, qu’apercevant l’embuscade cachée dans les fossés, il craignit de s’aventurer et s’arrêta tout à coup. L’hésitation se répandit dans les rangs de l’infanterie. A cette vue, Julien, se détachant de la droite avec deux cents cavaliers, se porta immédiatement vers le centre intimidé, et, parcourant les rangs, adressant à chacun des paroles brèves, mais ardentes, il se mit en devoir de ranimer les courages. «Voici le jour, amis, disait-il aux uns, que vous avez tant désiré: les Barbares courent d’eux-mêmes entre vos mains.—Il faut laver notre honte, disait-il à d’autres; je n’ai consenti à être césar que pour cela». Et, tout en parlant, il étendait sou front de bataille, pour faire face à l’infanterie ennemie qui avançait.

Dans les rangs de cette infanterie des troubles assez vifs s’élevaient. Les Barbares n’étaient point accoutumés aux dispositions que leurs chefs avaient adoptées pour résister aux Romains en les imitant. En voyant le roi Chnodomaire parcourir les rangs de son armée, monté sur un cheval, ils crurent qu’il avait voulu se pourvoir d’un moyen de fuir à temps en cas d’échec, et de les laisser dans le péril. De tons les rangs on cria que les princes devaient mettre pied à terre, pour partager le sort des soldats. Chnodomaire ne se le fit pas dire deux fois, et sautant à bas de son cheval, donna l’exemple à tous les autres chefs. L’attaque commença alors des deux parts avec une égale fureur.

Les charges de la cavalerie alamane contre les Cataphractes (bardés de fer), furent terribles. Jamais les troupes romaines n’avaient vu de si près, et dans une si chaude mêlée, l’horrible aspect des Barbares, avec leurs crinières flottantes au veut et le feu qui sortait de leurs yeux verdâtres. Puis, au moment où les cavaliers romains levaient tous ensemble leurs boucliers pour former une muraille qui pût résister à la grêle des piques et des traits, plus d’un se trouva subitement jeté à terre par les coups que les piétons germains, se glissant sous des nuages de poussière, savaient porter dans le ventre des chevaux. Une surprise de ce genre coûta la vie à un des officiers principaux , et ce fut le signal d’une déroute dans l’escadron entier, qui se rejeta en désordre vers les légions qui formaient le centre de l’armée.

C’était là que Julien se trouvait encore, n’ayant pas voulu quitter ce point d’abord menacé. Se reporter en hâte sur sa droite ébranlée fut l'affaire d’un bond et d’un instant. A la vue de son étendard bien connu (c’était un dragon de pourpre, glorieusement mutilé dans les combats), les fuyards s’arrêtèrent, et les officiers, tour à tour pâlissant de crainte et rougissant de honte, se mirent en devoir de reformer les rangs. Ce temps d’arrêt vint à propos, car les ennemis, suivant le mouvement de recul de la colonne des Cataphractes, s’étaient déjà précipités sur le centre, et les légions se trouvaient ainsi pressées à la fois par les assaillants et par les fugitifs. Les corps qui soutenaient ce nouvel assaut étaient les Cornutes illyriens et les Bracates gaulois, excellentes troupes, depuis longtemps aguerries. Sans s’émouvoir, ces braves gens entonnèrent un chant national, nommé barrit, sorte de clameur d’abord assez basse, puis grossissant par degrés, qui commençait comme le murmure d’un vent léger, et finissait par gronder comme le mugissement des flots dans la tempête. Ils formaient en même temps, en élevant leurs boucliers au-dessus de leurs têtes, la fameuse manœuvre de la tortue. La lutte acharnée qui s’engagea sur ce point dura plusieurs heures avec un succès incertain, les Germains ayant l’avantage du nombre et de la force, et les Romains leur opposant toutes les ressources de l’adresse et de l’agilité. À la fin, cependant, les légions semblaient plier, et une brèche se faisait dans les rangs. Le groupe des princes barbares crut le moment venu pour porter un dernier coup, et se lança, Chnodomaire en tête, dans la mêlée. Ils chargeaient sur le point central, qu’on nommait le camp prétorien, et où ils croyaient trouver le trésor de l’armée. Ce fut une manœuvre imprudente qui les perdit; car c’était aussi le point le mieux défendu. Ils y rencontrèrent un gros de troupes encore fraîches qui avaient peu donné dans la journée, et qui les reçurent sur la pointe de leurs épées. Cette résistance inattendue et la perte de plusieurs des leurs les poussèrent à une retraite un peu brusque, qui eut aux yeux de leurs soldats, déjà inquiets de leur fidélité, l’apparence d’une fuite. La terreur se mit dans les rangs, et en un clin d’œil toute cette puissante armée était en déroute et regagnait précipitamment les bords du Rhin. Les Romains se lancèrent à sa poursuite avec des cris de triomphe, et vainqueurs et fugitifs arrivèrent ensemble sur le bord du fleuve.

L’armée romaine comptait, on l’a vu, dans ses rangs d’habiles nageurs. Ils demandèrent avec instance à Julien la permission de se mettre à l’eau pour suivre les Barbares qui fuyaient de toutes parts comme ils pouvaient, les uns à la nage, les autres assis sur leurs boucliers, d’autres enfin sur les esquifs qui avaient servi, deux jours avant, à leur passage. Julien ne consentit pas à exposer à de nouveaux périls ses troupes déjà fatiguées. Il les rangea au contraire sur la rive, et leur permit seulement d'accabler de leurs traits les fugitifs. Ce fut alors, dit Ammien Marcellin, comme au théâtre, où on a de grandes émotions sans péril. On voyait le fleuve couvert de nageurs qui paraissaient, puis disparaissaient à la surface, les uns plongeant pour éviter les coups, les autres s’engloutissant pour ne plus revenir. Les flots roulaient une écume sanglante. Ce spectacle, à peine terminé, lut suivi d'un autre plus touchant. C’était l’arrivée du roi Chnodomaire, qu’on avait trouvé à peu de distance de là, renversé par son cheval dans un marais. Une nombreuse escorte, également captive, l’accompagnait; elle aurait pu s’échapper, mais elle avait voulu mourir avec son roi. Le vieux chef s’avançait, pâle, défait, la tête basse, et demandant merci.

Lorsque l’armée regagna le soir ses quartiers, traversant la plaine que couvraient six mille cadavres germains, l’enthousiasme fut au comble. Au moment où passait Julien, suivi de son royal captif, on entendit des voix s’élever qui joignaient à son nom celui d'auguste. Le prince se retourna vers ces imprudents: «Je ne prétends pas à ce titre, et je ne l’espère pas, dit-il sèchement». Et dès le lendemain il faisait partir Chnodomaire pour la cour de Milan, avec le messager qui portait le récit de sa victoire.

Constance attendait les nouvelles avec impatience, il était à peine de retour de son voyage triomphal à Rome et passait dans le nord de l’Italie pour se rendre à Sirmium , où il allait porter un coup terrible à la foi par la chute d’Osius et de Libère. Il eût été fort épouvanté si Julien avait été vaincu; il n’était guère moins contrarié qu’il fût vainqueur. En attendant, ses courtisans, sûrs de lui plaire, se moquaient volontiers, à l’arrivée de chaque dépêche, des succès partiels dont Julien tenait modestement mais fidèlement registre. Ils lui avaient donné par dérision le sobriquet du Victorinus. Cette fois, cependant, il n’y avait pas moyen de contester que le petit vainqueur eût remporté une grande victoire. Aussi Constance ne crut pouvoir mieux faire que de se l’approprier. Il envoya Chnodomaire à Rome, où on lui assigna une demeure sur le mont Cœlius, qu’il ne devait pas habiter longtemps, car il mourut, peu après, de consomption. Puis l’empereur fit savoir à ses sujets d’Orient qu’il avait gagné lui-même une grande bataille sur les bords du Rhin, vanta les savantes mesures qu’il avait prises, et décrivit dans un édit tous les incidents de la journée, y compris la soumission de Chnodomaire, qui était venu, dit-il, se mettre à genoux devant lui. Tout était vrai, à cela presque le nom de Julien était partout remplacé par celui de Constance. Le sénat de Constantinople, dupe ou complice de la fraude, complimenta l’auguste en toute hâte par l’organe de son panégyriste à gages, Thémistius, et le félicita d’avoir vengé l’empire des outrages des Barbares.

Mais Julien savait de reste que la gloire ne s’achète pas par des compliments officiels, et il n'en continuait pas moins à la chercher obstinément sur les champs de bataille. S’il avait arrêté ses troupes sur le bord du Rhin, c’était pour modérer leur ardeur, non pour laisser échapper l'ennemi. Après quelques jours de repos pris à Tres-tabernœ, il se dirigea vers Mayence, pour y passer le fleuve sur un pont de bateaux. Ses troupes, dont le courage était maintenant refroidi, hésitaient à s’avancer dans les profondeurs mystérieuses de la Germanie. Ce fut au tour de Julien de les exciter; et, pour leur donner cœur à l'ouvrage, il les autorisa à tout piller et à tout détruire sur leur passage. Les soldats usèrent largement de la permission, et répandirent autour d’eux une telle terreur que les Barbares se croyant mal en sûreté dans les forêts qui avoisinent le Mein, et où les Romains tentaient déjà de pénétrer, vinrent humblement demander la paix. Julien ne l’accorda qu’après avoir relevé sur leur territoire un fort autrefois construit par Trajan, depuis longtemps abandonné, et où il laissa un corps de troupes, pour répondre de la tranquillité du pays. Il exigea des Barbares la promesse de ne point attaquer cette citadelle, et de la ravitailler même à leurs frais, si elle venait à manquer de vivres. Puis, pressé par la neige qui commençait à tomber, il regagna en toute hâte les plaines de Gaule.

Un dernier péril l’y attendait, dont il se lira aussi hardiment et aussi facilement que des autres. C’étaient des Francs, au nombre de six cents (Libanius dit même mille), qui s’étaient répandus dans les campagnes voisines de la Meuse, pour profiler de l’absence des troupes romaines et faire diversion sur leurs derrières. A l’arrivée de Julien, ne sachant comment s’échapper, ils s’enfermèrent dans deux châteaux situés sur le bord de la rivière, et délaissés depuis longtemps par les troupes romaines, pour l’usage desquelles ils avaient été con­struits. Leur espoir était que, le froid croissant tous les jours, le fleuve se prendrait et qu’ils pourraient s’échapper sur la glace. Mais Julien devinait leurs calculs, et chaque nuit il fit casser les premières croûtes déglacé qui se formaient sur la rivière. Pressés par la famine, les Francs durent enfin se rendre : fait presque sans exemple chez cette tribu héroïque et opiniâtre. C’était une si grande nouveauté de voir des Francs prisonniers, que Julien crut devoir les envoyer sans antre commentaire à Constance, et le jaloux souverain, devant ce témoignage vivant qui valait mieux qu'aucune dépêche, ne put s'empêcher de s’écrier : «Ah! ceci est pourtant un cadeau». Puis il incorpora ces braves dans ses légions, croyant, dit Libanius, y faire entrer autant de tours invincibles

L’année 358 était déjà commencée et l’hiver dans toute sa rigueur, lorsque Julien revint enfin prendre tranquillement ses quartiers en Gaule. L’expérience de l’année précédente lui apprenait assez que le lieu qu’il choisirait pour s’établir n’était point indifférent. Il fallait se placer dans une plaine assez vaste pour nourrir aisément ses troupes, et pourtant à portée d’une place assez bien gardée pour qu’on pût s’y retirer et s’y défendre en cas de surprise. Son choix s’arrêta sur une ville placée au confluent de deux rivières, déjà importante comme entrepôt de commerce et de navigation , et d’où il croyait pouvoir avantageusement observer et contenir les Barbares. C’était Lutèce, cité gauloise, fondée par la tribu des Parisiens.

Lutèce, à proprement parler, n’était qu’une île de la Seine, située au-dessous du point où ce fleuve reçoit le cours de la Marne. Habitée par une petite tribu gauloise, qui avait rejoint l’ile aux deux rives par des ponts de bois, cette bourgade avait joué un rôle considérable dans la défense des provinces septentrionales des Gaules, tentée par Camulogène contre le lieutenant de César, Labienus. Le héros de l'indépendance gauloise paraissait en avoir senti l’importance comme place de guerre, car quand il eut renoncé à la défendre, il y avait mis lui-même le feu pour qu’elle ne tombât pas entre les mains des ennemis. Mais ces jours de gloire, en même temps que de péril, avaient été courts, et pendant les premiers temps de la conquête romaine, le nom de Lutèce n’avait guère été connu que de quelques commerçants. Une corporation de nautes (navigateurs) s'y était établie sous le règne de Tibère, et y avait bâti, à la pointe de l’île, un temple de Jupiter, orné de riches bas-reliefs, où figuraient, accolées par un mélange bizarre, les divinités grecques et gauloises. On y voyait, à côté des statues de Vulcain, de Castor et de Pollux, le celtique Hésus coupant un chêne, Siviéros exorcisant un serpent, el Cernunnos, coiffé d’un bois de cerf. Le taureau aux trois grues, le Tara Trigaran des Druides, y apportait ses hommages à Jupiter. Non loin de là, une petite chapelle chrétienne s’était bientôt élevée, gardant les ossements du martyr Denys et de ses compagnons, immolés dans une persécution, sur un des coteaux de la rive droite. On nommait le lieu de leur supplice le mont de Mars, el les chrétiens, jouant sur le mot en l’altérant, en avaient déjà fait le mont des Martyrs. Ainsi se pressaient et s’entassaient l’une sur l’autre les trois religions successivement maîtresses de la Gaule. La corporation des nautes, enrichie peu à peu, avait fini par prendre rang parmi les municipes, el cédaient ses richesses sans doute, aussi bien que sa forte position, qui lui avaient valu le triste honneur de devenir, lors de la révolte des Bagaudes, sous Maximien-Hercule, une des premières prises des insurgés, el une des dernières qu’il fut possible de leur enlever. Quoi qu’il en soit, à partir de ce moment, Lutèce était devenue une des places d’armes favorites des empereurs de Gaule. En face de la ville, sur la rive gauche de la Seine, Constance-Chlore avait fait bâtir pour son habitation un vaste palais, dont les constructions, jardins et dépendances diverses s'étendaient depuis la rive du fleuve jusqu’au pied de la colline qui le surmonte de ce côté, alors appelée Locatitius, et aujourd’hui consacrée par le souvenir de sainte Geneviève. Autour du palais, un vaste faubourg avait été bientôt construit et peuplé; un camp retranché en gardait l’entrée; la grande voie militaire venant d’Autun et d’Orléans (Augustodunum et Genabum), y aboutissait; c’était le point de départ de belles promenades qui longeaient le cours de la Seine, et venaient se terminer à un grand canal; des cirques, des basiliques, y avaient apporté tout le luxe des mœurs romaines. Mais ce quartier neuf pouvait toujours être abandonné en un clin d’œil en cas d’alarme, et, le pont de bois une fois coupé, la cité proprement dite restait imprenable derrière la double barrière de son fleuve et sous la garde de ses braves mariniers.

Ce fut là que Julien s’établit, et il prit bientôt un goût très-vif pour cette résidence et ses habitants. Tout lui plaisait: la simplicité vive du caractère national, la pureté des eaux, jusqu’au climat qu’il trouvait doux, et au vin du voisinage qu’il trouvait savoureux. Il y goûtait avec délices les premières jouissances d’une renommée déjà grande et d’un pouvoir désormais affranchi de toute entrave; mais il les goûtait sans en être enivré. L’exaltation naturelle de son âme était séduite par d’autres objets. Nourri, dès l’enfance, dans les leçons de la philosophie stoïque, prenant au sérieux, avec la candeur d’un néophyte, toutes les prescriptions sévères tracées par Porphyre, pour la purification et même la déification de l’âme, il avait conçu sérieusement la pensée de se les appliquer à lui-même. Faire voir un philosophe sur le trône, c’était le rêve de sou imagination. Épaminondas, Caton et Marc-Aurèle étaient les images qu’il ne perdait point de vue; c’était l’idéal vers lequel tendait l’essor d’une âme jeune, ardente et orgueilleuse, et s’il se mêlait à celle ardeur vertueuse une ambition secrète de grandir et de commander, il se la déguisait à lui-même, et ne s’y abandonnait pas sans contrainte.

Sa vie n’avait point cessé, à partir du jour de son arrivée dans les Gaules, d’être sévèrement réglée d'après les modèles qu’il trouvait dans les livres de philosophie. Rien n’égalait sa sobriété et sa vigilance. Constance avait cru faire merveille de régler d’avance, par écrit, pour le tenir en bride, tout son régime et jusqu’à l’ordinaire de sa table. Julien se fit montrer le menu de ses repas, tracé par la main impériale. Il y avait des mets délicats, des faisans, des viandes de porc exquises, découpées avec ces raffinements qu’a seule inventés la sensualité antique. Julien raya de sa main tous ces articles, et commanda qu’on lui servît la ration ordinaire du soldat. Son lit fut formé d’une simple couverture sur laquelle on jetait une peau de bête. C’était là qu’on le voyait tous les soirs (au dire de son biographe), sans doute pour empêcher le sommeil d’alanguir ses sens, invoquer à genoux Mercure, le plus agile des Dieux, celui qui représentait dans les symboles philosophiques l’esprit vivant du monde, et qui était chargé de communiquer le mouvement à tous les êtres animés.

Un tel repos n’était pas long et ne consumait qu’une faible partie de la nuit. De ses heures de veille il faisait deux parts distinctes: l’une pour les affaires, l’autre pour l’étude. Quand il avait examiné toutes les pétitions qui lui étaient remises et donné toutes les signatures qui lui étaient demandées, écrit ou dicté toutes ses lettres, et avec une rapidité telle que ses secrétaires n’y pouvaient suffire, il fermait ses dossiers et prenait ses livres. Philosophie, poésie, rhétorique, histoire nationale et étrangère, tout l’occupait et l’absorbait successivement. L’étude approfondie de la langue latine, qu’il n’avait pas parlée dans son enfance, lui prenait aussi une part d’attention. Il arriva assez vite à la posséder suffisamment, sans jamais, à ce qu’il semble, y prendre beaucoup de goût et sans faire grand cas de ses chefs-d’œuvre. Il était Grec de cœur comme de naissance, et son imagination restait attachée aux rives dorées de l’Attique. Des nuits ainsi employées écartaient, dit Ammien Marcellin, jusqu’au moindre soupçon de voluptés sensuelles.

La chambre où il poursuivait ces travaux nocturnes était habituellement sans feu, malgré la rigueur de la saison, bien qu’elle fut pourvue d’une cheminée, sorte de construction qu'il n’avait pas rencontrée en Orient, et dont l’aspect paraît lui avoir causé au premier moment quelque surprise. Une fois pourtant, le froid fut si vif qu’il permit qu’on lui apportât quelques charbons enflammés; mais il les déposa maladroitement dans le milieu de sa chambre, et la vapeur se répandant autour de lui, il ne tarda pas à être pris d’une forte oppression et d'un sommeil pesant. Ses esclaves s’aperçurent du danger qu’il courait, comme il était déjà en défaillance, et l’entraînèrent hors de l’appartement. On lui fil vomir son léger repas, et on l’arracha ainsi à un péril dont on ignorait généralement autour de lui la nature. Il était remis au travail dès le lendemain.

Ses journées appartenaient à la politique. Il donnait beaucoup de temps à l’administration, accordait beaucoup d’audiences, écoutait patiemment toutes les réclamations. Et pourtant son administration en Gaule, comme plus tard à Constantinople, paraît avoir été intègre et scrupuleuse, plutôt qu’active et féconde. On ne lui attribue aucune loi importante, aucune mesure d’organisation ou d’innovation considérable, ni même aucun de ces grands monuments qui laissent sur le sol la trace du passage d’un souverain. Rien qui rappelle l’activité, souvent intelligente, parfois trop hâtive, mais toujours passionnée, de Constantin. Solitaire, méfiant, et, hors du champ de bataille, livré à d’enthousiastes spéculations, il semblait plutôt contempler un idéal abstrait de justice, toujours présent devant ses yeux, que poursuivre avec l’instinct du génie un grand but de gouvernement. Ses efforts tendaient surtout à faire régner le droit autour de lui, et à contenir l’avidité des fonctionnaires. L’horrible corruption qui régnait parmi eux le révoltait. Grâce à cette probité intraitable, il devint rapidement l’épouvantail de tous les concussionnaires, et de tous les spoliateurs officiels. Il ne leur épargnait ni châtiments, ni railleries. «Voyez, disait-il un jour, en regardant un agent d'affaires qui se précipitait pour toucher ses appointements dans le creux de sa main, au lieu d’étendre un pan de sa robe, suivant l’usage; ce n’est pas recevoir, cela, c’est prendre; ces gens-là ne savent pas faire autre chose». Cette rigueur ne tarda pas à le mettre aux prises avec le préfet du prétoire de cette partie de l’empire, Florentius, qui ne se piquait pas des mêmes scrupules. C’était à Florentius, en vertu de sa charge, qu’il appartenait de proposer le contingent d’impôts de la province, et d’en faire la répartition entre les divers services. Cette année 358, malgré le poids énorme de la taxe ordinaire, le préfet ne craignit pas de demander un tribut supplémentaire. Quand il vint en faire la proposition à Julien, celui-ci ne lui laissa pas achever sa phrase. «Plutôt mourir, s’écria-t-il, que d’y consentir!». Florentius, très-piqué de cet accueil, lui demanda avec beaucoup d’humeur s’il mettait en doute l'intégrité d’un ministre qu’Auguste lui-même s’était choisi. Julien, reprenant alors le compte avec plus de calme, lui fit voir par chiffres que la capitation ordinaire, non-seulement couvrait, mais excédait les besoins. Florentius se retira sans se tenir pour battu, et, peu de jours après, avec le dédain d’un vieux praticien pour les scrupules d’un débutant, il lui renvoyait sans autre commentaire l’ordonnance à signer. Celte fois Julien, très-irrité, froissa le papier et le jeta par terre devant tout le monde.

L’affaire ne pouvait être terminée de la sorte, et des deux parts on réclama auprès de Constance : Florentius se plaignant de l'humiliation subie par son autorité; Julien refaisant ses calculs pour montrer que la taxe était inutile et que la Gaule n'avait pas de richesse superflue à céder au trésor. Constance ne donna ni tort ni raison à personne; il blâma Julien d’appeler par sa conduite les soupçons sur les fonctionnaires; mais il lui laissa faire à lui seul le recouvrement de l’impôt de la seconde Belgique, qui était en retard. Julien se chargea en effet de la perception et la mena à fin sans recourir aux violences ordinaires du fisc, avec un heureux mélange de douceur et de fermeté. Bientôt, moyennant celte habile administration, la capitation, qui était de vingt-cinq pièces d’or à l’arrivée de Julien, fut réduite à sept dans toute l'étendue de la Gaule.

Pareils incidents se renouvelaient tous les jours. Une fois, c’était un gouverneur accusé de péculat et absous par Florentins, et que Julien, après avoir évoqué l'affaire en seconde instance, ne craignait pas de condamner. Une autre fois, c’était un délateur qui dénonçait nu magistrat mal vu de ses supérieurs, et qui ne trouvait pas que Julien accueillît sa dénonciation avec assez d’égards. «Qui serait coupable, César, s’écriait-il, si, pour être absous, il suffisait de nier ses crimes?—Qui serait innocent, reprit Julien, s’il suffisait d’être accusé pour être condamné?». Parfois aussi il mitigeait, lui-même, de sa propre autorité, la sévérité des lois, et notamment de ces dispositions excessives que Constantin, dans un excès de zèle, avait portées contre le rapt. «Que la justice, disait-il alors, accuse, si elle veut ma clémence, un souverain généreux doit être au-dessus des lois». Il n’était question dans les rangs du peuple que de la justice de César, tandis que, parmi les gens d’affaires, on souriait au contraire un peu de celle vertu niaise qui tenait, à leurs yeux, de la duperie. On le raillait en haut, on le bénissait en bas.

Il se consolait de ces vaines tracasseries avec deux ou trois confidents de prédilection, dans le sein desquels il épanchait les secrets de son âme : c’était, outre le cham­bellan Euthérius, le médecin Oribase, l’africain Euhémène et un officier gaulois, du nom de Salluste. A Oribase, par exemple, momentanément absent, il écri­vait, au plus fort de ses démêlés avec Florentius, pour les lui raconter en détail. «Que pouvait faire en telle occurrence, ajoutait-il, un disciple d’Aristote et de Platon? Fallait-il laisser des malheureux entre les mains des larrons? Ne devais-je pas les défendre de tout mon pouvoir? Les infortunés, sous l'oppression de ces impies, chantent déjà le chant du cygne. Ne serait-il pas honteux de condamner les tribuns militaires, quand ils quittent leur poste, d’aller jusqu’à les priver de sépulture, eux qui ont la mort à braver; tandis que nous, nous déserterions la protection de ces victimes et le devoir que Dieu nous a imposé de combattre avec son aide contre ces larrons? S’il faut souffrir quelque chose pour cela, ce ne sera pas une médiocre consolation que de partir d’ici avec une bonne conscience... Si un successeur m’est donné, j’espère que je n’en éprouverai pas trop de chagrin. Il vaut mieux peu de temps bien employé que beaucoup d’années à faire le mal. C’est là de la philosophie péripatéticienne, qui n’est nullement, comme quelques-uns le prétendent, moins noble que la stoïque. A mon sens, elles ne diffèrent qu’en ceci: c’est que finie est plus ardente et plus inconsidérée; l'autre est plus réfléchie, mais plus persévérante dans les choses qu’elle a résolues».

Ces paroles étaient empreintes d’un désintéressement louable, mais il faut ajouter qu’elles étaient précédées du récit d’un songe, que Julien donnait à interpréter à son ami, en sa qualité de savant. Il avait vu deux arbres croissant l’un1 près de l’autre, l’un élevé, altier, placé sur une vaste éminence, l’autre attaché à la même racine, mais petit encore et humble, quoique déjà chargé de fleurs. Chose étrange, peu d’instants après, le grand arbre était par terre, et le petit survivait encore. Sans être aussi érudit qu’Oribase, Constance peut-être aurait compris le sens de l’apologue, et il est heureux pour Julien que la lettre n’ait pas été interceptée.

En retour de ces confidences politiques, Oribase soumettait à Julien toutes ses idées scientifiques, et en disputait avec lui. Il avait reçu de lui la mission de réunir en un vaste traité toutes les idées médicales de Galien, mises en regard de celles des médecins illustres qui l’avaient précédé. Avec les amis et les savants qu’il avait laissés en Grèce et en Asie Mineure, Julien en­tretenait aussi une correspondance active et amicale. Il leur envoyait ses ouvrages et leur demandait leurs conseils. Quelques-uns venaient le voir, et il les recevait avec empressement. Mais c’était avec Salluste surtout que son cœur s’ouvrait. Tout était commun entre eux, le goût des armes, la passion des lettres et la croyance religieuse. Plus heureux que son souverain, Salluste n’avait pas l’obligation de feindre pour la foi chrétienne un respect qu’il n’éprouvait pas. Tandis que Julien était encore obligé de laisser mettre son nom en tête des édit; qui consacraient les immunités épiscopales, ou proscri­vaient les augures, Salluste, n’étant pas roi, avait la liberté d’être païen. Nul doute qu’il n’en usât pleinement, et que ce ne fût là le principal attrait qui lui valait la confidence intime de son jeune maître. Comme il se trouvait toujours à ses côtés, au camp comme à l’étude, cette communication constante avait fait naître entre eux une de ces amitiés à la mode antique, que Julien aimait à mettre sous l’invocation d’Oreste et de Pylade, d’Achille et de Patrocle, d’Épaminondas et de Pélopidas. Quelques mots feraient croire que Salluste joignait aux croyances païennes ordinaires ce culte bizarre de Mithra qui s’adressait particulièrement à l’astre du jour, et semblait vouloir éclairer l’âme de ses rayons. Ce serait alors dans ces longs épanchements de l’amitié que Julien aurait puisé la dévotion qu’il manifesta plus tard pour le Roi-Soleil, «régulateur des mondes intelligible et matériel, premier type des idées, émanation du Bien absolu et semblable à lui». Abreuvées ainsi aux mêmes sources d’enthousiasme et d’illusion, ces deux âmes se fondaient l’une dans l'autre et mettaient en commun, dans d’interminables entretiens, leurs actes d’adoration, leurs rêves de grandeur, leur inimitié contre les puissants du jour, et leurs chi­mères de bien public.

Les malveillants qui les entouraient se firent un plaisir de rompre leur doux commerce. Florentius, dont l’orgueil blessé ne pardonnait pas, écrivit à Constance que Salluste disposait en maître de l’esprit du jeune césar; de la part d’un païen, celle influence était nécessairement suspecte. Mais il eut soin d’ajouter aussi que Salluste était un habile homme, versé dans l’art de la guerre, et que c’était par ses conseils que s’expliquaient les succès improvisés du nouveau héros. Quant à Julien lui-même, ajoutait le calomniateur, dans un langage auquel tous les courtisans de Constance faisaient écho, «avec sa grande barbe mal peignée et son petit corps grêle, c’était une chèvre plus qu’un homme; il avait l’air d’un singe vêtu de pourpre; ce n’était qu'une taupe bavarde, à vue courte et à langue bien pendue. Cet écrivailleur grec n’aimait au fond que son cabinet: il était timide sur le champ de bataille, et n’avait d’art que pour tourner des phrases à sa propre louange : on verrait bien le peu qu'il valait, si on le laissait faire tout, seul». Il n'en fallut pas davantage pour qu’un ordre de rappel fût envoyé sur-le-champ à Salluste, qui reçut un commandement en Thrace; et Julien apprit avec une douloureuse surprise qu’il était privé de son ami. La haine avait frappé juste. Son désespoir fut violent, bien que contenu. Il l'exhala dans une lettre, qui servit à la fois d’épanchement à sa douleur et d’exercice à sa rhétorique. Les souvenirs classiques s’y mêlent étrangement à l’accent d’un sentiment vrai et au cri d’un cœur navré.

«O cher ami, s’écrie-t-il, si je ne te disais ce que je ne cesse de me dire à moi-même depuis que j’ai appris ton départ, je me priverais de toute la consolation qui me reste... Nous avons tout partagé, douleurs, plaisirs, actions, discours, affaires privées et publiques, repos du loyer et agitation des camps: il faut que nous trouvions, en commun, un remède au mal présent, quelque grand qu’il soit. Mais qui saurait imiter la lyre d'Orphée, on répondre aux chants des sirènes? Qui pourrait découvrir un nouveau népenthés, pour verser l’oubli des maux?.... Je ne sais en vérité comment il se fait que le chagrin cl la peine naissent toujours de la même source, et se succèdent l’un à l’autre. Mais c’est l’opinion du sage que les événements les plus tristes et les travaux les plus laborieux doivent apporter à l’homme de sens autant de jouissances que de peine. Les abeilles du mont Hymette tirent des herbes acides une douce rosée dont elles font du miel. Les corps sains et robustes se nourrissent de tous les aliments qu’ils rencontrent, et ceux qui paraissent le plus nuisibles, non seulement ne leur nuisent pas, mais se tournent pour eux en nouvelles forces... Et de même les âmes qui ont une santé forte (je ne parle même pas de la vigueur d’Antisthène ou de Socrate, ou du courage de Callisthène, ou de la patience de Polémon) parviennent à trouver quelque joie dans l’âpreté même du malheur. Mais, pour moi, j’ai fait une triste expérience de moi-même, lorsque j’ai appris ton départ. Ma douleur fut égale à celle que j’éprouvai le jour que, tout enfant, on m’enleva mon précepteur. Tout m’est revenu à la fois en mémoire : les fatigues que nous avons partagées, ces affectueux saluts de chaque jour d’une tendresse si sincère, ces entretiens tout pénétrés de vérité et de justice, cette communauté d’efforts pour le bien, celte même ardeur, ce même courage de résistance contre les méchants, une telle union des cœurs, une telle ressemblance des mœurs, une telle confiance d’amitié, et je me suis rappelé le vers d’Homère : Ulysse est maintenant abandonné!—C’est à ce héros que je suis semblable. Pour toi, un Dieu t’a retiré, comme autrefois Hector, du milieu des traits que dirigeaient contre toi les sycophantes. A vrai dire, pourtant, c’était moi qu’ils cherchaient à travers toi, car ils ont su que je n’avais qu’un point vulnérable, et qu’ils ne pouvaient m’atteindre qu’en me privant d’un ami-fidèle, mon défenseur intrépide et le compagnon infatigable de tous mes périls... Que ma douleur soit juste, privé que je suis, non d’un ami seulement, mais de quel appui, Dieu le sait! je pense que Socrate lui-même, le héraut et le maître de toute justice, ne le contesterait pas, du moins autant que je le puis conjec­turer d’après les discours de Platon qui nous le font connaître. Platon dit, eu effet : «Gouverner la chose publique m’a toujours paru la plus difficile de toutes les tâches, car on ne peut gouverner sans amis et sans compagnons fidèles, et de telles gens ne se trouvent pas aisément.» Que si cette tâche a paru à Platon plus difficile que de percer le mont Athos, que faut-il que j’en pense, moi qui suis plus éloigné de sa sagesse et de sa prudence qu’il n’était de Dieu lui-même? Vers quel ami bienveillant me tournerai-je aujourd’hui? A qui permettrai-je de me traiter avec une noble franchise? Qui est-ce qui me conseillera avec prudence, me réprimandera avec douceur, et tournera mon âme sans faste et sans arrogance vers toutes les choses honnêtes?»

L’ami affligé continue sur ce ton moitié déclamatoire, moitié sensible; et, après avoir comparé successivement sa douleur à celle de tous les héros de l'antiquité, il se console aussi par leurs maximes et par leurs exemples. Puis il souhaite à Salluste un bon voyage vers la Grèce (on l’envoyait en Thrace pour le service militaire): ce séjour sera un nouveau lien entre eux. Julien, Grec par le cœur, se fait Gaulois pour plaire à Salluste: Salluste, Gaulois de naissance, sera bienvenu parmi les Grecs en l’honneur de Julien. D’ailleurs, ils peuvent parler à loisir de leur amitié. « Sur tout le reste, ajoute le prudent philosophe, il faut être plus silencieux que Pythagore». Il prend congé de lui avec deux vers d’Homère.

Une consolation plus efficace encore pour l’âme de Julien que la philosophie, ce fut la distraction des camps et du commandement militaire. Dès le commencement de l’été de 358, en effet, il était pressé de rentrer en campagne, et supportait impatiemment le retard que lui imposait une année très rigoureuse. On attendait les convois de vivres ordinaires d’Aquitaine, et l’état des routes ne permettait pas d’espérer qu’ils fussent prêts avant le mois de juillet. Ne pouvant se résigner à une si longue patience, Julien tira des greniers ordinaires des garnisons une provision de biscuit suffisante pour vingt jours de nourriture. Puis, confiant dans la rapidité accoutumée de ses succès et dans les ressources que la guerre pourrait fournir, il se mit en marche sans plus tarder. C’était, cette fois, vers le nord de la Gaule qu’il marchait, et contre les Francs qu’il voulait déployer la même énergie avec laquelle il avait assuré, en dépit des efforts des Alamans, la sécurité des provinces orientales. Il avait en vue principalement une tribu franque, les Salions, qui, récemment poussés hors de Germanie par les Saxons, étaient venus occuper les îles qui ferment l'embouchure du Rhin, et se répandaient sur toute la partie méridionale de la Belgique. A peine avait-il fait deux jours de marche, qu’il fut rencontré à Tongres par une députation de ce peuple qui venait, tout effrayée, demander la paix. Julien discuta leurs propositions, exigea quelques conditions de plus que celles qu’on lui offrait, et renvoya les députés chercher de nouveaux pouvoirs, en leur laissant croire qu’il les attendrait. Dès qu’ils furent partis, il fit passer la Meuse à sa cavalerie avec Sévère, et lui-même arriva sur leurs derrières avec la rapidité de l’éclair. La soumission des Saliens suivit immédiatement. Ils se rendirent avec leurs biens et leurs enfants. Julien leur assigna un territoire pour leur habitation, avec l’obligation de fournir un corps de milice pour la cavalerie romaine. Une autre tribu franque, les Chamaves, sentit aussi le poids de ses armes foudroyantes. Un barbare établi sur le territoire de Trêves et qui portait le nom de Charietton, rendit à l’armée romaine de grands services dans celle nouvelle attaque, en pénétrant la nuit dans les tentes de ses anciens compatriotes par des passages qu’il connaissait et en massacrant, sans bruit, tous les hommes ivres et endormis qui tombaient sous ses mains. Puis quand le soleil, en se levant, éclairait ces scènes de meurtres, les Barbares croyaient à quelque intervention miraculeuse. Réduit enfin à demander la paix, le roi des Chamaves se rendit lui-même à la tente de Julien. Avant de rien conclure, le vainqueur exigeait des otages et ne demandait pas moins que la personne même du fils du roi. «Plût à Dieu que je pusse le remettre entre vos mains, disait en pleurant le pauvre roi vaincu, mais il était mon fils unique, et il est mort sous vos coups». Ses larmes touchaient tout le monde, et Julien paraissait prendre part à sa douleur. Mais tout à coup, sur un signal donné comme à la comédie, le rideau de la tente se leva, et on vit paraître le petit prince barbare lui-même, qui avait été fait prisonnier dans un combat, sans que son père sût ce qu’il était devenu. Prenant alors la parole au milieu de la surprise universelle: «Vous le croyiez mort, dit Julien, Dieu et la clémence des Romains vous le rendent. Je le garderai près de moi, et il ne manquera de rien tant qu’il vivra dans mon amitié. Mais ce sera pour vous le gage de ma vertu, et vous saurez qu’avec les Romains et leur empereur on n’a jamais l’avantage ni dans la guerre, ni dans la paix». Les Chamaves se soumirent et Charietton obtint le prix de son utile-concours en étant promu à la dignité de comte.

Pour assurer le résultat de tous ces succès, Julien faisait élever sur la Meuse trois châteaux forts. Mais, pendant qu’on les construisait, les conséquences de la précipitation de son départ se faisaient sentir; les vivres manquaient, et pourtant il en fallait en abondance, tant pour nourrir les travailleurs que pour approvisionner les nouvelles citadelles. On avait compté sur les moissons de l’année, et la saison continuant à être retardée, elles n’étaient pas encore mûres. Pour la première fois, le soldat commençait à murmurer contre son général. Ou l’accusait d’avoir trompé l’armée par de fausses espérances, et les noms de Grec et d’Asiatique, qui, parmi les Gaulois, étaient synonymes de menteur, circulaient à voix assez haute dans les rangs. La solde faisait aussi défaut, car il n’était sorte de chicane que les trésoriers du fisc, sous l’influence de Florentius, ne suscitassent à ceux de l’armée. Pour contenir ces mécontentements toujours dangereux dans des armées peu fidèles, comme l’étaient alors celles de Rome, Julien s’avisa qu’en Bretagne la récolte était meilleure et plus avancée, et prit le parti de faire venir du blé de cette île. Mais les moyens de transport étaient difficiles à réunir, car la mauvaise administration de la Gaule avait laissée peu près périr la flotte qui devait être entretenue constamment dans les ports de la mer du Nord. Il fallut faire construire à neuf six cents bâtiments. C’était sur le Rhin qu'on devait les mettre à flot, et c’était ensuite en remontant ce fleuve que les transports devaient revenir approvisionner l’armée. De là, de nouvelles difficultés. Comme les Francs occupaient toutes les eaux inférieures du fleuve, il était douteux qu’ils laissassent circuler sans opposition la flotte qui ravitaillait leurs ennemis. Florentius, accoutumé aux manières de faire de Constance, proposait déjà d’acheter, au prix de mille livres d’or, la liberté du passage, et Constance lui-même écrivait à sou collègue pour l’y engager. Julien repoussa cette lâche proposition avec indignation, et se confia hardiment à la terreur inspirée par son nom. Le succès justifia son au­dace. Le premier voyage s’opéra, en effet, sans encom­bre, sous les yeux des Barbares qui n’osaient bouger.

La campagne fut enfin terminée, pour cette année-là, par une pointe que Julien se décida à pousser au-delà du Rhin, dans les derniers jours de l’automne, afin de s’assurer par lui-même de l’impression qu’avait laissée chez les Alamans le coup porté à Strasbourg. A peine fut-il de l’autre côté du fleuve (qu’il traversa sur un pont de bateaux) que deux des souverains qui avaient assisté à la bataille de l’année précédente, Suomaire et Hortaire, vinrent se rendre à discrétion. Julien les reçut dans l’alliance romaine, en exigeant d’eux des prestations de vivres, de bois, de fer et des transports pour la réparation des villes gauloises qu’ils avaient ruinées dans leur première expédition; en outre, la liberté de tous les captifs romains qui étaient encore entre leurs mains. Le plus grand soin fut apporté à l’accomplissement exact de cette dernière condition. Julien avait fait dresser, d’après des renseignements recueillis dans chaque localité et dans chaque famille, la liste de tons les soldats gaulois qui n’avaient pas reparu à la suite de la dernière guerre. Le jour où les captifs libérés lui furent solennellement remis, des notaires placés auprès de lui contrôlaient exactement ces listes, tenant note à la fois des présents et des manquants. Puis Julien fit lire à haute voix les noms de tous ceux qui n’avaient pas répondu à l’appel, et insista pour qu’on représentât, ou leurs personnes vivantes, ou les preuves de leur décès. Les Barbares, ne comprenant rien à cette perfection de la statistique romaine, croyaient que l’empereur avait le don de divination, et plusieurs d’entre eux qui avaient gardé, sans en rien dire, quelques esclaves pour leur usage, tout terrifiés de se les voir réclamer, se hâtèrent de les restituer. Il y eut ainsi plus de vingt mille captifs rendus à leur patrie, qui défilèrent devant la lente de Julien, en le saluant par des cris de reconnaissance et d’allégresse. Mais, avec tant de nouvelles bouches à nourrir, les précautions prises par Julien pour se procurer des vivres ne devenaient que plus nécessaires, et n’étaient que mieux appréciées

L’année suivante fut moins occupée : Julien dut un peu de repos à la crainte qu’il inspirait. La Gaule présentait un aspect de fêtes et de joie inaccoutumé. L’hiver s’écoula dans les plaisirs. Avec l’été, Julien se remit en mouvement. Mais ses expéditions, quoique constamment renouvelées, n’étaient plus guère que des promenades triomphales. Il parcourait incessamment les places fortes qu’il avait fait élever, s’assurant que leur approvisionnement était au complet, et que les Barbares reçus à merci s’acquittaient des contributions qu’ils avaient promises. A son tour, il se piquait à leur égard de la plus exacte fidélité, et toutes les fois qu’il faisait une excursion au-delà du Rhin, il avait soin d’éviter de toucher le territoire des provinces soumises. En revanche, il punissait sévèrement ceux qui, comme le roi Hortaire, après avoir engagé leur parole avec Rome, avaient l’audace d’y manquer. Tant d’équité, tant de sagesse et en même temps de fermeté, remplissait ces populations naïves d’une religieuse surprise. Julien se laissait approcher, admirer tout à l’aise, lui et son armée: «Quelles merveilles! quelles belles armes! quels beaux hommes! que ces aigles sont terribles!» disait un petit souverain germain du nom de Macrien, passant dans les rangs avec le prince des Rauraques, Vadomaire. Et Vadomaire, qui avait été ami de Rome dans sa jeunesse, se joignait à l’admiration de son collègue, tout en disant qu’il connaissait déjà toutes ces belles choses et avait vu mieux encore. Ainsi se rétablissait au-delà du Rhin le prestige déjà affaibli, mais encore si puissant, du nom romain.

Julien probablement ne se serait pas longtemps contenté de cette paisible gloire. Voyant la Gaule pacifiée, la Germanie refoulée dans ses limites, il jetait les yeux d’un autre côté, et c’était vers cette Bretagne qui avait si récemment servi de grenier d’abondance à ses troupes, qu’il songeait à tourner ses pas. Déjà vers la fui de 355, craignant une invasion des Pictes et des Scots qui, réfugiés habituellement dans leurs montagnes, en sortaient souvent pour dévaster la partie méridionale de l’île soumise aux Romains, il avait fait franchir le détroit à son maître de cavalerie, Lupicinus, successeur de Sévère, avec deux légions de Moesie et un corps d’auxiliaires Dérides et Bataves. Il avait reçu des nouvelles satisfaisantes des premiers faits d’armes de ce général, bon mili­taire, mais d’un caractère arrogant, et qu’il n’était pas fâché d’employer utilement loin de sa personne. Peut-être se proposait-il de le rejoindre lui-même, lorsqu’il apprit subitement que des lettres de Constance étaient arrivées à l’adresse de ce même Lupicinus. Quant à Julien lui-même, le messager c’était le notaire Décentius; n’était chargé d’aucune dépêche qui le concernât. Il avait seulement commission verbale de le prier de ne point s’opposer à l'exécution des ordres de l’empereur. Quels étaient ces ordres? c’est ce qu’on ne tarda pas à savoir, car Lupicinus étant absent, il fallut bien ou­vrir la dépêche. Julien y apprit avec surprise que l'empereur demandait qu’on lui envoyât sur-le-champ tous les auxiliaires des corps hérules, celtes et bataves, plus une excellente légion qu’on appelait les Pétulants, et trois cents hommes d’élite choisis dans toutes les divisions de l’armée transalpine. La marche de ces troupes vers l’Orient devait être conduite par le chef des écuries de Julien, Sintula : du césar lui-même, pas un mot. Julien demeura stupéfait, et du procédé et de la demande: on le privait de ses meilleures troupes, sans daigner l’on prévenir. Il vit là un nouveau coup, cette fois mortel, de la haine de son cousin et de la perfidie du préfet.

Il n’avait pourtant raison qu’en partie. L’insulte partait bien, en effet, de l’esprit jaloux et haineux de Con­stance; mais le besoin que cet empereur éprouvait de bonnes troupes était réel. Tous les embarras à la fois tombaient sur sa faible tête. C’était le moment où finis­saient les fameux conciles de Rimini et de Séleucie, et Constance devenu, par la faiblesse de ces deux assemblées, le juge suprême du différend qui se plaidait devant lui à Constantinople, sentait pourtant tout le monde chrétien frémir et s’ébranler sous sa main usurpatrice. Pour appuyer la sentence équivoque qu’il allait rendre, et pour assurer le succès de tous les coups d’autorité qu’il avait à frapper, un immense déploiement de forces lui était nécessaire. Mais, par une compli­cation à laquelle sa maladresse n’était pas étrangère, les mauvais succès de la guerre récemment rallumée contre les Perses venaient mettre en même temps dans un extrême péril la sécurité des provinces orientales.

A plusieurs reprises déjà, inquiet de ce côté, il avait essayé d’obtenir des Perses une paix durable. Mais ces efforts ne faisaient qu’accroître l’orgueil du despote du Haut-Orient. Sapor, enhardi par la timidité visible de son adversaire, ne mettait plus de bornes à ses prétentions. Il écrivait à Constance pour lui réclamer les provinces, situées au-delà du Tigre, que Galère avait autrefois enlevées au roi Narsès, son aïeul, et il croyait encore lui faire grâce en ne demandant pas à s’étendre jusqu’à la limite du Strymon, en Macédoine. Le ton des lettres était aussi arrogant que le fond. C’était le roi des rois, allié des astres et frère du soleil et de la lune, qui voulait bien envoyer le salut de paix à son frère le césar Constance. Mais derrière ces forfanteries ridicules il y avait des armées qui ne prêtaient pas à rire; et Constance, bien que très-blessé dans son orgueil, n’avait négligé aucun moyen d’éviter une rupture ouverte. Il envoyait ambassade sur ambassade, choisissant pour la députation ses conseillers les plus affidés, les orateurs les plus habiles, le notaire Spéctat et même le sophiste Eustathe, merveilleux artisan de persuasion, dit Ammien Marcellin. Mais malgré tous les triomphes oratoires que Libanius et Eunape prêtent au sophiste ambassadeur, et bien qu'au dire de ce dernier, peu s’en fallût que Sapor, ravi de tant d’éloquence, n’eût quitté la tiare pour revêtir le manteau des philosophes, tous les arguments avaient été inutiles; et, dès l’été précédent, Sapor venait montrer, en assiégeant et en prenant, après un siège lent et cruel, la ville d’Amide, sur le Tigre, qu’il n’était pas encore prêt à renoncer au métier de guerrier, pour embrasser la rhétorique et la sagesse.

Ce qui accroissait encore la force de Sapor dans celle victorieuse attaque, c’est qu’il avait accueilli dans son camp un transfuge romain qui avait occupé une place importante dans l’administration militaire de l’empire. C’était un marchand enrichi, du nom d’Antonin, devenu intendant par ses intrigues, et ensuite banni pour quelques méfaits ou par suite de quelque délation. Antonin avait porté à Sapor l’état exact des places et des années romaines, et le tenait au courant des rivalités intérieures qui existaient entre les généraux. Par lui Sapor avait su que Constance, jaloux du seul homme de mérite qu'il eût à son service dans son année d’orient, le général Urficin, lui avait donné pour collègue et pour rival un vieil officier sans capacité, ami de l’eunuque Eusèbe. Il avait su également où il devait porter ses coups pour surprendre Urficin au dépourvu, et la chute d’Amide après deux mois de siège était le résultat de ce merveilleux gouvernement des eunuques, qui semblait prendre à tâche de décourager tous les serviteurs de l’empire et de ne leur donner le choix qu’entre la désertion et la mort. C’était aussi probablement aux avertissements d’Antonin que Sapor devait la connaissance des profonds ressentiments que les vexations de Constance laissaient dans le coeur des populations chrétiennes, et ce farouche persécuteur, profitant de cet avis, ne dédaignait pas de faire, dans les provinces romaines, appel aux sympathies des mêmes hommes qu’il envoyait au supplice dans son propre pays. Ayant trouvé dans un château-fort, dit Ammien, des vierges consacrées au service de Dieu d’après le rit des chrétiens, il ne leur fit aucun mal et les laissa continuer leurs dévotions accoutumées.

Il fallait donc des troupes à Constance (an 360) pour remplacer celles qu’il venait de perdre dans une campagne malheureuse, et ses propres provinces, livrées à une effroyable confusion, ne pouvaient pas les lui fournir. Partout le trouble des populations rendait la présence des légions nécessaire. A Rome, le pape Libère venait de regagner l'affection du monde chrétien et l’estime d’Athanase , en refusant son assentiment à la formule de Rimini, et sa sanction aux actes du concile. Mais il se débattait péni­blement contre les partisans de l’usurpateur Félix, et des violences en sens divers ensanglantaient les rues de la capitale. À Alexandrie, le farouche Georges déployait sans pudeur ses instincts tyranniques et cupides, se faisait le délateur des innocents et le spoliateur des familles, mettait des taxes énormes sur toutes les actions de la vie, depuis le baptême jusqu’à l’enterrement, et profitait de la permission, si étrangement donnée par Constance aux ecclésiastiques, de faire le commerce, pour s’arroger le monopole du salpêtre, du sel et du papier. Il soulevait ainsi l’indignation de tous, sans distinction de païens et de chrétiens, et excitait à plusieurs reprises des séditions graves dont l’une même le réduisit à quitter momentanément la ville. A Constantinople, enfin, le nouvel archevêque, Eudoxe, mettait en rumeur tous les habitants, le jour même de son intronisation, par un discours plein de blasphèmes ariens.

Enfin il fallait des troupes aussi à Paul-la-Chaîne, le fameux inquisiteur, qui parcourait les provinces d’Asie Mineure et de Palestine, pour tenir note et tirer vengeance de tous les païens de distinction qui consultaient es oracles. Partout où il passait, des jeunes filles, des vieillards, des philosophes étaient traînés au supplice pour faits de lèse-majesté. En un mot, il n’y avait pas un point de la partie du monde soumise à l’empire de Constance où la force armée ne fût tenue sur pied et en éveil pour maintenir l’ordre matériel au sein de la confusion religieuse. On était donc porté tout naturellement à chercher du secours dans la seule région de l’empire qui fût encore paisible, et la Gaule était à peu près l’unique province où Constance pût se procurer les forces qui lui étaient nécessaires.

Mais en Gaule on ignorait ou on ne voulait pas savoir tous ces besoins factices que s’était créés une politique artificieuse. Julien ne vit donc qu’une chose dans l'ordre étrange qui lui était adressé; c’est qu'on lui demandait le sacrifice de ses meilleures troupes. Les cohortes auxiliaires ne comprirent aussi qu’un seul fait, c’est qu’elles avaient été levées avec la promesse de ne pas quitter leur sol natal, et qu’on voulait les entraîner vers une partie lointaine du monde. Les paisibles habitants de la Gaule, en voyant partir leurs plus braves défenseurs, se croyaient menacés du retour du ces mauvais jours dont Julien seul avait arrêté le cours. On murmurait très-haut aux camps et dans les cités. Julien seul ne donna aucun signe d’impatience. Il lit des représentations modérées à Décentius, qui ne les écouta pas et qui se mit à l'œuvre pour opérer sans délai le triage des hommes d’élite qu’il devait choisir dans les légions. Le prince manda alors auprès de lui Florentius, pour le faire juge lui-même si l’opération demandée par l’empereur était praticable, sans mettre en danger la sûreté de la province; il aurait voulu s’autoriser de son avis pour décliner, ou du moins, pour retarder l'exécution des ordres: «C’est votre devoir, lui écrivait-il, de venir m’aider de vos conseils. Si vous ne me prêtez pas appui, je vais jeter le manteau impérial, car j’aime mieux mourir que de consentir à la perte des provinces qui me sont confiées». Mais Florentius était à Vienne pour veiller à l'approvisionnement de la province, et il refusa obstinément de se rendre à cet appel.

Le mécontentement grossissait pourtant dans l’armée. On faisait circuler des écrits à la main, intitulés: Les plaintes de la Gaule abandonnée, et remplis d’invectives contre Constance. Les femmes des soldats qu’on voulait emmener arrivaient par bandes, sur toutes les routes, les vêlements déchirés et souillés, portant leurs enfants dans leurs bras et poussant des cris de désespoir. «On nous enlève comme des criminels et des condamnés, disait un de ces pamphlets répandus par des mains inconnues dans les rangs de la Pétulante, on nous mène aux extrémités de la terre. Les objets de notre tendresse, déjà une première fois asservis par les Alamans et délivrés par de sanglants combats, vont retomber en servitude». La pièce fut saisie et portée au quartier-général de Julien. Celui-ci ne parut pas s’en émouvoir, ce qui serait assez aise à comprendre, si comme l'insinuent quelques historiens et en particulier le païen Eunape, elle émanait de personnes de sa connaissance telles que le médecin Oribase et le philosophe Évhémère. Seulement pour adoucir la rigueur des mesures prises, Julien donna ordre qu’on préparât de vastes chariots, ordinairement destinés aux bagages et aux malades, et qu'on les mit à la disposition des soldats pour emmener avec eux leurs familles. Décentius, qui prit connaissance aussi de l’écrit, en éprouva une impression toute différente. Craignant de laisser durer l’explosion de tels sentiments, il résolut de presser le départ des troupes, sans attendre le retour du maître de la cavalerie. Julien opposa quelques difficultés à cette précipitation. On lui répondit par des regards soupçonneux et des menaces équivoques. Il se tut à l’instant. Sur la route à faire suivre aux troupes, un nouveau débat s’éleva. Julien, peut-être pour attester combien il était étranger à celte mesure imprudente et impopulaire, ne voulait pas faire passer les légions par Lutèce, où était sa résidence. Décentius, au contraire, pour lui faire ostensiblement partager la responsabilité, décida qu’elles traverseraient la ville sous ses yeux.

Le défilé eut donc lieu dans un des premiers jours de mars 360. Le prince vint au-devant de ses fidèles soldats jusque dans le faubourg de la ville, disant un mot aimable à tous ceux qu’il rencontrait, nommant chacun par son nom, rappelant à chacun ses faits d’armes: «Allez sans crainte, leur disait-il; Auguste est généreux et puissant, et ne vous laissera pas sans récompense». Les soldats ne répondaient que par un morne silence, et le regardaient d’un air plein d’angoisse; des habitants de la ville et des campagnes voisines se jetaient à travers les rangs en sanglotant, embrassaient les genoux de leurs défenseurs et les suppliaient de ne pas les abandonner. La fin du jour termina seule cette scène déchirante. Les soldats se retirèrent dans leurs quartiers, mais César, rassemblant auprès de lui à dîner les principaux officiers, les tint encore une partie de la soirée réunis, à causer de leurs souvenirs communs et de leur triste avenir, promettant lui-même de les servir par tous les moyens qui seraient en son pouvoir

On venait à peine de se séparer, quand on entendit un grondement sourd retentir du côté des quartiers où campaient les troupes. C’était l'éclat longtemps contenu des fureurs militaires. Tout à coup, en effet, des masses de soldats, demi-vêtus, mais tout armés, se répandent dans la ville en poussant des cris, et, en peu d’instants, accourent de divers côtés vers le palais. On ne tarda pas à distinguer, parmi les clameurs qui s'échappaient de leurs bouches, ces mots d’abord timidement, isolément prononcés, puis répétés en concert: «Julien Auguste! Nous voulons Julien pour Auguste!»—Ils établirent autour de la demeure impériale comme une sorte de siège, montant la garde à la porte, pour que personne n'en put sortir, et tenant le prince prisonnier pour être plus sûrs de le faire empereur. Personne ne répondant à leur appel, ils demeurèrent toute la nuit dans la même agitation, et le point du jour les trouva encore en armes. Mais la porte ne s’ouvrait pas, et Julien, vainement appelé, persistait à ne point paraître.

Il entendait pourtant; et, de l’appartement de sa femme où, par hasard, il s'était retiré cette nuit-là, il distinguait son nom et l’appellation à la fois batteuse et redoutable dont on le faisait suivre. Par une ouverture de la pièce placée à l’étage supérieur on apercevait la voûte du ciel. «Levant alors les yeux, j'adorai, dit-il, Jupiter; et comme le tumulte s’accroissait, grossi par les échos du palais , je priai ce dieu de m’envoyer quel­que signe de sa volonté». Ce signe, racontait-il plus tard à un de ses confidents, fut le génie même de l’empire qui lui apparut sous la forme que les médailles lui prêtent d’ordinaire. «Julien, lui dit la vision, je me tiens à ta porte depuis longtemps; tu m’as déjà plus d’une fois refusé l’entrée. Si tu me repousses encore, aujourd’hui, quand tant de gens me conduisent vers toi, je m’en irai triste pour ne plus revenir. Cependant, écoute bien ceci: en aucun cas je ne demeurerai longtemps avec toi». Était-ce invention préparée? Était-ce hallucination? Nul ne le sait; Julien, peut-être, ne le sut jamais bien lui-même. Tout à la fois enthousiaste et dissimulé, vivant, depuis tant d’années, d’exaltation et d’hypocrisie, dans les filets d’erreur où il s’engageait chaque jour, il ne distinguait déjà plus bien les mensonges qu’il adorait de ceux qu’il forgeait lui-même.

Il sortit, ayant son parti pris, mais se gardant bien de le laisser soupçonner. Plusieurs heures durant, on le vit parcourir les rangs, repoussant le titre d’Auguste avec une indignation assez bien jouée pour paraître sincère, et suppliant les soldats de ne pas le contraindre à ternir leur gloire commune. Il offrait d’intercéder auprès de Constance pour faire rétracter l’ordre de départ. Mais les choses avaient été poussées trop loin pour reculer. Vers neuf heures du matin, le drame se dénoua enfin; on saisit le césar de force, on le plaça debout sur le bouclier d’un fantassin, et les airs retentirent du cri de: «Vive Julien Auguste!». Puis on chercha un diadème pour lui ceindre le front. Comme on n’en trouvait pas au palais, quelqu'un proposa d’y suppléer par le collier de l’impératrice. «Non, dit le nouvel auguste, déjà assez maître de lui pour plaisanter: je ne veux point commencer à régner, paré comme une femme». Il refusa également de se servir d’une aigrette de cheval qu’on lui proposa. Alors un porte-étendard de la Pétulante, arrachant une plaque de cou qui distinguai! son grade, se fit hisser auprès de lui pour l’en couronner; et Julien, se laissant faire, promit à chacun des assistants cinq pièces d’or et une livre d’argent.

Il lui convenait pourtant de paraître contraint jusqu’au bout. A peine rentré au palais, il ferma la porte sur lui, ôta le diadème, et resta plonge dans de profondes réflexions, couvrant des apparences d’une douleur feinte une émotion qui ne l’était pas, et ne voulant même pourvoir à aucune des affaires courantes du gouvernement. Cette réclusion dura plusieurs jours, au milieu de la surprise et bientôt de l’inquiétude universelles. Enfin ou commença à murmurer dans l’armée que les amis de Constance avaient fait tuer ou disparaître le prince. Il n’en fallut pas davantage pour renouveler l’émotion à peine calmée, et les soldats, quittant de nouveau leurs campements, vinrent une seconde fois forcer en désordre l’entrée du palais, où ils trouvèrent toutes choses dans le calme le plus parfait. Sur l’interrogation des gens de garde qui leur demandèrent ce qu’ils voulaient: «Nous voulons voir Auguste» s’écrièrent-ils. On leur ouvrit à l’instant la porte de la salle où se tenait le consistoire, et Julien leur apparut alors tout à point, assis sur le siège impérial et dans son brillant costume d'empereur. La foule ravie demandait encore justice des assassins prétendus. Julien, qui savait sans doute à quoi s’en tenir sur la réalité du complot, contint ces fureurs aveugles, et l’on applaudit à sa clémence.

Dès le lendemain, une revue fut convoquée au champ de Mars, et pour les troupes présentes et pour d’autres qui, déjà en marche, s'étaient mises à rétrograder sur la nouvelle des événements de Lutèce. Une tribune lut dressée avec un appareil inaccoutumé, et Julien y monta en grande pompe, au milieu des aigles et des drapeaux. C’était la première fois qu’il haranguait solennellement les troupes, car il s'était jusque-là abstenu d’user de cette prérogative du pouvoir suprême. Son discours fut simple et grave. Peu de mots lui suffirent pour rap­peler aux troupes leurs exploits communs, et remercier cette armée de Gaule qui, après l’avoir adopté presque enfant, avait fait de lui un général et venait d’en faire un empereur. «Après de si grandes choses, dit-il, la postérité, je pense, ne se taira point sur vous, si ce rang élevé que vous avez su atteindre, vous, savez aussi le garder par la vertu et la sévérité de vos mœurs. Afin donc de maintenir l’intégrité de la discipline, d’assurer au courage la récompense qui lui est due, et de contenir les entreprises de l’intrigue, je déclare, en présence de votre respectable assemblée, que désormais ni magistrat civil, ni officier militaire, ne sera élevé à un grade supérieur, au-dessus de son mérite, par la recommandation de qui que ce soit, et que celui qui sollicitera pour un sujet indigne sera marqué lui-même d’une note d'ignominie».

Ces paroles, qui condamnaient le long favoritisme de l’administration de Constance, furent reçues avec transport; et, pour ne pas laisser refroidir les bonnes dispositions de l’auguste, des intendants militaires de la Pétulante et de la Celtique firent demander sur-le-champ, par leurs soldats, à être élevés, en raison de leurs mérites longtemps méconnus, au grade de gouverneurs de province. Mais Julien tint sa parole encore plus fidèlement qu’on n’avait cru; il n’accueillit pas ces recommandations faites à main armée, et, dans la joie commune de la journée, on ne songea pas à lui en vouloir.

Le défi une fois jeté, il se prépara à le soutenir avec sa prudence et son courage accoutumés. Il ne se porta à aucune violence contre ses ennemis secrets ou publics. Il se borna à s’assurer de la personne du maître de la cavalerie, Lupicinus. Décentius était en fuite. Florentius aussi avait quitté la Gaule précipitamment, à la nouvelle de l’élévation de son ennemi. Julien envoya un brevet de voitures publiques à sa femme et à ses enfants, et leur permit d’emporter toutes leurs richesses. Il ne mit aucun empressement à entrer en correspondance avec Constance, qu’il connaissait trop bien pour espérer le fléchir après l’avoir offensé; mais, quand il crut toutes ses mesures de défense bien prises, il mit les bons procédés de son côté, en lui envoyant une députation pour solliciter de lui une reconnaissance officielle. Le maître des offices, Pentadius, dont il avait eu à se plaindre, mais qui s’était rallié à son pouvoir, et son vieil ami, le chambellan Euthérius, furent envoyés, en qualité d’ambassadeurs, porteurs de deux dépêches, l’une ostensible, l'autre secrète. Dans la première, où, par égard, il ne prenait encore que le titre de césar, il racontait, avec des détails dont l'exactitude matérielle était incontestable, la violence dont il avait été l’objet, et la pression à laquelle seule il avait cédé. «J’ai opposé longtemps à ces furieux le rempart de ma poitrine... Je n’ai cédé que quand tout m’a convaincu que, moi mort, un antre serait déclaré prince à ma place. Voilà les faits: je vous prie, examinez-les d’un œil favorable... Voici maintenant mes conditions. Recevez-les de bonne foi, considérant en vous-même qu’après tout il est utile à la république qu’unis comme nous sommes par les liens du sang, nous soyons associés au rang suprême... Je vous fournirai des chevaux de trait espagnols, et de jeunes Lœti descendant d’une bonne race de Barbares établis de ce côté du Rhin, pour les faire entrer dans vos corps de Scutarii et de Gentiles... Je recevrai de Votre Clémence, pour préfets du prétoire, des hommes distingués par leur intégrité et leurs talents. Quant aux magistrats ou officiers de l’armée, il est juste que ce soit moi qui les nomme: cary a-t-il rien déplus insensé que de mettre auprès d’un empereur des gens dont il ignore les caractères et les volontés?... J'estime que ces propositions et ces offres sont faites dans votre intérêt. Je ne veux point parler en empereur; mais je sais combien de fois des affaires perdues par la discorde ont été rétablies par l’union et les concessions réciproques».

L’autre lettre était sur un ton différent: «Elle était, dit Ammien, mordante et sarcastique. Nul ne la vit; et, si on la connaissait, il ne conviendrait pas de la publier». Sans doute, jouissant de sa force, mais voulant effrayer Constance sans l’humilier publiquement, Julien s'y donnait le plaisir d'exhaler, par quelques allusions piquantes, une haine concentrée pendant vingt années, et avertissait, à mots encore couverts, son timide parent de ne pas hâter lui-même le jour de la vengeance.

Les députés ne se pressèrent pas: arrivés probablement dans les premiers jours de l’été de 360, ils ne trouvèrent plus Constance à Constantinople. Les succès réitérés de Sapor devant Singare et devant Bézabde, la soumission presque entière de la Mésopotamie, l’avaient enfin arraché à la théologie. Il s’était mis en marche contre les Perses avec ce qu’il avait pu ramasser de troupes et d’auxiliaires levés parmi les Goths, espérant être rejoint en route parles renforts de Gaule. Il était déjà à Césarée en Cappadoce, quand, au lieu des troupes qu'il attendait, on lui annonça l’arrivée des ambassadeurs de Julien, précédés par la redoutable nouvelle de l'usurpation. Il les fit entrer, saisit leurs dépêches d’une main tremblante, les parcourut en pâlissant, et, fixant sur eux des regards furieux, leur ordonna de sortir de sa présence, sans vouloir ni faire aucune question, ni entendre aucune explication

Resté seul, sa perplexité fut affreuse. Julien sur ses derrières et Sapor devant lui, de quel côté se tourner? Partager le trône avec un rival, ou céder une province aux Perses, c’étaient deux alternatives également odieu­ses. Dans cette cruelle indécision, le péril le plus pressant l’emporta. Il résolut de continuer sa marche contre les Perses, en essayant de gagner du temps avec son autre adversaire. Sans rendre de réponse aux députés, il dépêcha lui-même le questeur Léonas avec une lettre qui refusait péremptoirement, mais sans colère, tout assentiment à la promotion décrétée par les soldats. Il engageait Julien, dans l’intérêt de sa sûreté, à ne pas persévérer dans une entreprise dangereuse, à se contenter du pouvoir régulier, déjà considérable, qu’il lui avait conféré; et, pour bien attester qu’il se regardait toujours comme souverain des Gaules, il renouvela tous les fonctionnaires et donna des successeurs à Florentius et à Lupicinus. Puis il se remit en campagne, reçut sur sa route les hommages du petit roi d’Arménie, Arsace, avec qui il assura l’alliance de l’empire en lui donnant en mariage la veuve de l’empereur Constant, Olympias, fille du préfet Ablave. Il passa l’Euphrate à Samosate et ne s’arrêta qu’à Édesse, pour attendre l’ennemi et compléter ses armements.

Léonas cependant faisait route en toute vitesse vers la Gaule. C’était un agent habile, le même qui avait pré­sidé l’année précédente le concile de Séleucie, et qui s’était acquitté de cette mission à la satisfaction de l’empereur. Mais cette fois il avait affaire à plus forte partie, et sa commission était plus difficile. Il trouva Julien à Lutèce, n’ayant rien changé à son genre de vie et usant avec mesure, mais sans timidité, de ses nouveaux droits. Le prince le reçut très-poliment, mais différa de l’entendre jusqu'au lendemain. Dans la nuit, une grande assemblée de troupes cl de peuple fut convoquée, et Julien, montant sur son trône, donna ordre qu’on fit lecture de la lettre de Constance. C’était un rouleau assez épais, ayant la forme des édits officiels. On le déplia et on commença de lire. Quand on en vint au passage où Constance , après en avoir appelé au souvenir de leur parenté et des bontés qu’il avait eues pour Julien orphelin, dans sa jeunesse, lui enjoignait solennellement de se contenter du titre de césar, un violent murmure s’éleva: «Julien, cria la foule, vous êtes auguste. Qu’il en soit comme l’ont voulu les provinces, les soldats et l'autorité de la république, à peine sauvée des incursions des barbares.—Vous le voyez, dit Julien à Léonas; ce n’est pas moi qui refuse d'obéir». Il chargea alors Léonas lui-même déporter sa réponse. Fidèle aux conditions qu’il avait proposées, il acceptait le nouveau préfet du prétoire, Nebridius, et refusait sa sanction à tous les autres choix. Puis, sans s’écarter encore des égards officiels, l’amertume de son langage s'accrut cependant d’un degré. Répondant aux reproches d’ingratitude : «Je conviens, disait-il, que quand Constance est moulé sur le trône j'étais orphelin, et il eu doit savoir quelque chose».

La guerre était au bout d’un pareil langage; mais elle n’était pas déclarée, et, avec les embarras qui gênaient l’action de Constance, elle pouvait tarder plus d'un jour. Il ne convenait à Julien, ni d’en prendre l’initiative, ni de paraître trop s'en préoccuper. La saison, quoique déjà avancée, était encore belle; pour tenir ses troupes en haleine, il les conduisit de l’autre côté du Rhin à une petite expédition contre les Francs Attuariens, qui ne fut qu’un jeu. Puis il revint, comme en triomphe, remontant le fleuve et visitant toutes les frontières jusqu’à Bâle. De là, par Besançon, il se rendit à Vienne sur le Rhône, où il comptait séjourner l’hiver. Il y fit célébrer des jeux publies, où il parut pour la première fois ceint d’un diadème impérial tout chargé de pierreries. C’était une première étape vers l’Orient. On était à la fin de novembre, et presque au même moment Constance, après quelques faits d’armes insignifiants, qui ne changeaient rien à la situation réelle des armées perses et romaines, rétrogradait, en versant lâchement des larmes sur ses villes ruinées et ses provinces abandonnées, et rentrait à Antioche pour y passer aussi la mauvaise saison.

Pendant que les deux souverains du monde demeu­raient ainsi s’observant l’un l’autre, aux deux bouts de leur empire, un même malheur domestique les frappa et compléta l’exacte parité de leurs situations, en même temps qu’il creusait plus profondément l’abîme qui les séparait. Hélène acheva en Gaule sa triste vie. Son mari la pleura si peu que ses ennemis, plus tard, purent l’accuser de l’avoir empoisonnée. Il envoya pourtant avec honneur sa dépouille mortelle au sépulcre de la famille Flavienne, à Rome, sur la voie Nomentane. Mais un deuil plus sensible fut la mort de l’aimable Eusébie, qui s’éteignit à la fleur de l’âge. Elle échappait, par une fin prématurée, à la douleur de voir aux prises son époux et l’objet de sa tendre prédilection. C’était l’ange de paix qui se retirait de l’empire et l’abandonnait aux fureurs de la guerre civile.

Mais Julien n’avait plus ni loisir ni pensée à donner à des regrets. L’imminence de la crise qui menaçait l’absorbait tout entier. Attaquerait-il, comme Magnence? Attendrait-il, comme Gallus? Ces deux exemples, tour à tour présents à sa pensée, n’avaient rien de rassurant ni l’un ni l’autre. Par nature, d’ailleurs, il n’avait de sang-froid que sur le champ de bataille; hors de là, son âme était le théâtre d’une constante agitation. Le calme d’esprit qu’il trouvait dans l’action l’abandonnait dans le repos. Après avoir tout fait avec prudence et résolution pour dominer l’avenir, son imagination inquiète cherchait encore avec angoisse à le pénétrer. Il n’avait sorte de conjurations magiques, d'artifices divinatoires, qu’il ne mit en œuvre pour deviner l’issue de la lutte, ou en mieux diriger le cours. Augures, vol des oiseaux, entrailles des victimes, cours des astres, voix de la foudre, visions des songes, il interrogeait tout et croyait à tout. Son confident et son admirateur, Ammien, pense même devoir placer à ce moment de sa biographie une petite dissertation de philosophie mystique sur la vérité de l’art divinatoire, comme s’il voulait demander grâce pour la mémoire de son héros à la risée des lecteurs chrétiens. Puis, en sortant de ces cérémonies mystérieuses , dont le bruit, sans doute, transpirait au dehors, Julien était pris de la crainte d’être vu en compagnie de magiciens et de scandaliser la foi vive et simple des Gaulois chrétiens. Alors, pour faire compensation, il affichait quelque acte bien éclatant de dévotion et d’hypocrisie. Le jour de l’Épiphanie, par exemple (6 janvier 361) il se rendit en grande pompe à l'église, et fit avec componction et à haute voix sa prière devant tout le peuple assemblé. Peu de jours après, on lui annonçait le retour en Gaule d’Hilaire de Poitiers, à qui Constance avait permis de rentier dans sa patrie, soit pour empêcher qu'il ne prît en Orient, sur les semi-ariens persécutés, une trop grande autorité, soit dans l’espoir que l’ardeur de son zèle causerait quelque trouble dans les Gaules. Hilaire rentrait au milieu des flots d’une population empressée qui lui apportait de toutes parts des enfants à bénir et des malades à guérir. Il était accompagné du jeune Martin, ce soldat de la charité, devenu diacre, qui ne le quittait pas, et dont la renommée croissait à l’ombre de la sienne. Julien vit leur retour sans inquiétude, et leur permit même de tenir à Paris un concile des évêques de Gaule, où Saturnin d’Arles fut excommunié, et la formule de Rimini rejetée avec mépris. Ces concessions, dit l'historien Zonare, non sans quelque vraisemblance, avaient surtout pour luit de garder la faveur des soldats, dont un grand nombre étaient chrétiens. Par suite de la même politique de conciliation générale, Julien rappelait aussi sous ses drapeaux d’autres victimes de la persécution de Constance, les soldats de l’armée de Magnence, licenciés depuis près de dix ans.

L'hiver se passait dans cette activité extérieure et ces angoisses secrètes, lorsqu’à l’entrée du printemps on apprit que les Alamans avaient tenté de nouvelles incursions du côté du pays des Rauraques. Les agresseurs étaient des sujets du roi Vadomaire, l’un de ceux que Julien avait honorés de son alliance , et celui même qui paraissait y attacher le plus grand prix. Celte trahison troubla fort l’empereur; mais son inquiétude fut plus vive encore lorsqu’on lui apporta une lettre interceptée de ce petit prince lui-même, où il se plaignait auprès de Constance du césar des Gaules, et offrait à l’auguste de l’en délivrer. Vadomaire ne porta pas loin la peine de sa défection. Sans faire semblant d’être averti, Julien lui dépêcha le comte Philagre, qui lut reçu en allié. Puis, au milieu d’un festin qu’on lui offrait, le comte fit saisir au corps le roi lui-même par des gardes apostés, et le ramena au camp des Romains. Julien lui montra les lettres qui étaient tombées entre ses mains, le convainquit do trahison, et l'envoya finir obscurément ses jours en Espagne. Une courte et terrible expédition fit aussitôt rentrer tous les Alamans dans le devoir.

Cette alerte précipita les événements. Le bruit, en effet, s’était généralement répandu dans le camp que Constance, suivant avec Julien la môme lactique qu’autrefois avec Magnence, voulait lâcher les Barbares sur ses derrières. Julien lui-même en avait sinon la preuve, comme il le dit plus tard, au moins la crainte. Et, en tout cas, celle rumeur lui fournissait un excellent moyen d’enflammer les esprits. Pour achever de confirmer ces soupçons, on vit bientôt arriver une lettre de Constance, sur un ton si orgueilleux, que chacun pouvait se demander d’où venait, à un ennemi si éloigné et si impuissant, un retour si inattendu de confiance. Elle était portée par l’évêque Epictète, l’un des prélats favoris de la cour d’Antioche, et toujours adressée au césar Julien. Mais on ne lui promettait plus, celle fois, que la vie sauve, et encore pour prix d’une soumission immédiate. Zosime assure qu’en recevant celte insolente missive Julien en éprouva une si forte émotion, qu'il s'écria: «Non, ce n’est pas à Constance à prendre soin de ma vie: c’est aux Dieux que je remets ce soin»; ce pluriel inaccoutumé dut exciter autour de lui quelque surprise. Ou ne tarda pas à savoir également que les passages des Alpes étaient soigneusement mis en défense. La peur d’être enfermés en Gaule, coupés du reste de l’empire, et livrés en proie aux Barbares, s’empara de tous les soldats, et le cri public fit sentir à Julien que le moment était venu de se décider à combattre.

Avant de prendre un parti si solennel, il interrogea une dernière fois ses dieux. Depuis plusieurs jours les augures se montraient à lui de plus en plus favorables. Une vision aperçue en songe lui avait même annoncé, en quatre vers grecs fort bien faits, la mort prochaine de Constance pour une date fixe de l’automne suivant. Cette fois ce fut Bellone, la déesse de la guerre, à qui Julien adressa une dernière interrogation. Bellone s’étant montrée bienveillante, il rassembla ses soldats et leur demanda s’ils étaient prêts à se mettre en marche. Il ne parlait point encore de faire la guerre, mais seulement de s’avancer jusqu’aux extrémités de la Dacie et de l’Illyrie, pour effrayer Constance et briser le cercle de fer qu’on formait autour des Gaules. La demande était faite au nom du Dieu céleste, expression ambiguë, qui rappelait les premiers jours du règne de Constantin. Les soldats répondirent par des transports et jurèrent de mourir pour leur général. Les habitants des Gaules offraient tous leur argent et leurs provisions. Un seul homme, le préfet Nébridius, ne crut pas pouvoir rompre le serment qui l’attachait à Constance. Tombant aux genoux de l’empereur et baisant le bout de sa robe, il lui demanda pardon de ne pouvoir le servir, et comme il voulait même prendre sa main pour la baiser: «Ma main est pour mes amis, lui dit Julien en se reculant; mais vous pouvez vous retirer.» Son choix était tout fait pour remplacer Nébridius. C’était son ami Salluste qui, d’Illyrie où il campait, était venu précipitamment le rejoindre. Julien le laissa dans les Gaules, dans cette nouvelle qualité. Puis l’ordre du départ fut donné, et l’itinéraire indiqué par la route de Pannonie. Un détachement dut traverser l’Italie par la conduite de Jovinus : un autre la Rhétie, sous les ordres de Névitta. Julien lui-même, parti de Bâle, n’emmenait avec lui que trois mille hommes. Mais ses troupes se montaient à plus de vingt mille, et leur rendez-vous général était à Sirmium.

Dès que la nouvelle de son expédition se répandit de l'autre côté des Alpes, la terreur et la défection devinrent générales. Les deux consuls, préfets d’Italie et d’Illyrie, et dont l’un était Florentius lui-même, l’ancien ennemi de Julien, prirent la fuite bien avant d’être en péril; et, à partir de ce moment, Julien, en conservant dans les actes officiels leurs noms qui indiquaient la date de l’année, eut soin de les faire suivre de cette qualification épigrammatique: Florentius et Taurus, consuls en fuite. Mais il ne songea point à s’emparer de ces riches plaines d’Italie qui lui étaient ainsi livrées sans combat. C’était par les âpres contrées qui bordent le Danube qu’il s’avançait à marches forcées, tantôt longeant le fleuve, tantôt même s’embarquant sur ses ondes, quand il trouvait des moyens de transport. Sur les deux rives du fleuve, Barbares et Romains accouraient pour voir le héros et son cortège. «O sainte divinité, s’écriait, dans le langage déjà équivoque des courtisans, son panégyriste Mamertin, qui occupait auprès de lui la place de comte des largesses sacrées; quelle ne fut pas la pompe de cette navigation, où l’on voyait sur la rive droite de ce fleuve illustre une foule non interrompue de gens de tout sexe, de tout rang, armés ou désarmés, et sur le rivage de gauche tous les Barbares à genoux , faisant entendre des prières et des gémissements lamentables! Tant de villes parcourues! tant de décrets rendus! tant d’injustices réparées! tant d’inquiétudes calmées! tant de pardons accordés aux Barbares : partout les bienfaits de la paix répandus. Si l’on ne regarde qu’au temps employé, on dirait que l’empereur n’a fait qu’une course; si l’on considère la quantité des choses accom­plies, on dirait qu’il s’est attardé partout» Julien, en effet, ne perdait pas un jour : il ne s’arrêtait de loin en loin que pour faire lire à haute voix au peuple assemblé les correspondances, vraies ou fausses, qu’il disait avoir surprises entre Constance et les Barbares, et pour justi­fier ainsi son agression.

De ce train rapide, il ne tarda pas à arriver aux environs de Sirmium. Ses généraux, de leur côté, se trouvèrent rendus au lieu de réunion au jour indiqué, après avoir fait main basse de toutes parts sur les provisions préparées par Constance pour l’envahissement de la Gaule. Le gouverneur de Sirmium, Lucilien, qui ne s’attendait pas à tant de précipitation, fut surpris par l’avant-garde, au moment où il rassemblait ses troupes. Il fit mine, au premier moment, de résister avec fanfaronnade, puis se soumit peu après avec une promptitude et une humilité ridicules. On l’admit en présence de Julien, qui lui permit de baiser sa robe de pourpre, en signe de pardon. «Quelle imprudence à vous, empereur, lui dit le magistrat captif, de vous aventurer avec si peu de troupes dans des pays ennemis!—Gardez ces conseils prudents pour Constance, répondit Julien. Ce n’est pas pour vous prendre comme conseiller que je vous ai laissé toucher cet insigne de la majesté souveraine, mais pour vous guérir de vos craintes». L’entrée dans la ville fut un triomphe et entraîna la soumission de toute la province. Peu de jours après, Julien avait mis garnison au Pas de Sucques; et, maître ainsi de la moitié de l’empire, il était venu s’établir à Naisse.

Il y attendait la concentration du ses troupes, les nouvelles de l'effet que sa marche produirait sur Constance, peut-être aussi la date fatale, annoncée par ses songes, où la Parque, se chargeant de sa défense, devait trancher elle-même la destinée de sou rival. Plus il avançait, en effet, plus sa confiance en ses Dieux secrets, justifiée par la fortune, s’accroissait et se manifestait hautement. Enfin, quand il se sentit maître de tout l’Occident, quand de toutes parts des députations de Macédoine, de Grèce, d’Italie, vinrent lui offrir les hommages des provinces soumises, ou les vœux de celles qui l’attendaient comme un libérateur, il prit son parti et jeta le masque. Dans les régions qu’il parcourait, beaucoup de temples avaient été fermés et dévastés: il permit de les rouvrir et encouragea même à les orner de nouvelles offrandes. Ce n’était encore que de la tolérance. Ce fut bientôt de l’apostasie. Il parut dans les temples rouverts et sacrifia une hécatombe. On prétend que dans la nuit qui précéda cette manifestation solennelle, pour rompre à jamais avec le Dieu qu’il quittait, il voulut effacer de son front le sceau du baptême; et qu’il se soumit à l’étrange cérémonie d’ini­tiation connue sous le nom de Taurobole que le culte de Mithra avait popularisée dans l’empire. L’initié couché tout de son long dans une fosse recouverte d’un tamis, recevait sur ses membres mis à nu le sang d’une victime immolée. «Julien, dit saint Grégoire, voulut laver dans ce bain horrible ses mains qu’il croyait souillées pour avoir touché le sacrifice non sanglant par lequel nous participons à la passion du Christ». Le même saint Grégoire affirme encore qu’en ouvrant les entrailles de la première victime qui fut sacrifiée, on y trouva très clairement figurée l’image d’une croix environnée d’une espèce de cercle et de couronne. Et comme tous les assistants regardaient avec effroi le symbole du Christ ainsi surmonté de celui de l’empire: «vous n’y entendez rien, dit le maître de l’impiété (c’est-à-dire sans doute Julien lui-même): ce cercle signifie que les chrétiens sont pris de toutes parts et ne peuvent plus nous échapper». Voilà, dit le saint docteur, le prodige qu’on m’a raconté; s’il est faux, que le vent l’emporte. Chose étrange, cette défection si longtemps méditée, ajournée, redoutée, ne paraît avoir causé autour de Julien ni indignation, ni surprise : ses historiens mêmes en ont à peine gardé la trace. Toute sa personne respirait le paganisme depuis tant d’années! Puis on était si fatigué de querelles religieuses; les esprits, au milieu de tant de luttes, étaient devenus si incertains et si dégoûtés; les courtisans, les fonctionnaires, étaient si accoutumés à suivre en fait de dogme tous les caprices du maître, et à ne considérer la religion que comme un moyen d’intrigue et d’ambition : tant de chrétiens de commande, que Constantin et Constance avaient faits à leur fantaisie, étaient si prêts à vendre leur apostasie au même prix que leur conversion! Parmi les chrétiens sincères (ils étaient nombreux dans l’armée), l’horreur du joug tyrannique de Constance était extrême; et, par celte disposition naturelle qui fait toujours oublier le mal passé pour ne penser qu’au mal présent, un maître étranger à l’Église leur paraissait peut-être moins à craindre qu’un chrétien qui voulait en être le tyran. Ils espéraient beaucoup de la douceur de l’esprit de Julien; et, au pis-aller, ils redoutaient moins encore d’être persécutés qu’asservis. L’événement se passa donc sans bruit, tout le monde s'entendant par instinct pour n’y pas donner trop d’éclat. S’il y eut des protestations, elles furent silencieuses: s’il y eut des murmures, ils circulèrent à voix basse; et Julien pouvait écrire à son ancien maître, Maxime, avec un transport d’enthousiasme:

«Vous apprendrez avec joie que nous avons des marques sensibles et nombreuses de la protection des dieux... Aussi nous les adorons sans crainte et à visage découvert. La masse de l’armée qui nous environne partage notre piété: nous sacrifions publiquement. Nous avons offert aux dieux de nombreuses hécatombes, en reconnaissance de leurs bienfaits. Ces dieux me demandent de vivre saintement autant que je le puis, et je leur obéis d’un cœur empressé. Ils me promettent de grands fruits de mes peines, si j’agis avec diligence».

Ce n’était pas la seule lettre qu’il écrivît dans ces sentiments. Tandis qu’il s’établissait à Naisse avec tout l’appareil d’un souverain, rendant la justice, réparant, souvent avec trop de précipitation et de rigueur, les torts de l’administration de Constance, il se mit aussi en devoir de répondre par des morceaux d’éloquence aux hommages qu’on lui envoyait de toutes parts. Il écrivit aux plus grandes cités de l’empire, pour incriminer Constance et justifier sa propre élévation. Il ne s’attendait pas sans doute à trouver un juge bien sévère dans ce public de l’empire accoutumé depuis si longtemps aux entreprises des ambitieux et aux rivalités des prétendants, et qui n’était pas difficile en fait de légitimité ; mais il lui importait de mettre d’accord l’audace de son entreprise avec le type abstrait de justice et d’impassibilité stoïque qui convenait à un philosophe couronné. Posant, comme le modèle du sage, devant la postérité et devant les déclamateurs de toutes les écoles, il lui importait de faire comprendre comment il pouvait concilier ce caractère avec la prétention à l’empire, et l’ardeur qu’il mettait à venger ses injures.

Ces pièces d’éloquence, dont une seule nous est parvenue, furent très diversement accueillies. A Rome l’envoi réussit très mal : on trouva que le philosophe s’était oublié, et que l’invective contre Constance, qui s’étendait même à la mémoire de Constantin, passait la mesure. Quand le préfet Tertullien donna lecture de la lettre en plein sénat, il y eut un soulèvement général : «Mon­trez plus de respect, lui cria-t-on, pour celui qui vous a fait ce que vous êtes». D’où venait cette lueur d’indépendance dans un corps asservi? Était-ce seulement un élan de reconnaissance pour les bontés que, quatre ans auparavant, Constance avait témoignées à la capitale du monde? Quelque dépit, on peut le supposer, se mêlait à ce sentiment honorable. Rome était blessée de voir que ce jeune homme, qui voulait restaurer l’empire et le culte des dieux, ne fût pas venu tout d’abord se retremper chez elle aux traditions nationales: elle sentait en lui le Grec plus que le Romain, un lettré antiquaire plutôt qu’un fils du vieux monde latin. Ses héros, on le voyait, étaient au Parthénon, au Portique, à l'Académie, partout, excepté au Capitole. La république, du sein de sa tombe, regardait donc avec indifférence les dernières luttes de la philosophie. Julien, informé de cette mauvaise grâce, n’en prit point d’humeur : au contraire, comme il sut en même temps que le blé manquait à la capitale, et qu’on y était menacé de la disette, il prit avec un soin tout particulier de sages mesures pour assurer la subsistance du peuple romain. Il donna la place de Tertullien à un sénateur, païen de distinction, Symmaque, très versé dans la rhétorique, en même temps qu’il accordait le gouvernement de la grande Pannonie à l’historien Aurèle-Victor. Le gouvernement des théologiens finissait, cl faisait place à celui des lettrés.

Aussi ce fut à la capitale des lettres qu’il adressa son épître la plus parfaite, la plus étudiée, la seule qui, jugée digne d’être conservée, reste encore entre nos mains. Sa lettre au sénat et au peuple d’Athènes, exact et touchant récit des malheurs de sa jeunesse, est une œuvre d’art achevée. On sent que l’auteur parlait là à son public de prédilection. «Il savait, dit Libanius, que les dieux mêmes ont voulu être jugés par les Athéniens, et c’est pourquoi il prit les fils d’Érechthée pour ses juges».—«C’est à vous, leur disait-il, à vous qui avez conservé jusqu’à nos jours les restes et comme l’étincelle des vertus de vos aïeux, c’est à vous à considérer, non la grandeur des choses, mais leur justice. Et quand même quelqu’un traverserait le monde avec une incroyable rapidité et une force infatigable, comme s’il volait à travers les airs, vous devriez encore vous demander s’il fait tout cela avec le droit de son côté. Et si vous trouviez qu’un tel homme est juste, alors seulement vous auriez le droit de le louer en public et en particulier. Mais s’il avait manqué à la justice, vous le priveriez, avec raison, de tout honneur; car la justice est la sœur de la prudence. Ceux qui la méprisent, chassez-les justement comme des impies qui outragent votre déesse. Et voilà pourquoi je veux vous raconter tout ce qui me touche». Le messager qui porta cette lettre était sans doute cet hiérophante d’Éleusis, appelé, suivant Eunape, à la cour de Julien, et qu’il renvoya à Athènes avec ordre de présider à la reconstruction des temples.

On juge avec quelle émotion un tel langage fut reçu dans ces écoles d’Athènes dont Julien avait été l’élève et demeurait l’honneur. Des étudiants, pourtant, et des professeurs chrétiens s’en alarmèrent. A la porte des temples rouverts, devant les statues des dieux, qu’on s’empressait d’orner et de relever, il y eut des querelles assez vives entre les jeunes gens et les maîtres. Julien l’apprit et en fut inquiet. Il ne lui convenait pas, tant que Constance était debout, que les deux religions en vinssent aux prises. II se hâta donc, par une nouvelle lettre, d’apaiser les esprits, en engageant chacun à adorer en paix ses dieux, d’après le rit de ses pères, et il écrivit en même temps à l’illustre rhéteur chrétien Proberèse, pour lui offrir de lui raconter tous les motifs de son élévation à l’empire et de lui fournir les documents nécessaires pour en faire l’histoire et l’apologie.

Si Constance eût été doué de la moindre intelligence politique, les incertitudes de son adversaire lui eussent clairement tracé son chemin. Faire résolument trêve aux divisions dogmatiques, et appel aux sentiments chrétiens, s’entourer à l’instant des héros de l’épiscopat, et convoquer toutes les fractions de l’Eglise à s’unir contre l’ennemi commun : c’était le conseil du bon sens comme de la foi. Mais il n’y eut point de courtisans pour le lui faire entendre, et lui-même, enivré de sa toute-puissance , ne paraît pas avoir eu le soupçon d’une telle politique. Pendant qu’à Naisse on rouvrait des temples, que faisait à Antioche l’empereur chrétien? Il avait passé tout l’hiver à tenir des réunions d’évêques et à condamner ses frères dans la foi. Fidèle à son système de politique à double face, il frappait tour à tour, à droite et à gauche, les Ariens extrêmes et les orthodoxes. Un jour, c’était Eunome, le disciple chéri d’Aétius, qu’il envoyait rejoindre son maître en exil, après l’avoir dépouillé du siège épiscopal de Cyzique, auquel il avait été nommé par mégarde. Le lendemain, c’était Mélèce, nouvel évêque d’Antioche, qu’il trouvait trop dévoué au consubstantiel, et qu’il faisait remplacer d’autorité par un vieillard arien et fidèle ami d’Arius lui-même, le diacre Euzoïus. A chaque nouvelle décision, c’était une victime de plus qui appelait involontairement de ses vœux un libérateur, quel qu’il fût. Et pendant que de toutes parts ces gémissements s’élevaient autour de lui, il célébrait les fêtes d’une troisième noce avec une dame romaine, nommée Faustine.

L’été venu, il avait paru un instant se mettre en mouvement pour aller combattre Sapor. Mais à peine arrivé sur les bords du Tigre, et n’ayant pas encore rencontré l’ennemi qui paraissait craindre de s’avancer contre lui, il avait été rejoint par les nouvelles de la marche forcée de Julien et de la prise du Pas de Sucques. Il rétrograda alors précipitamment, pour courir au plus pressé. Pendant les premiers jours de sa route, il paraissait faire bonne mine, se montrait plein d’une confiance qu’il faisait parta­ger à ses troupes, et les haranguait même avec sa faconde accoutumée : il répétait que jamais insurrection tentée contre lui n’avait réussi. Peu à peu, cependant, son humeur s’assombrit; on répandit dans l’armée qu’il avait eu des songes funestes et vu de mauvais présages, rencontré un cadavre, entendu de sombres avertissements de la part de son ange gardien ou de son génie familier. Quand il quitta Antioche pour la seconde fois, afin de se mettre en route pour l’Asie Mineure, il était tout découragé, et l’abattement s’était communiqué par contagion à l’armée. Un malaise sourd, présage de grands désastres, parcourait tous les rangs. Chacun sentait instinctivement que les situations naturelles étaient renversées, cl que personne n’était dans son rôle. Le représentant du vieux culte, du culte de l’orgueil et des sens, était un jeune homme de mœurs austères et simples, modestement éclairé d’un rayon de gloire. Vieilli avant l’âge par la vie des cours, le défenseur de l’évangile s’avançait, comme une idole fardée, au milieu d’une pompe ridicule, et portail sur ses vêtements la tâche du sang des chrétiens.

Arrivé à Tarse, en Cilicie, dans les derniers jours d’octobre, il fut saisi d’un léger mouvement de fièvre. Il crut que l’exercice la dissiperait, et s’avança par un chemin fort difficile jusqu’à Mopsucrène, au pied du mont Taurus. Le lendemain, voulant se lever, il tomba en faiblesse et fut contraint de se remettre au lit. La fièvre devint très violente, et tout son corps brûlait d’un feu intérieur. Il reprit pourtant connaissance et comprit la gravité de son état. Comme son père, il avait retardé jusqu’au dernier jour, pour se livrer plus en liberté à ses passions, le sacrement de la régénération chrétienne. En toute hâte, on manda d’Antioche le nouvel évêque Euzoïus, qui arriva à temps et lui administra le baptême. Puis il donna une dernière pensée à l’empire, jeta ses regards autour de lui, et, ne voyant d’autre héritier que son ennemi, plus attaché à sa race qu’obstiné dans sa haine, il désigna d’une voix mourante Julien pour son successeur. Sa nouvelle femme Faustine était enceinte : il ne songea à faire aucune réserve en faveur du fils qui pouvait lui naître. Il expira le 3 novembre 361, à l’âge de 45 ans. Ainsi mourut, dans un bourg d’Arménie, le dernier fils de Constantin, au milieu des malédictions des chrétiens, entre les bras d’un hérétique, et laissant le trône à un apostat. «Le Seigneur se réveille, dit rudement saint Jérôme: la bête meurt et la tranquillité revient». Ammien Marcellin est moins dur: «Ce souverain transforma, dit-il, la simple religion chrétienne eu une superstition de vieille femme: plus occupé de la discuter avec subtilité que de l’établir avec gravité, il fit naître beaucoup de querelles, et il les envenima par dos disputes de mots».

Ses favoris, ses eunuques, ses prélats étaient con­sternés. Ils perdaient, par un coup imprévu, l'amitié d’un souverain encore jeune, sur qui ils avaient fait reposer leur fortune. Un autre arrivait, ennemi, inconnu, méditant des choses nouvelles. Un instant, l’eunuque Eusèbe eut la pensée de faire un empereur de son choix : mais le temps manquait, et le candidat à l’empire ne se trouvait pas. La terreur lit taire l’intrigue, et on fit partir avec empressement les deux comtes Théolaïphe et Aligilde (sans doute quelques Barbares engagés au service de Rome), pour aller porter à Naisse les hommages de cour d’Antioche.

Julien n’avait pas quitté ce poste, maintenant son ar­mée dans un repos que son âme ne goûtait pas. D’assez graves nouvelles venaient même de lui causer un sur­croît d’inquiétude. Deux légions illyriennes, qu’il avait renvoyées en Gaule, parce qu’il n’était pas sûr de leur fidélité, s’étaient mises en révolte sur la route; et, se jetant dans la ville d’Aquilée, s’y étaient si bien fortifiées que, malgré un siège en règle, on ne venait pas à bout de les en faire sortir. Ce pouvait être là le noyau d’une dangereuse diversion sur ses derrières. Les présages annonçaient toujours la chute d’un grand, d’un homme puissant; mais ces termes ambigus ne le rassuraient pas complètement. Toutefois, quand les députés arrivèrent et lui apprirent qu’il n’avait plus de rival, il eut assez de puissance sur lui-même pour paraître à la fois, et s’affliger de la nouvelle, et s’y attendre. Il pleura son parent et remercia les dieux. L’oracle lui tenait parole, et la Providence lui livrait le monde

 

CHAPITRE XIII

JULIEN AUGUSTE.( 361 — 362.)