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L’ÉGLISE
ET L’EMPIRE ROMAIN AU QUATRIÈME SIÈCLE
DEUXIEME PARTIE
: CONSTANCE ET JULIEN
CHAPITRE X
LA JEUNESSE DE JULIEN.
(345 —356)
La paix momentanée de l’Église, en laissant les esprits
se rasseoir et se préparer à de nouvelles luttes, rendait aussi au pouvoir
civil plus de liberté pour prendre, contre les dangers croissants de l’empire,
des précautions devenues nécessaires. A mesure que le souvenir du grand
Constantin s’éloignait, et que l’incapacité de ses successeurs était rendue
manifeste, les habitudes d’obéissance que son génie avait fait renaître
s’affaiblissaient. Les deux plaies mal fermées de la société romaine, l’anarchie
intérieure et la faiblesse de la défense des frontières, se rouvraient par
degrés. On recommençait à parler de soulèvements et d’invasion.
La guerre de Perse était rallumée, ou plutôt, comme nous
l’avons vu, elle n’avait jamais cessé. Mais chaque jour elle s’envenimait
davantage par la complication des passions et des persécutions religieuses. Les
chrétiens de Perse avaient perdu dans Constantin un protecteur, dont la
renommée, plus encore que l’intercession, les défendait contre la haine d’une
caste sacerdotale intolérante. Presque au même moment, Tiridate, roi d’Arménie,
autre voisin de Sapor, allié intime et coreligionnaire de Constantin, avait
également terminé ses jours, et il n’avait pas fallu beaucoup d'efforts à Sapor,
pour réduire son successeur Chosroès dans une sorte de vasselage. De ce côté
non plus, par conséquent, les chrétiens n’avaient plus de défense à espérer.
Dès lors, débarrassé de toute crainte, Sapor II, d’un naturel prudent, mais au
fond cruel, donna librement carrière à sa passion contre des sujets en qui il
voyait à la fois des rebelles et de secrets agents de l’étranger. Le centre de
la foi chrétienne était à Rome, et tout chrétien paraissait aux yeux de Sapor
un Romain déguisé. Les deux causes du Christ et de Rome lui semblaient
intimement unies, d’autant plus qu’à la porte même de son empire, il les
trouvait toutes deux représentées par un même homme, l’évêque de Nisibe,
Jacques, un des héros de la foi de Nicée. Jacques était tout ensemble un intrépide
chrétien et un ardent patriote. Son âme, fortifiée contre tous les périls par
le long usage des austérités, bravait, d’une hardiesse égale, les ennemis de la
foi et ceux de l’empire. Sa métropole, Nisibe, nommée aussi Antioche de Mygdonie, à cause de sa situation semblable à celle de la
capitale de la Syrie et de la rivière Mygdone qui la
traverse et va se jeter dans le Tigre, passait pour la clef de la Mésopotamie.
Ses redoutables fortifications gardaient la route de l’Asie Mineure C’était le
premier obstacle que rencontraient les armées persanes dans toutes leurs
expéditions, et toujours elles trouvaient la ville mise en défense par les
soins vigilants de son évêque, et les citoyens animés, par cet exemple, d’une
ardeur cl d’une fermeté de courage rares chez des Romains de la décadence.
Jacques était, du reste, populaire et respecté dans toutes les colonies
chrétiennes de la Perse, qu’il avait souvent parcourues, et dont beaucoup lui
devaient leur conversion et Sapor était naturellement fort irrité de voir ainsi
le même nom que redoutaient ses armées, invoque et béni par une partie de ses
sujets dans leurs prières.
Cette irritation fut habilement exploitée à la fois par
les Mages, toujours fort ennemis de toute religion nouvelle, et par les Juifs,
restés assez nombreux le long de l’Euphrate, depuis la captivité de Babylone,
et qui avaient su gagner la faveur de la reine. Les chrétiens se virent bientôt
désignés comme les espions de la cour impériale. On les chargea d’impôts
insupportables, espérant, dit Sozomène, que, comme la plupart d’entre eux
avaient embrassé la pauvreté, ils seraient hors d’état de payer, et se
verraient ainsi, ou contraints d’abjurer, ou réduits à se mettre en
contravention directe avec les lois de l’État. Bientôt même on trouva ces détours
superflus, et un édit royal, rendu vers l’année 343, condamna tous les prêtres
à faire abjuration, sous peine de mort, ordonna la destruction des églises, et
cita l’évêque de Ctésiphon, Siméon, à comparaître devant le roi, pour rendre
compte de ses méfaits.
Siméon parut, en effet, au jour marqué, chargé de
chaînes. Il entra le front haut, et fit quelques pas devant le trône royal,
sans se prosterner suivant la mode de Perse, à laquelle, jusque-là, les
chrétiens n’avaient fait aucune difficulté de se conformer. Le roi lui demanda,
fort en colère, ce que signifiait cette insolence nouvelle. «C’est, dit
l'intrépide vieillard, que l’on m’amène devant vous pour trahir mon Dieu. Quand
je venais comme votre sujet, je n’ai point refusé de vous rendre les respects
dus à un souverain; mais il n’est point permis de s’incliner, au soldat qui
vient défendre sa religion et la vérité.»
— Adore le soleil, lui dit Sapor, ce et je le comblerai
d'honneurs. Si tu refuses, et toi, et toute la race des chrétiens, vous êtes
perdus.
— Ni menaces, ni promesses ne firent effet sur Siméon;
mais, pour lui donner le temps de réfléchir, le roi consentit qu’il fût ramené
ce jour-là en prison.
Au moment où Siméon franchissait le seuil de la salle, un
vieil officier qui était de garde à la porte s’inclina et mit un genou en terre
devant lui. Le confesseur lui jeta un regard de colère, et passa en détournant
le visage. L’officier s’attacha à ses pas, fondant en larmes et déchirant ses
vêtements. C’était un eunuque, du nom d’Uslazade,
très-attaché à la famille régnante, et qui avait même veillé sur l'enfance du
roi, pendant sa longue minorité. Il était chrétien d’origine, et l’avait été
longtemps aussi de profession; mais les menaces de l’édit et une vive affection
pour son royal élève, avaient triomphé de sa fidélité, et peu de jours
auparavant il s’était décidé à adorer le soleil. La vue du péril et du courage
de son ancien pasteur, qui avait été longtemps son ami, lui ouvrait les yeux
sur sa faute.
Repoussé par la généreuse indignation de Siméon, Ustazade alla dépouiller ses riches vêtements de cour, et,
revêtu d'une robe noire, revint s’asseoir à la porte du palais, en poussant de
sombres gémissements. «Malheur à moi, disait-il! quel jugement portera donc de
moi le Dieu que j’ai renié, puisque Siméon, mon ami, ne veut même plus me
regarder?» Le roi, informé de celte scène lugubre, appela son vieil ami auprès
de lui, et lui demanda avec intérêt quel malheur l’avait frappé. «Aucun
malheur, ô roi, répondit l’eunuque; plût à Dieu que je fusse atteint de quelque
mal!... Je gémis au contraire de ce que je vis quand je devrais être mort, et
de ce que je vois ce soleil que j’ai adoré pour vous plaire. J’ai doublement
mérité la mort : J’ai trahi mon Dieu, et trompé mon roi. Mais, par le Dieu créateur
du ciel et delà terre, c’en est fait, je ne changerai plus.» Sapor, contrarié
de celte défection inattendue, n’en conçut qu’une colère plus vive contre les
chrétiens qui lui enlevaient ainsi ses meilleurs amis. Plusieurs jours furent
employés à obtenir d’Ustazade, soit par intimidation,
soit par des caresses, qu’il ne donnât pas le funeste exemple de
l’insubordination, mais, ne pouvant arracher de lui une nouvelle faiblesse,
Sapor enfin perdit patience et crut que le supplice d’un favori serait plus
propre que toute autre chose à répandre la terreur, et à faire connaître son
inflexible volonté. Il ordonna donc qu’on tranchât la tête à Ustazade. L’eunuque apprit sa sentence sans faiblesse;
mais, comme dernier témoignage de sa fidélité à Dieu et à son maître, il
demanda pour unique grâce qu’on fît crier dans la ville par un héraut public,
qu’Ustazade mourait, non pour avoir trahi l’État,
mais pour n’avoir pas voulu adorer le soleil. Il périt le Jeudi Saint, et le
lendemain Siméon subit le même sort avec cent autres prêtres chrétiens.
La persécution devint alors atroce et générale. Les Mages
et les Juifs parcouraient les campagnes et les villages, pour découvrir les
retraites des chrétiens et les livrer aux bourreaux. Les sœurs de saint Siméon,
accusées de sorcellerie et d'empoisonnement, puis livrées à des juges
criminels, qui essayèrent en vain de les corrompre, périrent dans un affreux
supplice. On scia leurs corps par la moitié; on en attacha les lambeaux à des
poteaux, et la reine, à qui les Juifs avaient persuadé qu’une maladie ancienne
dont elle souffrait était l’effet de leurs sortilèges, ne rougit pas de passer
entre ces hideux trophées. Sadoth, le nouvel évêque
de Ctésiphon, puis des moines, des solitaires sans nombre, vinrent grossir
aussi, pendant plusieurs années consécutives, la phalange céleste des martyrs.
Ces rigueurs contre des amis supposés de Rome avaient
pour conséquence naturelle un redoublement d’activité dans la guerre suivie
contre Rome même. Aussi les événements militaires se multiplient vers celte
époque, et croissent en importance. Un siège inutile de soixante-dix jours
devant Nisibe, remplit toute la campagne de 347; mais, dès le commencement de
la suivante, Sapor était en armes sur le Tigre, à la tête de toutes les forces
de son royaume, qu’il commandait lui-même, et auxquelles il avait joint de
nombreuses troupes d’auxiliaires. Constance, accouru de son côté avec un
armement moins considérable, ne voulut pas disputer le passage à une armée supérieure
à la sienne. Les Perses traversèrent donc sur trois points le fleuve qui
servait de frontière à l'empire, et vinrent former un camp retranché dans une
plaine de Mésopotamie, voisine de la ville et de la montagne de Singare. Les Romains, ne pouvant éviter plus longtemps la
bataille, s’avancèrent pour les déposter. Sapor, usant alors de stratagème,
laissa sur les remparts du camp et sur les collines avoisinantes la plupart de
ses gens de trait, rangea sa grosse cavalerie devant le camp même, et ne vint
au-devant de l’ennemi qu’avec la moindre partie de ses forces. Un premier
engagement eut lien, mollement soutenu par les Romains qui soupçonnaient
quelque piège. Mais Sapor, se faisant élever sur les boucliers de ses soldats,
pour mesurer la profondeur des colonnes romaines, et feignant d’être épouvanté
de ce qu’il apercevait, donna précipitamment le signal de la fuite. Le
mouvement fut exécuté avec une terreur si bien jouée et qui devint si
promptement communicative dans tous les rangs, que les Romains, jusque-là en
défiance, perdirent toute prudence. Ils se lancèrent à la suite de leurs
ennemis, sans écouter les conseils de quelques généraux mieux avisés, et de
Constance lui-même, qui leur montrait vainement du doigt les archers retranchés
sur les hauteurs. Au premier moment, l’élan des Romains fut tel qu’ils
emportèrent d’assaut le camp de Perses, entrèrent dans la tente du roi et
s’emparèrent de son jeune fds, qu’ils mirent à mort sur-le-champ, dans un cruel
emportement. Sapor, sans se laisser émouvoir, les laissa faire main-basse sur
toutes les richesses du camp; et ce ne fut que quelques heures après que,
profitant de la nuit qui s’avançait et de la fatigue des pillards, accrue par
l’extrême chaleur du jour et de la saison, il revint à la charge subitement
avec ses archers, et jeta toute l’armée romaine dans une déroute inattendue. Ce
fut, au dire des historiens, le plus grand avantage que les Perses eussent
remporté sur les aigles romaines depuis Crassus et Valérien. Constance y perdit
ses meilleurs généraux. Le succès avait pourtant été si chèrement acheté, que
Sapor crut devoir s’en contenter, et repassa rapidement la rivière, en rompant
les ponts derrière lui. Il laissa à l’empire près de dix-huit mois de relâche.
Ce ne fut en effet que vers la fin de l’année 349, qu’il
revint mettre pour la troisième fois le siège devant Nisibe. Il avait fait
appel, dans celte campagne, à tous ses alliés, et soulevé même le fond de l’orient
contre la puissance romaine. Des rois des Indes l’accompagnaient, montés sur
des éléphants, et suivis d'une infinité de machines de guerre, plus ingénieuses
et plus compliquées que toutes celles qu’on avait vues jusqu'alors. Une foule
immense de femmes, d'esclaves, de domestiques, des familles entières avec leurs
vieillards et leurs enfants, suivaient l’armée et donnaient à l'expédition
l’apparence d’une véritable invasion. La ville avait pour gouverneur un
officier distingué, du nom de Lucilien, dont le gendre Jovien fut plus tard
empereur. Mais sa véritable défense, c’était l’ardeur et les prières de son
évêque. Jacques, à la nouvelle de l’approche des ennemis, avait rassemblé les
habitants, veillé à la distribution des armes et à la défense des
fortifications, assigné à chacun son poste, et, toutes les précautions ainsi
prises, il était allé se mettre en prières dans son église, et ne cessait ses
oraisons ni jour ni nuit.
A côté de lui, partageant ses préoccupations, ses veilles
et ses prières, et agissant plus efficacement peut-être encore sur
l’imagination populaire, se trouvait un diacre de Syrie, du nom d’Ephrem ou
d’Ephraïm, déjà connu par l’austérité de sa vie, l’ardeur de sa piété, et un
don naturel d’éloquence. Ephrem, bien que pieusement élevé par sa famille,
n’avait été baptisé que dans l’adolescence, après quelques désordres de
jeunesse, qui même l’avaient conduit, sons une fausse imputation, dans une
prison criminelle. Eclairé, pendant ce temps, d’épreuve par une vision céleste,
régénéré par celte humiliation, il était sorti du cachot pour courir à la
solitude. La vie des cénobites de Mésopotamie, presque affranchie de toute
règle monastique, était plus sauvage encore que celle des cellules d’Egypte;
elle participait de l’âpreté de ces contrées montagneuses. Plusieurs solitaires
demeuraient dans les rochers, sans autre logement que des cavernes, sans autre
nourriture que les herbes de la montagne, qu’ils allaient couper chaque matin
avec une serpette, et qu’ils mangeaient toutes crues. On les nommait les
pasteurs, ou, plus exactement, les brouteurs. Ce fut parmi ces hommes
des bois, peu lettrés, étrangers à tous les besoins de la nature, mais pleins
d’une ferveur naïve, qu’Ephrem, sans pourtant s’engager tout à fait dans leurs
rangs, passa plusieurs années de sa jeunesse. Dans celle vie à la fois
d’aventures et de prière, sous l'action énergique de la grâce et du repentir,
par l’essor aussi d’une imagination naturellement originale, se développa chez
Ephrem une éloquence émue et poétique, pleine d’élan et d’onction. Il avait par
excellence ce que, dans le touchant langage de la piété mystique, on appelle le
don des larmes. «Il était plongé, dit un pieux biographe, dans un abîme de
componction.» «L’Esprit-Saint, dit Grégoire de Nysse,
lui avait donné une source si merveilleuse de science, qu’encore que les
paroles coulassent de sa bouche comme un torrent, elles étaient trop lentes
pour exprimer sa pensée. Quelque prompte que fût sa langue, elle ne pouvait
suffire à l’abondance d'idées que son esprit lui fournissait. Elle dépassait la
vitesse des autres intelligences, mais ne pouvait suivre la sienne. Et c'est
pourquoi l'on dit que ce grand homme pria Dieu de modérer ce flux inépuisable,
en lui disant : Retenez, Seigneur, les flots de votre grâce. Car cette mer de
science, qui voulait sans cesse se décharger par sa langue, l’accablait de ses
flots.» Les écrits de saint Ephrem, presque tous composés dans la langue
syriaque, qui était l’idiome populaire de la Mésopotamie, et qu’il avait
ployée, malgré sa rudesse, aux règles d’une versification harmonieuse,
conservent, même à travers d’ingrates traductions, cette verve, cet élan, cette
émotion. A côté d'une sagace intelligence des textes sacrés et d’une ardente
piété chrétienne, on est touché de rencontrer un vif sentiment des grands
spectacles de la nature. On sent comme le parfum des bois.
Sincèrement dévoué à Jacques de Nisibe, de qui il avait
reçu le baptême, et dont il imitait les exemples, Ephrem était venu, à la
première nouvelle du siège, partager ses travaux et ses périls. La défense fut
plus rude que dans les sièges qui avaient précédé. Sapor avait d’abord essayé
de venir à bout de la ville par la soif, en détournant le cours de la rivière Mygdone; mais les puits suffirent à la consommation des
habitants, et ce moyeu se trouva impuissant. Profilant alors des travaux qu’il
avait faits, Sapor retint la rivière dans de hautes digues, puis, quand une masse
d'eau suffisante lui parut accumulée, il lâcha subitement les écluses, et le
flot vint battre de tout son poids contre les murailles. Une grande partie des
remparts céda à ce débordement artificiel, et une brèche de cent coudées fut
ouverte. L’assaut donné immédiatement aurait infailliblement emporté la ville,
sans un orage effroyable qui vint en aide à la défense héroïque des habitants,
en éblouissant les regards des Perses par une succession d’éclairs, et en
chassant dans leurs visages une pluie abondante. Il fallut renoncer à profiter
de l’avantage et à pénétrer dans la ville ce jour-là.
Dès le soir, tous les habitants, toujours excités par
Jacques et Ephrem, étaient à l’œuvre; et, pendant qu’une épaisse colonne
d’hommes armés défendait la brèche, d’autres travaillaient à élever par
derrière un second mur. On aime à penser que, pendant cette longue nuit passée
au travail, ces pieux ouvriers répétaient quelque cantique d’Ephrem semblable à
celui-ci, composé on ne sait à quelle veillée de Noël :
«Joyeux doit être l’homme qui veille, puisque celui qui
veille toujours est venu pour nous éveiller... Ne veillez point comme
l’usurier, qui pense pendant la nuit à l’argent qu’il a placé, qui calcule son
capital et son intérêt. Ne veillez point comme le voleur qui a enterré le
sommeil avec son larcin dans la terre. Il veille, mais c’est pour troubler le
sommeil de ceux qui dorment. L'homme intempérant veille aussi, troublé par
l’excès de la nourriture; mais sa veillée est douloureuse et pleine d’angoisse.
Le marchand veille, et de nuit il compte sur ses doigts combien d’or va lui
venir, et si sa richesse doit doubler ou tripler. Le riche veille: ses trésors
ont chassé le sommeil, et pendant que ses chiens eux-mêmes s’assoupissent, il
veille pour se garder des voleurs. L’ambitieux veille : les soucis ont étouffé
son repos; et pendant que la mort est à son chevet, il veille, pensant aux
années qui vont venir... Judas veilla toute une nuit, puis il vendit le sang du
Juste, et ce prix racheta le monde... Les Pharisiens, fils de l’ange de
ténèbres, veillèrent toute la nuit, afin de pouvoir voiler la lumière infinie.
O vous qui veillez, ne veillez point ainsi; veillez comme les étoiles qui
éclairent l'ombre de la nuit. »
Le lendemain, quand les Perses revinrent à la charge, le
mur était déjà élevé de quatre coudées, et la brèche ainsi complètement fermée.
Sur la muraille nouvelle, regardant défiler les troupes ennemies, se tenait
Jacques lui-même, la tiare sur la tête et revêtu de ses habits sacerdotaux.
Cette apparition excita dans l’armée persane une très-vive émotion. Se
méprenant sur la forme de la coiffure qui de loin figurait assez bien un
diadème, Sapor s’imaginait que c’était Constance lui-même qui était venu se
mettre à la tête de la garnison, et il s’emportait avec menaces contre ceux qui
lui avaient assuré que cet empereur était retenu à Antioche. Dans cette
persuasion, il envoya un héraut défier Constance d’en venir à une bataille. «
Qu’il sorte donc, votre empereur, s’écriait-il, qu’il vienne combattre contre
moi, ou qu’il me livre sa ville.» Son messager revint bientôt, chassé par les
risées des habitants, qui se raillaient de sa méprise, sans vouloir la lui
expliquer. Les Mages présents au camp juraient de leur côté que c’était un ange
qui était venu à la défense de la ville, et répandaient l'effroi dans tous les
rangs.
Témoin de ces perplexités et s’apercevant du
ralentissement de l’attaque, Ephrem conseilla à Jacques de monter sur la plus haute
tour du rempart, et d’accabler l’armée ennemie tout entière de la malédiction
du Dieu vivant. Jacques suivit cet avis, et à peine s’était-il mis en devoir
d’appeler la colère de Dieu sur les ennemis des chrétiens, qu’au récit de
Théodoret, une nuée de mouches venimeuses, armées de dards, se répandit dans
les rangs des Perses, et causa par ses piqûres d’affreuses douleurs aux hommes,
et surtout aux chevaux et aux éléphants. Ces animaux, perdant toute patience,
se cabraient, rompaient leurs liens, mettaient en pièces, dans leurs mouvements
furieux, les chars ou les machines auxquels ils étaient attachés, et foulaient
aux pieds leurs conducteurs. Ils mirent un tel désordre dans les rangs, et les
éléphants, en particulier, causaient tant de désastres autour d’eux, qu’on
jugea plus sûr de les tuer, puisqu’on ne pouvait venir à bout de les contenir.
La confusion était accrue encore par l’état du terrain, tout détrempé de
l’inondation des jours précédents, où s’étaient formés de vastes réservoirs
d’eaux stagnantes, assez profonds pour noyer les bêtes et les gens qui s’y
laissaient tomber. Ce fut une déroule épouvantable. La destruction des
principales machines de guerre rendait la continuation du siège impossible, et
Sapor se décida à le lever. Il y avait employé cent jours et laissé près de
vingt mille hommes, au dire de Julien. Sapor se vengea de ce revers, en mettant
à mort les conseillers qui l’avaient entraîné et les généraux qui l’avaient
secondé dans celte entreprise. Telle fut la fin de celle redoutable attaque,
dans laquelle les chrétiens se lavèrent avec éclat de ce reproche d’inertie et
de lâcheté que leur adressaient trop souvent les descendants dégénérés des
vieux Romains.
Constance, dont la présence supposée avait commencé la
déroute, était bien loin de songer à venir de sa personne défendre sa
frontière. Un événement inattendu absorbait toutes ses préoccupations. Le même
coup venait de lui conférer l’héritage de tout l’empire et de lui donner un
rude compétiteur à combattre. Son frère Constant avait péri victime d’une
conspiration militaire et l’empire, livré de nouveau aux aventures, redevenait
la proie des soldats de fortune et l’enjeu des coups de main
Vivant au sein d'une paix profonde, dans des provinces
actives et florissantes, où, grâce au bon esprit de l’Eglise latine et à
l’autorité salutaire de Rome, le bruit des dissensions religieuses arrivait à
peine, l’empereur Constant s’était abandonné sans contrainte aux instincts d’un
naturel ami du plaisir. Il s’en remettait volontiers à des favoris des soins de
son gouvernement. La chasse était son divertissement de prédilection, et il y
passait des journées entières. Il faisait principalement son séjour en Gaule,
dans les montagnes giboyeuses de la Bourgogne. Vers le commencement de l’année
350, sa présence dans le voisinage d’Autun avait motivé une agglomération de
troupes assez considérable aux entours de cette ville. On y avait rassemblé,
notamment, plusieurs compagnies des cohortes attachées à la personne des
princes, et qui, en mémoire de Dioclétien et de son premier associé, gardaient
le nom de Joviens et d’Herculéens. Elles étaient commandées par Magnence, germain
d’origine et peut-être de naissance, mais engagé dès son enfance dans les
troupes romaines, où il s’était assez distingué. C’était un habile militaire,
de haute stature, d’une grande force musculaire, d’une intelligence assez
cultivée, et connu dans les camps pour la vivacité d'une éloquence simple et
naturelle. Sa bravoure personnelle n’était pas, à la vérité, au-dessus de tout
soupçon.
Magnence vivait dans une étroite intimité avec
l'intendant des finances Marcellin. L’un disposant ainsi des troupes, et
l’autre du trésor, ils avaient entre les mains tout ce qu’il fallait, dans
l’état de l’empire, pour opérer une révolution. Ils se familiarisèrent peu à
peu avec la pensée d’usurper le pouvoir. Un siècle auparavant, c’eût été le
dessein du monde le plus naturel: depuis le règne de Constantin, il fallait un
peu plus d’audace pour le concevoir; mais on vit bientôt qu’il ne fallait pas
plus d’effort pour l’exécuter. Le 18 janvier, Marcellin réunit les principaux
officiers de l’armée, dans un festin donné pour la naissance de son fils. Le
repas se prolongea assez avant dans la nuit, et quand les esprits parurent
suffisamment échauffés, Magnence, faisant un signe convenu à son hôte, disparut
de la salle. Peu de moments après, il rentrait revêtu de la pourpre et des
autres marques de la dignité souveraine. La surprise fut générale. Dans
l’exaltation produite par la gaieté du repas et par le vin, les officiers
présents, entraînés d’ailleurs par une courte harangue des conspirateurs,
s’écrièrent, sans trop réfléchir à ce qu’ils faisaient : «Salut donc à
l’auguste Magnence.» Le bruit de celte élévation improvisée se répandit
aussitôt dans le camp et dans la ville. Chaque officier fit comme son chef;
chaque soldat comme son officier. La foule des habitants et des paysans
accourut, pour voir ce qui se passait. Chacun suivit l’exemple de son voisin,
tons criant, dit Zosime, sans rien comprendre à ce qu’ils voyaient. Ce fut
bientôt un concert d’acclamations, qui joignaient sur tous lettons le nom
d’Auguste à celui de Magnence.
Rien n’était fait tant qu’on n’était point assuré de la
personne de Constant. Un gros de cavalerie qui passait, se rendant d’Illyrie
dans la Gaule celtique , fut envoyé à sa poursuite. On avait fermé les portes
de la ville, pour que personne ne pût aller l’avertir dans les montagnes où il
chassait. Il fut prévenu cependant, on ne sait comment, et prit aussitôt la
fuite. Il fallut lui donner la chasse à travers toute la Gaule, et on
l’atteignit dans le voisinage des Pyrénées, au moment où il se disposait à
passer en Espagne. On le contraignit à se donner la mort. C’était un officier franc
nommé Gaïson qui le poursuivait; ce fut un autre
franc Leniogaise, qui resta le dernier à le défendre.
Ainsi périt, entre deux barbares, le fils de Constantin, sans motif, sans
combat, sans résistance, sans que de cet empire, encore tout plein du nom du
père et tout organisé par sa main, une seule voix s’élevât pour le défendre.
Toute une vaste portion de l’empire fut alors abandonnée
à l’une des plus étranges familles qui eut encore revêtu la pourpre souveraine.
Si l’habitude du camp et la discipline militaire avaient un peu dégrossi les
mœurs de Magnence lui-même, il n’en était de même ni de ses frères, dont il fit
aussitôt ses lieutenants, ni de sa vieille mère qui exerçait encore sur lui
cette autorité mystérieuse que les croyances germaines accordaient aux femmes.
Celle-ci était une sorte de prêtresse ou de prophétesse qui se mêlait de prédire
l’avenir, lisait les sorts, rendait des oracles, et son fils suivait
religieusement tous ses avis. Sous l’impulsion de ce caractère énergique, la
Gaule eut pris en peu de jours l’apparence d’un vaste camp; on n’y entendait
que le bruit du marteau sur l’enclume et la voix des instructeurs enseignant
l’exercice aux nouveaux soldats. Profitant même de ses relations de parenté
avec les Germains, Magnence alla chercher au-delà du Rhin des auxiliaires
francs qui ne se firent pas prier pour se rendre à son appel. A vrai dire, tant
d'efforts au premier moment pouvaient ne pas paraître nécessaires, car l’entraînement
étourdi de la Gaule était suivi sans murmures de l’imitation stupide et servile
de l’Espagne, de l’Afrique et de l’Italie. Il suffisait, ce semble, d’avoir
pris la place du maître, pour avoir conquis le droit de donner des ordres comme
lui. L’usurpation ne rencontra que deux résistances. A Rome, où le préfet du
prétoire envoyé par Magnence avait d’abord été reçu sans hésitation, un neveu
de Constantin, fils de sa sœur Eutropie et nommé
Népotien, tenta de recueillir la succession de son parent. L’entreprise lui
réussit au premier moment, grâce à l’insuffisance de la force armée qui gardait
la ville; mais il dut céder devant le premier effort sérieux. Népotien régna
vingt-huit jours, et fut détrôné au bout du mois par l’arrivée du comte
Marcellin, devenu maître des offices. Sa chute fut suivie du massacre de tous
ceux qui étaient alliés de près ou de loin à la famille de Constantin. Eutropie elle-même, Abutère et Spérance, les amis d’Athanase, périrent avec beaucoup
d’autres nobles et sénateurs. En Illyrie, un vieux général du nom de Vétranion,
assez borné d’intelligence, mais dont la probité et les vieux services étaient
estimés, ne voulut point recevoir sans résistance les ordres de maîtres
inconnus; mais ne sachant à qui garder sa fidélité, ni comment retenir ses
troupes sous les drapeaux, il se proclama empereur lui-même. A la vérité, il
faisait dire eu même temps à Constance qu’il se considérait comme son
lieutenant, et non comme son égal. Il le priait devenir l’aider à combattre
Magnence, et de lui envoyer de l’argent et des troupes, en l’assurant qu’on
verrait ensuite à s'arranger sur le partage de l'empire. Une fille de
Constantin, qui habitait l’Illyrie, sœur aînée de Constance et veuve du roi Annibalien, lui dictait, dit-on, toutes ces démarches.
Les députés de Vétranion se rencontrèrent, à la cour de
Constance, avec ceux de Magnence lui-même. Maître de l’Occident, en effet, et
surtout de Rome, Magnence trouvait qu’un tel lot suffisait à son ambition. Un
partage amiable l’eût accommodé. La reconnaissance de son droit par le fils de
Constantin aurait flatté sa vanité. D’ailleurs, dans les idées romaines, la
souveraineté étant collective et indivise, elle n’était tout à fait acquise que
par le consentement commun de tous ceux qui devaient y avoir part.
L’usurpateur, tout en préparant d’immenses levées d’hommes et d’argent, et en
étalant une grande démonstration de forces, faisait donc en même temps porter à
Constance des paroles de paix, et lui proposait son alliance. Connaissant
l’empire de la religion sur tous les héritiers de Constantin, il avait fait
choix pour cette ambassade de deux évêques, que saint Athanase nous désigne
sous les noms de Serbace et de Maxime. ne On sait
trop pourquoi ces prélats imaginèrent de se rendre à Antioche en passant par
Alexandrie. Peut-être ne connaissaient-ils en Orient qu’Athanase, et
pensaient-ils à mettre leur négociation sous la protection de cet éloquent intercesseur.
En ce cas, le calcul était peu politique. Athanase n’était point en crédit
auprès de l’empereur, dont il avait, par son retour, constaté la faiblesse et
humilié l'orgueil. Toute relation de sa part avec l'occident, où on le
soupçonnait d’entretenir des intelligences séditieuses, était surtout mal vue
et surveillée avec jalousie. D’ailleurs, Athanase portait à la mémoire de
Constant un souvenir trop reconnaissant, pour voir, sans quelque sentiment
d'horreur, les députés de son meurtrier. Reçus dans la demeure épiscopale, les
évêques ambassadeurs n’y trouvèrent donc aucun appui pour leur entreprise. Ils
ne furent témoins que des larmes versées par le saint pontife sur la mort du
fils de Constantin, et des prières qu’il ordonnait dans toutes les églises pour
le salut et les victoires de celui qui survivait1. Il les conduisit lui-même à
l’office avec tous les grands fonctionnaires d'Egypte et ils purent entendre
tout le peuple répéter en chœur avec lui: ô Christ, secourez Constance !
L’arrivée des deux députations coïncidait avec les plus
fâcheuses nouvelles de l’invasion de Sapor et du siège de Nisibe. Constance
était à Edesse, suivant, d’aussi près que sa prudence le lui permettait, les
incidents de cette grave attaque. Assailli par tant de coups imprévus de la
fortune, et tant de propositions croisées en sens divers, il lit tête à tout
avec assez de calme et de courage. A défaut de valeur personnelle et de hauteur
de génie, un sentiment inné de fierté monarchique, cl la confiance dans son
droit, le soutinrent dans ces épreuves. Il ne voulut point entendre parler de
partage avec des révoltés. Il refusa d’écouter les ambassadeurs de Magnence. Il
reçut de meilleure grâce ceux de Vétranion , mais sans prendre aucun
engagement. En même temps, il rappelait, par une loi que nous possédons encore,
tous les soldats en congé sous les drapeaux, et pressait de sa personne, par
tous les moyens, l’équipement d’une vaste flotte. Délivré bientôt de tout souci
pressant du côté de la Perse par l'issue de la glorieuse défense de Nisibe, il
pourvut avec soin à la défense des places fortes de cette frontière; puis, il
ne pensa plus qu’à l’Occident, et se dirigea lui-même vers Constantinople,
avant la fin de l’année 350. Un historien raconte qu’avant de se mettre en marche,
il donna ordre à tous ses soldats de recevoir le baptême ou de quitter ses drapeaux,
ne pouvant se résoudre à exposer à la mort des hommes dont le salut était en
péril. En ce cas, il eût pris plus de soin de l’âme de ses soldats que de la
sienne propre; car il n’était lui-même encore chrétien qu’en espérance. Peut-être
aussi comptait-il peu s'exposer personnellement au péril de la mêlée.
Sa marche vers l’Occident fut pourtant prompte et
résolue. Il traversa Constantinople, dont les habitants étaient livrés à un
grand effroi. Sa présence et son attitude déterminée les rassurèrent. À Héraclée,
il reçut une nouvelle députation de Magnence, à laquelle, par une faiblesse
insigne, Vétranion avait consenti à s’associer. Magnence lui demandait en
mariage sa sœur Constance, et lui offrait pour lui-même sa propre fille.
Constance se montra encore inflexible, et ne ralentit pas un instant sa marche. Zonare raconte que, remarquant quelque ébranlement
dans ses troupes, il feignit d’avoir aperçu en songe l’ombre de Constantin qui
lui défendait d’entrer en relations avec le meurtrier de son fils, et qu’il
ranima ainsi le courage des soldats qui défaillait. Au pas de Sucques, défilé qui garde l’entrée de la Dacie, Vétranion
l’attendait avec toute son armée rangée en bataille, mais sans manifester
d’intentions décidément hostiles. Il eût été trop hardi de le sommer
ouvertement de se soumettre : Constance entra en pourparlers avec lui, et lui
demanda une entrevue pour s’entendre sur les conditions d’une alliance, et
concerter une attaque commune contre Magnence. Une estrade fut dressée en vue
des deux armées, et les deux chefs y montèrent. Constance, usant de la
prérogative de son rang, prit la parole le premier, et au lieu de s’adresser au
général, il se tourna du côté des soldais et se mit à les haranguer dans la
langue latine, qu’il possédait parfaitement. Il leur rappela, avec une grande
chaleur d’éloquence, les bienfaits de son père en leur faveur, et les serments
qu’ils avaient faits d’être fidèles à ses enfants. — « Laisserez-vous impuni,
leur disait-il, le meurtre du fils d’un si grand roi, votre compagnon et votre
chef dans tant de guerres, qui vous a comblés de biens et d’honneurs? Ne
penseriez-vous point aussi, ajoutait-il en terminant, que, par le droit de la nature,
les frères doivent recueillir l’héritage de leurs frères? »
Constance n’avait parlé que de Magnence, et le nom de
Vétranion n’était pas sorti de sa bouche; mais un grand tumulte qui s’éleva
parmi les soldats montra assez qu’ils avaient compris sa pensée, et qu’ils se
chargeaient eux-mêmes de l’achever: «Plus d’empereurs bâtards et illégitimes,
s’écrièrent-ils dans un accès de ferveur monarchique.» Et de toutes parts
Vétranion se vit sommé par des gestes menaçants de dépouiller la pourpre et le
diadème. Le vieux général, dont le caractère faible tenait, disent les
historiens, de la nature d’un enfant, se sacrifia de bonne grâce et se jeta aux
pieds de l’empereur, en implorant sa miséricorde. Satisfait de ce triomphe,
Constance le releva, l'embrassa, l’appela son père, et lui offrit son bras pour
descendre de l’estrade.
Sa présence d’esprit et son éloquence lui avaient ainsi
valu, sans coup férir, une grande province, une année de vingt-cinq mille
hommes, et une juste popularité. Tout le monde vantait sa clémence, et Vétranion
plus que personne. Retiré, par la suite, à Pruse, en Bithynie,
où il vivait doté d’une riche pension, devenu chrétien fervent et tout consacré
aux exercices de la foi et de la charité, le bon vieillard ne cessa de
remercier Constance de l'avoir débarrassé du pouvoir suprême, et d’invoquer
Dieu pour son bienfaiteur dans ses prières.
Constance n’avait donc plus en tête d’autre concurrent
que Magnence. La saison était trop avancée pour passer les Alpes, et il fallut
hiverner à Sirmium en Illyrie. Pendant qu’il y séjournait, attendant un temps
plus favorable, on lui apporta des nouvelles de la frontière de Perse, qui
faisaient craindre le retour des attaques de Sapor. Rétrograder en face de
Magnence en armes eût été impossible; laisser l’Orient sans défense, c’était le
comble de l'imprudence. Constance vit ainsi de nouveau se dresser devant lui le
problème que le génie seul de son père avait su résoudre. L’empire était trop
grand pour un seul homme : de gré ou de force, le partage était nécessaire.
Constance voulut au moins que la royauté ne sortit pas de la race royale.
Il n'avait pas d’enfants lui-même, et une mort prématurée
venait d’enlever l'impératrice. De la famille Flavienne, décimée par tant de
meurtres, deux rejetons seuls subsistaient, oubliés par le fer des meurtriers:
c’étaient les enfants du patrice Jules Constance, sauvés par miracle dans le
massacre de Constantinople, grâce aux soins de l’évêque Marc d’Aréthuse, qui
les avait cachés dans ces jours d’horreur. Une fois qu’ils étaient échappés au
péril des premiers moments, il avait bien fallu les laisser vivre; et, dès
qu’ils vivaient, il fallait bien aussi les traiter en princes, leur rendre une
partie au moins de leurs biens. Constance s’était décidé à regret à les
épargner, en se réservant de veiller de près, avec une sollicitude menaçante, à
leur éducation.
Ces deux jeunes princes, nés de lits différents, étaient
séparés par une grande distance d’âge. Gallus, l’aîné, était déjà un homme fait;
Julien, le second, tout enfant encore à la mort de Constantin, sortait, en 350,
à peine de l'adolescence. On les avait longtemps séparés ; Julien était resté
spécialement confié aux soins d’Eusèbe de Nicomédie, dont il était parent par
sa mère. Mais depuis la mort de ce prélat, ils avaient été conduits ensemble
dans un château de Cappadoce que les historiens nomment Macelle,
et ils y avaient été, pendant six ans, environnés à la lois de tons les égards
qu'on doit à des princes, et de toutes les précautions qu'on prend contre des
prisonniers : recevant des hommages, et ne jouissant d'aucune liberté; ayant
des serviteurs, et point d’amis.
Forcé pourtant de se donner un collègue, et voulant à
tout prix un parent, Constance n’avait pas le choix: c’était dans cette
retraite qu'il fallait aller chercher le nouveau César. Si, pour s’éclairer
dans cette grande détermination, il prit alors des informations sur les
dispositions de chacun de ses deux pupilles, les rapports qu’on lui en fit
durent être fort différents. Rien n’était plus dissemblable, en effet, que le
caractère et même l’extérieur des deux frères, Gallus était grand, bien fait de
sa personne; une belle chevelure blonde, l’un des agréments ordinaires de la
race de Constantin, tombait sur ses épaules; son visage, d’une beauté
régulière, était animé par l’expression de passions ardentes, sensuelles, mais
expansives; son naturel était violent et prompt à la colère; il avait peu
étudié, bien qu’on lui eût donné, comme à son frère, d’excellents maîtres; il
était franc jusqu’à la rudesse. Toute la personne de Julien, au contraire,
était étrange et irrégulière. Son nez était droit, mais sa bouche trop grande,
et sa lèvre inférieure tombait en formant une grimace désagréable: ses larges
épaules contrastaient avec la petitesse de sa taille. Ces défauts étaient
rachetés par des yeux brillants et une physionomie originale qui trahissait un
feu contenu. Tandis que la contrainte sous laquelle l’un et l’autre avaient
vécu, avait plus révolté que soumis l’âme impétueuse de Gallus, elle avait
donné à Julien une réserve précoce et qui ressemblait à la dissimulation. Son
premier maître, l’eunuque Mardonius, ancien ami de sa famille, lui avait
enseigné à garder dans tout son extérieur l’apparence de la gravité et de la
modestie, et à faire consister toute la vertu dans un exact empire sur
soi-même. Dès le plus jeune âge, ou avait donc vu le royal enfant marcher à pas
comptés, les yeux baissés, et fuir les regards de ses camarades. Mais je ne
sais quoi d’inquiet et de haletant dans toute sa personne, des mouvements
convulsifs troublant soudain la gravité de son attitude, des regards sinistres
jetés autour de lui à la dérobée, laissaient deviner cependant sous ce calme
extérieur, la contrainte d'une ardeur mal comprimée. De sa mère, qui avait été
une dame d’un esprit cultivé, versée dans l’étude des poètes, il tenait, par
héritage, le goût des lettres et cette disposition avait été fort développée
par la lecture assidue d’Homère qu’on lui avait laissé faire dès ses plus
jeunes années. Il s’était précipité en quelque sorte avec passion dans les
études de tout genre, la grammaire, la rhétorique, et même les instructions de
la vérité chrétienne qui avaient tenu une grande place dans son éducation.
Constance avait prescrit en effet, à cet égard, le soin le plus exact. Il avait
voulu que ses neveux fussent élevés comme des chrétiens accomplis : on leur
avait fait pratiquer avec rigueur toutes les règles ecclésiastiques, les
jeûnes, les aumônes, l’assistance aux offices. On les conduisait avec dévotion
aux tombeaux de tous les martyrs. On les avait vus plus d’une fois l’un et
l’autre, remplissant dans les cérémonies solennelles l’office de lecteurs,
monter sur l’estrade qui faisait face au peuple, pour lire à haute voix les
textes sacrés. Dans l'accomplissement de tous ces exercices, l’ardeur des deux
frères paraissait égale; leurs surveillants ne surprenaient chez aucun d’eux,
ni ralentissement de ferveur, ni répugnance cachée. On racontait pourtant,
comme un fait singulier, qu’ayant voulu bâtir en commun une église sur le
tombeau de saint Marnas, martyr de Cappadoce, et chacun d’eux s'étant chargé de
surveiller la construction d’une aile du bâtiment, celle qui était confiée aux
soins de Julien, toujours entravée pour un motif ou pour un antre, n’avait
point été achevée. Il semblait que Dieu refusât ses offrandes. Puis, dans les
exercices de rhétorique que l’on faisait composer aux deux frères, Julien
s’empressait de prendre le parti du plus faible; il se donnait presque toujours
le rôle d’avocat du paganisme : c’était un jeu à la vérité, mais il s’y
obstinait un peu plus que de raison, et ne se laissait battre qu'à la dernière
extrémité-. Le jeune homme témoignait aussi, disait-on, un goût marqué pour
l’observation des astres : on l’avait surpris, contemplant avec enthousiasme
l’éclat d’un beau soleil d’été, ou perdu dans l'admiration d'une nuit étoilée,
ce qui faisait craindre qu’il n’eût peut-être quelque propension pour le culte
de t, emblème de l’astre du jour, ou quelque faiblesse pour les visions de
l’astrologie judiciaire.
Aucun motif de préférence ne portait Constance à
s’éloigner du choix naturellement indiqué par le droit de l’âge. Gallus fut
donc désigné pour recevoir la dignité de César, et Constance le manda pour lui en remettre les insignes. La cérémonie se fit
avec des précautions qui indiquaient assez que la nécessité seule faisait
violence aux instincts jaloux du fils de Constantin. On enjoignit à Gallus de
prêter sur l’Evangile, en présence de plusieurs évêques, le serinent solennel
qu’il n’entreprendrait rien contre les droits de son cousin. Puis on lui fit
épouser, de gré ou de force, cette fille de Constantin, déjà veuve, d’un âge
assurément fort mûr, et d’un caractère peu féminin, qui avait elle-même décidé
Vétranion à usurper la couronne. On lui imposa en outre, pour général de ses
armées, le comte Lucilien. Quelques paroles furent prononcées par Gallus en
faveur de son frère. Le jeune prince ne demandait à profiter du bonheur
inespéré de sa famille, qu’en obtenant la permission d’aller à Constantinople
suivre, sous des maîtres fameux, le cours de ses études favorites. Après
quelques difficultés, Constance se décida pourtant à lui accorder cette grâce:
puis le nouveau César, investi du commandement de l’Orient, prit congé, de son
parent, qui comptait bien demeurer toujours son maître.
Les loisirs de Constance, pendant l’hiver, furent
employés aussi à lin autre genre de cérémonie. Il pourvut à la convocation d’un
concile, et à l’excommunication d’un hérétique. Même dans cette expédition
prompte et périlleuse, il ne marchait qu’accompagné de ses évêques favoris, les
ennemis d’Athanase et les directeurs dangereux de l’Eglise d’Orient. La mort de
Constant, protecteur déclaré des orthodoxes, et représentant armé de la pure
foi de l’Occident, avait ranimé tonies les espérances de ces prélats, et ils
suivaient avec anxiété la marche de Constance vers ces régions latines où siégeaient
leurs principaux adversaires. Rien ne pouvait être plus favorable à leur cause
qu’un événement qui aurait amené à Rome, auprès du chef suprême de l’Église,
l’empereur dont ils gouvernaient la conscience et les conseils. Vingt-deux
d’entre eux, les plus résolus et les plus illustres, Narcisse de Néroniade, Théodore d’Héraclée, Basile d’Ancyre, etc.,
n’avaient donc pas fait difficulté de suivre l’armée, et ils avaient été
rejoints, à Sirmium par Ursace de Singidon et Valens
de Murse, si récemment réconciliés avec Athanase,
mais tout prêts à retirer, devant le plus léger intérêt politique, un désaveu
que la politique seule leur avait arraché
Ils voulurent profiter de la halte forcée de l’expédition
pour faire l’épreuve de leurs forces. L’évêque de Sirmium, Pothin, était un
homme de grande science, mais d’un esprit aventureux et inquiet, dont la
doctrine était suspecte. On l’accusait d’incliner très-fortement vers l’hérésie
de Sabellius, dont l’erreur, directement opposée à celle d’Arius, consistait,
comme on l’a vu, dans la négation de toute distinction entre les personnes
divines. Il refusait, disait-on, toute personnalité propre au Fils et au
Saint-Esprit, et niait l’incarnation du Verbe dans le sein de Marie et dans l’humanité
de Jésus. Comme le reproche de sabellianisme était l’imputation ordinaire que
les ennemis de la foi de Nicée dirigeaient contre les orthodoxes, c’était pour
eux une heureuse occasion que de débuter, en mettant le pied sur la terre
d’Occident, par la condamnation d’un Sabellien. A la vérité, l’erreur de Photin
lui était personnelle, et, sauf les habitants de son diocèse, dont il s'était
concilié l’affection, il ne comptait aucun partisan. Les évêques d’Occident, à
l'unanimité, condamnaient sa doctrine; et dans leurs réunions, à Sardique d’abord, puis à Milan, deux années auparavant, ils
avaient formellement exprimé leur dissentiment, en le séparant de leur
communion.
Mais il était de l'intérêt des Eusébiens de faire preuve
avec éclat de leur zèle d’orthodoxie, et ils obtinrent de Constance la
permission de citer Photin devant eux. Les erreurs de Photin étant fort
claires, la discussion ne fut pas longue. Il fut condamné tout d'une voix comme
coupable de l’hérésie de Sabellius et de Paul de Samosate. Mais cet acte de
juste sévérité n’était, dans la pensée des évêques assemblés, qu’un prétexte
pour dresser de nouveau un de ces formulaires de foi qu’ils savaient produire
avec une incomparable fécondité, et qui, tous différents les uns des autres, et
portant sur des subtilités et des nuances, ne se ressemblaient qu’en un seul
point, l’omission du mot consubstantiel. Cette nouvelle profession de foi, plus
voisine de l’orthodoxie que les autres, s’en écartait encore par ce
retranchement : et ce fut assez pour que, bien qu’admise et expliquée dans un
sens orthodoxe, par quelques docteurs catholiques, elle n’ait jamais pu trouver
grâce devant l’imperturbable fermeté d’Athanase.
Le formulaire fut présenté à la signature de Photin, qui
se refusa à y adhérer et demanda à être encore entendu dans une conférence, où
il soutint une longue discussion contre Basile d’Ancyre. Une déposition
immédiate fut la suite de son obstination, et la décision fut communiquée à
Constance, qui la sanctionna aussitôt par un décret de bannissement.
Le retour de la belle saison fit trêve à ces démêlés
pacifiques, et donna le signal de luttes plus sanglantes. Magnence, qui n’avait
pas employé son temps à traiter d’affaires spirituelles sur lesquelles il
n’avait nulle prétention, s’était avancé jusque dans les plaines de Pannonie, à
la tête de toutes les troupes qu’il avait pu rassembler, laissant dégarnies
derrière lui, par une manœuvre hardie et presque imprudente, toute la ligue du
Rhin et toutes les montagnes qui séparent l’Italie de la Norique. Sa confiance
était telle, que, pour la première fois, dit-on, il méprisa les avis de sa mère
qui lui conseillait de ne pas franchir la limite de l’Illyrie. Dès les premiers
jours du printemps, il envoya défier Constance, au combat dans les plaines de Siscia, sur la Save, trente lieues environ au-dessus de
Sirmium. Constance à qui le rôle agressif aurait appartenu naturellement,
puisqu’il avait à déposséder son rival d’un territoire usurpé, ne crut pas
pouvoir se refuser à cette provocation, et s’avança vers la ville de Siscia dont la garnison tenait encore en sa faveur. Mais sa
marche fut bientôt arrêtée par l'échec de son avant-garde, qui tomba dans une
embuscade préparée par Magnence le long du fleuve, au-dessous de la ville.
Averties ainsi de la présence d’une de l’autre, les deux armées firent halte,
l’une en vue de Siscia, dont la résistance durait
toujours, l’autre en avant de Sirmium, dans le camp de Cibale,
au lieu même où Constantin avait autrefois vaincu Licinius. Constance attachait
un grand prix à ce souvenir, et désirait, avec une passion presque superstitieuse,
combattre dans ces plaines illustrées par le triomphe de son père. Il s’y était
établi sous une tente décorée avec une grande magnificence, où il déployait un
luxe vraiment royal. Les champs de Pannonie étaient d’ailleurs destinés à être
plus d’une fois encore témoins de ces luttes de l’Occident et de l’Orient,
préliminaires d’un inévitable déchirement.
Des deux parts, cependant, il y avait plus de forfanterie
que d’audace, et les deux rivaux restèrent ainsi plusieurs mois à portée l’un
de l’autre, chacun cherchant à séduire l’armée de son adversaire, et à se
procurer par-là les profils, sans courir les risques de la victoire. Ils
échangeaient des ambassades chargées de propositions de paix dérisoires, et qui
n’avaient d’autre but que de faire sonder les dispositions des soldats et de
les solliciter à la défection. Ce fut Constance qui commença. Son député,
Philippe, se rendit au camp de Magnence, en apparence pour lui offrir la
cession des Gaules, en réalité pour haranguer les troupes, leur rappeler la
gloire de Constantin, l’éclat de ses exploits et les droits de sa race. Ces
souvenirs commençaient à produire leur effet accoutumé, lorsque Magnence, qui
avait plus de ressources d’esprit que Vétranion, répliqua eu opposant aux
vertus du père les désordres et les fautes des fils, en insistant même, d’une
façon que Zosime, juge peu suspect en cette matière, trouve absurde et
impertinente, sur les abus qui avaient déshonoré la fin du grand règne.
Appuyant sa réponse d’un bon souper offert aux officiers, et d’une large
distribution d'argent faite aux soldats, il raffermit l’ardeur de ses troupes à
tel point qu’il crut pouvoir en profiter pour donner l’assaut à la place de Siscia. Mais ses armes eurent moins de succès que son
éloquence, et l’assaut fut repoussé.
Ce fut alors le tour de Magnence d’essayer jusqu’où on
pourrait entraîner l’humeur mobile des troupes impériales. Peu de jours après
cette scène, un sénateur romain, du nom de Titien, venait au camp de Constance
tenter de débaucher ses troupes sous ses yeux. Rien n’égalait l’arrogance de
son langage. Il se répandait en invectives contre Constantin et sa race, et
offrait à Constance la vie en échange d’une prompte démission de la dignité
impériale. Ce ton hautain ne réussit pas : on le congédia, lui et son
ambassade, sans l’écouter, et nue si prompte exécution mit un terme au scandale
de cette espèce de vente à l’encan essayée sur les deux moitiés de l’empire. Un
seul corps de cavalerie, commandée par un officier du nom de Sylvain, passa du
camp de Magnence à celui de l’empereur légitime.
Les armes demeuraient donc le seul, le douloureux, mais
après tout, l’honorable moyen de terminer le différend. La journée du 28
septembre (car tonte la belle saison avait été employée dans ces pourparlers)
vit enfin s’engager la bataille d’où dépendait la destinée de la race de
Constantin. La fortune du grand empereur remporta encore. Ce fut dans les
plaines de Murse, où Magnence s’était résolu à se
transporter, après s’être enfin rendu maître de Siscia,
que les deux armées en vinrent aux prises. Les chefs répugnèrent jusque sur le
champ de bataille à s’exposer eux-mêmes, et la moitié du jour s’écoula sans
aucun mouvement décisif. Cette incertitude était favorable à Constance. Le courage
étant égal des deux parts, il avait l’avantage de la science et de l’habileté
stratégique. Sa grosse cavalerie, revêtue d’armures de fer, d’après un modèle
qu’il avait emprunté aux armées persanes, et qui laissait aux mouvements toute
leur souplesse; d’autres corps d’invention également nouvelle et ingénieuse, et
qu’il avait organisés lui-même, déterminèrent la victoire en sa faveur, malgré
la vigueur native des troupes gauloise et germaines, dont Magnence ne savait
tirer qu’un médiocre parti. La lutte fut pourtant acharnée; la mêlée se
prolongea très avant dans la nuit, et coûta à l’empire, si l’on en croit les
historiens, une perte de près de cinquante mille hommes répartie entre les deux
armées. «Jamais, dit Aurèle-Victor, la puissance romaine ne reçut un aussi
grand coup ». Des officiers d’un grade élevé dans les deux camps, Ménélas,
chef des archers arméniens, Romulus, le comte Marcellin lui-même, laissèrent
leur vie dans cet effroyable combat. Magnence ne dut son salut qu’à la fuite.
Quant à Constance, après avoir pris d’habiles mesures qui contribuèrent
beaucoup au succès de la journée, il ne parait pas avoir aventuré sa personne
dans le péril. Il attendit patiemment le résultat de ses combinaisons, retiré
dans une église qui était auprès de Murse, en
compagnie de l’évêque cauteleux Valens, qui l’assistait de ses prières et
savait profiler de ces moments d’angoisse pour s’insinuer dans la faveur
impériale. Averti de l’heureuse issue de la bataille par des messagers qu’il
avait mis en observation , Valens fut le premier à annoncer à l’empereur qu’il
était victorieux. « Et d’où le savez-vous? s’écria le prince encore tout ému. —
Un ange me l’est venu dire, répliqua l’audacieux prélat.» Parcourant le
lendemain le champ de bataille, dont on l’accusait assez haut de s’être tenu
trop loin, l'empereur ne put retenir ses larmes à la vue de tous ces braves
soldats, de tous ces intrépides défenseurs de Rome, dont les cadavres
jonchaient la terre; et, pour mettre fin à ces horreurs de la guerre civile, il
se hâta de proclamer une amnistie; puis, soit pour en attendre l’effet, soit qu’après
un effort inaccoutumé d’activité il retombât plus volontiers dans ses habitudes
de prudence et de paresse, il suspendit sa marche et prit de nouveau des
quartiers d’hiver sur l’extrême frontière de la Pannonie. La saison n’était
guère avancée, car on devait toucher tout au plus aux premiers jours d’octobre.
Il est vrai qu’il fallait maintenant s’engager dans les défilés des Alpes, pour
atteindre l’Italie, et Constance pouvait redouter l’effet de la rigueur des
frimas sur des troupes habituées au ciel du midi.
Magnence fuyait vers l’occident d’un pas plus rapide. Il
rentra en Italie, laissant les débris assez maltraités de ses troupes en
garnison dans les places fortifiées des Alpes, et ne s’arrêta qu’à Aquilée. Il
n’osait descendre jusqu’à Rome, où un sourd mécontentement grondait contre lui,
et dont les habitants avaient bien accueilli la flotte de Constance aperçue
pendant l’été à l’embouchure du Tibre. L’usurpation vaincue, perdant le
prestige du succès, était frappée à mort. Bientôt elle ne se sentit plus en
sûreté derrière un seul rideau de montagnes. Dès les approches du printemps, et
malgré un succès partiel obtenu devant Pavie sur l’avant-garde de l’armée de
Constance , l’Italie était évacuée. Magnence, revenu à son point de départ,
avait cherché son refuge et concentré ses troupes dans les Gaules.
Constance, paisiblement parvenu et établi à Milan,
dictait ses lois à toute la péninsule. Il recevait en même temps la nouvelle
que sa flotte avait recueilli la soumission de la Sicile, de l’Afrique et de
l’Espagne.
Pourquoi s’arrêta-t-il encore près d’une année, pour
jouir de ses succès, sans y mettre la dernière main? Pourquoi parut-il peu
pressé d’aller chercher dans les Gaules un adversaire qui montrait si peu de
confiance dans ses propres forces? Craignit-il de rencontrer dans cette
province, toujours active et remuante, un certain esprit d’indépendance du joug
romain, qui lui faisait désirer au moins l’honneur de faire des souverains?
Faut-il croire avec les païens Zozime et Libanius, dont la haine infatigable
poursuit sur la renommée du fils les péchés du père, que, n’osant s’aventurer
lui-même, il donna le funeste exemple de pousser par de secrètes intelligences
les peuplades voisines de la Germanie à venir faire une diversion sur les
derrières de son adversaire? Négocia-t-il avec Magnence, comme l'affirme Zonare, par l’intermédiaire d’évêques chrétiens que
l'usurpateur avait su gagner à sa cause? Toutes ces hypothèses reposent
probablement sur quelques faits très-simples, mais défigurés. Les Germains
n’avaient pas besoin d’être excités pour chercher à tourner à leur profit les
désordres intérieurs de l'empire. Les évêques chrétiens faisaient leur devoir
en essayant d'arrêter, par leur influence pacifique, l'effusion d’un sang
précieux qui emportait avec lui les meilleures forces de l’État. Quel qu’ait
été d’ailleurs le motif des incertitudes de Constance et de sa lenteur, sa
timidité était mal fondée, et l’effet le lit bien voir. Magnence, poussé par le
désespoir à un véritable délire de férocité, se méfiant de tout le monde et
sacrifiant ses meilleurs amis au moindre soupçon , eut bien vile exaspéré tous
ses partisans. Dès le début de 353, quand Constance eut enfin pris la
résolution de faire marcher son armée, avant même qu’elle fût tout à fait
sortie des Alpes cottiennes, elle avait vu reculer devant elle, ou passer dans
ses rangs les restes des troupes de Magnence. Cet indigne souverain, qui était
lui-même retiré à Lyon, put entendre de ses oreilles ses propres gardes criant
sous ses fenêtres : « Vive Constance Auguste! » Ne trouvant plus de ressources
pour échapper à une fin ignominieuse, il prit le parti de se donner la mort, en
enveloppant dans la même résolution désespérée sa femme, sa mère et son propre
fils. Son frère Décence, qu’il avait associé au pouvoir avec le litre de César,
suivit son exemple, aussi fidèlement qu’il avait partagé sa fortune et ses
crimes.
Constance commandait donc à l’Occident, et comme il se croyait
encore sûr de tenir en tutelle le pouvoir de son jeune collègue en Orient, il
voyait le monde entier sous ses lois, et se trouvait fortuitement arrivé au
comble de son ardente bien que timide ambition. Le passage rapide d’un tel
péril à une telle puissance, mit à trop forte épreuve sa faible tète. Il ne
put, dit Zosime, porter modérément la prospérité. Il avait été doux, patient,
humain même, pendant la lutte : il fut sans pitié comme sans prudence après la
victoire. La joie d’un bien inespéré, la crainte constante de le perdre, lui
enlevèrent tout sang-froid. Les poursuites contre les amis de Magnence furent
poussées avec une extrême rigueur; les délations accueillies et encouragées se
multiplièrent, et d’affreux supplices les suivirent, dans lesquels les
innocents furent souvent confondus avec les coupables. Le tableau de ces
terribles réactions nous est tracé de main de maître par un analyste éminent,
dont il faut signaler ici avec reconnaissance l’apparition dans l’histoire.
«Comme un corps malade est agité par le plus léger choc, ainsi, dit Ammien
Marcellin dans le style de la décadence, mais avec la vigueur de pensée d’un
autre âge, l’âme étroite et irritable de Constance, croyant que tout bruit qui
se faisait entendre venait d’un fait ou d’une pensée qui tendait à sa ruine,
attrista sa victoire par les gémissements des innocents. Il suffisait qu’un
militaire, ou un dignitaire, on un homme distingué dans sa classe, fût désigné
par la plus légère rumeur, comme ayant soutenu la cause ennemie, pour qu'il se
vît mis à la chaîne comme une bête féroce : et sur l’instigation d’un rival, ou
même par le seul fait qu’on l’avait nommé devant l’empereur, qu’il était
dénoncé, ou soupçonné, il se voyait condamné à la mort, à la perle de ses
honneurs, ou à la relégation dans les îles. Á l’âpre inquiétude que Constance
éprouvait, dès qu’il croyait voir menacer l’étendue de sa puissance, à
l’irascibilité de ses soupçons, venaient ajouter encore les flatteries
sanguinaires de ses courtisans; ils exagéraient les moindres incidents; ils
feignaient de frémir à la pensée de ce qui arriverait si la vie du prince était
compromise, cette vie à laquelle était suspendu, disaient-ils, comme à un fil, le
repos du genre humain… Aussi, le vice funeste de la cruauté, qui s’amortit
chez la plupart des hommes avec les années, bouillonnait au contraire de plus
en plus chez Constance. La cohorte de ses flatteurs venait incessamment prêter
des armes à la dureté de ses résolutions.» Parmi ces serviteurs du pouvoir et
de la vengeance, Ammien nomme en particulier le secrétaire Paul, qu’on avait
surnommé la Chaîne, à cause de l’art qu’il savait déployer pour tirer
les accusations les unes des autres, comme on déroule les anneaux d’une chaîne,
afin de faire naître des conspirations et de trouver des coupables. Il exerçait
ce talent funeste en Bretagne, où il avait été envoyé, et y portail une telle
ardeur que le vicaire de bile, Martin, en fut scandalisé et essaya de le
contenir. Menacé lui-même d’être compromis et dénoncé à l’empereur, le bon
gouverneur se crut bientôt perdu, et se donna la mort. Pendant que les
provinces récemment conquises retentissaient ainsi des gémissements des
victimes, Constance était à Arles, célébrant son triomphe par des jeux
solennels et de magnifiques spectacles.
Au nombre des délateurs qui l’entouraient, et qu’Ammien a
flétris par la touche brûlante de son pinceau, l’histoire doit nommer à regret
de très-vénérés personnages qui ne le cédaient à personne pour l'acharnement de
la haine et l’habileté de la flatterie: c’étaient les évêques ariens ou leurs
émissaires. Eux aussi se voyaient arrivés au comble de leurs espérances.
L’Occident, la Gaule même, de tout temps le foyer de l’orthodoxie et le centre
de la résistance à l’erreur, obéissaient enfin à un souverain dont ils
possédaient seuls la confiance, et qui n’avait plus de ce côté, ni frère, ni
collègue, ni rival à ménager. Le champ était libre devant eux : l’âme de
Constance, à la fois débarrassée de toute contrainte et ouverte à tous les
soupçons, était toute disposée pour se prêtera leurs insinuations. Dans un
moment où toute accusation était écoutée, de vieilles calomnies, accréditées
par leur durée seule, devaient aisément revivre. Il ne fallait pas beaucoup
d’efforts pour taire d’Athanase et de ses amis, des complices de l’usurpateur
d’Occident.
Le délit, en effet, ne fut, ni long, ni malaisé à
construire. Ce fut, dit-on, Valons de Murse qui s’en
chargea, profitant de l’intimité qui s’était établie entre l’empereur et lui,
pendant le long et inquiet séjour de l’armée impériale en Pannonie. Constance
attribuait à ses prières le succès de cette rude campagne, et disait volontiers
qu’il devait la victoire, non à la vertu de ses propres armes, mais aux pieux
mérites de Valens. La trame fut tissue avec habileté par ce digne successeur
d’Eusèbe. Athanase, dit-il, avait reçu, au début de la guerre, la visite des
ambassadeurs de Magnence, et le détour fait par ces députés du côté
d’Alexandrie ne pouvait avoir eu d’autre but que de remettre une lettre de
l’usurpateur au fauteur désigné de tous les troubles religieux de l’empire. Sur
son chemin, en Italie, en Gaule, Constance n’avait-il pas trouvé partout le nom
d’Athanase en grand honneur auprès des évêques d'Occident, et ces évêques
n’étaient-ils pas ceux-là même qui avaient donné à leurs populations l’exemple
de la plus prompte soumission au pouvoir illégitime? A ces griefs nouveaux,
habilement développés, ou joignait les anciens, rajeunis cl comme retrempés par
les nouvelles circonstances. L’hostilité d’Athanase et de ses amis contre le
pouvoir de Constance n’était-elle pas évidente? N’était-ce pas à la suite de
son séjour auprès de Constant, dix ans auparavant, que des menaces de guerre
avaient été prononcées par ce malheureux prince? Ainsi, il n’avait pas tenu à
Athanase que la guerre civile ne s’allumât dix ans plus tôt, rendue plus
douloureuse encore par l'horreur d'une rivalité fraternelle. La politique
obstinée de cet ambitieux avait donc toujours été de mettre l’Orient et
l’Occident aux prises, et sa présence en Orient était une insulte éclatante à
la puissance de Constance, qui l'en avait si longtemps tenu éloigné. La paix
enfin si heureusement rétablie, fallait-il en compromettre le résultat en
laissant durer un ferment de troubles toujours prêt à éclater'?
Ces insinuations chaque jour répétées étaient appuyées
par une influence plus active et d’une nature plus touchante : c'étaient les
conseils d’une jeune femme, d’une beauté rare, avec qui Constance venait de
contracter une seconde union. Aurélie Eusébie était d’une famille noble de
Thessalonique : un caractère doux, un esprit cultivé, un sens exquis, telles
étaient les qualités qu’elle avait apportées sur le trône impérial, et qui lui
donnaient sur les résolutions de son époux un empire presque absolu. Elle
n’était exempte ni des passions de son sexe, ni de l’orgueil de son rang; mais,
excepté dans les cas, assez rares, où soit sa jalousie, soit sa ferté royale,
l'une et l'antre très-susceptibles, étaient en jeu, on la trouvait
habituellement douce, serviable, humaine, ne manquant jamais une occasion
d’obliger ses amis et ses parents.
De bonne heure elle était tombée sous l’empire des
prêtres ariens, qui entendaient particulièrement l'art de subjuguer les femmes.
Son goût extraordinaire pour les lettres la rendait plus accessible qu’aucune
autre, à un système de religion qui se piquait d’être le produit d’une sage
alliance entre la philosophie et la foi. Eusébie se montra, dès le premier
jour, favorable aux docteurs ariens; et, sans pousser son époux à des violences
qui auraient répugné à sa douceur naturelle, elle contribua à fermer de plus en
plus la porte à tous ceux qui auraient pu parler en faveur d’Athanase et de ses
amis.
Enfin, pour mettre le comble à cet ensemble de
circonstances funestes, le meilleur et le plus intrépide ami d’Athanase,
l’imperturbable défenseur de la primauté romaine et de la foi de Nicée, le pape
Jules venait de mourir. Son successeur, Libère, prêtre d’une irréprochable
pureté de mœurs et d’une piété fervente, ne paraissait pas doué au même degré
de cette sagacité et de cette prudence, nécessaires à tous ceux qui sont
appelés à gouverner, même l’Église de Dieu. Sa loi pure et courageuse ne devait
pas suffire pour le préserver de toute illusion d'esprit et de toute faute de
conduite. Assez ferme pour ne fléchir devant aucun péril, il n’était pas
également sûr de ne tomber dans aucun piège.
L’orage le plus menaçant grossissait donc sur la tête des
orthodoxes d'Orient, et du primat d'Alexandrie. Athanase, avec sa perspicacité
accoutumée, avait pressenti ces périls de très bonne heure, et, devinant les
imputations dont il ne pouvait manquer d’être l’objet dans toute lutte engagée
entre l'Orient et l’Occident, il avait donné, dès le premier jour, beaucoup
d’éclat aux témoignages de son sincère attachement à la race de Constantin.
Prières publiques, services funèbres pour la mémoire de Constant, vœux pour le
succès des armes de Constance, il n’avait négligé aucun moyen de faire voir que
le zèle des orthodoxes égalait celui des hérétiques. A son exemple, tous les
évêques fidèles à la foi de Nicée avaient redoublé de témoignages d’obéissance
et de patriotisme; et c’est ainsi que Cyrille, nouvellement élu évêque de
Jérusalem, à la place de Maxime, ayant reconnu dans le ciel, peu de temps après
sa promotion, une croix lumineuse assez semblable à ce qu’on racontait de la
fameuse apparition du Labarum, n’avait pas perdu un jour pour en faire
part à Constance, comme d’un heureux présage de victoire. La lettre était
arrivée peu de temps avant la bataille de Murse; les
termes de celte pièce que nous possédons encore, respirent le plus chaleureux
dévouement. Athanase, d’ailleurs, connaissait aussi bien les faiblesses que les
passions de Constance : il savait que ce souverain, pusillanime bien
qu’impérieux, hésiterait longtemps avant de le faire arracher de son siège par
la force, et de braver ainsi le mécontentement de populations turbulentes. Il
avait eu la preuve manifeste de cette timidité par plusieurs lettres que
Constance lui avait écrites pendant l’expédition, dans des termes amicaux,
très-contraires à sa pensée connue, et évidemment destinés à prévenir toute
émotion populaire. Son parti fut donc pris sur-le-champ, de ne quitter son
diocèse sous aucun prétexte, de rester inébranlable à son poste, et d’y défier
la colère de ses ennemis.
Cette résolution ne tarda pas à être mise
à l'épreuve. Peu de mois après la soumission delà Gaule, un officier du palais,
nommé Montan, arrivait à Alexandrie, porteur à la fois d’une lettre impériale
pour le primat, et des ordres nécessaires pour préparer son départ. En étudiant
avec soin la lettre, Athanase s’aperçut, non sans surprise, qu'elle ne
contenait point un ordre positif, mais simplement une permission de se rendre à
la cour. L’empereur, lui accusant réception d'une demande qu'il n’avait pas
faite, l’autorisait à quitter son diocèse et à se mettre en roule avec tous les
honneurs dus à son rang. Athanase avait sans doute trop d'habitude des cours,
pour ne pas comprendre ce que signifiait ce détour. En toute autre
circonstance, il eût bien deviné que l’empereur voulait s’épargner
l'impopularité d’un ordre exprès, et désirait être obéi avant d’avoir commandé.
Mais il ne se crut point obligé, cette fois, à tant de finesse, et il pria
respectueusement l’officier de répondre de sa part à l’empereur qu’il le
remerciait sincèrement d’une faveur qu’il n’avait pas sollicitée; mais qu’il ne
voyait en ce moment aucun motif pour s’éloigner de son diocèse et venir
importuner par sa présence inutile la piété de son souverain. En même temps,
pour ne pas donner sujet d’accuser sa mauvaise volonté, il faisait tenir toutes
choses prêtes pour partir sans délai, si l’ordre explicite lui en était donné.
À peine le messager impérial était-il parti, porteur de
cette réponse, qu’une autre invitation, plus difficile encore à éluder, lui
arrivait de Rome même. C’était le pape Libère qui priait Athanase de se rendre
auprès de lui, pour le mettre au courant de tout ce qui le touchait et lui
démontrer son innocence. Cette démarche était singulière après tant d’épreuves
répétées, après l’avis unanime des conciles de Rome et de Sardique,
et il est impossible de n’y pas voir un premier effet des intrigues des
courtisans de Constance sur l’esprit de Libère, plus faible que son cœur.
Quelles que fussent la douleur et la surprise d’Athanase devant une demande si
inattendue, il ne s’en troubla pourtant pas et ne songea qu’à en prévenir le
funeste effet. Il envoya à Libère, en guise de réponse, l’attestation de tous
les évêques d’Égypte, unanimes à affirmer son innocence, et attendit, encore
cette fois, un ordre plus exprès, avant d’aller lui-même livrer sa liberté et
sa vie aux pièges de ses ennemis.
Cet ordre n’arriva pas : Constance, intimidé, ne jugea pas
encore à propos d'insister : Libère, se tenant pour suffisamment éclairé, ne
persista pas non plus dans ses doutes injurieux ; mais il eut la malheureuse
pensée de vouloir faire partager sa conviction à l’empereur, et au lieu de se
tenir, comme Athanase, sur une habile et forte défensive, il crut devoir
prendre l’initiative pour ramener la cour à un juste sentiment de l’intérêt de
l’Eglise et des droits de la vérité. Il prit sur lui d’envoyer à Arles, auprès
de l’empereur, deux légats, dont l’un était Vincent de Capoue, celui même qui
avait déjà figuré à Nicée, portant les lettres des Orientaux et des évêques
d'Égypte. Ils reçurent la mission d’éclairer la conscience impériale, de
prévenir toute résolution violente qui pourrait lui être suggérée par les
évêques ariens, et d’offrir même au besoin, pour terminer tous les différends
de l’Église, la convocation d’un concile général; remède toujours et si
vainement invoqué, et dont l’issue du concile de Sadique n’avait que trop
montré l’impossibilité dans l’état de division de l’Eglise.
Rien ne pouvait être plus mal calculé qu’une telle
démarche. Les légats allaient ainsi, en effet, au-devant de l’embûche même
qu’avait si soigneusement évitée Athanase. Constance, qui aurait redouté de
violenter dans Rome le chef de l'Église, ne pouvait rien imaginer de mieux,
pour ses desseins, que de voir cette autorité suprême représentée à sa cour (où
abondaient les évêques ariens), par deux prêtres isolés, incapables de tenir
tête à toutes les instances dont ils allaient être circonvenus. A peine
arrivés, en effet, Vincent et son collègue apprirent qu’un édit impérial était
préparé, portant l’exil et l'excommunication d’Athanase, et qu’on n’attendait
que leur signature pour le ratifier. Valens et Ursace en étaient, dit-on, les
rédacteurs. Tout étourdis d’une telle nouvelle, que Constance lui-même leur
annonçait, en l’accompagnant de beaucoup de menaces et d’invectives contre Athanase,
les députés ne se sentirent point le courage de résister ouvertement. Soit
crainte pour leurs personnes, soit désir sincère de conjurer la tempête qu'ils
voyaient près d’éclater sur l’Église, ils cherchèrent quelque moyen de transaction.
Après tout, dirent-ils, la personne et la dignité d’Athanase n’étaient que des
intérêts secondaires auprès de ceux de la foi. Si l’empereur conseillait à
donner satisfaction à la vérité, par une condamnation explicite de la doctrine
arienne, ce résultat ne saurait être trop payé par le sacrifice d’une seule
personne. Dans les crises violentes, celui qui commence à faiblir est vaincu
par avance. On promit aux légats, en termes équivoques, à peu près tout ce
qu’ils voulurent, ou peut-être se prêtèrent-ils eux-mêmes à croire ce qui
accommodait leur faiblesse. On les entraîna dans une réunion d’évêques, où la
condamnation d’Athanase fut sur-le-champ mise aux voix. Vainement
réclamèrent-ils d’une voix timide pour qu’elle fut précédée de la déclaration
de foi qui leur avait été promise : la majorité passa outre, sans les entendre,
et eux-mêmes, affaiblis par leur précédente concession, débordés de toutes
parts sur le terrain qu’ils avaient laissé gagner autour d’eux, n’opposèrent
qu’une molle et courte résistance. Un seul évêque, Paulin de Trêves, sut se
défendre de cet entraînement général, et le prompt exil qui suivit son refus
d’obéir, en attestant la violence que souffrait l’Église, ne servit qu’à mettre
dans un plus triste jour la lâcheté de la plupart de ses autres représentants.
La défection des légats de Rome fut accueillie en Gaule
et en Italie par la plus morne stupeur. Tous les yeux aussitôt furent fixés sur
Libère, qui en éprouva lui-même une douleur et une confusion inexprimables. Son
chagrin était envenimé par la pensée qu’en laissant remettre lui-même en
question, au moins par son attitude irrésolue, ce que tant de conciles avaient
décidé, il avait placé ses députés sur la pente de l’abîme où ils venaient de
se laisser tomber. Il n’hésita pas pourtant à les désavouer très-haut, et de
toute la force de son âme, par des lettres énergiques envoyées aussitôt dans
les principaux diocèses. « Je ne dois rien cacher à votre conscience,
écrivait-il au grand champion de Nicée, à Osius. De concert avec beaucoup
d’évêques d'Italie, j’ai demandé au religieux empereur Constance qu’il voulût
bien donner des ordres pour qu’un concile fut réuni à Aquilée; et votre
sainteté saura que notre députation fut confiée à Vincent de Capoue, et à
Marcel, qui est de Campanie comme lui. J’espérais beaucoup de Vincent, et parce
qu’il connaissait très-bien cette affaire, et parce qu’il avait eu à siéger
plusieurs fois avec vous, comme juge dans cette cause; et je pensais qu’entre
ses mains l’Évangile ne périrait pas. Non-seulement il n’a rien obtenu, mais il
est tombé lui-même dans le mensonge. Après un tel fait, je suis navré de
douleur : je passerai pour avoir trahi l’innocence, ou pour m’être prêté à des
doctrines contraires à l’Evangile. Il ne me reste donc plus qu’à mourir pour
mon Dieu»
Mais le mal était plus facile à déplorer qu’à réparer.
Enhardi par la faiblesse des représentants de Rome, Constance prenait le ton
très-haut avec tous les évêques d’Occident et d’Italie, et les pressait, par
toutes sortes de menaces, de joindre leurs adhésions à celles qu’il avait déjà
obtenues des évêques réunis à Arles. Il s’irritait des désaveux de Libère, et
répandait en Italie des proclamations de sa main, très-injurieuses pour ce pontife.
Libère ne vit d'autre moyen d’arrêter la contagion des défections, que de
demander lui-même une nouvelle réunion, et il fit choix, pour aller porter
cette demande au redoutable empereur dans sa cour, des deux évêques les plus
intrépides qu’il put trouver, Eusèbe de Verceil. et Lucifer de Cagliari. Il
leur remit une lettre conçue dans des termes peut-être trop émus, mais dignes
pourtant et touchants.
«Je vous en supplie, disait-il, ô très sage empereur, que
votre clémence me prête des oreilles favorables : que votre bonté me permette
de lui expliquer mon dessein. Un empereur chrétien, fils de Constantin, de
pieuse mémoire, me doit sans doute cette faveur. Ne puis-je fléchir à mon égard
votre âme qui pardonne même aux coupables? Le discours que votre piété a fait
répandre parmi le peuple, me déchire de toute manière : c’est à moi de tout
supporter patiemment; mais comment votre âme, qui est toujours ouverte à la
clémence, qui ne laisse jamais (ainsi qu’il est écrit) le soleil se coucher sur
sa colère, peut-elle garder tant d’indignation contre moi? C’est un miracle que
je ne puis comprendre. Je cherche avec vous, ô très-religieux empereur, une
paix véritable qui ne repose pas sur une artificieuse combinaison de paroles,
mais qui soit raisonnablement fondée sur les principes de l’Evangile... Dieu
m’est témoin, et avec lui l’Église et tous ses membres, que j’ai foulé et que
je foule encore aux pieds, par la foi et la crainte de Dieu, toutes les choses
mondaines, ainsi que l’ordonne la raison évangélique et apostolique... Dieu
m’est témoin que j’ai été porté malgré moi au poste que je remplis, et dans
lequel j’espère demeurer sans offenser Dieu tout le temps que je serai conservé
dans ce siècle. Ce ne sont point mes propres décrets, ce sont ceux des apôtres
que je veux maintenir invariablement. Je suis la coutume et la tradition de nos
ancêtres : je n’ai rien ajouté à l’épiscopat de Rome : je n’en veux laisser
rien enlever, et je veux conserver sans tache cette foi qui est venue jusqu’à
nous par la succession de si grands évêques, des rangs desquels se sont levés
tant de martyrs. »
Ce langage était noble, et la confiance du pontife bien
placée; mais le déploiement de tant de courage n’était pas nécessaire pour
obtenir l’adhésion de Constance à une proposition qui ne lui présentait, à lui
pas plus qu’à ses conseillers, aucun danger sérieux. Il avait vu, en effet, ce
qu’on pouvait obtenir d’une réunion faite sous ses yeux, dans son palais, au
milieu de ses troupes, et sous la garde de ses officiers : il consentit sans
peine à en promettre une nouvelle pour le début de l’année suivant, d’autant
plus qu'il y voyait l’avantage de prendre le temps de se préparer, par une
précaution qu’il jugeait indispensable, à frapper de grands coups en Orient.
Quelque soin qu’il eût mis, en effet, à se réserver la puissance
effective, en abandonnant une partie du fardeau de l’Empire à son jeune parent,
une âme soupçonneuse comme la sienne ne pouvait tolérer longtemps, même le
moins redoutable des collègues. Jaloux et craintif, faible et tyrannique à la
fois, il devait passer sa vie à céder le pouvoir et à le reprendre, tour à tour
accablé par la responsabilité, et inquiet même de l’apparence d’un partage. Au
moment de braver les grandes cités d’Asie et d’Égypte, en leur enlevant des
pasteurs qu’elles chérissaient, il ne se crut pas suffisamment maître en
Orient, malgré toutes les garanties qu’il avait prises, et il jugea prudent de
retirer à lui l’ombre de pouvoir qu’il avait aliénée. La possibilité d’une
résistance quelconque, d’une conjuration entre des mécontents, troublait son
sommeil : et dans ses rêves d’ambition et de terreur, les figures si
différentes pourtant de Gallus et d’Athanase, commençaient à lui apparaître
comme de redoutables fantômes, dont il fallait se délivrer à tout prix.
Gallus cependant n’était pas un rival dangereux : il ne
tentait rien pour usurper et faisait tout pour se perdre. Transporté
brusquement de la prison an trône, il ne songeait qu’à se livrer avec une
passion effrénée aux jouissances de tout genre que lui procurait le rang
suprême. Ses qualités naturelles, la franchise de son caractère, la simplicité
de ses manières, s’étaient rapidement altérées sous l’influence corruptrice de
cette prospérité subite. Il était devenu brutal en actions, et emporté en
paroles. Le caprice et la colère, chez un homme qui peut tout, dégénèrent vite
en cruauté. Gallus devint cruel par laisser aller et par légèreté. Il sacrifia,
pour le moindre mot, ceux qui résistaient à ses fantaisies, et sa férocité
naissante était nourrie par l’habitude passionnée des jeux du cirque, où il ne
pouvait se rassasier de la vue du sang et du spectacle de l’agonie humaine.
Il avait d’ailleurs pour appui, dans toutes les affaires
un peu difficiles, sa femme Constantine, plus âgée que lui, plus mûre, mais
d’un naturel plus hautain et plus capable d’ambition. L’un et l’autre, par
leurs vices différents, devinrent bientôt également à charge à tous leurs
sujets. On riait de l'époux; on craignait la femme. Tandis que Gallus,
incapable de garder la tenue et la dignité royales, s’amusait à se promener le
soir, déguisé, dans les rues d’Antioche, et, s’imaginant qu’on ne le
reconnaissait pas, malgré la clarté des luminaires qui éclairaient de tonies
parts cette grande ville, il entrait dans les cabarets pour demander ce qu’on
pensait de César; Constantine entretenait une police beaucoup plus sérieuse, se
faisait rendre un compte exact des actions de chacun et pénétrait les secrets
des familles. Son avidité égalait son goût de domination : on pouvait tout
obtenir d’elle pour une bourse ou pour un joyau, soit la grâce des coupables,
soit la perle des innocents. En peu de temps, le couple royal cul amassé assez
d’impopularité sur sa tête, pour rassurer le maître le plus ombrageux.
Aussi Constance, pendant deux ans, avait-il fermé
l’oreille aux réclamations et aux dénonciations quotidiennes des magistrats,
qui se plaignaient très-hautement des embarras causés par la folle conduite du
jeune César. Ces conflits ne déplaisaient pas au jaloux empereur, qui les
laissait durer et s’envenimer sans y mettre ordre. Une circonstance grave lui
donna pourtant l’alarme. L’année 354 amena un grand renchérissement de vivres,
qui causa des troubles dans toutes les grandes villes, à commencer par Rome, où
ils furent même assez sérieux. Mais nulle part l’effet n’en fut si redoutable qu’à
Antioche, dont la population entière entra dans une grande rumeur. Gallus, pour
faire pièce aux magistrats, n’imagina rien de mieux que de leur donner l’ordre
de faire baisser par un édit le prix du grain. Les magistrats résistèrent, en
représentant la vanité d’une telle mesure : il les jeta en prison, en les
menaçant de mort. Le comte d’Orient, Honoratus,
intervint, et d’autorité les fit délivrer. Peu de jours après, le peuple
s’étant assemblé sous les fenêtres de Gallus pour le prier de porter remède à
la famine, en faisant venir du blé du dehors, Gallus écouta en souriant la
plainte, et répondit brusquement qu'il ne pouvait rien, et qu’on n’avait qu’à
s’adresser au gouverneur de la province, Théophile, qui saurait bien trouver du
blé quand il voudrait. Ainsi désigné comme l’auteur de la misère publique,
Théophile, qui était un administrateur doux et sage, devint en peu de temps
l’objet d’une absurde fureur populaire. Les artisans et le menu peuple se jetèrent
sur lui un jour qu’il entrait au cirque : on l’assomma de coups de poing, et on
traîna son corps par lambeaux dans les rues. Des curiales, des édiles, des gens
considérables de la ville, virent aussi leurs jours mis en danger.
C'était un grave désordre, et aux yeux de Constance le
plus grand péril était sans doute la faveur que ces moyens coupables pouvaient
valoir à Gallus auprès du bas peuple. Sur-le-champ, il lit partir un de ses
officiers, avec ordre de tirer justice du crime, mais de mettre cependant assez
de modération dans le châtiment, pour ne pas exaspérer les ressentiments
populaires. Le comte Stratège s’acquitta avec intelligence de sa commission,
fil quelques exemples solennels qu’il tempéra par quelques actes de clémence.
Mais, à partir de ce jour, Gallus fut ruiné dans l’esprit de Constance, et sa
perte fut décidée.
Le cauteleux souverain mit à la consommer un véritable
luxe de prudence et d’astuce. Son but, cette fois encore, était d’attirer son
ennemi hors des grandes villes d’Orient, et de le faire venir à sa cour pour
l’y prendre comme au piège. Il commença exactement ainsi qu’il avait fait pour
Athanase. Il chargea le nouveau préfet du prétoire, Domitien, de dire à Gallus
qu’il savait son désir de venir en Italie, et l’y autorisait bien volontiers.
Domitien exécuta ses instructions sans beaucoup d’adresse : il se fit annoncer
avec faste, passa plusieurs jours sans aller voir le jeune César, et se borna à
lui faire connaître ses instructions par intermédiaire. Puis voyant que Gallus ne
se pressait pas d’obtempérer à cet ordre détourné, il se rendit brusquement
auprès de lui: «Partez donc, lui dit-il avec rudesse. Ne voyez-vous pas que
l’empereur l’ordonne? Si vous n’obéissez pas, je vais suspendre à l’instant
toutes les fournitures de votre maison.» Gallus ne pouvait se laisser braver
ouvertement par mi subalterne : il donna donc ordre à sa garde de mettre le
préfet aux arrêts. C’était une grande détermination, car Constance, dans le
partage des attributions impériales, s’était réservé explicitement la
nomination de ce haut fonctionnaire. Aussi les principaux de la cour essayèrent
de représenter à Gallus le danger auquel il s’exposait, et lui demandèrent s’il
était prêt, après un tel acte, à se proclamer empereur lui-même, et à briser
les statues de Constance. Gallus n’avait pas tant d’audace, mais son irritation
était fort grande; celle de Constantine n’était pas moindre; et, sans former
aucun projet arrêté, ils ne voulurent écouter aucune remontrance. Par un reste
de précaution, cependant, et pour couvrir la hardiesse de sa résolution, Gallus
feignit d’avoir découvert une conspiration contre son pouvoir et sa vie, et fit
appel bruyamment à la fidélité de ses gardes, qui vinrent à son aide en
massacrant le prétendu coupable. Domitien périt déchiré par leurs mains. Puis,
pour atténuer l’horreur et le danger d’une telle violence, on lui chercha, on
lui supposa des complices, auxquels on fit un procès régulier. Ammien
Marcellin, qui assistait à l’instruction, en qualité d’aide du juge militaire,
rapporte les détails de ce jugement, de manière à bien faire voir qu’il ne
différa que par le nom du massacre qui l'avait précédé*.
Constance n’était assurément pas dupe de cette apparence.
Il lui convint pourtant de paraître trompé. Il ne témoigna à Gallus aucune
colère, feignit même d’entrer jusqu’à un certain point dans les intérêts de sa
dignité blessée, mais n'en insista que plus vivement pour le voir arriver
auprès de lui, afin de l’entretenir des affaires de l’empire. Il n’y avait pas moyen
de résister à une demande si légitime, émanée d’un supérieur. Comme Gallus
n’osait, ni opposer un refus positif qui eût paru insolent, ni se fier à une
parole si suspecte, Constantine lui proposa de partir à sa place. Elle voulait
essayer son ascendant sur son frère, et, en tous cas, sonder le terrain. Elle
se mit donc en route, laissant Gallus à Antioche; mais à mi-chemin elle fut
saisie d'une fièvre pernicieuse qui l’emporta en peu de jours.
Avec elle Gallus perdait son seul appui. Chaque jour
Constance, qui s’était réservé aussi le commandement des troupes, prenait
quelque disposition militaire pour éloigner les officiers dont il n’était pas
sûr et en nommer d’autres à sa dévotion. C’était pour son bien, écrivait-il au
jeune César, qu’il lui relirait des troupes : car rien n’était plus dangereux
que des soldats qui n’avaient rien à faire. Cerné ainsi de toutes parts, pressé
par des lettres habiles où les menaces et les caresses étaient adroitement
mélangées, le malheureux jeune homme ne vit plus d’autre ressource que de s’en
remettre à la clémence de son ennemi. Il partit, bien à regret, voyageant
lentement, passant la nuit dans de cruelles agitations, et s’arrêtant le jour
dans les villes pour assister à des jeux de cirque et à des divertissements, afin
de s’étourdir sur le sort qui l’attendait. Partout les fonctionnaires, avertis
de sa disgrâce, s’écartaient avec froideur sur son passage et lui rendaient à
peine les honneurs dus à son rang. On éloignait de lui les soldats, pour qu'il
ne pût ni les haranguer ni les séduire. A Andrinople, il reçut l’ordre de
quitter tout appareil royal, sons prétexte d’accélérer son voyage. A peine
eut-il mis les pieds à Pœtovium (Petlau),
dans la Norique, qu’un officier, du nom de Barbation,
arrivé de Milan avec une grosse escorte, se fit ouvrir de nuit, par force, les
portes du palais où le prince avait fait sa demeure, et le somma de résigner
tous les ornements impériaux. Moyennant cette abdication volontaire, on lui
garantissait la vie sauve. II consentit à tout, et fut emmené sous bonne garde
à Flanone, en Dalmatie. C’était un lieu de sinistre
augure, voisin de la ville de Pôle, où avait succombé trente ans auparavant la
première victime de cette descendance fatale de Constantin
Constance apprit avec une joie sans mélange le succès de
cette longue trame, ourdie avec une habileté vraiment superflue. Son ambition,
une fois rassurée, il aurait voulu s’en tenir là, et ne pas pousser plus loin
la vengeance. Ses flatteurs, et en particulier l’eunuque Eusèbe, le plus
influent de tous, ne lui permirent pas de modérer son ressentiment. On exigea,
au nom du salut de l’État, qu’un procès fût instruit pour connaître à fond les
coupables qui avaient conspiré avec la malheureuse victime. Eusèbe fut chargé
lui-même d’aller faire l'instruction, et, soumettant pendant plusieurs jours
l’infortuné prince à d’affreuses tortures morales, il lui arracha, par écrit,
des aveux, dont le texte fut mis sous les yeux de Constance. Ce simulacre
d’enquête eut la conséquence à laquelle on pouvait s’attendre. Gallus eut la tête
tranchée dans sa prison. Un courrier parti de Flanone tout exprès, vint à grandes journées et en crevant les chevaux, annoncer à
Constance qu’il n’avait plus de rival dans l'empire, et avec autant d’apparat,
dit Ammien Marcellin, que s’il eût apporté les dépouilles du roi des Perses
vaincu. Ce fut alors un concert d’enthousiasme et d’admiration sur le bonheur
de ce souverain favorisé du ciel, à qui un signe de tête suffisait pour faire
et défaire des empereurs. Ses courtisans l’appelaient : Votre Éternité , et à
ce nom risible, qu’il ne craignait pas de répéter lui-même, des ministres
infidèles de Dieu ne rougissaient pas de joindre le nom presque aussi profane
d’évêque des évêques.
Tout couvert du sang de ses proches, mais parvenu au
comble des prospérités humaines, Constance vit enfin arriver le moment où il
avait promis au pape Libère de s’occuper décidément, et pour en finir, des
différends qui déchiraient l’Église. Son parti était, cette fois, bien pris de
tout emporter de haute lutte, et de mettre le monde spirituel et matériel tout
entier sous sa main. Le concile se réunit au début de l’année 355, à Milan, où
Constance était déjà arrivé depuis plusieurs mois ; et l’on remarqua que
c’était la première fois depuis soixante-dix ans qu’il n’y avait qu’une seule
personne couronnée dans toute l’étendue du monde romain ; car Constantin
lui-même s’était toujours associé, au moins nominativement, un de ses fils,
avec la qualité de césar. Rarement, la masse effroyable de la toute-puissance
avait pesé sur une tête plus incapable de la porter.
Pour le moment, cette omnipotence était dirigée tout
entière, et comme braquée vers un seul point de l’horizon. Un homme sans armes,
sans gardes, sans puissance, réfugié dans une extrémité de l’empire, entre une
cellule et une église, passant ses journées entre l’aumône et la prière, avait
l’honneur de concentrer sur lui-même toutes les jalousies, et bientôt toutes
les colères impériales. Quelque habiles qu’eussent été les calomnies dirigées
contre Athanase, et quelque aveugle que fût la crédulité qui les accueillait,
son plus grand crime, on peut le croire, était d’avoir résisté un jour et de
n’avoir jamais flatté. Ce n’était ni un tribun haranguant des multitudes, ni un
courtisan intriguant dans une antichambre. Il ne bougeait pas, il ne parlait
pas. Immobile et silencieux, il attendait qu’on vînt l’enlever par la violence.
Mais dans ce représentant désarmé de la conscience, le despote irrité sentait
avec impatience un égal et presque un maître. Du sein de l’oppression
universelle, c’était le réveil du droit appuyé sur la vérité. De Milan à
Alexandrie, il n’y avait que deux têtes levées, qui se faisaient face l’une à
l’autre : Constance, le maître du monde, et Athanase, le serviteur de Dieu.
Le concile, dans la pensée de Constance et de ses
conseillers, devait avoir pour résultat d’entraîner par la force l’adhésion de
l’Église d’Occident aux sentences déjà portées tant de fois contre Athanase par
les Orientaux, et d’arriver ainsi par la violence à cette unanimité que tant de
délibérations et de discussions n’avaient jamais pu obtenir. Aussi avait-on mis
un grand soin à réunir le plus grand nombre possible d’évêques d’Occident. Pour
les évêques Orientaux, dont l’opinion était déjà connue et consignée dans plus
d’un arrêt, on ne jugea pas nécessaire de les déranger. Il n’en vint qu’un
très-petit nombre. Mais, dit un historien, comme il ne s’agissait que de force
et non de discussion, tous les soldats de Constance pouvaient passer à peu près
pour autant d’évêques ariens.
Les directeurs de l’assemblée, après l’empereur et les
officiers, étaient les évêques de Pannonie, Valens et Ursace, aidés de
plusieurs de leurs collègues de la même province, à qui la qualité de latins et
l’usage facile de la langue de l’Occident assuraient un grand ascendant. Ils ne
conçurent rien de mieux, pour entraîner promptement la délibération, que de
tendre une seconde fois le même piège où s'étaient laissés tomber à Arles les
légats de Rome. On représenta aux évêques que la condamnation d’Athanase était
une affaire toute isolée, toute personnelle; qu’on ne leur demandait aucune
résolution touchant la foi, encore moins aucune modification de leur croyance,
mais simplement la condamnation d’un obstiné, entaché de sabellianisme, comme
ses amis Marcel et Photin. Comment refuser à l'empereur de rendre la paix à
l’Église par le sacrifice d'une seule personne, dont les mœurs étaient
suspectes, la foi douteuse, le caractère, à coup sûr, inquiet et incommode?
L’argumentation avait un côté spécieux, et, les menaces
lui venant en aide, elle agissait puissamment sur les évoques. Mais dans une
assemblée d’hommes revêtus d’un caractère sacré, Dieu, l’innocence, le bon sens
et la bonne foi, ne devaient pas rester sans défenseur. Il suffit d’un de ces
hommes tels que la foi sait les faire, fermes et droits d’esprit comme de cœur,
chez qui la paix de l'âme assure la lucidité de l’intelligence, pour faire
tomber tout l’artifice. L’évêque de Verceil, Eusèbe, le plus renommé des
pasteurs de toute la haute Italie, —le même à qui Libère avait confié l’année
précédente le soin de se rendre auprès île l’empereur—, avait fait d’abord
quelques difficultés pour paraître au concile dont il n’espérait rien de bon.
Mais Eusèbe avait en Italie une grande réputation de sainteté et de science; il
vivait avec une austérité monastique, et il avait même établi entre ses prêtres
et lui une communauté de vie qui faisait ressembler son palais à un couvent.
Tout le monde sentait que sans lui la réunion était incomplète, et qu’il
manquerait toujours quelque chose à l’autorité d’une sentence à laquelle il se
serait volontairement abstenu de prendre part. Il y eut donc un concert
d’instances, pour le prier de se rendre à Milan, et de la part de l’empereur,
qui pensait l’entraîner comme les autres, et de la part de ses collègues plus
timides d’Italie, qui voulaient se mettre à couvert derrière lui, soit pour
s’encourager à la résistance, soit pour s’autoriser dans la faiblesse.
Obéissant à ces invitations répétées, Eusèbe de Verceil arriva accompagné de
deux ecclésiastiques de Rome, Pancrace et Hilaire, et de son ami Lucifer,
évêque de Cagliari en Sardaigne.
Dès le lendemain de son arrivée, il se rendit à
l’assemblée qui se tenait dans le chœur de l’église principale de Milan. Toute
la partie supérieure de cette basilique avait été réservée aux évêques : un
voile les séparait de la nef, où tout le peuple était assemblé, attendant avec
curiosité le résultat des délibérations. On n’entendait pas les discours, mais
les éclats de voix et le son des paroles pouvaient parvenir jusqu’à la foule.
Eusèbe, à peine entré, se vit pressé de plusieurs côtés de mettre sa signature
au bas de l'édit qui condamnait Athanase, et qui était déjà préparé depuis plus
d'un an. « C’est bien, dit-il, sans se troubler ; mais il faut d’abord savoir
quelle est la foi de ceux qui sont ici.» Puis tirant de sa poche le symbole de
Nicée, et le déposant sur le bureau : «Que tout le monde signe ceci, reprit-il,
et moi je signerai ensuite tout ce qu’on voudra . »
Cette ouverture inattendue fut accueillie avec joie sur
plusieurs bancs. Elle faisait respirer à l'aise tous les prélats qui
craignaient à la fois, et de résister à l’empereur, et de trahir la vérité.
Denys, évêque de Milan, qui pouvait bien être de ce nombre, s'empressant de se
lever, prit rapidement la plume pour signer le symbole après Eusèbe de Verceil.
Mais (et Eusèbe apparemment s’y était attendu), ce n’était point le compte des
directeurs de l’assemblée, et ils ne voulaient à aucun prix de cette confirmation
inattendue de la foi de Nicée. Valens, se levant donc aussi à son tour, mit
brusquement la main sur le bras de Denys, et lui arracha la plume, avant qu’il
eût signé, en s’écriant qu’on ne ferait rien par ce moyen. Une grande rumeur
suivit cette scène violente, et fut entendue, à travers le voile, dans le bas
de l’église. Le bruit se répandit aussitôt que l’on voulait faire abjurer aux
évêques la foi de Nicée. Le peuple chrétien de Milan, assez indifférent
peut-être au sort d’Athanase, qu’il ne connaissait guère, n’était nullement
disposé à se laisser enlever la foi de son enfance. L’émotion fut donc
très-vive dans toute la foule : hommes, enfants, et surtout femmes, se mirent à
crier: «A bas les Ariens ! les Ariens hors de l'église!» — Denys fut obligé de
sortir à deux reprises, pour calmer l’agitation et prier le peuple de rester en
silence, afin de laisser décider les juges de la foi. Comme il rentrait, pour
la seconde fois, dans la partie réservée, il trouva le tumulte au comble parmi
les évêques. Deux officiers de Constance venaient d’entrer et arrachaient de
son banc un des catholiques les plus décidés, qu’un historien dit être Lucifer
de Cagliari. Un mot d’Eusèbe ou de Denys eût pu causer dans la ville la plus
effroyable sédition, mais ce mot ne fut pas prononcé.
La séance du lendemain s’ouvrit sous ces funèbres
auspices, entre des légions sous les armes et une population en rumeur.
Lucifer, garde à vue dans sa demeure, n’y parut pas. On n’avait probablement
pas osé mettre la main sur Eusèbe de Verceil, qui, plusieurs heures durant, et
sans se laisser étourdir, ni par les instances, ni par les menaces, maintint
son inébranlable position. « Signez le symbole, ne cessait-il de dire, et il en
sera d’Athanase ce que la justice décidera.» Nulle défense n’eût été plus
efficace en faveur d’Athanase, que cet abandon apparent; car rien ne mettait
mieux en lumière combien sa cause et celle de la foi de Nicée étaient
solidaires aux yeux de ses persécuteurs. Il n’y eut pas moyen d’ébranler
Eusèbe, et tant qu’il tenait bon, personne n'osait céder sous ses yeux. Il
fallut encore une fois lever la séance, et traverser la foule qui retentissait
des cris de : «Vive Denys! vive Eusèbe! vivent les sauveurs de la foi!»
auxquels se mêlaient aussi ceux-ci: «Où est Lucifer? Qu’on nous rende Lucifer!»
— Denys monta en chaire pour exhorter le peuple à la patience, mais il ne put
se faire entendre, jusqu’à ce que les Ariens eussent évacué l’église, et qu’on
eût fermé la porte à clef sur eux. Alors, il put célébrer en paix, au milieu de
l’assistance émue, une messe d’actions de grâces .
La situation s’aggravait en se prolongeant. Les
chrétiens, inquiets du sort de leurs évêques, ne voulaient plus quitter
l’église, ni jour, ni nuit. Vainement, à plusieurs reprises, l’empereur
envoya-t-il des soldats pour dissiper la foule. Denys, qui n’abandonnait pas
son troupeau, représenta aux officiers que la paix publique ne tenait qu’à un
fil, qu’il avait lui-même beaucoup de peine à maintenir l’assistance en
prières, et que, la moindre goutte de sang versé, il ne répondait plus de rien.
Constance, n’osant braver de sa personne la fureur populaire, se résolut enfin
à changer de système. Il calma le peuple, en laissant reparaître Lucifer en
liberté; mais il convoqua pour le lendemain tous les évêques dans son palais,
loin de la surveillance des chrétiens de la ville. Malgré le danger évident
d’un tel lieu de réunion, Eusèbe et Lucifer ne firent point difficulté de s’y
rendre. Denys seul voulut rester dans l’église, pour entretenir la ferveur et
contenir le ressentiment du peuple chrétien. Pendant que tant d’évêques, tant
de ministres des sacrements et de la parole divine, transigeaient sur la foi
pour plaire aux rois de la terre, l’Évangile promis aux pauvres trouvait encore
chez eux son plus sûr asile.
La personne sacrée de l’empereur entrait donc ici enfin
directement sur la scène; il allait essayer toutes ses forces et porter les
grands coups de l’autorité souveraine. Prélats, eunuques, courtisans, tout le
monde s’entendait depuis plusieurs jours pour exalter et irriter son orgueil.
On était parvenu à lui faire croire que c’était l’intégrité de sa puissance qui
était en péril; que la pureté de sa foi, et, ce qui touchait peut-être plus encore
sa vanité, son intelligence des questions religieuses, se trouvaient mises en
doute. La veille du jour où il devait recevoir les évêques, Constance passa son
temps à rédiger de sa propre main, sous une forme nouvelle, l’édit de
condamnation d’Athanase. Il y avait apporté toute son éloquence, toute sa
science littéraire, et était entré, avec plus de prétentions que de
connaissances, dans beaucoup de détails. Il se prononçait dans ce document, à
ce qu’il parait, beaucoup plus nettement pour l’hérésie d’Arius, que la
prudence des évêques de son conseil ne leur avait encore permis de le faire.
Mais les rusés prélats le laissaient s’avancer, heureux de le voir s'engager de
paroles et d’amour-propre, prêts à profiter de tout le terrain que l’autorité
temporelle leur faisait gagner, et comptant, si le scandale était trop grand,
l’excuser par l’ignorance théologique naturelle chez un prince qui n’était pas
catéchumène.
Les évêques convoqués arrivèrent au palais au jour marqué
: l’empereur ne les reçut pas sur-le-champ, mais il leur fit présenter l’édit
par les prélats de sa cour, restant lui-même caché derrière une tapisserie,
d’où il pouvait entendre leurs réponses et voir l'accueil qui serait fait à ses
ordres. Les députés annoncèrent, en effet, en son nom, qu’il était résolu à
mettre enfin la paix dans ses États; qu’il était las de ces divisions d’évêques
qui troublaient tout, et qu’il se croyait désigné pour mettre un terme aux
déchirements de l’Eglise, par la volonté de ce même Dieu qui lui avait déjà
permis de terminer ceux de l’empire. Un murmure accueillit ces paroles, et des
objections commencèrent à s’élever de plusieurs côtés. Constance alors, perdant
patience, entra ouvertement dans la chambre, et se mit à discuter lui-même,
sans plus de contrainte. «La doctrine que vous combattez, leur dit-il, c’est la
mienne : si elle est fausse, comme vous le dites, d’où vient donc que Dieu,
secondant mes armes, a mis le monde entier sous ma loi? »
Cette déification de la fortune était étrange dans la
bouche d’un chrétien; mais il fallait quelque audace pour répondre à l’orateur
et à l’argument. Peut-être la tâche était-elle trop forte pour les évêques des
grandes cités d’Italie, accoutumés à vivre avec l’autorité impériale dans ces
rapports de déférence, de soumission presque passive, que le despotisme exige
de ceux qui l’approchent. L’évêque d’une île abrupte et solitaire, séparée par
les flots du contact d’une civilisation trop polie, doué lui-même d’une
éloquence vive, bien qu’inculte et sans art, soutenu, enfin, par l’âpreté
naturelle et un peu orgueilleuse de son caractère, Lucifer de Cagliari, qui
était sorti de prison de la veille, osa regarder le maître en face et lui
répondre. Pour cet homme, aussi peu fait aux discussions de l’école qu’aux
politesses des cours, les distinctions théologiques étaient inintelligibles, et
les ménagements politiques insupportables. Il n’apercevait qu’une chose dans la
question : la doctrine d’Arius et la foi de Nicée; toutes les subtilités
intermédiaires lui échappaient; et il ne voyait devant lui qu’un homme,
dépositaire infidèle de l’autorité suprême, et persécuteur de la justice. Il
parla très-rudement à l’empereur: «Votre doctrine, lui dit-il, c’est celle
d’Arius, ni plus ni moins; et ceux qui la soutiennent sont les précurseurs de
l’Antéchrist. Votre puissance et vos succès ne prouvent rien en sa faveur.
L’Écriture est pleine de souverains apostats qui ont désobéi à Dieu, et que
Dieu n’a pas punis sur-le-champ. Combien de temps Dieu a-t-il épargné les Madianites
et les enfants d’Amalec? Combien de temps Saul a-t-il
gouverné, quoique Dieu eût déjà choisi et oint David pour, le remplacer?
Combien de temps Salomon a-t-il survécu à son idolâtrie? Votre édit est rédigé
en belles paroles, mais il contient tout le venin de l’hérésie; et contre ce
venin, que votre père déjà distillait, le bienheureux Paul nous a prévenus en
nous disant : que personne ne vous séduise par la sublimité des paroles, que
personne ne vous trompe par la philosophie. Vos discours ont donc beau être
doux à entendre, nous n’en connaissons pas moins la vanité de toute votre
science philosophique.»
Les voûtes du palais impérial frémissaient de ce langage
inaccoutumé. La surprise de Constance à se voir ainsi braver en face égalait,
étouffait, en quelque sorte, son indignation. D’une voix tremblante de colère:
—Vous êtes un insolent, dit-il à Lucifer, qui insultez
votre souverain contre le précepte de l’Écriture.
—Je ne vous insulte pas plus, reprit Lucifer, que Samuel,
le saint prêtre de Dieu, n’a insulté Saul, lorsqu’il lui dit : Puisque tu ne
fais pas cas de la parole de Dieu, ce Dieu te réduira à néant, et tu ne seras
plus roi sur Israël. Je ne vous insulte pas plus que les prêtres qui chassèrent Osias du sanctuaire parce qu’il était atteint de la
lèpre: vous aussi vous êtes malade et pestiféré, vous êtes atteint de la lèpre
d’Arius. Si je mens, je vous insulte; si je dis vrai, je ne vous insulte pas.
—Vous ai-je choisi pour conseiller, dit Constance poussé
à bout, et ne puis-je faire ce qui me convient?
Intimidé pourtant de la muette mais visible irritation
des autres évêques, et cherchant un meilleur terrain que celui de la théologie,
l’empereur en revint à la condamnation d’Athanase. Il pressa vivement la
réunion de lui sacrifier un sacrilège, un séditieux, qui avait mérité la mort
en troublant l’État et l’Église. Et comme les évêques s’excusaient sur
l’absence du coupable, sur la difficulté de réunir des preuves qu’ils offraient
d’aller chercher à Alexandrie, si on leur en donnait le temps, comme ils le
pressaient de faire venir cl de confronter les accusateurs et l’accusé :
—Qu’est-il besoin de tant de formes? interrompit le
souverain; c’est moi qui suis l’accusateur d’Athanase. Croyez, en mon nom,
atout ce qu’on dit contre lui.
—Non, empereur, lui répondirent tout d’une voix Eusèbe et
Lucifer; vous ne pouvez être l’accusateur d’un absent : le fussiez-vous, son
absence seule doit empêcher qu’on le juge. Il ne s’agit point ici d’une affaire
d’empire, où vous puissiez décider comme souverain : il s’agit d’un évêque, et
dans l’Eglise il faut que la partie soit égale entre l’accusateur et l’accusé.
Votre royaume ne vous appartient pas, ajoutaient-ils; il est à Dieu qui vous
l’a donné et qui peut vous le reprendre. Ne mêlez point Rome et l’Église, la
puissance impériale et les canons.
—Sur ce mot de canons, l’empereur, leur coupant la parole
: Ma volonté, dit-il en mettant la main sur son épée, est aussi un canon, et
mes évêques de Syrie trouvent bon qu’il en soit ainsi. Faites comme eux, ou
vous serez exilés avec Athanase.»
La discussion était terminée.On laissa les évêques se retirer, de crainte d’exciter quelque rumeur aux portes
du palais, et on leur permit encore (tant la confiance dans la loyauté de ces
intrépides confesseurs était grande) de retourner à l’église avec le peuple
fidèle. Mais dans la nuit, l’eunuque Eusèbe, accompagné d’une escorte de
gardes, vint les arrêter dans leurs chambres, et les conduisit dans les Thermes
de Maximien Hercule, où ils furent retenus quelques jours avant d’être dirigés
sur le lieu d’exil. Ce premier convoi de martyrs ne contenait pas moins de cent
quarante-sept personnes, tant évêques qu'ecclésiastiques et laïques. On prit un
peu plus de précautions avec l’évêque de Milan même, Denys, soit pour ne pas
trop irriter le peuple, soit qu’on espérât quelque retour de la faiblesse qu’il
avait témoignée pendant les premiers jours. Voyant cependant qu’il résistait
comme les autres, on le soumit à un simulacre de jugement, pour pouvoir le
déposer et le remplacer. Quelque multipliées que fussent ces exécutions, elles
n’égalaient pourtant pas le nombre des évêques présents à Milan. Il y eut donc
assez de défections et de faiblesses, pour couvrir d’une apparence légale ce
tissu de fraudes et de violences. La charité d’Athanase et de ses amis a dérobé
les noms des traîtres à la justice de la postérité.
Mais aucune défection n’aurait valu, pour assurer
l’autorité de la sentence et le succès de l’oppression, celle du chef de
l’Église. L’incertitude qu’avait montrée Libère dans les premiers jours de son
pontificat, l’imprudence qu'il avait commise en provoquant lui-même le concile,
permettaient de ne pas désespérer entièrement d’obtenir cette importante
adhésion. On essaya donc de séduire Libère, en même temps que de l’intimider.
L’eunuque Eusèbe, le grand instigateur de toute l’intrigue, se décida à partir
lui-même pour Rome, porteur à la fois d’un ordre exprès de l’empereur et des
plus riches présents, et décidé à mettre en œuvre, pour entraîner le pontife,
toutes les ressources de son adresse personnelle et de la puissance impériale.
Arrivé à Rome, il fut admis en présence du pape, qu’il traita avec un mélange
de respect filial et de familiarité bienveillante : « Voici le seing de l’empereur, lui dit-il en lui prenant
affectueusement la main, et voici ses présents. Obéissez et acceptez.» Libère
se défendit avec un peu d’embarras, avec douceur, mais avec courage: «Comment
pourrais-je faire, disait-il, ce que l’empereur me demande? Comment pourrais-je
condamner Athanase qui a déjà été justifié par tant de conciles, et qui a été
renvoyé en paix par l’Église romaine? Présent, nous l’avons reçu comme un ami
dans notre communion: absent, nous le condamnerions! Cela se peut-il ? L’ordre
de l’Église ne le permet pas, et ce n'est pas là la tradition que nos pères
nous ont laissée, et qu’ils avaient reçue eux-mêmes du grand apôtre saint
Pierre. Si on veut la paix de l’Église, il faut casser d’abord tout ce qu’on a
fait contre Aliénasse, et ensuite convoquer une assemblée ecclésiastique hors
du palais, où il n’y ait, ni empereur, ni comte, ni menace de jugement, où il
n’y ait que la crainte de Dieu ! Et puis il faut traiter de la foi d’abord
comme on a fait à Nicée, et exclure les hérétiques... La foi doit passer avant
tous les faits particuliers. Jésus-Christ ne guérissait les malades qu’après
qu’ils avaient dit explicitement qu’ils avaient foi en lui. Voilà ce que nous
avons appris de nos pères. Dites cela à l’empereur, c’est pour son bien. »
Les efforts redoublés de l’eunuque furent inutiles, et il
quitta le palais très-visiblement contrarié. En sortant, il se rendit à la
basilique de Saint-Pierre, où il offrit sur l’autel, en présence des prêtres et
du peuple, les présents que Libère venait de refuser. Cette démarche, faite
pour calmer les inquiétudes des chrétiens, était très-irrégulière : ni sa
qualité de laïque , ni sa condition d’eunuque, ne permettaient à Eusèbe
d’approcher du sanctuaire. Libère, informé de cette violation des règles de
l’Eglise, fit de fortes réprimandes au gardien, et arracha de l’autel, de sa
propre main, l’offrande qui y était encore déposée. Cet acte de hardiesse était
connu peu de jours après à Milan, par le récit que l’eunuque fil à son retour,
et tous les courtisans, à l’envi, envenimèrent aux yeux de Constance la
conduite du malheureux pontife.
Il ne fut pas longtemps, en effet, sans voir arriver à
Rome des émissaires chargés de le conduire, de gré ou de force, à Milan.
Conformément à la conduite habituelle de Constance, qui n’employait la violence
qu’à la suite d’une longue ruse, ce ne fut pas par un commandement positif,
mais par un mélange d’insinuations et de menaces, que le préfet de Rome,
Léonce, eut ordre de hâter le départ du pape. On interdit à toutes les
personnes de distinction d’entretenir aucune communication avec lui, et on les
surveilla de près, épiant leurs paroles et leurs démarches. On fit ainsi un
vide complet autour du pontife. Ses amis le fuyaient : les sénateurs, les dames
de qualité, avec qui il était en relations, quittaient Rome pour aller se
cacher à la campagne. Aux portes de Rome, sur le port, il y avait des espions
placés pour tenir note de tous ceux qui se rendaient au palais épiscopal. Le
séjour de la grande cité devenait insupportable, et la terreur régnait partout
dans les rangs des chrétiens.
Contraint par celte violence déguisée, plus qu’il n’eût
été par la force matérielle, Libère se décida enfin, la mort dans l’âme, à se
diriger vers Milan. On le fit partir de nuit, pour dérober sa fuite à la foule
qui le chérissait. Il prit pourtant le temps de faire ses adieux à ses frères
dans le sacerdoce, pensant qu'il ne rentrerait plus dans sa ville de Rome :
puis il se mil en roule plutôt traîné, dit Athanase, qu'amené aux pieds de
l'empereur.
Il avait été devancé au palais par un évêque de sa
province, Épictète de Centumcelles (Civita-Vecchia),
qui aspirait secrètement à le remplacer, cet qui se hâtait de flatter les
puissants du jour. Ce fut en présence de ce rival que Constance reçut Libère.
L'entrevue de ces deux hommes, sur qui se tournaient tous les regards et en qui
se concentraient toutes les puissances de ce monde, fut orageuse, leur
entretien bref et saccadé. Mais, heureusement pour la nature humaine, le
représentant de la vérité et le défenseur des droits de l'aine ne s’humilia pas
devant le dépositaire de la force matérielle.
—Puisque vous êtes chrétien, lui dit Constance, et évêque
de notre ville de Rome, je vous ai mandé pour vous faire savoir que vous ayez à
rejeter de votre communion ce fou criminel qu’on nomme Athanase. Le monde
entier désire qu’il soit frappé, et une sentence synodale l’a rejeté de la
communion de l’Église.
—Les jugements ecclésiastiques, répondit Libère, doivent
se faire en toute justice. Je ne puis condamner celui que je n’ai pas juge.
—Mais, reprit l’empereur, la terre entière est convaincue
de son impiété, et il se joue de nous depuis trop longtemps.
—Ceux qui l’ont condamné, répliqua le pontife, ne savent
ce qui s’est passé. Ils ont cédé à la vanité et à la crainte… Valens et Ursace,
qui le poursuivent, se sont rétractés autrefois entre ses mains. Quand ont-ils
dit la vérité? aujourd’hui, quand ils l’accusent, ou bien hier, quand ils lui
rendaient hommage?
Épictète crut alors devoir intervenir, et, touchant au
point sensible l’orgueil impérial:
—Ne croyez pas, dit-il à l’empereur, que Libère vous
parle dans l’intérêt de la foi, ou pour la défense des jugements
ecclésiastiques. C'est pour aller dire à Rome, parmi les sénateurs, qu’il a vu
l’empereur et qu’il en a eu raison.
Cette insinuation piquait au vif l’empereur :
—Et qu’êtes-vous donc, dit-il à Libère? Faites-vous une
partie de la terre à vous tout seul, pour vous opposer de votre chef à ce qui
doit rendre la paix au monde romain?
Libère reprit paisiblement:
—Quand je serais seul, la foi n’en souffrirait pas. Il ne
s’est trouvé aussi que trois jeunes gens autrefois pour résister à un grand
roi.
—Voyez, interrompit Épictète avec un accent de triomphe,
il vous compare à Nabuchodonosor.
—Non, dit Libère, mais nous ne voulons pas condamner un
homme sans l’entendre. Faites-le venir, faites assembler l’Église, et nous
jugerons.
—Quelle dépense, interrompit encore Épictète, serait
suffisante pour voiturer tant d’évêques?
—Les évêques, assura Libère, ne demandent rien au trésor
public : les églises pourvoiront seules à leur transport. »
—Tout cela est vain, dit l’empereur: cet homme est
condamné ; il a offensé tout le monde, mais personne plus que moi. Il n’a pas
cessé d’exciter contre mon pouvoir la colère de mon frère Constant. Il n’y a
point de victoire, pas même celle que j’ai remportée sur Magnence, qui me
tienne tant au cœur que l’éloignement de ce scélérat »
—Empereur, dit Libère, les évêques ne sont point faits
pour venger vos injures.
L’entretien se termina par un délai de deux jours que
Constance accorda au pape pour réfléchir et se désister. La résolution du
pontife fut inébranlable. Les deux jours passés, on lui annonça sa sentence
d’exil, avec l’ordre de se rendre à Bérée, en Thrace. L’empereur lui fit offrir
en même temps cinquante pièces d’or pour sa dépense. «Qu’on les reporte à
l’empereur, dit le proscrit ; je n’en ai point affaire, et il en a besoin pour
payer ses soldats.» L’impératrice, troublée peut-être du spectacle de tant de
violences, et voulant réparer, avec sa douceur naturelle, une partie des maux
qu’elle avait involontairement causés, lui fit offrir aussi quelques épargnes
tirées de sa bourse particulière. Libère les refusa en souriant : «Elle a,
dit-il, des évêques de ses amis que en sentent plus le besoin que moi.» Enfin,
l’eunuque Eusèbe crut devoir imiter la générosité de ses maîtres, mais cette
fois ce fut avec une indignation méprisante que l'offre fut rejetée. «Suis-je
un criminel, s’écria le pape, pour que le dévastateur des églises m’offre ainsi
l’aumône? Va, malheureux, et songe avant tout à devenir chrétien.» Le lendemain
les gardes l’attendaient pour partir : et de ce palais impérial, où tant de
fois l’ami était venu dénoncer son ami, le frère dévouer son frère au courroux
du maître; où le chevet conjugal n’était pas un abri sur contre la délation; où
on avait vu à tant de reprises les magistrats, les jurisconsultes, les
interprètes du vieux droit romain, voiler la loi devant le bon plaisir du
souverain, sortait un vieillard seul, pâle, enchaîné, payant de sa liberté et
de son repos sa fidélité à son Dieu, à l’amitié absente, au droit et à
l’innocence!
Nul ne pouvait échapper complètement à l’impression de
cette grande scène. Voici en quels termes un païen, témoin oculaire, la
racontait peu d’années après. « En ce temps, dit Ammien Marcellin, sous
l’administration du préfet Léonce, l’évêque de la loi chrétienne, Libère, fut
amené à la cour de Constance, parce qu’il résistait aux ordres de l’empereur et
aux décrets de plusieurs de ses collègues, chrétiens comme lui. C’était au
sujet d’Athanase, alors évêque d’Alexandrie, qui s’était élevé beaucoup
au-dessus des choses de son état, et s’était ingéré dans des affaires qui ne le
concernaient pas. Des rumeurs persistantes l’ayant dénoncé, une réunion de
plusieurs évêques assemblés en un même lieu, un synode, comme ces gens disent,
l’éloigna du poste sacré qu’il occupait. Car on disait qu’il était versé dans
l’art de consulter le sort et de tirer des augures du vol des oiseaux. Il avait souvent prédit l’avenir, et on
racontait encore de lui d’autres choses tout à fait étrangères à la loi dont il
était le ministre. C’est cet homme que Libère avait reçu commandement de
l’empereur de chasser, par un ordre écrit, de son siège épiscopal. Libère
pensait d’Athanase comme tout le monde, mais il refusait avec obstination de le
proscrire, répétant très-haut que ce serait le dernier des crimes de condamner
un homme qu’il n’avait ni vu, ni entendu. Il résistait ainsi ouvertement au
désir de l’empereur; et celui-ci, très-ennemi d’Athanase, bien qu’il eût déjà
accompli sa volonté, s'efforçait cependant, avec une grande ardeur, de faire
confirmer sa sentence par cette autorité supérieure qui appartient aux évêques
de la ville éternelle.»
L’observateur sagace, mais prévenu, qui assistait aux
débats de l'Eglise avec ce mélange singulier d’admiration et de préjugés, était
alors jeune et caché obscurément dans la compagnie de gardes qu’on nommait les Protecteurs.
Il avait accompagné à Milan son général, le maître de la cavalerie, Urficin, prévenu d’avoir prêté son concours aux
machinations supposées de Gallus. Car l’inquiète jalousie de Constance suivait
de tous les côtés à la fois, et comme sur toutes les pistes, tout ce qui
pouvait troubler son pouvoir; et pendant toute la durée du concile,
concurremment avec l’instruction ecclésiastique, d’autres procès s’étaient
suivis, et ceux-là sans contradicteur, contre les hommes considérables qui
avaient approché le jeune César pendant la courte durée de son règne à
Antioche. Presque au même moment où Libère était emmené vers la Thrace, un
jeune homme, victime de la même oppression, quittait aussi par la même route le
palais impérial, après six mois d’angoisses et de contrainte. C’était le prince
Julien, mandé à la cour aussitôt après la mort de son frère, et qui n’avait dû
son salut qu’à l’extrême prudence de sa conduite et à la gracieuse intervention
d’une femme.
Julien était naturellement désigné aux soupçons de son redoutable
parent; si Gallus avait eu des desseins sur l’empire, il était naturel de
supposer que Julien en avait été le confident et en demeurait l’héritier. Mais
tel était le caractère singulier, telle était la réserve impénétrable du jeune
homme, qu’en soumettant la conduite qu’il avait tenue pendant les deux années
du règne de son frère à la plus malveillante investigation, il n’avait été
possible d’en faire sortir aucun indice suspect sur lequel le génie inventif
des Eusèbe et des Paul la-Chaîne pu bâtir une conspiration. L’enquête, en
effet, avec quelque soin qu’elle fût poussée, n’avait pu produire que les faits
suivants :
Pendant toute la durée du règne de Gallus, Julien n’avait
vu son frère qu’une fois. C’était en 353, à Constantinople, au moment où le
nouveau César allait prendre possession de son pouvoir. Julien lui-même n’était
dans cette ville qu’en qualité de simple étudiant, avec la permission expresse
de Constance. Depuis, il avait écrit très-rarement à son frère, et seulement
des lettres de peu d’importance. Dans les écoles qu’il fréquentait, il avait
mis le plus grand soin à ne se distinguer en rien des autres élèves, n’étalait
aucun faste, ne se donnait aucun air de prince. Son extrême ardeur pour les
lettres, où il réussissait à merveille, sa passion pour la rhétorique,
semblaient l’absorber exclusivement. A la vérité, quelques-uns des sophistes
qu’il fréquentait et qu’il comblait de ses libéralités, exaltaient beaucoup son
mérite; et il leur arrivait de dire que ce jeune homme était digne de l’empire
et ressemblerait à Marc- Aurèle. Mais Julien ne paraissait pas avoir jamais
autorisé de pareils propos et rien ne permettait d’y voir autre chose que le
langage de gens flattés de l’estime d’un prince, qui désiraient probablement
occuper auprès de lui celle place de confident, que Fronton avait jadis remplie
auprès du fils d’Antonin. Pour plus de prudence, l’Empereur, qui se faisait
rendre compte de tout, avait bientôt jugé convenable d’ordonner à son cousin de
quitter Constantinople, où il était trop en vue, pour le séjour plus modeste de
Nicomédie, et le jeune homme s’était soumis sans la moindre résistance.
Des soupçons un peu plus sérieux s’élevaient à la vérité
sur la sincérité de sa foi chrétienne. Son goût si prononcé pour les lettres,
et même pour la philosophie profane, cette élude constante à laquelle il se
livrait sur les œuvres de Virgile, d’Homère et de Cicéron, cette préférence des
modèles classiques aux grands maîtres de la chaire chrétienne, tout cela
pouvait faire supposer qu’il avait peu de goût pour le culte qui avait
interrompu la grande tradition de l’éloquence et de la poésie antiques. Mais,
toutes les fois que des inquiétudes un peu graves avaient été exprimées à ce
sujet, Julien avait trouvé moyen de les détourner par quelque acte de foi
très-explicite. En l’envoyant à Nicomédie, on lui avait très-soigneusement
recommandé de ne pas suivre les leçons du fameux païen Libanius, dont la
renommée, on l’a vu, remplissait tout l’Orient. Non-seulement il s’était
scrupuleusement conformé à celte interdiction, mais on l’avait vu assister avec
assiduité aux leçons d’un rhéteur peu habile, qui ne devait sa place qu’à la
faveur de l’empereur, et cette faveur elle-même qu’à ses invectives constantes
contre les dieux des païens. Puis, bien qu’il fut en correspondance familière
et amicale avec les rhéteurs principaux des villes d’Asie-Mineure, bien qu’il
leur envoyât souvent à corriger ses essais d’éloquence, le sujet de ces lettres
comme de ces exercices oratoires était si frivole qu’il n’y aurait vraiment pas
eu moyen d’en prendre ombrage. Un jour c’était un panier de cent figues qu’il
envoyait à l’un d’eux, et à cette occasion il exaltait le mérite du fruit du
figuier et la vertu du nombre cent; une autre amplification traitait de l’écho
et de ses rapports avec l’amitié. Le surveillant le plus ombrageux ne pouvait
prendre de telles futilités en mauvaise part, et fou voit même, par une lettre
que nous possédons, que Constance, heureux sans doute de savoir le jeune étudiant
ainsi occupé, l’encourageait en lui désignant parfois lui-même le sujet de ses
discours, et l’avait entre autres choses, chargé de louer les beautés de
Constantinople. A la vérité, dans les dernières années du règne de Gallus, il
avait pris un peu plus de liberté. Il avait parcouru l’Asie-Mineure, et à
Pergame comme à Éphèse il avait fréquenté les philosophes de la secte
alexandrine, Ædesius, Chrysanthe et Maxime. Il
s’était fait instruire de leurs systèmes, avait paru goûter leurs leçons,
s’était habillé à leur mode, et avait même laissé pousser sa barbe. Mais, sur
le premier indice de mécontentement venu de Milan, il avait à l’instant changé
de conduite, et on l’avait vu reparaître à l’église, rasé, vêtu en moine, et
reprenant avec assiduité l’office de lecteur des saintes Écritures, qu’on lui
avait enseigné à remplir dès sa jeunesse. Pour s’assurer tout à fait de son
esprit, Gallus qui, malgré ses vices, était zélé pour la religion chrétienne,
lui avait envoyé un prêtre de sa cour, afin de l’interroger et de l’examiner
sur sa foi. Ce prêtre, à son retour, avait rendu le meilleur compte de son
enquête, ayant trouvé le jeune prince assidu à l’église et aux tombeaux de tous
les martyrs. Il est vrai que c’était un nommé Aélius,
grand Arien lui-même et médiocre garant de la foi d’autrui.
Sur ce point aussi, par conséquent, la conduite de Julien
paraissait pleinement justifiée. Et cependant, ni la police de Gallus, ni celle
de Constance, n’avaient réussi à tout connaître. Il est des plaies, en effet,
qu’aucun œil humain, pas même le regard perçant de la jalousie, ne peut sonder
jusqu’au fond. Dans les profondeurs de cette âme ravagée par un feu intérieur
et pleine d’une ardeur sauvage, mais comprimée, nul ne pouvait démêler tous les
sentiments que faisait naître, tous les artifices que suggérait une oppression
commencée avec la vie. Personne ne savait, par exemple, que, pendant que le
royal élève suivait les cours d’un professeur chrétien, il se procurait
secrètement les leçons, les discours de Libanius, passait ses veilles à les étudier,
jusque-là qu’il avait dérobé les secrets de composition du maître, et pouvait
imiter sa façon d’écrire de manière à tromper les plus habiles. Nul ne savait
non plus jusqu’où était allée l’intimité du prince avec les philosophes
alexandrins, très-mystérieux eux-mêmes sur les replis de leur doctrine. Voici
pourtant ce qui s’était passé dans ces confidences, dont Eunape avait gardé la tradition, et qui décidèrent, à l’insu de tout le monde, delà
destinée du dernier neveu de Constantin.
C’était à Pergame, dans la retraite du vieil Ædesius, le disciple chéri de Jamblique, héritier à la fois
de sa renommée et de ce mélange de superstition et de science dont ce
philosophe avait fait, nous l’avons vu, malgré la résistance de Porphyre, le
symbole commun et le grand moyen de popularité des Alexandrins. Ædesius était un vieillard prudent, très-troublé du malheur
des temps, qui avait toujours devant les yeux le sort du philosophe Sopatre, massacré à Constantinople ; qui ne cultivait la
science qu’en tremblant, et s’était laissé faire en quelque sorte violence par
la renommée. Il était fatigué, et voulait finir ses jours en paix. Julien, en
s’empressant auprès de lui, le flattait sans doute, mais l’inquiétait. Sans
refuser précisément de l’instruire sur les principes généraux de la philosophie
platonicienne, que Julien d’ailleurs pouvait étudier dans les livres de Plotin
et de Porphyre, il aurait redouté de l’initier lui-même aux pratiques secrètes
de l'extase et de la théurgie; il aurait craint de paraître quitter le métier
encore licite de philosophe païen, pour la profession déjà si sévèrement
défendue, de magicien et d’enchanteur. Mais Julien, doué d’un esprit perçant,
devinait qu’on ne lui disait pas tout, et soupçonnait quelque mystère. Las
enfin d’éluder toujours ses questions pressantes: « Aimable enfant de la
sagesse, lui dit un jour Ædesius (laissez-moi vous
nommer ainsi, car je vois en vous son image), vous connaissez mon âme, mais
vous voyez aussi combien ce corps, qui est son organe, est déjà atteint de dissolution,
et près de retourner à la substance dont il est sorti. Laissez-moi,
adressez-vous à mes enfants. Ce sont eux qui sauront vous rassasier de toutes
sortes de sciences et d’instructions. Et quand ils vous auront permis de puiser
à la source des mystères, vous rougirez de n’avoir été jusqu’ici qu’un homme,
et d’en porter encore le nom. Je voudrais que Maxime, ou Priscus, fussent ici;
mais l’un est à Éphèse, et l’autre en Grèce. Je n’ai auprès de moi qu’Eusèbe et
Chrysanthe: parlez-leur, et ménagez ma vieillesse.»
Renvoyé ainsi du maître aux élèves, Julien avait persisté
dans sa recherche. Les deux disciples lui avaient fait de longues leçons, mais
toujours renfermées dans le cercle des idées purement philosophiques. Ils lui
avaient développé de nouveau, sous mille formes différentes, la théorie delà
triade, les qualités diverses des trois hypostases divines, le saint
enthousiasme produit par la vertu et la vérité. Arrivés là, ils s’arrêtaient
avec affectation :
—Voilà, disaient-ils, tout ce qu’il y a de certain et de
solide. Quant au reste, ajoutaient-ils, ce peuvent être des illusions des sens,
des œuvres de prestidigitateurs; il faut les laisser à ceux qui ont commerce
avec les puissances matérielles.
Ces réserves excitaient de plus en plus la curiosité de
l’impatient élève.
—Que veut donc dire Eusèbe, dit-il enfin un jour à
Chrysanthe, et qu’est-ce que celle péroraison obligée de tous ses discours?
—Demandez-le-lui vous-même, reprit Chrysanthe : s’il le
veut, il peut vous le dire.
Directement pressé, l’autre maître se défendit longtemps;
puis feignant de céder malgré lui à l’insistance des questions qui lui étaient
adressées:
—Je veux vous parler, dit-il, de Maxime, notre collègue,
qui est l’un de nos meilleurs et de nos plus précieux docteurs; mais l’excès de
son grand esprit lui fait dédaigner nos démonstrations, et il tombe par-là dans
de grandes singularités. Il n’y a pas longtemps, par exemple, qu’il nous a fait
tous venir dans le temple d’Hécate, pour être témoins d’un fait étrange. Quand
nous fûmes entrés et que nous eûmes adoré la déesse : Asseyez-vous, nous
dit-il, mes amis, et voyez ce qui va se passer, et combien je vais être élevé
au-dessus du vulgaire. A peine, en effet, fûmes-nous assis, qu’il fit brûler un
grain d’encens, chanta je ne sais quel hymne, et nous vîmes la statue de la
déesse qui commençait à lui sourire. Et comme nous étions effrayés de celte vue
étrange : Ne soyez pas émus pour si peu de chose, nous dit-il ; vous allez
voiries flambeaux prendre feu d’eux-mêmes dans les mains de la déesse. Et il
n’avait pas fini de parler, qu’un éclair vint en effet allumer les flambeaux.
Ce prodige, digne du théâtre, nous a causé, il est vrai, quelque émotion, mais
nous sommes depuis rentrés dans le doute et la réserve. Faites comme moi ; que
ce ne soit pas là ce qui vous séduise; il n’v a de grand que la purification de
la raison.
—Restez avec vos livres, s’écria brusquement Julien, et
grand bien vous fasse: pour moi, j’ai trouvé l’homme que je cherche.
C’était le cri de l’âme qui se révélait. Séduit, dès sa
jeunesse, par les gracieuses fictions de la Grèce; atteint d’un dégoût
croissant pour la foi de l’Évangile, qui ne lui était apparue que dénaturée par
l’hérésie et transmise par les geôliers de son enfance et les meurtriers de son
père; fatigué des subtilités dogmatiques des Ariens, dont le langage barbare ne
servait qu’à couvrir les raffinements de la flatterie; attiré par les charmes
de Platon et d’Homère, Julien, pourtant, n’était pas né pour vivre à l’ombre
d’une école, dans l’adoration d’une littérature surannée. Tout épris qu’il
était des vertus et des monuments d’un autre âge, il demeurait, au fond, de son
temps et de sa famille. Il appartenait à un siècle que le doute avait lassé, à
une race qui avait besoin de croire et d’agir. Le sang de Constantin courait en
bouillonnant dans ses veines. Les creuses amplifications de la rhétorique, la
métaphysique même, avec la sécheresse de ses abstractions, n'auraient pas
longtemps satisfait son ardeur. En lui ouvrant par l’extase les portes d’un
monde imaginaire, en captivant par les enchantements de la magie son
imagination et ses sens, Alexandrie pouvait tromper du moins, si elle
n’apaisait pas la soif de son âme. Il ne lui suffisait pas de penser, ni même
de parler et d’écrire : il lui fallait aimer à tout prix, soit la vérité, soit
l’erreur. Et pour maîtriser toutes les forces de son être, il fallait joindre
les émotions de la foi à celles de l’art, et mêler l’encens des sacrifices aux
fumées de la poésie et de la gloire.
«Julien, poursuit Eunape,
courut donc à Éphèse, auprès de Maxime », et il trouva dans ce héros de la
secte alexandrine l’interprète le mieux fait pour séduire un nourrisson
d’Homère. Avec ses yeux brillants, sa barbe blanche, sa voix forte et
harmonieuse, son langage coulant et poétique, Maxime, enfant de l’Asie-Mineur,
rappelait Chrysès on Démodocus.
Ce fut cet interprète des dieux qui le premier initia Julien à tous les arcanes
de leur culte. Il descendit avec lui dans ces grottes souterraines, où les
esprits surnaturels, décorés de tous les noms des dieux du paganisme, passaient
pour apparaître aux regards fascinés de leurs enthousiastes adorateurs. Les
écrivains chrétiens racontent, sans pourtant l’affirmer , que la première fois
qu’une conjuration de ce genre fut faite devant Julien, le novice effrayé d’un
bruit épouvantable qui retentissait dans la caverne, des spectres de feu qui
voltigeaient dans l’air, des brouillards de vapeurs qui se répandaient de
toutes parts, et cédant à une habitude d’enfance, fit machinalement le signe de
la croix. A l'instant toute la fumée se dissipa, et tout rentra dans le calme.
Par deux fois, le même prodige fut renouvelé et céda devant la même précaution.
—Qu’est ceci? dit à Maxime l’élève tout étonné: les
esprits ont-ils donc peur de ce signe?
—Non, dit le maître; mais ils en ont horreur, et des deux
puissances, c’est la pire qui l’emporte.
Rassuré par cette explication, entraîné par l’exemple de
son maître, Julien s’enfonça chaque jour davantage dans les profondeurs d’une
mystique moitié païenne, moitié philosophique, à la fois populaire et savante,
et ce fut alors, dit Libanius, que «brisant comme un lion les liens qui
l’enchaînaient, il embrassa la vérité au lieu de l’erreur, le culte véritable
au lieu de l’adultère, et les vieux maîtres au lieu des novateurs téméraires
qui les foulaient aux pieds. »
C’était dans cette disposition d’âme, si soigneusement
cachée et dissimulée par tout son extérieur, que l’avaient surpris la mort de
Gallus et l’ordre de se rendre à la cour. Nulle plainte, nulle apologie de son
malheureux frère, ne s’étaient échappées de cette bouche prudente. Quoique son
langage fût assez digne et exempt de flatterie excessive envers Constance, pas
une de ses paroles n’avait été de nature à fournir une arme contre lui. Mais
oublié dans quelque coin du palais, languissant dans une demi-captivité,
quelles pensées avait-il silencieusement nourries! quelle impression avait
produite sur son esprit déjà prévenu, le bruit des débats de l’Église et des
incertitudes de ses membres, rapporté dans sa retraite par des témoins
malveillants! Quand il se promenait dans Milan, à quelques pas devant les
gardes qui ne le perdaient pas de vue, combien de fois en passant près de la
basilique, avait-il entendu l’écho des rumeurs populaires, et les éclats de
voix de la discussion du concile! Et la mémoire tonte nourrie des dédains de
Tacite et de Cicéron, que n’avait-il pas senti, que n’avait-il pas souffert, en
voyant ainsi la majesté romaine compromise dans les déchirements d’une secte
juive! De quel œil méprisant avait-il lu sur les murailles l’édit impérial
contre Athanase, mélange de dialectique subtile et de brutalité arrogante,
signé d’une main parricide! Combien de fois, en levant les yeux vers le ciel,
avait-il vu se dresser entre le Dieu de Constance et lui, l’image sanglante
d’un père qu’il n’avait pas connu, et d’un frère qu’il n’osait pleurer!
Au bout de six mois d’attente, fatigué de sa longue
réclusion, Julien imagina de s’adresser à l’impératrice, dont la bonté était connue.
Sa pétition était modeste : il demandait à retourner en Asie-Mineure, où il
avait quelques affaires, et de là en Grèce, pour y reprendre ses études
chéries. Eusébie s’intéressa à sa jeunesse et à ses malheurs, et, bien
convaincue de son innocence, elle lui fit obtenir un entretien de l’Empereur,
où il s’exprima avec convenance, et produisit une impression favorable sur son
redoutable parent. A la suite de cette entrevue, qui fut unique (car l’eunuque Eusèbe,
craignant toute influence étrangère, ne voulut pas qu’elle se renouvelât),
Julien obtint enfin ce qu’il désirait. On lui permit de se rendre, non en Asie,
où l’on craignait probablement ses nombreuses relations, mais à Athènes, ville
d’études et non de politique. Il se mit en route, après quelques délais, vers
le printemps de 355, au moment même où commençait la grande persécution de
l’Église.
«Athènes, dit un Père, est une ville très-dangereuse pour
le salut : ainsi en jugent du moins, et non sans raison, les hommes les plus
pieux. Elle regorge, plus que tout le reste de la Grèce, des richesses de
Mammon, je veux dire des idoles; et il est difficile de n’être point entraîné
dans l’erreur par leurs panégyristes et leurs défenseurs. »
Transporté dans cet asile des Muses, au pied de
l’Acropole et du Parthénon, près du temple qui retentissait encore des vers de
Sophocle, sur celte agora qu’ébranlait l’écho des paroles de Démosthènes, Julien respira pour la première fois avec
délices un air qui ranimait ses sens et qui remplissait sa poitrine. En peu de
temps, par son rang aussi bien que par ses talents, il devint le héros de ces
écoles brillantes qui animaient la ville de leurs tournois d’éloquence et de
leurs jeux d’adresse. Sophistes, rhéteurs, élèves, tout le monde s’empressait
autour de lui. C’était pour tous un charme inattendu d’entendre la langue des
poètes et des écoles, l’idiome natal du sol attique, parlé avec grâce et
dignité par une bouche royale. Lutter d'éloquence, ou discuter de métaphysique
avec un prince; le voir admirer des temples, verser quelques larmes sur leurs
ruines, quelle consolation pour les sectateurs fidèles, mais humiliés, des
divinités déchues! On ne le pressait sans doute pas trop de s’expliquer : on ne
s’étonnait pas de le voir encore commenter les Ecritures et suivre le culte
chrétien. On sentait la sympathie dans l’accent de sa voix et dans le tour de
sa pensée, avec cette perspicacité discrète qui est le partage des faibles et
des vaincus. El puis, le soir, quand l’ombre était venue, quand l’œil du
gouverneur ou des curieux ne pouvait plus le suivre, ne disait-on pas qu’on le
voyait souvent se rendre au temple d’Eleusis, où siégeait le pontife le plus
renommé de la Grèce, l’héritier des mystères de la bonne déesse, et le
correspondant actif et zélé de tous les philosophes asiatiques? Puis on se
passait, pour le lire avec émotion, un discours composé par le prince lui-même
au sujet d’un différend survenu entre les villes de Corinthe et d’Argos. Ce
petit écrit aurait pu être composé par un païen de profession, tant on y parlait
avec respect des souvenirs homériques d’Argos et des jeux séculaires de
Corinthe. Il n’en fallait pas davantage pour que tous les dévots du vieux culte
offrissent en secret des sacrifices aux dieux en faveur du jeune prince et de
son prochain avènement à l’empire.
Ces succès, ces honneurs, ces jouissances d’artiste, ces
extases de croyant surexcitées par de secrètes opérations magiques, tout
contribuait à plonger Julien dans une sorte d’ivresse: mais n’osant s’y
abandonner tout entier, par un reste de prudence, et par la crainte des regards
qui le surveillaient; tour à tour excité et contenu, rongeant son frein et prêt
à le briser, il éprouvait dans tout son être un ébranlement qui se trahissait
dans son attitude. « Je le regardais, disait plus lard un de ses camarades
d’étude, et je voyais une tête toujours en mouvement, des épaules branlantes et
agitées, un œil égaré, une démarche chancelante, un nez en l’air qui aspirait
l’insolence et le dédain El je me disais : Quel monstre Rome nourrit-elle
ici ? »
Ce jugement sévère parlait d’un petit groupe d’étudiants
choisis, auxquels Julien ne dédaignait pas parfois de s’associer pour certaines
études; car, s’ils étaient très-différents dans leurs mœurs du reste de
l’école, ils suivaient les mêmes leçons et tenaient le premier rang dans tous
les genres de science. C’étaient des enfants de familles chrétiennes de
l’Asie-Mineure, chez qui la pureté de la foi et des mœurs était héréditaire.
Ils vivaient quatre ou cinq ensemble se tenant à part des plaisirs, des jeux et
des rivalités de leurs collègues, tout entiers au travail, à l’amitié et à la
prière. Deux en particulier se faisaient remarquer, l’un par la gravité de son
caractère, l’autre par l’heureuse facilité d’une imagination ardente. Ils se
nommaient Basile et Grégoire, nés tous deux en Cappadoce, le premier d’une
famille noble de Césarée, qui comptait des martyrs parmi ses aïeux et des
évêques parmi ses membres, et dont le chef professait avec éclat l'éloquence
dans la province de Pont; le second, originaire de la petite ville de Nazianze, enfant d’une mère toute sainte qui, unie à un
mari encore païen, en avait fait, par ses prières et par ses jeûnes, un
chrétien, puis un saint, et enfin un évêque. Le père de Grégoire, qui se
nommait comme lui, avait reçu tardivement, à Nazianze même, le baptême, et ensuite la dignité épiscopale. Réunis à Césarée d’abord,
puis à Athènes, Grégoire et Basile s’étaient pris l’un pour l’autre d’une de
ces amitiés passionnées qui enflamment la jeunesse, fleurs du printemps qui ne
lui survivent que quand un rayon de la foi en a échauffé les germes. Avec des
naturels différents, l'un plus austère, l'autre plus tendre, l’un plus réglé
par les leçons de la science, l’autre plus entraîné par les élans de l’amour
divin, c’était chez tous deux môme ardeur dans la prière, même pureté de mœurs,
même culte pour les pieux souvenirs du toit paternel; et loin , bien loin après
la ferveur des études chrétiennes, même enthousiasme pour les lettres, la
poésie et l’éloquence. Basile gouvernait ses jeunes compagnons par la sagesse
de ses conseils, Grégoire les animait par la chaleur communicative de sa
parole; Basile contenait Grégoire dans ses entraînements; Grégoire soutenait et
ranimait l’âme plus mélancolique de Basile, attristée souvent par la corruption
du siècle. «Ah! disait plus tard Grégoire, comment se rappeler ces jours sans
verser des larmes? L’éloquence, la chose du monde qui excite le plus d’envie,
nous enflammait d’une ardeur égale, et cependant nulle jalousie ne se glissait
entre nous : un zèle commun nous excitait; nous luttions, non à qui remporterait
la palme, mais à qui la céderait à l’autre : car pour chacun la gloire de
l’autre était la sienne propre. C'était une seule âme qui avait deux corps. El
s’il ne faut point croire ceux qui disent que tout est dans tout, du moins
faut-il convenir que nous étions l’un dans l’autre... Nous ne connaissions que
deux chemins, le premier, et le plus aimé, qui nous menait vers l’église et
vers ses docteurs; l’autre, moins élevé, qui nous conduisait à l’école et vers
nos maîtres. Nous laissions à d’autres les sentiers qui mènent aux fêtes, aux
théâtres, aux spectacles et aux repas.»
Dans cet asile, d'où émanait comme un parfum de sainteté,
les bruits de l’école n’arrivaient pas. Les autres étudiants n’y pénétraient
que rarement, avec embarras : car la réputation des jeunes gens était grande,
et leur abord, bien qu’aimable, un peu imposant. Nul n’aurait osé les traiter familièrement,
ni les provoquer par les plaisanteries et par les défis ordinaires entre
camarades. Julien pourtant, poussé par l’ardente curiosité qui l’animait,
pénétra dans leur retraite. Il connaissait Basile depuis quelques années déjà,
car le jeune chrétien avait étudié d’abord à Constantinople sous Libanius.
Julien vint plus d’une fois dans le logis commun des deux amis s’asseoir à leur
table, s’entretenir avec eux des belles lettres, quelquefois expliquer les
saintes Écritures, soit pour cacher, par une manœuvre adroite, les sentiments
déjà trop apparents de son âme, soit peut-être qu’avant de rompre tout à fait
avec la foi de son enfance il voulut jeter un dernier regard dans les
profondeurs de l’Evangile. Les sujets communs de conversation ne manquaient
pas, car Basile était un grammairien très-habile ; il pouvait disserter
très-savamment d'histoire et de poésie: l’astronomie, la géométrie, l’arithmétique,
la médecine même, lui étaient familières. Quelque agrément, sans nulle
intimité, pouvait donc régner dans ces entretiens. Dans les vastes plaines de
l’art et de la science, sous la poétique lumière de la Grèce, ces deux sources,
l’une déjà chargée d’un limon fangeux, l’autre gardant sa pureté native,
pouvaient se rapprocher un instant sans mêler leurs ondes.
Quelques mois s’étaient écoulés dans ces occupations
diverses, lorsque soudain un ordre impérial vint mander de nouveau Julien à
Milan. Quel était le motif de cet appel? Était-ce la mort, était-ce la couronne
qu’on lui destinait? Avec les incertitudes et les caprices subits, habituels à
Constance, ou pouvait faire à peu près également l’une et l’autre supposition.
Au bout de peu de jours cependant, Julien apprit, à n’en pouvoir douter, qu’il
marchait au trône et non au supplice.
Constance, en effet, maître du pouvoir suprême, se
trouvait de nouveau incapable de le porter. Sa faiblesse cédait sous le poids
dont s’était chargée son ambition. Les embarras naissaient sous ses pas, de
l’étendue même de son empire, sans compter ceux qu’il s’était imposés lui-même
par ses violences. Pendant que tout l’Orient commençait à s’agiter
convulsivement sous l’étreinte d’une persécution cruelle dont nous devrons bientôt
décrire toutes les horreurs, la barrière de l’Occident fléchissait sous la
masse des tribus barbares. Déjà, dans l’année qui avait précédé le concile de
Milan, il avait dû lui-même passer le Rhin, au-dessus de Bâle, pour réprimer
les incursions de deux chefs allemands, Vadomaire et Gondomade. A son approche, ils avaient aussitôt demandé la
paix, et l'avaient obtenue, grâce à la protection de leurs compatriotes, qui
servaient en qualité d’officiers dans l'armée romaine, et grâce sans doute
aussi au peu de goût que le souverain avait pour les rencontres un peu vives.
De nouvelles attaques, faites sur un autre point dans l'année suivante, avaient
amené de nouveaux engagements, où Constance, représenté par ses généraux, axait
remporté de médiocres avantages dont il avait fait beaucoup de bruit. Mais il
savait à quoi s’en tenir sur ces prétendues victoires, et il n’apercevait pas
sans effroi la perspective d’avoir à peu près chaque année de pareils lauriers
à cueillir.
Puis il s’embarrassait lui-même dans la complication de
ses précautions et de ses méfiances. Il avait encouragé tous ceux qui
l’approchaient à la délation. C’était, parmi les généraux et les courtisans, à
qui dénoncerait le premier ses collègues. Le général qui commandait en Laule, Sylvain (fils d’un Franc, Bonitus,
qui avait été ami et allié fidèle de Constantin), homme de mœurs pures, qui
jouissait de l'estime universelle, et dont la défection avant la bataille de Murse avait puissamment contribué à faire pencher la
balance du côté de Constance, se vil ainsi accusé de révolte par un de ses
employés qui avait produit contre lui des pièces fausses. Mandé à la cour pour
répondre à ces dénonciations, Sylvain, qui était innocent, mais qui connaissait
le caractère ombrageux de Constance, se crut perdu, et eut même un instant
l’idée d’aller chercher un refuge chez les barbares, ses parents et les
compatriotes de son père. Le désespoir lui fit prendre enfin précisément le
parti qu’on lui avait faussement imputé; il réunit ses troupes, et se fit proclamer
Auguste. Cette nouvelle arriva à Milan, au moment même où, par la maladresse de
l’accusateur, la fausseté de l’imputation venait d’être démontrée. Sylvain, que
l’on avait cru coupable pendant qu’il était innocent, se trouvait donc criminel
au moment même où il était justifié. On fit partir contre lui en grande hâte le
maître de la cavalerie, Urficin, qui, s’inspirant des
habitudes perfides de Constance, demanda une entrevue au révolté sous prétexte
de lui faire lui-même sa soumission, le fit ainsi tomber dans un piège, puis le
mit à mort sans jugement.
L’échauffourée n’avait duré que vingt-huit jours; mais
elle avait suffi pour frapper de terreur l’imagination de Constance. Elle avait
mis aussi beaucoup de désordre dans l’armée des Gaules, et les barbares en
profitaient. Zosime compte jusqu’à quarante villes pillées cette année par les
Francs, les Allemands et les Saxons. De ce nombre était la grande cité de
Cologne. En outre, des troubles graves agitaient la ville de Rome, où le départ
de Libère avait laissé une grande fermentation. Il fallait prendre le parti
d’agir partout énergiquement, et Constance ne se sentait pas ce courage. De
guerre lasse, et passant d’une faiblesse à l'antre, de la jalousie à la
paresse, il revint à 1 idée de partager encore une fois l’empire. Seulement,
pour ne pas se donner le ridicule de recommencer exactement ce qu’il avait
détruit la veille, il voulut faire le partage sur des bases différentes. Il
avait donné l’Orient et gardé l’Occident : cette fois le péril était en Gaule;
c’était là qu’il enverrait son collègue, et il se chargerait lui-même de faire
cesser en Asie le désordre religieux qu’il y avait mis.
Le parti une fois pris, le choix était indiqué; car il
n’y avait plus qu’un seul membre de la famille impériale, et quant à choisir en
dehors d’elle, dans les rangs des citoyens, la fierté monarchique de Constance
y répugnait invinciblement. Il hésita cependant quelque temps encore , ébranlé
surtout par l’opposition de tous ses conseillers, qui voyaient avec désespoir
s’élever une fortune nouvelle et une influence rivale. L’impératrice seule, sur
qui Julien, dans sa courte entrevue, avait fait une impression favorable, et
qui avait apprécié la distinction de son esprit et la dignité de ses manières,
plaida vivement en sa faveur. Elle employa, pour décider Constance, un argument
qui fait assez voir à quel point, avec la perspicacité féminine, elle avait
pénétré les orgueilleuses misères de cette âme: «Julien est jeune, lui
dit-elle: il a l’esprit simple; il ne s’est occupé jusqu’ici que d’études, et
n’a aucune expérience des affaires; c’est l’homme qui vous convient. De deux
choses l’une, en effet : ou bien il se servira heureusement de sa puissance, et
ses succès vous profiteront; on bien il fera quelque faute, et la paiera de sa
vie : et vous n’aurez plus alors personne de votre famille qui puisse vous
disputer l’empire.» Convaincu par ce raisonnement qui lui ouvrait la
perspective de se servir d’abord, puis de se défaire de son neveu, Constance,
sans annoncer pourtant tout à fait encore sa résolution, envoya à Julien un
ordre de rappel.
Bien qu’averti des grandeurs qu’on lui destinait, Julien
ne partit point sans un secret effroi. Les faveurs de Constance étaient presque
aussi redoutables que sa disgrâce ; mais la vue de l’empire faisait battre le
cœur d’un jeune ambitieux. « Vous savez, disait-il plus tard lui-même aux
Athéniens, lorsque je fus appelé à la cour, vous savez quelles larmes je
répandis, quels gémissements je fis entendre. Levant les mains au ciel dans
votre Acropole, je priai votre déesse Minerve de sauver son serviteur. Il y a
encore parmi vous des témoins qui peuvent l'attester, et la déesse elle-même le
sait. »
Il était attendu à Milan avec une vive curiosité par tout
le monde ambitieux et frivole qui remplissait le palais. Il se logea
modestement dans un faubourg de la ville. Eusébie lui envoya aussitôt des
eunuques de son intimité pour lui porter ses compliments, et s’informer s’il
désirait quelque chose d’elle. « En réponse, dit-il encore lui-même, je lui écrivis
cette lettre : Que les Dieux vous donnent des enfants et des héritiers : je
vous en supplie, renvoyez-moi dans ma demeure. Mais, ajoute-t-il, à peine eus-je écrit, que je me demandai s'il était bien prudent
d’envoyer au palais une lettre à l’épouse de l’empereur, et je priai les Dieux
de me faire savoir si je devais l’expédier.... Et dans la nuit les Dieux
m’envoyèrent cette pensée : Que vais-je faire? Je résiste aux Dieux, et je veux
décider de mon sort avec plus de prudence qu’ils ne font eux-mêmes, eux qui
savent toutes choses. C'est bien assez pour la sagesse humaine, de regarder ce
qui est immédiatement sous ses yeux, et de ne point s’égarer dans le petit
cercle des choses qui l’environnent... Eh quoi! Julien, tu t’irriterais si les
choses que tu possèdes, ton cheval, ta brebis, ton bœuf, te refusaient le droit
de te servir d’eux et s’enfuyaient quand tu les appelles : et toi, qui veux
être un homme, et non un homme du commun, mais un homme fidèle à ses devoirs,
lu priverais les Dieux de la personne, et tu ne voudrais pas qu’ils lissent de
loi l’usage qui leur convient! Est-ce là servir les Dieux? Est-ce là être sage?
Est-ce là être courageux?» Soit que ce conseil lui vint, comme il le dit, de
l'inspiration divine. ou de sa propre ambition, Julien se décida à le suivre,
et sa lettre ne partit pas.
Peu de jours après, sa nomination au rang de césar était
décidée et publique; et on vint le chercher pour le conduire au palais. Avant
de l’admettre, il fallut modifier sa toilette : on lui rasa sa grande barbe
qu’il avait de nouveau laissé pousser, et on lui jeta sur les épaules le
manteau militaire. Il était fort gauche dans cet appareil inaccoutumé pour lui.
La violence qu’il se faisait pour contenir son émotion en entrant de nouveau
dans ce palais où il “avait été captif, où siégeaient les meurtriers de son
père et d’où il allait sortir empereur, achevait d’embarrasser son altitude. Il
s’avançait les yeux baissés, avec la tournure d’un étudiant, et très-gêné par
son costume. Les courtisans, sur son passage, avaient peine à s’empêcher de
rire.
Constance, qui aimait l’apparat et les occasions de faire
briller son talent oratoire, réunit toutes les troupes présentes à Milan, et,
se plaçant sur un tribunal élevé qu’entouraient des aigles et des drapeaux, il
fit venir auprès de lui le nouveau césar, et le présenta aux troupes. Il
prononça alors une harangue très-étudiée qui depuis a servi de matière à
l’éloquence académique d’Ammien Marcellin. Il représenta les dangers de
l’empire, ses désordres intérieurs, l’audace croissante des barbares, la
convenance, pour y mettre un terme, de faire choix d’un associé de l’empire. Il
nomma Julien, et parut s’arrêter un instant pour attendre l’approbation de
l’armée. Un murmure favorable s’étant élevé, il prit la pourpre et en revêtit
de sa main le jeune prince, dont le visage toujours contracté ne se déridait
pas : «Frère très-aimé, lui dit-il, que votre jeune âge reçoive celte dignité,
comme la fleur due à votre naissance. Ma gloire à moi-même s’en accroîtra, et
je paraîtrai plus grand en partageant avec vous un pouvoir qui est dû à votre
noblesse, que par l’éclat du pouvoir même. Venez-vous associer e mes travaux et à mes périls, et recevez la charge de protéger les
Gaules... De grandes nécessités vous pressent : brave, mettez-vous à la tête
des braves. Mon affection vous accompagnera : nous servirons ensemble, et
ensuite, s’il plaît à ce Dieu que nous invoquons, nous gouvernerons le monde
pacifié, dans les mêmes sentiments de piété et de modération.»
La conclusion de ce discours fut accueillie par les soldats
avec une grande faveur : tous frappaient leurs boucliers contre leurs genoux,
ce qui était le grand signe de joie et d’approbation dans les camps. A ce bruit
militaire, le nouveau césar tressaillit, releva la tête et promena sur
l’assemblée ses grands yeux pleins d’éclat; un sourire éclaira son visage.
L’enthousiasme alors fut général: toute la foule se pressa autour du char où montaient ensemble les deux souverains, et leur retour fut un
triomphe. Cependant, au moment de passer le seuil du palais, on entendit le
prince, repris de terreur, murmurer tout bas ce vers d’Homère:
«La mort l’a couvert de pourpre, et la puissance du
destin a mis la main sur lui.»
Les jours suivants se passèrent en fêtes : il n’y avait
jamais, dans la famille impériale, d’alliance politique sans mariage; et,
quoique l’expérience eût bien prouvé la fragilité de tels liens, on tenait
toujours à paraitre les resserrer. Ce fut Hélène, dernière sœur de Constance,
qu’on destina à Julien. Eusébie se mêla encore très-activement de cette union,
et, en l’honneur d’un si beau jour, elle combla les époux de riches présents,
parmi lesquels le plus précieux aux yeux de Julien était sans doute une riche
bibliothèque, composée des meilleurs auteurs. A son tour, il rendit politesse
pour politesse. Il composa avec tout le soin dont il était capable, et dans les
formes traditionnelles des écoles, le panégyrique de Constance. C'était
rémunération de toutes les vertus du demi-dieu qui siégeait sur le trône
impérial, le récit emphatique de ses exploits devant Nisibe ou contre Magnence.
En y regardant de près, on eût aisément reconnu l’imitation d’un morceau
d’apparat, déjà composé sur le même sujet par Libanius. C'était le même ton de
pensée et la même école de style, avec je ne sais quoi de plus net et de plus
dégagé, qui trahissait l'homme d’Etat déjà caché sous le rhéteur. Les récits de
batailles, bien qu’encore pleins des lieux communs ordinaires, ont pourtant une
précision qui indique des études et mie aptitude naissante. Mais rien ne
révélait dans ce morceau de flatterie ni les ressentiments légitimes de la
piété filiale, ni les sympathies d’un secret adorateur des Dieux. Pas un mot
qui ne pût convenir à un chrétien, et Constance y était loué de ses vertus de
famille, par l’orphelin qu’il avait privé de son père. Un tel langage dut flatter
l'empereur, qui avait entendu naguère des vérités plus dures de la part de
vieillards plus faibles et moins offensés. Toute erreur est sœur du mensonge,
et il y a dans les causes perdues une faiblesse qui énerve leurs plus courageux
soldats.
Malgré ces flatteries réciproques, la méfiance durait
toujours entre les deux parents. Sous prétexte de composer la maison royale et
militaire du césar, on changea tous les domestiques de Julien; on ne lui laissa
que quatre de ses serviteurs, à savoir, deux esclaves encore enfants, son
médecin et son bibliothécaire. Ces choix n’étaient pas tons heureux, car le
médecin, qui se nommait Oribase, était fort avant dans la confidence de son
maire, dont il partageait les croyances païennes. Ainsi escorté, ou plutôt
surveillé, Julien partit de Milan le 1er décembre, et Constance l’accompagna
jusqu’à quelque distance de la ville
Un demi-siècle s’était écoulé depuis le jour où,
s’échappant de Nicomédie, le chef de la race impériale avait mis le pied en
fugitif sur le territoire des Gaules. Il
y entrait alors, ignorant de sa destinée, et ne sachant pas qu’il lui était
réservé d’élever la croix, encore proscrite, sur les ruines des temples. Au
même âge, nourri dans les mêmes périls, mais l'âme pleine d’un dessein mieux
arrêté, Julien s’avançait par la même route, maudissant l'œuvre de Constantin.
Il trouvait partout les églises ouvertes, les autels de Dieu chargés de
présents et d'hommages. Tout semblait changé, et pourtant, du sein de celle
Église triomphante, des gémissements s’échappaient encore, plus profonds
peut-être et plus douloureux. La persécution sévissait presque aussi rude que cinquante
années auparavant, et avec cet accroissement inouï de douleur, que les proscripteurs
et les victimes de l’Église invoquaient tous deux le nom de Jésus-Christ.
Déshonorée par ceux qui usurpaient sou autorité, la foi semblait ainsi imposer
les mêmes souffrances à ses serviteurs, tout en inspirant moins d’estime à ses
ennemis. Triste fruit des prospérités humaines, et grande leçon pour ceux qui
les appellent, les regrettent ou s’y contient!
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