| |
LIVRE XXIV.
SELIM.
Guerre «l’Egypte. — Dynastie des Mamlouks. — Bataille de Merdj-Dabik. — Marche sur le Caire par Haleb, Hatua et Damas. — Bataille de Ridania. — Exécution de Toumanbaï. — Description du Caire. — Retour de Sélim. — Exécution du grand-vizir. — Nouvelles dispositions à l’extérieur et à l’intérieur. — Mort de Sélim. — Le moufti Ali-Djemali.
Pendant l’hiver qui vit Büklü-Mohammed et Idris
soumettre et organiser le Kurdistan, Sélim, à qui pesait l’inaction, médita
de nouvelles conquêtes dans son palais d’Andrinople. Dès le commencement, du
printemps de l’année 1516, il ordonna au grand-vizir Sinan-Pascha de se mettre
à la tête d’une armée de quarante mille hommes, rassemblée à Kaïssariyé et de
se diriger, par le district de Merâsch, sur l’Euphrate. Sinan-Pascha,
craignant d’être inquiété par l’armée d’observation que le sultan d’Égypte
avait envoyée sur les frontières de Syrie, avec l’ordre d’arrêter la marche
des troupes ottomanes ou de tomber sur leurs derrières, n’osa pas se porter en
avant. Sélim, informé par Sinan-Pascha de ces démonstrations hostiles, convoqua son diwan. Hersek Ahmed-Pascha prit la
parole, et fut d’avis de déclarer la guerre à l’Égypte, ajoutant, pour irriter
encore la susceptibilité de Sélim, que, pendant sa captivité au Caire, il avait
entendu le sultan Kaïtbaï menacer d’écraser les Ottomans avec toutes ses
forces réunies, si jamais ils tentaient de s’approcher de la Mecque et de
Médine Le nischandji-baschi Mohammed appuya l’opinion d’Ahmed, en disant que
la gloire du Sultan était intéressée à conquérir le droit de protéger les deux
saintes villes. Mohammed, qui, par ses études, était destiné aux emplois
scientifiques, n’avait accepté la place de secrétaire d’État que sur l’ordre
exprès de Sélim. Son vote belliqueux le rendit digne, aux yeux du Sultan, de la
place de vizir; mais, pour lui faire accepter cette nouvelle faveur et
vaincre ses refus, Sélim dut recourir à un argument irrésistible, celui du
bâton, qu’il lui appliqua de ses propres mains. L’opinion de Hersek et de
Mohammed reçut un nouveau poids d’un songe du grand-maître du serai,
auquel étaient apparus les quatre disciples du Prophète avec leurs étendards.
Mais ce fut moins l’opinion des vizirs qu’un besoin de conquête qui fit
résoudre à Sélim la guerre contre l’Egypte; cependant il voulut remplir la formalité
prescrite par cette sentence du Koran : Et nous ne punissons pas avant d’avoir envoyé un message. Il envoya donc au
sultan d’Égypte Karadja-Pascha et le savant juge de l’armée de Roumilie
Sirekzadé Mewlana-Rokneddin; pour rendre cette ambassade encore plus
significative, il partit lui-même de Constantinople le 4 djemazioul-ewwel 922
(5 juin 1516), et se rendit à Scutari. Avant son départ, Sélim avait eu
soin d’assurer la tranquillité des trois premières villes de son empire, en
confiant le gouvernement d’Andrinople à son fils Souleïman, celui de Constantinople
à son vizir Piri-Pascha, et celui de Brousa à Hersek Ahmed-Pascha. Le 25
djemazioul-ewwel (26 juin), le sultan visita, à Koniah, les tombeaux de
scheïkhs mystiques, et, après avoir reçu, avec la tête de Karakhan, dernier
gouverneur persan du Diarbekr, la nouvelle de l’entière soumission de ce pays, il marcha sur Ilebessan. Le sultan d’Égypte, Kanssou-Ghawri, en apprenant
les mouvemens de l’armée ottomane, s’était avancé, à la tête de cinquante mille
hommes, jusqu’à Haleb, où il reçut les ambassadeurs de Sélim; il leur prodigua les injures et les fit jeter en prison; mais, à
l’approche de Sélim, il les congédia, en les chargeant de négocier la paix
entre leur maître et Schah-Ismaïl. Le 10 redjeb (9 août), les ambassadeurs
arrivèrent au camp de Sélim, à Boudjakdéré. Neuf jours après, les Ottomans
atteignirent Merzeban, où le gouverneur d’Aïntab, Younisbeg, transfuge des
rangs égyptiens, passa sous les drapeaux de Sélim, et offrit de le conduire
d’Aïntab à Haleb; le trajet entre ces deux villes est de dix journées de
marche. Kodji, beg de Brousa, et Ferhadbeg furent envoyés en avant pour
éclairer la route et faire des prisonniers. Cependant Mogholbaï, chargé de
nouvelles propositions de paix, s était rendu au camp de Sélim, accompagné
d’une suite brillante; le sultan ottoman, en le voyant paraître revêtu d’armes
magnifiques, s’indigna des formes guerrières de ce message : «Ghawri,
s’écria-t-il, n’a-t-il donc pu trouver un homme de loi capable de remplir une
ambassade?» Puis, sans vouloir attendre la réponse de Mogholbaï ou prendre
connaissance de sa lettre de créance, il ordonna de lui trancher la tête, ainsi
qu’à toutes les personnes de sa suite. Les dix compagnons de l’ambassadeur
furent exécutés; mais Younis-Pascha s’étant jeté aux pieds de Sélim pour le
supplier de respecter le droit des gens dans la personne de l’envoyé égyptien,
Sélim révoqua sa sentence et se contenta de faire raser la barbe et les cheveux
de Mogholbaï, de lui mettre un bonnet de nuit et de le
renvoyer ainsi au sultan sur un âne boiteux et galeux. Cet oubli de toutes
les règles de justice et du principe de l’inviolabilité des ambassadeurs,
sacré, même pour les despotes d’Orient, n’était que le prélude des nombreuses
scènes de cruauté qui devaient souiller la guerre d’Egypte.
Un coup-d’œil jeté sur le théâtre de la guerre et sur la
dynastie des Mamlouks éclairera d’un nouveau jour les événemens qui vont se
dérouler sous nos yeux.
Depuis la domination des Pharaons, des Ptolémées, des
Romains et des Bzyantins, l’Égypte avait vu se succéder huit dynasties dans le
cours de huit siècles. Les khalifes ommiades et abassides la firent
administrer par des gouverneurs, au nombre desquels furent les deux Turks
Touloun et Akhschid, fondateurs de deux dynasties qui ne tardèrent pas à
disparaître. Les Fatimites érigèrent, en Égypte, un khalifat indépendant de
celui de Bagdad, de sorte que, dès lors, l’autorité souveraine de l’islamisme
fut partagée entre les khalifes du Nil et du Tigre. Salaheddin-le-Grand jeta,
en Égypte, les fondemens de la puissance de sa maison, qui lui survécut à peine
un siècle; car l’un des mamlouks de la garde du souverain, appelé Bahri, d’un château sur le Nil, usurpa le trône
sur le dernier des Eyoubides. A la dynastie des Mamlouks baharites succéda
celle des Mamlouks tscherkesses. L’Egypte, bornée à l’ouest par les sables,
au nord et à l’est par la mer, n’a à redouter d’autre attaque par terre que
celle des Abyssiniens au sud, et des peuples de la Syrie au nord-est, à travers
l’isthme qui réunit l’Asie à l’Afrique. Depuis des siècles, il n’était point
descendu d’armées des montagnes de l’Abyssinie, mais seulement des caravanes
trafiquant d’esclaves, d’or et d’ivoire; du côté de l’isthme, le danger d’une
invasion était resté le même dès la plus haute antiquité; aussi les souverains
égyptiens avaient-ils toujours eu en vue la possession de la Syrie, qu’ils
regardaient comme un rempart nécessaire à la sûreté de leurs Etats. La Syrie
reconnut, tantôt en entier, tantôt en partie, la souveraineté de l’Egypte, et
il était dans la nature même des choses que les princes égyptiens fussent
souvent en relations hostiles avec les princes asiatiques qui menaçaient la
Syrie. Pour ne point parler des anciennes invasions des Perses et des
Assyriens, qui se répandirent en Égypte par le désert; pour ne point parler
des guerres nombreuses entre les successeurs d’Alexandre, entre les Séleucides
et les Ptolémées, la Syrie et l’Égypte furent toujours considérées comme le
complément nécessaire l’une de l’autre par les souverains de ces deux pays,
lorsqu’ils n’étaient plus réunis sous la domination des Abassides. Ce
fut donc avec raison que le fils de Touloun crut devoir consolider sa puissance
nouvellement fondée en Egypte par la conquête de la Syrie, et que, pour s’en
assurer la tranquille possession, il porta ses armes victorieuses jusqu’à
Antioche et à Tarsous. Son fils Khoumarouyé, renommé par la magnificence de
son mariage avec Kodron-Neda (la rosée), fille du khalife, suivit la politique
de son père. Akhschid, d’abord gouverneur de Damas, puis maître indépendant en
Égypte, conquit Damas et Haleb, siège de la dynastie des Beni-Hamdan, qui
régnaient alors sur la Syrie et la Mésopotamie. Mais l’eunuque Kiafour, qui
gouvernait au nom du fils d’Akhschid, ne put défendre Haleb contre
Seïfedewlet, le plus grand des princes de la famille Hamdan. Le célèbre poète
arabe Motenebbi passa tour à tour des souverains de Syrie à ceux d’Egypte, et
chanta alternativement leurs exploits. Le quatrième des khalifes fatimites,
Azizbillah, prit Damas sur un esclave des Bouyides; son successeur
Hakimbiemrillah, le plus extravagant des tyrans, qui fit une campagne en Syrie,
est suffisamment connu par la dévastation de Jérusalem, et aussi par
l’adoration des Druzes, dont il sut se faire vénérer comme un dieu, au moyen
des intrigues d’agens secrets. Les croisés de Syrie furent toujours en guerre
avec les sultans d’Egypte de la famille d’Eyoub, et Louis IX de
France fut témoin, pendant sa captivité, lors du second siège de Damiat
(Damiette), de la révolution qui substitua les Mamlouks aux Eyoubides. Les deux
plus puissans princes des Mamlouks baharites, Bibars et Koulaoun, affermirent
leur puissance en Egypte par d’importantes conquêtes en Syrie. Le premier
chassa les Mogols et détruisit les châteaux-forts de l’ordre des Assassins; le
second prit sur les Croisés Merkeb, Laodicée, Tripoli et d’autres villes, et il
ne resta plus aux chrétiens que Tyr et Ptolémaïs, qui devaient tomber sous les
coups du fils de Koulaoun, Eschref-Khalil. Ainsi la Syrie, après une
occupation de deux siècles par les Croisés, resta, si l’on en excepte la
domination temporaire de Timour, dans la possession exclusive des Mamlouks
baharites, puis dans celle des Mamlouks tscherkesses; cette dernière dynastie
date de la fin du quatorzième siècle, et comptait déjà cent trente-quatre ans
de durée et vingt-trois sultans à l’époque qui nous occupe.
Le premier des souverains tscherkesses, Berkouk,
brava la puissance de Timour, en mettant à mort les ambassadeurs que le
conquérant lui avait envoyés, pour lui demander l’extradition d’Ahmed-Djelaïr,
prince de l’Azerbeïdjan, réfugié à la cour d’Egypte. Timour tira, plus tard,
vengeance de cet affront sur le fils de Berkouk, par le ravage de la Syrie et
les massacres de Haleb et de Damas. Après la retraite de Timour, la Syrie
retourna sous la domination égyptienne. Le sultan Moeyed-Abounassar Dhaheri porta ses
armes jusque dans les Etats des princes de Karamanie et de Soulkadr : il enleva
au premier Tarsous, Larenda et Kaïssariyé, et au second, Merâsch, Elbistan et
Behesni; mais le prince de Soulkadr ayant reconnu sa souveraineté, il lui
donna en fief les villes conquises. Dès lors la proximité des frontières des
deux empires dut amener de plus fréquentes relations entre les sultans
ottomans et les sultans tscherkesses. Eschref-Bersebaï, conquérant de Chypre,
marcha de victoire en victoire, jusqu’en Mésopotamie, où il assiégea Diarbekr
et força Kara-Osman (la sangsuenoire), prince de la dynastie du
Mouton-Blanc, à se reconnaître son vassal; des ambassadeurs de Schahrokh,
fils de Timour, étant venus, vers la même époque, demander que la prière
publique fût faite, au nom de leur maître, au Caire, à la Mecque et à Médine,
le monarque mamlouk les fit chasser de sa capitale à coups de bâton. Le sultan
Kaïtbaï, dont le règne coïncida avec les dix dernières années de Mohammed II
et les dix premières de Bayezid II, fut le premier des souverains d’Egypte,
dont la politique se trouva mêlée à celle des Ottomans: la question de savoir
auquel des fils de Souleïman, prince de Soulkadr, reviendrait l’héritage
paternel, divisa Mohammed II et Kaïtbaï, et amena plus tard, entre ce même
Kaïtbaï et Bayezid II, une guerre qui, après trois défaites successivement
éprouvées par les Ottomans, fut terminée par l’intervention du prince de Tunis. Vingt-cinq ans s’étaient
depuis écoulés sans nouveaux démêlés; mais l’empire ottoman étant devenu
limitrophe des possessions égyptiennes par la conquête du Diarbekr, menaçait
d’engloutir également la Syrie. Khanssou-Ghawri, qui occupait le trône depuis
seize ans, ne pouvait rester plus long-temps spectateur oisif du danger qui le
menaçait de ce côté de ses frontières, et il résolut de se rendre, à la tête
d’une armée, en Syrie. On connaît moins l’organisation de l’ancien empire
tscherkesse que ses rapports avec la Syrie; mais tout le monde sait que sous le
nom de Mamlouks on désignait, en arabe, des esclaves achetés, dont les
premiers khalifes formèrent leur garde, et qui, lors de la décadence de leur
empire, furent, comme les prétoriens à Rome, les principaux acteurs des
révolutions qui ébranlèrent le khalifat jusque dans ses fondemens. Plusieurs de
ces esclaves turcs fondèrent de nouvelles dynasties; mais nulle part
l’esclavage ne subit une transformation aussi complète et aussi éclatante
qu’en Egypte, où les Mamlouks, depuis la chute de la famille d’Eyoub jusqu’à la
conquête des Ottomans, siégèrent sur un des plus puissans trônes de l’Orient
pendant plus de deux siècles et demi. Même après l’établissement des Turcs, les
Mamlouks imposèrent encore leur joug aux Egyptiens, non plus sous le sceptre
d’un esclave choisi parmi eux, mais sous celui des esclaves des sultans
ottomans, jusqu’à ce qu’ils eussent péri de nos jours, non par la valeur de
leurs ennemis, mais par la trahison. Quoique, dans ces derniers temps,
l’Europe ait été inondée d’écrits publiés par
des voyageurs et des corps savans sur les Mamlouks au
dix-huitième siècle, cependant la constitution primitive de l’état des
Mamlouks à l’apogée de sa grandeur, c’est-à-dire aux quatorzième et quinzième
siècles, n’est que fort imparfaitement connue; les voyageurs et les historiens
européens du moyen-âge ne nous ont transmis que d’insignifians récits, et
les ouvrages arabes qui s’étendent longuement sur la domination des Mamlouks
sont à peine connus de nom, et attendent encore un traducteur. Le cadre
de notre histoire ne nous permet que peu de détails sur l’origine, la
puissance des Mamlouks, la cour de leurs sultans et l’organisation de leur
armée. Leurs troupes se partageaient en trois classes, qui différaient l’une de
l’autre moins par leurs armes que par le rang qui leur était assigné. Le
premier corps, qu’on regardait comme le plus noble, était composé des Mamlouks
ou des esclaves proprement dits, de pur sang tscherkessien; le second corps
était formé des Djelbans (traînés en esclavage), qui étaient des esclaves,
pour la plupart, d’Abyssinie, et dont les vendeurs, ainsi que ceux qui les
faisaient prisonniers, s’appellent encore, de nos jours, djellabs; le dernier et
troisième corps des Mamlouks, les Karanisses ou Korsans, était un assemblage
de mercenaires de toutes nations. A chaque nouvel avènement, ces troupes recevaient un présent proportionné à leur rang. Les
begs ou émirs, remplissant les plus hautes fonctions de l’empire, étaient au
nombre de vingt-quatre; le généralissime de l’armée s’appelait Emirol-Kebir
ou grand prince. Les Mamlouks étaient vêtus de blanc, et portaient des
turbans verts à leur partie inférieure et noirs à leur partie supérieure. Les
begs portaient des vêtemens de dessous blancs et des surtouts des couleurs les
plus éclatantes et les plus variées. La partie la plus remarquable de leur
toilette était un immense turban, dont la ceinture étant déroulée, avait une
longueur de soixante à soixante-dix aunes; cette ceinture se tordait et s
entrelaçait autour de la tête, de manière à former des cornes qui étaient plus
ou moins grandes, et dont le nombre variait depuis deux jusqu’à six, suivant
le rang des personnes. Les cornes étaient, chez les peuples de l’Orient, le
plus ancien symbole des puissances divine et royale, et Alexandre-le-Grand ne
leur est connu que sous le nom d' Alexandre à
deux cornes. Le poids de ce monstrueux turban avait
le double but d’accoutumer celui qui le portait à la pesanteur du casque, et de
le forcer à un sérieux et à une gravité convenables, parce que la tête, trop
légèrement couverte aurait pu s’abandonner à des mouvemens incompatibles
avec la dignité nécessaire aux hauts fonctionnaires, et aurait pu faire
supposer une trop grande légèreté d’esprit. Le reste de la toilette des vizirs,
des émirs, des juges et des scheïkhs, était réglé d'après des dispositions non
moins sévères. Le plus grand luxe des vêtemens d’honneur consistait en
broderies d’or figurant des sentences tirées du Koran ou des vers des poètes
les plus célèbres. Les hauts dignitaires portaient des kaftans à manches
courtes pour laisser aux mains la plus grande liberté dans l’attaque ou la
défense; les Mamlouks, au contraire, avaient leurs bras entièrement cachés
dans de longues manches, parce qu’il aurait été de la dernière indécence qu’ils
parussent devant leurs supérieurs, les mains découvertes. Après les
vingt-quatre begs, dont chacun avait une chapelle où jouait une partie des
musiciens de l’armée, venaient les vingt-quatre gouverneurs, dont douze
administraient les provinces d’Egypte et douze celles de Syrie. Les deux plus
hautes dignités de l’empire étaient, dans l’armée celle de grand-prince ou
commandant en chef, et, dans l’administration civile, celle de diwitdar
(teneur de l’encrier), qui correspondait au rang de premier vizir chez les
Ottomans. Les autres grandes fonctions de l’empire des Mamlouks étaient celles
de grand-écuyer, de maître des écuries, de grand-chambellan, de
grand-trésorier, sous l’autorité desquels se trouvaient les employés de
l’arsenal, des écuries, de la chancellerie et du trésor. Le premier
dignitaire de la loi était le khadhiol-khoudat (grand-sénéchal), qui avait sous
son autorité les quatre juges des quatre sectes orthodoxes fondées et
représentées par les imams Ebou-Hanifé, Schafii, Malik et Hanbel. Les jours où
le sultan présidait le diwan, les juges, le receveur-général des deniers
publics, l’inspecteur des troupes, siégeaient à sa droite; le secrétaire
d’Etat et les émirs des Mamlouks à sa gauche; les eunuques du harem se tenaient à distance. Le diwan n’était convoqué que les
mardi et jeudi de chaque semaine. Lorsque le sultan montait à cheval, on lui
tenait sur la tête un parasol de soie, et les bouts du schall de son turban,
ornés de ses titres brodés en or, flottaient derrière lui.
Suivi de ses émirs, des juges et des deux schéïkhs les
plus renommés de son royaume, le sultan mamlouk, Kanssou-Ghawri, alors âgé de
quatre-vingts ans, sortit du Caire pour aller à la rencontre de l’armée
ottomane. Le nombre des Djelbans ou Mamlouks, que Kanssou-Ghawri avait,
pendant son règne de seize ans, réunis de tous les pays, s’élevait à treize
mille hommes; avec leur secours, il lui était facile de tenir en bride les
Korsans ou Mamlouks de la troisième classe, que lui avaient légués ses prédécesseurs.
Kanssou-Ghawri eut le tort de ne pas savoir discerner lesquels de ses begs
méritaient sa confiance, et d’ajouter ainsi au désordre qu’entraînait la
division des troupes en catégories plus ou moins favorisées; Sibaï, gouverneur
de Damas, qui était sincèrement dévoué au Sultan, lui devint suspect, parce
que son nom commençait par un S : l’historien de cette campagne. Ibn-Seïnel. versé dans les sciences cabalistiques, lui avait prédit qu’un ennemi,
dont le nom commençait par un S (Sélim), lui ferait courir de grands dangers. A
l’arrivée du sultan à Damas, Sibaï l’avertit des relations secrètes
que Khaïrbeg, gouverneur de Haleb, entretenait avec l’ennemi; mais
Kanssou-Ghawri, préoccupé de la prédiction d’Ibn-Seïnel, ne fit aucune
attention à la dénonciation de Sibaï, d’autant plus que Berdi-Ghazali, un des
premiers begs de l’armée, prit vivement la défense de Khaïrbeg, avec qui il
agissait de concert. Le gouverneur d’Aïntab, qui, après avoir servi de guide
aux Ottomans dans l’intérieur du pays, avait osé se rendre à Damas sous le
masque de la fidélité, reçut seul la punition due aux traîtres. Kanssou-
Ghawri continua sa marche; et le 24 août 1516 (26 redjeb 922), les deux
sultans se rencontrèrent dans la prairie de Dabik, où la tradition
musulmane place le tombeau de David. Sélim partagea le commandement de
l’aile droite entre le beglerbeg d’Anatolie. Seïnel-Pascha, et le beglerbeg de
Karamanie, Khosrew-Pascha, auxquels il adjoignit Alibeg Schehzouwaroghli, et
Mahmoudbeg Ramazanoghli, tous deux les derniers rejetons d’anciennes
dynasties. L’aile gauche était sous les ordres de Büklü Mohammed-Pascha et
du beglerbeg d’Amassia; le front de l’armée était hérissé de bouches à feu, qui elles-mêmes étaient protégées comme d’ordinaire par une barricade de chariots.
Kanssou-Ghawri plaça à son aile droite Khaïrbeg, gouverneur de Haleb, et à
l’aile gauche, Sibaï, gouverneur de Damas. Le gain de la bataille, qui ne fut
ni longue ni sanglante, doit être attribué non seulement à l’artillerie des
Ottomans, dont les Egyptiens manquèrent en cette circonstance, comme les
Persans lors du désastre de Tschaldiran, mais encore à l’inaction des Djelbans;
cette milice, dans la fausse supposition que le sultan lui préférait les
Korsans, s’enfuit avant même d’avoir combattu. Ghawri, qui avait surtout
compté sur les Djelbans, et à qui il importait autant de les ménager que de se
défaire des Korsans bien moins dévoués à sa personne, avait placé ces
derniers à la première ligne, pour les sacrifier plus sûrement. Les Djelbans,
ignorant les véritables intentions de Ghawri, regardèrent cette disposition
comme le résultat d’une disgrâce imméritée, et ne s’ébranlèrent point même au
plus fort du danger. Il y eut à peine mille Korsans de tués; le reste de
l’armée égyptienne se dispersa. Le sultan octogénaire, entraîné dans la déroute
de ses troupes, trouva la mort sur les bords d’un étang, soit
par suite de son grand âge, soit par une attaque d’apoplexie, soit enfin par
la trahison d’un de ses begs. Ainsi le projet formé par Ghawri de se
débarrasser des Korsans, en les exposant aux premiers coups de l’ennemi, lui
coûta le trône et la vie, et valut à l’Egypte la perte non seulement de Haleb,
mais de toute la Syrie. Younis-Pascha reçut l’ordre de poursuivre Khaïrbeg,
qui avait pris la route de Haleb; mais Khaïrbeg, au lieu de se jeter dans la
forteresse, rebroussa chemin et se livra lâchement à Younis-Pascha, pour
mériter par sa trahison les bonnes grâces du sultan. Sélim trouva dans la
tente de Ghawri un trésor immense, consistant en deux cents quintaux d’argent
et cent quintaux d’or. Parmi les morts restés sur le champ de bataille, on
découvrit les corps du grand prince de l’armée égyptienne, Soudoun-Adjemi, et
de l’un des plus braves émirs du sultan mamlouk; Sélim ordonna de les
ensevelir avec les honneurs dus à leur rang. Un tschaousch, qui avait été
envoyé à l’examen du cadavre de Kanssou-Ghawri, lui avait tranché la tête, et
était venu la déposer aux pieds du sultan; mais celui-ci, irrité de ce manque
de respect au souvenir du rang royal de Ghawri, voulut punir le
tschaousch de son odieuse flatterie en le faisant décapiter; ce ne fut que
sur les plus vives instances des vizirs qu’il se contenta de le destituer de sa
place. A la nouvelle de l’arrivée de Sélim, les habitans de Haleb étaient
sortis de la ville pour aller à sa rencontre et lui prêter serment de fidélité
sur la place dite Place-Bleue. Avec Haleb tombèrent entre les mains du
Sultan des trésors inespérés : un million de ducats et plus de trois mille
vêtemens de riches étoffes, doublés de fourrures de lynx et de zibeline. Il
s’empressa de pourvoir à l’administration de cette ville, aussi importante par
sa position que par son commerce, en y installant Karadja-Pascha, commandant de
l’avant-garde de son armée, comme gouverneur, et Djœl-mekdjizadé
Kemaltschelebi, comme juge. Des lettres de victoire furent expédiées au prince
Souleïman aux puissances étrangères, aux Génois de Khios et aux Vénitiens. La
chute de Haleb décida celle de toutes les autres places des Mamlouks sur les
frontières de Syrie, telles que Malatia, Diwrighi, Behesni, Aïntab et Kalaater-Roum. Lorsque Sélim assista
pour la première fois, dans la grande mosquée de Haleb, à la prière publique,
le prieur ajouta aux titres ordinaires du sultan celui de serviteur des deux
saintes villes de la Mecque et de Médine, qui jusqu’alors avait été
exclusivement réservé aux princes mamlouks; cette adroite attention flatta
tellement l’ambition de Sélim, que, dans l’excès de sa reconnaissance, il ôta
son kaftan, d’une valeur de plus de mille ducats, pour en revêtir le prieur courtisan; Sélim ne fit en cela que suivre l’exemple du Prophète, qui, en retour
des éloges du poète Kaab Ben Soheir, lui avait donné son manteau (borda).
Haleb, surnommée Schehba (la bigarrée), vient
immédiatement après Constantinople, Andrinople, Brousa, Kaïro et Damas: cette
sixième capitale de l’empire ottoman occupe l’emplacement de l’ancienne Beroia
ou Chalybon. C’est là que la tradition place les scènes d’hospitalité et les
festins d’Abraham, circonstances qui la rendent sacrée aux yeux des Musulmans. Sept collines s’élèvent dans la vaste plaine de Haleb; quatre d’entre
elles sont renfermées dans l’enceinte de la première forteresse, construite vers
la fin du treizième siècle. A l’ouest coule la rivière de Kowaïk, à travers
des jardins renommés pour leurs
melons, leurs concombres, leurs potirons, leurs raisins,
et surtout leurs pistaches. Les douze portes de la ville conduisent à autant
de faubourgs; la population se monte à plus de deux cent mille âmes. Haleb
est le siège d’un gouvernement dont relèvent sept districts ou sandjaks; ce
gouvernement s’étend jusqu’aux rives de l’Euphrate, et le long de ce fleuve
depuis Balis (Barbalissus) jusqu’à Bir ou Biredjik, l’ancienne Birtha. Au
nombre des villes comprises dans la juridiction de Haleb, sont Manbedj,
l’ancienne Hierapolis, et Marraton-Nôman; la première est célèbre par le
temple de la grande déesse syrienne Derketo, la seconde par le roi arabe Nôman
son fondateur, et par le poète Eboulôla, dont les poésies respirent un grand et
fort sentiment de liberté, et qui prit, de sa ville natale, le nom de Maarri.
La population du gouvernement de Haleb, à l’occident, vers Antioche, et à
l’orient, vers l’Euphrate, est un mélange de Turcomans, de Kurdes et d’Arabes
appartenant à differentes tribus. Ici se pressent en abondance des
réflexions de tout genre pour l’historien. Cent trente années s’étaient
écoulées depuis que Bayezid Ier avait obtenu du khalife honoraire de la
maison d’Abbas, résidant au Caire, le titre de sultan, grâce à l’intervention
du prince des Mamlouks, Bibars, peu de temps avant qu’il eût été fait
prisonnier par Timour. Sélim, son cinquième successeur, suivait alors en Syrie
les traces du conquérant tatare; il s’empara facilement de la place qui avait
opposé une si vive résistance au vainqueur de son aïeul, et qui avait été,
antérieurement et pendant les croisades, le théâtre des hauts faits d’armes de
tant d’illustres guerriers. Prise par Omar sur les Byzantins avec le reste de
la Syrie, Haleb subit le joug des khalifes ommiades et abbassides, et plus
tard celui des gouverneurs des dynasties égyptiennes, Beni-Touloun et
Akhschid, jusqu’à ce que Seïfeddewlet, grand prince de la dynastie de Hamdan,
en eut fait le siège d’un royaume indépendant. Seïfeddewlet porta ses armes
victorieuses dans toute l’Asie-Mineure, battit le grand-domestique qu’il fit
prisonnier, et alla jusqu’au pied de l’Olympe conquérir Brousa, en vue même de
Byzance. Mais, au retour de Seïfeddewlet en Syrie, les Grecs le surprirent
dans un défilé d’où il ne se sauva qu’avec peine; à la suite de cet avantage,
ils réduisirent de nouveau sous leur domination la ville de Haleb, ainsi que
celles de Himss, de Hama, de Scheïzer, de Maarrat, et ravagèrent tout le pays
au-delà de l’Euphrate, jusqu’à Amid et Nizibin. Seïfeddewlet mourut dans son
ancienne capitale, qu’il avait reprise sur les Byzantins; et afin que
son corps ne pût tomber entre les mains de l’ennemi il ordonna qu’on le
transportât à Miafarakaïn. Cette précaution n’était pas inutile, car l’Arabe Salih
Ben Merdas, de la tribu de Kelab, enleva Haleb au petit-fils de Seïfeddewlet;
la famille de Salih Ben Merdas régna dans cette ville, pendant cinquante ans. Sur les débris de la dynastie Merdas, vers l’époque de la première
invasion des Croisés en Syrie, s’éleva une branche de la dynastie seldjoukide,
qui ne tarda pas à étendre sa domination sur toute l’Asie. Ridhwan le
fratricide, après la prise d’Antioche par les Croisés, réunit à Haleb les
princes de Damas, de Himss et de Mossoul, et livra aux chrétiens, sous les
murs même d’Antioche, la célèbre bataille dans laquelle, par la faute de
Kerbogha, prince de Mossoul, tout le camp de l’armée musulmane tomba au
pouvoir de l’ennemi. Lorsqu’après la mort de Ridhwan, l’eunuque Loulou
s’empara du pouvoir au nom des fils du prince défunt, les habitans de Haleb
appelèrent, pour les gouverner, le puissant Ilghazi (vainqueur de la terre),
prince de Mardin, de la maison d’Ortok. Ilghazi s’était d’abord ligué avec
Toghteghin de Damas et les chrétiens contre Aksanghir, l’Atabège de Mossoul;
mais ensuite, allié avec ce même Aksanghir, il fit éprouver aux Croisés une
sanglante défaite dans la plaine de Sarepta (15 djemazioul-ewwel 513 —24 août
1119). Dix ans plus tard, parut à Haleb un un ennemi encore plus redoutable pour les chrétiens,
l’Atabège Amadeddin Senghi; juste, mais cruel, il sut, en suivant l’habile
plan de conduite qu’il s’était tracé, réduire les princes turcs et chrétiens de
la contrée. Une victoire qu’il remporta sur les Croisés dans le voisinage de
Haleb le rendit maître du fort d’Assaret (Sarepta), dont il rasa les murs,
parce que sa proximité de la ville le rendait très-dangereux, et que dans le
cas d’une attaque il était par son isolement très-difficile à conserver. Noureddin,
fils d’Amadeddin, et Salaheddin, fondateur de la dynastie des Eyoubides, furent
plus redoutables encore aux armées chrétiennes que leurs prédécesseurs Ilghazi
et Ridhwan. Maîtres de toute la Syrie, à l’exception des quelques villes
possédées par les Croisés, ces deux princes rangèrent également sous leur
domination Haleb, qui, après l’extinction de la famille d’Eyoub, passa aux
Mamlouks baharites, puis aux Mamlouks tscherkesses, et enfin aux Ottomans.
Sélim s’arrêta quelques jours à Haleb, et prit ensuite la
route de Hama, l’ancienne Epiphania; le nom fastueux, donné par les Grecs à
cette ville, n’est justifié que par la double gloire littéraire du second et de
l’avant-dernier souverain de la branche des Eyoubides établie dans cette
partie de la Syrie : ces deux princes étaient Melek-Manssour, roi poète et
historien, qui est resté long-temps inconnu en Europe, et Aboulfeda, l’un
des meilleurs écrivains d’histoire et de géographie orientales. Cependant les tombeaux de
ces deux souverains célèbres dans la littérature d’Asie, attirent moins
aujourd’hui l’attention du voyageur que les grandes roues à godets appelées naoura, dont le bruit monotone est vanté si souvent dans les poésies
mélancoliques des Arabes. Sélim investit du gouvernement de Hama Guzeldjé
Kasim-Pascha, plus tard vizir de Souleïman-le-Grand, et fondateur d’une
mosquée, d’une médrésé, de bains et d’autres établissemens d’utilité publique;
pour honorer la mémoire de Kasim le peuple donna son nom à un des principaux
faubourgs de Constantinople. L’armée continua, sans rencontrer de résistance,
sa marche jusqu’à Himss, l’ancienne Emessa, dans le voisinage de laquelle
Seïneb (Zénobie), reine de Palmyre, vint offrir la bataille à l’empereur
Aurélien avec un courage qui aurait mérité un meilleur sort. Cette ville
antique, célèbre par le culte de l’Apollon syrien Héliogabale, qui avait été
la dernière résidence d’une branche de la famille d’Eyoub, et qui avait
longtemps gémi sous la tyrannie des gouverneurs égyptiens et les brigandages
des Bédouins, fut érigée en sandjak et donnée en fief au Turc Ihtimanoghli de
Roumilie. Sélim s’abstint de marcher sur Damas, jusqu’à
ce qu’il eut reçu la nouvelle que les begs des Mamlouks, réunis dans cette
ville pour procéder à l’élection d’un nouveau sultan, en étaient partis pour
le Caire, sans avoir pu s’entendre (22 septembre). Vers la fin de septembre,
les drapeaux de Sélim flottaient sur les murs de Masstaba, faubourg de Damas.
L’émir arabe Nassireddin, à qui les Mamlouks avaient confié la défense de la
place, séduit par les propositions de Khaïrbeg, capitula avec les Ottomans;
douze jours après leur arrivée à Masstaba, Sélim fit son entrée à Damas, et se
rendit au palais de Kassr Eblak, où vinrent lui rendre hommage les commandans
des forteresses de Syrie, les émirs arabes et les Druzes du Liban. Il
conféra les gouvernemens de Tripoli, de Jérusalem et de Safed, à Moustafa, fils
d’Iskender-Pascha, à Ewrenosoghli et à Mostanssiroghli; et
pour se concilier l’affection des Druzes, il éleva un de leurs chefs,
Moïnoghli, au rang de sandjakbeg. Mohammedbeg, fils d’Isabeg, fut
envoyé à Ghaza avec deux mille cavaliers, pour prendre, en qualité de
gouverneur, possession de cette ville importante, qui est placée comme un
avant-poste sur les frontières d’Egypte. Sélim séjourna à Damas pendant quatre mois de l’hiver, dont trois,
ceux de ramazan, de silikdé et de silhidjé (correspondant précisément, en
l’année 1516, aux mois d’octobre, de novembre et de décembre) étaient
consacrés par les anciens Arabes aux jeûnes, aux repos et aux pèlerinages. Il
employa ses loisirs à visiter les monumens de cette ancienne résidence des
khalifes ommiades et de tant d’autres grands souverains, et les tombeaux des
schéïkhs les plus célèbres de l’islamisme. L’intérêt immense qui se rattache à
Damas nous fait un devoir de suivre le sultan ottoman, dans son examen de cette
ville si riche en souvenirs et en monumens historiques.
Dimischk ou Damas, dont le nom est cité dans la Bible,
est la cinquième des villes de l’empire ottoman; son surnom de parfum du
paradis, qui l’accompagne toujours dans l’énoncé des titres du sultan, exprime
suffisamment la beauté de son site et de ses environs. Damas s’élève dans la
vallée de Goutha, l’une des plus belles du monde entier, et qui est au nombre
des quatre vallées auxquelles les géographes musulmans donnent le nom de
Paradis terrestre. Cette magnifique plaine toute verdoyante, et couverte
d’une infinité de plantes et d’arbres fruitiers, s’étend entre la ville et le
mont Kassioun (Casius), sur un espace de deux lieues; elle est arrosée en
tous sens par la rivière de Baradi, l’ancienne Chrysorhoas, de
sorte qu’on voit partout une eau limpide et de frais
gazons, ces deux conditions sans lesquelles l’Arabe, toujours brûlé par le
soleil dans ses déserts de sable, ne peut se faire une idée du paradis. C’est
ainsi que les Arabes d’Espagne ont appelé Grenade le paradis de la péninsule.
La rivière de Baradi se partage en sept bras, dans cette fertile plaine où
viennent encore couler les eaux de la source Findja, qui s’élancent en
cascade de la montagne. La beauté de la vallée de Damas l’a fait surnommer par
les géographes arabes, signe sur les joues du monde, plumage des paons du
paradis, collier de la beauté, collier de tourterelle, et Irem à colonnes
innombrables. Les descriptions de ce paradis de l’Asie comptent jusqu’à
soixante-dix canaux, dix-huit sources, vingt-un vallons, où croissent
toutes sortes d’arbres fruitiers, de légumes, de céréales et de fleurs.
Les roses, les coings, les raisins, les citrons, les figues et les prunes de
Damas, sont célèbres dans toute l’Asie. Aussi le Prophète, qui pendant
sa jeunesse était venu dans cette ville, non comme conquérant, mais comme
commerçant, lui donnait-il le nom de trois fois heureuse; un de ses disciples
lui en ayant demandé la raison, il répondit : Parce que les anges
de Dieu ont étendu leurs ailes sur cette ville. En outre,
Dieu jure dans le Koran par la figue et par l’olive, c’est-à-dire par Damas et
Jérusalem, par le mont Sinaï et la maison d’Abraham, ou la Kaaba. C’est
sur le mont Kassioun que la tradition musulmane place l’autel des holocaustes
d’Abel, la scène de son meurtre, une partie de la vie d’Adam et d’Eve, la
naissance d’Abraham et la maison de la mère de Jésus. (Ce paradis ne
pouvait manquer d’attirer l’attention et les armes des khalifes. Deux des
premiers disciples du Prophète et des meilleurs généraux de l’islamisme, Khalid
(l’épée), et Ebou-Obeïde (le bras de Dieu), firent le siège de Damas, qu’ils
bloquèrent en même temps de deux côtés opposés. Khalid accepta la reddition
volontaire de Damas. Ebou-Obeïde la refusa, et tandis que le premier entrait
par les portes ouvertes, le second forçait les murs et pénétrait dans la place
en vainqueur. La métropole de Damas, dans laquelle on vénérait la tête de saint
Jean-Baptiste, fut réclamée à la fois par les Turcs et les chrétiens de la
ville et de la Syrie; les deux parties n’ayant pu s’accorder firent une
transaction et se partagèrent l’église; mais Abdolmelek, cinquième khalife de
la maison d’Ommia, obligea les chrétiens, cinquante ans plus tard, à renoncer
au bénéfice de ce traité, et à accepter, en dédommagement de leur part de la
métropole, l’église de Saint-Thomas, située hors des murs de
la ville, et qui par cela même n'était pas comprise dans
la capitulation. Il fît de la métropole le chef-d’œuvre de l’architecture
arabe, et la convertit en une mosquée à jamais célèbre en Orient par la
magnificence de ses colonnes, la multitude de ses coupoles, l’élégance de ses
inscriptions, la richesse de ses autels, le nombre de ses tours et de ses
tribunes, et les tombeaux des saints les plus célèbres de l’islamisme.
Cette mosquée fut l’objet de la première visite de
Sélim. Elle s’étend sur une longueur de cinq cent cinquante pieds, de l’est à
l’ouest, et sur une largeur de cent cinquante, du nord au sud, et dépasse en
grandeur toutes les autres mosquées de l’islamisme, même celle de Cordoue. Si
l’on en croit Hadji-Khalfa, sa construction coûta la somme énorme de cinq
millions de ducats, et les frais d’entretien s’élevaient à trois cents ducats
par jour. Cette dernière somme ne paraîtra pas exagérée, si l’on considère
que seize imams, divisés en quatre catégories correspondant aux quatre sectes
orthodoxes, y faisaient tous les jours la prière publique, que soixante-quinze
mouezzins appelaient à la fois, du haut des trois minarets, les fidèles au
temple, et que douze mille lampes y brûlaient pendant les nuits du seul mois de
ramazan. Le prix que coûta la mosquée elle-même n’a rien non plus qui
étonne, lorsqu’on sait qu’il y avait six cents lampes suspendues aux voûtes par
des chaînes d’or et d’argent, et que de toutes parts s’élançaient d’énormes
colonnes de serpentin, de porphyre, de granit et de marbre de diverses
couleurs. La nef de la mosquée est bordée de chaque côté de quarante colonnes
alternativement vertes et rouges. Deux des colonnes, sur
lesquelles repose la grande coupole du milieu de l’édifice, appelée coupole de
l’aigle, furent achetées par Welid à Khalid, fils d’Yezid, pour la somme
de quinze cents ducats; deux autres d’un vert pistache tirées d’Alexandrie, et
coûtant cent ducats chacune, ornent le monument où est déposée la tête de saint
Jean-Baptiste; mais les deux colonnes les plus grandes de l’édifice, auxquelles
on ne peut comparer que celles de la mosquée Souleïmaniyé à Constantinople,
sont à l’entrée de la porte principale, à l’ouest, appelée Babol-Burid; trois
autres portes regardent les trois autres points du ciel. Dans l’intérieur
sont disposées quatre niches ou autels (mihrab), pour chacune des quatre sectes
orthodoxes, les Hanefis, les Schafiis, les Malikiset les Hanbelis, et
quatre estrades (mihfel) où les mouezzins, après être descendus des minarets
répètent une dernière fois leur appel à la prière. L’un des trois minarets de
cette mosquéè est en haute vénération chez les musulmans, qui croient qu’au
dernier jugement le Seigneur Jésus y descendra du ciel; un autre, appelé minaret
de la fiancée, est celui qui, dans l’incendie de Damas sous Timour, resta seul
debout bien qu’il fût en bois. Mais la partie la plus vénérée de la mosquée
est le sanctuaire, où, d’après l’opinion des musulmans, serait conservée encore
aujourd’hui la tête de saint Jean-Baptiste: cependant, du temps des empereurs
grecs, elle fut solennellement transférée à Constantinople, où elle se
multiplia pour passer en plusieurs exemplaires en Europe, quoiqu’elle ne fût
jamais peut-être arrivée sur la terre chrétienne d’Europe. La translation dans
cette mosquée de l'exemplaire du Koran, écrit de la main même d’Osman, est un
article de foi chez les Arabes comme celle de la tête de saint Jean-Baptiste
dans l’histoire byzantine: conservé d’abord à Tiberias, on le transporta
solennellement dans la mosquée de Damas, du temps des croisades, de peur qu’il ne tombât entre les mains des
chrétiens; lorsque les Croisés parurent sous les murs de Damas, il fut exposé
à la vénération publique, au milieu des cris lamentables du peuple. La
tradition ajoute qu’au moment où Osman tomba sous les coups des assassins, il
lisait dans ce livre sacré, sur lequel rejaillirent quelques gouttes de son
sang, qu’on y montre encore aujourd’hui. Un second exemplaire du livre sacré,
que possède la mosquée de Damas, est écrit de la main d’Ali. Deux soures du
Koran, celles d’Al-fourkan (la décision) et d’Al-melaïket (des anges),
courent le long des murs, inscrites en lettres d’or sur un fond d’azur. Les
lecteurs de la mosquée lisent le Koran devant la chapelle de Saint-Jean,
d’après les variantes des dix et des sept grands schéïkhs de l’islamisme.
C’est dans cette mosquée qu’Ebou-Durda, un des disciples du Prophète, apprit à
seize cents fidèles à la fois à lire dans le Koran, d’après la méthode que nous
appelons méthode de Lancaster, et qui consiste dans l’enseignement des élèves
les uns par les autres. La mosquée est un but de pèlerinage
pour les musulmans qui viennent y visiter, outre
la chapelle consacrée par la relique de saint Jean-Baptiste, les tombeaux des
prophètes Houd et Khizr. Toutes ces sépultures (makam), ces tombeaux
(mesched), ces tribunes (makhsourra), ces coupoles, ces colonnes, ces jets
d’eau, dont l’un est assez fort pour lancer en l’air un melon,
excitent encore aujourd’hui l’admiration et le respect des caravanes de
pèlerins qui passent à Damas pour se rendre à la Mecque. Mais les lampes d’or
ont disparu avec leurs chaînes d’argent, et les majestueuses colonnes ont
beaucoup souffert des deux incendies qui dévastèrent la ville lors des guerres
civiles de l’Egypte et de l’Irak, et pendant l’invasion de
Timour.
De la mosquée des Ommiades, le Sultan alla visiter, selon
l’usage de tous les pèlerins, les tombeaux des disciples et des épouses du
Prophète, des grands souverains et des scheïkhs célèbres, qui rendent si
sainte aux yeux des musulmans la ville de Damas. Nous avons déjà parlé des
soins hypocrites que prit Timour pour la conservation des tombeaux des femmes
de Mohammed. Des quarante disciples du Prophète ensevelis à Damas, il
nous suffira d’en citer quatre dont les sépultures attirèrent les regards de
Sélim, savoir: Khalid, Ebou-Obeïde, Ebou-Durda, et l’Ethiopien
Bêlai, qui fut mouezzin de Mohammed. Mais l’attention du conquérant dut être
encore plus fortement excitée par les tombeaux des grands souverains, au nombre
desquels on remarque ceux du khalife fondateur de la mosquée, de son fils
Welid, et des deux meilleurs sultans de l'islamisme, Noureddin et Salaheddin.
Noureddin, le grand Atabège, dont la gloire se répandit dans toute l’Asie, et
qui força les louanges même des Croisés, fut pris pour modèle par beaucoup de
grands princes musulmans; Mohammed-le-Conquérant, entre autres, fonda à son
exemple huit académies dans diverses villes de son empire; nous ne
parlons pas ici de ses autres constructions. Noureddin embellit Damas non
seulement de mosquées et d’académies, mais encore de deux des plus célèbres
édifices de l’islamisme: l’un est le palais du conseil de l’empire, qui fut
appelé Darol-Aadl, c’est-à-dire la maison de la justice, par opposition à
l’académie bâtie par le tyran Hakim, au Caire, sous le nom de Darol-Ilm, c’est-à-dire maison des sciences; l’autre est un immense hôpital
qui fut doté d’un revenu annuel de sept mille ducats, et qui rivalisait
dignement avec le grand hôpital élevé par le khalife Moktedir à Bagdad. C’est
à de telles entreprises que Noureddin employait les revenus de l’Etat, se
contentant pour lui-même de sa fortune particulière. Vêtu modestement
d’étoffe de laine et de fil, il faisait fort peu de dépense, et ne vivait que
pour la grande et la petite guerre sainte, c’est-à-dire les sciences et les
armes; il est l’auteur d’un ouvrage célèbre intitulé: Fakhri (la gloire de
la lumière), et l’inventeur de la poste aux pigeons. A l’exemple de
Seïfeddewlet, prince de la dynastie de Hamdan, Noureddin fit rassembler la
poussière qui s’était attachée à ses vêtemens pendant ses campagnes, et ordonna
qu’on l’enterrât avec lui, en témoignage des mérites gagnés dans ses guerres
contre les infidèles. C’est dans un esprit semblable que Salaheddin, fondateur
de la dynastie d’Eyoub, voulut qu’on ensevelît son glaive à ses côtés, afin,
disait-il dans son testament, qu’il pût se relever sur lui au jour du jugement
dernier.
Salaheddin, âgé seulement de onze ans, assista avec son
père à la sanglante bataille livrée par Omar aux Croisés sous les murs de
Damas, près de la caverne de Rouboua; c’est à cette bataille que
Schehinschah, frère de Salaheddin, mérita la palme du martyre en tombant pour
la foi. Sélim visita également la caverne de Rouboua, appelée aussi le
berceau du Seigneur Jésus; mais il s’arrêta surtout à Salehiyé sur le
penchant du mont Kassioun, près du tombeau de
Mohiyeddin-al-Arabi, le plus grand de tous les scheïkhs mystiques. A la cime
de la montagne s’élève sur de nombreux piliers une magnifique coupole
appelée Koubbetou-Nasr (coupole de la victoire), d’où le regard plonge
avec délices sur tout ce beau paradis de Damas; au pied du Kassioun, les ruines
d’une infinité de tombeaux se groupent pittoresquement autour du mausolée de
Mohiyeddin, qui, seul, s’élève encore dans sa beauté première. La curiosité
des voyageurs européens doit être surtout attirée par le tombeau du premier
philosophe de l’islamisme, Farabi, qui, comme Pythagore, cultiva avec un égal
succès la philosophie et la musique. Farabi embrassa dans ses études, à
l’exemple d’Aristote et avec non moins de bonheur, toutes les branches des
connaissances humaines, et les Arabes lui ont donné le titre de second maître, reconnaissant ainsi Aristote pour le premier. Cependant le tombeau du
scheïkh al-Arabi réclame ici spécialement notre attention, non seulement parce
que Sélim, versé lui-même dans la poésie mystique, le visita plus fréquemment
que les autres pendant son séjour à Damas, et le protégea, à son retour
d’Egypte, d’un dôme conservé jusqu’à présent, mais parce que al-Arabi donna le
premier une base scientifique à ce mysticisme, qui a toujours eu et a encore
tant d’adeptes en Perse, en Arabie et en Turquie. Mohiyeddin naquit à Cordoue,
vers la fin du onzième siècle, d’une famille descendant de la tribu arabe Taï.
Après avoir étudié à Séville, Mohiyeddin fit un voyage en Orient, où il suivit les cours des plus
célèbres schéïkhs de son époque. Il renonça aux sciences positives qu’il avait
cultivées pendant sa jeunesse, pour s’adonner à la doctrine mystique qui lui
fut révélée par le scheikh Schaedeli, le même qui découvrit les vertus du
café. Entré dans cette nouvelle voie, il y dépassa de beaucoup, non seulement
le scheikh Koschaïri, fondateur du mysticisme, mais encore son contemporain,
le poète arabe Ibn-Faredh; il créa lui-même à Koniah une école, du sein de
laquelle sortirent, plus tard, les célèbres schéïkhs Sadreddin de Koniah, et
Schems Tebrizi, qui fut le professeur du poète mystique de la Perse, Mewlana
Djeladeddin-Roumi. Mohiyeddin mourut âgé de soixante-dix-sept ans, laissant
après lui une immense réputation, et considéré comme la première autorité en
matières mystiques. Sélim alla voir à deux reprises différentes le
scheikh Mohammed Bendakhschan, à qui son indépendance et ses macérations
avaient valu une haute renommée de sainteté. A la première visite du
sultan, Bendakhschan garda un silence absolu; Tschelebi, médecin de Sélim, lui
en ayant demandé la cause, il répondit que c’était au sultan, et non pas à
lui, à ouvrir la conversation. Sélim étant venu une seconde fois chez
Bendakhschan, et son médecin ayant commencé à parler du temps, le saint
personnage l’interrompit et parla en ces termes: «Le khalifat est un poids
lourd et difficile à porter; et les sultans sont, comme nous schéïkhs,
d’impuissans serviteurs du créateur; mais ils doivent, en outre,
gouverner les peuples. Celui qui n’a qu’un fardeau léger a plus de facilité
pour se sauver de la perdition que celui qui en a un pesant; mais le devoir
des souverains est de garder le fardeau qui leur est imposé.» Après plusieurs
exhortations de ce genre, le scheïkh donna au Sultan la bénédiction que
celui-ci lui avait demandée. On s’étonnerait avec raison de la vénération que
Sélim, malgré son caractère cruel, manifesta pour les tombeaux des scheïkhs, et
particulièrement pour celui de Mohiyeddin Ibn-al-Arabi, si sa conduite n’était
expliquée en cette circonstance par l’hypocrisie sous laquelle il savait se
déguiser, et par le penchant qu’il avait hérité de son père pour les ouvrages
et les poésies mystiques. Le Diwan des poésies persanes de Sélim ne traite
presque que des sujets de ce genre, et, sous ce rapport, c’est la plus
singulière publication que mentionne l’histoire littéraire, non seulement des
Ottomans, mais encore de tous les peuples où il y eut des rois auteurs et
conquérans. Sélim, qui se plaisait dans la société des savans et des poètes,
eût, sans nul doute, suivi l’exemple de Timour, qui, à Haleb et à Damas,
conversa souvent avec les historiens Ibn-Schoné et Ibn-Khaledoun, si, à cette
époque, la littérature arabe eût pu offrir à sa curiosité d’aussi brillantes
illustrations; mais le dernier auteur célèbre de ce pays, Soyouti, qui a écrit
plus de trois cents ouvrages dans les diverses branches de toutes les
connaissances humaines, était mort depuis un siècle. Aussi Sélim se
contenta-t-il, pendant sa campagne en Egypte,
de la société des savans qui l’avaient accompagné, du
philologue Halimi, son ancien professeur; du juge d’armée Kemal-Pascha; de son
médecin, le Persan Akhi-Tschelebi, et de son valet-de-chambre
Hasandjan, père de l’historien Seadeddin. Ce dernier fit copier, dans le cours
de l’expédition, plusieurs ouvrages classiques, et, entre autres, l’histoire
de Perse de Wassaf, dont l’unique exemplaire qu’en possédât le Sultan était
tombé, pendant la marche à travers le désert, entre les mains d’un parti de Bédouins.
A peu près vers l’époque où Sélim entrait à Damas, les
Mamlouks s’assemblaient au Caire pour procéder à l’élection d’un nouveau
sultan. Les Djelbans votèrent en faveur du fils de Kanssou-Ghawri, Seïd-Mohammed; les Korsans se déclarèrent pour Toumanbaï, prince recommandable par
sa valeur, sa loyauté et son désintéressement. Mais les nobles qualités de
Toumanbaï ne purent lui concilier les voix des Djelbans, qui redoutaient sa
souveraineté pour leur protégé Mohammed, le jeune fils encore mineur de Ghawri.
Alanbeg et Kourtbeg s’interposèrent, et conclurent un arrangement d’après
lequel Toumanbaï garantissait aux Djelbans la vie de Mohammed, sous la
condition qu’ils se cotiseraient pour fournir une somme de soixante mille
ducats, qui serait employée à la continuation de la guerre. Cependant
Sélim faisait ses préparatifs pour traverser, aux premiers
jours du printemps, le désert qui sépare la Syrie de l’Egypte. Il acheta
plusieurs milliers de chameaux destinés au transport des outres d’eau
nécessaires à la consommation de son armée, et distribua deux millions
d’aspres à ses soldats pour les encourager à la conquête. Sinan-Pascha fut
dirigé sur Ghaza avec cinq mille hommes, et chargé d’appuyer le pascha de ce
district; mais Sélim, avant de se mettre lui-même en marche, envoya au nouveau
sultan des Mamlouks un saïm (possesseur d’un des grands fiefs de cavalerie)
nommé Tscherkes Mourad et un autre ambassadeur pour lui offrir la paix, à
condition qu’il reconnaîtrait sa souveraineté, ferait faire la prière publique
en son nom et battre monnaie à son coin. Toumanbaï reçut les deux envoyés
avec les honneurs dus à leur rang: mais, à leur sortie de l’audience, Alanbeg
les ayant rencontrés, se jeta sur eux transporté de fureur, et leur trancha la
tête. Il se rendit ensuite au diwan où il excusa ce meurtre par son indignation
des propositions qu’avaient osé faire les ambassadeurs, et par son mépris pour
les Ottomans, qui, inférieurs, disait-il, en courage personnel aux Mamlouks,
n’avaient gagné la bataille de Merdj-Dabik que grâce à leurs canons. La
guerre fut donc résolue. Djanberdi-Ghazali, nommé général en chef de l’armée,
et ayant sous ses ordres dix begs commandant chacun une division de
mille hommes, partit du Kaire le 1er schewal 922 (28
octobre 1516). Il rencontra sur la frontière de Syrie, non loin de Ghaza et
dans les environs du karavanseraï d’Younis-Khan, l’avant-garde des Ottomans
commandés par le grand-vizir Sinan-Pascha. Le grand-vizir confia son aile
droite à Ferhad, sandjakbeg du Tekké, son aile gauche au gouverneur de Ghaza,
Mohammedbeg, fils d’Isa, et se mit lui-même à la tête de la réserve, composée
de janissaires et de sipahis. D’après l’ordonnance de l’armée égyptienne,
l’ancien gouverneur de Ghaza se trouva opposé au gouverneur actuel de cette
ville, et Khoudawerdibeg, gouverneur d’Alexandrie, au sandjakbeg du Tekké. La
défaite de Merdj-Dabik n’avait point ébranlé le sentiment qu’avaient les
Mamlouks de leur supériorité sur les Ottomans en courage et en manœuvres
hardies; les Ottomans, de leur côté, n’avaient pas une moins grande confiance
en eux-mêmes, confiance qu’avait déjà justifiée une victoire. Aussi le combat
fut-il acharné : les différens corps des deux armées plièrent et revinrent à la
charge tour à tour. Enfin les Mamlouks, décimés par l’artillerie ottomane,
durent abandonner le champ de bataille et se retirer dans le désert.
Le lendemain, au point du jour, les Turcs victorieux
rentrèrent dans Ghaza, dont les habitans s’étaient révoltés pendant leur
absence, ainsi que ceux de la ville de Ramla. Cependant Sélim avait quitté
Damas le 16 décembre; à son arrivée au village de Djouldjouliyé, près de Ramla, il reçut la nouvelle de la victoire de Sinan-Pascha, et
ordonna le massacre général des rebelles de Ghaza et de Ramla. Accompagné
seulement de quelques-uns de ses confidens, au nombre desquels Hasandjan, père
de Seadeddin, et l’historien Idris, le Sultan se rendit de Ramla à Jérusalem,
distante seulement de quelques lieues, et y arriva au milieu de la nuit. Sans
attendre le jour, il visita les tombeaux des prophètes et le rocher sacré où
Abraham offrait ses sacrifices. Il avait tellement plu la veille, qu’à peine
les pèlerins purent-ils trouver un endroit sec pour faire leur prière. Le
lendemain matin, Sélim, malgré un temps froid et neigeux, alla à Hébron rendre
hommage au tombeau d’Abraham, et retourna par Ascalon à son camp. Le
grand-vizir Sinan-Pascha vint à la rencontre du Sultan jusqu’à Aïnes-Saffa, à
l’est de Ghaza; Sélim lui fît don d’un sabre d’honneur, et distribua une
nouvelle gratification à ses troupes, en récompense de leur victoire. Houseïn-Pascha, un des quatre vizirs, ayant osé faire quelques
représentations à ce sujet, ainsi que sur le danger d’une marche à travers le
désert, le Sultan ordonna de couper les cordes de sa tente et lui fit
trancher la tête. Avant son départ, il reçut les clefs de Safed, de Tiberias,
de Nablous, de Jérusalem et d’Hebron; les schéïkhs de tribus arabes étant
venus lui prêter serment de fidélité, il voulut reconnaître cette soumission
inattendue, et remit au premier d’entre eux, Ahmed-ben-Bakar, chef de la tribu
Béni Waïl, un drapeau et un tambour, l’investissant ainsi du titre de prince.
L’armée ottomane alla en dix jours des frontières de
Syrie à Salehiyé, à travers le désert de Katiyé. Une pluie abondante et
continue avait rafraîchi les sables ardens de cette contrée et tassé le sol,
qui offrit, par cela même, un passage plus facile aux troupes et aux bagages.
Mais des nuées d’Arabes d’Egypte harcelaient continuellement l’armée ottomane:
le sultan mamlouk leur payait à prix d’or les têtes turques qu’ils lui
apportaient. Le 27 silhidjé 922 (20 janvier 1517), ces Arabes inondèrent le désert
en flots si nombreux, que le grand-vizir craignit un engagement et fit amener
le cheval de bataille du Sultan. Sélim, croyant qu’il allait avoir à faire à
Toumanbaï, allait se mettre en selle, lorsqu’il apprit que ce n’était qu’une
attaque des tribus du désert; l’inutile précaution du grand-vizir faillit lui
coûter la vie. L’avant-dernier jour de l’année islamite 922, Sélim dressa son camp à Khan-kha, dans le voisinage du Caire. Toumanbaï avait, d’après le conseil du
traître Ghazaliberdi, caché la plus grande partie de son artillerie du côté du
village de Ridania, près d’Aadiliyé, où passe la route de Birketol-Hadj au
Caire. Ghazali fit savoir au Sultan, par l’entremise de son complice Khaïrbeg
passé dans les rangs ottomans, qu’il eût à tourner la montagne de Mokattam,
l’assurant qu’en se portant rapidement sur Ridania, il n’aurait rien à
craindre de l’artillerie enfouie dans les sables. Lorsque Sélim, à l’aide des
avis secrets qu’il avait reçus, eut évité le canon égyptien, Toumanbaï
s’aperçut, mais trop tard, de la trahison de Ghazali; il s’abstint de punir le
traître, dans la crainte de démoraliser son armée au moment de combattre; car
Sélim lui offrit la bataille le lendemain du jour où il avait tourné la
montagne de Mokattam ( 29 silhidjé 922 — 22 janvier 1517). A l’aile
droite des Ottomans étaient le grand-vizir avec les troupes d’Anatolie, Schehzouwar avec les auxiliaires du Soulkadr, Feroukhschadbeg, descendant des
princes du Mouton-Blanc, et Mahmoudbeg, dernier rejeton de la dynastie de
Ramazanoghli, avec le contingent d’Adana; à l’aile gauche, Younis-Pascha commandait
l’armée de Roumilie; Sélim se plaça lui-même au centre. L’action était
à peine engagée, qu’un corps de cavaliers tout cuirassés
d’acier se détacha de l’aile gauche des Mamlouks, et marcha droit aux étendards
de Sélim. C’était l’élite de la cavalerie égyptienne sous les ordres de
Toumanbaï en personne et de ses meilleurs généraux, Alanbaï et Kourtbaïa. Ils
s’étaient juré tous trois de prendre le sultan ottoman mort ou vif; ils
tinrent parole, si ce n’est qu’ils se trompèrent de personne, en prenant le
grand-vizir pour Sélim. Sinan-Pascha était placé entre Mahmoudbeg, Ramazanoghli
et Ali-le-Ghaznedar; Toumanbaï s’étant réservé le Sultan, alla droit au
grand-vizir; Alanbaï devait attaquer Mahmoudbeg, et Kourtbaï, Ali. Les trois
princes égyptiens se jetèrent dans les rangs ottomans avec une impétuosité
tellement irrésistible, qu’ils percèrent tous trois leurs adversaires de leurs
lances; après ce coup audacieux, ils rejoignirent le gros de l’armée, quoique
Alanbaï eût été gravement blessé d’une balle. Mais tant de
valeur et tant de courage ne purent lutter contre la trahison de Ghazali et
la supériorité de l’artillerie ottomane; vingt-cinq mille Mamlouks couvrirent
de leurs corps la plaine de Ridania. Le lendemain, Sélim transporta son camp
d’Aadiliyé à l’île de Woustaniyé, située en face du Caire; il envoya une
garnison dans cette ville, sans s’y rendre lui-même (3 moharrem — 26 janvier).
Toumanbaï, qui s’était retiré à Adwiyé, revint
secrètement sur ses pas, pénétra pendant la nuit, par la porte de
Scheïkhouniyé, dans sa capitale, et y massacra toute la garnison ottomane (6
moharrem — 29 janvier). Sélim ordonna à Younis-Pascha, au beglerbeg
Moustafa-Pascha, à l’aga des janissaires Ayas, et à Ferhad, son émir alem
(prince du drapeau), de reprendre la ville à la tête de leurs meilleures
troupes. Huit jours après la victoire de Ridania, les Ottomans entrèrent de
nouveau au Caire, où ils trouvèrent chaque rue changée en redoute, et chaque
maison en forteresse. Ainsi retranchés, les Mamlouks leur opposèrent une
héroïque résistance. Après un combat de trois jours et de trois nuits, Sélim,
sur le conseil du traître Khaïrbeg, fit l’insidieuse, mais habile proclamation, d’une amnistie générale des Mamlouks y huit cents des principaux d’entre eux
vinrent se constituer prisonniers ou furent livrés par les habitans; aussi
perfide que sanguinaire, Sélim les fit tous décapiter sur la place de
Romeïla. Ce sanglant prélude fut suivi du massacre général des habitans, qui
rappelle les horribles scènes dont Timour souillait ses victoires; cinquante mille cadavres jonchèrent les rues du
Caire. Sélim se rendit ensuite à son camp de Boulak, d’où il envoya aux
gouverneurs de son empire de pompeuses lettres de victoire, avec l’ordre de les
publier. Le 11 moharrem 923 (3 février 1517), Younis-Pascha fut nommé
grand-vizir, et le nischandji Mohammed fut appelé à remplir la place du vizir
Houseïn-Pascha, que nous avons vu exécuter par les ordres de Sélim. Douze
jours après, le Sultan contemplait du haut du palais d’Yousouf, c’est-à-dire
du château de Salaheddin, bâti sur la montagne, le magnifique pays qui dès
lors reconnaissait sa souveraineté.
Le plus vaillant des begs mamlouks, Kourtbaï, avait
échappé au massacre général de ses frères d’armes et des habitans de la ville,
en se tenant caché dans une maison du Caire. Sélim en avait été instruit et
n’avait pu découvrir sa retraite malgré tous les espions qu’il avait mis à sa
piste; cependant, tenant à l’avoir entre ses mains, il lui envoya, par un de
ses amis, Yaya fils d’Eboubekr, du drap et un livre: le premier de ces
objets assurait à Kourtbaï sa grâce, et le second, qui était le Koran,
faisait intervenir la divinité comme garant de la
promesse de Sélim. Kourtbaï, se confiant à ces assurances solennelles, sortit
de sa retraite, et vint se présenter devant Sélim, qui le reçut assis sur son
trône. «Tu es, lui dit le Sultan, le héros des chevaux; où est maintenant ta
valeur? — Elle m’est toujours restée, répondit laconiquement Kourtbaï. —
Sais-tu ce que tu as fait à mon armée? — Fort bien». Le Sultan ayant manifesté
son étonnement de ce qu’il avait osé, avec Toumanbaï et Alanbaï, tenter contre
sa personne cette attaque audacieuse qui avait été si fatale à son grand-vizir, Kourtbaï, dont l’éloquence égalait le courage, fit un brillant éloge de la
valeur des Mamlouks, et parla avec mépris de l’artillerie, qui, disait-il,
tuait lâchement et comme un assassin. Il raconta que des boulets vénitiens
avaient été apportés pour la première fois en Egypte, par un
Mauritanien, sous le règne d’Eschref-Kanssou, mais que le sultan et les begs de
l’armée avaient rejeté cette innovation comme indigne de la véritable valeur,
et comme dérogeant à l’exemple du Prophète qui avait consacré l’usage du sabre
et de l’arc comme les seules armes des Arabes. Là-dessus le Mauritanien s’était
écrié : «Qui vivra, verra cet empire périr par ces mêmes boulets.
— Malheureusement cette prédiction s’est accomplie, ajouta
Kourtbaï; mais à Dieu appartient la toute-puissance.
— Si vous mettez toute
votre force dans le Koran et la Sounna, lui dit Sélim, d’où vient donc que nous
vous avons vaincus et chassés de votre capitale, et qu’aujourd’hui tu es mon
prisonnier?
— Ce n’est pas votre valeur ni l’habileté de vos manœuvres, j’en
atteste le ciel, qui nous ont vaincus; c’est le destin qui l’a voulu, parce que
tout ce qui a un commencement a une fin, et que la durée des empires est
mesurée. Où sont les khalifes, ces vaillans soutiens de l’islamisme? Que sont
devenus les plus puissans empires de l’univers? Votre temps aussi viendra, et
votre puissance sera à son tour anéantie. Au surplus, je ne suis point ton
prisonnier, je suis ici libre et en sûreté, sous la garantie de ta parole que
tu m’as engagée par le drap et le livre.»
Kourtbaï flétrit ensuite en termes
énergiques la trahison de Khaïrbeg qui assistait à cet entretien, et termina en
conseillant à Sélim de le faire décapiter pour qu’il ne l’entraînât pas avec
lui en enfer. Sélim furieux lui répondit : « Je voulais te rendre la liberté,
et même faire de toi un de mes begs; mais tu t’es permis des paroles
inconvenantes, et tu as oublié la déférence que tu me dois. Celui qui
s’approche des sultans sans respect, est chassé de leur présence sans qu'on
le respecte.
— Dieu me préserve, répliqua le fier Kourtbaï, de faire jamais
partie des tiens»
Ces paroles comblèrent la mesure de la colère
du Sultan; il appela les bourreaux: aussitôt cent
cinquante d’entre eux accoururent le glaive à la main. «A quoi te servira ma
tête? continua Kourtbaï; beaucoup de braves visent à la tienne, et Toumanbaï
se contente du secours de Dieu.» Sélim fit signe à un des bourreaux, et, au
moment où celui-ci brandit son glaive, Kourtbaï s’écria en s’adressant à
Khaïrbeg: «Prends ma tête sanglante, et dépose-la dans le sein de ta femme,
traître, que Dieu puisse récompenser par la trahison!»
Toumanbaï s’était réfugié avec ses Mamlouks sur la rive
orientale du Nil vers Djizé; il demanda des secours aux Arabes Hawarés, et
malgré l'engagement qu’il prit de les affranchir pour trois ans du montant de
leurs taxes, il put à peine en réunir cinq à six mille sous ses drapeaux. En
même temps parurent sur le Nil trois à quatre cents barques portant quelques
milliers d’hommes, sous la conduite de Kaschif Djanim Seïfi (mon ame, mon
épée); c’était le reste des Mamlouks échappés au désastre de Ridania. Le projet
de Toumanbaï était d’attaquer Sélim dans l’île de Woustaniyé; mais Djanim
Seïfi et l’émir Ebou-Hamza, qui passèrent dans les rangs ottomans, dévoilèrent
le secret à Sélim. Après s’être consulté avec ces nouveaux transfuges et
Khaïrbeg, le Sultan envoya par le Nil à Djizé, avec une flottille de la même
force que celle des Mamlouks, quarante à cinquante pièces d’artillerie et
quelques milliers d’hommes sous les ordres de Seïfi.
Les Arabes se retirèrent aux premières décharges de
l’artillerie qu’ils ne connaissaient pas encore; les Ottomans et les Mamlouks
restèrent seuls en présence. Alors Djenim Seïfi s’avança hors de la ligne des
siens, et provoqua, d’après un ancien usage des Mamlouks, le sultan Toumanbaï
en combat singulier; l’émir Dewletbaï, l’ayant accepté au nom de son
souverain, brisa, après plusieurs évolutions habiles, la lance de son
adversaire, et le renversa de cheval. Ce fut le signal de l’attaque des Ottomans,
qui se précipitèrent en avant pour aider Seïfi à se relever; mais ils
vinrent se briser contre la résistance désespérée des Mamlouks, et ils furent
obligés de se retirer dans leurs barques. Dans le conseil de guerre convoqué
par Toumanbaï, Schadibeg ouvrit l’avis de poursuivre les avantages de cette
journée, et d’attaquer les Ottomans dès le lendemain matin. En effet, les
Mamlouks prirent soixante-dix à quatre-vingts barques sur l’ennemi,
envoyèrent une division sur le bord oriental du fleuve, et forcèrent les
Ottomans ainsi pris entre deux feux à se retirer au Caire avec les barques qui
leur restaient. Six mille Ottomans et quatre mille Mamlouks périrent dans ces
deux rencontres. Le rapport de Djanim Seïfi et d’Ayas, aga des janissaires,
amena un changement dans la politique de Sélim, et le fit pencher, malgré les
représentations de Khaïrbeg, vers des mesures plus douces; le grand-vizir,
Younis-Pascha, qui n’avait jamais donné son plein
assentiment à la campagne d’Egypte, entra entièrement dans les vues du
Sultan.
Sélim résolut d’offrir de nouveau la paix au sultan d’Egypte, sous la
condition qu’il reconnaîtrait sa souverainetéa, en faisant exécuter la prière
du vendredi en son nom et battre monnaie à son coin; Moustafa-Pascha, que son
expérience des affaires désignait suffisamment au choix du Sultan, fut chargé
de conduire cette négociation. Moustafa-Pascha partit le jour suivant pour le
camp des Mamlouks avec une escorte de cinq cents cavaliers, destinée à le
protéger contre les attaques des Arabes; il rencontra Toumanbaï à
Meït-Khassim, mais il fut massacré avec sa suite par les Mamlouks, qu’avaient
exaspérés les cruautés des Ottomans. Sélim répondit par d’horribles
représailles à cette nouvelle violation du droit des gens, dont cependant il
avait, le premier, donné l’exemple: soixante begs furent décapités, et trois à
quatre mille Mamlouks prisonniers passés par les armes. Le Sultan se
prépara à marcher en personne contre l’armée ennemie, où régnait alors la plus
grande discorde: Toumanbaï était placé entre les reproches de l’émir Djemad,
scheikh de la tribu Ghazalé, qui se plaignait de son obstination à
continuer la guerre contre Sélim, et ceux de ses begs qui désapprouvaient son
alliance avec les Arabes. Cependant le danger commun les rapprocha, et ils
convinrent de la nécessité de se retirer vers les Pyramides. Ce fut là que
Toumanbaï composa pour son ami Kaït-Rhabi une élégie arabe, dans
laquelle il peignit en termes touchans les douleurs qui brisaient son
existence, et que Khaït-Rhabi inscrivit sur une pierre des Pyramides.
L’infortuné sultan des Mamlouks, au lieu de chercher son
salut dans la Haute-Egypte, eut la malheureuse idée de se jeter dans le Delta; se fiant aux secours que devaient lui amener les Arabes, il prit ses
quartiers à Dehschour dans le district de Aftihijé. Sélim, las d’une guerre que
les traîtres Khaïrbeg et Ghazali lui avaient dit devoir être promptement
terminée, prit des mesures pour en hâter la fin. Ghazali fut envoyé en avant
avec cinq cents Mamlouks transfuges pour disperser les Arabes et éclairer la
marche de l’armée ottomane. Il surprit le camp des Arabes, et revint avec cinq
mille prisonniers, femmes et enfans, qui furent vendus au Caire sur le marché
de Roumilie. Les Arabes s’étant de nouveau ralliés sous les Pyramides, firent
des courses jusque sous les murs du Caire pour venger cet échec. Sélim
s’impatientait de plus en plus des longueurs de cette guerre, et le grand-vizir l’entretenait dans ces dispositions, en lui parlant sans cesse de la
nécessité de retourner à Constantinople. Le Sultan pensa à entamer de
nouvelles négociations avec Toumanbaï; mais le meurtre du dernier ambassadeur
et la vengeance qu’on en avait tirée ne pouvaient laisser de doute sur le sort
qui serait réservé à un envoyé ottoman. Ahmed-Aga, écuyer de Sélim et plus tard
gouverneur du Caire, leva la difficulté en proposant de charger un des begs transfuges de cette
mission périlleuse. L’émir Khoschkadem, ancien inspecteur des
greniers du sultan Kanssou-Ghawri, fut désigné pour aller traiter avec
Toumanbaï sur la base des propositions précédentes. Schadibeg, le vainqueur de
Djanim Seïfi, vint à sa rencontre. Après une vive discussion, dans laquelle
Khoschkadem donna pour excuse à sa défection le mécontentement que lui avait
causé la nomination de Schadibeg à la dignité de diwitdar, on en vint des
paroles aux coups. Schadibeg brisa la lance de Khoschkadem; mais celui-ci
tira son sabre et fendit le casque de son adversaire; à cette vue, les Mamlouks
commencèrent l’attaque, et forcèrent l’ambassadeur et sa suite à se retirer.
L’issue de cette troisième ambassade détermina Sélim à laisser au Caire
Younis-Pascha avec quarante mille hommes, et à marcher lui-même sur Djizé.
Schadibeg commandait un corps de dix mille Arabes, avec lequel il se proposait
d’inquiéter la marche des Ottomans; mais une querelle s’étant élevée entre
Selamé, chef de la tribu Ghazalé, et Schadibeg, il y eut un engagement entre
les Mamlouks et les Arabes, qui épousèrent chacun le parti de leur chef
respectif. Les Arabes, poursuivis par les Mamlouks, fuirent dans la direction
du camp ottoman; mais Sélim braqua son artillerie contre les vaincus et les
vainqueurs, et en fit un effroyable carnage. Schadibeg opéra sa retraite,
avec cinq cents Mamlouks qui lui restaient, sur les quartiers de l’armée égyptienne à
Dehschour; il rencontra Toumanbaï à Rakin, où l’on convint de demander de
nouveaux secours aux Arabes de la tribu Ghazalé. Mais les chefs de cette tribu,
Ibn-Djemad et Sélamé, répondirent à leurs demandes par ces mots: « Que Dieu
nous préserve de résister plus long-temps à un maître victorieux comme le
sultan Sélim». Sentant l’impossibilité de continuer désormais la lutte dans
leur position actuelle, Toumanbaï et Schadibeg se retirèrent à Oumdinar, où
ils passèrent la nuit à tenir conseil. Au point du jour, les Ottomans
débouchèrent de tous côtés. A l’exemple de Djanim Seïfi et de Dewletbaï, de
Schadibeg et de Khoschkadem, Ghazali et Kaït-Rhabi se battirent en combat
singulier en présence des deux armées, qui étaient ainsi représentées chacune
dans l’un des champions; Ghazali fut vainqueur, et coupa la tête à son
adversaire. L’engagement était devenu général, lorsque sur les derrières
des Mamlouks s’élevèrent des nuages de poussière avec les cris confus: « Nous
sommes les cavaliers de Ghazalé, les braves, les irrésistibles de la vallée;
vous le verrez aujourd’hui!» Leur chef, le fils de Khaïbar, se précipita sur
le beg Kansoukourd, et le força à se jeter avec ses troupes dans le Nil, où il
se noya. Djanberdi Ghazali, déguisé en Arabe, s’avança hors des rangs, et vint
provoquer Toumanbaï en combat singulier; déjà dix des champions mamlouks, et
parmi eux Kildj lui-même, le plus brave de leurs begs,
avaient été désarçonnés, lorsque Toumanbaï, prince d’un esprit chevaleresque et
d’une haute valeur, accepta le défi du faux Arabe, et le renversa de cheval.
Ghazali, sentant le fer de la lance sur sa poitrine, s’écria: «Grâce, au nom du
Prophète, et par le mystère du scheikh Ebousououd-Al-Djarihi!»
Toumanbaï, à ces mots, retira sa lance, et lui laissa le temps de fuir.
Le grand-vizir Younis-Pascha et Ayas, l’aga des
janissaires, ayant opéré leur jonction avec le corps d’armée de Sélim (3
rebioul-ewwel 923 — 26 mars 1517), il devint de toute impossibilité aux
Mamlouks de résister aux attaques multipliées du Sultan, d’Younis, d’Ayas et
de Ghazali. Toumanbaï s’étant retiré à Werdan, résolut, après s’être consulté
avec les quelques begs qui lui étaient restés fidèles, de chercher un refuge
auprès de l’Arabe Hasan-Meri; il se croyait quelques droits à sa reconnaissance,
pour l’avoir tiré à son avènement, lui et ses frères, de la prison où les avait
jetés le sultan Ghawri. Les schéïkhs arabes vinrent à la rencontre du sultan
fugitif avec de grandes marques de respect et protestant de leurs sentimens
de fidélité. Invité à un festin, Toumanbaï refusa et se retira dans une
caverne spacieuse et dérobée à tous les regards, où Hasan-Meri lui avait offert
une retraite; en y entrant, il dit à ses begs: « Nous sommes ici plus en
sûreté que dans une forteresse, si Hasan-Meri ne nous trahit pas. — Que Dieu
trahisse le traitre!», lui répondirent-ils d’une commune voix.
Hasan-Meri confia à sa mère la riche proie qu’il avait entre les mains;
celle-ci le supplia de respecter les droits de l’hospitalité, et de garder
fidélité à son bienfaiteur et souverain. Cependant Hasan livra les malheureux
fugitifs à Ayas, l’aga des janissaires, qui s’était mis à la poursuite du
sultan avec Khaïrbeg et Ghazali. A l’approche des Turcs, Schadibeg, suivi de
quelques autres, trouva le moyen de s’enfuir. Toumanbai, voulant donner un libre
cours à sa destinée, resta dans la caverne; Ayas s’avança vers lui avec
respect, le pria de croiser ses mains, qu’il lui lia avec un mouchoir, le fit
monter à cheval et le conduisit ainsi, accompagné de ses janissaires, à la
tente du Sultan. « Dieu soit loué! s’écria Sélim en apprenant l’arrivée de
Toumanbaï; maintenant l’Egypte est conquise. »
Toumanbaï fut conduit en
présence du Sultan, au milieu du roulement des tambours et des décharges de
l’artillerie; il salua Sélim avec la déférence convenable; celui-ci lui rendit
son salut et l’invita à s’asseoir. Ils gardèrent tous les deux un profond
silence, Toumanbaï absorbé dans les mélancoliques réflexions que lui inspirait
son infortune, et Sélim admirant la noble figure et le chevaleresque maintien
du prince qui, malgré tant de talens et de valeur, était tombé entre ses mains.
Cependant Sélim prit enfin la parole, en lui reprochant d’avoir violé le
droit des gens dans la personne de ses ambassadeurs, et de s’être
refusé à se reconnaître son vassal. Toumanbaï se justifia de la première
accusation de Sélim en l’attribuant aux begs révoltés contre son autorité; il
ajouta que sa résistance aux Ottomans lui avait été commandée par son devoir
de protéger le pays confié à sa garde, et surtout les saintes villes de la
Mecque et de Médine; il finit en lui disant: « Mais toi, comment pourras-tu
justifier devant Dieu ton injuste agression? »
Sélim, étonné d’un discours si
ferme et si plein de dignité, lui répondit qu’il n’avait entrepris cette guerre
que d’après les fetwas des oulémas, qu’il y avait été suffisamment autorisé
par les intrigues du sultan Ghawri auprès du prince de Soulkadr, et son
alliance secrète avec le schah de Perse; que d’ailleurs la souveraineté
convenait mal à un ramassis d’esclaves tels que les Mamlouks.
« Sultan de Roum,
répliqua Toumanbaï, tu n’es point coupable de la chute de notre empire, mais
bien ces traîtres,» montrant du doigt Khaïrbeg et Ghazali, qui assistaient à
cette entrevue.
« Il serait peu généreux , dit Sélim à l’assemblée, de faire
mourir un homme aussi sincère et aussi vaillant; il restera seulement quelques
jours, jusqu’à l’entière pacification du pays, dans la tente d’Ayas-Aga, où il
sera traité avec tous les honneurs qui lui sont dus. »
Peu de temps après,
Schadibeg, trahi par l’Arabe Ibn-Bakar, qui paya tous ses bienfaits par cette
monstrueuse ingratitude, vint partager la captivité du sultan son maître.
Sélim, après avoir admiré son aspect martial, ses traits d’une beauté
énergique, et son armure d’acier de Damas, se souvenant du proverbe arabe:
L’homme est caché sous sa langue, voulut éprouver son esprit, en entamant
avec lui une conversation.
—Commentas-tu trouvé le monde? lui dit-il.
—Comme
quelque chose qui ne vaut rien, lui répondit Schadibeg.
— Alors pourquoi as-tu
fait tant de guerres pour une chose de si vil prix ?
— Ce n’est pas pour le
monde que j’ai combattu, mais pour me conformer aux préceptes du Koran et de
la Sounna, car il est écrit : Armez-vous contre celui qui s'arme contre vous;
et le Prophète a dit : Celui qui combat pour ses biens et sa maison meurt
martyr. Mais de quel droit viens-tu attaquer notre honneur et nos familles?
—
C’est d’après un fetwa des oulémas que j’ai marché contre vous, tyrans de vos
souverains, qui, au gré de vos caprices, faites ou défaites les sultans, les
jetez en prison ou les mettez à mort.
— C’est là une calomnie; nous avons obéi
pendant trente ans à Eschref-Kaïtbaï; nous n’avons tué son fils que parce qu’il
méprisait les lois, et qu’il fallait préserver le pays des malheurs qu’un tel
maître eut pu attirer sur lui. C’était la volonté de Dieu; la mort est la fin
de toute vie; le monde ne durera pas plus pour vous que pour nous, car Dieu a
dit au Prophète : Tu n’es qu’un cadavre, et ils ne sont que des cadavres; et,
le jour du jugement dernier, vous vous accuserez tous les uns les autres devant
votre Seigneur. »
Sélim ordonna de traiter honorablement
Schadibeg; il voulait, comme il le disait plus tard
lui-même, emmener à Constantinople le sultan mamlouk. Schadibeg, ainsi que
Motewekkil, le vingt-unième khalife de la seconde branche de la maison
d’Abbas, qui, depuis la chute du khalifat de Bagdad, jouissait encore au Caire
d’une ombre de puissance, en accordant ou en confirmant les diplômes des souverains. Mais Ghazali et Khaïrbeg, qui avaient à venger le mépris dont les
avaient accablés les fiers prisonniers en présence de toute l’armée, complotèrent
leur ruine. Ils semèrent adroitement des soupçons dans l’esprit ombrageux de
Sélim, et surent réveiller les cruelles passions que ce prince avait pour la
première fois peut-être oubliées pour rendre hommage au mérite d’un ennemi
vaincu. Ils apostèrent un jour sur le passage de Sélim un homme qui cria: «
Que Dieu donne la victoire au sultan Toumanbaï.» Ce fut le signal de la mort
de Toumanbaï et de Schadibeg. Sélim voulut attacher au souvenir du règne des
Mamlouks la honte d’un supplice ignominieux, en faisant pendre ses
prisonniers. Schehzouwarbeg, dont le père avait été pendu au Caire à la porte
Souweïla, par ordre de Kanssou-Ghawri, fut désigné pour remplir l’office de
bourreau. Ainsi périt le dernier sultan des Mamlouks, le brave, le chevaleresque,
le juste Toumanbaï (21 rebioul-ewwel 923 — 13 avril 1517); il fut exécuté à
cette même porte, où tant de têtes, envoyées par les souverains étrangers en
témoignage de leurs victoires, avaient roulé dans la poussière, et où tant
d’ennemis des Mamlouks tscherkesses avaient subi le supplice ignominieux de la
potence.
Sélim ordonna d’ensevelir les restes de Toumanbaï avec
les honneurs dus à son rang; il assista lui-même aux prières mortuaires qui
furent prononcées par le grand-juge de la capitale d’Egypte. Il distribua
pendant trois jours trois bourses d’or aux pauvres pour le repos de l’ame de
Toumanbaï, et en donna trois autres pour l'inhumation de son corps dans le
mausolée que s’était bâti Kanssou-Ghawri. Des lettres de victoire furent
expédiées aux puissances étrangères, des fêtes ordonnées dans tout l’empire.
Les traîtres, sans lesquels l’Egypte ne serait peut-être pas tombée sous le
joug ottoman, reçurent le prix du sang qu’ils avaient vendu: Djanim-Seïfi fut
investi du gouvernement de Behnesé, Abou-Hamza de celui de Mahallet, Ghazali de
celui de Damas, et Khaïrbeg de celui du Caire. Les scheïkhs arabes, Hasan-Meri
et Ibn-Bakar, qui avaient livré Toumanbaï et Schadibeg, furent récompensés avec
de l’or et des vêtemens d’honneur; le scheïkh Ahmed Ben Kaïbar, chef de la
tribu Ghazalé, eut sa part des faveurs de Sélim; le beg Omeroghli fut nommé au
gouvernement de Djirdjé, et le chef de la tribu arabe, Beni-Adi, fut élevé à
la dignité de scheïkh porte-drapeau de l’Egypte. Les quatre juges des quatre
sectes orthodoxes furent confirmés dans leurs fonctions; le directeur du trésor
public, Ibn-Djaïan, qui avait fait un tableau synoptique de tous les revenus
d’Egypte, remarquable par sa brièveté et sa précision, fut comblé d’honneurs et
de présens par le Sultan, qui cita, à l’occasion de son travail, le proverbe arabe
: Le meilleur mot est le plus court et le plus expressif. Après avoir ainsi
récompensé des services ou encouragé des sympathies naissantes, Sélim reçut
les hommages des autorités de la capitale et de tout le pays, des scheïkhs
arabes de la Haute-Egypte, des ambassadeurs du sultan de Mauritanie et du
schérif de la Mecque, et enfin des envoyés de Venise qui
apportaient, avec le tribut de huit mille ducats jusqu’alors payé aux sultans
mamlouks, les félicitations du sénat.
Bien que l’Egypte fût pacifiée, Sélim séjourna encore au
Caire pendant un mois; il employa ses loisirs à visiter les monumens de cette
célèbre capitale. Les merveilles de l’Egypte ne sont pas pour les Turcs, les
Persans, les Arabes les mieux civilisés, ce qu’elles sont pour les Européens,
ou même ce qu’elles furent pour les anciens Grecs et Romains; et Sélim les vit
sous un autre jour que Germanicus et Titus. Si l’Européen considère l’Egypte
comme la source première des sciences et des arts, comme le berceau de la
géométrie, de la géographie, de l’architecture, de l’agriculture, de
l’écriture et de la navigation; s’il la vénère comme la patrie de la
législation, des institutions politiques, de la hiérarchie ecclésiastique et
des symboles religieux; s’il admire ses chefs-d’œuvre d’architecturen ses
temples et ses catacombes, ses pyramides et ses obélisques, ses colosses et ses
sphinx; si l’amour de la science le porte à étudier les mots mystérieux
inscrits sur cet immense livre de pierre dont les feuilles, entr’ouvertes
depuis des milliers d’années, s’étendent des Cataractes aux bouches du Nil;
l’Oriental ne voit dans les temples que les palais des anciens rois, dans les
colosses et les sphinx que les gardiens enchantés de trésors enfouis, dans les
hiéroglyphes que de mystérieuses indications donnant les moyens de faire de
l’or ou enseignant les lieux qui en recèlent. Long-temps l’Europe partagea les
superstitions de l’Orient, demanda à ces pierres les secrets de la pierre
philosophale, et méconnut le sens caché sous le mystère de l’alchimie, que le
moyen-âge emprunta à l’Egypte, bien que ce problème fût naturellement résolu
par les bienfaits de l’agriculture, qui change le limon du Nil en or. Si les
Orientaux ne voient dans les Pharaons et les Ptolémées que des héros
mystiques, s’ils ne peuvent avoir même une idée de l’ancienne religion de
l’Egypte, et si les hiéroglyphes et les rouleaux de papyrus restent lettres
closes pour eux, en revanche les traditions des Prophètes font briller à leurs
yeux la terre du Nil d’une sainte auréole, qui échappe aux Européens ou ne
leur apparaît pas dans le même éclat. L’Egypte est sacrée pour les peuples de
l’Orient, non seulement par les souvenirs de Jacob et de ses douze fils, mais
encore par ceux de douze prophètes, dont il est fait mention dans douze versets
du Koran et douze passages de la tradition. Le musulman ne connaît ni Sésostris
ni Osymandias; et les seuls Pharaons qui aient jamais existé pour lui, sont le
Pharaon sous le règne duquel Yousouf (Joseph) remplit les granges d’Egypte, et
celui qui fut englouti par la Mer-Rouge. Cependant le musulman n’est pas sans
avoir entendu parler des fondateurs des pyramides; il les nomme à la vérité
tout différemment des Grecs, mais il vénère avec eux Hermès, comme l’inventeur
de l’écriture, de la géométrie et de l’architecture, l’organisateur de la
hiérarchie sacerdotale, le législateur des mystères et le grand interprète
entre le ciel et la terre. L’histoire d’Orient ne dit pas un mot des cinq cents
ans qui se sont écoulés depuis Jésus-Christ jusqu’à Mohammed non plus que des
légions de moines qui, de la Thébaïde, se sont répandus dans le monde entier
en semant partout l’ignorance. Mais, à dater de Mohammed l’Egypte ne se révèle
à l’Occident que par les historiens arabes. Si les Orientaux ignorent
l’existence de la grande bibliothèque d’Osymandias, nous ne savons
que par eux l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie.
C’est aux sources arabes que nous devons de connaître les dynasties de Touloun
et d’Akhschid, les constructions des Fatimites, la fondation de la maison des
sciences au Caire, la doctrine secrète des Islamites qui en est sortie, et
qu’ont révélée à l’Asie et à l’Afrique les poignards des Assassins, l’esprit
romantique de l’Egypte au temps des croisades, les mœurs chevaleresques des
Mamlouks, et cette miraculeuse fleur du monde des fées, qui s’est épanouie si
belle et si poétique sur les bords du Nile.
Sélim, bien qu’adonné à la double ivresse de l’opium et
du mysticisme, n’avait pas grande foi au pouvoir de l’alchimie; il trouva plus
sûr de prendre possession des trésors des Mamlouks, que d’aller à la recherche
des richesses des Pharaons, qui, suivant la croyance populaire, étaient
enfouies dans les catacombes. Il ne daigna pas même visiter les pyramides à
l’exemple de Mamoun et d’autres conquérans de l’Egypte; toute son attention se
concentra sur les monuments de la capitale, les mosquées et les académies. Une
des plus anciennes mosquées de l’islamisme est celle qui fut construite à
Fostat, ou vieux Caire, par Amrou, gouverneur d’Egypte sous le khalife Omar.
Les grands souverains des Fatimites, des Eyoubides et des Mamlouks,
rivalisèrent entre eux de magnificence, pour orner cette mosquée de cercles
d’or et d’argent ceignant les lampes, de tables de marbre noir et de riches
exemplaires du Koran. La plus vieille mosquée du Caire même fut
construite dans l’espace de trois ans, vers la fin du neuvième siècle de l’ère
chrétienne, par le fils de Touloun, qui la dota de cent vingt mille ducats.
Un siècle plus tard, s’éleva la mosquée Ezheriyé (la florissante), la plus
célèbre de toutes celles de l’Egypte. Cette mosquée est fameuse par ses quatre
écoles des quatre sectes orthodoxes de l’islamisme, et par sa bibliothèque,
qui nous a transmis, à travers tant de vicissitudes subies par l’Egypte depuis
le dixième siècle jusqu’à nos jours, les précieux restes de la civilisation et
des sciences du moyen-âge oriental. Le tyran Hakim, bien qu’il eût jugé à
propos de se faire diviniser, bâtit cependant trois mosquées, dont deux sur
les bords du Nil, et la troisième dans l’intérieur de la ville. Cette dernière,
quoique tombée en ruines, est encore remarquable dans ses restes par ses
ingénieux arabesques et ses inscriptions koufiques. Ce fut dans la
mosquée de Melek-Moueyed ou Mehmed-al-Daheri, que Sélim assista à la prière
publique, le premier vendredi après sa conquête, et qu’il donna au peuple
assemblé un grand exemple d’humilité, en faisant ôter le riche tapis qui
couvrait les dalles, et en se prosternant la tête nue sur le pavé du temple qu’il
mouilla de ses larmes. On ne retrouve pas un autre acte semblable de piété dans
l’histoire des sultans ottomans.
Les académies du Caire ne sont pas moins dignes
d’attention que ses mosquées; la première que posséda l’Egypte fut fondée par
Salaheddin-le-Grand, et terminée en même temps que la belle colonnade de la
colline, sur laquelle s’élève le château. Cette académie, célèbre par ses
professeurs et par ses élèves, est située dans le faubourg du Caire appelé
Karaffa, où sont plusieurs tombeaux regardés comme saints, et, entre autres,
celui du grand-imam Schaffii : ce dernier est un lieu de pèlerinage très-vénéré,
non seulement pour les indigènes, mais encore pour les étrangers. Ce fut encore
Salaheddin qui bâtit le premier cloître d’Egypte, celui des scheïkhs
Saïdès-Souada (l’édifice heureux des heureux); le supérieur de ces scheïkhs
s’appelait Scheïkhol-Schouyouk, c’est-à-dire le scheïkh des scheïkhs, comme
autrefois le premier juge du Caire, Kadhiol-Koudhat ou le juge des juges, et le
directeur de la maison des sciences, Dayol-Douat ou l’enrôleur des enrôlés.
Kamil, neveu de Salaheddin, suivit l’exemple de son oncle, et fonda une
académie appelée de son nom Kamiliyé, et, dans cette académie, une école des
traditions du Prophète, qui fut la seconde de l’islamisme. Noureddin-le-Grand
avait établi la première de ces écoles à Damas, et son intention, en cela,
avait été d’animer plus profondément le peuple de la vie et de l’esprit du
Prophète, en lui mettant sans cesse sous les yeux les actions et les paroles du
fondateur de l’islamisme. Les souvenirs de ce grand prince de la maison
d’Eyoub, de Salaheddin, de son frère Melekol-aadil, des fils de
celui-ci, Kamil, et de Salih, petit-fils de Kamil, vivent encore en Egypte,
dans plusieurs monumens et fondations d’utilité publique. Schedjreddurr (arbre
des perles), épouse de Salih, fut la première femme qui s’assit sur un trône de
l’islamisme; elle succéda à son fils, contemporain de saint Louis, qui
avait été chassé par les Mamlouks pendant la captivité du roi de France. Les
Mamlouks ne se montrèrent pas moins zélés protecteurs des sciences que les Eyoubides; c’est à eux que l’Egypte doit les académies de Dahriyé, de Bibarsiyé, de Manssouriyé et de Nassiriyé, qui peuvent entrer en parallèle avec celles de la
dynastie d’Eyoub. L’académie de Dahriyé fut bâtie par Dahir Bibars
Boundoukdari, la terreur des Francs, des Mogols et de l’ordre des Assassins, et
qui expulsa les uns et les autres de la Syrie; celle de Bibarsiyé doit son nom
et son origine au petit Bibars, surnommé l’écuyer tranchant; celle de
Manssouriyé au célèbre Koulaoun Manssour, et celle de Nassiriyé à
Nassir-Mohammed.
Après deux ans d’interrègne, pendant lesquels les dix fils de
Koulaoun se disputèrent l’héritage paternel, Nassireddin-Hasan, le plus jeune
d’entre eux, resta maître du trône qu’il occupa pendant sept ans; il a
immortalisé son règne par la construction de la plus grande académie du Caire et de tous les pays de l'islamisme; on
estime la dépense journalière, pendant les trois ans qu’on mit à la bâtir, à
vingt mille dirhems. Plus grande de cinq aunes que le célèbre palais des
Khosroës à Medaïn elle avait des écoles pour les quatre sectes du rite
orthodoxe. Quoique les Mamlouks tscherkesses aient régné sur l’Egypte pendant
cent trente ans, comme leurs prédécesseurs les Mamlouks du Nil, deux académies
seulement ont été fondées sous leur domination, l’une par Dahir-Berkouka et l’autre
par al-Moeyed Scheikh-al-Mahmoudi, le premier et le septième de ces
souverains. Les poètes égyptiens ont souvent chanté les beautés
architecturales de ces deux académies, et surtout le minaret de la seconde,
appelé minaret de la Fiancée, et non moins célèbre que celui de la mosquée
d’Ommia à Damas. Mais quelque chose de plus intéressant pour le peuple musulman
que les sept académies, ce sont les traces des pieds du Prophète, qu’on vénère
dans une mosquée sur les bords du Nil; ces empreintes des pieds sacrés de
Mohammed sur des tablettes de bois et de fer avaient été achetées, par le
fondateur de la mosquée, aux Arabes Beni-Ibrahim. pour soixante mille drachmes
d’argent.
Sélim, après avoir ainsi satisfait à ses devoirs
religieux, donna toute son attention au mikyas ou nilomètre, construit à l’extrémité sud de l’île de Raoudha
(île des jardins); cette île est fameuse dans l’histoire ottomane, non
seulement parce que Sélim faillit y être surpris par les Mamlouks et se noyer
dans les eaux du Nil, mais encore parce qu’il y fit construire au-dessus du
nilomètre une maison de plaisance voûtée, afin de l’abriter contre les injures
de l’air. C’est là que le Sultan, le lendemain de l’exécution de Toumanbaï,
avait reçu les sermens des hauts dignitaires de l’Egypte, et qu’il avait
établi sa cour. Ce fut là encore que Kanssou-Aadili, un des plus vaillans begs
mamlouks, essaya de surprendre le Sultan: il s’approcha pendant la nuit dans
une barque du mikyas; assisté de quelques braves, il monta au moyen d’une
échelle sur le toit de la maison; mais ne trouvant aucun moyen de pénétrer dans
les appartemens de Sélim, et se voyant découvert, il se précipita du haut du
toit dans le Nil, qu’il traversa heureusement à la nage. Sélim envoya à sa
poursuite quelques centaines de nageurs qui ne purent l'atteindre. Le Sultan
courut un danger plus grand un jour qu’il débarqua près du mikyas; il voulut
s’élancer de la barque d’Ab-Doul-kadir, dans laquelle il était, sur le rivage;
mais, ayant les jambes très-courtes, il ne put l’atteindre et tomba dans le
Nil. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que le patron et son neveu parvinrent
à le retirer de l’eau. Sélim, en retour, promit à Ab-Doulkadir de lui accorder
telle faveur qu’il désirerait; celui-ci se contenta de demander l’exemption
de tous péages dans les ports du Nil et dans celui de la mer, ce qui lui fut
accordé sur-le-champ par une lettre de franchise signée de la main du Sultan.
L’île de Rhaoudha, sur laquelle s’élève le nilomètre,
avait, dès le temps de la domination arabe, attiré l’attention des lieutenans
des khalifes par sa fertilité et sa belle position. Dans la cinquante-quatrième
année de l’hégire, il y fut bâti un arsenal maritime, le plus ancien de
l’Orient musulman, et qui a, depuis, donné son nom à tous les édifices du même
genre. Ahmed, fils du Turc Touloun, qui, de gouverneur, se fit roi de
l’Egypte, construisit le premier, dans l’île de Rhaoudha, un château; cet
édifice par la suite s’écroula miné par les eaux du Nil. Akhschir,
fondateur d’une autre dynastie turque sous les Abbassides, transféra l’arsenal
de Rhaoudha sur la rive orientale du Nil, et éleva à la place un jardin
magnifique nommé Moukhtar (l’élu), dont la célébrité s’étendait jusque danb
l’Irak. Le neuvième des khalifes fatimites, Emir Biahkamillah, ajouta encore
aux beautés de l’île en y faisant construire, pour une favorite bédouine, un
palais qu’il appela Haoudedj ou litière de femme. Mais le plus célèbre des
monuments de Rhaoudha est le fort construit par Melek-Salih, le septième et
l’avant-dernier souverain de la maison d’Eyoub; il le confia à la garde de ses
mamlouks qui, après sa mort, détrônèrent son fils; c’est de ce fort que les
Mamlouks qui succédèrent aux Eyoubides prirent le nom de Bahari ou du Nil. Les
fortifications qui défendaient cette île au temps de Sélim n’ont disparu que de
nos jours. L’histoire de Rhaoudha cite six mosquées: la première fut bâtie par
le sultan Eschref-Kaïtbaï; la seconde par Reïs, un des capitaines de la
flotte; la troisième par Ghitn, esclave de Hakembiemrillah; la quatrième
appelée Moschtak (la désirée), la cinquième Montehi (étendue au loin), et la
sixième dite du Mikyas. Il ne reste plus rien de l’arsenal, du jardin, du
palais, des châteaux et des mosquées; mais le nilomètre élevé vers le milieu
du neuvième siècle de l’ère chrétienne existe toujours, ainsi que la voûte
dont le couvrit Sélim. Les plus anciennes traditions parlent de trois autres
colonnes destinées à mesurer la crue du Nil, et construites, la première par un
Pharaon, la seconde par Joseph l’Egyptien, et la troisième par une reine
d’Egypte. Depuis la conquête des Arabes, l’histoire de ce pays prend un
caractère plus précis et moins fabuleux. Amrou ben Aass, qui conquit l’Egypte
sous le khalife Omar, éleva un nilomètre à Aswan (Syène); Moawia, le premier
khalife ommiade, un autre à Ensena, et Omar, fils d’Abdoul-Aziz, huitième
khalife de cette même dynastie, un troisième à Holwan. Après eux, Esame ben
Seïd Tenoukhi, gouverneur d’Egypte sous le règne de Welid Ier, construisit,
dans l’île de Rhaoudha, un grand nilomètre, que le khalife Mamoun fit démolir;
il jeta au même endroit les fondemens d’un autre nilomètre, mais il ne fut
terminé que sous le règne de Motewekkil, le dixième khalife de la maison d’Abbas. C’est ce même
monument qui a résisté jusqu’à nos jours aux inondations du Nil et à l’esprit
de dévastation des voyageurs francs. Ces nilomètres, qu’on voit, sur les
monumens hiéroglyphiques, entre les mains des divinités égyptiennes comme un
symbole des récoltes plus ou moins fécondes, ont été de tout temps de la plus
haute importance en Egypte, où ils marquent les années stériles ou fertiles. Le
nilomètre construit par le khalife Motewekkil est un immense pilastre octogone
orné, sur toutes ses faces, de versets du Koran en lettres koufiques, et haut
de vingt aunes égyptiennes, dont douze sont constamment cachées sous le
fleuve, même dans les temps de la plus grande sécheresse; les huit aunes qui
dépassent le niveau le plus bas des eaux sont divisées chacune en vingt-quatre
pouces, et mesurent la crue du Nil. Toutes les fois que le Nil ne s’élève pas à
une hauteur de deux aunes au-dessus de son cours ordinaire, l’Egypte est
menacée d’une disette qui entraîne, la plupart du temps, avec elle une foule de
maladies. Lorsque le nilomètre est couvert par le fleuve jusqu’à quinze aunes
et dix pouces, c’est le signal de l’ouverture du canal qui traverse le Caire,
de réjouissances et de prières publiques. La crue moyenne du Nil est de seize
aunes; la plus grande dont l’histoire fasse mention est de dix-huit aunes,
et la moindre de douze aunes neuf pouces. Aussi l’importance
d’un monument qui prédisait avec une précision mathématique la prospérité ou la
misère du pays, inspira-t-elle au conquérant ottoman l’idée de le faire couvrir
d’un dôme, et de transmettre ainsi aux âges futurs le souvenir de sa conquête.
Vers la fin du mois de mai, Sélim se rendit à Alexandrie
( 7 djemazioul - ewwel 925 — 28 mai 1517), attiré non seulement par la
curiosité, mais encore par le désir de voir sa flotte, que Piri-Pascha,
kaïmakam de Constantinople, avait reçu ordre d’amener dans ce port. Après
avoir visité ses vaisseaux, accompagné seulement du nischandji-pascha Mohammed
et du khodja Halimi, ses deux confidens, Sélim retourna, le 23
djemazioul-ewwel (3 juin), dans l’île de Rhaoudha. Il ordonna une revue
générale, à la suite de laquelle il fit distribuer deux aspres à chaque
cavalier, et un à chaque fantassin. Depuis la conquête, l’administration de
l’Egypte reposait sur le grand-vizir Younis-Pascha; avant de partir, le Sultan
la lui retira pour la remettre à Khaïrbeg, que sa connaissance du pays, et
surtout ses liaisons avec les scheïkhs arabes, rendaient plus propre à ce
gouvernement. Cependant Dizdar Mohammed Tschelebi, defterdar d’Egypte, et
Rokneddin Sirekzadé, juge d'armée de Roumilie, désolèrent le pays par leurs
concussions: le premier fit vendre les biens des familles des Mamlouks, le
second mit à l’enchère les premières dignités de la loi, savoir les quatre
places des quatre juges des sectes orthodoxes, dont chacune lui valut une somme
de mille ducats. L’historien Idris, qui, après l’organisation du Kurdistan,
avait suivi l’armée dans la campagne d’Egypte, voulut user de son influence sur
le Sultan pour faire cesser les exactions auxquelles les habitants étaient alors
en proie. Il devait remettre à Sélim la traduction de l’histoire naturelle de
Demiri, dont il avait été chargé, et il saisit cette occasion pour lui faire
parvenir en même temps un petit poème persan, dans lequel il lui donnait des
conseils sur l’administration de l’Egypte. Les vizirs offrirent à Idris
un présent de mille ducats pour sa traduction; mais ils refusèrent de mettre son
poème sous les yeux du Sultan. Cependant Idris sut trouver, dans son
désintéressement et son amour du bien public, le courage de repousser les
offres des vizirs, et d’insister pour que sa kassidé fût remise entre les mains
de Sélim, disant qu’en cas de refus il saurait bien la lui donner lui-même. Les
vizirs durent céder. Idris joignit à son poème une lettre dans laquelle il
demandait au Sultan la permission de partir, si on n’arrêtait pas les désordres
qui ruinaient le pays. La franchise d’Idris, qui probablement eût coûté la tête
à tout autre vizir, resta impunie, tant était grande l’estime que manifestait
toujours Sélim pour les savans, soit par respect de l’opinion publique, soit
par amour de la science; il se contenta de faire partir Idris avec la flotte
pour Constantinople. La noble
hardiesse d’Idris trouva un imitateur dans le savant juge de l’armée
d’Anatolie, Kemal-Paschazadé, que le Sultan honorait de sa confiance et qu’il
avait admis dans son intimité.
Les principaux chefs de l’armée, fatigués de
leur long séjour en Egypte, le prièrent de déterminer Sélim, par quelque moyen,
à retourner à Constantinople. Un jour qu’il accompagnait le Sultan dans une
promenade à cheval, celui-ci lui demanda ce qu’on disait dans l’armée. Le juge lui
répondit qu’il venait d’entendre, sur les bords du Nil, un soldat chanter une
chanson exprimant le désir d’un prompt retour en Roumilie. Cette insinuation
indirecte du vœu général parut ne pas déplaire à Sélim, et il ordonna les préparatifs du départ. Dans une autre promenade qui eut lieu quelques jours après,
le Sultan demanda à Kemal-Paschazadé pourquoi son professeur, le molla Loutfi,
n’avait pas prévenu, par son grand savoir, la condamnation capitale dont il
avait été frappé. Kemal-Paschazadé répondit que Loutfi s’était fait beaucoup
d’ennemis par ses mordantes saillies, et qu’il s’était souvent permis de
donner, par manière de raillerie, des faits imaginaires pour des faits réels. «N’aurais-tu pas appris à en faire autant à l’école de ton maître?
— Sans
doute, répondit hardiment Kemal-Paschazadé; mais il y a long-temps que je l’ai
oublié; c’est maintenant le tour du compagnon pour le bonheur duquel je fais
des vœux si ardens (de Sélim lui-même).
— Cependant, répliqua Sélim, la chanson
dont tu m’as parlé dernièrement n’est-elle pas de ton invention?»
Kemal-Paschazadé lui avoua franchement la vérité, et le
Sultan, au lieu de s’en fâcher, l’en récompensa par un don de cinq cents
ducats.
Sélim, que les murmures de son armée forcèrent au retour
comme trois ans auparavant dans la campagne de Perse, parait avoir eu le projet
d’étendre ses conquêtes au-delà des cataractes du Nil. Ne pouvant ou ne
voulant pas se venger sur les janissaires ou les savans du mécontentement que
lui causait sa retraite d’Egypte, il s’en prit, suivant son habitude, à ses
vizirs. Pendant les dix semaines qui s’écoulèrent depuis le retour du Sultan
d’Alexandrie jusqu’à son départ du Caire, arrivèrent deux époques que l’Egyptien
attend avec impatience, et qui reçurent une nouvelle importance de la présence
même du conquérant; nous voulons parler des offrandes et de la caravane à
envoyer tous les ans à la Mecque, et de l’ouverture du canal du Caire.
Mohammed
Eboul-Berekiat, trente-quatrième schérif de la Mecque, issu de la famille
Beni-Kitadé, avait fait remettre les clefs de la Kaaba à Sélim, par son
fils Ebou-Nououmi, qui les lui offrit dans un bassin d’argent. Sélim avait
conquis avec l’Egypte les droits des anciens khalifes et des sultans mamlouks
sur la Mecque et Médine; mais en devenant le protecteur et le serviteur des
deux saintes villes, il dut se charger aussi de l’entretien de leurs scheïkhs
et de leurs pauvres.
Le sultan Bibars Boundoukdari, fondateur et législateur
de l’empire des Mamlouks du Nil, qui avait modelé ses institutions sur celles de Djenghiz-Khan, avait établi le premier l’envoi annuel à la Mecque d’un chameau
richement chargé et portant le vêtement ou voile sacré destiné à couvrir la
Kaaba: cet envoi s’appelait mihmel, c’est-à-dire la charge. Le second
législateur mamlouk, le grand Koulaoun. ajouta une nouvelle solennité à ces
envois, en les célébrant par une marche triomphale et un tournoi. Depuis
lors le mihmel était resté une occasion périodique de magnificence et de
libéralités pour les sultans égyptiens, et une des plus grandes fêtes pour le
Caire. Le présent envoyé à la Mecque consistait en blé et en or; le blé était
distribué aux pauvres, l’or aux schéïkhs de la sainte cité; la cérémonie se
terminait par la prière publique qui se faisait au nom du Sultan.
Depuis
Mohammed Ier les souverains ottomans avaient, à l’exemple de ceux d’Egypte,
envoyé un présent annuel à la Mecque, sous le nom de sourré; celui de Bayezid
II était une somme de quatorze mille ducats. Sélim doubla le don de son père et
confirma en même temps celui que faisaient autrefois les sultans d’Egypte aux
deux saintes cités. L’émir Mossliheddin, assisté de deux juges égyptiens,
conduisit les premiers envois de Sélim avec le titre d’intendant ou dépositaire
de la sourré. Il devait distribuer à chacun des schérifs cinq cents ducats, à
chaque scheikh six ducats, à chacun des notables des saintes villes trois
ducats, et à chaque pauvre un ducat. Le chiffre total de ces envois s’élevait à
deux cent mille ducats, sans compter la valeur de cinq mille
erdebs de blé et de riz pour la Mecque, et de deux mille
pour Médine. Aussi les émirs, les scheïkhs et les oulémas, comblèrent-ils de
leurs bénédictions le Sultan qui dès-lors nomma trente émirs, chargés chacun
de lire tous les jours la trentième partie du Koran: tous réunis lisaient
donc, toutes les vingt-quatre heures, le Koran en entier. Le présent en or
est désigné par le nom spécial de sourret; le départ triomphal du chameau qui
en est chargé, mihmel est encore de nos jours une des fêtes populaires et
religieuses du Caire. La solennité avec laquelle Sélim célébra l’envoi du
mihmel, et la nomination d’un emirol-hadj, ou conducteur de la caravane,
furent d’autant plus remarquées, que l’année précédente la campagne de Syrie
avait empêché l’accomplissement de ce devoir sacré; événement fort rare que les
chroniqueurs arabes ne manquent pas de ranger parmi les plus grandes
calamités, telles que peste, famine, incendie, inondation et tremblement de
terre.
Une autre fête, aussi populaire et plus ancienne, est
l’ouverture du canal du Caire, qui se fait lorsque le Nil a atteint la hauteur
désirée. Rien ne confirme la tradition arabe suivant laquelle ce jour-là aurait
été jadis solennisé par l’immolation d’une jeune vierge sur les bords du Nil ;
mais ce qui est certain, c’est que, dès la plus haute antiquité, une statue en
bois était jetée, à chaque anniversaire de cette fête, dans les eaux du
fleuve. C’est ainsi qu’autrefois à Rome on précipitait du pont de Sublicius
une figure semblable dans le Tibre, et la même
cérémonie se pratique encore maintenant sur les bords du
Gange à la fête de Dourga. Une autre tradition arabe parle d’une lettre d’Omar,
qui, prévoyant une famine imminente en Egypte, à cause de la sécheresse,
ordonna au fleuve, au nom du Tout-Puissant, de sortir de son lit et
d’engraisser les campagnes de son limon. Quoi qu’il en soit, depuis
cette époque l’ouverture du canal du Caire, qui signalait la crue suffisante du
Nil, devint une des plus grandes fêtes de l’Egypte; et les annonces officielles
par lesquelles on signifiait aux gouverneurs des provinces l’heureuse crue
(wefa) du fleuve, provoquaient toujours un débordement de compositions
poétiques, dont le sujet était uniforme, il est vrai, mais intarissable.
Pendant l’inondation, Sélim transporta sa demeure de
l’île de Raoudha à Birketol-Fil (étang desEléphans), où il donna audience aux
capitaines de sa flotte, qui étaient arrivés par le Nil avec Kodjibeg,
gouverneur de Brousa. Ce fut dans les premiers jours du mois de septembre de
l’année 1517, que Sélim commença à opérer sa retraite sur la Syrie. Avant de
partir, il mit une garnison de cinq mille cavaliers et de cinq
cents fantassins dans la forteresse du Caire, et en donna
le commandement à l’aga Khaïreddin, avec l’ordre de ne jamais sortir des
fortifications. On envoya comme ôtages à Philippopolis, les femmes et les
enfans de Kaïrbeg qui avait été investi du gouvernement d’Egypte, ainsi que
nous l’avons dit précédemment. Mille chameaux, chargés d’or et d’argent,
transportèrent le riche butin fait dans la campagne. Sélim, qui avait emmené de
son expédition contre Schah-Ismaïl, le prince Bediouz-Zeman, descendant de
Timour, se fit accompagner à son retour d’Egypte par le dernier khalife
honoraire de la maison d’Abbas, dont le prédécesseur avait accordé à son aïeul
Bayezid-Yildirim un diplôme qui lui conférait le titre de sultan. Comme
autrefois à Tebriz, Sélim choisit au Caire l’élite des artistes du pays et les
envoya à Constantinople. Après avoir traversé le désert de
Katiyé, le Sultan se tournant vers son grand-vizir Younis-Pascha qui marchait
à côté de lui:
« Voilà donc, lui dit-il, l’Egypte derrière nous, et demain
nous serons à Ghaza!»
Younis-Pascha ne put s’empêcher à cette occasion de
manifester sa secrète opinion sur cette campagne qu’on avait entreprise contre
son avis:
« Et quel est le fruit, répliqua-t-il, de tant de peines et de
fatigues, si ce n’est que la moitié de l’armée a péri
dans les combats ou dans les sables, et que l’Egypte est maintenant gouvernée
par des traîtres?»
Cette imprudente sortie d’Younis fut son arrêt de mort.
Sélim se vengea en quelque sorte de sa clémence inusitée à l’égard d’Idris et
de Kemal-Paschazadé, en faisant sur-le-champ trancher la tête au grand-vizir
pendant qu’il chevauchait à ses côtés. Cette exécution eut lieu près du khan du
Karavanseraï, construit sur les frontières de la Syrie et de l’Egypte par le
sultan Khalil, fils de Koulaoun, pour les besoins des voyageurs. Younis-Pascha fut enseveli dans le khan, qui reçut alors et porte encore aujourd’hui
le nom d’Younis (6 ramazan 923 — 22 septembre 1517). D’après l’ordre des
rangs, le grand-vizirat aurait dû revenir au second vizir Seïnel; mais Sélim
ne voulut confier la plus haute dignité de l’empire, ni à Seïnel, ni à son
confident Mohammed le nischandji-pascha; le premier ne lui paraissant pas
avoir la force d’esprit nécessaire, et le second manquant d’expérience; son
choix tomba sur Piri-Pascha, son kaïmakam à Constantinople, dont les conseils
belliqueux, la veille de la bataille de Tschal-diran, avaient captivé son
estime.
Le 20 ramazan (6 octobre), Sélim arriva à Damas; il descendit de cheval
près du tombeau de Noureddin, et s’établit dans le palais du gouverneur,
jusqu’à l’arrivée du nouveau
grand-vizir. Pendant son séjour à Damas, il reçut les
hommages des tribus arabes du désert de Syrie qui ne lui avaient pas encore
prêté serment, telles que les Beni-Ibrahim, les Beni-Sewalim, les Beni-Atta,
les Beni-Attiyé et les Beni-Saad, et confirma la lettre de franchise que les
moines du Sinaï prétendaient tenir du Prophète lui-méme.
Il reçut à Damas les
revenus des fiefs de Roumilie, avec lesquels il acquitta la dette qu’il avait
contractée envers les possesseurs des grands fiefs de la cavalerie, à l’ouverture
de la campagne. Cette somme, qui se montait à un million d’aspres, avait été
déposée depuis trois mois à Haleb, d’où elle fut transportée au camp du Sultan,
sous l’escorte des commandans de Haleb, de Hims et de Damas.
L’organisation de
l’impôt public en Syrie et la levée des plans de cette importante conquête
partagèrent dès lors toute l’attention de Sélim. La description des sandjaks de
Hims, de Hama et de Tripoli, fut confiée au fils d’Idris, Eboulfazl,
précédemment juge de Brousa et alors juge de Tripoli; celle du sandjak de
Damas, à Nouh-Tschelebi, fils de Fenarizadé, et celle du gouvernement de
Haleb, à Abdoul Kerim Tschelebi, fils d’Abdoullah-Pascha. Ces trois juges,
également distingués par leurs connaissances administratives, furent
chargés de fixer le mode de perception des impôts et d’organiser les districts
de leur juridiction.
Au milieu des soins donnés à l’administration de
l’intérieur du pays, Sélim n’oublia point ceux qu’il devait aux affaires
extérieures. Les deux ambassadeurs de la république de Venise, Bartolomeo
Contarini et Aloisio Mocenigo, avaient été reçus au Caire avec la plus grande
considération par Sélim, dont ils avaient été admis à baiser les vêtemens. Contarini suivit le Sultan à Damas, et Mocenigo, sur le désir manifesté
par Sélim, se rendit à Constantinople avec la flotte ottomane. Le 17 septembre
1517, furent renouvelées les capitulations avec Venise, dans lesquelles on
inséra un article additionnel par lequel on transportait à Sélim le tribut
annuel de huit mille ducats, que Venise avait jusqu’alors payé aux sultans
mamlouks pour la possession de l’île de Chypre. Sélim prolongea en même
temps d’une année la trêve conclue précédemment avec la Hongrie; ce qui
n’empêcha pas une irruption des Hongrois, dans laquelle périt Moustafa, beg de
Zwornik, ainsi qu’il résulte d’une lettre que le prince Souleïman adressa
d’Andrinople à son père, alors à Damas. Ce fut vers cette même époque que
Sélim reçut les félicitations et les riches présents des ambassadeurs d’Ismail, et qu’il
apprit, de Mohammed-Kartschin, gouverneur de Koumakh, la soumission définitive
de tout le Kurdistan.
Pendant que son armée se reposait à Damas, Sélim disparut
un jour, et fit, sous un déguisement, le pèlerinage des saints sépulcres
d’Hebron et de Jérusalem; il eut, comme la première fois, une pluie battante
pendant toute la durée de sa pieuse excursion, et revint tout de suite à Damas, où il assista à la consécration (4 moharrem — 16 janvier) de la mosquée
élevée par ses ordres sur le tombeau du grand scheikh Mohyieddin-al-Arabi. Il
établit dans cette mosquée des schéïkhs dont les uns devaient lire, les autres
réciter les versets du Koran, et la dota de cuisines publiques où les pauvres
recevaient tous les jours une nourriture gratuite. Enfin, après avoir installé
Djanberdi-Ghazali dans le gouvernement de Damas, le Sultan partit pour Haleb
le 22 safer 924 — 5 mars 1518. Il avait perdu à Damas son professeur, le savant
philologue Halimi; et non loin de Haleb, il eut à déplorer la mort du
vizir Hersek Ahmed-Pascha, fils d’Etienne Cossarich, duc de Saba. Ahmed,
pendant le cours d’un demi-siècle, n’avait cessé de rendre les plus importans
services à l’empire, et avait occupé à quatre reprises différentes la place de
grand-vizir. Une mosquée et une cuisine pour les pauvres, qui s’élèvent sur la
côte méridionale du golfe de Nicomédie,
rappellent encore aux Ottomans le souvenir de cet homme
d’État. Sélim séjourna pendant deux mois à Haleb, et mit deux autres mois à
faire le trajet de cette ville à Constantinople; il trouva, à son arrivée, la
colonne triomphale de l’empereur Théodose en ruines; renversée, l’année
précédente, par un violent ouragan, elle avait entraîné dans sa chute plusieurs
maisons, et écrasé sous ses débris un grand nombre de personnes. Sélim
se reposa dix jours dans sa capitale, et la quitta pour se rendre à Andrinople
(27 redjeb — 4 août).
Neuf jours après l’entrée de Sélim dans cette ville, le
prince Souleïman prit solennellement congé de son père, et retourna, avec une
augmentation de cinq cent mille aspres de revenu, dans son gouvernement du
Saroukhan. Quelques jours plus tard, mourut le vizir nischandji, Khodjaoghli
Mohammed-Pascha, qui avait partagé avec Halimi les faveurs du Sultan pendant
la guerre d’Egypte. Sélim nomma à la place de Khodjaoghli Mohammed,
Moustafa-Pascha, son beau-frère; la dignité vacante par la promotion de Moustafa
au vizirat fut conférée au defterdar Ferhad, beglerbeg de Roumilie; Kemal,
commandant du château des Sept-Tours, fut élevé au grade d’aga des
janissaires. Pendant cette même année, Sélim investit son beau-frère
Mohammed-Ghiraï, fils de Menghli-Ghiraï (mort quatre ans auparavant), du
gouvernement de
toute la Crimée, et lui assigna un revenu de mille aspres
par jour. Bien qu’uni par les liens du sang au nouveau khan, Sélim était
devenu, vers la fin de son règne, plus jaloux de lui qu’il ne l’avait été de
Schah-Ismaïl et du sultan des Mamlouks. «Sais-tu, disait-il un jour au
grand-vizir Piri, que je crains plus ces Tatares que les Persans; leurs
chevaux n’ont pas besoin d’être ferrés; ils traversent à la nage les fleuves
devant lesquels s'arrêtent nos armées, et que nous ne savons passer que sur des
ponts; dans un jour ils font le chemin que les autres font en cinq. Je veux
donc mettre le khan sur la liste de mes autres vassaux, et le rendre mon
feudataire en lui donnant par un diplôme le gouvernement de la Crimée, et en
lui assignant une solde.» Conformément aux ordres du Sultan, un diplôme fut
expédié, qui établissait la vassalité du khan, et Mohammed-Ghiraï non seulement
subit sans résistance le fatal honneur qui le mettait au nombre des esclaves
du Sultan, mais encore il envoya son frère Seadet-Ghiraï à la Porte comme ôtage
de sa fidélité.
Comme nous n’avons point parlé des khans de Crimée
depuis la fin du règne de Bayezid et l’avènement de Sélim, nous dirons ici
quelques mots de Menghli- Ghiraï, d’autant plus qu’à dater de son règne la
politique de la Crimée subit de grandes modifications, et que ses princes
eurent des rapports plus fréquens et plus immédiats avec la puissance ottomane.
Menghli-Ghiraï, prince d’un esprit cultivé et ami des sciences,
régna pendant quarante-sept ans et huit mois, et mourut
dans la soixante-onzième année de son âge (920—1514). Il fut tué dans une
rencontre avec les Tatares nogaïs qui s’étaient révoltés contre lui, et
enseveli à Baghdjeseraï où un mausolée fut élevé à sa mémoire. Il laissa huit
fils, parmi lesquels Mohammed- Ghiraï son successeur. En récompense des
services rendus par Menghli à Bayezid pendant l’expédition de Pologne et le
siège de Kili et d’Akkerman, il lui fut assigné des revenus sur les ports de
Kaffa, de Gœzlewé et de Baliklawa, sous le nom d'argent du kaftan. Ces revenus
furent administrés, jusqu’à la fin de la domination des Tatares en Crimée, par
un aga choisi parmi les habitans du pays et ayant le titre d’yaliagasi, ou aga
de la côte; le voïévode de Valachie dut lui céder plusieurs villages et
domaines sur le Dniester. Mohammed-Ghiraï fit des courses en Pologne; il
comprima en outre la guerre civile qu’avait suscitée Séid-Ahmed, et conquit sur
lui la ville de Solkat, à quatre lieues au sud de Kaffa, sur le penchant du
mont Agharmisch.
Pendant son séjour à Andrinople, Sélim envoya en
ambassade à Venise le sipahi Younis, qui avait succédé à Alibeg dans la place
d’interprète de la Porte;
Younis était chargé d’élever des plaintes sur la capture
de plusieurs vaisseaux et de sujets turcs dont l’enlèvement était constaté par
les déclarations officielles des sandjaks et des kadis. Afin de réparer ses
finances épuisées par la guerre d’Egypte, Sélim augmenta de deux pour cent le
droit de trois pour cent, dont avait été frappée jusqu’alors l’importation des
marchandises des Ragusains,ç. Vers la même époque, un ambassadeur espagnol vint
négocier à la Porte la confirmation des franchises de l’église du
Saint-Sépulcre et des pèlerins chrétiens moyennant la somme annuelle payée
précédemment aux sultans mamlouks. Sélim lui fit une réception gracieuse, lui
remit un kaftan et cinq mille aspres, et promit de se rendre aux désirs du roi
son maître, si un autre ambassadeur était envoyé avec de pleins pouvoirs pour
conclure un traité spécial entre l’Espagne et la Porte. Cette réponse pleine de
prévoyance n’était pas inutile à une époque où le pape Léon X, profitant de la
pacification de l’Italie, envoyait quatre cardinaux aux quatre grandes
puissances de l’Europe chrétienne, à l’empereur d’Autriche, aux rois de France,
d’Angleterre et d’Espagne, pour les solliciter à une nouvelle
ligue contre les Turcs. L’année suivante, Sélim
prolongea encore d’une année la trêve conclue avec la Hongrie, et fit
réclamer de Venise, par le tschaousch Moustafa, le paiement de deux années du
tribut de huit mille ducats, pour la possession de l’île de Chypre. Lorsque
Sélim reçut l’ambassadeur vénitien qui lui apportait cette somme, il
s’entretint contre son habitude avec lui, et le congédia en lui disant qu’il
resterait en paix avec la république, tant qu’elle observerait strictement les
clauses des derniers traités.
Les armées de Sélim eurent, pendant les années 1518 et
1519. à combattre la révolte organisée en Asie par un novateur appelé Djelali.
Cette révolte fut étouffée avec le même bonheur que l’avait été, l’anée
précédente en Syrie, celle du scheïkh arabe Hanousch. Ce fanatique avait été
défait dans les environs de Balbek par les forces réunies d’Iskender-Pascha,
de Guzeldjé Kasim-Pascha et de Berdi-Ghazali, gouverneurs de Tripoli, de Hama
et de Damas, et sa tête envoyée à Andrinople. Quant à Djelali, il se tenait
avec ses partisans à Terkhal, près de Tokat, dans
une caverne où il prétendait attendre l’arrivée du Messie. Le grand-vizir
étant alors occupé sur les bords de l’Euphrate à protéger les provinces
orientales contre les Persans, Sélim chargea Ferhad-Pascha, beglerbeg de
Roumilie, de réduire ces sectaires; Schehzouwaroghli, prince vassal de
Soulkadr, marcha en même temps contre eux, et les poursuivit depuis Elbistan
jusqu’aux frontières de Siwas. Pendant la retraite de Djelali sur Karahissar,
et la marche de Ferhad sur Angora, Schehzouwar surprit les rebelles et les
anéantit; succès qui lui valut la haine implacable de Ferhad-Pascha. Vers cette
époque, s’éleva une vague rumeur sur l’apparition en Asie d’un nouveau
prétendant, dans la personne de Mourad, fils du prince Ahmed frère de Sélim;
ce bruit, qui ne laissa pas que d’inquiéter le Sultan, fut trouvé sans
fondement; du reste, l’identité de ce nouveau prince Mourad fut presque
aussitôt démentie par le témoignage de Hasandjan, père de Seadeddin, qui avait
des preuves certaines de la mort du véritable fils d’Ahmed.
La peste s’étant déclarée à Andrinople, Sélim quitta la
ville, et, après avoir chassé quelque temps dans les environs, retourna dans sa
capitale. Il visita à son arrivée le kœschk que le defterdar Abdoul-Sélam
faisait construire pour lui près des murs du serai; ce
kœschk était en marbre, et l’intérieur en était orné de
peintures à fresque, dont l’une prétendait à l’honneur de représenter Mohammed
II. Sélim, qui à l’âge de sept ans avait vu son grand-père, trouva le portrait
peu conforme à ses souvenirs, et, saisissant ce prétexte, il blâma tout ce
qu’avait fait le defterdar, en disant que c’était prodiguer inutilement les
trésors de l’empire. Mais le defterdar sut habilement conjurer l’orage; se
prosternant aux pieds de Sélim, il l’assura qu’il avait élevé ce monument à ses
propres frais, et le pria de l’accepter comme un témoignage de l’amour d’un de
ses plus fidèles esclaves. Sélim, agréablement surpris, le fit revêtir de trois
habits d’honneur, et lui promit de lui accorder telle demande qu’il lui ferait.
Abdel-Selam, déjà fort riche, ne sollicita que quelques villages derrière
Nicomédie, dans le district de la grande forêt appelée la Mer d’arbres; le
Sultan souscrivit à sa demande sans en connaître toute l’étendue. Depuis lors,
la famille d’Abdel devint une des plus opulentes de l’empire, par la possession
de tous les champs et de toutes les prairies qui s’étendent depuis Nicomédie
jusqu’aux limites du district de la Mer d’arbres. Pendant que le kœschk
s’élevait en face du serai, Sélim fit jeter les fondemens d’une mosquée qui
porte son nom, mais qui ne fut terminée que sous le règne de son fils,
Souleïman-le-Grand.
Des projets plus importans que ces constructions
occupaient alors les pensées du conquérant de l’Egypte.
Toute son attention se concentra sur sa marine; il ordonna la construction de
cent cinquante navires de différentes grandeurs, parmi lesquels trois de sept
cents tonneaux. En même temps cent galères prêtes à être lancées à la mer
furent équipées. Il paraît que Sélim, tout en armant dans ses ports une flotte
puissante, destinée contre l’île de Rhodes, méditait une nouvelle expédition
contre le schah de Perse. A Kaïssariyé, furent réunis quinze mille cavaliers
feudataires; le pascha de Koniah convoqua à Larenda tous les sandjakbegs de
Karamanie avec leurs troupes, formant un effectif de vingt mille hommes, et fut
joint par Ferhad, beglerbeg d’Anatolie à la tête de trente mille soldats. Une
armée de soixante mille hommes, renforcée d’un train formidable d’artillerie,
était donc sur pied et prête à entrer en campagne au premier signal. Depuis
les entreprises de Kemal-Reïs contre Rhodes, sous le règne de Bayezid, la
chrétienté redoutait, non sans raison, de nouvelles attaques contre les
chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Ce fut dans cette crainte que, dès
l’année 1511, le belliqueux pape Jules II obligea les chevaliers à rester
dans l’île, comme dans un poste qu’ils avaient à défendre.
Lorsque, pendant la
campagne
d’Egypte, la flotte turque, se rendant à Alexandrie,
parut à la hauteur de Rhodes, l’Ordre redouta un instant de nouveaux désastres; mais il en fut quitte pour une lettre injurieuse, que l’amiral turc adressa
au grand-maître, et dans laquelle il le traitait de chien galeux, de fils de
chien, et le disait issu de la famille des chiens de l’enfer. On ne pouvait
douter que l’armement actuel ne fût dirigé contre Rhodes; cependant Sélim ne
voulait pas ouvrir la campagne avant que tous les besoins de l’expédition
eussent été prévus dans leurs moindres détails. Il redoutait de commencer une
entreprise qu’il serait obligé de laisser inachevée, et il avait toujours sous
les yeux l’humiliante retraite de son grand-père Mohammed II. Aussi
réprimanda-t-il les vizirs qui auraient voulu hâter le départ de l’armée. Un
jour qu’accompagné d’Hasandjan, père d’Idris, il sortait de la mosquée d’Eyoub,
il vit une des grandes galères, destinée à recevoir l’amiral à son bord,
voguant dans le port à pleines voiles. Transporté de fureur il demanda par
l’ordre de qui elle avait été lancée du chantier; ce ne fut qu’avec beaucoup
de peine que le grand-vizir Piri-Pascha sauva la tête de l’amiral Djaferbeg, en
représentant au Sultan que c’était un usage établi depuis longtemps de mettre
les navires à flot dès qu’ils étaient terminés. «Vous me poussez, dit un jour
Sélim à ses vizirs, à la conquête de Rhodes; mais savez-vous ce qu’il faut
pour cela, et
pouvez-vous me dire quelles sont vos provisions de
poudre?»
« Les vizirs, pris au dépourvu, n’eurent rien de mieux à faire que de
se taire, en cachant leur confusion comme ils le pouvaient; mais le lendemain
ils vinrent dire au Sultan qu’ils avaient des munitions suffisantes pour un
siège de quatre mois.»
« Que faire avec un approvisionnement de quatre mois,
s’écria Sélim avec humeur, lorsque le double ne suffirait pas? Voulez-vous voir
se renouveler, à ma honte, l’échec de Mohammed II? Je n’entreprendrai pas la
guerre, et je ne ferai pas le voyage de Rhodes avec de tels préparatifs;
d’ailleurs, je crois que je n’ai plus d’autre voyage à faire que celui de
l’autre monde.»
Ces dernières paroles avaient été inspirées à Sélim par
un juste pressentiment de sa fin prochaine; en effet, il mourut peu de temps
après sur la route de Constantinople à Andrinople. Trois jours avant son départ
de la capitale, il avait ressenti de vives douleurs dans les reins, et, malgré
les prières de Hasandjan qui lui conseillait de soigner un bubon qui s’était
déclaré à l’aine, il était monté à cheval. Entre Tschorli et le village
d’Ograschkoeï, où il avait livré à son père la bataille qui lui avait
valu le trône, ses douleurs devinrent tellement violentes, qu’il fut obligé de
s’arrêter. Les quatre médecins qui le suivaient, ne sachant comment s’opposer
aux progrès des ulcères qui s’étendaient toujours, appliquèrent sur le centre
du mal un emplâtre de poix. Ce fut en
vain qu’ils interdirent à Sélim l’usage de l'opium. La
septième nuit après le départ de Constantinople, Hasandjan, qui ne quittait
pas Sélim un instant, lui lisait la soura Y es; les lèvres agitées du Sultan
semblaient indiquer qu’il suivait la pieuse lecture, lorsque tout-à-coup, à ce
verse : la parole du Tout-Puissant est le salut, sa main se ferma
convulsivement; il avait cessé d’exister (8 schewal 926 — 22 septembre 1520). Hasandjan eut la présence d’esprit d’empêcher le grand-trésorier de publier
la mort de Sélim, et il détermina le grand-chambellan à appeler, comme de
coutume, les vizirs au conseil, en gardant le plus profond secret sur
l’événement de la nuit. Après ces dispositions importantes, il alla prier
auprès des restes inanimés du Sultan; il fut assisté dans ce pieux devoir par
le grand-trésorier, et récita avec lui la soura Y es. Avec les premiers rayons
du soleil arrivèrent le grandvizir Piri-Pascha, Moustafa-Pascha et Ahmed-Pascha,
l’ancien grand-écuyer du Sultan. A la vue de son maître mort, Piri-Pascha ne
put retenir ses larmes; il félicita Hasandjan des sages mesures qu’il avait
prises, le loua d’avoir su empêcher les eunuques de donner l’alarme, et d’avoir
ainsi prévenu la révolte des janissaires qui en aurait été la suite, et les
désordres qui auraient nécessairement compromis la sûreté de l’empire. Afin de
laisser ignorer au peuple la mort du Sultan, les vizirs tinrent conseil comme à
l’ordinaire: des emplois furent distribués, et des vêtemens d’honneur donnés
aux médecins, en témoignage de la satisfaction de Sélim pour la prétendue
amélioration de sa santé. Les quatre médecins, les trois vizirs, le
grand-trésorier, le grand-chambellan et Hasandjan, seuls instruits de la mort
de Sélim, en gardèrent religieusement le secret jusqu’à l’arrivée du prince
Souleïman; le grand-vizir lui avait sur-le-champ expédié des courriers, en
l’invitant à se rendre sans retard à Constantinople. Les médecins, assistés
des trois serviteurs de la chambre intérieure, veillèrent le corps du Sultan,
qu’ils tenaient soigneusement caché dans son lit. en interdisant à tout le
monde l’accès de la tente impériale.
Sélim mourut dans la cinquante-quatrième année de son
âge, et la neuvième de son règne. Prince instruit, poète et philosophe
mystique, il déshonora de brillantes qualités par ses cruautés et sa tyrannie. Assassin
de ses neveux, de ses frères et de son père, il se montra non moins cruel
envers ses vizirs et les autres dignitaires de sa cour. Lors de la naissance de
Sélim, un derwisch, s’il faut en croire certains historiens, voyant sept petits
signes sur son corps, prédit qu’il triompherait pendant sa vie d’autant de
princes. Cette prédiction, si elle a jamais été faite, fut confirmée par les
victoires que remporta Sélim sur ses frères Korkoud et Ahmed, sur son neveu,
sur Schah-Ismaïl, sur Karakhan, sur le prince de Soulkadr et sur le sultan
d’Égypte. On aurait pu avec autant de raison interpréter ces signes par le
meurtre de sept de ses parens et de sept de ses vizirs. Hemdem-Pascha et
Hasan-Pascha avaient payé de leur tête la franchise de leurs conseils, le
premier à l’ouverture de la campagne de Perse, le second à celle de
l’expédition d’Egypte. Le grand-vizir Doukaghin Ahmed-Pascha et
Iskender-Pascha expièrent par la mort les révoltes des janissaires. Les deux
Moustafa, l’un beglerbeg et beau-frère du Sultan, l’autre grand-vizir, furent
exécutés sur le simple soupçon d’infidélité; enfin, Younis-Pascha eut la tête
tranchée pour avoir déploré les pertes faites par l’armée en Egypte. De toutes
les victimes sacrifiées à ses penchans sanguinaires ou à son ambition, Sélim
ne regretta que son favori Sinan-Pascha, tombé sur le champ de bataille de
Ridania, et dont la mort, disait-il, ne pouvait être rachetée par la conquête
de l’Egypte. Hersek-Ahmed et Piri-Pascha furent les seuls auxquels le
grand-vizirat ne fut pas mortel. Cependant Sélim était d’un commerce facile et
agréable pour ses confidens et les savans qu’il admettait dans son intimité.
Parmi ces derniers, le grand philologue Halimi, le poète Nedjati, et le
nischandji-pasha Mohammed, moururent la même année que leur bienfaiteur;
Kemal-Paschazadé, le compagnon de Sélim dans la campagne de Syrie, fut le
seul qui lui survécut. De tous les légistes du règne de Sélim celui qui
mérite le plus de fixer notre attention est le célèbre Djemali; il remplit les
fonctions de moufti qui. à cette époque, n’étaient pas encore les plus hautes
de la législature ottomane, pendant les huit dernières années du règne de
Bayezid, toutes celles de celui de Sélim, et les six premières de celui de
Souleïman. Sa collection des fetwas connus sous le nom d’Al-moukhtarat (les
choisis), est tout-à-fait digne de ce titre pompeux; mais les fetwas qu’il
rendit lui- même comme moufti sont d’une bien autre importance pour l’histoire
ottomane. Nous ne citerons ici que les trois fetwas par lesquels il justifia la
guerre d’Egypte. Sélim, voulant légitimer son agression contre l’Egypte et
satisfaire à la loi du Prophète, posa à Djemali trois questions dont la
première est celle-ci: « Si un padischah de l’islamisme faisant la guerre
sainte, afin d’exterminer les impies (les Persans), rencontre des obstacles par
suite des secours que leur prête un autre padischah, la loi permet-elle au
premier de tuer le second et de prendre ses propriétés?» Djemali résolut
affirmativement cette question en citant la sentence du Prophète : Celui qui
secourt les impies
est lui-méme un impie. A la seconde: « Si un peuple
professant l’islamisme (les Égyptiens) aime mieux unir ses enfans avec des
infidèles (les Tscherkesses) qu’avec des Musulmans, est-il permis de le tuer?» Djemali répondit laconiquement: « Sans autre forme de procès.» La troisième
question de Sélim était conçue en ces termes: « Si un peuple, sous l’hypocrite
prétexte d’honorer l’islamisme, grave les paroles de la sainte foi sur ses
monnaies, bien qu’il sache que ces mêmes monnaies passeront entre les mains des
chrétiens, des juifs, et des soixante-douze sectes hérétiques qui, Dieu nous
en préserve! les souillent et commettent un sacrilège abominable, en les
portant sur eux quand ils vont satisfaire à leurs besoins grossiers; que
faut-il faire de ce peuple? » Djemali répondit que, si ce peuple refusait de
faire cesser un pareil scandale, on pouvait l’exterminer. Ce même moufti, qui
proclama avec tant de hardiesse la justice d’une guerre injuste, est cependant
célèbre par l’impartialité de ses sentences, qu’il rendait d’une manière fort
singulière : à sa fenêtre était suspendu un panier où les habitants venaient
déposer leurs questions écrites, et ses réponses, consistant en un oui ou un
non, leur étaient remises par la même voie, circonstance qui lui fit donner le
nom de Senbilü-Moufti (moufti du panier).
Malgré le fanatisme et l’absurdité
des fetwas que nous avons cités, Djemali empêcha plus d’une fois le retour des
scènes sanglantes que Sélim se plaisait à renouveler sans cesse. Le Sultan
ayant ordonné l’exécution de cent cinquante employés du trésor, Djemali se
rendit au diwan, bien que sa qualité de moufti ne lui en donnât pas l’accès.
Il demanda à parler au Sultan, et fut admis en sa présence.
« Le devoir du
moufti, lui dit-il, est de prendre soin du salut des Musulmans; je viens donc
te demander la grâce des cent cinquante employés que tu as injustement
condamnés à mort.
— Les oulémas, répliqua Sélim, n’ont pas à s’immiscer dans
les affaires de gouvernement : on n’est maître des masses que par la sévérité.
Djemali lui répondit qu’il n’était point, dans cette circonstance, question
de ce monde, mais de l’autre, qu’une éternelle récompense serait réservée au
pardon, et une éternelle punition à une condamnation injuste.
Enfin, Sélim
vaincu par les prières et les remontrances du moufti, rendit aux condamnés, non
seulement la vie, mais encore leurs fonctions. Dans une autre occasion, le
moufti donna une nouvelle preuve de son courage et de ses nobles sentimens.
Quatre cents négocians, après avoir eu leurs marchandises confisquées, devaient
être mis à mort, pour contravention à l’ordonnance qui interdisait le commerce
des soies avec la Perse. Le moufti chevauchait sur la route d’Andrinople à côté
du Sultan , qui lui reprochait vivement de n’avoir pas confirmé par un fetwa
sa décision à l’égard des contrevenans :
« N’est-il donc pas permis, s’écria
Sélim, de faire périr les deux tiers des habitans de la terre pour le bien de
l’autre tiers?
— Oui, répondit Djemali, si l’existence de ces deux tiers doit
entraîner de grands malheurs.
— Et peut-il y avoir un plus grand malheur que la
désobéissance aux ordres du padischah? Tout pays qui désobéit à son maître
marche à pas rapides vers sa ruine.
— La désobéissance n’est pas prouvée,
puisque le commerce des soies n’était pas défendu auparavant.
— Ne vous mêlez
pas des affaires du gouvernement, s’écria Sélim, qui étouffait de colère.
Le
moufti, ne pouvant dissimuler son indignation, se retira sans le saluer. Le
Sultan, dont la surprise égalait la fureur, arrêta son cheval, et resta quelque
temps absorbé dans ses réflexions; pour cette fois, il sut se vaincre. A son
retour à Constantinople, il rendit la liberté aux négocians qui provisoirement
avaient été emprisonnés, et ordonna la restitution de leurs marchandises. Il écrivit ensuite une lettre au moufti, dans laquelle il lui disait
que c’était son bon plaisir que les deux plus hautes dignités de la loi, celles
de juge de Roumilie et d’Anatolie, fussent réunies sur sa tête. Djemali lui
répondit que, bien que ce fût son devoir d’obéir à son souverain, il en avait
un plus sacré encore à remplir envers Dieu, à qui il avait promis de ne jamais
accepter de dignités auxquelles fût attaché un pouvoir politique, et de vouer
sa vie uniquement à la décision de questions judiciaires. Le Sultan ne l’en
estima que davantage, et pour le lui témoigner, lui envoya un présent de cinq
cents ducats. Mais c’est surtout pour les chrétiens et les Grecs de
Constantinople que Djemali fut un véritable ange sauveur, lorsqu’après le
massacre des schiis, Sélim eut conçu l’idée non moins pieuse d’organiser une
tuerie générale des chrétiens, ou du moins de leur retirer leurs églises. A
cette occasion, il proposa à Djemali cette question captieuse: lequel est le
plus méritoire de subjuguer le monde entier, ou de convertir les peuples à
l’islamisme?
— Le moufti, qui ne devina pas les intentions de Sélim, répondit
que la conversion des infidèles était incontestablement l’œuvre la plus
méritoire et la plus agréable à Dieu.
Aussitôt Sélim ordonna au grand-vizir de
changer toutes les églises en mosquées, d’interdire le culte des chrétiens, et
de mettre à mort tous ceux qui refuseraient d’embrasser l’islamisme.
Le
grand-vizir, effrayé de cet ordre sanguinaire, se consulta avec Djemali, qui,
sans le savoir, avait par son fetwa sanctionné l’arrêt de mort des chrétiens;
le résultat de leur conférence, fut le conseil donné secrètement au patriarche
grec de demander à comparaître devant le Sultan. Sélim refusa d’abord
d’aquiescer à la prière du patriarche; mais il finit par se rendre aux
représentations du grand-vizir et du moufti. Le patriarche, accompagné de tout
son clergé, fut donc admis à paraître devant le diwan à Andrinople; il appuya
ses réclamations sur l’engagement solennellement pris par Mohammed II, lors de
la conquête de Constantinople, de ne point convertir les églises en mosquées et
de laisser aux chrétiens le libre exercice de leur culte; il invoqua avec
éloquence le Koran, qui défend la conversion par la force et ordonne la tolérance
envers les nations non musulmanes, moyennant le paiement de la capitation.
L’acte constatant la promesse signée par Mohammed II avait été détruit dans un
incendie; mais trois vieux janissaires qui, soixante ans auparavant, avaient
assisté au siège de Constantinople, attestèrent que le Sultan avait en effet
engagé sa parole sur ces trois points aux députés qui lui avaient apporté les
clefs de la ville dans un bassin d’or. Sélim respecta les dispositions du
Koran et la parole de son aïeul pour ce qui regardait la liberté du culte;
mais il ajouta que la loi ne disait pas que d’aussi beaux édifices que les
églises chrétiennes dussent être profanés plus longtemps par l’idolâtrie. En
conséquence, il ordonna de changer toutes les églises de Constantinople en
mosquées, de réparer celles qui étaient près de tomber en ruines et d’en
élever d’autres en bois, afin de ne point porter atteinte au droit des
nationaux et des étrangers professant le christianisme. Si Sélim, grâce à
l’humanité du grand-vizir Piri-Pascha et du moufti Djemali, n’a pas souillé la
fin de son règne par un massacre général des infidèles, comme il en avait
souillé le commencement par le massacre des hérétiques, il leur enleva toujours
leurs plus beaux temples. S’il n’a pas auprès des fanatiques de l’islamisme le
mérite d’avoir exterminé dans ses Etats le culte des chrétiens, il a du moins
bien mérité de la foi et de l’empire, par ses victoires sur le schah de Perse
et le sultan des Mamlouks, par la conquête de toute l’Egypte, de la presque
totalité du Kurdistan et de la Mésopotamie, et celle non moins précieuse du
titre de protecteur des deux saintes villes, la Mecque et Médine.
Les règnes de Mohammed II et de Sélim I, qui embrassent
avec celui de Bayezid II un espace de soixante-dix ans, sont les deux grandes
époques conquérantes de cette seconde période de l’histoire ottomane; dans la
troisième, celle qui va suivre, nous verrons l'empire parvenir à l’apogée de sa
grandeur et de sa puissance.
LIVRE XXV.
Avènement
de Soliman-le-Grand, dixième sultan ottoman — Révolte de Ghazali. — Première
campagne en Hongrie. — Conquête de Belgrade — Traité avec Venise. — Seconde
expédition contre les chevaliers de Saint-Jean — Siège et conquête de
Rhodes — Ambassades de Perse et de Russie. — Mariage du grand-vizir
Ibrahim avec la sœur de Souleïman.— Expédition du Sultan en Égypte.
|
|