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HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST |
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HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMANLIVRE XXV.
Avènement
de Soliman-le-Grand, dixième sultan ottoman — Révolte de Ghazali. — Première
campagne en Hongrie. — Conquête de Belgrade — Traité avec Venise. — Seconde
expédition contre les chevaliers de Saint-Jean — Siège et conquête de
Rhodes — Ambassades de Perse et de Russie. — Mariage du grand-vizir
Ibrahim avec la sœur de Souleïman.— Expédition du Sultan en Égypte.
Les
grands événements sont dus à la puissance de l'homme, et plus encore à la force
même des choses. L’ensemble de l'humanité présente toujours un spectacle
plein de hauts enseignements, lors même qu’aucune
crise révolutionnaire ne vient interrompre ou accélérer sa paisible
gravitation vers le progrès; l'importance des événements ne doit pas toujours
être calculée sur celle de leurs auteurs, mais sur le cercle qu'ils
embrassent, et les faits plus ou moins graves, plus ou moins multipliés,
dont ils sont les générateurs. Cependant les actions de haute portée, les
nobles œuvres sont l’apanage exclusif des grandes âmes; malheureusement les
époques qui les voient naître sont rares dans l'histoire de l'humanité. Mais il
n’est pas un empire, ayant joué un rôle de quelque gravité dans
les destinées des nations, qui n’ait eu une de ces phases fécondes où
tous les germes de civilisation éclosent à la fois. Quelquefois ce
mouvement qui emporte un peuple à l’apogée de sa puissance se fait sans la
participation et même contre la volonté du maître; mais ordinairement
c'est l'influence des grands hommes qui impose aux masses le progrès. L’intérêt
immense qui se rattache toujours à la vie des souverains illustres,
augmente encore, s'ils sont la mesure du plus haut point de grandeur où
soit arrivée leur nation, si non seulement ils ont surpassé leurs
prédécesseurs et leurs successeurs, comme conquérons, comme législateurs
ou comme hommes politiques, mais encore si leur époque est signalée par le
passage de grands hommes et de grands événements dans les
empires voisins. A ces divers titres le règne de Soliman, surnommé
le législateur, le magnifique, le grand, est
le plus important de tous ceux de l'histoire ottomane. C’est à lui
que l’empire doit la plus large extension de sa puissance, de nouvelles
conquêtes de territoire et de civilisation, et ses plus beaux monuments de
législation et d’architecture. Soliman est le seul souverain de sa nation à qui
les historiens européens aient donné le titre de grand, tandis
que les Ottomans lui ont décerné celui plus’ modeste de législateur. Le
temps de Soliman est un des plus remarquables de l’histoire moderne, par les
grandes choses qui s’accomplirent alors dans le monde entier.
Quelle époque en effet plus magnifique dans son travail et
ses résultats que le commencement du seizième siècle, où, peu après
la découverte de l’Amérique, le système de l’équilibre politique de l’Europe
s’assied et se constitue, et où la réforme vient ouvrir une
voie nouvelle à l’esprit humain! Il est peu de moments dans
l’histoire qui nous montrent une réunion aussi imposante de souverains que
celui où Henri VIII et François Ier règnent en France et
en Angleterre, où Léon X préside au mouvement de la renaissance
des arts et des sciences, où Charles-Quint lutte contre la réforme,
où Andréas Gritti occupe avec gloire le siège ducal des doges de Venise,
où Vassili Iwanowitsch jette les fondements de la future grandeur de la Russie,
où Sigismond Ier affermit pendant un règne de quarante ans la
puissance de la Pologne, et enfin où Schah-Ismaïl, fondateur de la dynastie des
Safi et législateur de la Perse, se relève du coup que lui a porté Sélim,
tandis que dans l’Inde, Schah-Ekber, le plus illustre des grands-mogols,
donne à son empire une constitution qui devient le modèle de toutes
celles de l’Asie Soliman parut sur la scène politique concurremment
avec tous ces princes justement célèbres. C’est par erreur que les historiens
européens lui donnent le nom de Soliman II; les Ottomans n’ont jamais reconnu
Soliman, frère et rival de Mohammed Ier, comme souverain
légitime, mais seulement comme prétendant.
Les
surnoms de grand, de magnifique, ne se
retrouvent pas davantage chez les Orientaux, qui ne désignent Soliman que
sous ceux de législateur, de dominateur de son siècle,
de celui qui accomplit le nombre de dix. Cependant quelquefois les
historiens nationaux l’appellent Soliman II, c’est-à-dire Salomon II; chez les
Arabes, les Persans et les Turcs, Salomon est
devenu Soliman. C’est à ce bienheureux nom de Salomon et à la
circonstance non moins significative en Orient d’être né au commencement
du dixième siècle de l’hégire (900 — 1494), que ce prince doit
l’enthousiasme qui salua son avènement. Nous avons déjà parlé dans
le livre d’Osman du préjugé des Orientaux, d’après lequel, au
commencement de chaque siècle, surgit un grand homme qui s’empare de son
époque, la saisit par les cornes, pour nous servir de leur
expression, se l’identifie, et en devient la formule vivante;
nous devons dire ici quelques mots d’une autre superstition relative au
nombre dix, et de son application au règne de Souleïman.
Dans
l’ancienne doctrine de la puissance des nombres, apportée de l’Orient par
Pythagore, le nombre sacré de sept tient la première place
après ceux de trois et d’un, comme exerçant la plus
grande influence sur les révolutions de la nature et les
crises des événements; cependant le nombre dix obtient la
préférence sur celui de quatre (tétractys de Pythagore), et il est considéré comme le plus parfait de tous,
parce qu’il termine la série des autres chiffres, et que,
pouf compter au-delà, il faut recommencer par les premiers. La perfection
du nombre dix est consacrée en Orient par les dix doigts
des mains et des pieds, les dix sens (cinq intérieurs et cinq extérieurs),
les dix parties et les dix variantes du Koran, les dix commandements du Pentateuque, les
dix disciples de Mohammed, les dix divisions de l’armée
(décurion, centurion,
chiliarque), les dix deux astronomiques,
et les dix génies immatériels qui habitent dans ces cieux. D’après ces
anciennes idées sur l’importance et la perfection du nombre dix, le dixième
siècle de l’hégire et le règne du dixième sultan ottoman ne pouvaient
être regardés en Orient que comme une époque portant le germe de grands
événements. Si l’histoire d’Asie personnifie le neuvième siècle en Timour, elle
personnifie le dixième en Soliman, et si, d’après elle, le nombre neuf a
présidé à la vie du conquérant tatare, celui de dix a coordonné également
les événements du règne du sultan ottoman. Né dans la première année
du dixième siècle, le dixième souverain de la race d’Osman monta sur le trône à
la fleur de son âge; doué de toutes les qualités du cœur et
de l’esprit, d’une constitution robuste et d’un génie entreprenant,
Soliman, que rehaussait encore le prestige du préjugé national, apparût aux
Ottomans comme un souverain envoyé de Dieu, et la voix du
peuple, prédisant les hauts-faits de son avenir, lui appliqua
ces paroles du Koran, dites par le messager de Salomon à la reine
Saba Balkis, en lui remettant la lettre de son maître : « Ceci est de
Salomon, et ceci est au nom du tout bienfaisant et du tout miséricordieux.
»
Ainsi que
nous l’avons vu dans le livre précédent, le grand-vizir Piri-Pascha, craignant
que la mort de Sélim ne vînt à transpirer, avait envoyé en toute
hâte (22 septembre 1520) le kiaya des silihdars, Soliman-Aga, à Magnésie,
résidence de Soliman, et le troisième vizir, Ahmed-Pascha, beglerbeg de Roumélie,
à Constantinople. Mais à la nouvelle de la prochaine arrivée du nouveau
souverain, il rassembla les gardes du corps (solaks), pour leur apprendre la
mort du Sultan; ils jetèrent; leurs bonnes à terre, poussèrent des cris de
douleur, et dans tout le camp les tentes furent abattues en signe de
deuil. Piri-Pascha apposa les scellés aux chariots du trésor, et
chargea le second vizir Moustafa-Pascha et Ferhad-Pascha de conduire
les rentes de Sélim à Constantinople; il s’y rendit lui-même déguisé en
courrier, pour recevoir son maître. Le dimanche, 30 septembre 1530 (16
schewal 936), Soliman s’embarqua à Scutari, et descendit au nouveau seraï, où
les janissaires, rangés en haie, lui demandèrent le
présent d’usage en honneur de son avènement. Immédiatement après l’arrivée
de Piri-Pascha, qui n’eut lieu que dans l’après-midi de ce même jour, on
annonça pour le lendemain la cérémonie du baise-main, et le diwan du
deuil et de l’enterrement. Le 1er octobre (17 schewal), Soliman,
revêtu d’habits nous et accompagné du grand-vizir, se rendit de ses
appartements intérieurs à la salle de réception, où il fut reçu par les
acclamations d’allégresse des tschaouschs. Le moufti, les oulémas et les
autres grands dignitaires de l’empire vinrent baiser la main du Sultan.
Vers midi, la nouvelle s’étant répandue que les restes de Sélim
approchaient de la porte d’Andrinople, Soliman alla à la rencontre du char
funèbre au-dehors de la ville. Les paschas descendirent de cheval, et portèrent
eux-mêmes le cercueil, que Soliman accompagna à pied. Les dépouilles mortelles
de Sélim furent déposées sur la sixième des sept collines de la
ville, celle qui touche au palais du patriarche grec. Après la prière
des morts qui fut faite dans la mosquée du sultan Mohammed, Soliman
commença l’exercice de sa puissance, en ordonnant qu’un mausolée,
une mosquée et une école fussent élevés à l’endroit même où
reposaient les restes de son père. Le troisième jour de son arrivée à
Constantinople, le nouveau Sultan fit lever les scellés du trésor, pour
satisfaire aux exigences des troupes qui réclamaient le présent
d’avènement et une augmentation de solde. Les janissaires, que Sélim, en
montant sur le trône, avait gratifiés de trois mille aspres chacun (cinquante
ducats), en demandaient alors cinq mille; les prétentions des autres
corps de l’armée avaient suivi la même progression. Les janissaires reçurent ce
qu’avaient reçu huit ans auparavant les sipahis, les silihdars, les ghourebas
et les ouloufedjis, c’est-à-dire le tiers du présent, avec une augmentation
proportionnelle de solde; les sipahis et les silihdars eurent leur paie
quotidienne élevée de cinq aspres, les ghourebas de quatre, et les ouloufedjis
de trois. Soliman investit de hautes dignités et
combla de pressens les agas qui l’avaient accompagné dans son gouvernement
de Magnésie, et nomma son précepteur Kasim-Pascha aux fonctions de vizir ou pascha à trois queues. Après avoir consacré
les trois premiers jours de son règne à l’accomplissement de ses devoirs
envers son père, ses troupes et les personnes précédemment attachées à
son service, Soliman ne tarda pas à faire connaître par ses actes les
principes de justice et de générosité qui devaient présider à son
gouvernement.
Six cents
malheureux Egyptiens, que Sélim avait arrachés à leur patrie et transplantés à
Constantinople, reçurent la permission de retourner dans leurs
foyers. Une somme de plus d’un million d’aspres fut distribuée, à titre de
dommages-intérêts, aux négociants qui avaient eu leurs marchandises
confisquées pour contravention à l’ordonnance de Sélim, défendant
le commerce des soies avec la Perse. Soliman destitua l’aga des
silihdars dont les troupes avaient commis quelques désordres, et fit
exécuter cinq des coupables. Djâferbeg, kapitan de la flotte, à qui sa cruauté avait valu le surnom
de sanguinaire, fut dénoncé par son kiaya; sur cette déposition, le Sultan
ordonna la mise en accusation de Djâferbeg, et
le condamna à être pendu, après que l’instruction eut établi sa
culpabilité. La nouvelle de ces actes de rigoureuse
justice et de généreuse clémence se répandit dans tout l’empire jusqu’à
l’extrémité des frontières, avec plus de rapidité que les lettres
d’avènement expédiées quelques jours après aux gouverneurs des provinces
d’Asie et d’Europe, à Kbaïrbeg en Egypte, au schérif de la Mecque et
au khan de Crimée. Les Ragusains, qui les premiers vinrent féliciter
Soliman sur son avènement et lui offrir de riches tissus d’or et d’argent
d’une valeur de huit mille deux cent quatre-vingts ducats, furent gracieusement
reçus et confirmés dans leurs privilèges et franchises. Soliman s’exprime
ainsi dans le ferman qui continuait le gouvernement d’Egypte à Khaïrbeg: « Mon
ordre sublime, qui protège et frappe comme le destin, est que les
riches et les pauvres, les habitants des cités et des campagnes, les
sujets et les tributaires, t’obéissent tous sans distinction; si
quelques-uns manquent à leurs devoirs, tu dois les forcer à la soumission,
qu’ils soient émirs ou fakirs. En te rappelant la sentence : Votre
vie, magistrats, repose sur l’équitable répartition de la justice, tu
préviendras toute espèce de désordres. C’est ainsi que tu mériteras notre
faveur et notre protection. Tu éprouveras la vérité de ces paroles: C'est parce
que vous êtes reconnaissons que je vous comblerai de plus grands bienfaits
encore. En vertu de la sentence: La reconnaissance garantit la
durée des grâces, tu exécuteras avec empressement les ordres
émanés de ma Sublime-Porte, tu en saisiras bien le sens, et tu
t’appliqueras à protéger les grands et les petits placés sous ta
juridiction, etc. » Khaïrbeg disait au Sultan, dans sa réponse, qu’il
avril répandu l’heureuse nouvelle de l'avènement de Sa Hautesse, et
son sublime ferman de confirmation depuis le Caire jusqu’aux frontières de Kaïrawan et de Nubie; que la majesté du Sultan
était reconnue par la prière du vendredi (faite en son nom) et la monnaie
(battue à son coin); qu'il avait reçu pour le Sultan les lettres
de félicitation de tous les scheiks arabes, et qu'il les lui transmettrait
prochainement avec les présents qui les avaient accompagnées, et le sien
propre. Un ordre semblable à celui de Khaïrbeg fût, suivant toute
apparence, envoyé au gouverneur de Syrie, Ghazali, qui se révolta au lieu
de prêter hommage au nouveau souverain. Djanberdi-Ghazali, Esclavon de
naissance, qui, étant émir des Mamlouks, avait trahi Kansson-Ghawri, l’avant-dernier
sultan égyptien, et avait été nommé par Sélim, en récompense de sa
trahison, au gouvernement de la Syrie, regarda la mort du Sultan ottoman comme
une occasion favorable pour secouer le joug des Turcs et se déclarer
indépendant; il s’empara de la citadelle de Damas, fit occuper Beirut
par un de ses esclaves les plus dévoués, et envoya deux émissaires
dans les montagnes de Syrie et en Egypte pour insurger les Druzes et les
Arabes. Il s’efforça en même temps d’entraîner dans sa révolte
le gouverneur d’Egypte, complice de sa première trahison, en lui
représentant la facilité d’une telle entreprise sous le règne d’un jeune prince
sans expérience; Khaïrbeg lui répondit d’une manière
évasive, qu’il devait d’abord s’emparer de toute la Syrie et de son
premier boulevard, Haleb, et qu’alors le succès de la rébellion serait
assuré. Mais il envoya en même temps la lettre de Ghazali au Sultan par un
de ses confidents nommé Alayi.
Au
commencement de novembre 1520 (silhidjé 996), Ghazali sortit de
Damas à la tête de quinze mille cavaliers turcomans et mamlouks et de huit
mille arquebusiers, et prit la route de Constantinople. Ferhad-Pascha,
troisième vizir de Soliman, nommé général en chef de l’armée d’expédition
contre les révoltés, passa vers le même temps l’Hellespont à
Gallipoli, avec quatre mille janissaires et autant de sipahis,
et réunit sous son commandement les troupes du beglerbeg de Karamanie et
celles de Schehzouwaroghli, prince vassal du Soulkadr. Maître de Tripoli, de Beyrouth et de tout le
littoral de la Syrie, Ghazali avait mis le siège devant Haleb; le
commandant de la place, Karadja-Pascha, qui
avait appelé à lui les begs d’Antioche, Tripoli, Hama
et Himss, opposait depuis six semaines la plus
vaillante résistance aux rebelles , lorsque rapproche de Ferhad força
Ghazali à se retirer (22 décembre). Ghazali retourna à Damas, et invita à
un grand festin les cinq mille janissaires que Sélim y avait laissés en
garnison; lorsqu'ils furent réunis, il les fit tous massacrer dans la
crainte de les voir passer à l’ennemi. Cependant les troupes
réunies de Ferhad-Pascha et de Schehzouwaroghli étaient arrivées à marches forcées devant les murs de Damas, quatre jours
après leur départ de Haleb. Ghazali étant sorti de la ville pour tenter sa
fortune, on en vint aux mains sur la place Masstabé (27 janvier 1521
— 17 safer 927); la bataille ne fut qu'un long massacre des troupes
du rebelle, qui dut s’enfuir déguisé en derwisch; mais trahi par son
propre trésorier, il fut pris, et sa tête jetée aux pieds du vainqueur (6
février— 27 safer). Lorsque la nouvelle de cette victoire arriva à
Constantinople, Soliman nomma au gouvernement de Haleb, le beglerbeg
d'Anatolie, Ayas-Pascha, que nous avons vu se distinguer dans la
campagne d'Egypte comme aga des janissaires; il expédia à Ferhad-Pascha Tordre
d'établir son camp au pied du mont Ardjisch dans les environs de Kaïssariyé, pour observer les mouvements de l'armée
persane, qu’Ismaïl, dans l'attente de l'heureuse issue de la révolte de
Ghazali, avait concentrée sur ses frontières.
La
victoire de Syrie Causa une telle joie au Sultan, qu'il voulut la faire
partager au doge Loredano en lui envoyant la
tête de Ghazali, comme une preuve de son amitié particulière; ce ne fut
qu’avec beaucoup de peine que le baile de Venise résidant à Constantinople
parvint à l’en dissuader. Soliman reçut, avec la tête de Ghazali, la
nouvelle que Behramtschaousch, envoyé auprès du roi de Hongrie pour lui
demander un tribut, avait été insulté et mis à mort. Soliman, furieux du
meurtre de son ambassadeur, résolut d’entrer immédiatement en campagne contre
les Hongrois; déjà, dans les premiers jours de son règne, les paschas
de Semendra et de Verbosanie lui avaient frayé la voie des hostilités, par
la prise de Srebernik, Tesna, Sokol et Knin. Les garnisons chrétiennes
de ces trois premières places avaient été passées par les armes
contrairement aux capitulations qui stipulaient une libre retraite; Knin
avait été saccagée et livrée aux flammes, et le vaillant évêque Berisslo
traitreusement assassiné sur les rives de la Corenitza. Le beglerbeg de Roumélie,
Ahmed-Pascha, reçut l’ordre de se rendre aussitôt de Constantinople à
Ipsala; quinze mille arabs furent enrôlés; un parc d’artillerie de
cent pièces de canon fut envoyé à la suite de l'armée, et quarante
galiotes furent équipées. Soliman, après avoir posé la première pierre de
la mosquée élevée en mémoire de Sélim, et avoir visité les
tombeaux de son père et de ses aïeux, Bayezid II et Mohammed II, quitta sa
capitale et ouvrit la campagne en personne. Ferhad-Pascha, qui, depuis son
retour de l’expédition de Syrie, avait établi son camp à Ipsala en
attendant l’ordre de se mettre en marche, joignit le Sultan à Sofia, et
lui amena trois mille chameaux chargés de poudre et de plomb et d’autres
munitions de guerre; trente mille autres chameaux qu’il
avait rassemblés en Asie le suivaient à une journée de distance. Les rayas
des sandjaks de Sofia, Semendra, Aladjahissar et Widin, furent requis de
fournir dix mille chariots de farine et d’orge; le prix de ces provisions
qu’on transporta à dos de chameaux, et la paie des chameliers furent à la
charge du trésor public. Le beglerbeg de Roumilie,
Ahmed-Pascha, fut envoyé de Nissa à Sabacz; les akindjis furent
divisés en deux corps, dont l’un commandé par Mohammed Mikhaloghli, fut
chargé de ravager la Transylvanie, et dont l’autre, sous les ordres
d’Omarbegoghli, devait éclairer la marche de l'armée. Le
grand-vizir Piri-Pascha prit la route de Belgrade avec mille janissaires,
les sipahis et arabs, tandis que Soliman continua sa marche sur Sabacz,
par Alaschehr.
Cependant
Ahmed-Pascha pressait vivement le siège de Sabacz; mais la garnison, forte
seulement de cent hommes et de quelques cavaliers, se défendit vaillamment
sous les ordres de son héroïque chef Simon Logodi. Lorsque les Turcs eurent
comblé les fossés, les braves défenseurs de cette place auraient encore
pu se sauver facilement en mettant la Save entre eux et l'ennemi; ils
préférèrent, quoique réduits à soixante hommes, attendre l'assaut qui leur
coûta la vie à tous, mais aussi à sept cents Turcs (8 juillet — 2
schâban). Les têtes des Hongrois furent placées sur des pieux le long
du chemin par lequel Soliman se rendit le jour suivant dans la place,
après avoir admis au baise-main le vainqueur Ahmed-Pasçha et les sandjakbegs. Il
ordonna d’ajouter de nouveaux ouvrages aux fortifications de la ville, et fit
jeter un pont sur la Save pour le passage de ses troupes en Syrmie. Pendant les neuf jours que durèrent ces
travaux, Soliman resta sur les bords du fleuve sous un tschardak,
afin de stimuler par sa présence l’ardeur des travailleurs, tandis
que les agas de l’armée et de la cour ajoutaient à cette influence morale
celle non moins puissante du bâton. Dans cet intervalle on apprit que la
place de Semlin était tombée au pouvoir du grand-vizir, que la
châtelaine de Koulpenic avait fui de son château, que Balibeg, fils
d’Yahya-Pascha, s’était emparé de plusieurs forts et avait fait trancher la
tête à soixante prisonniers. Le dixième jour après le commencement des
travaux, le pont long de dix-huit cents aunes était entièrement terminé;
mais une crue subite de la rivière le détruisit en partie, de sorte que
le passage des troupes ne put s'effectuer que huit jours après (21
schâban — 27 juillet). Depuis un mois, le grand-vizir Piri-Pascha tenait
Belgrade bloquée, lorsque Soliman arriva avec le reste de l’armée et convertit
le blocus en siège. Ayant su par des transfuges que la partie faible des murs
était au confluent même de la Save et du Danube, le Sultan fit
battre en brèche ce côté de la ville par des canons placés dans l’île
de la Guerre; le feu continuel des batteries turques eut
d'autant plus de succès, que les assiégés manquaient d'artillerie, et se
trouvaient ainsi privés du plus puissant moyen de défense. Le voïévode de Hawala
(Cavalla), en abandonnant lâchement le fort confié à sa garde, avait livré tous
les canons de Belgrade aux mains de l'ennemi (9 août). Les
troupes auxiliaires bulgares quittèrent les remparts de la ville pour
se retirer dans la citadelle : les commandants Blasius Olah, Janus Bothius et
Jean Morgay, après en avoir refusé d’abord l’entrée à ces lâches
mercenaires, dans la crainte de compromettre la défense de la place par
leur présence, finirent cependant par les y recevoir. Les chefs hongrois
continuèrent à défendre avec le plus grand courage ce boulevard de la
chrétienté, qui avait toujours résisté aux attaques des prédécesseurs de
Soliman; ils avaient déjà repoussé plus de vingt assauts, lorsque le Sultan,
sur le conseil d’un renégat italien ou français, ordonna de miner la
plus grande tour de la ville, que les historiens hongrois appellent Milliaire, et
les Ottomans Neboisé (ne crains rien). Il restait
à peine aux assiégés quatre cents hommes en état de porter les
armes; cette poignée de braves se serait ensevelie sous les murs de
Belgrade plutôt que de se rendre, si la trahison de François de Hedervar, de
Valentin Tœrœk et la haine religieuse des Serviens,
ne l’eussent forcée de capituler aux conditions d’une libre
retraite. La garnison évacua donc la forteresse le 25 ramazan 927 (29
août 1521); mais les Turcs tinrent mal leurs promesses, car ils sabrèrent
plusieurs Hongrois, et envoyèrent les Bulgares à Constantinople où
un quartier de la ville et un village sur le Bosphore portent encore le
nom de Belgrade. Le Sultan nomma Balibeg gouverneur de la place, et lui
laissa, outre trois mille janissaires, vingt-un mille Valaques
pour en réparer les fortifications. La chute de Belgrade entraîna
celle des châteaux-forts de Syrmie, tels que Baridj, Perkas, Slankament,
Mitrovitz, Carlovitz et Uilok.
Soliman
annonça cette importante conquête à tous les juges et gouverneurs de l'empire
par de pompeuses lettres de victoire, et au doge de Venise par
un ambassadeur dont les archives de la république nous ont conservé
la réception solennelle au sénat. Le jour qui suivit la reddition de la
place, Soliman consacra la cathédrale de Belgrade en y faisant
la prière du vendredi, et la changea ainsi en mosquée, lorsque, pour
nous servir de l’expression des historiens ottomans, elle eut été purgée des
idoles. Ils entendent par là non seulement les croix et les images, mais
surtout le corps de la sainte servienne Swata Patniza (sainte
Vénérande), que Soliman permit aux moines servions d’emmener avec eux à
Constantinople, en récompense de leur coopération au siège de Belgrade; mais
ils ne jouirent pas longtemps de ce prix de leur trahison; car bientôt le
patriarche grec fut forcé d’acheter cette relique, un bras de
sainte Barbe et un tableau de la Vierge au prix de douze mille
ducats. Après avoir récompensé ses troupes, organisé l’administration de
la ville, pourvu à sa défense par deux cents canons, et garni les
remparts de Sabacz par vingt pièces d’artillerie, Soliman retourna à
Constantinople, où il fit son entrée au milieu du cortège triomphal des
habitants venus à sa rencontre.
Pendant
sa marche de Belgrade à Constantinople (19 octobre), le Sultan avait appris la
mort de son fils Mourad, âgé de deux ans, puis celle d’une fille deux
jours avant son arrivée; il eut encore à déplora: dix jours après son
entrée à Constantinople la perte de son fils Mahmoud, âgé de neuf ans,
mort de la petite vérole (29 octobre). Les vizirs accompagnèrent à
pied le convoi des enfants de Soliman, qui furent ensevelis à côté du
mausolée de Sélim Ier. Le Sultan fut un peu distrait de sa
douleur par les diwans qui se succédaient avec rapidité, et par la
réception des ambassadeurs de Raguse, de Russie et de Venise, qui
lui apportaient les félicitations de ces diverses puissances. Les
Ragusains obtinrent de pouvoir acheter du blé pour leurs besoins et d’être
exempts des droits de péage dans tous les ports et toutes les places
marchandes de l’empire, Sur la demande de l’ambassadeur de Russie, Tretjak
Gubin, le Sultan signifia au khan de Crimée qu’il eût à ne pas inquiéter
les Russes, qu’autrement il s’attirerait son courroux. A son retour à
Moscou, l’ambassadeur russe fut accompagné par le prince Iskender Menkoub,
qui était chargé de témoigner à Vassili les sentiments d’amitié du
Sultan. Le tzar, qui sentait toute l’importance d’une alliance avec
la Porte, envoya plus tard un officier de sa cour, Jean Morosof, auprès de
Soliman, pour conclure un pacte offensif et défensif entre les deux
empires, mais il ne put atteindre le but qu’il s’était
proposé. Venise, depuis la mort de Sélim, était dans les meilleurs termes
avec la Porté; elle renouvela, par l’entremise de son ambassadeur, Marco Memmo,
les anciennes capitulations (1er moharrem 928 — 1er décembre
1521), et signa un traité en trente articles, dont l’existence est restée
jusqu’à présent inconnue aux historiens de la république, tant étaient
grands les soins du gouvernement à ensevelir dans le plus profond mystère
les secrets d’Etat. Ce traité consacrait la liberté du commerce, la sûreté
des négociants, et réglait le séjour à Constantinople des
ambassadeurs vénitiens qui seraient changés tous les trois ans.
Les esclaves fugitifs devaient être rendus à la Seigneurie, ou payés à
raison de mille aspres, dans le cas où ils se seraient faits musulmans; les
princes devaient être rendus à la liberté, les naufragés être respectés.
Tout capitaine était responsable de son navire, lors même que son navire entrait dans un port sans lui. L’extradition des
assassins et des malfaiteurs était réciproque entre les deux puissances.
Dans les affaires litigieuses, les drogmans étaient admis à paraître
devant les tribunaux ; nul baile ne pouvait être emprisonné pour dettes;
les négociants vénitiens ne pouvaient voyager dans l'empire ottoman sans
la permission du baile, mais leurs affaires de succession étaient réglées
par ce magistrat, et ils étaient exempts de la capitation. Il
ne devait point être apporté d’entraves au commerce de Venise avec
les Etats barbaresques; les navires de la république ne devaient être visités
qu’à l’entrée des Dardanelles, à Constantinople, et point à Gallipoli.
Enfin Venise devait payer deux tributs annuels, l’un de dix mille, et
l’autre de cinq cents ducats pour la possession des fies de Chypre et de
Zanthe. Ce document diplomatique est d'une grande importance en ce qu'il
contient les clauses principales, que la Porte stipula plus tard dans tous
les traités avec les autres puissances. Les frontières furent maintenues
telles qu’elles avaient existé au quatorzième siècle entre la Seigneurie
et les rois de Bosnie.
Ainsi se
passa la première année du règne de Soliman, également glorieuse en paix comme
en guerre, digne modèle de toutes les années suivantes. L'attention du Sultan
n’avait pas été distraite un moment des affaires de l’empire, et chacun de ses
actes révélait le caractère du grand homme, du grand souverain,
du Musulman accompli. Vivant dans une sphère d’idées élevées et
d'immenses projets, ferme et prompt dans l’exécution, inébranlable dans
ses opinions, observateur zélé des préceptes de l'islamisme, Soliman protégeait
les sciences et les arts, était plutôt ami qu’ennemi des chrétiens, et
haïssait mortellement les juifs. Un front large et proéminent, un teint
brun, une contenance grave, annonçaient son naturel à la fois ardent
et méditatif; et son turban qui lui descendait jusque sur les yeux
ajoutait encore à la sévérité de son aspect. Il modifia la coiffure
adoptée par son père. Sélim portait un turban de forme
sphérique; Soliman roula en plis nombreux la mousseline autour de son
bonnet qui ne fut plus visible que par son extrémité. La coiffure est
considérée comme une chose fort importante en Orient où elle marque
la différence des rangs, des emplois et des ordres religieux. Sous
Soliman, les turbans et les habite furent soumis à des règles encore plus
rigoureuses. Le turban du Sultan seul était de forme élevée et orné
de deux plumes de héron; celui des vizirs, large à la base, était
couronné à la partie supérieure par une large bande d’or (kalewi) courant
dans la mousseline; la coiffure des autres grands fonctionnaires de la cour (moudjewezé) imitait celle du Sultan, mais dans des
proportions moindres. Les oulémas ou les légistes portaient une espèce de
bourrelet (khorasani); les gardes-du-corps de
l’intérieur du palais, un bonnet brodé d’or (ouskouf);
les gardes de l’extérieur ou bostandjis, un
bonnet (bareta), dont l’extrémité de derrière
descendait sur les épaules. Les officiers des janissaires avaient un
bonnet en forme de casque et garni de plumes (kouka);
les simples janissaires, un bonnet de feutre (ketsché);
dans les classes ordinaires, on portait un turban de fantaisie (perischani), un simple turban (dulbend),
ou un schall (schemlé) négligemment
tourné autour de la tête. Accompagné des hauts dignitaires de sa cour
ainsi distingués par leurs coiffures, Soliman se rendait tous les
vendredis à la mosquée impériale pour y assister à la prière. Le premier
de tous les sultans ottomans, il se fit assister dans l’administration de
l’empire par quatre vizirs; le nombre de ces dignitaires n’avait
jamais dépassé trois sous le règne de son prédécesseur. Ces vizirs
étaient : Piri Mohammed-Pascha, né en Karamanie de la famille du scheïkh Djemaleddin Akserayi,
qui, lors de la bataille de Tschaldiran, avait gagné au plus haut point la
confiance de Sélim et avait depuis été élevé an grand-vizirat après la
campagne d’Egypte; Moustafa, Esclavon de naissance, beau-frère de Soliman
et fondateur de la belle mosquée de Guebisé; Ferhad,
originaire de Sebenico, plus âgé de dix ans que
Soliman, homme belliqueux, violent et plein d’ambition; Kasim, blanchi au
service de l’État, précédemment gouverneur et defterdar de Soliman,
lorsque le prince résidait encore à Magnésie. Après la prise de Belgrade,
Kasim, accablé de vieillesse, demanda sa retraite; le Sultan la
lui accorda avec une pension de deux cent mille aspres (valant alors
quatre mille ducats), somme qui depuis fut le taux des pensions des
vizirs. Le fils de Kasim, Ahmed, fut en même temps nommé sandjakbeg.
L’hiver
se passa en diwans et en constructions. A Constantinople s’éleva insensiblement
la mosquée consacrée à la mémoire de Sélim; sur les frontières de Hongrie,
Sabacz, Belgrade, et dans le voisinage de cette dernière place, le château
d’Hawalé, la ville de Kawalé sur les bords de la Mer-Blanche, furent fortifiés; dans l’arsenal mille bras
étaient occupés à créer et à équiper des flottes nouvelles. Jamais époque
plus favorable ne s’était présentée pour la réalisation des projets
d’agrandissement conçus par les sultans ottomans. Charles-Quint et François Ier s’épuisaient
dans leurs rivalités ; la minorité de Louis II avait livré la Hongrie
à la tyrannie des nobles; Léon X était en lutte avec un moine allemand, et
ce moine n’était rien moins que Luther. C’est au milieu de circonstances
semblables que Soliman résolut la conquête de l’ile de Rhodes. La situation de
l’Europe ne fut pas la seule raison qui le détermina à tenter cette
entreprise dans laquelle avait échoué Mohammed II; il avait
compris qu’aussi longtemps que Rhodes resterait entre les mains des
chevaliers, la navigation de la Méditerranée serait au pouvoir des
puissances maritimes de la chrétienté. Il sentait en outre la nécessité
d'établir un point de communication entre Constantinople et la
nouvelle conquête de l'empire, l’Égypte, afin d'assurer ainsi
la liberté du commerce et la sûreté des nombreux pèlerins qui se rendaient
par mer en Syrie, et gagnaient ensuite la Mecque. A ces motifs déjà
puissants venaient s’en joindre d’autres d'ambition personnelle. Il
était flatté par l’idée de délivrer les Musulmans gémissant dans les
fers des infidèles, d’effacer la tâche qui avait terni la gloire de son
aïeul et de vaincre là où Mohammed II avait été vaincu. En emportant
Belgrade, considérée jusqu’alors comme imprenable, il avait renversé
un des boulevards de la chrétienté au nord de ses États; maintenant il
voulait s'emparer de Rhodes, cet avant-poste des chrétiens dans l’Archipel,
et étendre ainsi la domination musulmane sur terre et sur mer. Toutes ces
raisons réunies auraient sans nul doute paru suffisantes à Soliman, lors même que son belliqueux vizir Moustafa, son
grand-amiral Kourdoghli, n’auraient pas encore par leurs sollicitations
aiguillonné son besoin de conquête; il faut ajouter à cela que deux
traîtres, un docteur juif et André de Merail (plus particulièrement connu
sous le nom d’Amaral), grand-chancelier de l’Ordre, lui avaient mis sous
les yeux, à plusieurs reprises, l’opportunité d’une attaque contre Rhodes,
en lui représentant la capitale de l’île comme mal approvisionnée et
démantelée en plusieurs endroits. L’expédition fat donc résolue;
mais avant de commencer les hostilités, Soliman, pour accomplir la
formalité prescrite par le Koran, envoya au grand-maitre une lettre dans
laquelle il le sommait de se rendre et jurait, comme à l’ordinaire, par le
créateur du ciel et de la terre, par Mohammed son prophète, par les autres
cent vingt-quatre mille prophètes de Dieu, et par les quatre livres sacrés
envoyés du ciel, qu’il respecterait, dans le cas d’une soumission
volontaire, la liberté et les biens des chevaliers. Le 18 juin 15ââ, la flotte
ottomane, forte de trois cents voiles, appareilla de Constantinople pour
Rhodes. Outre une immense quantité de provisions, elle avait à bord dix mille
soldats de marine et pionniers, sous les ordres du vizir Moustafa-Pascha,
nommé serasker (général en chef) de l’expédition. Deux jours auparavant (21
redjeb — 16 juin), Soliman, à la tête de près de cent mille hommes, s’était
mis en marche pour aller par terre au golfe de Marmaris. Le deuxième jour
de son départ, il eut la satisfaction de voir de son camp de Maldepé, la flotte ottomane voguant à pleines voiles
par un vent favorable.
Pendant
la marche de l’armée à travers l’Asie-Mineure, Soliman reçut coup sur coup
plusieurs nouvelles heureuses : le frère du sandjakbeg de Hersek (Herzégovine) s’était emparé du fort dalmate d’Iskradin (Scardona), repaire de pirates situé non loin de l’embouchure de la Kerka
(Titius); les janissaires avaient abordé à la petite île de Haleké (Chalki) à l'occident de Rhodes, entre Piscopia et Limonia, et en
avaient miné le château qui était tombé entre leurs mains; Ferhad-Pascha
avait mis à mort Schehzouwaroghli Alibeg,
investi par Sélim de la principauté de Soulkadr,
lors de la conquête de Koumakh, et avait réuni son territoire à l’empire.
Tout conspirait donc en faveur du Sultan. Cependant la première division
de la flotte ottomane avait opéré son débarquement à Rhodes près du château de
Favez, le jour de la Saint-Jean, l’une des plus grandes fêtes du pays, qui
possédait les reliques de ce saint. Deux jours après, toute la flotte jeta
l’ancre dans la baie de Parambolin située à peu de distance de la ville.
Un mois se passa à débarquer les troupes, les provisions et
l’artillerie, à dresser un camp, et à attendre le Sultan, à qui
le serasker ne pouvait enlever l’honneur d’ouvrir lui-même le siège.
Presqu’en
face de l’ile de Rhodes, la mer forme sur le continent asiatique une anse vaste
et protégée contre les vents par un amphithéâtre de hautes montagnes; un
petit bourg appelé Marmaris (Phiscus) s’élève au fond de cette anse, et lui a
donné son nom. La ville et la baie de Phiscus sont célèbres dans
l’histoire ancienne et moderne. Les habitants de Phiscus attaquèrent
l’arrière-garde d’Alexandre, lors de son expédition contre Darius;
assiégés par les Macédoniens, et n’étant que six cents hommes contre
toute une armée, ils égorgèrent leurs femmes et leurs enfants, mirent le
feu à leurs maisons, et, se faisant jour à travers l’armée grecque, se
réfugièrent dans les montagnes. De nos jours, au printemps de
1801, une flotte anglaise de trois cents voiles, destinée
contre l’Egypte, appareilla à Marmaris pour Alexandrie. Le 28 juillet
1522, Soliman débarqua à Rhodes, au milieu des salves de l’artillerie de
siège composée de plus de cent bouches à feu; on remarquait
douze canons monstres, dont deux, comme ceux employés par Mohammed II
au siège de Constantinople, lançaient des boulets de onze à douze palmes de
circonférence. Quelques-uns de ces énormes boulets, qu’on trouve encore
devant les murs et dans l’enceinte de la forteresse, offrent la preuve
matérielle de l’assertion presque incroyable des historiens. Soliman reconnut
lui-même les fortifications, et inspecta les divers postes de ses troupes. Le
grand-maître Villîers de l’île-Adam avait livré
les villages aux flammes, abattu tous les édifices extérieurs et reçu dans
la ville les habitants des campagnes pour les employer à la réparation des
brèches. Il distribua chacun des sept postes principaux à tous les
chevaliers des huit langues, française, allemande, anglaise, espagnole,
portugaise, italienne, auvergnate et provençale; ainsi chaque nation avait
son poste, que son honneur l’intéressait à soutenir. Le grand-maître quitta son
palais et se plaça à la porte des Vainqueurs près de
l’église de Sainte-Marie de la Victoire. La porte des Vainqueurs ouvrait la
ville du côté du nord à l’opposite du port Mandraccio et de celui des Galères; à gauche de cette porte était le bastion de la
langue allemande, puis la porte Saint-Ambroise, et le bastion de la langue
française; à droite, les bastions des langues d’Auvergne et
de France. Ces quatre bastions défendaient la partie nord de la
ville; à l’est, où se portèrent principalement les attaques des
assiégeants, s’élevait le bastion de la langue anglaise, que les historiens
ottomans désignent sous le nom de Bedjné, et après lequel viennent
la porte Saint-Ambroise et le palais du grand-maître. Les murs au sud de
la ville étaient confiés aux chevaliers de Provence et d’Italie; ceux de langue
portugaise avaient la défense de la porte maritime. Le port était fermé par des
chaînes et protégé d’ailleurs par les tours de l’Archange et de
Saint-Nicolas, que leur formidable position préservait de toute attaque.
Les Ottomans enveloppèrent la ville du nord au sud dans l’ordre
suivant : à l’aile droite, en face des bastions des langues française et
allemande, était placé Ayaz-Pascha, beglerbeg de Roumélie, et à ses côtés, en
face des bastions d’Espagne et d’Auvergne, le troisième vizir
Ahmed-Pascha; au centre, et parallèlement au bastion de la langue
anglaise, se trouvaient le serasker et le second vizir Moustafa-Pascha. Le
camp du Sultan fut dressé derrière la position de Moustafa, sur la colline
de Saint-Côme et de Saint-Damien, et près de la chapelle de la Vierge
d’Elemonitra. Au sud-est de la ville, c’est-à-dire à l’aile gauche de
l’armée assiégeante, Kasimbeg, beglerbeg
d’Anatolie, devait conduire l’attaque contre le bastion de la langue de provence, et plus loin encore, à l’extrémité de cette
même aile gauche, le grand-vizir Piri-Pascha était opposé aux
chevaliers d’Italie. Le 1er août, le beglerbeg de Roumélie
ouvrit le siège en se portant contre le poste des chevaliers allemands,
qui combattaient sous Christophe de Waldner, autrefois commandeur de Fürstenfeld, de Mœdling, de
Vienne et de Haguenau. Vingt-un canons foudroyaient le bastion allemand,
et vingt-deux la tour de Saint-Nicolas. Quatorze batteries de trois
canons chacune, étaient dirigées contre les bastions d’Espagne et
d’Angleterre, et dix-sept autres semblables, contre le bastion d'Italie.
Les assiégeants et les assiégés employèrent le mois d'août en travaux de
mines et de contre-mines. Les manœuvres souterraines des chevaliers eurent le
plus grand succès, grâce à la bravoure héroïque du grand-maître Villiers
de l'île-Adam, et à l'habileté de l’ingénieur vénitien Gabriel Martinengo, qui,
à son arrivée de l’île de Crète, avait été nommé grand’croix de
l’Ordre. Ce ne fut que le 4 septembre (12 schewal), que les Ottomans parvinrent
à faire sauter la partie méridionale du bastion anglais. Ils s’élancèrent sur
la brèche et prirent sept drapeaux chrétiens. Mais le grand-maître
accourut, l’étendard de la croix déployé, et les força à se retirer après une
perte de plus de deux mille hommes. Un second assaut donné six jours
plus tard par les Turcs leur fit éprouver une perte aussi forte ; les
assiégeants n’eurent que trente hommes tués, parmi lesquels le général de
l'artillerie et le porte-drapeau du grand-maître. Le 13 septembre, à la
suite d’une troisième attaque, les Turcs, sans avoir eu besoin de faire jouer
de nouvelles mines, forcèrent le bastion anglais, sur lequel ils
arborèrent cinq drapeaux (13 septembre—21 schewal). Le commandeur Waldner
leur ayant livré un combat des plus meurtriers, parvint à leur enlever un
de ces étendards, qu’il consacra à saint Thibaud, patron d’Oberweiler. Le jour suivant, le docteur juif, qui
trahissait la ville et avait des intelligences dans le camp ottoman,
surpris au moment où il allait lancer à l’ennemi une lettre au moyen d’une
flèche, fut écartelé. Ces trois engagements n’avaient été que
partiels; ils n’avaient eu lieu qu’entre une partie de
l’armée assiégeante et les chevaliers défendant le bastion anglais; mais,
le 24 septembre, fut annoncé un assaut général qui devait s’étendre sur
toute la ligne des fortifications. Depuis midi jusqu’à minuit, des
hérauts parcoururent le camp en criant: « Demain il y aura assaut; la
pierre et le territoire sont au padischah, le sang et les biens des
habitants sont le butin des vainqueurs! » Au point du jour, les Ottomans se
portèrent au nord, à l’est et au sud de la ville; cependant leurs efforts se
concentrèrent contre le bastion de la langue espagnole, où l’aga des
janissaires pénétra et planta son drapeau; mais ce triomphe ne fut
que de peu de durée, et tous leurs étendards tombèrent au pouvoir des
chrétiens. Les Turcs furent repoussés de toutes parts, laissant quinze
mille des leurs sur les brèches et dans les fossés. Dans cet assaut, le
plus terrible de tous ceux qui se livrèrent dans le cours du siège,
brilla non seulement la valeur des chevaliers et des laïques, mais encore
le courage des femmes de Rhodes. Sans s’effrayer des flots de sang qui
coulaient à côté d’elles, les unes portaient du pain et du vin
pour ranimer les combattants épuisés par une lutte aussi terrible, les
autres de la terre pour en remplir les brèches, et des pierres pour les jeter
sur les assaillants. L’amante d’un des capitaines morts dans la
défense du bastion anglais, une Grecque dont le nom est
resté inconnu, se distingua, entre toutes, par un acte empreint à la fois
de folie et de grandeur, de tendresse et de cruauté. Après avoir embrassé
ses deux enfants et les avoir marqués au front du signe de la
croix, elle les poignarda et les jeta au feu en disant: «
Ainsi l’ennemi ne pourra souiller vos jeunes corps vivants ni
morts... » Puis elle revêtit le manteau sanglant de son amant, et
saisissant une épée, elle se précipita au plus fort de la mêlée, où elle
mourut de la mort des héros, en combattant avec une valeur
surnaturelle. Soliman, furieux d’avoir échoué dans son attaque, en rejeta
la responsabilité sur le beglerbeg de Roumélie, Ayaz-Pascha; il le déposa et le
fit emprisonner, mais il le rendit à la liberté et à ses fonctions dès
le lendemain. Trois jours après, ayant reçu la nouvelle de la mort de
Khaïrbeg, gouverneur d’Egypte, il envoya pour lui succéder le serasker
Moustafa-Pascha; le troisième vizir Ahmed-Pascha remplaça Moustafa dans la
direction du siège. La dignité d’amiral de la flotte fut retirée à Yaïlak Moustafa-Pascha, et donnée à Behrambeg.
Le 12 octobre (21 silkidé), à la pointe du jour, Ahmed tenta de surprendre
le bastion anglais; les remparts étaient déjà au pouvoir des Turcs,
lorsque l’aga des janissaires fut blessé, et ses troupes forcées de se
retirer. Vers la fin du même mois, les assiégés furent
repoussés, après un combat meurtrier, des bastions d’Italie et
de Provence. Trois semaines se passèrent en engagements isolés qui
faisaient avancer de plus en plus les Ottomans vers un succès prochain;
cependant un nouvel assaut donné au bastion d’Italie le 23 novembre (4
moharrem) leur coûta cinq cents hommes sans aucun résultat. Enfin, le jour
de Saint-André (30 novembre — 11 moharrem), les bastions d’Espagne et
d’Italie furent assiégés au milieu de torrents de pluie; mais une nouvelle
perte de trois mille hommes détermina le serasker à ne plus tenter d’attaques
ouvertes et à se réduire aux tranchées et aux mines.
Depuis le
commencement du siège, les Turcs avaient eu un nombre considérable de morts; on
l’estimait au chiffre énorme de cent mille hommes, dont moitié avait péri
les armes à la main, moitié par suite de maladies. Le 10 décembre 1522, les
chevaliers virent flotter dans le camp ennemi un drapeau blanc; ils
répondirent à ce drapeau par un autre qu’ils arborèrent à leur tour, et ils
aperçurent bientôt deux Turcs qui apportaient une lettre ornée du chiffre
en or du Sultan, et venaient demander une entrevue au grand-maître.
Deux chevaliers ayant été députés vers Soliman, celui-ci leur offrit une
capitulation honorable, sous la condition de rendre la ville dans le
délai de trois jours; sinon, il les menaça de passer toute
la population de Rhodes par les armes, et de n’épargner pas même les
chats. La reddition de la place avait été déjà résolue d’abord dans le
chapitre des grands’croix de l’Ordre, et ensuite dans
le chapitre ou chaque langue était représentée par deux
chevaliers. Cependant cette décision ayant éprouvé une
violente opposition et ayant été sévèrement blâmée, on envoya une
nouvelle députation de deux chevaliers espagnols demander à Soliman un laps de
temps plus long pour résoudre une question aussi importante; ils alléguèrent
que la population de Rhodes étant composée de Grecs et de Latins, les
délibérations étaient nécessairement plus difficiles. Soliman, pour
toute réponse, ordonna à ses généraux de recommencer le siège (18
décembre — 29 moharrem). Les travaux des mines et des tranchées furent
repris avec une nouvelle ardeur. Les Turcs dirigèrent contre les ouvrages
avancés du bastion espagnol une attaque qui fut repoussée; mais le
lendemain ils s’y portèrent de nouveau avec une telle furie, que les
chevaliers furent refoulés derrière les fortifications et les fossés de
l’intérieur de la ville. Le manque de munitions força enfin les assiégés à
capituler. Villiers de l’île-Adam envoya au serasker Ahmed-Pascha deux
chevaliers, porteurs d’un écrit par lequel Bayezid II avait jadis garanti
au grand-maître Pierre d’Aubusson la libre possession de Rhodes, en son nom et
à celui de ses descendants. Ahmed-Pascha n’eut pas plus tôt cette
pièce entre les mains, qu’il la déchira et la foula aux pieds. Il fit
couper les doigts, le nez, les oreilles à deux soldats qu’il avait fait
prisonniers le même jour, et les envoya ainsi mutilés au grand-maître avec
une lettre pleine de grossières injures. Enfin Villiers de l’île-Adam,
réduit à la dernière extrémité, députa à Soliman un chevalier et deux bourgeois
de la ville pour négocier la reddition de Rhodes (21 décembre — 2 safer). Soliman
agréa leurs propositions, et commit son grand-vizir pour débattre les
articles de la capitulation avec les plénipotentiaires de l’Ordre. Il fut
stipulé que le grand-maître enverrait en étages au camp ottoman vingt-cinq
chevaliers et vingt-cinq des principaux habitants de Rhodes; que des vaisseaux
seraient fournis aux membres de l’Ordre pour sortir de l’île dans un
délai de douze jours; que le culte et les églises des Grecs et des Latins
seraient respectés. Une des conditions principales du traité, réclamée
expressément du Sultan par les députés bourgeois, fut que l’armée se retirerait
à la distance d’un mille de Rhodes. Mais le cinquième jour après la
signature du traité les janissaires, cette milice aussi redoutable
qu’indisciplinée, ne purent se contenir; sous prétexte de visiter quinze mille
des leurs qui venaient d’arriver des frontières de Perse sous la conduite
de Ferhad-Pascha, ils s’approchèrent de la ville sans autres armes que des
bâtons, forcèrent la porte Cosquinienne, pillèrent
les maisons des principaux habitants et commirent toute sorte d’excès. Leur
fureur se déchaîna surtout contre l’église de Saint-Jean: ils râclèrent
les peintures à fresque représentant les saints, brisèrent les
statues, ouvrirent les tombeaux des grands-maîtres, renversèrent les autels,
traînèrent les crucifix dans la boue, et mirent au pillage les ornements sacrés
Du haut du clocher de l’église de Saint-Jean, on appela les croyants
à la prière; la musique turque résonna sur les créneaux de la tour de
Saint-Nicolas; c’est ainsi que les mouezzins et les tambours ottomans
annoncèrent au monde chrétien la conquête de Rhodes. Ceux qui
voulurent résister à ces désordres expirèrent sous le bâton, ou furent
forcés de se charger de leur avoir comme des bêtes de somme, et de le
transporter au camp. La prise de Rhodes eut lieu dans la matinée
du jour de Noël, au moment même où le pape Adrien célébrait le
service divin dans l’église de Saint-Pierre; pendant l’office, une pierre
se détachant de la corniche vint tomber à ses pieds, circonstance qui fut
regardée comme le présage de la chute du premier boulevard de la
chrétienté. Ainsi les principaux articles de la capitulation avaient été violés
presque aussitôt que signés; toutefois on ne sait s’il faut en accuser le
Sultan, les vizirs, ou seulement l’indiscipline des janissaires.
Quelques
jours après la ratification du traité, Ahmed-Pascha était venu sur la brèche du
bastion d’Espagne pour faire plusieurs communications à Villiers de l’îile-Adam, et lui exprimer le désir qu’avait le Sultan de
le voir. Le grand-maître, malgré sa répugnance pour cette entrevue, se
rendit, dans la matinée du 7 safer (26 décembre 1522), au camp ottoman,
accompagné seulement de quelques chevaliers. Comme c’était un jour de
diwan, il resta longtemps devant la tente de son vainqueur, exposé à la
neige et à la pluie, en attendant le moment d’être introduit. Les vizirs et
Ferhad-Pascha avaient été admis à la cérémonie du baisemain, dans laquelle ce
dernier présenta au Sultan de riches présents consistant en vases,
assiettes et coupes d’argent. Enfin le grand-maître, après avoir
été revêtu d’un kaftan d’honneur, fut conduit en présence de Soliman. Ces
deux princes qui étaient arrivés ensemble au pouvoir deux ans auparavant
et qui se trouvaient maintenant face à face dans des positions si
diverses, gardèrent longtemps un profond silence et s’examinèrent
réciproquement. Enfin le Sultan, prenant la parole, s’efforça de consoler le
grand-maître de sa défaite en lui représentant que c’était le sort des
princes de perdre des villes et des royaumes, et lui renouvela l’assurance
d’une libre retraite. En cela Soliman fit preuve d’idées élevées et
généreuses; mais le jour suivant, il démentit cette noble conduite. Ayant
découvert le fils du malheureux prince Djem, qui espérait pouvoir passer
en Europe avec les chevaliers à la faveur d’un déguisement, il le fit
exécuter avec son fils et envoya sa femme et ses autres enfants à
Constantinople.
Ainsi le plus grand des princes ottomans lui-même paya son tribut de sang
aux usages de cette politique tyrannique qui ordonnait au souverain le
meurtre de ses parents. Deux jours après cet acte de froide cruauté,
Soliman étant allé voir le bastion d’Espagne et la tour de Saint-Nicolas,
voulut visiter également Rhodes et le palais du grand-maître avant de
retourner à son camp. Accompagné seulement d’Ahmed-Pascha et d’un jeune
esclave, il se rendit au réfectoire des chevaliers et demanda
Villiers de l’île-Adam. Ahmed-Pascha faisant fonction d’interprète et
traduisant les paroles du Sultan en grec, assura de nouveau au
grand-maître que la capitulation serait de tous points strictement exécutée, et
lui offrit un terme plus long pour l’évacuation de Rhodes (99 décembre—10
safer). Le grand-maître remercia le Sultan et se borna à lui demander de
rester fidèle aux clauses du traité. Les deux jours suivants, mille
hommes, dont cinq cents janissaires, furent mis en garnison à Rhodes,
le bagage de l’empereur fut transporté à Marmaris, et l’amiral de la flotte
alla prendre possession des autres villes de l'île. Le 1er janvier
1593 (13 safer 929), le grand-maître, avant de s’éloigner, vint
baiser la main du Sultan, et lui offrit quatre vases d’or. « Ce n'est
pas sans en être peiné moi-même, dit Souleïman à son favori Ibrahim, que je
force ce chrétien à abandonner dans sa vieillesse sa maison et ses biens.
» Vers minuit du même jour, Villiers de l’Ile-Adam appareilla avec les siens
pour l’Europe. Le vendredi suivant, Soliman, après avoir assisté à la
prière publique dans l’église de Saint-Jean, s'embarqua sur la galère
du capitaine Kara-Mahmoud, mort au siège de Piscopia;
arrivé à Marmaris, il transmit l'ordre aux sandjakbegs de Mentesché, de Karasi, d’Aïdin et de Saroukhan, et à son grand-écuyer Iskenderbeg de veiller à la reconstruction immédiate
des fortifications de Rhodes. Lui-même, pendant le siège, avait commencé à
bâtir sur l’emplacement de la vieille ville, appelé par les
chevaliers Phileremus et par les Turcs Sunboulu (riche en hyacinthes), un
édifice, dont il reste encore quelques ruines au milieu d’un site
romantique. La chute de Rhodes entraîna celle de huit îles sous sa
dépendance, savoir : Leros (Iléros), Kos, Kalymna (Ghelmez), Nisyros (Indjirli), Trios (Illegi), Chalce (Khalki), Limonia et Symé (Soumbeki). Les
femmes grecques de Symé qui, par leur habileté à
plonger, avaient rendu de grands services à Soliman pendant le siège,
obtinrent de lui le privilège de porter un turban d’étoffe blanche. Le fort Petreon, bâti par le chevalier allemand Schlegelhold sur
les ruines de l’ancienne Halicarnasse, reçut garnison ottomane et compléta
ainsi le nombre de dix des conquêtes de Soliman. Le siège de Rhodes
fait époque dans l’histoire des guerres modernes, non seulement par le
courage héroïque de Villiers de l’Ile-Adam et de ses chevaliers, mais encore
par l’usage des bombes que les Turcs employèrent pour la
première fois, et par l’invention des contremines et tambours due à
Martinengo.
Un mois
après son départ de Rhodes, Soliman rentra triomphalement à Constantinople;
mais la joie qu’il avait ressentie en apprenant à Rhodes la naissance de
son fils Mohammed, ne tarda pas à être troublée par la perte d’un autre fils,
le prince Abdoullah. Soliman avait envoyé de Rhodes des lettres de
victoire à tous les juges de l’empire, au khan de Crimée et au schérif de
la Mecque. De toutes les puissances chrétiennes à qui la conquête de
Rhodes fut signifiée officiellement, Venise fut la seule qui répondit
aux communications de la chancellerie turque par des protestations
d’amitié. Les brillants succès de Soliman firent rompre aux schahs de
Perse et de Schirwan le silence peu bienveillant
qu’ils avaient gardé jusque-là : ils s’empressèrent de lui envoyer, avec leurs
tardives félicitations sur la mort de son père et son avènement au
trône, leurs compliments plus opportuns au sujet de la prise de Rhodes.
L’ambassadeur persan, arrivé sur la rive asiatique du Bosphore avec une
suite de cinq cents cavaliers, reçut ordre de n’entrer
à Constantinople qu’accompagné de vingt personnes, parce qu’il
n’était pas convenable que l'ambassadeur d’une puissance étrangère se
présentât avec une escorte aussi nombreuse. A la même époque se trouvait
à Constantinople l’ambassadeur russe Jean Morosof, que le tzar
Vassili avait chargé de conclure une alliance avec la Porte; mais les négociations
de Morosof furent sans succès.
Au mois
de juin 1523, le grand-vizir Piri-Pascha, sur les calomnies d’Ahmed-Pascha qui
aspirait à sa dignité, fut déposé et admis à la retraite avec la pension
récemment fixée à deux cent mille aspres. Soliman remplaça Piri par son favori
Ibrahim, chef des pages et premier fauconnier, qui dès lors cumula avec le
grand-vizirat les fonctions de beglerbeg de Roumélie (13 schàban 929 — 97 juin 1523). Fils d’un matelot de
Parga, et habile violon dès sa jeunesse, Ibrahim avait été enlevé par des
corsaires turcs et vendu à une veuve habitant dans le voisinage
de Magnésie. Cette femme s’appliquait à faire ressortir les grâces
naturelles et le talent du jeune esclave par une riche toilette et par une
éducation soignée. Soleiman n’étant encore qu’héritier présomptif du
trône, avait rencontré, dans une de ses excursions, Ibrahim jouant du
violon. Il fut tellement séduit par le jeu et l’esprit du jeune esclave,
qu’il en fit dès lors son compagnon inséparable, et le nomma, en
montant sur le trône, chef des pages et des fauconniers. L’influence
toujours croissante d’Ibrahim ne put bientôt plus être contrebalancée par les
vieux services de Piri, qui eut le malheur d’avancer encore sa disgrâce en
blâmant l’entreprise contre Rhodes; c’est à cette désapprobation intempestive
que le grand-vizir avait dû de n’être pas chargé du commandement en chef
de l’expédition. Le caractère violent et ambitieux d’Ahmed-Pascha ne lui
permettait pas de supporter la préférence témoignée par Souleïman à
Ibrahim; il avait regardé le grand-vizirat comme lui revenant de
droit, à lui second vizir, dans le cas de la déposition de Piri-Pascha. Pour
n’être pas témoin à chaque instant du triomphe du favori de Souleïman, il
sollicita le gouvernement d’Égypte; le Sultan souscrivit d’autant plus
volontiers à cette demande, qu’il termina par-là les scènes fâcheuses
qu’amenait dans le diwan la rivalité d’Ahmed et d’ibrahim.
Mohammed-Ghiraï,
khan de Crimée, venait de mourir dans la huitième année de son règne et la
cinquante-huitième de son âge; il avait succombé, ainsi que son frère le
kalgha, au milieu d’une révolte nocturne suscitée par ses deux fils,
Ghazi-Ghiraï et Baba-Ghiraï (929—1522). Après ce
double meurtre, les deux princes se partagèrent le gouvernement et les
dépouilles de leurs victimes; Ghazi recueillit le titre de son
père et Baba celui de son oncle. Memisch, qui en
sa qualité de schirinbeg ou de
premier des sandjakbegs était après le kalgha le plus haut dignitaire du
royaumé, s’empressa d’adresser à la Porte un rapport sur
ces événements, en priant le Sultan de remplacer l’usurpateur par Seadet-Ghiraï, que son frère Mohammed-Ghiraï avait
précédemment envoyé en otage à Constantinople. Seadet-Ghiraï,
appuyé par les janissaires de Soliman, vint prendre possession du trône
de Crimée, et, à l’instigation de Memischbeg,
éleva son neveu Ghazi-Ghiraï à la dignité de kalgha. Cette nomination qui
était contraire à la constitution des Tatares, d’après laquelle la dignité de
kalgha devait toujours revenir au membre le plus ancien de la famille
régnante, c’est-à-dire à un oncle ou à un frère du khan, excita de
nouveaux troubles. Six mois après, Ghazi, âgé de vingt-un ans, fût
assassiné avec son frère Baba au moment où il venait présenter ses
félicitations au khan à l’occasion de la fête du Beïram. Seadet-Ghiraï choisit pour kalgha son neveu Dewlet-Ghiraï.
Mais le pouvoir ne tarda pas à tomber entre les mains d’Islam-Ghiraï, qui souleva la nation pour venger la mort de
son frère Ghazi (938 —1530). Seadet-Ghiraï vécut
encore sept ans à Constantinople d’une pension de Soliman, et fut enterré
dans la mosquée d’Eyoub (944 — 1537) ’. Islam-Ghiraï conféra la dignité de kalgha à son frère Ouzbeg-Ghiraï, qui, un an plus
tard, fut remplacé par Sahib-Ghiraï, fils de Mengli-Ghiraï,
pour avoir encouru la disgrâce de Soliman. Lorsque Mohammed-Ghiraï, en
prenant en mains le pouvoir, avait voulu assurer la tranquillité de sa
domination par le massacre de tous ses frères, Sahib encore enfant avait
échappé à la mort en se réfugiant à Kazan; depuis, les Noghaïs l’avaient choisi pour leur khan. Nous parlerons plus bas des circonstances
qui amenèrent son avènement au trône de Crimée.
Khaïrbeg
était resté fidèle au Sultan lors de la révolte de Ghazali, et avait, comme
nous l’avons vu, envoyé à l’armée ottomane dans Filé de Rhodes un corps
auxiliaire de trois mille hommes, sous le commandement de sept scheiks arabes;
mais en apprenant la triste fin de celui dont il avait refusé la
complicité, il tomba dans une mélancolie profonde. Sentant approcher sa mort,
il donna la liberté à tous ses esclaves, créa et dota plusieurs
fondations pieuses, et assura l’usufruit de son immense
fortune comme wakf à ses
enfants et à sa femme, qui, veuve du sultan des Mamlouks Nassir Mohammed
Ben Koulaoun, avait refusé la main du sultan Ghawri.
Le dernier acte gouvernemental dé Khaïrbeg fut l’armement d’une flotte de
vingt voiles, qui, sous le commandement de son gendre Kaïtbaï,
amena au Sultan alors à Rhodes des troupes fraîches et l’étendard akab (l’aigle) du Prophète, ce gage
sacré de la victoire pour les Musulmans. Ainsi que nous l’avons
dit plus haut, Soliman apprit sous les murs de Rhodes la mort de
Khaïrbeg dix semaines après son débarquement dans l’île, et nomma son beau-frère
Moustafa-Pascha au gouvernement d’Égypte. Moustafa eut à lutter contre la
révolte de deux kaschizés, du nom de Djanim et d’Inal, qui, entre autres actes de violence,
avaient tué deux scheïkhs arabes, Hasan Meri et
son oncle. Il marcha contre les rebelles à la tète de ses janissaires et
d’un corps d’arquebusiers, les battit, et fit planter les têtes des deux chefs
sur les créneaux de la porte Souwela, au Caire. Peu
de temps après, Moustafa-Pascha fut rappelé à Constantinople sur les
prières de sa femme. Elle représenta au Sultan son frère la fatalité qui
la poursuivait : mariée d'abord par Sélim au bostandjibaschi,
elle avait eu bientôt à regretter la perte de son mari exécuté par
les ordres de son père; et maintenant Soliman l’avait à peine unie à
Moustafa, qu’il l’avait en quelque sorte condamnée à un nouveau veuvage en
envoyant son époux loin d’elle. Moustafa fut remplacé (9 schewal 999—90
août 1593) par Guzeldjé Kasim (le beau Kasim),
un des seigneurs de l’étrier impérial, et plus tard fondateur du faubourg
de Constantinople, qui porte encore son nom. Mais à peine quelques
mois s’étaient écoulés depuis son installation, que Kasim dut céder
le gouvernement d’Egypte au vizir Ahmed-Pascha, qui mérita bientôt le nom de
traître, sous lequel il est désigné dans l’histoire ottomane.
Ahmed voulut se dédommager de la perte du grand-vizirat par
l’usurpation de la souveraineté d’Egypte, il sut gagner à sa cause les
Mamlouks, mais il échoua contre la fidélité des janissaires. Il donna les
grands fiefs du royaume aux misérables instruments de ses projets, et tenta
par toutes sortes de moyens ouverts ou détournés, de se débarrasser des
janissaires, qui étaient les maîtres du château du Caire; mais ses
manœuvres n’eurent aucun résultat. Trompé dans son attente, il jeta
le masque sous lequel il avait pendant six mois caché sa trahison, établit
son camp à Imbaba, et mit le siège devant la citadelle de la capitale. Les
janissaires firent une sortie, et dans un combat mémorable par le courage
qu’ils déployèrent, tuèrent quatre mille hommes aux rebelles. Ahmed-Pascha
fut informé par Djemaleddin, un des émirs mamlouks, de l’existence d’un
ancien aqueduc souterrain qui conduisait dans l’intérieur du château, et dont
le souvenir s’était perdu depuis plus de deux siècles; il profita de
ce moyen inespéré de victoire, et introduisit ainsi dans la place ses
mamlouks qui firent un massacre général des janissaires. Maître de
l’Égypte, Ahmed prit le titre de Sultan, et s’arrogea les deux droits
régaliens de l’islamisme (janvier 1524). Alexandrie et toute la côte
étant en son pouvoir, il lui fut aisé d’intercepter les communications
entre l’Égypte et la métropole; aussi s’empara-t-il du vaisseau
apportant l’ordre par lequel le Sultan lui retirait son gouvernement, et
nommait à sa place le brave Kara Mousa, qui, sous le gouvernement de
Moustafa-Pascha, avait si heureusement étouffé la révolte des Arabes; il
fit mettre à mort le nouveau gouverneur et le tschaousch porteur
du ferman. Ahmed, voulant avoir trois vizirs, à l’exemple du sultan
ottoman, donna ce titre à trois de ses confidents, entre lesquels il
partagea l’administration de l'Egypte. Mais dans ce nombre se trouvait
Mohammedbeg qui trahit Ahmed pour Soliman. Après avoir tout préparé pour
l’enlèvement d’Ahmed, et avoir embusqué quelques centaines de soldats
dans les maisons du Caire, il attendit l'heure à
laquelle l'usurpateur descendait de la citadelle pour venir prendre des
bains dans la ville. La maison dans laquelle il entra fut envahie aux cris
de : « Dieu donne la victoire au sultan Soliman! » Ahmed, à moitié
rasé, se sauva sur le toit, en descendit sans être aperçu, monta à
cheval et se réfugia dans la citadelle; la troupe de Mohammedbeg, composée
seulement de quelques soldats rassemblés à la hâte, y pénétra avec lui.
Mais il était à craindre que le traître ne trouvât dans son château
situé dans l’enceinte du fort, un nouvel asile et le temps de faire un
appel aux Mamlouks; chaque minute pouvant être décisive, Mohammedbeg fit
proclamer que les trésors déposés dans le palais seraient le partage des
vainqueurs. Il n’en fallut pas davantage pour faire accourir un grand
nombre d’Arabes avides de butin, qui escaladèrent les murs et enfoncèrent
les portes. A la faveur du désordre et du pillage, Ahmed put parvenir
à s'échapper avec plus de vingt des siens sans être reconnu, et il s’enfuit
chez les Arabes de la tribu Béni Bakar, dans le district de Scherkiyé. Mohammedbeg
envoya à sa poursuite trois mille cavaliers commandés par le Tscherkesse Djanim-Harawi; celui-ci étant rentré sans avoir
pu rejoindre les fuyards, Mohammedbeg se mit lui-même en marche avec trois
mille hommes bien armés, en se dirigeant vers Mahallet,
où le scheïkh arabe Kharisch vint lui livrer
Ahmed chargé de chaînes. La tête du traître fut expédiée à Constantinople.
Le troisième vizir, Ayaz-Pascha, que Soliman avait envoyé par terre
avec trois mille janissaires pour comprimer la révolte, reçut ordre de
rétrograder; Kasim-Pascha fut de nouveau investi
du gouvernement de la province. La fidélité de Mohammedbeg au Sultan, ou
sa trahison envers un traître, fut récompensée par de nouveaux fiefs
ajoutés à ceux qu’il possédait déjà, et par la place d’intendant-général
de l’Egypte.
Vers
cette même époque, Soliman célébra à Constantinople , avec une pompe
jusqu’alors inaccoutumée, le mariage de sa sœur avec le grand-vizir
Ibrahim-Pascha (18 redjeb 930 — 22 mai 1524). Des tentes magnifiques et un
trône pour le Sultan furent dressés sur l’Hippodrome. Le second vizir,
Ayaz-Pascha, chargé de remplir les fonctions de paranymphe, et l’aga des
janissaires, allèrent au serai inviter le Sultan à honorer les fêtes de sa
présence. Soliman les reçut gracieusement, fit en termes pompeux l’éloge
d’Ibrahim, et les renvoya comblés de présents. Pendant sept jours
consécutifs, les silihdars, les sipahis, les ouloufedjis, les ghourebas,
les djebedjis et les topdjis,
furent traités de la manière la plus somptueuse; le huitième jour une fêté
brillante fut donnée aux janissaires, aux vizirs, aux beglerbegs et aux
sandjakbegs; le neuvième, veille de celui où l’on devait aller chercher la
fiancée au serai, le Sultan se rendit au palais d’Ibrahim, pour ainsi dire
entre deux murs d’or et de soie, toutes les maisons étant tapissées
des plus riches étoffes. Ayant fait asseoir à sa droite le vénérable
moufti Ali Djemali et à sa gauche le précepteur des jeunes princes Schems Efendi, destitué plus tard pour son ignorance,
il présida aux conférences des professeurs des diverses académies,
qui agitèrent devant lui des questions de controverse. Ces
discussions savantes terminées, le grand écuyer tranchant servit la table,
d’abord pour le grand-vizir seul, ensuite pour les oulémas; le defterdar
Moustafa Tschelebi remplit l’office d’échanson, et présenta au Sultan des
sorbets dans une précieuse coupe faite d’une seule turquoise; cette coupe
avait été conservée dans le trésor impérial, et on faisait remonter son
ancienneté jusqu’à Nouschirwan son premier
possesseur. Les oulémas furent renvoyés chez eux chargés de sucreries et
de confitures. A son retour au serai, Soliman reçut l’heureuse nouvelle de la
naissance d’un fils auquel on donna le nom de Sélim (94 redjeb — 98
mai). Deux jours après, le paranymphe se rendit du serai au palais
d’Ibrahim, à la tête d’un nombreux cortège portant les palmes des
noces. Une de ces palmes était faite de soixante mille petits
morceaux, une autre de quarante-six mille, et elles étaient sculptées en
mille formes d’arbres, de fleurs et d’animaux fabuleux, tels que simourgh et anka. Le 2 schàban (5 juin) Soliman retourna au
palais récemment construit par Ibrahim sur l’Hippodrome, où il
assista à des luttes, des danses, des courses, des tirs à l’arc et
d’autres réjouissances publiques, et voulut bien accepter de plusieurs
poètes des kassidés en l’honneur des nouveaux époux;
celle de Khiali (le riche en imagination) eut les
honneurs de la journée.
Ibrahim
pouvait être considéré comme partageant avec le Sultan le pouvoir absolu.
Quatre mois après son mariage, il reçut une nouvelle preuve de la
confiance de Soliman : il fut envoyé en Egypte avec une escadre, cinq
cents janissaires, et quelques milliers de soldats, pour arranger les
différends élevés entre le gouverneur Kasim-Pascha et l’intendant Mohammedbeg, et pour rétablir en même temps
l’ancienne législation du pays (1er silhidjé 930 — 30
septembre 1524). Ibrahim avait à sa suite le général des ouloufedjis, Khaïreddin, le tshaouschbaschi (
maréchal de la cour), Mohammed Ben Sofi, le defterdar Iskender Tschelebi, le teskeredji (maître
des requêtes) Moustafa, et l’historien Djelalzadé. Ce dernier, qui
fut élevé plus tard à la dignité de reis-efendi et à celle de nischandjis,
écrivit l’histoire du règne de Souleïman; son rang dans la hiérarchie
administrative de l’empire et sa qualité de témoin oculaire rendent son
ouvrage un des plus précieux à consulter et des plus dignes de foi.
Au départ de l’escadre, le Sultan accompagna Ibrahim jusqu’aux îles des
Princes, où il lui fit les adieux les plus affectueux ; distinction inouïe
chez les peuples d’Orient, et dont on ne connaît pas d’autre exemple dans
l’histoire des souverains ottomans. Au passage de la flotte sous les murs de
Gallipoli, quelques prisonniers persans furent exécutés par ordre du
Sultan, conformément au fetwa rendu sous le règne de
Sélim Ier, par lequel cette nation était déclarée ennemie de la foi et de
l’empire ; c’est ainsi que les sentiments élevés montrés par Suliman au
commencement de son règne subissaient déjà l’influence du fanatisme et
d’une cruelle politique. Ibrahim, après avoir touché à l’ile de Khios où les administrateurs génois vinrent le
complimenter et lui offrir des présents, aborda à Rhodes (10 moharrem—7
novembre). La flotte ottomane ayant appareillé pour Alexandrie, fut
rejetée par les vents d’automne sur les côtes de l’Asie-Mineure, et dut
rentrer dans la baie de Marmaris trois semaines après son départ de Rhodes
(1er safer— 28 novembre). L’incertitude de la navigation à
cette époque de l’année détermina Ibrahim à continuer sa route par
terre. Mohammed Emin, l’intendant d’Egypte, était sur le point de s’embarquer
pour Constantinople afin d’y rendre compte de sa gestion, lorsqu’il apprit
l’arrivée du grand-vizir à Ladakia; renonçant à
son premier projet, il s’empressa de faire voile pour la Syrie et alla se
présenter à Ibrahim, qui approuva sa conduite et le renvoya au Caire. Le
gouverneur d’Egypte, Kasim-Pacha, vint par terre jusqu’à Damas, où il
trouva dans le grand-vizir un juge indulgent pour les fautes que
l’intendant reprochait à son administration. La présence d’Ibrahim à Haleb et à
Damas réprima la cupidité et la tyrannie des beglerbegs de ces deux villes et
leur imprima une crainte salutaire; l’impartialité avec laquelle il rendit la
justice partout sur son passage lui valut les bénédictions
des populations.
L’entrée
du grand-vizir an Caire (94 mars 1595) se fit avec une pompe devant laquelle
pâlirent tous les souvenirs de la magnificence des sultans tscherkesses. Cinq mille janissaires, sipahis et
mamlouks richement vêtus formaient son cortège. Les harnais que le
Sultan lui avait prêtés pour cette occasion avaient une valeur de
plus de cent cinquante mille ducats. Les étendards de sa cavalerie étaient
bleus et blancs, contrairement aux couleurs nationales des Turcs. Ses
pages, comme ceux du Sultan, portaient des bonnets et des vêtements
d’étoffes d'or; il en était de même des mamlouks de sa suite. Chaque jour des
trois mois qu’Ibrahim passa au Caire fut marqué par un acte
de justice ou de bienfaisance; il s’occupa sans relâche à donner de
nouvelles lois ou à modifier les anciennes suivant les besoins du pays, à
sonder les plaies de l'administration et à y porter remède. Les
scheiks des puissantes tribus des Béni Hawaré et des Béni Bakar,
accusés de trahison, expièrent leur crime par le supplice de la potence. Les
chefs des autres tribus arabes dans la basse et dans la haute Egypte, jusqu’aux
Oasis et à la Nubie, furent sommés de se reconnaître vassaux du Sultan et de
venir prêter serment de fidélité; des crieurs publics parcouraient la
ville, invitant ceux qui auraient à se plaindre des autorités à venir
exposer leurs griefs. Les pauvres emprisonnés pour dettes furent rendus à
la liberté; des règlements particuliers pourvurent à l'éducation et à
l'entretien des orphelins. Ibrahim ordonna d’élever dans la citadelle, en
face du palais du gouverneur, deux tours destinées à la garde du trésor
public; il fit rétablir à ses propres frais la mosquée d’Omar, près du
Nilomètre, qui était à moitié ruinée. Les registres des impôts furent remis sur
le pied où ils étaient sous les sultans Kaïtbaï et Ghawri. D'après les calculs du defterdar, Ibrahim fixa à
quatre-vingt mille ducats le montant des
sommes à percevoir par la Porte sur le gouvernement d’Egypte, déduction
faite des frais administratifs. Pendant que le service public
marchait ainsi vers sa réorganisation, Schedjâ Aga, général des ghourebas, arriva au Caire, porteur d'une lettre de
Soliman, qui laissait à la nomination d’Ibrahim la place de gouverneur
d’Egypte, et l’invitait à revenir à Constantinople le plus tôt possible.
Ibrahim, après avoir confié l’administration du pays à Soleiman-Pascha,
beglerbeg de Syrie, quitta le Caire le 22 schâban 931 (14 juin 1525). A son
passage à Damas, il confirma les privilèges et franchises des
Vénitiens, rétablit pendant son séjour à Kaïssariyé les begs turcomans de Soulkadr dans les fiefs qu’on leur avait retirés (7 septembre), et rentra à
Constantinople, en y déployant encore plus de luxe qu’au Caire.
Les gardes-du-corps et les vizirs allèrent à sa rencontre jusqu’à
quatre stations de la ville, et lui offrirent, de la part du padischah, un
cheval arabe, dont les harnais , garnis de pierres précieuses, étaient estimés
à deux cent mille ducats. Ibrahim en retour fit don au Sultan d’un
bonnet ayant une valeur égale. Sept jours après, la naissance d’un
quatrième fils vint encore accroître la joie que ressentait Soliman de
la pacification de l’Egypte et de l’arrivée de son favori (14
septembre).
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