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EL VENCEDOR EDICIONES

HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST

LIBRAIRIE FRANÇAISE

FRENCH DOOR

 

 

 

HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

 

LIVRE XXIiI. SELIM I .

 

Prise du château de Koumakh. — Le prince de Soulkadr et tous les siens sont mis à mort. — Réorganisation de l’état-major des janissaires. — Les Turcs construisent de nouveaux bàtimens de guerre. — Histoire des villes de Diarbekr, de Mardin, de Hossnkeïf, de Nizibin, de Mossoul, d’Orfa et de Rakka. — Bataille de Kodjhissar et conquête du Kurdistan. — Description de cette province.

 

A une journée de marche d’Erzendjan et sur un rocher inaccessible que baignent les eaux de l’Euphrate, s’élève le château-fort de Koumakh; conquis sous le règne de Bayezid-Yildirim par le beglerbeg Timourtasch, il cessa au temps de Timour de faire partie de l’empire ottoman. Koumakh est célèbre non seulement par sa position, mais par les productions de son sol et l’industrie de ses habitans; l’excellence de sa toile est passée en proverbe comme la beauté des filles de Baïbourd, et la finesse des laines d’Erzendjan. Le pays au milieu duquel cette forteresse est située se trouve désigné dans Ammien Marcellin sous le nom de Gumathene; un phénomène assez bizarre, que les Égyptiens regardaient autrefois comme un miracle, le signale à la curiosité des voyageurs. Tous les ans, pendant les pluies du printemps, des nuées de cailles et d’autres oiseaux de passage fondent sur la campagne; les habitans les prennent par milliers, les conservent dans du vinaigre, et en font une branche très lucrative de commerce. Non loin de Koumakh, s’élève dans le district d’Ourla une chaîne de montagnes renfermant des mines d’or, d’argent et de cuivre; et sur la rive opposée de l’Euphrate, mais plus au midi, est assise la ville de Maaden, dont le nom est célèbre par ses mines dans l’histoire de l’empire ottoman.

Sélim était sollicité à la conquête de Koumakh, non seulement par son désir de reprendre une place qui jadis avait fait partie de ses Etats, mais encore par la nécessité de consolider la sûreté d’Erzendjan et de Baïbourd sans cesse inquiétées par la garnison de ce fort. Ces raisons le déterminèrent à envoyer de ses quartiers d’hiver d’Amassia, l’ordre à Biiklü-Mohammed. gouverneur d’Erzendjan, d’investir Koumakh; il partit lui-même au printempsa (5 rebioul-ewwel 921 — 19 avril 1515), et marcha à sa future conquête par Karlugoël (lac neigeux), Karadjatschaïr (prairie noirâtre), Ortokabat, Siwas, Merzifoun et Almalü. Dans une halte à Karadjatschaïr, Sélim reçut les ambassadeurs du sultan d’Égypte, qui venaient réclamer contre la constitution en fief, en faveur de Schehzouwar, du sandjak de Kaïssariyé et de Bozouk, sous prétexte que le père de ce dernier avait été pendu aux portes du Caire comme ennemi de leur maître, et que les deux districts appartenaient au prince de Soulkadr, vassal du sultan d’Égypte et exerçant cependant les deux droits souverains. Sélim congédia les ambassadeurs avec ces paroles: « Si le sultan est un homme, il faut qu’il se prépare à conserver pour lui seul l’exercice des droits souverains de la prière publique et de la monnaie»; faisant ainsi allusion à la guerre qu'il méditait alors contre le sultan mamlouk.

Un mois après son départ d’Amassia, le 5 rebioul-akhir (19 mai), Sélim parut devant Koumakh , l’emporta d’assaut et y mit une garnison ottomane sous les ordres d’Ahmedbeg, fils de Karatschin. Dès lors il fut tout à ses projets de vengeance contre le prince de Soulkadr. De Siwas, où il était retourné huit jours après la conquête de Koumakh, il envoya contre Alaeddewlet un corps de dix mille janissaires sous la conduite d’Alibeg, fils de Schehzouwar, et du grand-vizir Sinan-Pascha; il ne tarda pas à se mettre en marche lui-même, et vint camper sur les bords de l’Indjessou, tandis que Sinan-Pascha arrivait sous les murs d’Elbistan. Alaeddewlet se trouvait alors à Ordeklü; son premier soin avait été de transporter au sommet du Tournataghi (montagne des grues) ses trésors et son harem, et d’occuper avec sesTurcomans les défilés qui aboutissaient au cœur de ses Etats. Le 29 rebioul-akhir — 12 juin 1515, Sinan-Pascha traversa la plaine de Goeksou et offrit la bataille au vieux prince de Soulkadr, retranché au pied du Tournataghi. Alaeddewlet tomba un des premiers dans la mêlée; sa mort fut le signal de la déroute des Turcomans, qui s’enfuirent dans les montagnes, laissant entre les mains de l’ennemi les quatre fils et le frère du prince de Soulkadr. Les premiers eurent la tête tranchée, et Abdourrizak, leur oncle, fut contraint de présenter lui-même à Sélim les restes mutilés de ses neveux. Sélim envoya la tête d‘Alaeddewlet au sultan d’Egypte avec une lettre de victoire, comme s’il avait voulu lui faire pressentir le sort qu’il lui réservait. Le fils de Schehzouwar prit possession des pays conquis, avec le titre de vizir à trois queues; et Sélim, pour témoigner à l’armée son contentement, fit distribuer à chaque cavalier un présent de mille aspres. De retour à Kaïssariyé, il licencia les troupes d’Anatolie et de Karamanie, écrivit au doge de Venise pour l’informer de ses succès, et reprit le chemin de Constantinople.

A peine arrivé, Sélim s’occupa de punir la révolte des janissaires; à cet effet, il convoqua les plus anciens d’entre eux, et leur ordonna de déclarer à l’instigation de qui ils avaient pillé à Amassia les maisons de Piri-Pascha et du khodja Halimi. Les janissaires, trop heureux de pouvoir déverser la responsabilité de pareils actes sur autrui, dénoncèrent le pascha Iskender, leur propre chef, le segbanbaschi Balyemez-Osman, et le kadiasker Djâfer-Tschelebi. Sélim fit décapiter sur-le-champ le pascha et l’aga, dont les cadavres furent jetés aux chiens et aux oiseaux de proie. Quant à Djâfer-Tschelebi, sa dignité de kadiasker, alors supérieure à celle de moufti, imposait à Sélim l’obligation d’un meurtre juridique. Il le fit donc appeler, et lui demanda quel châtiment méritait celui qui poussait à l’insubordination et à la révolte les soldats de l’islamisme. Djâfer ayant répondu que, si le fait était prouvé, le coupable devait être condamné à mort, Sélim lui dit qu’il venait de prononcer lui-même son arrêt. Le savant juge d’armée donna alors un libre cours à son indignation; il exhorta le sultan à écouter enfin la voix de la justice, et à ne point charger sa conscience du meurtre d’un innocent, afin de ne pas mourir bourrelé de remords comme Haroun-al-Raschid qui avait fait périr Djâfer-le-Barmékide. Mais ce fut envain; la voix du grand rhéteur, du grand poète, de celui dont la plume avait si long-temps annoncé les victoires de Bayezid II et de Sélim, devint muette . La prédiction qu’il avait faite en mourant se réalisa peu de temps après, et Sélim regretta sincèrement sa sentence: un violent incendie éclata à Constantinople (35 août 1515); le sultan accourut aussitôt sur les lieux, et tout en donnant des ordres pour faire éteindre le feu, il dit au grand-vizir qui l’accompagnait : « C’est le souffle brûlant de Djâfer, et je crains qu’il n’embrâse à la fin le serai, le trône, et ne me consume moi-même.» Il reprocha amèrement à ses familiers de n’avoir pas soustrait le malheureux kadiasker au supplice, en le tenant caché au fond d’une prison.

Après cette triple exécution, que Sélim avait jugée nécessaire pour arrêter, par la mort de ceux qu’il supposait ou feignait de croire les moteurs des dernières séditions des janissaires, le renouvellement de pareilles révoltes, il s’occupa de remédier aux vices que présentait l’organisation de ce corps. Jusque-là le commandement supérieur des janissaires avait appartenu de droit au seghbanbaschi, qui n’arrivait à cette place qu'après avoir parcouru l’échelle des grades inférieurs; ainsi, l’officier qui se trouvait par son rang immédiatement au-dessous du seghbanbaschi, prenait le commandement, lorsque celui-ci venait à mourir, ou était destitué. A proprement parler, le seghbanbaschi n’était que le général des trente-trois sections de seghbans qui furent, ainsi que les yayas, incorporés dans les janissaires, lors de la formation de cette milice. Le corps des janissaires se composait donc de trois sortes de troupes différentes, savoir : soixante-deux escadrons (boulouk) de nouvelles troupes (yenitscheri), trente-trois chambrées (oda) de gardes-meutes (segh-ban), et cent compagnies (djemaat) de fantassins (yaya). Sélim remplaça le seghbanbaschi par un aga qu’il choisit dans le petit nombre de ceux sur la fidélité desquels il pouvait compter, et sans s’inquiéter des lois ordinaires de l’avancement; ce fut le porte-drapeau Yakoub. A cet aga fut subordonné un comandant en second, ayant le titre de koul-kiaya (procureur des esclaves); quatre lieutenans-généraux, dont les titres étaient empruntés aux diverses fonctions de la vénerie, prirent place après eux : le seghban-baschi (premier garde-meutes), le sagardji-baschi (chef des gardes des fureteurs), le samssoundji-baschi (chef des gardes des dogues), le tournadji-baschi (chef des gardes des grues), enfin, et dans un grade au-dessous, le bascht-schaousch (chef des messagers d’État). Ces officiers, au nombre de sept, formèrent l’état-major des janissaires .

A l’exemple des quatre lieutenans-généraux, dont les litres correspondaient aux fonctions qu’ils avaient exercées dans le corps delà vénerie du sultan, les quatre principaux officiers de chaque régiment empruntèrent leurs titres aux diverses fonctions de la cuisine: tschorbadji-baschi (faiseur de soupe), aschtschi-baschi (chef des cuisiniers), sakka-baschi (chef des porteurs d’eau), wekilikhardj (receveur des comptes). Il ne faut pas confondre le koul-kiaya, qui prenait rang après l’aga, avec les kiaya-yeri (littéralement place de procureurs), qui occupaient les derniers grades parmi les officiers. Les kiaya-yeri étaient spécialement chargés de régler les affaires du corps avec les administrateurs des localités où se trouvaient les janissaires; bien que ces officiers fussent les derniers en grade, leurs noms étaient cependant en tête de tous les fermans expédiés aux janissaires; au-dessus d’eux étaient les mouhzirs (sergens appariteurs); et en gradation ascendante les dewedjis (guides de chameaux), et les khasseki (exempts de gardes). L’avancement suivait cette progression: du kiaya-yeri aux mouhzirs, des mouhzirs aux dewedjis, et ainsi de suite, jusqu’au grade le plus élevé, celui de koul-kiaya. Tel était l’ordre d’avancement avant Sélim, et il n’y apporta par le fait aucune modification; seulement il créa deux places, celle de l’aga et du koul-kiaya, dont il se réserva la nomination, mettant ainsi dans ses mains le commandement supérieur qui était jusque-là resté entre celles des janissaires. Cette hardie et prévoyante innovation devait nécessairement donner aux sultans plus de force et de puissance pour réprimer l’esprit d’insubordination qui fermentait continuellement au sein de cette redoutable milice. Sélim fit encore quelques autres dispositions pour compléter son œuvre de réforme; il décida que l’aga ne marcherait à la tête des janissaires que lorsque le sultan ouvrirait la campagne en personne; que les affaires du corps se traiteraient avec la Sublime-Porte par l’organe du koul-kiaya; enfin que la défense de la capitale serait, en l’absence du souverain, confiée aux soins du seghban-baschi.

Mais ce n’était là qu’une partie des réformes projetées par Sélim, et son infatigable activité s’exerçait en même temps sur toutes les branches de l’administration. D’une part il s’occupait d’assurer son action sur ses troupes et de resserrer les liens de la discipline; il travaillait d’autre part à réorganiser la marine, dont les forces étaient devenues insuffisantes. La flotte qui, pendant la campagne contre le schah de Perse, avait servi à transporter jusqu’à Tràbezoun les vivres destinés à l’armée d’expédition, n’était pas assez nombreuse pour satisfaire aux besoins du service; mal équipée d’ailleurs, elle ne pouvait pas se mesurer avec les escadres des chrétiens, et le pavillon ottoman se trouvait exposé sans cesse à de nouvelles injures. En outre, Constantinople, depuis son occupation par les Turcs, n’avait pour tout arsenal que les vieux chantiers des Grecs, dont le délabrement dénonçait l’insouciance des prédécesseurs de Sélim.

Après une nuit d’insomnie, pendant laquelle il s’était rappelé toutes ces circonstances, le sultan fit venir Piri-Pascha, qu’il avait élevé au vizirat depuis la bataille de Tschaldiran, et auquel il accordait toute sa confiance : « Si cette race de scorpions (les chrétiens), lui dit-il, couvre la mer de vaisseaux, si les pavillons du doge de Venise, du pape, des rois de France et d’Espagne croisent en maîtres sur les parages d’Europe, il ne faut en accuser que ta paresse et mon indulgence. Mais je veux avoir enfin une flotte puissante et nombreuse. — Sa Majesté, répondit le vizir, prévient elle-même l’humble proposition que je comptais lui soumettre : lorsque nous viendrons faire demain notre rapport ordinaire, que Sa Majesté veuille bien réprimander ses ministres, et moi personnellement; qu’elle ordonne la construction immédiate d’un arsenal, et l’équipement à nos frais de cinq cents vaisseaux de guerre. A peine les Francs auront-ils connaissance de ces préparatifs, que la peur les fera composer : vous les verrez, avant même que les chantiers soient achevés, avant que quarante galères soient lancées à la mer s’empresser à l’envi de renouveler les capitulations et de payer tribut; leur or couvrira ainsi la plus grande partie des frais de cet armement.» L’avis de Piri-Pascha sourit au sultan, et il tint au conseil du lendemain le langage convenu. En sortant de l’audience, les vizirs, Piri-Pascha en tête, se rendirent vers un cimetière situé au bord de la mer, de l’autre côté du port; ce terrain, qui avait autrefois servi de chantier aux Byzantins, fut rendu à sa première destination; les vizirs dirigèrent en personne les travaux de construction, et firent transporter les ossemens du cimetière dans une fosse oblongue, creusée derrière le nouvel arsenal, et nommée le tombeau des tombeaux. Comme Piri-Pascha l’avait prévu, les puissances de l’Europe n’attendirent pas l’achèvement de l’arsenal et l’entier équipement de la flotte, pour renouveler les négociations. La Hongrie conclut avec la Porte une trêve d’un an, et fit admettre la Pologne au bénéfice de ce traité, afin de soustraire ce pays aux invasions des Turcs, qui n’avaient pas cessé d’inquiéter Knin, Klisa et Scardona. Nagoul Bassaraba, prince de Valachie, offrit de son côté, à Sélim, un contingent annuel de six cents jeunes gens, et un tribut de trois cents baneraschs (neuf cents rixdallers). Mais ni Venise, ni Naples ne suivirent l’exemple donné par la Hongrie et la Valachie.

Peu de temps après l’incendie qui avait éclaté à Constantinople, Sélim vint à Andrinople. Mécontent de son grand-vizir Sinan-Pascha, il avait le projet de lui substituer Hersek Ahmed-Pascha. Celui-ci, fatigué sans doute de la carrière qu’il avait parcourue (il avait été quatre fois vizir, et quatre fois révoqué), déclina l’invitation du sultan, et s’excusa sur son âge avancé et la paralysie dont il était affligé. Sélim, soupçonnant Sinan-Pascha d’avoir révélé à Hersek-Ahmed ses secrètes intentions, entra dans une grande colère, et tira son sabre contre lui; mais Sinan-Pascha s’enfuit précipitamment et se tint quelque temps caché sans que personne pût découvrir le lieu de sa retraite. Le sultan, après avoir cherché à le remplacer, ne trouvant pas un homme capable de gérer comme lui les affaires de l’Etat, fit partout publier un ordre qui enjoignait au grand-vizir de reparaître et de reprendre ses fonctions; Sinan-Pascha revint et resta encore plusieurs années au pouvoir. Sur ces entrefaites, le gouverneur d’Erzendjan, Biiklü Mohammed-Pascha, avait achevé la conquête du Kurdistan, et organisé, avec le secours du molla Idris, l’administration de cette nouvelle province de l’empire ottoman.

Sélim, poète lui-même, appréciait les poètes et les savans; il savait parfaitement distinguer le mérite, et recherchait la société des hommes dont le talent pouvait servir ses vastes projets, et contribuer à la prospérité du pays. Aussi, dans son expédition contre le schah de Perse, s’était-il fait accompagner des trois plus grands savans de l’époque, savoir : Halimi, son ancien précepteur, qui fut d’abord élevé à la secrétairerie-d’état et plus tard à la dignité de juge d’armée; Djàfer, écrivain et poète, et Idris, auquel on doit la première histoire générale de l’empire ottoman. Ce dernier, né àBidlis, était familiarisé avec les usages et les mœurs des Kurdes, et connaissait parfaitement les localités de son quartier d’Amassia. Sélim l’avait à plusieurs reprises envoyé dans le Kurdistan , pour exciter sous main les chefs des diverses tribus du pays à secouer le joug d’Ismaïl. Les intrigues d’Idris eurent tout le succès qu’en espérait le sultan; l'insurrection éclata à la fois dans toutes les villes du Kurdistan, à Amid, Bidlis et Hossnkeïf.

Après la bataille de Tschaldiran, les habitans de Diarbekr avaient chassé le lieutenant d’Oustadjluoghli et offert à Sélim de reconnaître sa souveraineté. Scherefbeg avait en même temps arboré les couleurs de la Porte à Bidlis, et pris les armes contre Khaledbeg son frère, qui gouvernait au nom du schah de Perse. Khaledbeg ayant été fait prisonnier, avait été décapité à Merenda par ordre du sultan; mais ses fils, conduits par Khalifé, général persan, commandant deKhounis, forteresse située sur la frontière de la Perse, avaient attaqué par trois fois et battu Scherefbeg, qui s’était retiré à Bidlis avec une perte de quelques centaines d’hommes. D’un autre côté, Melik Khalil, l’Eyoubide, dont les aïeux avaient été maîtres de père en fils des forteresses de Hossnkeïf et de Sârd, s’était révolté contre Ismaïl, qui, malgré leur parenté, l’avait expulsé de son héritage pour le donner à Karakhan, frère d’Oustadjluoghli; il avait pris d’assaut le château de Sârd, et dirigé plusieurs attaques contre celui de Hossn­keïf, mais sans succès. Mohammedbeg, gouverneur de Sassnou, avait envahi le territoire de Herzen, que le schah avait donné en fief à l’émir de sa cavalerie, et en avait chassé les feudataires persans. Plus près de Diarbekr, le seïd Ahmedbeg Rizki s’était emparé des forts d’Atak et de Miafarakaïn, et Kasimbeg Merdisi de celui d’Eghil, avec l’aide des habitans de Diarbekr. Djemschidbeg Merdisi, auquel Sélim avait accordé un sandjak, pour être venu lui baiser les pieds lors de son expédition en Perse, avait planté sur les murs de Palou le drapeau ottoman; enfin le commandant de Nedjti et de Djeziretol-Omar avait mis en fuite les troupes persanes envoyées à sa rencontre, tandis que Seïdbeg, gouverneur de Souran, s’était emparé de vive force de Kerkouk et d’Erdebil. Outre ces neuf principaux begs du Kurdistan, seize autres s’étant déclarés en faveur de Sélim a, Idris fut envoyé pour recevoir leur serment de fidélité, et prendre possession de tout le pays habité par les Kurdes, depuis les rives du lac d’Ourmia (le Spauta de Strabon), l’extrême frontière orientale du Kurdistan, jusqu’à Malatia (Melitene), la frontière occidentale. Cependant Schah-Ismaïl, à la première nouvelle du départ du sultan de Tebriz, avait quitté en toute hâte Derghezin et Hamadan, et était revenu dans sa capitale. C’est de Tebriz qu’il envoya Kharakhan reconquérir le Diarbekr; ce général marcha d’abord vers Tschabakdjour, rassembla sur son passage les renforts que lui amenaient les commandans de Mardin, de Roha et de Hossnkeïf, restés fidèles à la cause du schah Ismaïl, et vint enfin mettre le siège devant la capitale de son gouvernement. Les habitans de Diarbekr, vivement pressés, mais résolus à une défense opiniâtre, envoyèrent des députés au camp d’Amassia pour implorer le secours des Ottomans. Sélim expédia aussitôt quelques troupes sous les ordres du janissaire Hadji Yekda Ahmed, qui traversa heureusement les lignes des assiégeans, et entra dans la place par la porte grecque. Au retour des députés de Diarbekr, le sultan fit annoncer à Idris sa réponse négative aux ouvertures d’Ismaïl, les secours qu’il expédiait aux Kurdes et son projet de partir lui-même sous un bref délai, pour aller attaquer Koumakh. Schah-Ismaïl, à la nouvelle des mouvemens des ennemis, ordonna à Kurdbeg, l’ancien gouverneur du pays avant l’invasion des Persans, de s’adjoindre les commandans d’Ardjisch, d’Aadildjouwaz, les fils de Khaled, les begs de Baschouhl, et d’aller appuyer l’armée de siège. Pendant que ces détachemens divers se réunissaient dans les environs d’Ardjisch, Idris rassembla les forces disséminées des begs de Bidlis, de Khaïran, de Meks et de Sassnou, tomba sur les Persans à l’improviste, les battit, et fit sur eux un immense butin.

Le blocus de Diarbekr durait depuis plus d’un an, et les Kurdes avaient déjà perdu quinze mille hommes environ, soit dans leurs fréquentes sorties contre l’ennemi, soit par suite de maladies. Mais ces braves montagnards étaient décidés à défendre jusqu’à la dernière extrémité leur religion et leur pays contre les Persans, avec qui ils étaient en guerre depuis quatorze années. Lorsque les begs eurent appris la défaite du prince de Soulkadr et la retraite des Ottomans sur Kaïssariyé, ils pressèrent Idris, entre les mains duquel ils avaient prêté serment, de retourner encore auprès du sultan. Mais arrivé à Hossnkeïf, il trouva une seconde dépêche de Sélim qui lui communiquait l’ordre donné à Biiklü-Mohammed, de délivrer Diarbekr; un pigeon messager porta cette heureuse nouvelle aux vaillans défenseurs de la ville. Le defterdar des fiefs de l’empire, Nizam-eddin-Ali, avait marché pendant vingt jours pour rejoindre Biiklü-Mohammed à Baïbourd, et Idris à Hossnkeïf; dans le ferman qu’il remit à ce dernier. Le sultan lui enjoignait d’entretenir avec soin l’union parmi les begs kurdes qui avaient embrassé son parti. En conséquence, Idris assembla de nouveau les commandans de Tschemischghezek et de Palou, le beg Merdisi et Djemschidbeg, les gouverneurs de Tschabakdjour, de Bidlis, de Hossnkeïf, de Kaïran, de Kharire et de Sassnou, et leur fit connaître les bienveillantes dispositions de son maître. Cependant l’armée persane, commandée par Kurdbeg, s’était avancée jusque sous les murs de Tschabakdjour, et l’avait prise d’assaut. Idris en informa Biiklü-Mohammed, qui se trouvait encore à Erzendjan, et lui indiqua Hossnkeïf comme le point le plus favorable pour opérer sa jonction avec les chefs alliés du Kurdistan : ce fut là en effet qu’Idris et les begs Kasim, Djemschid et Houseïn, à la tête de dix mille hommes, se réunirent aux troupes du général ottoman. Dès lors Biiklü, sans perdre un instant, marcha à la rencontre de l’ennemi, le défit, et l’obligea à se replier sur Ardjisch et Aadil-djouwaz. Après cette victoire. les Kurdes et Biiklü volèrent au secours de Diarbekr. A Esmasek, Schadi-Pascha, beglerbeg d’Amassia, leur amena cinq mille hommes de renfort. Mais Karakhan, sur la nouvelle que l’armée coalisée venait de passer le Pont-Noir, à cinq lieues au-dessus de Diarbekr, leva le siège, et se retira à Mardin.

Biiklü-Mohammed prit possession de la capitale du Diarbekr, qu’on appelle aussi Amid ou Kara-Amid (Amid la noire), de son ancien nom d’Amida. Ammien Marcellin fit partie, comme Idris, d’une armée d’expédition envoyée dans ces contrées, et tous deux nous ont laissé une narration de la campagne dont ils avaient été témoins oculaires; ils s’accordent à vanter la solidité de ses ouvrages de défense et son excellente position. Amid est bâtie sur les bords du Tigre, au sud des montagnes où ce fleuve prend sa source, et à l’ouest de l’embouchure de la rivière de Miafarakaïn (Nymphius). L’empereur Constantin l’entoura de remparts, et y construisit un arsenal pour les machines de guerre. Bientôt après, Sapor, roi de Perse, vint en faire le siège : ce fut à ce siège que Sapor porta, au lieu de couronne, un casque en or ayant la forme d’une tête de taureau, et que les Persans firent entendre ce cri de roi des rois, qui devait, douze siècles plus tard, si souvent retentir à l’oreille des Ottomans. Sapor, dans plusieurs assauts qu’il donna à cette place pendant deux jours, vit tous ses efforts se briser devant la bravoure de la garnison; déjà il croyait devoir lever le siège, lorsque la peste, bien plus que la valeur de ses soldats, lui livra la ville (l’an 359 après J. C.). Justinien Ier rétablit les fortifications d’Amid, et celles des autres places frontières entre l’empire de Byzance et le royaume de Perse, telles que Dara et Reesolaïn, ou Rezaïn, Nizibin (Nisibis), Roha (Edessa), Kirkesiyé (Circesium), et Miafarakaïn ( Martyropolis ), villes qui jouaient toutes à cette époque, et que nous verrons de nouveau jouer un rôle important dans les guerres de la Turquie avec la Perse. Le second siège qu’Amid eut à soutenir contre Kobad fut plus long et pins sanglant : les Persans avaient déjà vu cinquante mille des leurs tomber sous les murs de la ville, lorsque les mages leur prédirent la victoire, tirant cet augure favorable de l'impudeur des femmes d’Amid, qui, du haut des remparts, se donnaient toutes nues en spectacle aux assiégeans. A la faveur d’une nuit obscure, les Persans escaladèrent une tour mal gardée par des moines ivres et endormis; la ville, en se réveillant, vit l’ennemi dans ses murs; quatre-vingt mille Grecs furent passés au fil de l’épée (505 de J. C ). Amid secoua de nouveau le joug des Persans pendant la guerre soulevée au sein du royaume de Perse par la révolte de Mazdek qui, prêchant la liberté et l’égalité, faillit renverser le trône du tyran Kobad; mais elle ne fit que changer de maître et tomba entre les mains des Arabes de la tribu de Bekr, qui a donné son nom à tout le pays d’alentour, et par suite à la ville elle-même. La famille qui régnait sur cette tribu, et qui étendit alors sa domination sur le Diarbekr, était celle de Kendé.

Hadjr, prince de cette famille, périt victime de la vengeance de ses ennemis de la tribu d’Esed; son fils Amrolkaïs, ayant voulu venger sa mort avec le secours de l’empereur de Byzance, fut empoisonné dans le bain, par le contact d’un vêtement préparé à cet effet. Amrolkaïs est un des sept grands poètes arabes qui parurent avant la naissance de l’islamisme, et dont les poésies, écrites en lettres d’or, ont été exposées dans la Kaaba à la vénération des tribus arabes.

Conquise ensuite par Omar, Diarbekr passa sous le joug des khalifes de la famille d’Ommia et d’Abbas: reprise par les Grecs au milieu du dixième siècle,. elle redevint indépendante sous la dynastie kurde des fils de Merwan qui, après une domination d’environ quatre-vingts ans, furent détrônés et remplacés par le turcoman Ortok. Timour se rendit maître de cette ville par ruse, tua les descendans d’Ortok, et réunit entre les mains de son petit-fils les gouvernemens de Diarbekr et de l’Irak arabe. A la mort du conquérant, Kara-Yousouf, prince de la dynastie du Mouton-Blanc, s’empara de Mardin et d’Amid; ces deux places restèrent au pouvoir de ses successeurs jusqu’au moment où Schah-Ismaïl conquit sur eux les pays soumis à leur domination (908—1502). Le nouveau souverain confia, comme nous l’avons vu plus haut, la province tout entière et la ville de Diarbekr aux soins d’Oustadjluoghli, le meilleur de ses généraux. Enfin Karakhan, qui s’était rendu maître de la place après la bataille de Tschaldiran, la vit livrer aux Ottomans par les principaux chefs des Kurdes, qui avaient embrassé la cause du sultan (921 —1515). Ainsi la ville d’Amid, après avoir subi alternativement le joug des Grecs, des Romains et des Persans, après avoir été possédée par Bekr, fils deWaïl, par le prince kurde de la famille Merwan, par les princes turcomans de la famille Ortok et du Mouton-Blanc, et en dernier lieu par Schah-Ismaïl, tomba au pouvoir des descendans d’Osman.

On s’expliquera facilement le surnom de Kara donné à Amid, par l’impression que produit la première vue de cette ville sur le voyageur : toutes les maisons en sont bâties avec de la lave noire. « Peu de villes (dit le dernier des voyageurs européens qui ont laissé une description de Diarbekr ) présentent aux yeux un spectacle plus neuf et plus attrayant. Le fleuve qui passe sous ses murs, rapide comme la flèche (le Tigre ainsi appelé du mot persan Tir, flèche), semble être la limite de la vie; car si l’on passe le pont, et qu’on arrive à l’autre rivage, l’œil s’arrête attristé sur des tombes qui s’élèvent de toutes parts, et l’aspect mélancolique et sombre des créneaux en marbre noir qui ornent le cône du rocher tumulaire fait frissonner. Pour compléter l’illusion, vous voyez sortir des portiques obscurs une foule active et bruyante, dont les vêtemens éclatans contrastent étrangement avec leurs mornes habitations; on dirait de brillans fantômes qui reviennent visiter leurs anciennes demeures, et qui se sont parés de toutes les vanités de ce monde.Cette impression ne s’affaiblit pas quand vous parcourez les rues, et le voyageur n’a besoin d’aucun effort d’imagination pour se croire transporté dans la vallée du jugement dernier, ou dans le palais enchanté du désespoir, si poétiquement décrit par Schehrzadé.» Les murs sont également bâtis en pierre noire, et couverts d’inscriptions grecques et koufiques, rappelant le nom de ceux qui les ont fondés ou reconstruits. On y lit les noms des empereurs Valens et Valentinien, et ceux des princes arabes de la famille de Merwan. Les soixante-douze tours qui flanquent les murs de la ville paraissent avoir été élevées par l’impératrice Eudoxie, en l’honneur des soixante-douze disciples du Seigneur. Deux sources alimentent le castel et la ville de Diarbekr; la première, celle du château, dont Ammien Marcellin goûta et qu’il trouva corrompue par les chaleurs, nourrit des poissons qui sont, encore à présent, l’objet d’une vénération toute particulière et semblable à celle des Syriens et des Assyriens pour les pêcheurs. La seconde source, connue sous le nom de Hamrewat comme la meilleure de l’Asie occidentale, descend du Karatagh (Montagne-Noire) situé au sud de la ville: elle fournit des eaux au castel et à la grande mosquée, bâtie par Khalid, fils de Welid, un des premiers et des plus grands généraux de l’islamisme, qui propagea dans l’Irak la loi du Prophète. Les autres mosquées plus tard construites à Diarbekr, portent le nom des paschas ou des schéïkhs qui les ont fondées. Les bords du Tigre sont plantés de jardins, que fertilisent les inondations périodiques de ée fleuve; les habitans, après avoir fumé de fiente de pigeons la vase qu’il dépose sur le gravier de la rive, sèment des graines de melon d’eau, et les fruits qu’ils en recueillent passent pour être les plus savoureux de la Mésopotamie. Le voyageur turc Ewlia compare le jardin des basilics (Rihanbaghi) aux jardins de Damas, de Malatia , de Koniah, d’Adalia et de Merâsch, les plus beaux de l’Asie occidentale. Il y a deux tombeaux à Diarbekr, que les Musulmans visitent avec un saint respect, celui de Khalid, et celui du grand historien persan Lari, qui y mourut mouderris. Les habitans de cette ville fabriquent de l’indienne, des étoffes rayées en soie et coton, et du maroquin rouge; ils emploient pour la confection de ce dernier article des noix de galles qui viennent du Kurdistan, et dont Diarbekr est l’entrepôt central. On estime la popula­tion actuelle d’Amid à cinquante mille âmes.

Après la conquête de Diarbekr, l’armée réunie des Ottomans et des Kurdes reprit sa marche et s’arrêta trois jours à Djewsak; ce terme expiré, Biiklü-Mohammed assembla un conseil de guerre, pour décider s’il fallait poursuivre l’ennemi ou hasarder une attaque contre Mardin, aujourd’hui la place la plus forte de tout l’empire ottoman. Idris fut de cette dernière opinion, d’autant plus que Melik-Khalil, beg de Hossnkeïf, y avait de secrètes intelligences. Idris envoya aux habitans de Mardin une sommation écrite de sa main, dont les premières lignes étaient empruntées à ce verset du Koran : «O vous tous qui croyez, rentrez dans la paix, et ne suivez point la route que vous montre Satan, car il est clair qu’il est votre ennemi." Les notables députèrent au camp des Turcs Seïd-Ali, qui convint avec Melik-Khalil et Idris de leur ouvrir les portes et de leur livrer la garnison persane. En conséquence, Idris et Khalil se détachèrent en avant avec un corps de troupes kurdes, et prirent possession de Mardin.

Un ordre fut aussitôt publié, enjoignant aux habitans d’apporter à un lieu désigné leurs bonnets rouges (signe distinctif des rebelles et des hérétiques), qui furent tous jetés dans le puisard de la ville. Mais si Mardin s’était rendue sans coup-férir, il n’en était point ainsi de la forteresse, contre laquelle Timour avait échoué deux fois, et qui tenait encore pour Ismaïl.

Arabschah, auquel on doit une histoire de Timour, donne de cette forteresse la description suivante : « Ce fort est l’oiseau Anka, dont le nid est si haut placé que le chasseur ne saurait l’atteindre; c’est un prince dont nul n’ose demander en mariage la fille depuis long­temps nubile et cependant toujours vierge; car, élevé sur la cime de la montagne, il ne présente aux yeux que tours sur tours. Il n’y a aucune différence entre la voûte et la voûte du ciel, si ce n’est que celle-ci se meut incessamment, et que la sienne reste au contraire fixe et inébranlable. Derrière ce fort, est une vallée aussi étendue que l'âme des justes; on voit de cette vallée des jardins entrecoupés de sources limpides, de bois giboyeux et de gras pâturages. Ailleurs sont des rochers à pic que les plus entreprenans n’osent escalader, et dont les formes tourmentées présentent un alphabet de pierre qu’il est impossible de déchiffrer. Le chemin monte de fort en fort, de porte en porte. La ville, qui entoure le château comme une bordure, en reçoit des vivres et de l’eau; elle résiste à toute action bonne ou mauvaise, parce qu’elle tire sa nourriture du ciel. »

Mardin est l’ancienne Marde, ou Merida, qu’Ammien Marcellin et Théophylacte citent comme un des châteaux-forts du mont Izale. Le pic sur lequel s’élève Mardin appartient à la chaîne de montagnes qui, prenant naissance dans le désert, court de l’ouest à l’est, et se continue sous des noms différens jusqu’au bord du Tigre; dès la plus haute antiquité, la partie de cette chaîne de montagnes, qui couronne l’horizon au nord de Nisibis, s’était appelée Massis ou Massius, aujourd’hui Djoudi, à cause de ses immenses forêts de chênes (mazou), dont le feuillage donnait une manne délicieuse La tradition musulmane fait arrêter l’arche de Noé sur le pic d’Izale, et non pas, ainsi que le prétendent les chrétiens, sur l’Ararat (mont Abo de Strabon). Arsace, roi de Perse, fit transporter dans ces montagnes, ainsi que dans le Liban,. des colonies de Mardes, peuple d’un caractère remuant, et qui donna son nom à la ville de Mardes, située à l’extrémité occidentale du mont Massius. Les Mardes, que les anciens historiens et géographes nous représentent comme une race d’hommes indomptables, paraissent avoir appartenu à une des sectes de l’ancienne Perse, qui adoraient le principe du mal, car les Yezidis, qui descendent des Mardes, et peuplent aujourd’hui les monts Massius et Liban, adorent le diable, comme leurs voisins, les Schemsis, le soleil. Au reste, Mardin est la seule ville de tout l’empire ottoman où il y ait tant de sectes diverses libres dans l’exercice de leurs cultes. Sunnis, Schiis, Arméniens catholiques et schismatiques, Chrétiens grecs, Jacobites et Chrétiens de Saint-Jean, Chaldéens, Juifs, Schemsis, Guèbres et Yezidis, vivent entre eux sans se persécuter ni se froisser mutuellement. Les maisons de la ville, bâties en amphithéâtre, sont tellement rapprochées, que les portes de celles qui sont les plus élevées semblent toucher les toits des plus basses. Ces particularités suffiraient pour fixer l’attention sur Mardin; mais elle est célèbre à un autre titre, celui de n’avoir jamais été, de mémoire d’homme, réduite par la force des armes.

Une violente contestation entre Biiklü-Mohammed et Schadi-Pascha faillit compromettre le succès de l’entreprise arrêtée dans le conseil contre Mardin; Idris, qui avait su maintenir avec tant d’habileté la bonne intelligence entre les begs du Kurdistan, ne put réussir à réconcilier les deux généraux de l’armée ottomane. Schadi-Pascha prétendait que sa mission se bornait à la délivrance de Diarbekr, et refusa de concourir au blocus de la citadelle de Mardin, malgré les instances d’Idris et de Khalil l’Eyoubide.

Il se sépara de Biiklü-Mohammed à Djeyvsak, et reprit avec ses troupes la route de Diarbekr. Idris en instruisit le sultan, et sollicita de nouveaux renforts, que celte désunion rendait de plus en plus nécessaires. Dés les premiers jours du printemps de 1516, Khosrew-Pascha, beglerbeg de Karamanie, fut envoyé au secours de l’armée coalisée à la tête de vingt mille hommes, dont six mille de cavalerie, et mille janissaires, qu’il commandait en personne; un corps de cinq mille sipahis et silihdars marchait sous les ordres de Baliaga.

Karakhan avait profilé de la mésintelligence survenue entre Biiklü-Mohammed et Schadi-Pascha pour renforcer la garnison de Mardin; six cents de ses plus braves Kourtschis avaient gagné les défilés de Soumi et de Kerkour, les seuls qui ne fussent pas au pouvoir des Kurdes, alliés de la Porte ; ils devaient, après être arrivés à Bagdad, couper droit vers Mardin.

Chemin faisant, ils furent rejoints par les begs de Hameran, de Gülschehr et d’autres, qui n’avaient point abandonné la cause des Persans; ils rencontrèrent dans la plaine de Sindjar un corps ennemi, fort de quelques centaines d’hommes, à la tête desquels se trouvaient un des fils d’Idris, Aboulmewahib Tschelebi, et deux begs kurdes, Omar de Djezireï et Boukhtan de Kerkouk. Quoique cernés par près de deux mille soldats, ils se frayèrent un passage à travers l’ennemi, qui perdit plusieurs centaines d’hommes. Mardin ouvrit de nouveau ses portes aux troupes d’Ismaïl, qui tenaient toujours en leur pouvoir la forteresse de cette ville, ainsi que le château de Hossnkeïf. Mais trop faibles pour se présenter en rase campagne, elles se retranchèrent à Kerkh, où elles furent sans cesse harcelées par la garnison ottomane de Diarbekr.

Cependant Khosrew-Pascha, après avoir traversé l’Euphrate, vint opérer sa jonction avec Biiklü-Mohammed. Il aurait fallu, ainsi que le pensait Idris, attaquer sur-le-champ l’ennemi; mais Biiklü-Mohammed s’arrêta près d’un pont entre Kerkh et Diarbekr, et détacha, sous les ordres de Houseïnbeg, commandant de Kharpour, trois ou quatre mille hommes à la reconnaissance de l’ennemi. Cette manœuvre, qui aurait pu être de quelque utilité dans une saison meilleure, était alors tout-à-fait inopportune; la terre, détrempée par les pluies, n’offrait aux batteurs d’estrade que des chemins impraticables. Le jour des huit étoiles, considéré par les Ottomans comme un jour heureux, les Persans surprirent le corps de Houseïn et le culbutèrent dans le Tigre; à peine mille hommes parvinrent à se sauver à la nage. Après ce succès, Karakhan s’achemina vers Pire, pour faire sa jonction avec les tribus turcomanes du Diarbekr, qui y avaient établi leurs quartiers d’hiver. Mais Biiklü-Mohammed s’était enfin mis en marche, et il parut tout-à-coup en face de l’ennemi, près de Karghandedé, à l’est de l’ancienne ville de Kotschhissar.

Le combat était devenu inévitable. Khosrew-Pascha se mit à l’aile droite des Ottomans avec six mille cavaliers d’Anatolie et de Karamanie; les begs de Hossnkeïf, Sassnou, Schirwanat, Eghil, Bidlis, Nemran. Atak, Tschemizghezek, et d’autres encore a, Idris en tête, se rangèrent à l’aile gauche, forte seulement de quatre mille hommes : les janissaires, au nombre de deux mille, et l’artillerie, formaient le centre, sous les ordres de Biiklü Mohammed-Pascha. A la vue de ces dispositions, Karakhan, pensant que toute attaque de front serait inutile, voulut, comme l’avait fait Ismaïl à la bataille de Tschaldiran, tourner la principale ligne des Turcs; il commença par distribuer dans les rangs de ses cavaliers les suivantes de sa femme, habillées en hommes, et divisa son armée en deux corps, qui devaient, chacun de son côté, se jeter sur le flanc de l’ennemi; il prit, avec Houseïn-Djanibeg, neveu d’Ismaïl, le commandement du premier, en face des Ottomans, et confia l’autre au gouverneur de Hamadan, Derghezin, auquel il adjoignit trois cents kourtschis ou gardes-du-corps du schah. Ce furent les Persans qui donnèrent le signal de l’attaque; Kara­khan se précipita sur tes troupes de Khosrew-Pascha avec une telle impétuosité, qu’il les aurait culbutées, sans l’intervention de Biiklü-Mohammed : celui-ci, effrayé du danger que courait son aile droite, fit une conversion qui ramena l’équilibre. Dans cette attaque. Karakhan tomba frappé d’une balle. La bataille était encore plus sanglante à l’aile gauche. Le beg de Tschemizghezek, vivement attaqué par Derghezin, allait succomber, lorsque les begs de Hossnkeïf et de Bidlis lui portèrent un utile secours; ranimés par la voix d’Idris, et redoublant d’efforts, les chefs alliés du Kurdistan eurent enfin le dessus, et poursuivirent l’ennemi sur la route de Mardin, ville qui n’est éloignée de Karkhandedé que de deux ou trois farasanges. La mort de Karakhan compléta la déroute, et les Persans s’enfuirent de tous côtés; les uns prirent à travers la plaine de Sindjar; les autres, parmi lesquels se trouvait la veuve du général en chef, sœur du schah et que Karakhan avait confiée à la garde d’une tribu turcomane, passèrent par Mossoul et Kerkouk, et de là à Tebriz. Le résultat de cette bataille fut la reddition du plus grand nombre des châteaux-forts du Kurdistan, qui n’avaient pas encore reconnu la domination des Turcs, tels que ceux d’Arghana, de Sindjar, de Djermik et de Biredjek. La ville de Mardin elle-même ouvrit de nouveau ses portes aux vainqueurs; mais la garnison de la citadelle ne voulut accepter aucune capitulation. Souleïmankhan, frère d’Oustadjluoghli et de Karakhan, répondit aux sommations du général ottoman : que Schah-Ismaïl lui avait confié la défense de cette forteresse sur la foi de l’amitié, et qu’il se croyait obligé de garder soigneusement un si précieux dépôt; en vain Khosrew-Pascha le tint-il bloqué pendant une année; toute tentative fut impuissante, et la citadelle de Mardin ne tomba au pouvoir de Sélim que lorsqu’après sa campagne de Syrie, il eut envoyé contre cette place Biiklü-Mohammed avec de nouvelles troupes et une nombreuse artillerie de siège. Pour prix de son héroïque résistance, la garnison tout entière fut passée au fil de l’épée; la tête de Souleïmankhan fut, comme jadis celle de ses deux frères, jetée aux pieds du sultan. Mais la conquête de Diarbekr et de Mardin ne suffisait pas pour contenir le Kurdistan, aussi long-temps que les villes fortifiées deRoha, de Rakka, deMossoul, et surtout de Hossnkeïf, n’auraient pas fait leur soumission; il fallait donc s’en rendre maître, et Biiklü-Mohammed commença par Hossnkeïf, qui dut bientôt céder.

Hossnkeïf (château du caprice ou de l’oubli') avait reçu des anciens Persans le nom de Ghilkerd; les Arabes, conservant la première syllabe, en firent Razgoul (tête des démons ou de Méduse). Il y a une certaine analogie entre ces diverses dénominations et celle de château de l’oubli, que lui donnèrent les empereurs grecs, à cause d’une prison d’État, appelée Léthé, et correspondant à nos oubliettes. Ce château paraît devoir à cette circonstance particulière son nom actuel de Hossnkeïf (en arabe château de l’oubli des peines), et celui de Razgoul à son effrayante position sur un rocher à pic et à ses prisons taillées dans le roc. Elles servent aujourd’hui de demeure aux habitans pendant l’hiver, et d’écuries pendant l’été. Hossnkeïf s’élève sur la rive septentrionale du Tigre, non loin du confluent de ce fleuve et de la rivière d’Erzén, célèbre autrefois par un des plus beaux ponts de l’empire ottoman. Hossnkeïf est à peu de distance de l’ancien château des Magyares, aujourd’hui Mathra, nom commun avec une des trois montagnes qui figurent sur le grand sceau de Hongrie.

Les Turcs une fois maîtres d’Amid, de Mardin, de Sindjar et de Hossnkeïf, ne tardèrent pas à recevoir les soumissions de toutes les autres villes du Diar­bekr, c’est-à-dire de la plus grande partie de la Mésopotamie septentrionale. Nizibin, Dara, Miafarakaïn et Djezireï-Omar, donnèrent l’exemple; les tribus kurdes, les Rouschenis, les Hariris, les Sindjaris, les Satschlus, les Djezirewis, la tribu arabe Mewali, qui errent divisées en hordes dans les campagnes environnantes, reconnurent également la souveraineté de la Porte. De même qu’à une époque plus rapprochée de nous, les rois de Perse et les sultans ottomans, pour vider leurs querelles, se rencontrèrent presque toujours dans cette partie de l’Asie occidentale; de même, avant et après J. C., les légions de Rome et de Byzance eurent dans ces contrées à soutenir de fréquentes luttes contre les monarques de l’ancienne Perse. Le Nymphius, qui de Miafarakaïn vient se jeter dans le Tigre, formait la frontière entre les deux Etats rivaux. C’est dans les plaines de la Mésopotamie que vinrent chercher de nouveaux triomphes ou s’engloutir les armées des consuls et des empereurs; c’est là que furent construits, pour opposer une digue aux fréquentes invasions des Persans, tant de forts et de castels, qui, sans cesse pris et repris, changeaient de maîtres suivant le sort des armes. Mais, de toutes ces forteresses, aucune ne subit des chances plus diverses que celle de Nizibin; cette capitale de l’ancienne Mésopotamie, dont les Romains n’apprirent à connaître l’existence que lors de l’expédition de Lucullus contre le roi Tigranes, fut abandonnée à ce dernier, ainsi que d’autres villes de la Mésopotamie, conformément aux conventions stipulées entre lui et Rome. Trajan la conquita; restituée aux Persans par Hadrien, elle fut de nouveau réunie à l’empire sous le règne de Sévère, qui l’embellit et la fortifia. A dater de cette époque, et pendant l’espace de deux siècles environ, les rois de Perse tentèrent toujours de reconquérir ce formidable boulevard de l’Orient. Nizibin fut assiégée à trois reprises différentes par Schabour II; Je premier siège qu’il en fit dura cinquante jours, le second quatre-vingts jours, et le troisième cent jours. Dans la dernière de ses attaques, il perdit plus de monde que dans les deux précédentes. Les eaux du Tigre, refoulées par des digues, s’élevaient jusqu’au niveau des remparts; une flottille toute armée s’avança sur ce lac immense, prête à débarquer dans la ville les soldats de Schabour; mais cet expédient, dont il croyait le succès certain, tourna à son détriment : une grande partie de la cavalerie persane fut submergée, tandis que les éléphans renversaient et écrasaient sous leurs pieds les archers qui les montaient. Les habitans de Nizibin, encouragés par leur évêque, opposèrent une résistance si opiniâtre, que Schabour fut obligé de se retirer. Mais après la déroute de Julien, cette forteresse, celle de Singara et d’autres villes sur la frontière, retombèrent au pouvoir des Perses, conformément à la teneur d’un traité signé par Jovien, et leur restèrent définitivement acquises». Nizibin, bâtie sur les bords de l’Hermas (Mygdonius) n’est plus aujourd’hui qu’un misérable village. Des pans de mur, quelques tours, et les fondemens des anciennes fortifications, sont restés debout, seuls vestiges de son ancienne splendeur; c’est à ces ruines solitaires et semées çà et là sur une grande étendue de terrain que Nizibin doit le nom de Djinistan ou patrie des démons; elle s’appelle encore le pays des deux espèces de créatures, c’est-à-dire des hommes et des démons; les habitans vénèrent les traces laissées par les pieds de Noé, d’Esdras et de Job, sur un rocher voisin de la ville, et implorent leur protection contre les mauvais génies. De Nizibin on aperçoit, sur la route de Mardin, la ville de Dara, distante seulement de huit lieues. Après la perte de Nizibin l’empereur Anastase avait élevé Dara au premier rang des places de guerre de ce côté de la frontière; Justinien la rendit encore plus formidable en ajoutant aux bastions déjà existans, de nouveaux ouvrages. Par ses murailles, qui ont soixante pieds de hauteur et dix d’épaisseur, Dara offre encore au pèlerin, dans ses ruines majestueuses de palais et d’églises, la plus fidèle image d’une ville frontière telle que les possédaient alors les Romains au-delà de l’Euphrate. Mais, parmi tous ces débris, le musulman ne cherche que les tombeaux d’Ezéchiel et d’un autre saint d'origine kurde. Dara, autrefois Anastasiopolis, du nom de son fondateur, était enclavée dans l’ancienne province de Mygdonie, qui avait pour capitale Nisibis, comme Miarafakaïn (Martyropolis) était celle de l’ancienne Sophene. L’une et l’autre de ces deux villes sont entourées de magnifiques jardins; la dernière est célèbre par son église de saint Sergius, pour lequel les empereurs grecs et quelques rois de Perse professaient la plus haute vénération. Aucun voyageur européen n’a visité encore la source du bassin (Aïnol-haouf), dans le voisinage de la ville; on y voit aussi les ruines du mausolée du célèbre prince de la famille Hamdan, Seïfeddewlet (épée de l’empire), dont Montebbi a chanté les exploits Mais on n’y voit plus aucune trace des prétendus tombeaux des prophètes et des trois cents martyrs, dont le souvenir s’est perpétué dans le nom de Martyropolis.

Sur la frontière orientale du Diarbekr, ou de la Mésopotamie septentrionale, se trouve l’île d’Omar, formée par le Tigre; la ville qui s’élève au milieu de cette île s’appelle Djezireï-Omar, du khalife Omar Abdolaziz. Les remparts de Djezireï (Thomanum), bâtis en pierres noires comme ceux de Diarbekr, sont presque entièrement tombés en ruines; à l’ouest de la ville, la source des Démons arrose de superbes jardins. Ses habitans, tous Kurdes d’origine, chantent les beautés du Tigre et du Khabour dans des stances élégiaques; ils montrent aux étrangers quelques tombeaux qu’ils disent appartenir à des khalifes et à des imams, et le mausolée gigantesque dans lequel repose, à les en croire, l’enfant mort-né dont la femme de Noë accoucha dans l’arche. Lorsque l’arche se fut arrêtée au pied des monts Djoudi, sur le rocher qui s’élève à côté de Gourghil, et qu’on peut voir de Djezireï, la famille de Noë descendit près de Kariet-Semanin (village des quatre-vingts), situé à l’ouest, et son premier soin fut d’enterrer cet enfant. Mais si cette tradition est entièrement fabuleuse, on doit plus de croyance à celle qui donne Djezireï pour berceau à plusieurs des savans les plus célèbres de l’islamisme tous appelés Djezereï du nom de leur patrie. Au reste, ce nom de Djezireï n’appartient pas exclusivement à l ’île sur laquelle la ville est bâtie; il désigne encore tout le pays compris entre l’Euphrate et le Tigre, c’est-à-dire la Mésopotamie, la plus grande des quinze Djezireï dont parlent les géographes arabes. El- Djezireï se divise en trois districts, portant chacun le nom des principaux chefs de tribus qui ont primitivement occupé le pays, savoir : Rebia, Mazar et Bekr. Ce dernier s’établit dans la partie nord de l’île Dje­zireï, qui de lui a pris le nom de Diarbekr et des villes principales de laquelle nous venons de donner la description. Rebia et Mazar, fils de Nezar, se partagèrent entre eux la partie sud de la Mésopotamie : le premier prit possession du territoire qui longe les rives du Tigre, et fixa sa résidence à Mossoul; le second fit de Rakka sa capitale, et occupa les bords de l’Euphrate. Comme ces deux provinces furent, ainsi que les villes et les forts qui en dépendent, réunies par Biiklü-Mohammed à l’empire ottoman, il est nécessaire d’entrer ici dans quelques détails pour faire mieux connaître l’importance de cette conquête.

Mossoul, capitale de la province Rebia, aujour­d’hui sandjak de Mossoul, se distingue par l’élégance de ses vingt mosquées, par la beauté de ses sept tours, dont une fléchit d’un côté comme la tour de Pise. Elle n’est séparée de l’ancienne Ninive que par les eaux du Tigre; et, comme toutes les villes qui ont déjà passé sous nos yeux, elle est habitée presque en totalité par des Kurdes. Outre leur dialecte maternel, les Kurdes de Mossoul parlent l’arabe, le turc et le persan. L’un des plus célèbres prophètes de l’antiquité, Jonas, et saint George, qui tient le premier rang parmi les saints du moyen-âge, se partagent la vénération des habitans. Les plus belles mosquées, dont la construction remonte à cette époque, ont été fondées par l’Atabège Seïfeddin-Ghazi, par la fille de Noureddin. C’est de Mossoul que dérive le nom de mousseline, comme les baldaquins doivent le leur à la ville de Bagdad. A l’est de Mossoul se trouve la source de la roue à godets (Naoura), dont la surface se couvre de plantes qui donnent l’indigo, et, au sud, sort de la terre une eau thermale qui dépose une espèce de poix odoriférante et de couleur foncée.

Le pays de la tribu Mazar réclame davantage notre attention par les nombreux souvenirs historiques qui s’y rattachent; il a pour capitale Roha ou Orfa (l’ancienne Edessa ou Callirhoe), qui, de nos jours, est le siège du sandjak de ce nom. Les poissons de l’étang qu’alimente la belle source de Callirhoe étaient, suivant toute apparence, consacrés autrefois par les Syriens à la déesse Astarté. Les Kurdes les ont aujourd’hui mis sous la protection d’Abraham, car c’est là que la tradition place le paradis de roses qui se substitua tout-à-coup au brasier dans lequel Nemrod avait fait jeter ce prophète. Dans le moyen-âge, Edessa jouissait d’un haut renom de sainteté, grâce au roi Avgar, qui, après sa conversion au christianisme, aurait entretenu une correspondance avec le Christ. Sous le règne d’Alexandre-le-Grand, les habitans de cette ville formaient un singulier assemblage de Grecs, d’Arabes, de Syriens et d’Arméniens; on y parlait néanmoins, dans toute leur pureté, les dialectes syrien et arabe; et outre une haute école arabe, Edessa possédait encore une haute école persane. Antonin Caracalla fit conduire à Rome, chargé de chaînes, Avgar, le dernier roi d’Edessa; mais, par un singulier retour du sort, il trouva lui-même la mort dans la capitale de son ennemi vaincu. L’empereur Valérien ne fut pas mieux favorisé de la fortune: s’étant avancé pour délivrer la ville, que Schabour Ier tenait assiégée, il fut défait sous les murs de cette place, et tomba lui-même au pouvoir des Persans. Justinien répara les fortifications d’Edessa : mais, si l’on en croit les historiens du temps, il faut moins attribuer la retraite précipitée des Persans, sous le règne de Khosroës-Nouschirwan, à la solidité de ses remparts et au courage de ses défenseurs, qu’à un portrait et à une lettre du Sauveur envoyés au roi Avgar; cette lettre et ce portrait furent tout d’un coup retrouvés miraculeusement, après être restés ignorés pendant cinq siècles. Pourtant ils purent sauver Edessa des mains des Arabes : elle eut successivement pour maîtres les khalifes de la maison d’Ommia, ceux de la famille d’Abbas, les princes des dynasties arabes Hamdan1 et Okaïl; vint ensuite Balduin, qui fonda la principauté d’Edessa. Cinquante ans plus tard, Amededdin-Senghi reprit Edessa sur les chrétiens et la restitua au prince de la dynastie Okaïl, sous la condition qu’il se reconnaîtrait son vassal. Après l’extinction de la dynastie des Atabèges et la conquête de leurs États par Holqgou, une des sept branches de la dynastie kurde d’Eyoub établit son règne dans la Mésopotamie. Le dernier prince de cette race fut tué par Ouzoun-Hasan, souverain de la dynastie du Mouton-Blanc. Enfin Schah-Ismaïl, qui succéda aux descendans d’Ouzoun-Hasan, avait également étendu sa domination sur ce pays; mais, par suite de sa défaite à Tschaldiran, il se vit bientôt contraint d’abandonner tout le Kurdistan aux armées victorieuses de Sélim.

La seconde ville importante du district de Rebia ou sandjak de Roha est Rakka (Nicephorium), que Rebia avait d’abord choisi pour sa résidence. Rakka. surnommée encore Callinicum, était une des places frontières de l’empire byzantin les plus importantes par leur commerce; elle fut agrandie et reconstruite par Justiniena, et Haroun-al-Raschil y fit bâtir un magnifique palais, dont il reste encore quelques ruines. Au-dessous de Rakka, en descendant l’Euphrate, on arrive à Kirkesia (l’ancienne Graesium de l’empire grec, et probablement aussi la même que Carchabeza), située au confluent du Khabour. Sous ses murs, le roi d’Egypte Necho livra bataille à Nabuchodonosor. Au-dessus de Rakka, et toujours sur les bords de l’Euphrate, s’élèvent deux châteaux-forts destinés à protéger le gué du fleuve. Le premier s’appelle Rir ou Biredjik (l’ancienne Birtha), et le second Dar-Roum ou Kalaat-Roum, c’est-à-dire le château des Grecs. Anciennement appelé Thapsacus ou Zeugma, parce que ce fut là le centre du commerce entre les pays en-deçà et au-delà de l’Euphrate, Kalaat-Roum est le plus fameux des quatorze Kalaa ou forts dont il est question dans la géographie arabe du moyen-âge. Mais quels que soient les souvenirs qui se rattachent à chacune de ces forteresses, celle de Harran occupe, dans l’histoire, une place bien autrement importante. Située entre Orfa et Nizibin, Harran est à la fois le Khawran de l'Ecriture, où Abraham se fixa en venant d’Our, et le Carræ des Romains, où Crassus essuya sa honteuse défaite; de nos jours, les habitans montrent, à peu de distance de la ville, le temple des Sabéens, c’est- à-dire de la Lune, dans lequel l’empereur Julien, à son passage, offrit des sacrifices pour se conformer aux usages du pays. Aucun historien européen n’a encore visité les collines deHarran, les plaines de Senaar, les ruines du temple de la Lune, la pyramide construite près de Singara dans l’île Bebaracus, et les trois cents sources du Chaboras, qui ont fait donner à la ville voisine le nom de Reesol-Aïn (la tête des sources).

Les pays habités par les tribus Bekr, Mazar et Rebia, qui représentent aujourd’hui, à quelque différence près, les gouvernemens de Diarbekr, Roha et Mossoul dans la Mésopotamie septentrionale, se trouvaient donc réunis à l’empire ottoman, grâce aux talens militaires de Biiklü-Mohammed, et plus encore aux habiles négociations d’Idris. En attendant les ordres supérieurs de Sélim, Idris travaillait avec un zèle infatigable à l'organisation intérieure du pays; il voulait, par toutes les combinaisons possibles, assurer la paix et consolider les liens qui rattachaient au pouvoir de la Porte les nouveaux vassaux qu’il lui avait conquis. Toutes ses mesures obtinrent l’approbation du Sultan; il en reçut l’avis officiel par un diplôme dans lequel Sélim le chargeait de distribuer, parmi les begs qui avaient reconnu sa souveraineté, dix-sept étendards, cinq cents habits d’honneur brodés d’or et vingt-cinq mille ducats. Pour terminer l’œuvre qu’il avait si bien commencée, Idris divisa provisoirement le Diarbekr en plusieurs sandjaks, et cette division, qui rendait l’administration naturellement plus facile, fut adoptée l’année suivante pour les gouvernemens de Roha et de Mossoul. La situation toute particulière de cette partie du Kurdistan, qui comptait presque autant de maîtres que de castels, l’esprit indépendant des begs ou chefs de tribus, enfin la barbarie et l’humeur belliqueuse des peuplades qui l’habitaient, auraient paralysé l’exercice d’une autorité trop absolue. Idris n’avait pris possession du pays qu’après de longs efforts, et, pour s’y maintenir, il fallait user de beaucoup de ménagemens : aussi l’administration du Kurdistan, telle qu’elle fut organisée à cette époque, et telle qu’elle existe encore de nos jours, difïère-t-elle essentiellement de celle des autres provinces de l’empire ottoman. La répartition des sandjaks, qui forment, au nombre de dix-neuf, le gouvernement de Diarbekr, constitue cette différence : onze d’entre eux seulement furent administrés suivant la forme ordinaire; parmi les huit autres dont l’investiture dépendait de conditions particulières, cinq restèrent à leurs chefs héréditaires. D’ailleurs il résulte de la connaissance de l’histoire en général, que ce démembrement de ter­ritoire entre plusieurs chefs indépendans les uns des autres a été de tout temps une nécessité dans presque tous les pays de montagnes, hérissés de castels et de places-fortes, où l’usage continuel des armes entretient l’humeur belliqueuse des populations. Considérées sous ce point de vue, les deux extrêmes frontières de la Turquie, le Kurdistan et la Bosnie, offraient une ressemblance parfaite. L’une et l’autre provinces étaient alors, comme à présent encore, divisées en autant de petites seigneuries qu’il y avait de châteaux-forts; seulement, comme la Bosnie se trouve plus rapprochée du siège de l’empire, les Sultans ont pu maîtriser plus facilement l’esprit remuant des habitans; ils n’ont pas dù avoir pour eux les mêmes ménagemens que pour les chefs du Kurdistan qui étaient plus éloignés du centre de l’action gouvernementale; et, par suite, le principe d’hérédité n’a été respecté que chez ces derniers.

Le Kurdistan, ou le pays des Kurdes, dont les habitans sont connus dès la plus haute antiquité comme un peuple guerrier et adonné au brigandage, se compose de tout le territoire montagneux qui a pour limites la rivière d’Elwend (Orontes) d’un côté et l’Euphrate de l’autre, en remontant jusqu’à sa source: il relevait autrefois des rois de Perse, et appartient aujourd’hui à la Porte, à l’exception du gouvernement de Kermanschah, dit le Kurdistan persan. Schehrzor, qui fut conquis par Souleïman-le-Grand, est le centre du Kurdistan turc; mais les tribus des Corduènes, des Carduchi, des Cadusiens ou Cyrtes, sont sorties de l’ancienne Corduène, où elles étaient établies du temps de Xénophon; elles se sont insensiblement avancées dans les plaines qui se déroulent au sud-est de l’Arménie et dans la Mésopotamie septentrionale (Diarbekr), vers les lacs de Wan et d’Akhlat, le Mourad-Tschaï, bras oriental de l’Euphrate, et jusqu’à Mousch, l’ancienne Moxœne. Suivant la tradition, ce peuple, qui n’était qu’un ramassis de tribus barbares, aurait fui de la Perse dans les montagnes du Kurdistan, pour échapper à la tyrannie de Sohak; mais son idiôme révèle plutôt une origine indienne ou turque. Parmi les nombreuses tribus kurdes (on en compte jusqu’à quatre-vingts), la plus digne d’attention est celle des Yezidis ou adorateurs du diable, tant parce que leur siège principal à Mardin parait indiquer qu’ils descendent des anciens Mardes, que parce que leur culte offre une grande analogie avec la doctrine professée par une secte persane adorant le principe du mal. Après les Yezidis viennent les Hakaris, les Sibaris, les Haletis, les Hariris, les Rouschenis et les Bokhtis; enfin il en est d’autres qui ont pris leurs noms des pays qu’elles habitent, telles que les Bidlisis, les Amadis, les Sindjaris, les Gourghilis, les Aounikis et les Djezerewis, qui furent ainsi appelées des villes de Bidlis et d’Amadia, de la plaine de Sindjar, des châteaux-forts de Gourghil et d’Aounik, et de l’île Djezireï-Omar. Toutes ces diverses peuplades obéissent à des chefs héréditaires dont la volonté fait loi, et qui ont sur leurs sujets droit de vie et de mort; ces chefs sont ordinairement accompagnés d’une suite nombreuse; ils discourent avec complaisance sur l’ancienneté de leurs familles qu’ils font remonter à Noë. Ils aiment les exercices du corps, ils chantent leurs armes bien fourbies et d’une bonne trempe, les montagnes et les fleuves du pays; leurs vêtemens consistent en étoffes bigarrées et rayées. En un mot, tout rappelle, dans les montagnes du Kurdistan, celles de l’Écosse, ses clans, ses plaids et les chants d’Ossian.

Les héros des anciennes traditions et des romans modernes de la Perse sont des Kurdes, comme Roustem, Behram-Tschobin, Gourghin-Milad. Ferhad, l'amant à la fois heureux et malheureux de la belle Schirin: enfin Salaheddin-le-Grand (Saladin) qui établit à la fois la domination de la famille d’Eyoub sur l’Égypte. l’Arabie, la Syrie, la Mésopotamie, et dont le dernier rejeton, Khalil l’Eyoubide, gendre du schah Ismaïl, et seigneur de Hossnkeïf, venait de reconnaître la suzeraineté des Ottomans. Ce fut Idris qui installa Khalil au nom du Sultan, et lui remit, avec les cérémonies d’usage, l’étendard, le tambour et la queue de cheval, attributs des seigneurs feudataires de la Sublime Porte. Idris reçut lui-même, pour prix de ses éminens services, une bourse de deux mille ducats vénitiens, huit vêtemens d’honneur, un sabre dont la lame et le fourreau étaient incrustés d’or, enfin une lettre dans laquelle Sélim lui témoignait sa parfaite satisfaction. Le Sultan ne s’en tint pas là, et, pour lui donner une nouvelle preuve de sa haute confiance, il lui envoya les diplômes de sandjaks signés de sa main, mais dont le nom avait été laissé en blanc afin qn’il pût y mettre tel nom qu’il jugerait convenable.

Biiklü-Mohammed retourna dans son gouvernement de Diarbekr lorsque Sélim se mit en marche contre le sultan d’Egypte, et Idris fut rappelé près de son souverain pour le suivre dans cette expédition. Là se termina sa carrière politique; il mourut peu de temps après la conquête du Caire. Au reste, Idris n’aurait pu être employé avec autant de succès dans l’organisation de l’Egypte que dans celle du Kurdistan, sa patrie, dont il connaissait les mœurs, la langue, et où il avait antérieurement rempli les fonctions de secrétaire d’Etat près du prince de la dynastie du Mouton-Blanc. C’est aux habiles négociations d’Idris que l’empire ottoman est redevable de l'acquisition de cette importante province; ces négociations avaient préparé la soumission volontaire des Kurdes, et complété ensuite les résultats obtenus par la victoire de Tschal-diran. La prise de possession par les Ottomans des districts de Diarbekr, d’Orfa et de Mossoul, fut un des plus beaux résultats de la guerre contre la Perée : elle donna une nouvelle garantie à la domination des Turcs sur les peuples de l’Asie-Mineure, et opposa une barrière aux envahissemens des Persans. On voit, si l’on veut remonter à des temps plus reculés, que Rome ne s’était crue vraiment maîtresse de l’Asie que lorsque ses légions eurent occupé les bords de l’Euphrate; car ce fleuve, et non pas le Tigre, forme la frontière naturelle des deux pays ennemis. Le Tigre, qui se partage en deux grands bras, dont l’un coule à l’ouest de Diarbekr, et l’autre à l’est de Bidlis, ne saurait par cela même donner une ligne de démarcation nettement dessinée. Plus tard, lorsque les empereurs de Rome et de Byzance portèrent leurs armes au-delà de l’Euphrate, le Nymphius, qui descend de Miafarakaïn servit de limite à leurs possessions, et quelques forts furent bâtis dans le voisinage pour les faire respecter. Mais l’Euphrate, dont le bras oriental appelé Mourad (l’Omiras des anciens) court de l’est à l’ouest en longeant le nord de la Mésopotamie, a toujours formé et formera toujours la frontière naturelle des dominations européennes en Asie. C’est là que se sont arrêtées les conquêtes de l’ancienne et de la nouvelle Rome, des Croisés et de toutes les puissances qui ont successivement envahi cette partie du globe; et si un jour les Ottomans sont chassés de l’Europe, l’Euphrate deviendra de nouveau la limite qui marquera la ligne de séparation des dominations asiatique et européenne.

 

LIVRE XXIV.

 

Guerre «l’Egypte. — Dynastie des Mamlouks. Bataille de Merdj-Dabik. Marche sur le Caire par Haleb, Hatua et Damas. Bataille de Ridania. Exécution de Toumanbaï. Description du Caire. Retour de Sélim. Exécution du grand-vizir. Nouvelles dispositions à lextérieur et à lintérieur. Mort de Sélim. Le moufti Ali-Djemali.