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EL VENCEDOR EDICIONES

HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST

LIBRAIRIE FRANÇAISE

FRENCH DOOR

 

 
 

 

HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

 

LIVRE XXII. SELIM I .

Caractère de Sélim. — Il fait assassiner ses neveux et ses deux frères Korkoud et Ahmed. — Relations de Sélim avec les puissances de l’Europe Schah-Ismaïl. — Schisme des Sunnis et des Schiis. — Massacre général de ces derniers dans l’empire ottoman. — Correspondance injurieuse entre Sélim et Schah-Ismaïl. — Victoire remportée par Sélim à Tschaldiran. — Il entre à Tebriz. — Retraite de l’armée turque dans ses quartiers d’hiver. — Le sultan viole le droit des gens dans la personne des ambassadeurs persans.

 

L’ambition, cette inquiète maladie des grands souverains, qui les pousse aux victoires et aux conquêtes, a pu quelquefois faire oublier momentanément, par l’éclat de grandes actions, les malheurs des nations sacrifiées à un brillant et stérile égoïsme; mais la cruauté, la soif du sang, ont toujours été frappées de réprobation, même parmi les peuples de l’Orient; et les princes qui ont souillé le trône par l’assassinat n’ont jamais échappé au jugement des contemporains et à la malédiction de la postérité. En vain des hommes stipendiés placent-ils à côté de chaque crime une excuse ou un motif plausible; des écrivains plus indépendans font justice de ces mensonges, et tôt ou tard les vices des princes, mis à nu, nous apparaissent sous leur jour véritable. Ainsi, quoique Sélim, surnommé le Tranchant (Yaouz) ou l'inflexible par les Ottomans, ait trouvé des panégyristes en Asie et en Europe; quoique leur plume servile ait représenté ses cruautés comme des actes justes ou politiques, sa tyrannie comme une qualité nécessaire au souverain d’un grand empire, l’histoire n’a pas pour cela été trompée sur ce prince, et l’a jugé d’après ses actes; les témoignages des ambassadeurs accrédités à sa cour, et même de quelques publicistes ottomans, ont suffisamment contrebalancé les exagérations d’adulateurs intéressés. On lit dans un rapport que Foscolo, député vénitien, adressait au chef de la république: «Sélim, rouge de figure, se montre sanguinaire; son naturel méchant lui a gagné l’affection des janissaires; il est plutôt laid que beau.» Dans un autre rapport, daté du 5 avril 1512, l’ambassadeur vénitien s’exprime ainsi : «Ce prince est le plus cruel des hommes; il ne rêve que conquêtes, et s’occupe uniquement de ce qui a rapport à la guerre.» Tel est le jugement que portent sur Sélim, quelques jours après son avènement, les ambassadeurs de Venise. Ecoutons maintenant les historiens ottomans Djenabi et Hezarfenn. Le premier nous dit: «Il était de haute stature, d’un esprit entreprenant et d’un grand sens. Il avait du goût pour la poésie, qu’il cultivait avec succès; il était colère, despote, aimant à opprimer, tout entier aux affaires publiques, et jaloux de maintenir l’ordre sur toute la terre. C’était un grand padischah, doué d’une pénétration merveilleuse; il se promenait souvent au milieu du peuple, et changeait chaque fois de costume pour n’être pas reconnu; il avait de nombreux confidens, qui se glissaient partout, et l’informaient de ce qui se passait. Il se distingua par des poésies persanes, turques et arabes. Lorsque, pendant la guerre d’Egypte, il séjourna quelque temps dans l’île de Rhaouda, il écrivit lui-même deux distiques de sa façon sur le mur d’un kœschk arabe, construit d’après ses ordres. C’est avec raison que le célèbre juge et poète Kemalpaschazadé dit de ce prince, dans une élégie sur sa mort, qu’il avait fait bien des choses en peu d’années, et que semblable au soleil couchant, il avait dans un court espace de temps étendu sur la terre une ombre immense.»

 

Roda Island (or awdah Island is an island neighbourhood in the Nile in central Cairo, alternatively or partially known as Manial al-Roda, or al-Manial, in reference to the main village that existed on the island before it was urbanised, and is part of the Misr al-Qadima district.

 

Hezarfenn et quelques autres reproduisent à peu prés textuellement les termes de Djenabi. Mais presque tous ne savent qu’admirer les vertus de Sélim avec l’historiographe impérial Seadeddin, dont le jugement a d’autant moins de valeur, qu’il a vécu dans l’atmosphère corrompue du serai, où son père remplissait les fonctions de valet de chambre du sultan.

Le dogmatique Ali fait d’abord un pompeux éloge des qualités et des hauts faits de Sélim, qui humilia le schah de Perse, écrasa le sultan des Mamelouks, et conquit le Kurdistan et l’Égypte; c’est pourquoi plusieurs historiens le regardent, avec Mohammed II comme particulièrement favorisé de Dieu. Ali cependant expose avec franchise les motifs qui déterminèrent ce prince à détrôner son père et à faire assassiner ses frères et ses neveux; il nous raconte encore quelles furent les causes de la révolte des janissaires pendant la guerre contre la Perse; enfin il explique naïvement l’origine de l’imprécation qui fut en usage parmi les Ottomans sous le règne de Sélim: Puisses-tu être vizir du sultan Sélim! «Cela vient, dit-il (et Solakzadé reproduit cette assertion), de ce que les vizirs du sultan étaient presque toujours déposés après un mois de fonctions, et livrés au bourreau; aussi avaient-ils coutume de porter sur eux leur testament, et chaque fois qu’ils sortaient du conseil ils se croyaient ressuscités.» A ce sujet, le grand-vizir Piri-Pascha, homme d’un grand courage et d’une noble franchise, osa dire à Sélim d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant: «Mon padischah, je sais que tôt ou tard tu me feras mettre à mort, moi ton fidèle esclave, sous un prétexte quelconque; avant que ce jour arrive ne voudrais-tu pas m’accorder quelques heures de liberté, afin que je pusse mettre ordre à mes affaires dans ce monde, et me préparer pour l’autre?» Le sultan ne put s’empêcher de rire beaucoup: «J’y pense en effet depuis long-temps, répondit-il, mais je n’ai personne capable de remplir comme toi les fonctions de grand-vizir; sans quoi, ce me serait chose facile de me rendre à tes vœux.»

Cruel et sans pitié, versant à flots le sang de ses ennemis, celui même de ses amis, de ses proches parens, et de ses plus fidèles vizirs, Sélim aimait passionnément la guerre, et s’était acquis par là la faveur des janissaires; doué d’une activité dévorante, il n’avait de goût ni pour les plaisirs de la table, ni pour ceux du harem, mais il était propre à tous les exercices violens, et il passait les journées à chasser ou à faire des armes. Il donnait peu d’heures au sommeil, et il consacrait la plus grande partie de ses nuits à lire des ouvrages d’histoire, ou des poésies persanes. Il a laissé un diwan d’odes écrites dans cette langue, pour laquelle il avait une préférence marquée.

Quand Giovio assure que ce prince se plaisait, ainsi que Mohammed II, à la lecture de l’histoire de César et d’Alexandre, il n’a point entendu parler des commentaires de César et de Pansa, non plus que des ouvrages de Quinte-Curce et d’Arrien; il ne peut être ici question que de l’histoire des anciens césars ou empereurs de Perse, et de poésies turques et persanes connues sous le titre de livre d'Alexandre, sortes de romans chevaleresques assez semblables à ceux de la Table-Ronde et aux récits des exploits de Roland. Sélim estimait et distinguait les savans; il appela les plus capables d’entre eux à de hauts emplois. Ainsi nous Soyons sous son règne l’historien Idris chargé d’organiser l’administration du Kurdistan, et le légiste Ahmed- Kemalpaschazadé suivre l’expédition d’Egypte en qualité d’historiographe. Le poète Sati, le digne rival de Nedjati, et que déjà Bayezid II avait chargé d’écrire par an trois poèmes, l’un vers le commencement du printemps, les deux autres aux grand et petit Baïram (correspondant à nos fêtes de Pâque et de la Pentecôte), reçut de Sélim, en récompense d’une kassidé dans laquelle il avait célébré son avènement au trône, deux villages d’un revenu annuel d’environ onze mille cinq cents aspres. A l’époque où Sélim partit pour l’Egypte, désireux de jouir pendant cette campagne de l’entretien d’hommes instruits, il fit appeler trois poètes, qui, ayant été admis en sa présence, s’avancèrent pour lui baiser la main, mais si gauchement, qu’ils le touchèrent avec leurs sabres. Dans un premier mouvement de colère, le sultan ordonna qu’on les mît à mort; mais il révoqua un instant après sa sentence, et condamna seulement les malencontreux poètes à recevoir cent coups de bâton sur la plante des pieds; encore cette peine leur fut-elle épargnée, grâce au respect que le sultan professait pour la science. Le lendemain, ils se présentèrent devant lui, sans kaftans, avec une simple veste au lieu d’une robe longue, et la tête entourée d’un morceau de drap au lieu du turban; Sélim, qui jouait aux échecs, se détourna pour les recevoir; mais étonné de n’entendre sortir de leur bouche que des paroles sales et grossières, il les congédia honteusement.

Sélim aimait le luxe dans les vêtemens, et se distingua toujours par beaucoup d’élégance et de goût : son kaftan était orné de riches broderies. Ses prédécesseurs avaient porté avant lui un bonnet affectant une forme cylindrique, et s’élevant au-dessus de la mousseline qui l’entourait à sa base; il substitua à cette coiffure un bonnet arrondi, et dont l’extrémité disparut entièrement sous les plis nombreux du schall qui l’enveloppait. Cette nouvelle coiffure, qui porte encore de nos jours le nom de selimi, ressemblait à la couronne des Khosroës de Perse, comme le disait lui-même le sultan. Ses confidens lui ayant demandé la raison de ce changement, il répondit que, les grands de l’empire paraissant à l’audience du padischah avec un turban en forme cylindrique (moudjewezé), et les officiers de sa maison avec des bonnets d’or (ouskouf), il ne convenait pas que le souverain fût habillé de la même manière, et qu’il devait, ainsi que les schahs de Perse, porter une couronne. Contrairement à l’exemple de ses prédécesseurs, qui avaient laissé croître leur barbe, Sélim rasa la sienne, en conservant toutefois ses moustaches; il avait les jambes courtes et le buste très long; sa figure était ronde et fortement colorée, ses yeux grands et brillans; enfin des sourcils noirs et épais et d’énormes moustaches ne contribuaient pas peu à lui donner cet air farouche, qui caractérisait toute sa personne. Le jour où Bayezid, abandonnant à des mains plus fermes les rênes de l’Etat, quitta Constantinople pour se retirer à Demitoka (7 rebioul- ewwel 918 — 23 mai 1512), les janissaires résolurent de forcer Sélim à leur accorder le présent d’usage pour son avènement. A cet effet ils se rangèrent en haie dans la rue par laquelle devait passer le nouveau sultan qui était allé accompagner son père jusqu’à la porte de la capitale sur la route d’Andrinople. Ils étaient convenus de heurter leurs armes les unes contre les autres à son arrivée, pour lui rappeler que c’était par elles qu’il était monté et qu’il se maintiendrait sur le trône; cette démonstration ne pouvait manquer, selon eux, d’arracher à la politique du sultan les libéralités qui signalent d’ordinaire chaque nouveau règne. Mais Sélim, indigné de ne monter sur le trône qu’en passant pour ainsi dire sous le joug des janissaires, changea brusquement de chemin, en arrivant aux portes de Constantinople, sous prétexte d’aller aux Sept-Tours recueillir les trésors de son père; il longea ensuite les murs de la ville, et, accompagné seulement des officiers de sa suite, il se rendit au serai, trompant ainsi l’espoir des janissaires qui l’attendaient toujours à la même place. Le sultan n’osa pas toutefois refuser le présent, qu’il avait lui-même promis d’augmenter, lorsque Bayezid régnait encore; au lieu de deux mille aspres accordés par ce dernier, chaque janissaire en reçut trois mille, ou cinquante ducats, d’après la valeur qu’avait à cette époque la monnaie turque. Enhardi par l’exemple, un sandjakbeg demanda à son tour une augmentation de ses revenus; Sélim, pour toute réponse, tira son sabre et lui trancha la tête. Les largesses faites aux janissaires ayant épuisé le trésor, tous les sujets de l’empire, sans distinction de culte, furent frappés d’une contribution extraordinaire. Les députés de Raguse, qui vinrent les premiers saluer le nouveau sultan et réclamer sa protection, s’en retournèrent satisfaits de l’accueil qu’ils avaient reçu, mais fort désappointés d’être obligés de payer à l’avenir, outre le tribut ordinaire, un droit de cinq pour cent pour l’entrée de leurs marchandises dans les ports de l’empire.

Sélim renouvela presque en même temps le traité conclu entre son père et Bogdan, prince de Moldavie; traité par lequel ce dernier se reconnaissait vassal et feudataire de la Porte.

Sélim, en forçant Bayezid à descendre du trône, pour y monter à sa place, s’était exposé aux plus grands dangers : il avait à craindre la jalousie de ses frères, qui, tous gouverneurs des meilleures provinces, étaient prêts à lui disputer l’héritage de leur père. Sur les huit fils qu’avait eus Bayezid, cinq étaient morts avant lui : Abdoullah , Mohammed, Schehinschah, Alemschâh et Mahmoud. Les deux premiers n’avaient pas eu de postérité; Schehinschah laissa un fils nommé Mohammed, et Alemschâh un appelé Osman; Mahmoud en laissa trois, Mousa, Ourkhan, Emin. Des trois autres fils deBayezid, qui vivaient encore, Korkoud, Ahmed et Sélim, le premier était sans enfans, le second en avait quatre, savoir : Alaeddin, Mourad, Souleïman et Osman; quant à Sélim, il comptait plusieurs filles, mais un seul fils, Souleïman, gouverneur de Kaffa : il y avait donc alors douze princes du sang de Bayezid. Korkoud et Ahmed lors de la retraite de leur père avaient été confirmés par Sélim dans leurs gouvernemens de Saroukhan et d’Amassia : le territoire du premier avait même été augmenté de l’île de Medilü. Souleïman, fils du nouveau sultan, fut rappelé de Kaffa pour être admis à la cérémonie du baise-main; mais au milieu des fêtes auxquelles donna lieu la présence du jeune prince à Constantinople, Sélim fut informé qu’Alaeddin, fils d’Ahmed, s’était emparé de Brousa, avec le consentement de son père; qu’il avait mis à mort le soubaschi de la ville, et prélevait sur les habitans des taxes exorbitantes. Le mal était grave, et appelait un prompt remède. Sélim confia les rênes du gouvernement à son fils, et se mit aussitôt en marche contre Alaeddin, à la tête d’une armée de soixante-dix mille hommes (15 djemazioul-ewwel 918 — 29 juillet 1512); il envoya en même temps vingt-cinq galères croiser sur les côtes de l’Asie-Mineure, afin qu’aucun des princes rebelles ne pût, comme Djem l’avait fait jadis, se sauver en Europe.

Quelques querelles s’étaient élevées pendant la marche entre les janissaires et les sipahis; mais l’énergie de Sélim sut réprimer ce conflit qui, dans de telles circonstances, aurait pu avoir de fâcheuses conséquences. Tour-Alibeg, fils de Malkodj, commandant l’avant-garde de Sélim, chassa Alaeddin de Brousa, et le poursuivit, l’épée dans les reins, sur la route d’Amassia, jusqu’à Malatia et Derendé. De son côté, le sultan s’était dirigé sur Angora; mais il ne put atteindre Ahmed qui s’était enfui à son approche, et avait envoyé deux de ses fils, déjà connus par leur courage et leurs talens, réclamer les secours de Schah Ismaïl. Sélim confia le gouvernement d’Amassia vacant par la fuite d’Ahmed, à Moustafabeg, fils de Daoud-Pascha , et revint à Brousa vers la fin du mois de novembre (1512) (ramazan 918). Son premier soin, en arrivant dans cette ville, fut de visiter les tombeaux de ses aïeux; puis il récompensa largement ses troupes, et les distribua dans leurs quartiers d’hiver. Ahmed ayant appris la retraite du sultan, crut l’occasion favorable pour ressaisir la puissance qu’il avait perdue; il se rendit à marches forcées de Koumakh, où il s’était réfugié, à Nighisar, et de là à Amassia dont il s’empara par surprise; Moustafabeg, séduit par les promesses d’Ahmed, accepta le titre de vizir qu’il lui avait fait offrir, et se déclara ainsi ouvertement l’ennemi du sultana. Sélim, dès qu’il fut instruit des succès d’Ahmed, les attribua aux intrigues de Moustafa-Pascha, son grand-vizir, qu’il accusait intérieurement de le trahir comme il avait naguère trahi Bayezid; ses soupçons étaient fondés, et se changèrent bientôt en certitude. Sélim avait fait partir dans le plus grand secret, pour Amassia, un corps de cavaliers soldés (ouloufedjis), avec ordre d’enlever par un coup de main le harem de son frère; Moustafa-Pascha en informa ce dernier, qui battait alors les pays limitrophes de son gouvernement. Ahmed, furieux de cette insulte, revint sur ses pas avec une troupe nombreuse, et attendit les ravisseurs au passage; attaqués brusquement, et, se voyant cernés de toutes parts, les cavaliers du sultan furent obligés de se rendre à discrétion. On ne sait pas si la trahison du grand-vizir fut dévoilée à Sélim par le chef des ouloufedjis, ou par une lettre qu’il aurait interceptée. Quoi qu’il en soit, le sultan, afin de rendre la punition du traître plus éclatante, convoqua ses quatre vizirs à un diwan extraordinaire; à mesure qu’ils parurent à sa Porte, il les fit revêtir de kaftans d’honneur : Moustafa seul fut introduit revêtu d’un vêtement noir; à ce signe non équivoque les bourreaux le saisirent et l’étranglèrent; son cadavre, jeté dans la rue, servit de proie aux chiens . Telle fut la fin du Grec renégat, que Bayezid avait envoyé en ambassade à la cour d’Alexandre Borgia pour y négocier la mort du prince Djem, et qui, malgré son avarice bien connue, avait fondé plusieurs établissemens pieux à Constantinople. La place de grand-vizir se trouvant vacante par la mort de Moustafa, Hersek Ahmed-Pascha fut appelé pour la quatrième fois à cette haute et dangereuse fonction.

La tête de Moustafa ne devait pas être la seule sacrifiée par Sélim à ses soupçons et à sa sûreté ; cette première exécution ne fut donc que le prélude des horribles scènes qui ensanglantèrent son règne. Le samedi 27 novembre 1512, jour fixé par l’usage pour l’ouverture du conseil, Sélim, après avoir tenu un diwan à cheval, passa la revue de ses troupes. Cinq capitaines des janissaires reçurent l’ordre de se rendre à Brousa et d’amener chacun au palais un des cinq neveux du sultan, détenus dans cette ville; c’étaient les trois fils du sultan Mahmoud, le fils d’Alemschah, Osman, et celui de Schehinschah, Mohammed : ce dernier avait à peine sept ans; l’âge des autres variait de quatorze à vingt-un ans. A leur arrivée à Constantinople, on les enferma tous les cinq dans une chambre pour être livrés à la mort le lendemain.

Au moment où les bourreaux entrèrent, le plus jeune de ces malheureux enfans se jeta à genoux, demandant qu’on lui fît grâce de la vie, et offrant de servir le sultan au prix d’un aspre par jour. Osman, fils d’Alemschah, âgé de vingt ans, qui annonçait déjà de hautes qualités, se défendit courageusement lorsque les bourreaux vinrent le saisir; dans la lutte, un des chefs de cette terrible troupe eut le bras cassé, un autre fut frappé à mort d’un coup de couteau. Sélim, qui contemplait d’un appartement voisin cet affreux spectacle, fit prêter main forte aux assassins. Accablés par le nombre, les neveux du sultan furent garrottés et impitoyablement étranglés. On transporta leurs corps à Brousa, où Sélim les fit déposer à côté de Mourad II; hypocrite respect témoigné par l’assassin pour les restes de ses victimes.

Korkoud, à la nouvelle de ce massacre, craignant que Sélim ne lui réservât le même sort, mit tout en œuvre pour séduire les sandjakbegs et gagner à sa cause les janissaires; il espérait avec leur concours pouvoir conjurer l’orage qui le menaçait. Mais Sélim, informé à temps de ses intrigues, quitta subitement Brousa, sous prétexte d’une chasse, et arriva, après cinq jours de marche, devant Magnésie, avec une suite de dix mille cavaliers. Korkoud eut à peine le temps de s’échapper; il sortit de son palais, par une porte de derrière, accompagné de son fidèle confident Pialé. Les deux fugitifs restèrent cachés pendant vingt jours dans une caverne; forcés de sortir de leur retraite, ils se réfugièrent, à la faveur d’un déguisement, dans la province du Tekké, où ils se flattaient de trouver le moyen de passer en Europe; mais une imprudence les perdit. Obligés de chercher un nouvel asile dans le creux d’un rocher, ils avaient chargé un Turcoman de leur procurer des vivres. Pialé lui avait à cet effet prêté son cheval, mais les harnais brillans de la nouvelle monture du Turcoman donnèrent l’éveil à ses compagnons; ils suivirent les traces du confident des proscrits, et ayant découvert leur retraite, ils en informèrent Kasimbeg, gouverneur du Tekké. Kasim, brûlant de témoigner son zèle, les surprit, et les fit prisonniers. Sélim en reçut l’avis à Brousa, au moment où il y entrait, amenant avec lui le harem de Korkoud. Il chargea sur-le-champ Karatschinoghli d’aller chercher les captifs; à leur approche de la ville, le kapidjibaschi Sinan se porta à leur rencontre, en apparence pour saluer Korkoud au nom de son frère, mais en réalité pour l’assassiner. Pendant la nuit, Sinan éloigna Pialé de son maître, sans lui laisser deviner son dessein, et, réveillant Korkoud, il lui fit connaître la sentence de mort prononcée contre lui par Sélim. Korkoud demanda une heure de répit, et se mit à écrire au sultan une lettre en vers, dans laquelle il lui reprochait sa perfidie; après l’avoir achevée, il livra sa tête au fatal cordon. Le lendemain, lorsque le cadavre de Korkoud lui fut présenté, Sélim, en lisant l’élégie de son frère, versa d’abondantes larmes, soit par repentir, soit par hypocrisie. Toujours est-il qu’il ne s’en tint pas à cette seule manifestation; il prescrivit un deuil général de trois jours, et fit mourir ignominieusement quinze des Turcomans qui avaient trahi l’asile de son frère, et qui étaient venus à Brousa demander le prix de ce service, imitant ainsi l’exemple de Bayezid qui punit du supplice de la croix les brigands qui s’étaient vantés d’avoir pillé les bagages du prince Djem. Pialé fut préposé à la garde du tombeau de Korkoud, et le pleura tout le reste de sa vie.

L’hiver touchait à peine à sa fin, lorsqu’Ahmed partit d’Amassia avec vingt mille cavaliers, et prit la route de Brousa. Sélim, qui d’abord n’avait conçu qu’une faible idée du courage de son frère, envoya en toute hâte l’aga des janissaires à Constantinople, avec ordre de ramener sous trois jours un corps de dix mille janissaires. L’aga revint au terme fixé par le sultan, et débarqua dans le golfe de Mondania. Le jour même, Sélim vola à la rencontre de son rival qui était maître de la route qui longe le mont Olympe et conduit à Brousa; le grand-écuyer Mohammed-aga, commandant l’avant-garde de Sélim, et le beglerbeg d’Anatolie, ayant voulu lui disputer le passage, furent complètement battus, et forcés de se retirer avec une perte de sept mille hommes (14 avril 1513). Il ne restait donc au sultan que huit ou tout au plus dix mille soldats, et c’en était fait de lui, si Ahmed avait su profiter de ses avantages. Une nouvelle bataille livrée coup sur coup après la première lui aurait irrévocablement assuré la possession du trône. Mais au lieu de poursuivre Sélim, Ahmed lui laissa le temps de recomposer une armée avec les troupes qu’amenèrent successivement Doukaghinoghli, Ahmed-Pascha, et le fils du khan des Tatares, Seadet-Ghiraï, gendre du sultan; ce dernier était venu offrir à Sélim les hommages du khan à la tête de cinq cents Tatares conduisant chacun quatre chevaux en laisse. Ces nouvelles forces une fois réunies, le sultan passa le torrent d’Aksou qui séparait son camp de celui de son frère. Les deux armées prirent leurs positions dans la plaine d’Yenischehr, le 24 avril 1513, la veille de l’anniversaire de l’abdication de Bayezid II.

Avant d’en venir aux mains, Ahmed fit proposer au sultan de vider leur querelle en combat singulier, pour éviter une inutile effusion de sang; mais Sélim, préférant les chances d’une bataille rangée, refusa le cartel, et congédia le héraut avec un présent de mille aspres. Cinq cents tscharkadjis (escarmoucheurs) commencèrent de part et d’autre le combat. Sélim ayant détaché trois milles cavaliers contre la ligne ennemie, Ahmed les culbuta à la tête d’un corps trois fois plus considérable. La victoire semblait déjà se prononcer en faveur d’Ahmed, lorsque le beglerbeg d’Anatolie, avec les janissaires, et Seadet-Ghiraï avec ses Tatares, le prirent tous les deux en flanc; leur choc fut si impétueux, que l’armée d’Ahmed se rompit, et s’enfuit dans toutes les directions. Forcé d’obéir à l’impulsion générale, Ahmed tourna bride, et prit un sentier qui longeait un fossé rempli d’eau; tout-à-coup la terre céda sous son cheval qui s’abattit; Doukaghinoghli, qui s’était mis à sa poursuite, l’atteignit avant qu’il se fût dégagé, et le fit prisonnier. Ahmed demanda qu’on le conduisît auprès de son frère, mais Sélim refusa de le voir, et ajouta qu’il allait lui donner un sandjak tel qu’il convenait à un prince ottoman; cette réponse laconique était un arrêt de mort, que Sinan, le bourreau de Korkoud, reçut ordre de mettre à exécution. Avant le coup fatal, Ahmed tira de son doigt un anneau, dont le prix équivalait, dit-on, au revenu annuel de la Roumilie; il chargea Sinan de le remettre au sultan, «comme un souvenir dont il voudrait bien excuser le peu de valeur.» Son corps fut déposé, à côté des restes des cinq neveux de Sélim, dans le tombeau de Mourad II, à Brousa.

Enfin, rassasié du sang des victimes qu’il avait sacrifiées à sa sûreté, Sélim partit de Brousa pour se rendre à Gallipoli; après avoir visité sur son passage le château des Dardanelles, qui domine la côte d’Europe, et que les Turcs appellent la clef de la mer (Kilidoul-bahr), il arriva au mont Athos, où l’attendaient ses vizirs pour l’accompagner à Constantinople, et ensuite à Andrinople. Ce fut dans cette derniere ville que les diverses puissances, qui avaient ajourné jusqu’alors la reconnaissance du nouveau sultan, vinrent rechercher à l’envi son amitié, lorsqu’elles ne purent plus douter du véritable successeur au trône. Sélim reçut d’abord les députés de la Moldavie et de la Valachie qui vinrent prêter hommage et payer le tribut échu, puis les ambassadeurs de Hongrie et de Venise, chargés de renouveler les anciens traités. Les négociations de ces derniers eurent d’autant plus de succès, que l’Occident n’entrait encore pour rien dans les projets ambitieux de Sélim, dont toute l’attention se concentrait sur l’Orient. Le sultan, dès son avènement, avait écrit au doge de Venise une lettre, dans laquelle se faisait remarquer une affectation toute particulière à représenter Bayezid comme abandonnant le pouvoir de son plein gré. Semiz Tschaousch’, auquel le sultan avait confié ce message, s’était rendu avec une suite nombreuse à Venise, où il avait étalé un faste tout oriental, et avait été introduit par dix patriciens dans le sénat (14 juillet 1513). Nicolô Giustiniani avait été envoyé à Constantinople lors de l’avènement de Sélim; il avait accompagné le sultan à Brousa, d’où il avait écrit à la Seigneurie la défaite et la mort de Korkoud et d’Ahmed. Aussi Venise s’empressa-t-elle alors de députer à Sélim un nouvel ambassadeur dans la personne d’Antonio Giustiniani. Giustiniani suivit le sultan jusque dans les murs d’Andrinople. Bien qu’il fût traité avec distinction, il n’obtint pas tout ce qu’il avait d’abord espéré : Sélim se refusa à quelques-unes des concessions demandées, telles que celles d’admettre le témoignage des chrétiens dans les affaires litigieuses entre les indigènes et les Vénitiens, de reconnaître la validité des testamens faits par les sujets de la république en Turquie, et de prolonger d’une année le séjour du baile à Constantinople, qui jusque-là n’avait été que de trois ans. La paix n’en fut pas moins signée (le 17 octobre 1513), mais aux conditions déjà stipulées dans les anciens traités. Sélim, qui se disposait à porter ses armes sur les frontières de la Perse, était trop intéressé à ménager pour le moment les puissances d’Europe. Un ambassadeur turc, chargé de remettre au doge, en audience solennelle, la ratification du sultan, accompagna Giustiniani à son retour à Venise. Comme ceux qui l’avaient devancé, il afficha un luxe et une magnificence dignes du maître qu’il servait. Martin Czobor était arrivé à Andrinople presqu’en même temps qu’Antonio Giustiniani, pour demander, au nom du roi de Hongrie, le renouvellement de la trêve récemment rompue par une invasion des Turcs sur les bords de la Save. Mais pendant le voyage de Czobor, Pierre Berislo, évêque de Vesprim, qui avait succédé à Pereny dans son commandement, était tombé sur l’ennemi entre l’Unna et la Save, et lui avait tué deux mille hommes; d’un autre côté, Jean Zopolya, débouchant de la Transylvanie, avait pénétré dans la Valachie, s'était avancé jusqu’à Szœreny, et avait fait un nombre considérable de prisonniers. Ces représailles pouvaient amener un conflit plus sérieux; mais la trêve ayant été renouvelée pour trois ans entre Sélim et l’ambassadeur hongrois, Berislo et Zopolya se retirèrent immédiatement, et les choses en restèrent là.

Vers la même époque, Sélim reçut deux autres messages, l’un du sultan d’Egypte, Kanssou Ghawri, qui lui envoyait de riches présens, et l’autre de Vassili, grand prince de Russie. Ce dernier, jaloux d’étendre de plus en plus le commerce de ses sujets, et sentant bien quels avantages lui offrait une alliance avec la Porte, députa vers Sélim, à l’imitation de son prédécesseur Jean III, un de ses officiers nommé Alexeief (1514). Cet ambassadeur devait assurer le sultan des sentimens d’amitié de Vassili, mais ne point compromettre la dignité de sa nation par de trop serviles hommages; ainsi il lui était enjoint de croiser ses bras pour saluer Sélim, au lieu de se prosterner devant lui, de remettre le message du grand prince sans s’informer de la santé du sultan, si le sultan lui-même ne le prévenait pas en s’enquérant de celle de Vassili. Du reste, les instructions d’Alexeief n’avaient rien d’inusité, et la lettre du grand prince était conçue en termes affectueux: «Nos pères, lui écrivait-il, ont vécu dans une union vraiment fraternelle; pourquoi n’en serait-il pas ainsi de leurs enfans?» Alexeief fut bien reçu par Sélim, et repartit pour Moscou accompagné de Kemal, prince de Menkoub. L’ambassadeur ottoman, admis à l’audience du grand prince, qui le reçut assis sur son trône et entouré de ses boyards, lui présenta deux lettres du sultan, écrites l’une en arabe, l’autre en dialecte servien; il était chargé en outre de protester des dispositions amicales de son maître; c’était le même ambassadeur que Sélim avait envoyé à la cour de Russie, après l’abdication de son père. L’année suivante (1515), Korobov, un des plus fidèles serviteurs du czar, suivit le prince de Menkoub à Constantinople, et apporta au sultan la réponse de Vassili, dans laquelle celui-ci se plaignait des secours donnés par Menghli-Ghiraï aux Lithuaniens, et priait Sélim d’ordonner au khan de rompre ses rapports d’amitié avec cette nation. Korobov avait encore mission de négocier un traité d’alliance offensive et défensive entre la Porte et la Russie; mais cette importante question fut ajournée. Sélim répondit qu’il enverrait à cet effet un nouvel ambassadeur à Moscou, et ne se souvint plus de ses promesses lorsqu’il fut une fois engagé dans sa guerre avec la Perse. On stipula seulement la liberté du commerce à Kaffa et à Azov. Nous dirons ici quelques mots d’un autre message que Vassili expédia au sultan, dans la dernière année de sa vie, et nous reprendrons ensuite, pour ne plus l’interrompre, le fil des événemens du règne de Sélim. Vassili, alors en guerre avec Mohammed- Ghiraï, fils aîné et successeur de Menghli-Ghiraï (mort en 1514), accrédita un nouvel ambassadeur auprès du sultan, dont il savait l’influence sur le khan tatare; cet ambassadeur devait exprimer à Sélim le regret de son maître de n’avoir pas reçu le second message qu’il avait annoncé, et négocier un traité qui aurait eu pour but de réprimer les entreprises du khan, et d’effrayer à la fois les Etats de Lithuanie et de Pologne. Cette nouvelle démarche n’eut pas plus de succès que la première; Sélim se contenta de remettre à l’ambassadeur moscovite, nommé Golokhvastov, une réponse très-affectueuse pour le grand prince, et de confirmer la liberté du commerce entre les deux nations.

L’affluence des ambassadeurs de Venise, de Hongrie, d’Égypte et de Russie, qui s’empressaient d’apporter au nouveau sultan les félicitations de leurs cours, fit ressortir davantage l’absence d’un envoyé persan; chacun put dès ce moment prévoir la guerre qui devait bientôt éclater entre Sélim et son redoutable rival, Schah-Ismaïl.

Le fondateur de la dynastie des Saffi avait publiquement épousé le parti d’Ahmed. Sa cour servait d’asile à trois fils de ce malheureux prince qui étaient venus successivement s’y réfugier, les deux premiers lorsque Ahmed prit les armes pour disputer l’héritage paternel, et le troisième après la bataille d’Yenischehr; Alaeddin s’était enfui au Caire où il était mort de la peste. Non content d’ouvrir ses États aux ennemis de Sélim, Schah-Ismaïl se disposait à le combattre lui-même; dans cette intention, il avait déjà envoyé une brillante députation au sultan d’Egypte, chargée de l’entraîner dans la guerre qu’il méditait contre les Ottomans, et de lui offrir deux cents esclaves et dix lynx vivans. Sélim le savait, et ces nouveaux griefs ne firent qu’ajouter à la haine qu’il nourrissait contre le schah de Perse, haine dont la source remontait à des souvenirs antérieurs. Mais pour bien connaître la situation respective de ces deux souverains, il est nécessaire de jeter un regard en arrière, et de revenir sur les événemens qui se sont passés en Perse, depuis la septième année du règne de Schah-Ismaïl. On se souvient qne la chute des princes de la dynastie du Mouton-Blanc et du Mouton-Noir, tous deux liés d’amitié avec Sélim, avait dignement couronné les opérations militaires du monarque persan. Maître à la fois des pays qui obéissaient à ces souverains et du territoire des schahs du Schirwan et du Mazenderan , il voulut réunir à sa domination l’Irak arabe et le Khorassan (913 — 1507). Lorsqu’après avoir puni le prince de Soulkadr, Ismaïl se disposa à retourner en Perse, Emirbeg, investi du gouvernement du Diarbekr par Mourad, dernier rejeton de la dynastie du Mouton-Blanc, vint à sa rencontre et lui livra avec les clefs de la forteresse la facile conquête du pays. L’année suivante (914—1508), Ismaïl ayant marché sur la capitale de la province, Barikbeg s’enfuit avec Mourad, et gagna la Syrie. Ismaïl, possesseur de tout le territoire, en donna le gouvernement à son khan le plus brave, Mohammed-Oustadjlu, et confia Bagdad à la garde d’un eunuque, pompeusement décoré du titre de khalife des khalifes, pour tourner sans doute en dérision la mémoire des anciens maîtres de cette ville. Toute l’année (915 —1509) fut employée par Ismaïl à parcourir, avec une armée nombreuse les vastes contrées qui s’étendent entre le golfe Persique et la mer Caspienne, depuis la ville de Schouster dans le Khouzistan, jusqu’à celle de Bakou dans le Schirwan; il établit ses quartiers d’hiver aux environs de cette dernière place, afin de soumettre les forts nombreux qui tenaient encore.

Dans l’été de 1510, il porta ses armes contre Scheïbek, khan des Ouzbegs, qui avait agrandi son empire par la conquête des pays en-deçà de l’Oxus, appartenant à Houseïn-Baïkara, arrière-petit-fils de Timour. Après quelques engagemens peu décisifs, Ismaïl, feignant de fuir devant l’ennemi, l’attira dans une embuscade; Scheïbek-Khan, qui le poursuivit avec quinze mille cavaliers (916 — 1510), paya son imprudence de sa vie et de celle de dix mille des siens. Fier de cet avantage, le vainqueur fit garnir d’or et de pierres précieuses le crâne de son ennemi, et s’en servit, comme de coupe, le reste de ses jours; quant à la peau qui recouvrait la tête, il la fit remplir d’épices et l’envoya au sultan Bayezid comme témoignage de sa victoirea. Le schah confia le gouvernement du Khorassan au capitaine de sa garde (kouroudji), Abdaldedé, qui avait autrefois servi sa vengeance contre les meurtriers de son père. Ce fut à son retour en Perse qu’il fit subir aux rebelles du Tekké l’affreux châtiment dont nous avons parlé plus haut. Ismaïl prit ses quartiers d’hiver à Koum et envoya son émir, Ahmed d’Isfahan, surnommé Nedjmi-Sani (la seconde étoile), à la conquête du pays au-delà de l’Oxus. Arrivé sur les bords du fleuve, Ahmed réunit ses troupes à celles de Mirza-Baber, prince souverain de Ghazna et descendant de Timour au cinquième degré. Ils passèrent ensemble le défilé de Fer, prirent d’assaut la ville de Herschi, en massacrèrent les habitans, et poursuivirent leur route vers Bokhara et Ghidjdewan, où les attendait Temir-Khan, fils de Scheïbek-Khan, à la tête de son armée grossie des troupes de ses neveux. La victoire resta cette fois aux Ouzbegs : Ahmed d’Isfahan périt avec tous les siens; ce ne fut qu’aprés avoir couru mille dangers, que Mirza-Baber, plus tard fondateur de l’empire du Grand-Mogol dans l’Inde, put revenir à Ghazna. Temir-Khan et son neveu, Obeïd-Sultan, passèrent l’Oxus; mais apprenant qu’Ismaïl s’avançait contre eux, ils retournèrent précipitamment sur leurs pas. Irrité de la défaite de ses généraux, le schah de Perse voulut prévenir de nouveaux revers, en punissant ceux dont la lâcheté avait compromis la gloire de ses armes. Malgré ses services passés, Abdaldedé, qui s’était enfui devant les forces supérieures des Ouz­begs, fut choisi pour exemple : Ismaïl le fit promener par le camp, monté sur un âne, vêtu d’une robe de femme, au son desfifres et des tambours. Le gouvernement du Khorassan fut confié au Syrien Seïnel-Khan, et celui de Balkh à Diw-Sultan, originaire de l’Asie-Mineure. Ces derniers événemens eurent lieu en l’année 919 (1513), qui fut marquée par la naissance de Thamasb, fils et successeur d’Ismaïl. Le prince Bediouz-Zeman, arrière-petit-fils de Baïkara et descendant de Timour, se trouvait alors à la cour de Perse; il s’était réfugié, après la mort de son père, le sultan Houseïn-Baïkara. tué par Scheïbek-Khan, auprès du schah. qui avait également accueilli les fils fugitifs d’Ahmed. gouverneur d’Amassia. Ismaïl, pre­nant fait et cause pour Mourad, second fils d’Ahmed, envahit le territoire ottoman à la tête d’une armée formidable. Toujours en guerre depuis quatorze ans, et toujours victorieux, Ismaïl avait terrassé quatorze souverains qui n’avaient pas voulu se reconnaître ses vassaux; il espérait triompher de Sélim comme des princes du Schirwan, du Mazenderan, de Soulkadr, des princes du Mouton-Blanc et du Mouton-Noir, et des Ouzbegs : mais la gloire de ce fier conquérant avait atteint son apogée, et devant l’étoile du despote ottoman, la sienne devait pâlir; elle s’obscurcit à la bataille de Tschaldiran, et dix ans plus tard elle disparut entièrement.

Cependant les revers qui assaillirent Ismaïl à cette époque ne peuvent effacer la gloire de ses premiers exploits, et d’ailleurs son apparition vers le commencement du seizième siècle fut accompagnée de circonstances trop remarquables pour que son règne ne constitue pas une des périodes les plus mémorables de l’histoire politique et religieuse de l’Asie centrale. Pendant que l’Europe sentait déjà fermenter dans son sein les germes du schisme qui devait plus tard diviser l’église chrétienne, une doctrine nouvelle qui s’était sourdement répandue en Asie depuis plus de cent cinquante ans, se formula de plus en plus, et partagea en deux camps ennemis les confesseurs de l’islamisme. La querelle des sunnis et des schiis a exercé une telle influence sur les destinées de l’empire ottoman et du royaume de Perse, que nous ne pouvons nous dispenser d’entrer ici dans quelques détails nécessaires à l’intelligence des événemens ultérieurs. Il en est de ce schisme comme du schisme de l’église chrétienne; on doit les bien étudier tous deux, si l’on veut connaître à fond les faits auxquels ils se rattachent. Mais ils diffèrent essentiellement de nature; car si la religion chrétienne a souvent été le prétexte de guerres sanglantes, on peut dire que le catholicisme et la réforme n’ont point eu pour but ni pour point de départ un principe politique; dans les pays où règne le christianisme, l’église a une existence indépendante de celle de l’Etat. Dans l’islamisme, au contraire, les bases du gouvernement sont, comme dans l’ancienne théocratie des juifs et dans presque tous les cultes de l’Asie, les mêmes que celles de la religion; chaque secousse imprimée au trône ébranle l’autel; ainsi le schisme des sunnis et des schiis constitue, non seulement scission dans les dogmes de foi, mais encore scission quant aux principes politiques qui règlent la succession au trône. En outre, ce n'est qu’après plusieurs siècles que l’église chrétienne s’est partagée en catholique et protestante, tandis qu’au contraire l’origine des deux sectes rivales de l’islamisme date de l’établissement même de cette religion. Trente ans s’étaient à peine écoulés depuis la mort de Mohammed, que les croyans étaient déjà divisés sur la question d’hérédité; les uns prirent parti pour Ali, gendre du Prophète, et ses descendans; les autres pour les khalifes Eboubekr, Omar et Osman; il s’agissait de savoir si la domination du monde musulman devait appartenir aux fils d’Ali ou à la famille d’Ommi. Les adversaires d’Ali, auxquels revint en définitive le khalifat, prirent le nom de sunnis, c’est-à-dire ceux qui suivent à la lettre la loi du Prophète; les partisans d’Ali furent appelés schiis (apostats), et rewafiz (hérétiques). La première armée des schismatiques (Motezèles), qui disputaient le trône au gendre du Prophète, fut conduite par Aïsché, la plus jeune et la plus aimée des femmes de Mohammed, ennemie jurée d’Ali. La haine d’Aïsché contre Ali avait son origine dans l’interprétation que celui-ci avait donnée à l’aventure nocturne de cette favorite du Prophète avec le fils de Safan; il avait fallu une soura du ciel pour contraindre au silence Ali et d’autres sceptiques. La bataille qu’Aïsché livra dans cette campagne à Ali et à laquelle elle assista en personne, montée sur un chameau, reçut le nom de bataille du chameau (36— 556). Moawia, l’intrépide défenseur de l’innocence d’Aïsché, eut à soutenir plusieurs combats contre les schiis; mais le plus sanglant fut celui de Saffin, en l’année 37 de l’hégire (657). Vingt-deux ans plus tard, sous le règne d’Yezid, fils et successeur de Moawia sur le trône des khalifes (10 moharrem 60 — 21 octobre 679), Houseïn. le plus jeune des fils d’Ali, fut tué dans la plaine aride de Kerbela, où la soif l’aurait fait périr à défaut d’autres ennemis. Aïsché, Moawia et Yezid, devinrent alors l’exécration de la famille d’Ali et de ses sectateurs, et leur haine ne tarda pas à provoquer une scission complète.

Les descendans d’Ali, au nombre de douze, prirent le titre d'imams, titre qui leur est commun avec les premiers pères de l’islamisme, avec ceux qui président aux prières publiques dans les mosquées, et avec les khalifes eux-mêmes. Dans la suite, ce nombre de douze fut regardé comme sacré par leurs partisans. Les sept premiers imams étaient morts sans qu’aucun d’eux eût pu relever la dynastie d’Ali, et conquérir le souverain pouvoir, lorsque Mamoun. le septième khalife de la famille d’Abbas, célèbre dans l’histoire par la protection qu’il accorda aux sciences et aux arts, choisit le huitième imam, Ali, fils de Mousa, pour son héritier présomptif, et lui donna en mariage sa fille Oummoul-Fazl (la mère du mérite), 201 —816. Cette détermination était provoquée, soit par des scrupules de conscience, soit par la crainte de ne pouvoir défen­dre le trône contre la puissance toujour croissante des partisans d’Ali, autrement qu’en s'unissant à eux par des liens de famille. Ali reçut le nom de Riza (le très agréable); et le khalife, pour marquer par un signe extérieur la réconciliation des deux partis dissidens, quitta la couleur noire que portaient les Abassides, et prit la couleur verte adoptée par la famille d’Ali. Mais cette résolution de Mamoun ne fut pas de longue durée; à la mort de Riza (211 — 826) il révoqua le décret qui désignait les descendans d’Ali comme ses successeurs, et reprit ses anciennes couleurs : pourtant il ne cessa pas, au grand mécontentement des sunnis, de professer hautement la préférence qu’il accordait à Ali sur tous les autres disciples du Prophète. Son petit-fils Motewekkil, qui occupa après lui le trône des khalifes, tint une conduite toute opposée. Sunni orthodoxe, il fit maudire publiquement, du haut des chaires, la mémoire d’Ali et de Houseïn, détruisit leurs tombeaux, et défendit, sous les peines les plus sévères, le pèlerinage aux lieux de leur sépulture. Pendant un règne de quinze ans, il poursuivit les malheureux schiis, le fer et la flamme à la main.

Mostanssir, fils, meurtrier et successeur de Motewekkil (861), ne suivit pas les traces de son père, et traita avec égard les descendans d’Ali; un siècle entier se passa sans qu’ils fussent inquiétés. Mais aucun souverain ne répandit sur eux autant de faveurs que Moïzed-Dewlet, le puissant prince de la famille de Bouyé; uniquement guidé par des motifs d’intérêt personnel, il mit tout en œuvre pour abaisser la maison d’Abbas, afin de lui substituer celle d’Ali. Ce fut lui qui institua, malgré les efforts du khalife Moutii-lillah, en l’honneur de Houseïn, une fête mortuaire qui fut fixée au jour d’Aaschoura. Ce jour, le dixième du premier mois de l’année lunaire, qui jusque-là avait été célébré dans l’islamisme comme l’anniversaire de celui où Noé descendit de l’arche et où Joseph d’Egypte sortit de prison, fut par son ordre changé en un jour de deuil et de larmes (352 — 963) : les magasins, les marchés, les monumens publics, étaient fermés; des femmes, les cheveux épars, parcouraient les rues, poussant des cris lamentables, et pleurant la mort de Houseïn le martyr. Cette fête devint l’occasion d’une guerre d’extermination entre les sunnis et les schiis, qui pendant trois cents ans inonda la capitale et l’empire de flots de sang, et fut dès son établissement considérée par ces derniers comme une pratique essentielle de leur culte : on vit, trente ans après qu’elle fut instituée, Aboul-Hasan Kewkebi, vizir de Behaed-Dewlet, déchiré par une populace furieuse, pour avoir voulu la supprimer(389 — 999) ; elle s’est perpétuée jusqu’à nous et se célèbre encore dans la Perse avec une pompe théâtrale.

La discorde long-temps comprimée éclata violemment à Bagdad, sous le règne de Kadir - Billah; le marché aux volailles de cette ville fut consumé par les flammes, au milieu des combats que se livrèrent les sunnis et les schiis; le khalife ne put rétablir l’ordre qu’avec le secours de Mahmoud, souverain de Ghazna (407 — 1016). Il fit périr par le glaive et par le feu un grand nombre de schiis (306 — 1017). Nonobstant ces terribles épreuves, les rewafiz reprirent encore deux fois les armes, douze ans et vingt ans après, toujours à l’occasion de la fête d’Aaschoura; dans le dernier combat qu’ils eurent à soutenir contre leurs adversaires, ils furent taillés en pièces, et le faubourg de Karkh, dans lequel ils s’étaient retranchés, fut détruit et rasé de fond en comble.

Mais loin de s’affaiblir par tant de pertes et de revers, les schiis grossissaient chaque jour leur parti de nouveaux adhérens. A partir du commencement du cinquième siècle de l’hégire (le onzième de l’ère chrétienne), les prétentions des Fatemites qui s’annonçaient comme les descendans d’Ali devinrent de plus en plus menaçantes pour le trône des khalifes abassides.

Profitant de la faiblesse de Kaïmbiemrillah, qui occupait le trône des khalifes à Bagdad, Besasiri prit le parti des Fatemites et assura par sa puissante in­tervention le triomphe des schiis. A cette époque, la prière publique se faisait au nom de Mostassir, khalife fatemite d’Egypte, et la monnaie était battue à son coin. Dix-huit ans plus tard, sous le règne de Moktad-Billahi, les sunnis reprirent leur ancienne supériorité. Les schiis, ayant recommencé la lutte au bout de dix autres années, furent défaits par leurs adversaires, qui souillèrent leur victoire par des atrocités sans exemple. La discorde changea de théâtre et quitta, pendant un siècle, Bagdad, pour la Syrie et la Perse. Sur le simple soupçon de professer la doctrine des ismaïlites, seize mille personnes de topt âge furent égorgées à Damas, et autant à Isfahan; dans cette dernière ville, le massacre dura huit jours. Sous le règne de Nassir-li-dinillah, khalife à Bagdad, de nouvelles querelles s’élevèrent entre les sectes rivales des sunnis et des schiis, à l’occasion de la fête mortuaire d’Aaschoura; ce fut pendant l’année que les astronomes orientaux signalaient comme devant être la fin du monde, parce que les sept planètes se trouvaient réunies sous le signe de la balance. Une fois réveillée, la guerre religieuse se prolongea pendant tout le règne de Nassir, qui embrasse une période de quarante-six ans. Enfin parut Mosteaassem, le trente-septième et dernier khalife de la maison d’Abbas. Excité par les perfides conseils d’Alkama, son vizir, dont le nom est à jamais marqué dans l’histoire orientale comme celui d’un traître, le khalife persécuta les partisans d’Ali avec plus de fureur encore que Motewekkil et Kadir-Billah; ses cruautés furent cause de sa chute. Alkama, secrètement lié à la cause des schiis, oublia ce qu’il devait à son maître, quand il vit les biens, les femmes, les enfans de ses malheureux frères, livrés à la haine des sunnis; à son appel. Holagou envahit Bagdad, et ensevelit sous les ruines de cette ville la puissance des khalifes abassides. La secte des schiis, après un sommeil de deux siècles et demi, reparut avec un nouvel éclat sous Schah-Ismaïl; et, depuis cette époque, elle a régné en souveraine sur les provinces de la Perse.

Les dynasties des Ottomans et des Saffis de Perse n’étaient point unies par le sang aux maisons d’Ali et de Moawia, mais elles professaient chacune une religion différente et correspondant à un de ces deux noms; l’esprit de secte venant se joindre aux élémens de discorde qui existaient nécessairement entre deux souverains, rivaux de puissance et de gloire, Sélim et Ismaïl mêlèrent leur querelle personnelle à celles de leurs coreligionnaires. Descendant eux-mêmes dans l’arène, ils réveillèrent en un instant les vieilles haines des schiis et des sunnis : alors une lutte nouvelle s’engagea, à laquelle rois et sujets prirent une égale part; lutte terrible et prolongée qui décima les populations des deux empires.

Nous avons dit plus haut comment la doctrine des schiis, propagée par les schéïkhs Djouneïd et Haïder, et favorisée par le schah Ismaïl, s’était répandue dans les pays soumis à la domination des Ottomans; on se rappelle les succès obtenus d’abord par les rebelles du Tekké, la mort de Schéitankouli dans sa bataille contre Ali-Pascha, et la fin misérable des deux chefs qui lui avaient succédé. Jusque-là cette guerre de religion n’avait pas présenté des symptômes plus menaçans pour l’empire ottoman que celle allumée par le derwisch Torlak Houkemali et le scheikh Bedreddin de Simaw, sous le règne de Mohammed Ier; mais l’incendie couvait sourdement, et éclata bientôt dans toute sa violence. Le massacre général des schiis, que Sélim conçut et mûrit au fond du serai, est un de ces faits sur lesquels l’histoire s’arrête pour montrer aux nations les résultats d’un aveugle fanatisme. Hâtons-nous de le dire, aucun autre sultan ottoman n’a renouvelé un aussi sanglant spectacle. Lors même que l’on pourrait admettre que les historiens ottomans ont de beaucoup exagéré le nombre des victimes immolées à l’opinion religieuse, l’immense assassinat ordonné par Sélim peut soutenir dignement le parallèle avec les horreurs de l’inquisition et de la Saint-Barthélemy. Sélim qui avait, disent les contemporains, organisé un admirable système d’espionnage, fit dresser des listes de tous ceux de ses sujets, en Europe et en Asie, accusés d’appartenir à la secte des schiis. Le nombre des suspects, pris depuis l’âge de sept ans jusqu’à celui de soixante-dix, s’élevait à quarante mille. Ils furent tous égorgés ou condamnés à une détention éternelle . Les motifs de cette horrible boucherie sont analogues à ceux qui provoquèrent les massacres de l’inquisition et de la Saint-Barthélemy; le nombre des victimes ne peut être comparé dans l’histoire d’Orient qu’à celui de l’extermination des cinquante mille prosélytes de Mazdek, qui marque d’une tache indélébile le règne de Nouschirwan, dit le juste. Les massacres auxquels eurent recours quelques souverains, soit pour délivrer leur pays de l’oppression étrangère, comme les reines de la Grande-Bretagne et de l’Illyrie, Boadicée et Teuta, soit pour relever par un coup de désespoir leur trône ébranlé, comme Mithridate et Jugurtha, n’étaient que le résultat presque inévitable de luttes politiques; à une époque plus rapprochée, les vêpres siciliennes peuvent être classées dans la même catégorie. Dans l’islamisme, des armées entières de novateurs, partisans de la doctrine de Babek et de Karmat, périrent les armes à la main sur les champs de bataille; à Bagdad et à Isfahan, les schiis et les sunnis s’exterminèrent réciproquement; enfin Damas vit en un seul jour le massacre de tous les ismaïlites qui se trouvaient dans ses murs. Mais ces cruautés, quelque horribles qu’elles fussent, s’accomplissaient du moins dans un cercle restreint, et sur un nombre limité d’hommes. Il n’en fut pas ainsi du massacre ordonner par Sélim, qui voua à la mort, dans les diverses provinces de son empire, toute une génération, sans distinction d’âge ni de sexe. Il était réservé à cet impitoyable tyran d’ensevelir l’hérésie sous des monceaux de cadavres. Les historiens ottomans lui ont donné le surnom de juste pour avoir fait assassiner quarante mille schiis; mais, ce qui étonnera plus encore, c’est que des ambassadeurs chrétiens accrédités à sa cour l’ont désigné par ce surnom dans tous les rapports qu’ils adressaient à leurs souverains, et n’ont pas craint de faire l’apologie de sa monstrueuse justice!

Après avoir promené le fer à l’intérieur de son empire, et purgé ainsi le sol de la présence des hérétiques, Sélim se disposa à le porter au dehors. Il n’avait pas de temps à perdre, car Schah-Ismaïl s’avançait avec une armée formidable, pour venger la mort de ses co­religionnaires, et soutenir les prétentions du neveu du sultan, Mourad, auquel il avait si noblement donné asile. Sélim annonça sa détermination dans un diwan extraordinaire, et désigna la plaine d’Yenischehr pour le lieu de réunion des troupes; il avait déjà prononcé trois fois le mot de guerre, sans qu’un seul des esclaves que son regard faisait trembler eût osé répondre, lorsqu’un simple janissaire nommé Abdoullah rompit le silence et, se jetant aux pieds du sultan, lui exprima, au nom de ses compagnons d’armes, la joie qu’ils éprouvaient tous de marcher sous ses ordres contre le schah de Perse. Pour récompenser un acte qui levait tous les scrupules des vizirs, Sélim l’investit du sandjak de Selani. Trois jours après, le 22 moharrem 920 (19 mars 1514), Sélim partit d’Andrinople et arriva dix jours plus tard aux portes de Constantinople, le 2 safer (29 mars). Suivant l’usage adopté dans les guerres que les sultans commandent en personne, Sélim fit dresser sa tente dans la plaine des Éléphans, sous les murs du faubourg d’Eyoub. Son premier soin fut de visiter le tombeau du compagnon d’armes du Prophète, et d’invoquer sa protection pour le succès de la campagne. A cette occasion, il distribua de nombreuses aumônes. Laissant ensuite les rênes du gouvernement aux mains de Souleïman son fils, âgé de vingt ans, qu’il avait à cet effet rappelé de Magnésie, il dirigea ses troupes vers Scutari, tandis que les janissaires, commandés par Hasan-Pascha, beglerbeg de Roumilie, s’embarquaient à Gallipoli. Sélim se mit lui-même en marche, le 24 safer 920 (20 avril 1514), un jeudi, jour réputé heureux chez les Ottomans. Il rejoignit son armée à Maldepé, où il nomma, au gouvernement d’Anatolie, l’eunuque Sinan-Pascha, gouverneur de Bosnie. Le 27 safer (23 avril), un espion persan, nommé Kilidj, qui avait été saisi dans le camp, fut renvoyé à Ismaïl avec une lettre renfermant une déclaration de guerre.

Voici la teneur de cette lettre, qui nous paraît, par son style et son caractère, reproduire fidèlement l’esprit du siècle et le génie particulier de Sélim :

« L’être suprême qui est à la fois l’arbitre souverain de la destinée des hommes, et la source de toute lumière et de toute science, annonce dans la sainte écriture que le vrai culte est celui des musulmans, et que celui qui professe une autre religion, loin d’être écouté et sauvé, sera au contraire jeté parmi les réprouvés, au grand jour du jugement dernier : il dit encore, ce Dieu de vérité, que ses desseins et ses décrets sont immuables, que toutes les actions des hommes doivent se rapporter à lui, et que celui qui abandonne la bonne voie sera condamné au feu de l’enfer et aux supplices éternels. Mettez-nous, Seigneur, au nombre des vrais croyans, de ceux qui marchent dans le sentier du salut, et qui se détournent avec soin du vice et de l’infidélité! Que les bénédictions les plus pures et les plus saintes soient sur Mohammed-oul-Moustafa, le maître des deux mondes, le prince des prophètes, ainsi que sur ses descendans et tous ceux qui suivent sa loi!

« Moi, chef souverain des Ottomans, le maître des héros du siècle, qui réunis la force et la puissance de Feridoun, la majesté et la gloire d’Alexandre-le-Grand, la justice et la clémence de Keïkhosrew; moi, l’exterminateur des idolâtres, le destructeur des ennemis de la vraie foi, la terreur des tyrans et des Pharaons du siècle; moi, devant qui s’humilient les rois orgueilleux et injustes, et dont la main brise les sceptres les plus forts: moi, le glorieux sultan Sélim-Khan, fils du sultan Bayezid-Khan, fils du sultan Mohammed-Khan, fils du sultan Mourad-Khan, je t’adresse gracieusement la parole, à toi, Emir-Ismaïl, chef des troupes persanes, semblable en tyrannie à Sohak et à Efrasiab, et prédestiné à périr comme le dernier Dara (Darius), pour te faire connaître que les œuvres émanées du Très-Haut ne sont pas de frêles productions du caprice ou de la folie, mais qu’elles renferment une infinité de mystères impénétrables à l’esprit humain. Le Seigneur le dit lui-même dans son livre saint : «Nous n’avons pas créé les cieux et la terre pour en faire un jeu.» L’homme, qui est la plus noble des créatures et l’abrégé des merveilles de Dieu, est par conséquent, sur la terre, l’image vivante du Créateur. C’est lui qui vous a constitué khalifes de la terre, parce que réunissant les facultés de l’ame à la perfection du corps, l’homme est le seul parmi les êtres qui puisse comprendre les attributs de la divinité, et en adorer les sublimes beautés; mais il ne possède cette rare intelligence, il n’arrive à ces divines connaissances que dans notre religion et dans l’observation des préceptes du prince des prophètes, du khalife des khalifes, du bras droit du Dieu de miséricorde; ce n’est donc qu’en pratiquant le vrai culte que l’homme prospérera dans ce monde, et méritera la vie éternelle dans l’autre. Quant à toi, Emir-Ismaïl, une telle récompense ne sera point ton partage; parce que tu as méconnu la sainteté des lois divines; parce que tu as déserté la voie du salut et des sacrés commandemens; parce que tu as altéré la pureté des dogmes de l’islamisme; parce que tu as déshonoré, avili et détruit les autels du Seigneur, usurpé un sceptre à l’Orient par des moyens illégaux et tyranniques; parce que, sorti de la poussière, tu ne t’es élevé qu’avec d’odieux stratagèmes sur un siège éclatant de splendeur et de magnificence; parce que tu as ouvert aux musulmans la porte de la tyrannie et de l’oppression: parce que tu as joint l’iniquité, le parjure, le blasphème à ton impiété de sectaire; parce que, sous le manteau de l’hypocrite, tu as semé de toutes parts le trouble et la sédition; parce que tu as arboré l’étendard de l’irréligion et de l’hérésie; parce que subissant l’impulsion de tes honteuses passions, et t’abandonnant sans frein aux plus infâmes déréglemens, tu as osé délier le faisceau des lois musulmanes, et permettre le libertinage et le viol, le massacre de ceux qui sont entre tous les hommes les plus vertueux et les plus respectables, la destruction des chaires et des temples, la profanation des tombeaux, le mépris des oulémas, des docteurs et des émirs descendans du Prophète, l’avilissement des livres du Koran, l’anathème sur les khalifes légitimes (Eboubekr, Omar et Osman). Aussi, comme le premier devoir d’un musulman et surtout d’un prince pieux est d’obéir à ce commandement : «O vous fidèles qui croyez, soyez les exécuteurs des arrêts de Dieu!» les oulémas et nos docteurs ont prononcé sentence de mort contre toi, parjure et blasphémateur, et imposé à tout bon musulman l’obligation sacrée de s’armer pour la défense de la religion, et de détruire l’hérésie et l’impiété dans ta personne et celles de tous tes partisans.

« Animés de l’esprit de ce fetwa, conforme au Koran, le code des lois divines, et voulant d’une part affermir l’islamisme, de l’autre délivrer les pays et les peuples qui gémissent sous ton joug, nous avons résolu de dépouiller nos ornemens impériaux pour revêtir la cuirasse et la cotte de mailles, de déployer notre bannière toujours victorieuse, de rassembler nos armées invincibles, de tirer le glaive vengeur du fourreau de notre colère et de notre indignation, de marcher avec nos soldats, dont l’épée porte des coups mortels, et dont la flèche va percer l’ennemi jusque dans la constellation du sagittaire. Par suite de cette noble résolution, nous sommes entrés en campagne; nous avons déjà traversé le canal de Constantinople, et, guidés par la main du Très-Haut, nous espérons bientôt abattre ton bras tyrannique, dissiper ces fumées de gloire et de grandeur qui troublent aujourd’hui ta tête et te causent de funestes éblouissemens, soustraire à ton despotisme tes sujets tremblans d’effroi, t’étouffer enfin dans ces mêmes tourbillons de flammes que soulève partout sur ton passage ton génie infernal, accomplissant par là, sur toi, la maxime qui dit : «Celui qui sème la discorde ne peut recueillir qu’affliction et malheurs.» Cependant, jaloux de nous conformer à l’esprit de la loi du Prophète, nous venons, avant de commencer la guerre, te présenter les paroles du Koran, au lieu du sabre, et t’exhorter à embrasser le vrai culte; c’est pourquoi nous t’adressons la présente lettre.

« Nous avons tous une nature différente, et l’espèce humaine ressemble aux mines d’or et d’argent. Chez les uns, le vice est profondément enraciné; ceux-là sont incorrigibles, et l’on ne pourrait pas plus les ramener à la vertu que blanchir la peau d’un nègre : chez d’autres, le vice n’est pas devenu une seconde nature; ils reviennent de leurs égaremens lorsqu’ils veulent, par un sérieux retour sur eux-mêmes, mortifier leurs sens et réprimer leurs passions. Le moyen le plus efficace pour remédier au mal, est de scruter profondément sa conscience, d’ouvrir les yeux sur ses fautes, et d’invoquer le pardon du Dieu de miséricorde, avec un vrai repentir et une amère douleur. Nous t’invitons en conséquence à rentrer en toi-même, à renoncer à tes erreurs, et à marcher vers le bien d’un pas ferme et courageux; nous demandons en outre que tu abandonnes la possession du territoire violemment détaché de nos États et sur lequel tu n’as que des prétentions illégitimes, que tu en fasses la remise entre les mains de nos lieutenans et de nos officiers; et si tu tiens à ta sûreté et à ton repos, cette ré­solution doit être prise sans délai.

«» Mais si, pour ton malheur, tu persistes dans ta conduite passée; si, enivré de l’idée de ta puissance et de ta folle bravoure, tu veux poursuivre le cours de tes iniquités, tu verras en peu de jours tes plaines couvertes de nos tentes et inondées de nos bataillons. Alors il se fera des prodiges de valeur, et l’on verra s’accomplir les décrets du Très Haut, qui est le dieu des armées et le souverain juge des actions des hommes. Au reste, salut à qui suit la voie du salut!»

Le jour que ce message fut expédié au schah de Perse, Sélim en adressa un autre à Ferroukhschad-beg, prince de la famille du Mouton-Blanc, qui venait de prendre les armes contre Ismaïl. Il l’engageait à redoubler de courage et d’efforts. Le lendemain. 28 safer 920 (24 avril 1514), le sultan quitta Maldepé et s’avança vers la plaine d’Yenischehr, où le beglerbeg de Roumilie, Hasan-Pascha, vint le joindre avec les troupes qui avaient passé l’Hellespont à Gallipoli. Après dix journées de marche, l’armée ottomane s’arrêta à Seïd-e-Ghazi, lieu de sépulture de Sid-al-Battal. Pendant une halte de trois jours dans cette ville, Sélim fit distribuer une somme de mille aspres à chacun de ses soldats, pour stimuler leur ardeur. Le vizir Doukaghin Ahmedzadé eut le commandement de l’avant-garde, forte de vingt mille sipahis feudataires; on lui donna pour lieutenant Ahmed Karadja-Pascha, gouverneur de Sinope, avec un corps de cinq cents cavaliers bien montés, et qui, précédant l’armée pour éclairer sa marche, étaient spécialement destinés à faire des prisonniers. De Seïd-e-Ghazi, les Turcs se dirigèrent sur Koniah, puis sur Kaïssariyé. Pendant que l’armée prenait quelques jours de repos dans cette dernière ville, le sultan entama des négociations avec Alaeddewlet. prince de Soulkadr, pour obtenir de lui un renfort de cavalerie; il l’avait à cet effet invité à venir le trouver dans son camp. Mais Alaeddewlet s’excusa sur son grand âge de ne pouvoir se rendre aux invitations de Sélim; bien plus, loin même de rester neutre, il se montra en plus d’une occasion hostile à l’armée ottomane, et osa même inquiéter sa marche. Cette offense se grava profondément au cœur de Sélim, qui en tira plus tard une éclatante vengeance; mais sa position lui faisait alors une loi de la dissimulation. Il reprit sa route vers Ouskouldjéoù il arriva le 3 djemazioul-ewwel (26 juin). Non moins politique que persévérant dans ses projets, Sélim, pour exciter le zèle des soldats, décréta que tout cavalier possédant un fief de mille aspres de revenu jouirait à l’avenir d’une augmentation de cinquante aspres. Dans une revue générale qu’il passa à Siwas, Sélim fit le dénombrement de ses forces, qui s’élevaient à cent quarante mille hommes bien armés, cinq mille vivandiers et soixante mille chameaux. Il avait en outre échelonné, entre Kaïssariyé et Siwas, quarante mille hommes de réserve, mais dans ce nombre étaient compris les malades et les invalides de l’armée. Le commandant de ces troupes avait la double mission de couvrir les derrières, et d’assurer les provisions de vivres et de fourrages dont le renouvellement devenait de plus en plus difficile, le khan persan, Oustadjlü, ayant brûlé tout le pays avant de se retirer devant l’ennemi. Cette courageuse détermination d’Ismaïl faillit arrêter, dès l’ouverture de la campagne, les progrès des Turcs; car ils n’avaient d’autres provisions que celles de la flotte, qu’on transportait de Trapezoun au camp à dos de mulet.

La première lettre adressée par le sultan au schah de Perse fut bientôt suivie d’une seconde conçue dans un esprit semblable, et où la prose s’alternait de vers persans. Sélim y joignit, par dérision, un présent composé des différens attributs du scheïkh, le froc, le bâton, le cure-dent et le cilice, allusion injurieuse à l’origine d’Ismaïl qui descendait en effet d’une famille de scheïkhs. Enfin il lui adressa en turc une troisième et dernière lettre datée d’Erzendjan, qui résumait les deux premières écrites en langue persane, et dans laquelle il lui annonçait son arrivée prochaine dans l’Azerbeïdjan, et l’établissement d’un corps de réserve entre Kaïssariyé et Siwas. Après quelques éloges donnés au bon esprit et à la tenue de ses troupes, Sélim ajoutait : « Ceux qui usurpent les trônes par la force des armes doivent, comme le bouclier, présenter leur poitrine aux dangers, et, comme le casque, offrir leur tête aux coups de l’ennemi; la fiancée de l’empire ne se laisse embrasser que par celui qui baise sans pâlir les lèvres (le tranchant) du sabre. Appeler hommes ceux qui cherchent leur salut dans les ténèbres serait un mensonge; et il ne convient pas à ceux qui redoutent la mort de ceindre l’épée à l’heure du combat, et de monter à cheval.» Le sultan terminait en donnant rendez-vous à Ismaïl sur le champ de bataille.

Lorsque l’armée ottomane eut dressé ses tentes aux environs de Tschemen (le 25 djemazioul-evwvel — 18 juillet), un ambassadeur persan apporta la réponse du schah aux trois messages de Sélim, et remit entre ses mains une boîte d’or remplie d’opium. Ainsi l’on vit ces deux monarques rivaux, suivant l’exemple donné par plus d’un grand souverain d’Asie, s’adresser des ambassadeurs dont les lettres de créance étaient des injures ouvertes, et dont les présens étaient de sanglantes ironies. Les historiens d’Orient qui ont écrit les hauts faits d’Alexandre dans l’Inde s’étendent avec complaisance sur les dons que se firent mutuellement Alexandre et Porus, et dans le choix desquels ils rivalisèrent de causticisme et de forfanterie. Toutes les histoires orientales qui traitent des guerres de Bayezid-Yildirim et de Timour donnent, dans la correspondance de ces deux princes, de nouvélles preuves de ce tour d’esprit sarcastique familier aux nations d’Asie. Les barbares se défient en s’injuriant, et l’intelligence des enfans procède, non par des idées, mais par des images; aussi ne faut-il pas s’étonner qu’en Orient, ce vieux berceau de poésie et d’héroïsme romantique, la parole se soit revêtue d’images frappantes, et que l’injure ait pris, pour ainsi dire, une forme, en se cachant sous des présens pleins de piquantes allusions. Dès les premières lignes, la réponse d’Ismail, qui a été mal appréciée par les Ottomans, respire un ton de bienséance et de dignité, tel qu’il convient au chef d’un puissant empire: il proteste de son ignorance des causes qui ont pu déterminer Sélim à la guerre; il réclame la paix en disant qu’il ne s’est jamais constitué en hostilité contre le prince de Soulkadr; il rappelle au sultan qu’avant son élévation au trône, des relations d’amitié avaient existé entre eux; puis il ajoute qu’il voudrait ne rien voir changer à leur ancienne liaison; que du reste le style inconvenant qui distingue les lettres de Sélim est indigne d’un sultan; que sa lettre est sans doute l’œuvre de secrétaires enivrés d’opium, et que c’est pour cette raison qu’il lui envoie, par son ambassadeur Schahkouli Ayi, de l’opium dans une boîte; que bientôt on saura quelle est la volonté de Dieu, mais qu’alors il sera trop tard pour se repentir. Ismaïl disait encore qu’il écrivait ces lignes pendant une chasse à Isfahan, mais qu’il se disposait à marcher contre Sélim, si cette réponse amicale n’était pas bien accueillie de lui. Du reste, il laissait le sultan libre de faire ce que bon lui semblerait; il finissait en disant que s’il avait différé jusque-là d’entrer en campagne, c’est qu’il avait mûrement réfléchi sur la fin qu’il voulait donner à cette lutte. Cette lettre, dont le langage était si modéré, comparativement aux trois messages du sultan, et plus encore le présent dont elle était accompagnée mirent Sélim dans une telle fureur qu’il fit déchirer en pièces l’envoyé d’Ismaïl. Son neveu Mourad, fils d’Ahmed-Mourad, avait naguère fait subir le même traitement à un ambassadeur de Sélim qui était venu à la cour de Perse demander son extradition.

Cependant, et malgré toutes ces provocations des Turcs, l’ennemi restait invisible; c’était s’exposer à une disette inévitable, que de pénétrer plus avant dans un pays entièrement saccagé. Les janissaires commençaient à murmurer, et insistaient pour retourner chez eux. Mais loin d’abandonner son plan de campagne, Sélim régla la marche de ses troupes, et partagea en quarante stations la route qui leur restait encore à faire pour se rendre sous les murs de Tebriz, capitale de la Perse et résidence ordinaire du schah Ismaïl. Avant de partir, Hemdem-Pascha, beglerbeg de Karamanie, élevé dès sa première enfance avec Sélim dans le harem, osa, à l’instigation des autres vizirs, représenter au sultan les dangers qui le menaçaient dans cette expédition, en insistant surtout sur la nécessité de ne pas engager l’armée dans des steppes désertes; il paya de sa tête un avis trop sage pour être écouté d’un homme tel que Sélim, auquel rien ne devait résister. Seïnel-Pascha prit la place de Hemdem-Pascha dans le conseil, et l’on se remit en marche, pour ne plus s’arrêter jusqu’à Tscihouroumek. Là, Balibeg tua quelques traînards à l’ennemi, et fit deux prisonniers. Sélim, qui brûlait de répondre à l’insultant message de son rival, et qui ne l’avait point encore osé dans la crainte qu’Ismaïl n’usât de représailles sur la personne de son ambassadeur, saisit avec empressement l’occasion qui s’offrait à lui; il rendit la liberté aux deux prisonniers, et les renvoya au schah de Perse, avec une nouvelle missive, écrite en turc, dans laquelle il se bornait à faire appel à l’honneur du soldat : « Ismaïl Behadir! tu m’as porté l’audacieux défi de paraître sur tes frontières; voici que j’arrive; j’ai déjà marché depuis plusieurs semaines sans pouvoir te rencontrer, ni toi, ni ton armée! Je ne sais pas si tu es mort ou vivant : tu n’as donc pour toi que la ruse et l’intrigue? Si tu as peur, fais venir un médecin qui puisse te guérir ; c’est afin de ne pas trop t’épouvanter, que j’ai laissé quarante mille hommes, l’élite de mes troupes, près de Kaïssariyé; c’est de cette manière qu’on fait preuve de magnanimité envers ses ennemis. Mais si tu continues à te cacher, il ne te sera plus permis de te croire un homme; suis mes conseils, change ton casque contre un bonnet de femme, ta cotte de mailles contre un parasol, et renonce à ton ambition de gouverner.» Sélim joignit à ce message des vêtemens de femme, par allusion à la lâcheté qu’il reprochait à Ismaïl. Il expédia en même temps une lettre en langue persane au khan de Samarkand, Obeïd, pour l’engager, en sa qualité de sunni, à se réunir à lui contre le schah de Perse, et une autre au sultan d’Egypte, pour l’informer de sa présence dans le pays ennemi. De Tschouroumek, Sélim se dirigea sur Eskidepé, et de là sur Terdjan, célèbre par la défaite d’Ouzoun-Hasan ; là, il donna ordre au chef kurde Moustafa, qui fut plus tard appelé au vizirat, de se porter avec un corps d’armée sur la gauche, et d’aller mettre le siège devant Baïbourd. Sélim continua sa marche, et arriva le jour suivant à Sogmen, où il reçut les ambassadeurs de Djanik, prince de Géorgie. Ces ambassadeurs amenaient à leur suite un convoi de vivres destinés à approvisionner l’armée du sultan, et les deux fils d’Alaeddewlet, qui, de la cour d’Ismaïl, s’étaient réfugiés à celle du prince Djanik. Sélim expédia au prince de Géorgie son second écuyer, avec des remerciemens et des vêtemens d’honneur. Lorsqu’il fut question de se remettre en marche vers Tebriz, les janissaires, fatigués de poursuivre l’ennemi sans jamais le rencontrer, se plaignirent hautement et demandèrent à revenir sur leurs pas. Sélim n’avait pas daigné s’apercevoir des murmures qu’une fois déjà, lors de la halte à Erzendjan, ils s’étaient permis, et qu’il avait cru devoir punir dans la personne de Hemdem. Mais à cette nouvelle tentative d’insubordination , il s’avança fièrement au milieu d’eux : « Est-ce ainsi que vous prétendez me servir? s’écria- t-il. L’obéissance consiste-t-elle en protestations? Que ceux d’entre vous qui veulent revoir leurs femmes et leurs enfans quittent les rangs et s’éloignent; moi, je ne suis pas venu jusqu’ici pour retourner sur mes pas; qu’à l’instant même les lâches se séparent de ceux qui veulent me suivre, et qui se sont armés du sabre et du carquois pour se vouer à mon service. Je ne reviendrai jamais sur ma résolution. »

A ces mots, il donna le signal-dû départ, et pas un janissaire n’osa déserter son drapeau.

Pendant la marche. Mikhaloghli Mohammedbeg, commandant de l’avant-garde, fit avertir le sultan qu’Oustadjuoghli, gouverneur de Diarbekr, venait d’arriver à Khoï, et qu’Ismaïl s’approchait lui-même à la tête de son armée. Ces nouvelles furent confirmées par un message du schah de Perse, en réponse à la dernière lettre de Sélim. Profitant de la faute que faisait Ismaïl, en abandonnant sa position, Sélim força les étapes. A Kazligoël-Yourti, non loin du château de Makou, Alibeg, fils de Schehzouwar, envoya à Sélim quelques prisonniers, qui l’informèrent de la présence d’Ismail à Khoï. Alibeg reçut, pour prix de ce service, un cheval dont les harnais étaient incrustés d’or, et les brides semées de pierres précieuses. Sélim commençait à désespérer de jamais se trouver en face de l’ennemi, lorsqu’il reçut un défi d’Ismail par un de ses espions, le scheikh Ahmed, qui avait eu le malheur de tomber entre les mains des Persans; ayant été conduit devant le schah, il avait joué son rôle avec tant d’habileté, qu’Ismaïl s’était persuadé qu’il était un émissaire envoyé secrètement par les Turcomans pour se réunir aux Persans. Dupe de la ruse de l’espion, il lui avait fait de riches présens et l’avait renvoyé sain et sauf au sultan, avec mission de lui annoncer qu’il l’attendait dans la plaine de Tschaldiran. Les aveux de quelques nouveaux prisonniers vinrent à l’appui de cette déclaration. Lors du passage de l’armée turque à Tanasafi. il y eut éclipse de soleil; les astrologues et les devins tirèrent de ce phénomène d’heureux présages en faveur des Ottomans. Dès la plus haute antiquité, les Perses avaient adoré le soleil, et cet astre figurait encore sur le grand sceau de l’empire. Cela fit penser aux Ottomans que la gloire de la Perse allait s’éclipser devant la brillante étoile de Sélim, et que l’hérésie allait disparaître devant la vraie foi. Ce fut également à Tanasafi que Sélim apprit, du fils de Schehzouwar, la prise du fort de Bayezid.

Le surlendemain (2 redjeb — 23 août) le sultan atteignit la vallée de Tschaldiran : des hauteurs qui la dominent, on découvrait à l’orient les tentes d’Ismaïl. Un conseil de guerre fut convoqué pendant la nuit pour décider s’il fallait commencer l’attaque dès le point du jour, ou donner aux troupes le temps de se refaire par vingt-quatre heures de repos : tous les vizirs opinèrent en faveur de ce dernier parti. Le defterdar Piri osa seul avoir un avis différent : il jugeait dangereux de différer le combat, parce qu’un assez grand nombre d’akindjis, professant en secret les dogmes de l’ennemi, pourraient, si on leur laissait le temps de la réflexion, passer de son côté, ou tout au moins ne l’attaquer qu’avec répugnance et mollesse.

« Voici donc, dit Sélim, voici un homme de bon conseil! c’est dommage qu’il ne soit pas vizir». Il donna aussitôt le signal de l’attaque, et l’armée se rangea en ordre de bataille sur les hauteurs, pour déboucher dans la plaine.

Ismaïl, en voyant la cavalerie ottomane descendre dans la vallée, ne put se persuader au premier moment que son rival fût assez téméraire pour engager le combat sur un terrain si désavantageux; plein de sécurité, il garda ses positions, et se mit à observer les mouvemens de l’ennemi avec une curiosité toujours croissante. Appelant alors à lui un cavalier ottoman que les siens avaient fait prisonnier, il le questionna sur les généraux et les différens corps de l’armée de Sélim, à mesure qu’il les voyait prendre position dans la plaine : « Quels sont ces étendards rouges qui inondent les hauteurs, comme un fleuve de sang? — Ils appartiennent aux cavaliers de Nikobi, répondit le prisonnier, et marchent sous les ordres de leur chef héréditaire Mikhaloghli. — Et ces bannières vertes, qui maintenant descendent dans la vallée? — Ce sont les cavaliers de Boli et de Kastemouni, conduits par le descendant de leurs princes, le fils d’Isfendiar; ces deux corps forment avec les akindjis l’avant-garde des Ottomans.» Soudain, il s’éleva un nuage de poussière, à travers lequel on put apercevoir de grandes masses d’infanterie, s’avançant avec la rapidité d’un torrent; c’étaient les azabs, habillés de rouge. A trois reprises differentes, s’élevèrent de nouveaux tourbillons de poussière; et le hennissement des chevaux, dont on voyait étinceler les pommeaux d’or, annonça l’arrivée de la cavalerie. Ismaïl crut trois fois à la présence du sultan; mais le prisonnier nomma successivement les beglerbegs de Karamanie, d’Anatolie et de Roumilie, avec leurs cavaliers feudataires. Après eux, on vit déboucher des fantassins avec des drapeaux rayés de jaune et de rouge; des voiles blancs, fixés sur leurs têtes avec des épingles d’or, semblaient flotter sur leurs épaules; mais ces prétendus voiles n’étaient autres que les bonnets de feutre blanc des janissaires, et les épingles d’or n’étaient que les cuillères dorées figurées sur le devant de leurs coiffures et brillant aux premiers rayons du soleil. On entendit de nouveau un cliquetis d’armes et un piétinement de chevaux, et du sein du nuage de poussière qui s’était amassé autour d’elles sortirent des troupes qu’il semblait rendre plus brillantes encore; à droite flottaient des bannières rouges, à gauche des bannières vertes; au centre dominaient deux grands étendards, l’un rouge, et l’autre blanc. «Voici le padischah, le glorieux sultan! s’écria le cavalier turc; ces deux étendards sont les siens; à sa droite les sipahis, à sa gauche les silidhars; derrière lui, les cavaliers soldés et les étrangers; ce sont là ses gardes-du-corps.» A l’aspect d’une réunion de forces si imposantes, le schah de Perse poussa un profond soupir: mais il ne perdit point courage, et se disposa à soutenir le choc.

Les Ottomans se rangèrent dans la plaine suivant l’ordre accoutumé: la cavalerie des beglerbegs d’Anatolie et de Karamanie, sous les ordres de Sinan et de Seïnel-Pascha, formait l’aile droite; les troupes d’Europe, commandées par Hasan-Pascha, beglerbeg de Roumilie, l’aile gauche : les azabs d’Europe et d’Asie étaient distribués entre les deux ailes; le centre était occupé par les janissaires, derrière lesquels était le sultan entouré de ses gardes et assisté de ses trois vizirs: Doukaghin, chef du diwan, Hersek-Ahmed et Moustafa. Les chariots et les chameaux formaient un rempart devant les janissaires; l’artillerie était placée aux deux extrémités des deux ailes; cachés par les phalanges des azabs. les canons étaient liés les uns aux autres à l’aide de chaînes en fer et présentaient une barrière infranchissable. Sélim avait enjoint aux troupes d’artillerie de n’ouvrir le feu que lorsque les azabs, s’écoulant à droite et à gauche, auraient entièrement démasqué les pièces. L’armée ottomane s'élevait encore à plus de cent vingt mille hommes parmi lesquels quatre-vingt mille cavaliers; mais les chevaux avaient souffert du manque de fourrage, et leurs jambes pliaient sous la fatigue. Les janissaires et les azabs, transplantés sous un ciel ardent, n’avaient eu pour toute nourriture, pendant la route, que de la farine corrompue et des fruits sûrs; tant de privations avaient épuisé les soldats et relâché la discipline. Mais, à la vue de l’ennemi, les Ottomans oublièrent leurs ressentimens et leurs fatigues; ils couvaient des yeux l’or et les pierreries qui parsemaient les tuniques des Persans, et se croyaient déjà maîtres des vivres dont leur camp était abondamment pourvu. La confiance circula dans les rangs de l’armée, qui attendit impatiemment le signal de l’attaque.

Ismaïl avait une cavalerie presque aussi nombreuse que son adversaire; de plus, ses hommes étaient sains et dispos, ses chevaux frais et bien entretenus. On remarquait un corps de dix mille cavaliers, tous vétérans aguerris : leurs casques étaient d’acier poli, et ornés d’aigrettes rouges; leurs armes étaient des masses en fer, des arcs, et des lances en bois de frêne, dont ils se servaient en les tenant par le milieu leurs chevaux agiles et nerveux étaient couverts de caparaçons tissus de mailles d’acier. La bonne tenue de ses troupes, leur dévouement éprouvé, tout concourait pour inspirer à Ismaïl la plus grande confiance dans l’issue de la bataille; il comptait parmi ses généraux des guerriers blanchis sous le harnais, tels qu’Oustadjluoghli, gouverneur du Diarbekr, les gouverneurs de Bagdad et de Mesched, ceux du Khorassan et du Moghan, et le premier dignitaire de la loi, Mir-Abdoulbaki, fils de Nimetoullah. Mais l’armée persane manquait d’infanterie, et n’avait pas un canon à opposer à l’artillerie formidable des Ottomans. Il fallait pour y suppléer une habile combinaison. Instruit par ses espions ou par des transfuges du plan de Sélim et des dispositions qu’il avait prises pour le jeu de ses batteries, il divisa son armée en deux corps, se mit à la tête du premier, et donna le commandement du second à Oustadjluoghli. Ismaïl avait fondé toute la fortune de cette journée sur un double mouvement qu’il devait exécuter sur deux points opposés avec Oustadjluoghli : marchant à la fois, lui contre l’aile gauche de l’ennemi, et Oustadjluoghli contre l’aile droite, on était convenu qu'on suivrait tous les mouvemens des azabs, qu’on tâcherait de les prendre en flanc lorsque ceux-ci ouvriraient leurs rangs, de manière à tomber ainsi par derrière sur le corps des janissaires. La cavalerie des Persans chargea la première celle des Ottomans qui reçut le choc avec fermeté, et la mêlée s’engagea aux cris de Schah et Allah. L’attaque dirigée par Ismaïl eut un plein succès; les azabs pris en flanc lâchèrent pied, Hasan périt dès le premier choc, et toute l’aile gauche de Sélim fut refoulée jusqu’à l’arrière-garde. Mais, à l’aile droite, le beglerbeg Sinan-Pascha sut déjouer les efforts d’Oustadjluoghli. Au lieu d’ouvrir leurs rangs, ses troupes se replièrent en ordre vers les batteries, et franchirent les chaînes; ce mouvement s’exécuta avec une telle rapidité, que les Persans se trouvèrent tout-à-coup sous la bouche des canons; à peine démasquée, l’artillerie vomit la mort dans leurs masses profondes, et le sol fut en un instant jonché de cadavres. La mort d’Oustadjluoghli, qui périt un des premiers, compléta la déroute des Persans. Victorieux sur ce point, Sélim avait à réparer la défaite de son aile gauche, composée des meilleures troupes de son armée; begs et soldats, tout avait fui devant l’attaque impétueuse d’Ismaïl. Sur un signal du sultan, les janissaires rompirent les barricades de chariots derrière lesquelles ils s’étaient retranchés, et commencèrent la fusillade. Ecrasées par sept décharges successives, les troupes du schah de Perse commençaient déjà à faiblir, lorsqu’il tomba lui-même de cheval, blessé au bras et au pied; un cavalier ottoman courut sur lui, la lance en arrêt, et c’en était fait de la vie d’Ismaïl, si l’un de ses officiers ne se fût sacrifié. Le mirza Sultan-Ali, confident d’Ismaïl et vêtu entièrement comme lui, se précipita vers le soldat ennemi en criant : « Je suis le schah.» Pendant qu’on s’assurait de la personne de Mirza-Ali, un pale­frenier nommé Khizra céda, au risque de sa vie, son cheval à Ismaïl, qui, voyant la bataille irrévocablement perdue. s’enfuit à toute bride ; ceux des siens qui combattaient encore suivirent son exemple, et le champ de bataille resta au pouvoir des Ottomans. Il y eut une perte immense de part et d’autre; quatorze khans de l’armée d’Ismail, quatorze sandjak-begs de celle de Sélim, restèrent sur la place. Le schah de Perse courut toute la nuit, et arriva le lendemain , à l’aube du jour, devant les murs de Tebriz; les habitans de la ville s’avancèrent à sa rencontre, plutôt par curiosité, que par un sentiment d’intérêt. S’il faut s’en rapporter au témoignage des historiens ottomans, Ismaïl, ne se croyant pas en sûreté dans sa capitale, aurait continué sa route vers Derghezin.

Cependant les Turcs avaient pris possession du camp de l’ennemi, de ses trésors et de ses femmes, parmi lesquelles se trouvait l’épouse favorite du schah. Les kouridjis, ou gardes-du-corps du roi, furent amenés devant Sélim, et massacrés par son ordre; tous les prisonniers subirent le même sort; les femmes et les enfans échappèrent seuls à cette boucherie. Au nombre des victimes, l’histoire cite le khan Roustem, qui se présenta pour faire sa soumission, et que Sélim fit égorger avec ses deux fils et cent cinquante hommes de sa suite; un autre chef kurde, Khalet, qui crut sauver sa vie par la trahison, fut passé au fil de l’épée avec tous les siens. Dans la matinée du jour suivant, Sélim reçut les félicitations solennelles de ses vizirs et de ses troupes; le reste de la journée fut donné au repos. Le lendemain, le sultan leva son camp et partit pour Tebriz. Le vizir Doukaghin-Ahmed, le defterdar Piri, et l’historien Idris, autrefois secrétaire-d’Etat d’Yakoub, prince de la dynastie du Mouton-Blanc, prirent les devants, et vinrent, au nom du sultan, demander les clefs de la ville, et tout préparer pour son entrée triomphale. Sélim fit un long circuit et n’arriva à Tebriz qu’après treize jours de marche; les habitans qui s’étaient portés en foule à sa rencontre, jusqu’à Sourkhab, formèrent avec son armée une haie sur son passage. A son entrée dans la ville, Sélim rencontra un grand nombre de derwischs. A leur tête, il distingua un homme pour lequel tout le monde avait une déférence marquée; c’était un descendant de Timour, le prince Bediouz-Zeman, c’est-à- dire le rare de son époque, qui vivait à la cour d’Ismaïl sous la surveillance d’un derwisch, depuis que son père Houseïn avait été chassé du Khorassan. Sélim lui fit donner des vêtemens de prince, et l’invita à prendre place sur un trône qu’il avait fait élever à côté du sien, donnant ainsi un témoignage éclatant de son respect pour le sang de Timour. Un revenu de mille aspres par jour fut assigné à Bediouz-Zeman, qui, lorsque l’armée ottomane se retira, suivit le sultan à Constantinople, où il mourut de la peste. Sélim manda encore près de lui le mouezzin Mohammed-Hafiz d’Isfahan, renommé pour sa belle voix, et l’emmena en Europe avec son fils Hasandjah, père de l’historien Seadeddin. Pendant une semaine que Sélim resta à Tebriz, il s’occupa exclusivement de tirer tout le fruit possible de sa conquête, et fit partir pour ses Etats les joyaux du schah, ses riches étoffes, ses armes incrustées d’or et de pierreries, ses éléphans, ainsi que les trésors dont Ismaïl avait dépouillé les derniers souverains de l’Azerbeïdjan, Yakoub et Abousaïd.

Le lendemain de son arrivée (16 redjeb 920 — 6 septembre 1514), Sélim se rendit à la grande mosquée du sultan Yakoub, pour assister à la prière publique du vendredi, qui fut faite en son nom; s’étant aperçu que plusieurs parties de ce bel édifice commençaient à se détériorer, il en ordonna la restauration. Il visita ensuite le magnifique jardin appelé Heschtbihischt (les huit paradis) et le marché d’Yakoub. Les jours suivans, le khodja Isfahani fut admis à présenter au sultan deux poèmes, écrits l’un en langue persane, l’autre en dialecte tschagataïen, et qui célébraient pompeusement le triomphe des armes ottomanes. Il expédia lui-même des messages à son fils Souleïman, au gouverneur d’Andrinople, au khan de Crimée, au sultan d’Egypte, et au doge de Venise; la victoire des Ottomans fut notifiée à ce dernier par un simple sipahi.

Sélim ne resta que huit jours dans la capitale de la Perse, dont il envoya les meilleurs artisans, au nombre de mille, à Constantinople; la prudence lui faisait un devoir de quitter une ville déjà épuisée de toutes ses ressources, et exclusivement peuplée de ses ennemis jurés, les schiis. D’ailleurs le voisinage du schah ne laissa pas que de lui donner quelque inquiétude. Il partit (le 25 redjeb —15 septembre) et prit le chemin de Karabagh; il comptait établir ses quartiers d’hier dans les plaines fertiles de ce district de l’Azerbeïdjan, et reprendre au printemps le cours de ses conquêtes. Mais, arrivé sur les rives de l’Arras, ses projets furent déconcertés par la révolte des troupes, qui, prévoyant de nouvelles et de plus longues privations que celles qu’elles venaient d’éprouver, refusèrent de combattre désormais dans ces contrées éloignées. Cette fois, la volonté et la fureur de Sélim furent impuissantes : les janissaires demandèrent à grands cris le retour en Europe, se pressant autour du sultan, et lui montrant sur des piques leurs vêtemens en lambeaux; plusieurs d’entre eux même allèrent jusqu’à percer sa tente avec leurs javelots ou à coups de fusil. Cédant à la nécessité, Sélim donna l’ordre de la retraite. Mais tourmenté du besoin d’assouvir la rage qu’avaient fait naître en lui ces concessions forcées, il attribua ou feignit d’attribuer à ses vizirs la sédition devant laquelle il avait dû plier. Moustafa fut le premier sur qui tomba sa colère. Avant d’arriver à Nalkdjiwan, on vit Sélim se pencher vers un de ses muets et lui dire quelques mots à voix basse; celui-ci se trouva presque aussitôt à côté de Moustafa, et coupa, sans être aperçu, la sangle qui retenait la selle de son cheval; le vizir tomba au milieu des huées des soldats. Sélim, prétextant le peu de respect qu’avait l’armée pour son vizir, le destitua, en arrivant sous les murs d’Eriwana (2 schâban—22 septembre).

Le defterdar Piri, dont le conseil, de profiter de l’ardeur du soldat pour livrer bataille à Ismaïl, avait naguère si favorablement agi sur l’esprit de Sélim, prit la place de Moustafa et se porta immédiatement sur Baïbourd, pour renouveler les approvisionnemens de l’armée. Arrivé dans les environs de Kars, le sultan fit tourner ses tentes vers la frontière de Géorgie, pour faire pressentir, par cette démonstration, à Djanik la punition qui l’attendait, s’il ne se présentait point au camp, malgré la promesse qu’il en avait faite. Sélim se mit en marche pour la Géorgie; mais, dés le quatrième jour, on vit arriver une députation de Djanik, que suivait un immense convoi de vivres : circonstance d’autant plus heureuse, que les troupes commençaient à souffrir de la famine, et que le kilo de farine valait déjà mille quatre cents aspres. Ce fut à Erzeroum que Sélim reçut les clefs de Baïbourd; averti quelque temps auparavant, par son écuyer Biiklü-Mohammed, de la résistance qu’opposait la garnison, et des difficultés que présentait la prise de cette ville, il avait écrit aux begs qui en formaient le siège : « Si la forteresse n’est pas réduite avant que je sois venu, vos têtes tomberont! » Effrayés du ton de cette dépêche, les officiers du sultan avaient redoublé d’efforts, et emporté la place d’assaut. Sélim licencia la cavalerie feudataire, aux environs d’Outschkilisé, ou Etschmiazin; ce parti était sage, car il devenait difficile d’alimenter une armée si nombreuse, et d’ailleurs la neige qui couvrait le pays, bien qu’on ne fût encore qu’au 3 ramazan (23 octobre), rendait impossible toute opération militaire. Cependant la reddition des forts de Destberd et de Keïfi avait suivi de près l’occupation de Baïbourd. Les services de Biiklü méritaient une récompense : Sélim ne la lui fit pas attendre, et lui conféra le gouvernement du district d’Erzendjan, en y ajoutant les villes de Karahissar, Djanik et Trabezoun.

Le 9 ramazan (28 octobre), une troupe de paysans vint se plaindre à Sélim de la brutalité et des exactions de ses soldats, et implorer sa miséricorde; fidèle au système qu’il avait adopté, de punir sur les chefs, innocens ou coupables, les fautes de leurs subordonnés, il fit couper les cordes des tentes de Doukaghin-Ahmed et de Hersek-Ahmed; ce fut là le signe de leur révocation. Les fonctions de grand-vizir échurent aux mains du brave eunuque Sinan-Pascha, beglerbeg d’Anatolie, qui commandait l’aile gauche des Ottomans à la bataille de Tschaldiran, et à la prudence duquel Sélim avait dû la victoire; le nouveau grand-vizir partit avec sa cavalerie pour Angora, et y établit ses quartiers d’hiver; Sélim, de son côté, continua sa route vers Amassia, et y arriva vers la mi-novembre.

Le jour même de son entrée dans cette ville, il conféra à Ali-Schehzouwaroghli, parent et ennemi personnel de Souleïman, prince de Soulkadr, le gouvernement de Kaïssariyé, avec ordre d’agrandir son territoire par la conquête des pays soumis à la domination de Souleïman. On se souvient que ce prince avait refusé de fournir au sultan un corps de cavalerie auxiliaire, et qu’il avait même inquiété la marche de ses troupes. Sélim n’avait point oublié ces griefs, et la prudence seule l’avait jusque-là forcé d’ajourner ses projets de vengeance. Quelques jours après son investiture, et malgré la rigueur de la saison, Schehzouwar s’empara du fort de Bozouk à l’improviste, et envoya au sultan la tête de Souleïman.

L’esprit de sédition qui s’était à plusieurs reprises manifesté parmi les janissaires, depuis l’ouverture de la campagne, amena de nouveaux désordres dans les quartiers d’hiver. Les factieux pillèrent la maison du vizir Piri, et celle du professeur de Sélim, Halimi. Cette fois encore, le sultan punit, dans la personne d’un haut dignitaire, l’insubordination des soldats. Doukaghin-Ahmed, qu’il avait destitué de ses fonctions de vizir, fut livré au bourreau. Vers la même époque, Balibeget Hadjibeg envoyèrent au sultan les tètes d’un certain nombre de Croates et de Hongrois, qu’ils avaient faits prisonniers dans leurs expéditions infructueuses contre les forts de Sarno, ou Havala et de Zwornik.

Dans le courant de l’hiver, Sélim reçut à Amassia des ambassadeurs du schah de Perse, qui lui apportaient de magnifiques présens. Ils étaient chargés de lui demander la liberté de la sultane, qui était tombée en son pouvoir après la bataille de Tschaldiran; ces ambassadeurs, au nombre de quatre, étaient le seïd Abdoulwahab, le kadi (juge) Ishak, appelé aussi kadi-pascha, légiste renommé, le molla Schoukroullah Moghani,et Hamza Khalfa, disciple et l’un des successeurs du scheïkh Haïder : tous choisis parmi les plus hauts dignitaires de la cour persane. Mais loin d’écouter leur prière Sélim les fit arrêter au mépris du droit des gens, et les fit conduire, les deux premiers, à Constantinople, les deux autres à Demitoka, où ils furent jetés dans un cachot : en même temps il maria la sultane à son secrétaire-d’état, Tadjizadé Djafertschelebi. Rien ne peut excuser cette double violence exercée contre les ambassadeurs et la femme du schah de Perse; violence contraire à toutes les lois de l’islamisme. En effet, le droit musulman consacre solennellement ces deux principes : Aucun malheur ne doit atteindre les ambassadeurs; l’ambassadeur ne fait que remplir la mission qu'il a reçue; il ne permet pas davantage au vainqueur de s’approprier l’épouse légitime de son ennemi, s’il suit la religion de Mohammed. Ces deux actes sont flétris par les historiens ottomans eux-mêmes, qui cependant ont trouvé des excuses et jusqu’à des louanges pour le massacre des prisonniers persans et l’extermination des hérétiques.

 

 

LIVRE XXIII. SELIM I .

Prise du château de Koumakh. — Le prince de Soulkadr et tous les siens sont mis à mort. — Réorganisation de l’état-major des janissaires. — Les Turcs construisent de nouveaux bàtimens de guerre. — Histoire des villes de Diarbekr, de Mardin, de Hossnkeïf, de Nizibin, de Mossoul, d’Orfa et de Rakka. — Bataille de Kodjhissar et conquête du Kurdistan. — Description de cette province.