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LIVRE XXI.
États voisins et rivaux de l’empire ottoman. — Extinction
de la dynastie du Mouton-Blanc et commencement de la dynastie de Scliali-Ismaïl. — Fuite de Korloud en Égypte. — Tremblement de terre. — Guerres civiles
entre Bayezid et Sélim. — Révoltes en Asie. — Mort du grand-vizir sur le champ
de bataille, et punition des rebelles par le schah Ismaïl. — Révoltes des
janissaires, guerre civile, déposition et mort de Bayezid. — L’armée et le
diwan. — Constructions, fondations, légistes et poètes sous le règne de Bayezid
II.
Il faut chercher le motif de la paix conclue avec Venise
et la Hongrie, moins encore dans le caractère naturellement pacifique de
Bayezid, que dans les grands événemens dont les frontières d’Asie étaient le
théâtre. La chute de la dynastie du Mouton-Blanc, et la puissance naissante de
la famille des Saffis qui s’éleva sur les ruines des successeurs
d’Ouzoun-Hasan, menacèrent d’exercer une influence pernicieuse sur l’empire
ottoman. Lorsque l’histoire d’une nation se trouve intimement liée à celle d’une
nation voisine, la connaissance approfondie de la première exige au moins
quelques études sur la seconde, afin qu’on puisse apprécier convenablement les
rapports qui ont existé entre elles et l’action qu elles ont eue mutuellement
l’une sur l’autre. La connaissance qu’a le lecteur de
l’histoire des grandes puissances de l’Europe, telles que la Hongrie, Venise,
la Pologne et la Russie, et dont les destinées se lient à celles des Ottomans,
nous épargne des digressions continuelles sur tes événemens qui se passent dans
ces Etats; mais les ténèbres qui enveloppent encore les annales de la plupart
des empires d’Asie font un devoir à l’historien et au lecteur de résumer de
temps à autre l’histoire de ces pays, parce qu’elle est souvent le commentaire
indispensable de celle qui nous occupe. C’est ainsi que dans les livres
précédens nous avons fait passer rapidement devant le lecteur les Seldjoukides
de Roum, la dynastie de Timour, les khans tatares de la Mer-Noire, les princes
karamans de la Cilicie, les familles de Soulkadr et de Ramazan, du Mouton-Blanc
et du Mouton-Noir. Par les mêmes motifs, nous parlerons en temps et lieu des
khans des Ouzbegs, des schérifs de la Mecque, des Mamlouks d’Égypte et des
schahs de Perse. L'empire ottoman est toujours sorti victorieux des luttes
qu’il a engagées avec ces douze dynasties: plusieurs même sont tombées sous ses
coups; d’autres, telles que celles des Ouzbegs et desdescendans de Timour, ont,
du fond de l’Inde et des pays au-delà de l’Oxus, recherché l’amitié de la
Porte; les schérifs de la Mecque et les khans de Crimée se sont par la suite
reconnus ses alliés tributaires; les rois de Perse, tantôt victorieux, tantôt
vaincus, ont seuls continué jusqu’à nos jours à lutter sans relâche contre les
sultans ottomans. Après la conquête de l’Egypte, de l’Arabie et de tous les
empires asiatiques, la Perse seule ne fut point absorbée par les
Turcs, et eut une histoire et une position indépendantes.
Douze schahs de la famille des Saffis se succédèrent
sur le trône de Perse depuis le commencement du seizième siècle jusqu’à la fin
du dix-huitième; pendant un espace de deux cents ans l’histoire de leur règne
se développe parallèlement à celle des sultans ottomans, et sollicitera à
chaque instant nos regards. En 1500, à l’époque même où Bayezid envoyait ses
lettres de victoire sur la prise de Modon et de Coron, Schah-Ismaïl signifiait
son avènement au trône de Perse à toutes les cours orientales. Avant le règne
d’Ismail, l’empire persan eut à traverser une longue période de guerres
civiles, de querelles de famille et de crimes politiques de toute espèce.
Ouzoun-Hasan. le plus puissant des princes de la dynastie
du Mouton-Blanc, qui par sa fierté avait attiré sur lui les armes de Mohammed
II, avait six fils, outre le prince Seïnel, mort à la désastreuse bataille
livrée près de Terdjan (147S), savoir: Khalil, Yakoub, Yousouf, Makssoud, Mesih
et Ogourlu-Mohammed. La vaillance et les manières magnifiques de ce dernier en
avaient fait l’idole de l’armée; cependant Ouzoun-Hasan désigna comme
successeur au trône son fils Khalil, qui était né de la plus aimée de ses
femmes, ou du moins de la plus intrigante. Blessé par cette préférence,
Ogourlu-Mohammed prit les armes contre son père; mais battu à deux reprises
différentes par Ouzoun dans le Farsistan et l’Azcrbeïdjan, il s’enfuit auprès de
Mohammed II, qui lui assigna le gouvernement de Siwas pour séjour et pour
entretien. Entraîné par les sollicitations de quelques mécontens, Ogourlu
repassa la frontière, et marcha contre son père à la tête d’une nouvelle armée; mais il trouva sur le champ de bataille la mort due à sa révolte. Son fils
Mirza-Ahmed chercha dès-lors aide et protection auprès de Bayezid II, qui lui
donna même une de ses filles en mariage. Ouzoun-Hasan suivit à deux mois de
distance Ogourlu au tombeau (1478); Khalil monta sur le trône, et fit exécuter
son frère adultérin Makssoud, sous prétexte de punir sa participation aux
tentatives d'Ogourlu. Sur les prières de sa mère, il envoya ses deux frères
utérins Yakoub et Yousouf à Diarbekr, sous la conduite du gouverneur du palais
Baïenderbeg, parent d’Ouzoun-Hasan et de Souleïmanbeg. Six mois s’étaient à
peine écoulés, lorsque le jeune Yakoub, âgé seulement de quatorze ans et
donnant déjà les plus hautes espérances, quitta Diarbekr, poussé par les
suggestions de Baïenderbeg, et se rendit dans l’Azerbeïdjan pour conquérir la
souveraineté de l’empire sur son frère. La bataille qui se livra près de Khoui
et de Selmas commença sous de fâcheux auspices pour le jeune prétendant; mais
elle se termina par la mort de Khalil (14 79), ce qui décida l’avènement
d’Yakoub au trône de la dynastie du Mouton-Blanc. Yakoub entretint des
relations d’amitié avec Bayezid II, et lui envoya à diverses reprises des présens et des
ambassades pendant les douze années de son règne, qui ne fut pas sans
gloire. En 886 (1481), Yakoub éteignit dans le sang de Baïenderbeg la révolte
fomentée par celui-ci; en 888 (1483), il conquit les domaines du fils de
Mouschafaas, prince d’Al-Djezirea; dans le courant de la même année, il
envoya ses deux généraux Souleïmanbeg et Khalil-Sofi au secours du prince de
Schirwan contre le scheïkh Haïder, père du fondateur de la dynastie des
Saffis, qui, à la tête d’une armée de sofis, c’est-à-dire de mystiques et de
fanatiques, s’était emparé de la ville de Schamakhi. Le scheïkh fut défait et
tué, et la ville restituée à son premier possesseur. La sultane Walidé, qui
avait déjà dépouillé Ogourlu du trône en faveur de Khalil et qui n’avait pas
été étrangère à l’heureuse issue de la révolte d’Yakoub, conçut le projet de
faire passer le souverain pouvoir des mains d’Yakoub à celles d’Yousouf. Elle
choisit le poison comme le moyen le plus sûr et le plus rapide dé parvenir à
ses fins; mais son crime eut une issue qu’elle n’attendait pas, et qui
rappelle le hasard par lequel Valentin Borgia empoisonna, treize ans plus
tard, son propre père le pape, et fut conduit lui-même aux portes du tombeau,
en prenant tous deux, par erreur, un breuvage destiné aux cardinaux : Yakoub
et Yousouf burent l’un et l’autre du poison préparé par leur mère, et
elle-même, de désespoir, vida ce qui restait dans la coupe. Yakoub
laissa trois fils fort jeunes encore: Baïsankor, Mourad et Hasan. Les deux
plus puissans princes du pays. Souleïmanbeg, grand-gouverneur du palais. et
Sofi-Khalil, se divisèrent sur la question de succession au trône. Le premier
appuya les prétentions de Mesih, le seul des sept fils d’Ouzoun-Hasan qui eût
survécu à toutes ces révolutions; le second prit fait et cause pour Baïsankor,
fils aîné d’Yakoub. Dans la bataille qu’ils se livrèrent, Mesih perdit la vie.
Ainsi tous les fils d’Ouzoun-Hasan avaient péri de mort violente: Seïnel, à la
bataille de Terdjan contre Mohammed II; Ogourlu, à celle de Tebriz contre son
père: Khalil, à celle de Selmas contre son frère; Mesih, en combattant son
neveu; Makssoud, exécuté par son frère Yakoub; et ce même Yakoub, ainsi que
Yousouf. empoisonnés par leur mère.
Alibeg, fils de Khalil, et Mahmoud II, fils d’Ogourlu-Mohammed, et frère de ce Mirza-Ahmed que nous avons vu se réfugier à la cour de
Bayezid, voulurent disputer le trône à Baïsankor; mais Baïsankor avait dans
ses intérêts Nour-Sofi, le plus puissant des sujets de la dynastie du
Mouton-Blanc, dont les dix-huit fils occupaient les plus hautes dignités et
les premiers gouvernemens de l’empire, et dont les partisans étaient également
en possession des places les plus éminentes. Sofi-Khalil, suivi de Baïsankor,
se porta avec rapidité de Karabagh à Derghezin, où se livra une bataille qui
coûta la vie aux princes Alibeg et Mahmoud. Près de Wan et de Woustan, Sofi-Khalil rencontra
une armée de Kurdes, que Souleïmanbeg avait ramassée à la hâte; le manque de
vivres et la désertion qui diminuaient chaque jour la sienne le forcèrent à se
retirer à Tebriz. Souleïmanbeg, par ses promesses et ses paroles flatteuses, sut
gagner les chefs de l’armée de Nour-Sofi, et les détermina facilement à passer
sous ses drapeaux, en entraînant avec eux le prince Baïsankor, alors âgé de
neuf ans; Nour-Sofi périt avec son armée dans la bataille qui se livra sous
les murs de Tebriz, et à laquelle assistait son confident Hafiz Mohammed,
grand-père de l’historien Seadeddin. Après sa victoire, Souleïmanbeg proclama à
Tebriz le prince Baïsankor souverain de l’empire du Mouton-Blanc (896-1490).
Mais huit mois à peine s’étaient écoulés depuis que Souleïmanbeg avait pris les
rênes du gouvernement au nom de son pupille, qu’Ibrahim-Sultan, fils de Khalil
et petit-fils d’Ouzoun-Hasan, se mit à la tête d’un parti de mécontens,
délivra le prince Roustem-Mirza, fils de Makssoud, emprisonné par Nour-Sofi
dans le fort d’Alandjik, et l’opposa comme prétendant au jeune fils d’Yakoub.
Baïsankor et son frère Mourad s’enfuirent chez leur grand-père maternel, le
prince de Schirwan, qui marcha aussitôt contre Roustem et lui livra bataille.
Mais à la suite de négociations entre les deux partis, il fut décidé que
Baïsankor se contenterait des districts de Karabagh, de Gende et de Berdâ, voisins du Schirwan, et
céderait l’Azerbeïdjan à Mirza-Roustem. Baïsankor n’observa pas long-temps
ces conventions : profitant de l’absence de son compétiteur, que des troubles
récens avait appelé à Isfahan, il envahit l’Azerbeïdjan; mais le général des
armées de Roustem le battit, et l’envoya à Isfahan, où Roustem le fit exécuter.
Le règne de Roustem, dont la vie ne fut qu’une suite de débauches, ou plutôt
celui d’Ibrahim qui gouvernait sous son nom, ne dura que six ans. Le prince
Ahmed, gendre de Bayezid II, pensant que ces désordres en Perse étaient une
occasion favorable pour conquérir le pouvoir souverain, s’enfuit de
Constantinople, déguisé en courrier, et arriva sans obstacle jusqu’aux rives
de l'Araxe, où son parti se grossit chaque jour des transfuges de l’armée de
Roustem. Enfin Ibrahim lui-même ayant passé dans ses rangs, Ahmed franchit
l'Araxe, et fit son entrée àTebriz, tandis que le prince régnant se retirait en
Géorgie. Mais Roustem ne tarda pas à revenir de ce pays avec une armée qu’il y
avait rassemblée; Ahmed-Mirza alla à sa rencontre, le battit, et lui fit
trancher la tête. Ahmed, à peine monté sur le trône, ne tarda pas à le perdre
par une cause analogue à celle qui le lui avait donné, une nouvelle défection
d’ibrahim. De concert avec plusieurs grands de l’empire, Ibrahim résolut de
faire reconnaître pour souverain Mourad, fils d’Yakoub, qui s’était réfugié
avec Baïsankor chez son grand-père, le prince de Schirwan,
lors des entreprises de Roustem. A la tête d’une armée
dévouée à sa cause, et appuyé d’ailleurs par le prince de Schirwan, Mourad
marcha contre Ahmed et lui offrit le combat près d’Isfahan. Sultan-Ibrahim, dès
le commencement de l’action, se jeta, à la tête d’un corps de braves ayant
pour lui un attachement fanatique, sur Mirza-Ahmed, qui tomba avec ses fidèles
sur le champ de bataille, Mohammed-Mirza et Elwend-Mirza, fils d’Yousouf
frère de Mirza-Ahmed, avaient pris part à cette guerre sous les drapeaux de
leur oncle; le premier s’enfuit à Yezd, le second dans l'Azerbeïdjan, et de là
dans le Kurdistan. Sultan-Ibrahim appela au trône Mourad, jusqu’alors réfugié
chez le prince de Schirwan; mais la royauté de Mourad ne fut qu’un prétexte à
la sienne qui était bien autrement réelle. Les émirs de Mourad s’en alarmèrent,
et Ibrahim, voyant son pouvoir s’ébranler, trahit le nouveau souverain, comme
il avait trahi ses prédécesseurs, et lui suscita un concurrent dans la personne
d’Elwend-Mirza. Elwend, avec le secours d’ibrahim, battit Mourad et le jeta
dans la prison de la forteresse de Meragha. Sur ces entrefaites, Mohammed-Mirza
se déclara, dans l’Irak, le compétiteur de son frère; Ibrahim, accompagné
d’Elwend-Mirza, marcha contre Mohammed, mais il trouva dans la bataille qu’il
lui livra près de Sultanieh la mort due depuis long-temps à ses trahisons;
Elwend s’enfuit à Karabagh, et Mohammed entra triomphant àTebriz. A cette
nouvelle, Guzel-Ahmed (Ahmed-le-Beau), frère d’ibrahim, relâcha Mourad qu’Elwend avait
enfermé dans la forteresse de Meragha; Mourad rassembla une armée dans l’Irak
persan, battit et tua Mohammed-Mirza, près d’Isfahan, et monta une seconde
fois sur le trône de Perse. Pendant que Mohammed marchait de Tebriz sur
Isfahan, à la rencontre de Mourad, son frère Elwend avait quitté Karabagh et
s’était emparé de Tebriz. Mais à l’époque des guerres de Mohammed et d’Elwend,
un troisième compétiteur avait surgi; il vint avec l’arme de la révolte, et
l’arme plus redoutable encore d’une nouvelle doctrine, porter les derniers
coups à l’empire depuis long-temps chancelant du Mouton-Blanc; c’était
Ismaïl qui, après la mort de son père, le scheïkh Haïder, tué treize ans
auparavant dans sa rencontre avec Souleïmanbeg, avait trouvé un refuge dans le
Ghilan. Ismaïl vengea son père par la défaite et la mort du prince de Schirwan
(905—1499). Deux ans plus tard, il livra au prince de Tebriz, Elwend-Mirza,
près de Nakhdjiwan, une bataille sanglante dans laquelle périrent sept mille
Turcomans de la dynastie du Mouton-Blanc; Elwend s’enfuit à Bagdad et de là
dans le Diarbekr qu’il enleva à son oncle Kasimbeg, et où il mourut trois ans
après son usurpation (910—1504). Vers la fin de l’année qui suivit la
bataille de Nakhdjiwan, Ismaïl battit complètement près de Hamadan le sultan
Mourad; ce prince se réfugia à Bagdad ; mais ne pouvant s’y maintenir contre les troupes d’Ismaïl, il se retira chez le
prince de Soulkadr, Alaeddewlet. Les secours de ce dernier permirent à Mourad
de rentrer à Bagdad, et d’y régner pendant cinq années; mais chassé de
nouveau par Ismaïl, il s’enfuit dans le Diarbekr, où il succomba enfin dix ans
après la mort d’Elwend (920—1514), sous les coups d’Ismaïl. Avec Mourad finit
la dynastie d’Ouzoun-Hasan; ainsi que ses sept fils, ses sept petits-fils
périrent tous de mort violentea. Alibeg, fils de Khalil, et Mahmoud, fils
d’Ogourlu-Mohammed, étaient tombés dans la bataille contre Baïsankor, fils
d’Yakoub. Baïsankor avait été exécuté par les ordres de Roustem-Mirza, fils de
Makssoud, et Roustem avait subi le même sort après avoir été vaincu par
Ahmed-Mirza, second fils d’Ogourlu-Mohammed. Ahmed-Mirza était mort les armes à
la main dans sa rencontre avec le sultan Mourad, autre fils de Yakoub; Mourad,
après avoir tué Mohammed-Mirza, fils de Yousouf, avait succombé sous les armes
d’Ismaïl.
Sur les ruines de la dynastie du Mouton-Blanc, s’éleva,
au commencement du seizième siècle, la dynastie des schahs d’Erdebil, connus
sous le nom de Sofis. La famille d’Ismaïl était une famille de scheïkhs voués à
la vie contemplative; l'histoire orientale en donne la filiation en remontant
jusqu’à la sixième génération avant Ismaïl, c’est-à-dire deux cents ans avant
la fondation du nouvel empire. Saffieddin Ebou-Ishak d’Erdebil,
grand scheikh mystique qui vivait sous les successeurs de
Djenghiz-Khan, mourut au commencement du quatorzième siècle, et fut enterré à
Erdebil, qui avait été le théâtre de sa pieuse vie (735—1334). C’est de son nom
que fut appelée la dynastie des Saffis, qui refusait celui de Sofi, bien que
ce dernier désignât mieux l’origine de sa puissance. Saffieddin fut suivi dans
sa carrière mystique par son fils Sadreddin-Mousa, son petit-fils Khodja-Ali,
et son arrière-petit-fils Ibrahim. Djouneïd, fils d’Ibrahim et scheikh comme
son père, fut le premier de sa race qui prétendit à une influence politique;
son ambition lui valut le ressentiment de Djihanschah, prince de la dynastie
du Mouton-Noir et possesseur d’Erdebil. Banni de sa ville natale, Djouneïd se réfugia
à la cour du prince de la dynastie du Mouton-Blanc, qui à cette époque était en
guerre avec Djihanschah. Ouzoun-Hasan donna à Djouneïd non seulement aide et
protection, mais encore sa sœur Khadidja-Begum en mariage. Djihanschah ayant
été défait par Ouzoun, Djouneïd retourna à Erdebil, et fier de sa parenté avec
le vainqueur persan, il se jeta de nouveau dans les intrigues de la vie
politique. Pour masquer ses projets, et de peur qu’on ne devinât l’ambition qui
le dévorait, il prétexta une guerre sainte contre les peuples infidèles de la
Géorgie; mais, au lieu d’aller à la rencontre des chrétiens, il marcha avec
ses partisans vers le nord et envahit le territoire du prince de Schirwan, où
il trouva la mort dans un engagement avec la milice du pays. Ouzoun-Hasan
transporta à Haïder. fils de Djouneïd , l’amitié qu’il
avait eue pour le père, et lui fit épouser sa fille
Aalemschah-Bann. Haïder se tint tranquille tant que vécut Ouzoun-Hasan; mais
lorsqu’à la mort de ce prince, des troubles éclatèrent dans toutes les parties
de l’empire, Haïder sortit de son inaction et suivit les belliqueux exemples
de Djouneïd son père. Pour distinguer ses partisans par un signe extérieur, il
leur donna des bonnets rouges, et ce fut cette innovation qui valut plus tard
aux Persans le surnom de Kizilbasch (têtes rouges); nom que ceux-ci ont depuis
regardé comme une insulte et qu’ils repoussent encore de nos jours; de tout
temps ils ont prétendu, par esprit de vanité nationale, que cette dénomination
dérive des bonnets d’or qu’ils portaient autrefois, et que le mot de kizil
signifie de l’or rouge. Haïder mettant en avant le même prétexte que son
père, c’est-à-dire une expédition contre les infidèles de la Géorgie, se
dirigea à la tête de six mille hommes vers le Caucase et envahit, comme lui, le
Schirwan, où il assiégea pendant quelque temps le prince du pays dans la
forteresse de Goulistan. Yakoub, fils et successeur d’Ouzoun-Hasan, envoya au
secours du prince de Schirwan Souleïmanbeg, gouverneur du palais; nous avons
déjà vu plus haut que Haïder perdit la vie dans une rencontre avec Souleïman
près de Tabasscran (893—1488). Les deux fils de Haïder, Yar-Ali et Ismaïl,
furent jetés par Yakoub dans les prisons de la forteresse d’Isfahan;
Roustem-Mirza, successeur de Yakoub, les rendit à la liberté, et les renvoya à Erdebil pour y reprendre la vie
de scheïkhs. Yar-Ali, après être resté long-temps fidèle à Roustem, se révolta,
et fut défait dans une sanglante bataille qui lui coûta la vie. Ismaïl, qui
n’avait encore que six ans et demi, fut mis sous la protection du prince du
Ghilan, Schérif Hasan Khan. Ahmed-Mirza, fils d’Ogourlu, alors prince
régnant de la dynastie du Mouton-Blanc, demanda par la suite l’extradition
d'Ismaïl; mais Schérif Hasan nia la présence du fugitif dans ses Etats. Il
cacha le jeune proscrit dans une tente suspendue aux cimes d’arbres élevés
dont les branches touffues la dérobaient aux regards; une seconde ambassade du
schah de Perse ayant exigé qu’il jurât qu’Ismaïl ne se trouvait pas sur son
territoire, il put le faire sans se parjurer, puisque son protégé, habitant
dans les airs, ne touchait pas le sol de ses Etats. Ismaïl, après six années
passées sous la protection du prince du Ghilan, rassembla à Lahdjan, capitale
du pays, les partisans de sa famille et les renforça des adhérens du scheïkh
Sadreddin de Koniah, qui habitaient les provinces du Tekké et du Diarbekr dans
l’empire ottoman. Ce scheïkh, lors de l’invasion de Timour, avait obtenu du
conquérant que les habitans du Tekké, qui pour la plupart suivaient sa
doctrine, ne fussent pas traînés en esclavage à la suite des armées tatares;
depuis lors les populations de ces provinces avaient été entièrement dévouées
aux scheïkhs persans, et vers cette époque elles émigrèrent en masse
dans le Ghilan, où Ismaïl les réunit à Lahdjan sous ses
drapeaux. A la tête d’une armée forte d’environ sept mille Turcs et Persans,
Ismaïl, alors âgé de quatorze ans, envahit (906—1500) le Schirwan, pour venger
sur ce pays la mort qu’y avaient trouvée son père et son grand-père. Il défit
et tua dans une bataille sanglante le schah de Schirwan. Le résultat de cette
victoire fut la reddition de Schamakhi. L’accession du grand-vizir
Schemseddin Ghilani, maître des défilés de l’Azerbeïdjan, qui passa dans les
rangs d’Ismail et devint son vizir, augmenta de beaucoup les forces de l’armée
persane. Avec le secours de Schemseddin et d’autres begs de la dynastie du
Mouton-Blanc, le jeune conquérant attaqua l’année suivante Elwend-Mirza,
dernier rejeton de cette dynastie et souverain de la Perse; il fut vainqueur,
et jeta, à Tebriz, capitale de l’Azerbeïdjan, les fondemens de la puissance de
sa race, dans la première année du seizième siècle.
Les premiers rapports d’Ismaïl avec Bayezid furent
d’abord de nature pacifique, bien que le sultan ottoman eût, pour arrêter les
émigrations des fanatiques du Tekké, transplanté la plus grande partie de la
population de cette province dans les villes récemment conquises de Coron et
de Modon. Ismaïl envoya une ambassade à Constantinople demander la liberté
d’émigration pour ses partisans, demande qui lui fut refusée. Il ne fut pas
plus heureux dans ses démarches auprès d’Alaeddewlet, dont il recherchait la
fille en mariage. Voulant venger l’affront de ce refus sur le prince de
Soulkadr, sans cependant soulever contre lui la formidable puissance de la Porte,
Ismaïl adressa de nouveaux ambassadeurs à Bayezid, pour excuser le passage de
son armée à travers le territoire ottoman. Bayezid qui répugnait à l’idée d’une
nouvelle guerre se contenta d’envoyer à Angora une armée d’observation, sous
le commandement de Yahya. Ce général établit son camp sous les murs
d’Angora et y demeura, jusqu’à ce qu’Ismaïl, après avoir ravagé le pays ouvert
de Soulkadr, et soumis les villes fortifiées d’Amid et de Kharpourt, se fût
retiré en Perse (913—1507). Le fils et les deux petits-fils d’Alaeddewlet étant
tombés au pouvoir d’Ismaïl furent rôtis et mangés par les cannibales persans.
Dans le cours de l’année suivante (1508), Ismaïl fit partir de nouveaux
ambassadeurs pour Constantinople avec la double mission de se plaindre du
prince Sélim, gouverneur de Trabezoun, et de renouveler au sultan les assurances de son amitié.
Le prince Sélim avait envahi le territoire persan et étendu ses ravages jusqu’à
Erzendjan et Baïbourt Dans cette excursion, il avait même fait prisonnier
Ibrahim, frère d’Ismaïl. L’ambassadeur persan, revêtu d’habits de drap
d’or, fut admis à l’honneur de baiser, non la main, mais seulement le genou du
sultan; il protesta de nouveau des intentions pacifiques de son maître, en
disant que les dernières hostilités avaient été dirigées contre Alaeddewlet et
non contre l’empire ottoman. L’ambassadeur envoyé en retour par Bayezid à
Ismaïl, voyant que, pour le forcer de remplir sa mission debout, on n’avait
point étendu de tapis par terre, ôta son kaftan, et s’assit sur ce tapis
improvisé, au grand étonnement de toute la cour, stupéfiée que tant de témérité
pût trouver grâce devant l’orgueil d’Ismaïl. et presque indignée qu’il n’eût
pas fait massacrer sur place le fier Ottoman. L’arrivée de l’ambassadeur
persan à Constantinople avait coïncidé avec celle de l’ambassadeur de Scheïbek,
khan des Ouzbegs, voisin et ennemi naturel d’Ismaïl.
Nous allons détourner nos yeux du conquérant de
la Perse, jusqu’à ce qu’il reparaisse, sept ans après, le
digne et vaillant adversaire de Sélim Ier; et nous allons poursuivre le récit
des événemens qui succédèrent à la paix de Venise et de Hongrie. C’est vers
cette époque qu’il faut rapporter la soumission d’un pirate, célèbre sous le
nom de Karatourmisch, et frère de Karakassan mort dans l’explosion du navire de
Borrak-Reïs, au combat naval de la Sapienza. Karatourmisch avait équipé à
Siwrihissar, sa ville natale, plusieurs navires avec lesquels il jetta la
consternation dans le commerce de sa patrie, et il s’était rendu tellement
redoutable, qu’il ne fallut pas moins d’une flotte de dix galères pour le
détruire (909 — 1503). Bayezid, qui, usé par l’âge et les plaisirs,
commençait à fléchir sous le poids de la couronne, profita des loisirs que lui
laissait la paix avec les puissances européennes pour se livrer à son goût pour
l’oisiveté et la vie contemplative. Toutefois il opéra quelques changemens dans
diverses branches de l’administration intérieure. Hersek Ahmed-Pascha, trois
ans après sa réinstallation , fut destitué une seconde fois du grand-vizirat;
et cette dignité fut de nouveau conférée à l’eunuque Ali-Pascha. Ce vizir, qui
n’ignorait pas les chagrins domestiques du sultan, vint y ajouter par la
préférence qu’il montrait en toute occasion pour Ahmed-Sultan au préjudice du
prince Korkoud, fils aîné de Bayezid; un incident accrut encore la
mésintelligence entre Ali et Korkoud, et irrita la fierté de celui-ci au point
de le porter à une extrémité qui aurait pu lui être fatale : ce fut la prise de posses si
on par le grand-vizir d’un district situé sur les côtes de la mer qui à la
vérité était compris, à l’origine, dans les propriétés assignées aux
grands-vizirs sous la dénomination de Khass, mais que les grands-vizirs
précédens n’avaient jamais réclamé, par égard pour les princes gouverneurs des
provinces. Irrité de ce nouvel acte de haine d’Ali, Korkoud prit la résolution
de se faire justice lui-même, et de s’enfuir en Egypte à l’exemple de son oncle
Djem ; il annonça à son père qu’il allait faire le pèlerinage de la Mecque, et
s’embarqua (moharrem 915 — avril 1509), avec quatre-vingt-sept personnes de
sa suite, sur cinq navires commandés par Reïs-Akbasch. Cinq jours
après, Korkoud aborda à Alexandrie, et fit annoncer son arrivée au sultan des
Mamlouks. La réponse du sultan ne se fit pas attendre: il lui envoya neuf
chevaux de race, neuf rangs de chameaux, trois rangs de dromadaires, deux
rangs de chameaux couverts de housses magnifiques pour son propre usage, cent
chevaux avec soixante-dix rangs de chameaux pour sa suite, quarante rangs de
chameaux pour sa cuisine, neuf mille ducats, neuf pièces de drap d’or et neuf
jeunes garçons d’une rare beauté. Ainsi escorté, Korkoud se dirigea, au son
de quarante tambours, vers la capitale de l’Egypte. Le diwitdar, c’est-à-dire
grand prince ou premier vizir de l’empire, vint à sa rencontre accompagné des
officiers de l’étrier (1er safer—21 mai) pour le complimenter et l’inviter à
se rendre auprès du sultan. Le 29 mai 1509 Korkoud fit son entrée solennelle
au Caire. La libéralité du sultan lui fournit par jour cinquante moutons,
cinquante quintaux de sucre, cinquante-trois moudes de riz, deux mille
poulets, deux mille oies, cent cinquante quintaux de miel et cinq bourses d’or
pour les dépenses accidentelles. Kordoud, trois jours après son entrée au
Caire, se rendit à une entrevue que lui accorda le sultan. Arrivés en présence
l’un de l’autre, les deux princes descendirent de cheval en même temps; le
sultan, en signe de bienvenue, baisa les yeux à Korkoud comme à son fils, et
celui-ci, en signe de respect, baisa le cou au souverain mamelouk comme à son
père. Mais malgré les vives instances du prince, le sultan lui refusa le
passage sur ses terres pour son pèlerinage à la Mecque, qui avait servi de
prétexte à son voyage en Egypte; il repoussa également toutes ses autres
demandes qui auraient pu amener une rupture de la paix avec Bayezid. Korkoud,
voyant qu’il ne pouvait lutter contre l’influence prépondérante de son père et
du grand-vizir, trancha les difficultés de sa position par la solution la plus
prudente, en écrivant à AliPascha: il s’excusa du projet de son pèlerinage à la
Mecque, et pria le grand-vizir d’obtenir de son père sa réintégration dans son
gouvernement. Sa prière lui ayant été accordée, il s’empressa de regagner la
Cilicie. Dans le trajet, sa flottille fut jointe par plusieurs vaisseaux des
chevaliers de Rhodes; sur son refus d’amener pavillon, les Rhodiens
engagèrent le combat : Korkoud fut battu et forcé de se jeter sur les côtes de
l’Asie-Mineure. La destinée de Korkoud, outre sa fuite, présente encore
d’autres points de similitude avec celle de son oncle Djem; tous deux avaient
un esprit cultivé, et eurent une mort tragique. Poète comme Djem, Korkoud
s’entourait comme lui de littérateurs et de savans; il protégeait surtout les
musiciens, dans l’art desquels il excellait, et se livrait dans leur compagnie
à son penchant pour les plaisirs; trèsversé dans le droit islamite, ce
prince s’est distingué par un ouvrage sur des questions obscures de la
législation ottomane. La science de Korkoud l’avait rendu l’idole des poètes
et des légistes, mais lui avait attiré le mépris des janissaires et des vizirs, qui, dans les derniers temps du règne de Rayezid et après sa mort,
manifestèrent ouvertement leur préférence pour ses frères cadets, Ahmed et Sélim.
Le 14 septembre 1509, Constantinople fut ébranlée
par le plus violent tremblement de terre dont
l’histoire ottomane fasse mention. Cent neuf mosquées, mille soixante-dix
maisons, la totalité des remparts de la ville du côté de la terre, la plus
grande partie de ceux du côté de la mer, les Sept-Tours, les murs du Serai,
depuis la mer jusqu’à la porte du jardin, furent ruinés de fond en comble;
les chapiteaux des quatre plus grandes colonnes de la mosquée de Mohammed se
fendirent, et la coupole fléchit d’un côté; les coupoles de l’hôpital, de la cuisine
et des huit académies qui dépendent de la mosquée du conquérant, ainsi que
celles de beaucoup d’autres édifices publics, s’écroulèrent; la coupole de
l’académie, appartenant à la mosquée de Bayezid II, s’écroula et ne présenta
plus qu’un vaste monceau de ruines. Plusieurs milliers d’hommes, de femmes et
d’enfans, restèrent ensevelis sous les décombres; dans la seule maison du
vizir Moustafa-Pascha périrent trois cents cavaliers avec leurs chevaux. Ce
tremblement de terre tint pendant quarante-cinq jours, dans de continuelles
alarmes, Constantinople et les provinces d’Europe et d’Asie. Deux tiers de la
ville de Tschorum disparurent engloutis par le soi qui s’ouvrit en fondrières;
les fortifications de Gallipoli furent détruites; Demitoka, ville natale de
Bayezid, fut changée en un amas de décombres. La mer furieuse roulait
ses lames au-dessus des murs de Constantinople et de Galata, inondant les rues
de la ville et du faubourg: les anciens aqueducs furent détruits. Dans la
mosquée d’Aya-Sophia, l’enduit, sous lequel on avait caché la magnifique
mosaïque qui s’y voyait du temps des empereurs grecs, tomba entièrement: et
l’on vit reparaître les portraits gigantesques des évangélistes, comme s’ils
eussent voulu voir cette œuvre de destruction, et protéger, par leur présence,
les églises chrétiennes qui furent toutes épargnées au milieu de cette ruine
générale. Bayezid, n’osant pas se fier aux murs de son palais, fit élever dans
le jardin du serai une tente fort légère, sous laquelle il demeura pendant dix
jours: puis, pour échapper aux scènes de désolation que présentait
Constantinople, il se réfugia dans la seconde capitale de l’empire, à
Andrinople (9 redjeb 915 — 23 octobre 1509). Mais peu de temps après
l’arrivée du sultan, cette ville ressentit des secousses non moins terribles
que la capitale ; six jours plus tard. se déchaîna une affreuse tempête ; la
Toundja sortit de son lit et couvrit les ruines amoncelées par le tremblement
de terre. Lorsque la fureur des élé- mens parut apaisée, Bayezid convoqua un
diwan à ehevalpour délibérer sur lés mesures les plus proprès à rétablir incontinent les murs de Constantinople.
Bayezid ouvrit le conseil par cette consolante apostrophe aux vizirs : «Vous
avez tant fait par vos injustices et vos cruautés, que les plaintes des
opprimés sont montées jusqu’au ciel, et ont appelé le courroux de Dieu sur la
ville et sur le pays.» On réunit, de tous les points de l’empire, trois mille
maçons, auxquels on adjoignit trois mille Mosellems comme journaliers, et huit
cents Yahyas comme chaufourniers. Dans l’espace de deux mois (du 29 mars 1510—18
silhidjé 915, au 1er juin— 23 safer de la même année) furent restaurés, non
seulement les murs de Constantinople et de Galata, mais encore les tours
fortifiées du faubourg, celle de la Fille (tour de Léandre), les Sept-Tours de
la Porte-Dorée, le fanal, le nouveau serai, les ponts du grand et du petit
Tschekmedjé, et les murs de Siliwri. A l’occasion du festin donné pour
célébrer l’anniversaire de la reconstruction des murs de Constantinople,
Bayezid, se rendant aux longues et vives instances des grands et des oulémas,
consentit à ce que pendant trois jours on distribuât une nourriture et des
boissons gratuites aux pauvres, dans des assiettes et des coupes d’argent.
Cet étalage de richesse et de prospérité avait pour but
de ranimer le courage du peuple, en lui faisant oublier les ravages du
tremblement de terre de l’année précédente, les désastres causés par le feu que
les janissaires avaient mis aux maisons des juifs, et les frais énormes
nécessités par la reconstruction des édifices de la ville. Cependant sous ce
motif patriotique se cachait la véritable intention des provocateurs de cette
mesure; ce n’était qu’un moyen pour combattre la sévérité ascétique du
sultan, qui, ennemi du luxe, aurait volontiers défendu, à l’exemple des
premiers khalifes, l’usage de la vaisselle d’argent. Mais le luxe était entré
trop avant dans les habitudes de la nation, pour que Bayezid, prince qui
réunissait tous les contrastes d’un caractère faible, pût l’extirper. A cette
époque, l’ivrognerie et les excès de l’intempérance des Turcs étaient telles,
que deux ans auparavant le sultan avait cru devoir interdire, sous peine de
mort, l’usage du vin, et ordonner la fermeture de tous les lieux publics où
l’on vendait cette liqueur; mais les janissaires ouvrirent les tavernes de
vive force, et Bayezid, craignant de plus grands excès de la part de cette
soldatesque indomptable, révoqua sa défense quatre jours après l’avoir rendue.
Les murs de Constantinople reconstruits, Bayezid songea
à asseoir sur des bases qui lui semblaient plus rationnelles l’administration des provinces. Il
espérait, par le partage des divers gouvernemens entre ses fils et petits-fils,
affermir à l’intérieur la sûreté de son empire, et assurer la paix extérieure
par le renouvellement des traités précédens avec la Hongrie et Venise. Les
princes Schehinschah, Korkoud, Ahmed et Sélim, fils de Bayezid, administraient
depuis plusieurs années les provinces de Karamanie, de Tekké, d’Amassia et de
Trabezoun, lorsque le sultan investit le prince Souleïman, fils de Sélim, âgé
de seize ans, du gouvernement de Boli. Cette mesure fit naître de nouvelles
agitations au sein de sa propre famille, qui depuis long-temps n’offrait plus
qu’un foyer de discorde et de haine; elle provoqua le mécontentement d'Ahmed,
qui se plaignit en termes violens de ce que son jeune neveu eût été placé sur
la roule d’Amassia à Constantinople, c’est-à-dire sur la route qui conduit au
trône, comme pour lui en interdire l’accès. Bien que Bayezid n’eût pas
l’habitude de revenir sur ce qu’il avait une fois décidé, il rappela cependant
le jeune prince et lui confia le gouvernement de Kaffa. On crut par là avoir à
jamais fermé à Souleïman l’accès du pouvoir; mais en réalité cet éloignement ne
servit qu’à le préserver des dangers de la guerre civile, lorsqu’elle éclata
dans l’empire. Ce fut vers ce temps qu’un ambassadeur du sultan d’Egypte vint
annoncer à Bayezid le retour du prince Korkoud dans son gouvernement, et
qu’un plénipotentiaire hongrois renouvêlait à Constantinople le dernier traité de paix, tandis
qu’un envoyé turc séjournait pour le même objet à Ofen. Bayezid fit partir
également une ambassade pour Venise, avec la mission de proroger la trêve, et
de négocier les subsides que la république, harcelée de tous côtés par ses
nombreux ennemis, avait pour la première fois , mais infructueusement, demandés
aux Turcs par l’entremise de Nicolo Giustiniani. Le baile vénitien établi
à Constantinople dut au contraire promettre, au nom de la république, la
liberté du marquis de Mantoue, qui, fait prisonnier par les Vénitiens, avait
réclamé la puissante intercession de la Porte.
Bayezid, déjà avancé en âge et d’une santé chancelante,
ne vit pas se réaliser l'espérance de paix et de repos qu’il avait fondée sur
le renouvellement des traités à l’extérieur; et, d’un autre côté, la guerre
civile ne tarda pas à éclater entre ses fils d’abord, puis entre ses fils et
lui-même. La rivalité sourde et cachée qui avait toujours existé entre les
princes tous jaloux de succéder à leur père, et leur impatience de voir le
trône impérial vacant pour se le disputer, se manifestèrent à l’occasion de
l’investiture de Souleïman; l’étincelle qui couvait depuis long-temps sous la
cendre devint un incendie. De huit fils qu'avait Bayezid II, il lui en restait
encore trois. Le sultan avait choisi pour lui succéder son fils Ahmed, de préférence à Schehinschah et à Korkoud. Schehinschah, l’aîné des fils de Bayezid, étant mort, le
trône revenait par droit de naissance à Korkoud. Mais Ahmed avait pour lui les
vizirs; et les janissaires, qui s’indignaient du repos dans lequel Bayezid les
faisait languir, regardaient Korkoud comme incapable de régner, à cause de son
amour pour la poésie et la musique. Cette violation de l’ordre ordinaire de
succession, en faveur d’Ahmed, aiguillonna l’ambition de Sélim, qui, quoique
plus jeune que ses deux frères, résolut de se mettre en possession du trône,
soit par la force soit par la ruse. L’esprit guerrier, le caractère fier et
bouillant de Sélim, lui auraient concilié l’affection de l’armée, si elle
n’avait pas redouté sa cruauté et sa tyrannie. Mais une réponse imprudente
qu’Ahmed fit aux chefs des janissaires concilia à Sélim l’affection d’hommes
élevés pour les combats. Sélim, informé de leurs bonnes dispositions à son
égard, crut dès lors pouvoir jeter le masque. Il donna le premier le signal de
la mésintelligence qui exista depuis entre lui et son père, en quittant, sans
la permission du sultan, le gouvernement de Trabezoun pour se rendre dans
celui de son fils Souleïman, où il disposa suivant son bon plaisir des
propriétés territoriales attachées à ce sandjak, et d’où il fit des excursions
dans le pays des Tscherkesses. Bayezid, justement irrité, envoya à Sélim
l’ordre de retourner dans son gouvernement; mais celui-ci, au lieu d’obéir,
demanda un sandjak en Europe, afin d'être plus près, disait-il, de son père et
du centre de l’empire. Sélim, en sollicitant ce rapprochement, avait
pour but de se mettre dans des circonstances favorables pour combattre le
projet qu’avait Bayezid d’abdiquer en faveur d’Ahmed, ou pour s’emparer du
trône à la première nouvelle de la mort de Bayezid. Il demanda à trois reprises
différentes la faveur de se rendre à Andrinople sous le prétexte spécieux de
baiser la main de son père, qu’il se plaignait de n’avoir point vu depuis
vingt-six ans; quoique les musulmans regardent comme une œuvre des plus méritoires,
celle d’offrir ses respects à l’auteur de ses jours, le sultan, démêlant les
projets de son fils, lui refusa par trois fois cette permission, ainsi que sa
demande d’un sandjak en Europe. Ces refus réitérés déterminèrent Sélim à
passer la Mer-Noire et à se rendre, avec une suite si nombreuse qu’on aurait
dit une armée, à Andrinople, pour appuyer par sa présence sa demande de
changer de gouvernement (mars 1511). Les vizirs, effrayés des conséquences que
pourrait avoir le succès d’une pareille entreprise, se réunirent tous pour
affermir le sultan dans sa première résolution; ils lui représentèrent que la
rébellion de Sélim, si elle n’était promptement réprimée, ne pourrait manquer
de trouver des imitateurs parmi ses autres fils, et que d’ailleurs la loi
fondamentale de l’empire, jusqu’alors strictement observée, s’opposait à ce
qu’aucun fils du souverain régnant eût un gouvernement en Europe. Avant de
sévir contre Sélim, le sultan députa vers le prince le molla Noureddin
Sarigurz, pour lui faire les représentations les plus énergiques; mais ce fut
en pure perte. Alors seulement Bayezid, sur les pressantes instances de ses
vizirs, se décida à envoyer contre le rebelle, Hasan-Pascha, beglerbeg de
Roumilie, à la tête de quinze mille hommes. Hasan-Pascha n’avait pas encore
fait une journée de marche, lorsqu’il vit paraître les étendards de Sélim; et
comme le mouvement de ses troupes n’avait eu pour but que d’intimider le
prince, il se replia aussitôt sur Andrinople. Les deux armées considérèrent
cette retraite comme un bon augure pour Sélim, à qui ses partisans prédirent
dés lors la possession absolue du trône. Le prince avait à peine établi son
camp dans la vallée de Tschoukourowa, aux portes d’Andrinople, que le sultan
vint rejoindre son armée, tout souffrant qu’il était; là, ayant tiré les
rideaux de sa tente, il contempla, les yeux mouillés de larmes, les troupes de
son fils qui, rangées en ordre de bataille, attendaient le signal de combattre
leur souverain légitime. Le beglerbeg de Roumilie alla auprès de Sélim, et
empêcha pour cette fois le combat entre le père et le fils, en lui disant qu’il
ne pouvait encore voir son père, mais que le sultan lui promettait de ne point
se dessaisir du sceptre de son vivant en faveur du prince Ahmed. Du reste, la
demande qu’avait faite Sélim d’un sandjak en Roumilie lui fut accordée : il
reçut le gouvernement de Semendra, auquel on adjoignit le territoire de
Widin et d’Aladjahissar. Un traité formel, consacrant ces divers arrangemens,
fut soumis à l’approbation de Bayezid, qui en envoya la ratification à Sélim
avec de riches présens en jeunes garçons, en chevaux et en argent; puis le
sultan partit pour Constantinople, et Sélim pour Semendra.
Pendant que ces événemens se passaient en Europe, l’Asie
se voyait menacée aussi d’une guerre civile. Le prince Korkoud, à la nouvelle
de l’arrivée de son frère devant Andrinople, avait tout-à-coup quitté Antalia
et s’était mis en possession du gouvernement de Saroukhan, que Bayezid lui
avait naguère refusé; son dessein était de se rapprocher du théâtre où devait
se décider la question de succession au trône, qu’il espérait résoudre en sa
faveur par sa qualité de fils aîné. Korkoud, à son passage par la province
de Tekké, eut tous ses bagages pillés dans les environs du village d’Almalu,
par des hordes de brigands qui, à cette époque, infestaient le pays. Le chef de
ces brigands était fils d’un certain Karabiik (la moustache noire), qui
s’était mis à la tête des fanatiques dévoués au schah Ismaïl, très nombreux
dans cette province, et avait pris le titre de Schahkouli, c’est-à-dire esclave du schah; mais les Ottomans, le considérant comme un rebelle
dangereux, lui avaient donné le nom de Schéitankouli, c’est- à-dire esclave du diable. Le beglerbeg d’Anatolie, envoyé par Bayezid contre les
révoltés, fut surpris par Schéitankouli et anéanti avec toute son armée (fin
de février ou commencement de mars 1511). La nom elle de la défaite de Karagœz
se répandit en Europe, au moment où Sélim était en marche vers son nouveau
sandjak; le prince s’arrêta à Sagora sous prétexte d’attendre la fin des
troubles d’Asie. Bayezid lui ordonna à plusieurs reprises, mais sans succès,
de poursuivre sa route vers Semendra; commençant alors à craindre que sa
capitale ne lui fût enlevée par un coup de main il retourna en toute hâte à
Constantinople. Sitôt après le départ de Bayezid, Sélim entra à Andrinople
(rebioul-ewwel 917—juin 1511), où il ouvrit les prisons, vida les caisses et
installa en son nom de nouveaux magistrats. Cependant, à Constantinople, le
parti d’Ahmed, qui s’efforçait de préparer les voies du trône à ce prince par
l’abdication de Bayezid, avait acquis une grande influence. Ce fut sur les suggestions
d’Ali-Pascha, chef de ce parti et l’ami personnel d’Ahmed, que Bayezid marcha
de nouveau contre son fils Sélim, qui venait de sortir d’Andrinople à la tête
de ses troupes. Dans les environs d’Ograschkœi, les deux armées se
rencontrèrent, non loin du bourg de Tschorli (Tzurulum). célèbre dans
l’histoire byzantine par la ruse dont se servit Alexis Comnène pour jeter le
désordre dans les rangs de ses ennemis au moyen de roues qu’il fit rouler du
haut de la montagne. Ali-Pascha s’approcha de la litière du vieux sultan
souffrant de la goutte, et tirant le rideau il lui montra l’armée de Sélim,
formée en grande partie de Tatares de Crimée : «Un fils qui se présente
ainsi, lui dit-il, vient-il baiser la main de son père,
ou ne vient-il pas plutôt pour le précipiter du trône?»
Les autres vizirs parlèrent dans le même sens, afin de décider Bayezid à donner
l’ordre du combat; alors le sultan se relevant sur les coussins de sa litière,
s’adressa à l’armée en lui disant : « Vous mes esclaves, qui mangez mon pain,
marchez sur les rebelles! — Dieu est grand» s’écrièrent à la fois dix mille
soldats fidèles, qui se précipitèrent aussitôt sur l’ennemi et le défirent (8
djemazioul-ewwel 917 — 3 août 1511). Sélim ne dut son salut qu’à la vitesse
de son excellent cheval Karaboulut (nuage noir), le Bucéphale de l’histoire
ottomane, et au dévouement de son fidèle compagnon Ferhad, plus tard son
gendre et son vizir, qui se jeta entre lui et quelques cavaliers qui le
poursuivaient, et le déroba ainsi au châtiment qui l’attendait. Sélim continua
sa fuite jusqu’à Akhioli (l’ancien Anchialus), sur la Mer-Noire, où il
s’embarqua pour la Crimée, avant l’arrivée du courrier de Bayezid, qui
apportait l’ordre de brûler les bâtimens du rebelle. Sélim avait perdu
dans cette bataille deux mille cavaliers; le reste de son armée se dispersa ou
le rejoignit en Crimée. Le khan desTatares, beau-père du prince vaincu, lui
donna l’hospitalité, et lui promit de nouveaux secours pour appuyer ses
prétentions au trône.
La nouvelle de la défaite du beglerbeg d’Anatolie,
Karagœz, qui, fait prisonnier par Schéitankouli mourut de la mort
ignominieuse du pal, avait déterminé Sélim à reprendre le chemin d’Andrinople;
la raison en était que l’affaiblissement des troupes d’Europe par le départ du
grand-vizir pour l’Asie, à la tête de trois mille janissaires et de quatre
mille azabs, lui faisait espérer une moins grande résistance à ses projets.
De son côté, Ali-Pascha, en prenant le commandement de l’armée d’Asie, s’était
flatté de venger la mort du beglerbeg et la honte des armes ottomanes, par
l’extermination des hordes de Schéitankouli, dont un détachement s’était avancé
jusque dans les environs de Brousa; il espérait en outre profiter de cette
occasion pour mettre le prince Ahmed sur le trône, du consentement de Bayezid
et malgré les conventions passées à ce sujet avec Sélim. Un rapport du prince
Korkoud, alors gouverneur de Saroukhan, annonça au grand-vizir que l’ennemi,
en quittant Brousa, avait attaqué et battu son armée forte de sept à huit mille
hommes, avait pris à Alascher le trésor du beglerbeg d’Anatolie et s’était
retiré en emmenant quarante rangs de chameaux. Le prince Ahmed et le
grand-vizir s’étant rencontrés sur le territoire de Kermian, près du village
d’Altountasch (la pierre d’or), ils convinrent ensemble des mesures à prendre pour
déterminer le sultan à hâter son abdication; mais leurs communes espérances
furent déjouées par les dispositions des janissaires, qui étaient entièrement
dévoués à Sélim, dont le caractère indomptable les avait séduits. En vain Ahmed
leur prodigua-t-il des présens: il ne put lutter dans leur esprit contre
l’influence des qualités supérieures de son frère. Le prince et le grand-vizir,
forcés d’ajourner l’exécution de leur projet à une époque plus favorable, se
bornèrent pour le moment à marcher contre les fanatiques du Tekké, qui à la
nouvelle de leur approche se retirèrent dans les gorges de Kizil-Kia (rocher
rouge); comme cette vallée, enclavée de toutes parts par d’immenses murs de
rochers, confine par un de ses côtés à la Karamanie, le grand-vizir ordonna à
Haïderbeg, précepteur du prince Alemschah, frère et successeur de Schelinschah
dans ce gouvernement, d’occuper, avec lebegde Kaïssariyé et deux mille hommes,
les issues de cette partie des montagnes; lui-même et le prince Ahmed
enveloppèrent l’ennemi des autres côtés. Après trente-huit jours de ce
singulier blocus, Scheïtankouli, s’étant taillé un chemin à travers les
rochers, extermina le corps de Haïderbèg qui lui barrait le passage, et s’enfuit
sur la route de Kaïssariyé, dans la direction de Siwas. Le grand-vizir, qui ne
fut instruit de l’événement que deux jours après, choisit les plus déterminés
des janissaires, les fit monter à cheval et se mit immédiatement à la poursuite
des rebelles, en laissant le reste de la cavalerie à Ahmed, qui devait le
suivre de près. Ali-Pascha joignit l’ennemi près du village de
Sarimschaklik; bien qu’inférieur en nombre, il engagea la bataille, qui fut
des plus acharnées (rebioul-ewwel 917 — août 1511). Scheïtankouli et le grand-vizir étant tombés tous deux dans la mêlée, le combat cessa, et les deux armées
se dispersèrent. Ainsi périt l’eunuque Ali-Pascha, conquérant de Coron et de
Modon, fondateur de deux mosquées et d’une académie à Constantinople. C’est le
premier grand-vizir ottoman mort sur le champ de bataille. Homme d'un esprit
supérieur et protecteur éclairé des sciences et des arts, Ali-Pascha avait
l’habitude de réunir une fois par mois dans son palais les savans et les poètes
les plus distingués; sa libéralité envers eux approchait quelquefois de la
prodigalité; il lui arriva de leur distribuer en un seul jour jusqu’à trois
cents bourses. Plusieurs ouvrages d’un grand mérite lui furent dédiés; parmi
les dédicaces qui lui font le plus d’honneur, nous remarquerons surtout
l’Histoire des Ottomans par le Persan Idris, non pas tant à cause des louanges
données au grand-vizir par l’auteur, que parce qu’Ali eut le premier l’idée de
faire conférer à Idris le titre d’historiographe de l’empire. Le souvenir des
vertus guerrières et politiques d’Ali est transmis
à la postérité par l’histoire d’Idris et l’élégie du
poète Mesihi.
Les rebelles du Tekké, privés de leur chef, continuèrent
leur fuite vers les Etats d’Ismail; ils attaquèrent, chemin faisant, une
caravane persane qu’ils pillèrent, et à laquelle ils tuèrent plus de mille
hommes. Au nombre des morts se trouva l’un des plus grands savans de la Perse,
le scheikh Ibrahim-Schebester, auteur d’une épopée sur les Prophètes, d’un
poème arabe qu’on place à côté du célèbre poème de Toghrayi, et d’une grammaire
rimée qui lui valut le titre de second Sibouyé; les fanatiques le tuèrent
après avoir massacré son fils sous ses yeux. Schah-Ismaïl ne pouvait laisser
impunis de pareils actes, bien qu’ils eussent été commis par ses partisans;
son indifférence aurait pu être considérée comme une approbation; il savait
du reste que l’intérêt bien entendu des souverains consiste à faire respecter
les droits de tous pour faire respecter les leurs propres. Il invita en
conséquence à un grand festin les auteurs des brigandages exercés contre ses
sujets : on fit chauffer deux grandes chaudières destinées en apparence à
préparer le repas. Les deux nouveaux chefs des fanatiques du Tekké, dont l’un
prenait le titre de sultan et l’autre celui de vizir, furent amenés en présence
du schah qui leur reprocha avec violence et ironie leur révolte contre leur
souverain légitime Bayezid, leurs pillages et leurs lâches cruautés contre des caravanes
inoffensives. Les deux coupables s’étant prosternés à ses pieds en demandant
grâce, il les fit saisir et jeter dans les deux chaudières remplies d’eau
bouillante; leur troupe, qui fut forcée d’assister à ce châtiment, fut
incorporée dans les divers corps de l’armée persane. Cette punition
inhumaine avait été inspirée à Ismaïl par un double intérêt : d’un côté, il
voulait imprimer à son autorité naissante un cachet de sévérité qui le
préservât d’agitations intérieures; de l’autre côté, en punissant la révolte de
rebelles étrangers contre leur souverain, il établissait un précédent qui ne
pouvait manquer d’intimider ceux de ses propres sujets qui auraient été tentés
de suivre leur exemple, et il donnait en outre au sultan ottoman une preuve de
son désir de vivre en paix avec lui. Aussi s’empressa-t-il d’envoyer un
ambassadeur à Bayezid, pour l’informer de la vengeance qu’il avait tirée des
rebelles du Tekké; mais, voulant en même temps lui prouver sa puissance, il lui
fit remettre par la même voie la tête embaumée de Scheïbek, khan des Ouzbegs, en gardant toutefois le crâne dont il se fit une coupe. C’était, par le
fait, provoquer le sultan, puisque Scheïbek, qui régnait sur les pays au-delà
de l’Oxus, était lié aux Ottomans par une communauté d’intérêts politiques et
de doctrines religieuses (celles des Sunnites), contre leurs formidables
voisins, les Persans (Schiites).
L’ambassade persane trouva Bayezid à Constantinople, où
il était rentré le lendemain de sa victoire sur Sélim (18 djemazioul-ewwel— 13
août). Le prince Ahmed, que Bayezid avait désigné pour lui succéder, du
vivant même de son fils aîné Schehinschah et de son second fils Korkoud,
s’était avancé vers la capitale jusqu’aux environs de Gebissé, après la
défaite d’Ali-Pascha pour mettre enfin à exécution le projet qu’il
nourrissait depuis si long-temps. Hersek Ahmed-Pascha, que la mort
d’Ali-Pascha avait appelé une troisième fois au grand-vizirat, ne put empêcher
les janissaires de se déclarer ouvertement en faveur de Sélim; ceux-ci
attribuaient en grande partie à Ahmed les derniers malheurs des armes ottomanes
en Asie, et espéraient, de la valeur éprouvée de Sélim, le rétablissement de
leur gloire militaire. Aussi dès qu’on apprit que le second vizir,
Moustafa-Pascha, ancien négociateur de Bayezid auprès d’Alexandre Borgia, se
disposait à passer à Scutari pour aller à la rencontre d’Ahmed, la révolte
éclata à Constantinople (21 août 1511). Pendant la nuit, les janissaires mirent
au pillage le palais de Moustafa qui ne leur échappa lui-même qu’avec peine :
ils se portèrent ensuite chez le grand-vizir qui s’efforça de les apaiser en
abondant dans leur sens et en leur distribuant de l'or. Mais rien ne put sauver
du pillage les maisons du vizir Hasan-Pascha, du kadiasker d’Anatolie,
Mouéyidzadé, et du nischandji Djafertschelebi, tous trois connus pour être
partisans d’Ahmed ; les magasins des négocians européens,
et surtout ceux des Florentins, ne furent pas épargnés au
milieu de ces scènes de dévastation. Bayezid, dans la crainte que la révolte
ne se propageât, remplaça le grand-vizir par Moustafa-Pascha, le kadiasker par
le molla Khalil, et le nischandji par le fils d’Ibrahim-Pascha, dernier
grand-vizir de la famille Djendereli.
Quoiqu’il touchât pour ainsi dire aux portes de
Constantinople, Ahmed comprit qu’au milieu de ces troubles il ne pouvait plus
espérer rentrer dans la capitale; en conséquence, il retourna sur ses pas,
et alla assiéger Koniah, résidence de son neveu Mohammed, fils du prince
Schehinschah, mort dans son gouvernement de Karamanie; le jeune prince,
manquant de vivres, dut se rendre à son oncle qui lui avait promis la vie
sauve. Bayezid, à la première nouvelle de cet événement, avait fait partir un
des officiers de sa cour pour intimer l’ordre à Ahmed de restituer la place;
mais celui-ci, jetant à son tour le masque, fit couper le nez et les oreilles à
l’envoyé de son père; cependant il n’osa pas retenir le jeune prince prisonnier. Le brave et fidèle beg karamanien, Deli-Gœguz, qui s’était jeté avec Mohammed
dans la forteresse de Koniah, et dont la vaillante défense avait arrêté les
progrès d’Ahmed, fut décapité, et sa tête envoyée au sultan. Cette cruauté
excita au plus haut point le mécontentement des
janissaires, déjà fort irrités de la guerre faite par Ahmed à son neveu; mais
la mesure de la haine contre le rival de Sélim fut comblée, lorsqu’on apprit
que Yoular-kassdi Sinan-Pascha, vizir d’Ahmed, avait été vaincu dans le
voisinage d’Amassia, par le rebelle Mir Ali-Khalifé, qui ravageait, avec vingt
mille Turcomans, la contrée de Karahissar et de Nighisar. A ces griefs contre
Ahmed, vint se joindre le souvenir des trois défaites que Scheïtankouli avait
fait éprouver aux Ottomans, et qu’à tort ou à raison on attribua à la
négligence et à l’impéritie de ce prince; la voix du peuple et des
janissaires s’éleva dès-lors avec une force nouvelle en faveur de Sélim.
Bayezid, ressentant vivement l’insulte que son fils favori lui avait faite
dans la personne de son ambassadeur, cédant d’ailleurs aux instances de ses
deux nouveaux vizirs, Moustafa-Pascha et Hersek, dont le dernier venait de
rentrer en grâce, rendit le gouvernement de Semendra à Sélim, et approuva par
là son retour de Crimée en Europe. Vers la même époque, le prince Korkoud, qui
jusqu’alors s’était tenu tranquille dans son gouvernement, mais à qui le
traitement subi par Mohammed, son neveu, faisait redouter une agression
semblable de la part d’Ahmed, voulut lutter contre les intrigues de ses frères,
et tenter de s’assurer la faveur du sultan et des janissaires, et par suite la
couronne. Accompagné seulement de trois fidèles serviteurs, Korkoud se
rendit à Constantinople sous un déguisement, et descendit à la mosquée des
janissaires dont il se constitua l’hôte; il espérait que les sympathies de
cette milice lui seraient acquises par cet acte de confiance et par les droits
de l’hospitalité; il comptait aussi sur le souvenir des présens qu’il lui
avait faits trente ans auparavant, lorsqu’à la mort de Mohammed II et en
attendant l’arrivée de son père, il se trouva placé pendant deux semaines à la
tête des affaires. Mais l’opinion des janissaires sur son incapacité et leur
prédilection pour Sélim firent avorter ses projets : cependant ils lui
rendirent les honneurs dus à son rang, et l’accompagnèrent à l’audience du
sultan, lorsqu’il manifesta le désir d’aller baiser la main de son père qu’il
n’avait pas vu depuis trente ans; néanmoins ils surveillèrent attentivement
toutes ses démarches jusqu’à l’arrivée de Sélim qui s’avançait vers
Constantinople. Ahmed, de son côté, n’avait rien négligé pour arriver à ses
fins; il avait fait demander secrètement au khan de Crimée, Menghli-Ghiraï,
son assistance en lui promettant la possession en toute souveraineté de la
péninsule. Cette offre était de nature à ébranler le crédit de Sélim; mais le fils
du khan, Seadet-Ghiraï, ami dévoué de celui-ci, lui révéla les intrigues
d’Ahmed, et combattit victorieusement auprès du khan de Crimée l’influence
de son frère Mohammed-Ghiraï qui s’était déclaré pour le nouveau prétendant. Sélim,
avant même d’avoir reçu la lettre de Bayezid qui le rappelait dans son
gouvernement de Semendra, avait passé les glaces du Danube près d’Akkerman,
vers la fin de janvier 1512, avec trois mille cavaliers dont environ quinze
cents tatares; la rigueur du froid lui avait fait perdre beaucoup de monde
dans ce trajet. Le 6 mars, les janissaires s’assemblèrent en tumulte et
demandèrent au sultan son fils Sélim pour les conduire contre Ahmed; Bayezid
effrayé leur accorda leur demande; ils expédièrent aussitôt un courrier à
Sélim pour lui annoncer la détermination de son père et hâter son arrivée à
Constantinople. Lorsque Sélim ne fut plus qu’à trente milles de la capitale,
l’aga des janissaires alla à sa rencontre. Le 19avril 1512 (2 safer), Sélim
fit son entrée solennelle â Constantinople, et fut complimenté à la porte du
nouveau jardin par les vizirs, les autres grands dignitaires et son frère
Korkoud. Bayezid avait amassé, dans le cours de son règne, de grands trésors
au moyen desquels il espérait se maintenir sur le trône; il fit offrir à Sélim
trois cent mille ducats payables sur-le-champ, et deux cent mille
ducats de revenu annuel, s’il voulait retourner dans son
gouvernement; mais Sélim, sûr de l’appui des janissaires auxquels il avait
promis une augmentation de trois aspres par jour s’il montait sur le trône,
refusa d’accéder à ces propositions. Le vieux sultan, sentant qu’il fallait
céder, consentit à désigner Sélim pour son successeur, sous la condition que
lui, Bayezid, conserverait le trône jusqu’à sa mort, qu’on lui laisserait son
trésorier et ses trésors, et enfin que Sélim se réconcilierait avec son frère
Ahmed; mais le prince rebelle n’accomplit que la dernière de ces conditions,
et, dans son impatience de régner, il mit tout en œuvre pour forcer son père à
une abdication immédiate.
Le samedi 25 avril 1512 (8 safer 918), les janissaires
et les sipahis, suivis de toute la population, et les vizirs en tête, se
présentèrent devant le serai, où Bayezid les reçut sur son trône et leur
demanda ce qu’ils désiraient. «Notre padischah est vieux et malade,
s’écrièrent-ils d’une commune voix; nous voulons à sa place le sultan Sélim.» Douze mille janissaires se mirent alors à faire entendre leur cri de guerre;
le sultan, voyant qu’il avait contre lui tout à la fois son fils, le peuple et
l’armée, n’osa plus résister, et prononça ces paroles : «Je cède l’empire à
mon fils Sélim; que Dieu bénisse son règne!» Aussitôt les murs du
palais et les sept collines de la ville retentirent du
cri : Allah Kerim! (Dieu est grand!) Pendant qu’il faisait arracher le sceptre
des mains de son père, Sélim se tenait à la porte qui sert de communication
entre la première et la seconde cour du palais, à l’endroit même où encore
aujourd’hui les paschas et les ambassadeurs doivent s’arrêter avant d’être
admis à l’audience du sultan; c’est là aussi la demeure du bourreau, chargé
de jeter aux vizirs condamnés à mort le fatal cordon ou de leur trancher la
tête, soit quand ils sortent du serai, soit quand ils y entrent; horrible
vestibule où l’esclave du padischah attend, dans une effrayante incertitude, la
permission de se rendre en présence de son souverain ou l’ordre de mourir. Les
vizirs vinrent apporter à Sélim la réponse du sultan, et l'introduisirent dans
les appartemens du serai; le prince baisa, avec tous les signes du respect
filial, les mains de celui qu’il venait détrôner. Bayezid, en déposant avec le
calme d’un philosophe les insignes impériaux, se disposa à quitter le nouveau
serai avec d’autant plus d’empressement, qu’il y était importuné des cris
redoublés, par lesquels le peuple et les janissaires souhaitaient gloire et
longs jours au nouveau sultan. Sélim marcha à la tête du cortège qui accompagna
son père au vieux serai, puis il retourna au nouveau serai, où les grands
dignitaires de l’empire vinrent lui prêter serment de fidélité. Vingt jours
après, Bayezid, abandonné de tout le monde, demanda à son fils la grâce d’aller
mourir à Demitoka où il était né.
Dés qu’il eut obtenu cette permission, le vieil empereur
partit accompagné du vizir Younis-Pascha et du defterdar Kasim, qui n’avait
sauvé sa vie que par le sacrifice de plus d’un million. Sélim escorta à pied
la voiture de son père jusqu’à la porte de la capitale, sur la route
d’Andrinople, marchant à côté de lui, et écoutant avec une apparente déférence
les avis qu’il lui donnait. Mais le sultan détrôné n’atteignit point Demitoka;
il mourut le troisième jour de son départ, à Aya, dans le voisinage de
Hafsa (10 rebioul- ewwel 918—26 mai 1512). On ne sait s’il faut attribuer sa
mort à son âge et à ses longues souffrances, ou bien au poison que son médecin,
juif de naissance, lui aurait donné sur les ordres de Sélim, ainsi que l’en
accuse le Génois Menavino qui servait Bayezid en qualité de page. Le silence
observé à cet égard par les ambassadeurs vénitiens, dans leurs rapports,
contredit, il est vrai, l’assertion de Menavino, qui a été répétée par tous les
historiens ; mais elle serait confirmée par le silence même des historiographes
de l’empire et par toute la vie de Sélim.
Bayezid signala son passage sur le trône ottoman par des
guerres souvent malheureuses, et par une politique timide; son règne porte,
sous plus d’un rapport, l’empreinte du caractère mystique et poétique, qui
distinguait sa physionomie et qui se reflétait dans toutes les institutions de
cette époque. Andrea Gritti, ambassadeur et plus tard doge de Venise, dans qn
de ses rapports à la Seigneurie, s’exprime ainsi sur ce
prince : « Rien dans son visage charnu et gras ne dénote
un homme cruel ou redoutable; on y voit dominer au contraire une expression de
mélancolie, de superstition et d’opiniâtreté, non sans un mélange d’avarice.
Il aime de passion les arts mécaniques et a un goût très-vif pour les
cornalines bien taillées, l’argent ouvragé et les objets faits au tour; il est
très versé dans l’astrologie et la théologie, qu’il étudie continuellement.
Personne ne sait mieux tendre un arc que lui. Depuis nombre d’années il a
renoncé au vin, sans cependant s’abstenir pour cela de jouissances d’une autre
nature: aussi les débauches en ont fait un vieillard avant le temps.»
L’esprit de la doctrine des sofis, que Schah-Ismaïl avait su mettre à profit
pour usurper le trône de Perse, prédominait alors, non seulement chez les
Persans, mais encore chez les Turcs; les tendances religieuses de cette époque
s’étaient révélées depuis un demi-siècle par un grand nombre d’ouvrages
empreints de mysticisme, et principalement par la fondation de divers ordres
ascétiques. Au premier siècle de l’empire ottoman, il n’y avait que trois
ordres de derwischs, les nakschibendis, les saadis et les begtaschis, dont
nous avons parlé à la fin du règne d’Ourkhan; au second siècle furent fondés
les ordres des khalwetis, des semis, desbabayis, des beïramis, des
eschrefis et
des bekris; ces différons ordres comptent tous encore aujourd’hui de nombreux
disciples, et les tombeaux de leurs membres les plus renommés sont autant de
lieux de pèlerinage pour les musulmans pieux. Malgré sa sévérité ascétique et
sa douceur de caractère, Bayezid a encouru la double accusation d’avoir été
adonné à l’ivrognerie et d’avoir fait empoisonner Djem et un de ses fils,
quoiqu’on ne puisse trouver aucune preuve qui donne à ces faits un caractère
de certitude historique. Qu’il ait provoqué la mort de son frère pour
s’épargner ainsi une pension de quarante mille ducats, c’est une supposition
qui se présente avec une certaine probabilité, surtout si l’on considère que le
fratricide a été mis par Mohammed Il au nombre des lois fondamentales de
l’Etat; mais le récit de Menavino, d’après lequel il aurait fait empoisonner
son fils Mohammed par son grand-maître-d’hôtel, pour le punir d’être venu sous
un déguisement à Constantinople, nous paraît démenti par l’amour et
l’indulgence qu’il eut toujours pour ses autres enfans, et par les larmes
sincères qu’il donna à ceux qui moururent avant lui. A la mort du prince
Alemschah, dont la nouvelle lui fut apportée, suivant l’usage, dans une lettre
écrite en caractères blancs sur du papier noir, il jeta son turban par terre,
fit mettre à l’envers les tapisseries de ses appartemens, défendit toute espèce
de musique pendant trois jours.
Malgré le
reproche d’avarice qui pèse sur lui, Bayezid fit dans le cours de son règne
de riches aumônes dont la somme totale s’élève à huit millions six cent mille
aspresa, ainsi qu’il résulte des registres qu’il a laissés après lui; il
envoyait à la seule ville de la Mecque un présent annuel de quarante mille
ducats pour les pauvres. Relativement à son costume, Bayezid ne portait ni
le bonnet brodé d’or (ouskouf) des six premiers sultans, ni le martagon (ourf),
des oulémas choisi par Mourad II; il adopta une coiffure de forme cylindrique
et entourée de mousseline, qui depuis lors est restée, jusqu’à nos jours, le
turban de cérémonie, sous le nom de moudjewézé.
D’après les rapports des ambassadeurs vénitiens
Giustiniani et Foscolo, résidant, pendant l’année où mourut Bayezid, le premier
à Andrinople et le second à Constantinople, les revenus de l’empire se
montaient alors à la somme de quatre à cinq millions de ducats. On
comptait en Asie vingt-quatre sandjaks, et en Europe trente-quatre: les
titulaires de ces gouvernemens devaient, suivant leurs revenus qui variaient de
deux mille à dix mille ducats, entretenir à leurs frais cinq cents ou mille cavaliers bien équipés
et armés, de sorte que l’armée permanente comptait, en temps de paix, cinquante
mille saïms et timariotes bien montés, et douze mille janissaires; la
flotte ordinairement n’était forte que de soixante-dix galères. Les revenus
annuels des fils du sultan, gouverneurs de provinces, pouvaient être évalués à
quatre-vingt mille ducats; ceux des vizirs à vingt-cinq mille, desbeglerbegs
d’Asie et d’Europe à trente mille, des deux juges d’armée à cinq mille, des
deux defterdars à quatre mille, et des deux kapidji-baschis à mille. Trois
vizirs à trois queues, dont le premier était le grand-vizir, les deux
kadiaskers, les deux defterdars, et le secrétaire-d’état pour le sceau du
souverain, formaient le diwan qui tenait ses séances le samedi de chaque
semaine et les trois jours suivans, dans le palais impérial; vingt-cinq
écrivains, qui furent plus tard autant de chefs de bureaux de la chancellerie,
y tenaient les registres de l’Etat; trois cents préposés aux poids y pesaient
l’or et l’argent qui affluaient au serai de toutes les provinces de l’empire.
Après le conseil, les vizirs prenaient leur repas au serai même, mais chacun
d’eux allait rendre compte des affaires de son ministère au sultan dans une
audience particulière. Soixante tschaouschs, sous les ordres du tschaouschbaschi (maréchal de la cour), qui avaient dans leurs attributions
les messages d’Etat, les arrestations et le prélèvement des impôts, étaient
constamment dans l’antichambre du diwan attendant les ordres qu’on pouvait leur
transmettre. Trois cents kapidjis avaient la garde des portes du palais.
L’état-major de l’armée était formé de six généraux de la cavalerie (composée
des sipahis, des silihdars, des cavaliers soldés et des étrangers de l’aile
droite et de l’aile gauche), de l’aga des janissaires avec ses quatre
lieutenans-généraux, et de l’aga de l’artillerie. Les trois mille cavaliers des
écuries du palais étaient sous les ordres du premier écuyer de la cour. Lorsque
le sultan sortait à cheval, il était escorté de deux cents archers (solaks) et
de trois cents valets qui, dans les campagnes et les campemens, ne quittaient
pas sa personne; en seconde ligne, les tentes des janissaires formaient un
cercle autour de celle du sultan.
La piété de Bayezid lui avait fait concevoir, malgré son
caractère pacifique, une haute idée du mérite de la guerre sainte; à l’exemple
de deux des plus illustres souverains de l’islamisme, de Noureddin, célèbre
dans l’histoire des croisades, et de Timour a, il fit recueillir
soigneusement la poussière qui, pendant ses campagnes, s’était attachée à ses
vêtemens et à ses bottines, et ordonna qu’on la mît sous ses joues après sa
mort, «afin, dit Seadeddin, qu’il pût embaumer son tombeau comme avec du musc,
par la bonne odeur de la guerre sainte, et détourner ainsi de lui, suivant la
tradition, le feu éternel.» Fidèle observateur des
préceptes du Koran, il éleva, sur la troisième des sept collines de
Constantinople une mosquée, pour la construction de laquelle il ne fallut pas
moins de neuf ans, et qu’il dota d’une cuisine pour les pauvres et d’une
académie. Bayezid fit encore construire, à Andrinople, une mosquée sur le
modèle de la première, avec un hôpital, des bains, des cuisines et un
collège; il donna à cette mosquée la propriété des moulins situés prés du pont
à six arches de la Toundja. Par les ordres du sultan s’élevèrent, à Amassia,
un couvent, une école secondaire, un imareth et une haute école (médrésé), dont
le directeur jouissait d’un revenu de quatre-vingts aspres par jour. Là ne se
bornèrent pas les constructions de Bayezid; il fit bâtir à Constantinople un
couvent et une mosquée, en l’honneur du scheïkh Schemseddin Bokhari, à
l’exemple de son père qui avait honoré de la même manière la
mémoire du scheikh Aboulweza. La dignité de chef des émirs, c’est-à-dire des
descendans du Prophète. qui, créée sous Mohammed Ier, avait été supprimée
sous Mohammed II, fut rétablie par Bayezid, avec le titre, déjà usité sous les
khalifes, de Nakibouleschraf, ou élu des nobles. Plusieurs des vizirs du
sultan suivirent son exemple, entre autres Ali-Pascha et Moustafa-Pascha qui
fondèrent et dotèrent deux cuisines pour les pauvres de Constantinople. A
l’imitation de son grand-père, qui avait jeté un pont sur la rivière d’Erkéné, Bayezid en fit construire un de neuf arches sur le Kizil-Ermak à Osmandjik, un autre de quatorze arches sur le Sakaria, et un troisième de
dix-neuf arches dans le sandjak de Saroukhan, sur le Kodos (Hermus).
Malgré les dépenses énormes que Bayezid faisait en constructions et en
aumônes, il distribuait tous les ans de riches présens anx légistes, au moufti,
aux kadiaskers, aux mouderris et aux scheïkhs.
Il faut reconnaître que la protection accordée par
Bayezid aux sciences eut une grande influence sur les progrès qu’elles firent
sous son règne. La jurisprudence surtout prit un accroissement rapide, et des
distinctions spéciales furent accordées aux légistes les plus
estimés; c’est ainsi que Sarigurz fut chargé de
négocier un rapprochement entre Bayezid et Sélim; qu’Iman-Ali’ fut envoyé en
ambassade à Kaïtbaï, sultan d’Egypte, puis au prince Korkoud; que Nigisari et Yousouf Djouneïd furent commis à la garde des bibliothèques fondées
dans les mosquées. Quelques légistes avaient acquis, dans l’exercice des
premières dignités de la loi, de grandes richesses, qu’ils employèrent à créer
des bibliothèques particulières; de ce nombre fut Mouéyeddin, avec qui
Mihri, femme célèbre par ses poésies, entretenait un commerce amoureux, et à
qui le grand poète Nedjati dédia son diwan; il laissa à sa mort une
bibliothèque plus nombreuse qu’aucune de celles qui existent aujourd’hui à
Constantinople, puisqu’elle contenait sept mille volumes. Loutfi Sinan-Pascha, qui jouit d’une certaine célébrité sous le règne de Bayezid, doit sa
renommée bien plus à sa mort tragique qu’à ses ouvrages; accusé, par son rival
le légiste Khatibzadé, d’une trop grande liberté d’esprit, il fut condamné à
mort et exécuté suivant une sentence rendue contre lui par ses collègues. Parmi
les soixante légistes qui illustrèrent le règne de Bayezid deux acquirent une
haute réputation dans un autre ordre de connaissances : ce furent Hekimschah et
Miremtschelebi, tous deux célèbres, le premier comme médecin, le second comme
mathématicien. Le règne de Bayezid vit naître, dans les deux fils de Tadjibeg,
Djafer et Saadi, les modèles de l’art épistolaire turc. Nous devons une
mention spéciale aux historiens Neschri et Idris, qui firent par ordre
du sultan l’histoire de l’empire depuis sa fondation jusqu’à la fin du règne de
Bayezid : Neschri écrivit en langue turque et avec un style simple et pur;
Idris adopta la langue persane, et la manière pompeuse de l’historien arabe
Yemini et du persan Wassaf, qu’il avait pris pour modèle; le premier est un
simple et sincère narrateur des faits, le second un panégyriste outré de la
dynastie d’Osman. La protection et les secours que Bayezid accordait aux
lettres s’étendaient même à l’étranger, jusqu’au Khorassan et autres provinces
de la Perse. Dans ce dernier pays, le grand poète Djami et le savant légiste
Dewani recevaient une pension annuelle, le premier de mille, le second de cinq
cents ducats; le moufti persan Mewlana Seïfeddin Ahmed, et le collecteur des
traditions du Prophète, Mir Djemaleddin Attallah, eurent également à se
louer des libéralités du sultan ottoman. Le scheïkh le plus considéré du
règne de Bayezid fut Yaousi d’Isklib, qui avait prédit à ce prince, lorsqu’il était encore
gouverneur d’Amassia, qu’à son retour de la Mecque il le trouverait assis sur
le trône; la grande réputation d’Yaousi lui valut le titre de scheikh des
sultans et de sultan des schéïkhs; aussi sa cellule était-elle toujours pleine
des plus hauts dignitaires et des premiers légistes de l’empire. Le scheikh
Seïd Wilayet Houseïni osa seul refuser de se rendre auprès de Sélim, lorsqu’à
son arrivée à Constantinople, ce prince invita chez lui les schéïkhs de la
capitale : questionné sur la cause de ce refus, il l’expliqua en prédisant au
nouveau souverain un règne de peu de durée. Le scheikh Ahmed Bokhari, parent
de son homonyme, qui, sous Mourad II, avait pris une part active au siège de
Constantinople, séjourna pendant un an à la Mecque, où chaque jour il faisait
sept fois le tour de la Kaaba; enfin le scheikh David de Modreni est
connu pour avoir composé un ouvrage mystique qui forme le pendant du Lit de
rose du mystère, par Schebesteri. Ce fut dans la société de schéïkhs
tels qu’Yaousi et David que Bayezid donna à ses poésies cette couleur mystique
et ascétique qui les caractérise, tandis que celles de son frère Djem et de
son fils Korkoud étaient au contraire érotiques et élégiaques. Mais Sélim
fut, de tous les enfans de Bayezid, celui qui se distingua le
plus par son talent poétique; les autres princes du sang,
bien qu’ils fussent sans prétentions littéraires, aimaient cependant la société
des poètes. C’est ainsi que Sekayi fut le secrétaire du prince Alemschah;
que Sehinia fut le defterdar du prince Mohammedschah; que Fighani, l’auteur
d’une épopée d’Alexandre-le Grand, fut le panégyriste du prince Abdoullah;
enfin qu’Afitabi, Mouniri, et Nedjati, poète lyrique et traducteur de
plusieurs ouvrages persans, furent au service du prince Ahmed. Après la mort du
prince Abdoullah, la cour du prince Mahmoud réunit Nedjati en qualité de
nischandji, Fighani et Andelibi comme panégyristes et romanciers, Thalii
comme defterdar, et Sanii comme secrétaire du diwan. Bihischti et Firdewsi
rivalisèrent, sous Bayezid, avec Fighani et Hedjati dans l’épopée romantique.
Bihischti fut le premier des poètes ottomans qui publia, à l’exemple des
Persans, une collection de cinq poèmes romantiques. Il écrivit
l’histoire de Salomon moitié en prose, moitié en vers, en trois cent soixante
volumes; le sultan auquel il les offrit en choisit quatre-vingts, et fit
brûler le reste. Temenayi, qui professa la doctrine de la migration de l’ame, et qui
considérait chaque créature comme faisant partie intégrante de la Divinité,
partagea le sort de Nesimi et de Kemal Oummi, exécutés, sous Mourad II, pour
avoir professé une doctrine analogue. Enfin la belle Mihri, née à Amassia,
chanta son amour pour Iskender; c'est la Sapho des Ottomans.
LIVRE XXII. HISTOIRE DE SELIM
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