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EL VENCEDOR EDICIONES

HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST

LIBRAIRIE FRANÇAISE

FRENCH DOOR

 

 
 

 

HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

 

LIVRE XX. BAYEZID II

 

Caractère de Bayezid. — Expédition en Bosnie. — Renouvellement des capitulations avec Venise et Raguse. — Fortification des châteaux-Forts sur la Morava.— Campagne de la Moldavie. — Ambassades étrangères.— La dynastie de Ramazan-Oghli. — Première guerre d’Egypte. — Incursions des Ottomans en Autriche, en Transylvanie et en Croatie. — Expédition de Balibeg en Pologne. — Rapports diplomatiques de Bayezid avec les puissances de l'Europe. — Guerre avec Venise. — Bataille de Sapienza, prise de Lepanto, courses sur le Tagliamento.—Conquête de Céphalonie, deModon, de Coron, de Zonkhio et de Santa-Maura. — Paix avec Venise et la Hongrie.

 

Après avoir arrêté si long-temps nos regards sur De active, la constitution robuste, le nez aquilin et fortement recourbé; seulement Djem avait les cheveux, la barbe et les sourcils blonds, tandis que Bayezid les avait noirs; Djem déployait en tout la magnifique somptuosité de son père; Bayezid au contraire avait des mœurs simples, et son goût pour les sciences et la simplicité de sa vie lui valurent le surnom de Sofi (philosophe contemplateur), sous lequel le désignent plusieurs historiens ottomans. Il est probable qu’il eût renoncé au bénéfice de la loi du fratricide, promulguée par Mohammed, si Djem n’eût pris les armes pour lui disputer le trône; même après l’avoir vaincu dans un premier combat, il lui offrit la paix et les revenus de son gouvernement, s’il voulait quitter les Etats ottomans et se retirer à Jérusalem. Si plus tard Bayezid se montra l’ennemi implacable de son frère, lorsque sept puissances chrétiennes se le disputaient pour en faire comme un étendard de guerre contre la Turquie et une menace perpétuelle suspendue sur sa têt ; s’il chercha à s’emparer de lui mort ou vif, il est en quelque sorte excusé par la nécessité où il était d’assurer la tranquillité de son règne; et l’application barbare de la loi du meurtre de famille fut moins odieuse que s’il l’avait exercée, comme ses prédécesseurs, immédiatement après son avènement, sur des frères et des neveux innocens.

Les premiers faits d’armes du règne de Bayezid furent, après ses combats avec Djem, la continuation de la guerre commencée en Italie sous Mohammed II, et quelques excursions isolées faites par les gouverneurs de Bosnie et de Servie, enDalmatie et en Hongrie. Ahmed Kedük, le conquérant d’Otranto, avait quitté la péninsule immédiatement après la mort de Mohammed : son successeur Khaïreddin, malgré une brillante défense, dut finir par rendre la ville au duc de Calabre, sous la condition d’une libre retraite (10 septembre 1481). Cependant le duc retint sous divers prétextes un corps de quinze cents Turcs, qui lui fut plus tard d’une grande utilité dans ses guerres d’Italie. En Dalmatie, Iskender-Pascha, beglerbeg de Servie, ravagea la contrée, de Zara, par la raison que le traité conclu avec Bayezid n’était pas obligatoire pour son successeur, tant qu’il n’aurait pas été renouvelé sous le nouveau règne. A cet effet Venise envoya à Constantinople le chevalier Antonio Vetturini, pour présenter les félicitations de la Seigneurie au sultan, et renouveler avec lui les capitulations faites avec Mohammed, négociation qui éprouva des difficultés et ne fut terminée que l’année suivante. L’ambassade de la république de Raguse eut une réception plus favorable; elle obtint non seulement la confirmation des privilèges dont elle avait joui jusqu’alors, mais encore la réduction de son tribut à trois mille ducats par an. En Bosnie, le sandjakbeg Yakoub occupa les châteaux de Rizano, de Posredniza, de Kosc, et la forteresse ragusaine de Barstavik; et Iskender-Pascha fit des courses en Hongrie de son quartier de Semendra. Pour refouler les Turcs dans leur territoire, Paul Kinis, capitaine-général de l’armée hongroise, sortit de Temeswar à la tête de trente-deux mille hommes; cent cavaliers, qui, sous le commandement des deux Tœkelys, Nicolas et André, s’étaient hasardés trop avant (novembre 1481), furent enveloppés dans un bois par un corps turc quadruple du leur; cinquante hommes environ, au nombre desquels un des chefs, restèrent sur la place; les autres rejoignirent l’armée plus ou moins grièvement blessés. Kinis passa le Danube et se dirigea sur Kolumbacz; mille cavaliers turcs ayant fait une sortie, furent tous tués ou pris; Kinis ordonna qu’on amenât devant lui les prisonniers, et les fit tous passer par les armes, à l’exception d’un seul. Pendant ce massacre, le jeune Yaksich, un des chefs hongrois, poursuivit le commandant de Semendra jusqu’aux portes de Kolumbacz, où il l’atteignit et lui trancha la tète. Une autre division de l’armée de Kinis, sous le commandement de Ladislas de Rozgony et d’un despote de Servie, passa le Danube et vint renforcer le gros des troupes, qui, après cette jonction, s’avancèrent jusqu’à la rivière de Kruszovaz. Kinis ravagea pendant douze jours la contrée environnante, puis se retira, emmenant avec lui cinquante mille Seniens et mille Turcs, après avoir toutefois fortifié les trois places de Kewi, de Haram et de Bozazin aux trois gués de la rivière. D’un autre côté, Iskender-Pascha, Ali-Pascha et Malkodjoghli fortifièrent l’île située dans le Danube en face de Semendraa.

Au commencement de l’année suivante (16 janvier 1482), Bayezid signa la nouvelle capitulation avec Venise, par laquelle la république fut libérée de son tribut annuel de dix mille ducats, mais dut en compensation s’obliger à acquitter en trois paiemens une somme de cinquante mille ducats qu’elle restait devoir à la douane impériale, et consentir à un droit d’entrée de quatre pour cent sur toutes ses marchandises. En retour le sultan s’engagea à indemniser les Vénitiens de toutes les pertes que les armes ottomanes leur avaient fait éprouver depuis la dernière paix, à délivrer tous les chrétiens emmenés en esclavage depuis cette même époque, à faire respecter par les armateurs turcs le commerce de la Seigneurie, et à maintenir exactement les frontières de leurs possessions limitrophes telles qu’elles avaient été fixées antérieurement. C'est ainsi que la politique de Venise sut spéculer sur la position critique du sultan, dont le trône était alors menacé en Asie par Djem, pour lui arracher des conditions aussi avantageuses. La campagne de Karamanie remplit presque tout le reste de cette année, à la fin de laquelle Bayezid retourna à Constantinople (1er ramazan 887 — 14 octobre 1482). Cinq semaines après son arrivée (6 schewwal — 18 novembre), il donna dans son palais une grande fête, à laquelle furent invités tous ses vizirs. En les congédiant, il les fit tous revêtir d’habits d’honneur, à l’exception de Kedük-Ahmed, le conquérant de Kaffa et d’Otranto, le vainqueur de Djem et de Kasimbeg, auquel on donna un kaftan en laine noire au lieu d’un kaftan brodé d’or, présage certain de sa mort prochaine, que, sur un signe du sultan, il reçut du poignard d’un muet. Ce ne fut point là l’effet d’une colère soudaine, mais d’une vengeance méditée depuis long-temps. Du vivant même de son père, Bayezid avait éprouvé le caractère altier et inflexible d’Ahmed-Pasha, qui, le jour d’une bataille, lui fit des reproches sur la mauvaise tenue et la distribution inhabile des troupes qu’il commandait. Bayezid le menaça de le faire repentir un jour de son insolence. « Et que me feras-tu? » repartit Ahmed. « Je jure par l’ame de mon père de ne jamais ceindre l’épée pour ton service, si tu arrives un jour au trône. » Lorsqu’Ahmed, rappelé du commandement d’Otranto, parut pour la première fois devant Bayezid lors de la bataille de Yenisehehr, son épée, au lieu d’être attachée à sa ceinture comme à l’ordinaire, pendait au pommeau de sa selle. « Mon maître, lui dit le sultan, tu te souviens de loin; oublie les fautes de ma jeunesse; ceins ton épée, et sers-t’en contre mes ennemis. » Cette apparente réconciliation entre Ahmed et le sultan avait été commandée à celui-ci moins par l’oubli de ses projets de vengeance, que par le besoin qu’il avait des talens militaires de son vizir dans la guerre dangereuse qu’il avait à soutenir en Karamanie contre son frère Djem. Ahmed prit en conséquence le commandement en chef de l’armée d’Asie; mais comme la guerre était son élément et que le sultan n’aimait que le repos, il désapprouva énergiquement la paix conclue avec Venise, se retira des négociations qu’il avait été chargé d’entamer avec les envoyés des chevaliers de Rhodes, et se plaignit hautement de ce qu’en s’engageant à payer à l’Ordre une pension annuelle pour la captivité de son frère, l’empereur eût prostitué la dignité de la nation. Bayezid, qui déjà deux fois après la mort de Mohammed et à son retour à Brousa avait dû racheter par de l’or et des promesses, les révoltes des janissaires, craignit, non sans quelque raison, que les dispositions hostiles du général qui les avait menés si souvent à la victoire a n’eussent sur eux une influence fatale à sa couronne. De nouvelles intrigues ourdies par Ahmed, de concert avec son beau-père, le grand-vizir Ishak-Pascha, contre le favori du sultan, Moustafa-Pascha, fils de Khizrbeg, ressuscitèrent au cœur de Bayezid le souvenir de tous ses anciens griefs contre son général, et le déterminèrent à se débarrasser d’un serviteur que depuis long-temps il considérait comme un ennemi. Nous passons sous silence les circonstances du festin, qui se termina par l’assassinat d’Ahmed; les historiens ottomans se taisent entièrement à ce sujet, et les détails donnés par les Européens sont d’une authenticité au moins problématique. Suivant Idris, la mort violente d’Ahmed n’aurait pas eu lieu dans un festin, mais sur la route d’Andrinople; ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle fut suivie d’une révolte des janissaires, dans laquelle périt le gouverneur d’Andrinople, seconde capitale de l’empire en Europe.

Peu de temps après, Ishak-Pascha fut destitué de sa dignité de grand-vizir et remplacé par Daoud-Pascha, beglerbeg d’Anatolie, dont le souvenir s’est perpétué à Constantinople, par le faubourg auquel il a donné son nom, par la fondation d’une mosquée, d’une médrésé et de cuisines pour les pauvres. La mosquée du grand-vizir s’élève majestueusement sur une pente douce, à l’extrémité sud des faubourgs européens de Constantinople; la plaine de Daoud-Pascha, qui s’étend à ses pieds, est le lieu de rendez-vous des expéditions d’Europe , comme la plaine de Scutari de celles d’Asie. Du temps des Byzantins, le champ de Daoud-Pascha, où plusieurs empereurs furent proclamés et couronnés par les partis du cirque, s’appelait l’Hebdomon, ainsi que le palais et le tribunal qui s’y trouvaient. C’est jusqu’à cette plaine, où est déployé l’étendard du Prophète dans les guerres d’Europe, que le sultan accompagne ses troupes; c’est là qu’il vient les recevoir à leur retour. Beaucoup de grands-vizirs ont construit des mosquées; deux autres par la suite (Piri et Kasim-Pascha) bâtirent des faubourgs auxquels ils laissèrent leurs noms; mais la mosquée de Daoud et le mausolée de Khaïreddin-Pascha (Barberousse) sont seuls célèbres comme points de départ : la première, des armées; le second, de la flotte.

Au commencement du printemps de l’année 1483 (888), Bayezid, accompagné de sa cour, partit à la tête de l’armée pour Filibé (Philippopolis), afin de remettre en état de défense les forts sur la Morava, que Mohammed avait ravagés. De Filibé, il se rendit par Kustendjé, Samakov, Tschamourlü et Sariyar, à Sofia. Pendant que l’armée était occupée de la reconstruction des forts, Moustafa-Gioursevich, beglerbeg de Bosnie, envahit l'Herzégovine, qui fut incorporée définitivement à l’empire. Cossarich Wlatko, un des deux frères qui, depuis la mort de leur père Etienne Wlatko, s’étaient partagé le pays, s’enfuit à Raguse. Pour désarmer la colère du sultan et du grand-vizir, la république envoya un présent de douze mille cinq cents ducats au premier, et de cinq cents au second. Lorsque les nouvelles fortifications furent achevées , Bayezid renvoya la plus grande partie de son armée et revint à Filibé, où il organisa, dans la plaine d’Ouzoundjova, une grande chasse qui dura trois jours; puis il alla célébrer à Andrinople la fête du Baïram, et rentra dans son palais de Constantinople au mois de novembre 1483. Lors de la réparation des forts de la Morava, il profita de sa présence sur les frontières pour entamer auprès de Corvin, roi de Hongrie, des négociations ayant pour but le renouvellement de l’armistice; Corvin, alors en guerre avec la Bohème, saisit cette ouverture avec joie et conclut une trêve de cinq ans. Vers la même époque, Venise envoya Domenico Bolani et son frère Francesco Aurelio en qualité d’ambassadeurs, pour la ratification du traité de paix renouvelé l’année précédente. A la fin de la même année, moururent Kasimbeg, dernier descendant mâle des souverains de Karamanie, et le prince Abdoullah, fils de Bayezid, alors gouverneur de celte province. Les possessions de la Cilicie-Pétrée, que le sultan, après la défaite de Djem, avait abandonnées à Kasimbeg, furent données en fief au petit-fils de celui-ci, Mohammed-beg, fils de Torghoud.

L’année suivante, dès le 1er mai 1484 (rebioul-akhir 889), Bayezid partit pour Andrinople. d’où il se disposa à marcher sur la Moldavie, qui n’avait pas été comprise dans la trêve récemment conclue avec les Hongrois. L’artillerie de siège fut expédiée par la Mer-Noire, à l’embouchure du Danube. Pendant son séjour à Andrinople, Bayezid posa les fondemens de la mosquée qui porte son nom (23 mai 1484 — 26 rebioul-akhir 889 ). Il fit construire en outre, sur la Toundja, un collège, une cuisine pour les pauvres, et un hôpital dont avaient jusqu’alors manqué les habitans d’Andrinople; les halles de bois du marché ayant été consumées par le feu un mois auparavanta, il donna des ordres pour les trouver reconstruites en pierre à son retour. Le 27 juin (2 djemazioul-akhir), l’armée passa le Danube à Ischakli ou Isakdji, où le voïévode de Valachie vint se joindre à elle, conformément aux traités, avec un corps auxiliaire de vingt mille hommes, et déposer aux pieds du sultan son tribut. Le 6 juillet (11 djemasioul-akhir), Bayezid investit par terre et par eau la forteresse de Kilia, et s’en rendit maître un mercredi, 15 du même mois. De Kilia, Bayezid marcha sur Akkerman, et reçut en route un renfort de cinquante mille Tatares , sous les ordres de leur khan Menghli Ghiraï; ce furent les premières troupes de Crimée qui combattirent dans les rangs de l’armée ottomane. Neuf jours après la prise de Kilia (29 djema-zioul—24 juillet), l’armée arriva sous les murs d’Akkerman, qui ouvrit ses portes après un siège de seize jours. Le sultan donna un kalpak d’or au khan de Crimée et le congédia comblé de riches présens; lui-même quitta six jours après (15 août) la ville d’Akkerman, passa à côté de Kilia, et revint par le même chemin qu’il avait déjà pris, c’est-à-dire par la Tatarie Dobruze, où, avant la fondation de l’empire ottoman, Saltouktédé était venu établir une colonie de Turcs seldjoukides. Pendant la campagne de Moldavie, un corps de sept mille akindjis avait envahi la Croatie, la Carinthie, la Carniole, pénétré jusqu’à St.-Veit. et en avait emmené dix mille habitans en esclavage; mais Lupo Wulkovich, ban de Croatie, et Bernard, comte de Frangipan, reprirent les prisonniers, et repoussèrent l’ennemi avec non moins de succès que ne l’avaient fait un an auparavant Ivan Zrini et Michel Sluin, de concert avec Wulkovich.

De retour à Andrinople. Bayezid assigna Filibé pour retraite au second vizir Mesih-Pascha, qui, sous Mohammed, avait commandé l’armée de siège de Rhodes; il déposa en même temps Iskender-Pascha de son gouvernement de Roumilie, et lui donna pour successeur l’eunuque Ali-Pascha, gouverneur de Semendra. A la fin de l’hiver Bayezid quitta Andrinople et se retira sur la montagne de Djolé, où il reçut (1486) les ambassadeurs du roi de Hongrie, du sultan d’Egypte et du schah de l’Inde. L’ambassadeur indien, dont les présens consistaient en éléphans, en girafes, en fines épices et en or, transmit à Bayezid les félicitations de son maître à l’occasion de son avènement; celui de Hongrie apportait la ratification du dernier traité, et celui d’Egypte, des excuses de l’hospitalité exercée par le sultan envers Djem, et de la protection qu’il lui avait accordée pendant son pèlerinage à la Mecque. Bayezid reçut le premier avec les plus grands honneurs; et si l’envoyé hongrois eut à se plaindre de cette préférence, il dut s’en consoler en prenant le pas sur l’ambassadeur du sultan Tscherkesse Pendant le séjour de ces ambassadeurs à la Porte, arriva la réponse à la lettre de victoire, par laquelle Bayezid avait annoncé la prise de Kilia et d’Akkerman à Yakoub, fils et successeur d’Ouzoun-Hasan, prince des Turcomans. Ces deux écrits étaient des chefs-d’œuvre de rhétorique persane; la lettre du sultan avait été composée par son secrétaire, le Persan Khodja Sidi-Mohammed de Schiraz, et celle de Yakoub par le savant historien Idris, alors chancelier à la cour du fils d’Ouzoun-Hasan. Ce fut à cette occasion que Bayezid, séduit par la savante et habile rédaction d’Idris, éprouva un vif désir de l’attacher à sa cour afin de le charger d’écrire l’histoire de l’empire; ce qu’Idris fit en effet plus tard. Sur ces entrefaites, le voïévode de Moldavie ayant tenté de reprendre Akkerman. Bayezid ordonna à Ali-Pascha, gouverneur de Roumilie, d’envahir les États du voïévode; cette expédition fut renouvelée l’année suivante par Balibeg-Malkodj, commandant de Silistra, qui passa le Pruth à la tête d’un corps nombreux d’akindjis, et revint avec un riche butin d’esclaves et de bétail.

Les événemens qui ont agité les premières années du règne de Bayezid ont jusqu’ici fixé nos regards. Nous avons parcouru rapidement le cours de ses expéditions militaires en Europe; il nous reste à porter notre attention sur l’Asie, où s’allume la première étincelle des guerres entre les sultans ottomans et mamlouks. Bayezid dut, malgré son caractère pacifique, céder aux raisons puissantes qui lui faisaient une loi d’opposer une digue aux envahissemens toujours croissans de l’Egypte dans la Karamanie. Pendant les dernières années du règne de Mohammed, les relations entre les Mamlouks et la Porte s’étaient singulièrement refroidies : Melek-Escheref Kaïtbaï avait refusé à Mohammed la permission de restaurer à ses frais les fontaines et les citernes sur la route de la Mecque, et avait secouru à main armée un prince de la dynastie de Soulkadr, contre celui de la même famille que Mohammed avait pris sous sa protection. En outre, le grand-vizir du Schah-Behmen de l’Inde, ambassadeur auprès de Bayezid, avait été retenu à son passage sur les Etats du souverain égyptien, et dépouillé de la plus grande partie des objets précieux qu’il devait offrir au sultan des Ottomans; à tous ces griefs vinrent se joindre l’hospitalité reçue par Djem au Caire, la prise récente, sur le prince de Ramazan, de divers châteaux dans le voisinage d’Adana et de Tarsous, et les vexations continuelles exercées sur les pèlerins de la Mecque. Karagœz-Pascha, gouverneur de Karamanie, reçut de Bayezid l’ordre de reprendre ces châteaux (djemazioul-ewwel 890 —avril 1495). Ce fut le signal de la lutte qui ne devait se terminer que par la destjem, comme sur le principal acteur du drame qui signala l’avènement de Bayezid, il est temps de les reporter sur le sultan lui-même et les événemens de son règne. Bayezid était âgé de trente-cinq ans lorsqu’il monta sur le trône; jusque-là, plus adonné à l’étude qu’aux armes, il avait mené une vie paisible dans son gouvernement d’Amassia. D’un caractère doux et aimant le repos, entraîné par ses goûts vers la poésie et la vie contemplative, il ne fit la guerre que lorsqu’il y fut forcé pour repousser les attaques de ses ennemis à l’extérieur et celles des janissaires au-dedans, ou pour comprimer les révoltes de son frère et de ses fils, au commencement et à la fin de son règne. De même que, dans la première période de l’empire, aux trente années de guerre du fondateur Osman avait succédé la paix du règne d’Ourkhan; de même, dans cette seconde période, les trente années de conquêtes de Mohammed II furent suivies de la domination comparativement pacifique de Bayezid. Bien que Bayezid il ne puisse invoquer le titre de législateur comme Ourkhan, puisqu'il avait trouvé la constitution de l’empire assise sur ses bases par Mohammed II, cependant il perfectionna quelques institutions, et en ramena d’autres à leur esprit primitif. Il rendit, en pleine propriété, à leurs possesseurs les biens allodiaux que le dernier grand-vizir de son père, Mohammed-Karamani. avait transformés en fiefs, et abolit les innovations introduites par le grand-vizir Roum Mohammed-Pascha. Il suivit strictement les règles de costume prescrites par son père dont il avait hérité, ainsi que son frère Djem, la démarchruction des sultans mamlouks, et par la conquête de l’Egypte sous le règne de Sélim Ier.

Les frontières de l’Asie-Mineure et de la Syrie, où le mont Taurus baigne ses pieds dans la mer, furent le théâtre de la guerre; ce fut sur ces hauteurs que régna pendant deux cents ans la dynastie des Turcomans Ramazan-Oghli, qui maintenant appelle notre attention, et dont l’existence n’était pas même connue de nom aux historiens européens. Lorsque Souleïman, aïeul d’Osman, le fondateur de l’empire, en retournant dans le Khorassan, se noya à Djaaber, au gué de l’Euphrate, ses fils se dirigèrent vers le nord, et sept de ses compagnons, tous Turcomans de la tribu des Outschoks (des Trois-Flèches), s’établirent avec leurs familles dans la vallée de Tschoukourowa; c’était Yourker, Koussoun, Warsak, Kara-Isa, Ouzer, Gunduz et Kisch-Timour. Le chef de cette tribu fut Yourker; il obtint des Arméniens, habitans du pays, un droit de pâturage dans les environs d’Adana, de Massissa et de Tarsous, droit qu’il légua à son fils Ramazan. Celui-ci assigna à Koussoun le territoire d’Assarlik pour séjour d’hiver, et la montagne de Gulek pour séjour d’été. DIl paissaient leurs troupeaux suivant la saison, tantôt dans les vallées, tantôt sur les collines : ainsi Kisch-Timour habitait alternativement Tarsous et les monts Boulgar; Gunduz, la plaine de Sis et les montagnes de Massissa : Ramazan, les vallées et les Alpes d’Adana. Bien que les Outschoks fussent ainsi maîtres de tout le pays plat, ils n’étaient cependant pas assez forts pour chasser les Arméniens des villes que nous venons de nommer. Ce ne fut que cinquante ans plus tard que David, descendant d’Ouzer, sollicita des secours du sultan d’Egypte, Scheïk-Ahmed, pour exécuter ce projet. Le sultan accueillit favorablement cette demande, et envoya des troupes qui conquirent le pays pour son propre compte; il ne laissa à David que le titre de gouverneur de la contrée. L’exemple de ce dernier trouva des imitateurs dans les chefs des autres familles : les fils de Gunduz se réfugièrent en Egypte, en abandonnant la forteresse d’Ayas aux troupes du sultan : Ibrahim, fils de Ramazan. appela aussi les Egyptiens et les aida à se mettre en possession d’Adana et de Sis : enfin un fils de Kisch-Timour leur facilita la prise de Tarsous. C’est ainsi que Scheïkh-Ahmed étendit, presque sans coup férir, sa domination sur les six places le mieux fortifiées de la petite Arménie, savoir : Ayas. Gulek. Sis, Massissa, Adana, Tarsous, et par suite sur un grand nombre de châteaux-forts au moyen desquels il défendait les défilés de la Syrie.

Karagœz-Pascha, gouverneur de Karamanie, partit d’Adana pour attaquer le fort de Gulek. situé à l’entrée du défilé du même nom : pendant la marche, accoururent sous ses drapeaux les habitans des places d’Alnakasch et de Mollen, les notables de Tarsous et les chefs des tribus turcomanes, Kisch-Timour, Koussoun et Karassa. Les quatre châteaux-forts de Gulek, d’Alnakasch, de Mollen et de Birsbert, se rendirent à Karagœz-Pascha. et devinrent tributaires de la Porte. Mais, sur un autre point, l’armée ottomane essuya la première des trois défaites qui se succédèrent coup sur coup dans cette campagne. Yakoub-Pascha. que Bayezid avait envoyé au secours du prince de Soulkadr, Alaeddewlet, tomba, en faisant route vers Malatia, dans une embuscade que lui avait dressée Bischbeg, le premier écuyer du sultan d’Egypte; quoiqu’il eût déjà opéré sa jonction avec Alaeddewlet, il fut battu et forcé de se retirer avec une grande perte. Karagœz-Pascha confia à Mousabeg et à Ferhadbeg, beau-frère de Bayezid, la défense des châteaux conquis dans le voisinage d’Adana et de Tarsous; mais tant de succès l’enivrèrent d’orgueil et lui inspirèrent une téméraire confiance en lui-même. Ouzbeg, le grand-prince ou généralissime des forces égyptiennes, et Temeruz, gouverneur de Haleb, à la tête d’une nombreuse armée, surprirent les garnisons de Tarsous et d’Adana, qui, dans une aveugle sécurité, s’étaient dispersées de tous les côtés, et les chassèrent, après avoir fait boire aux begs Mousa et Ferhad (suivant l’expression de Sea­deddin) le breuvage de miel des martyrs. Pour réparer ce double échec, Hersek Ahmed-Pascha, beglerbeg d’Anatolie, fut envoyé à Tarsous et à Adana avec le commandement suprême de l’armée; il avait sous ses ordres Karagœz-Pascha, ainsi que Mohammed-Pascha, fils de Khizrbeg. Le premier comme gouverneur de Karamanie, et le second comme plus âgé qu’Ahmed, se trouvèrent blessés de leur subalternité à l’égard du nouveau général: on marcha à l’ennemi; mais lorsque Ahmed engagea la bataille, Karagœz et Mohammed restèrent spectateurs oisifs de l'action; Ahmed, malgré des prodiges de valeur, fut battu et fait prisonnier, et les deux paschas prirent la fuite, abandonnant aux Egyptiens les châteaux d’Adana et de Tarsous (891 — 1486). Bayezid, loin de se laisser abattre par ces défaites réitérées, qui lui avaient déjà coûté la vie d’un de ses beaux-frères et la liberté de l’autre, ordonna au grand-vizir, Daoud-Pascha, de partir lui-même à la tête de quatre mille janissaires, et de toutes les troupes de sa maison, pour les frontières de Karamanie; en même temps, le beglerbeg de Roumilie, l’eunuque Ali-Pascha. reçut l’ordre de quitter Semendra et de s’embarquer à Gallipoli pour aller rejoindre le corps d’armée du grand-vizir.

Lorsque Daoud-Pascha arriva sur la frontière de Karamanie, au pied de l’Ala-Tagh (Taurus), dans le voisinage de Kodjakala, Alaeddewlet, prince de Soulkadr, vint à sa rencontre, et lui conseilla, au lieu de continuer sa marche, de se porter sur le territoire des tribus Warsak et Torghoud, où Mohammedbeg, petit-fils de Kasimbeg par sa fille, avait levé l’étendard de la révolte (892 — 1487). Le grand-vizir suivit ce conseil : il franchit les monts Boulgar, envahit le pays des Warsaks, pendant que les deux beglerbegs d’Europe et d’Asie, sous ses ordres, pénétraient dans l’intérieur de la Karamanie, le premier par la route de Tarsous, le second par le défilé d’Al- aschyourdi. Torghoudoghli Mahmoud, petit-fils de Kasimbeg, voyant ses États en proie aux dévastations des troupes ottomanes, s’enfuit à Haleb avec sa femme et ses enfans. Les chefs des Warsaks vinrent alors en masse faire leur soumission au grand-vizir, qui, aussi politique que brave, les renvoya après les avoir comblés de présens et les avoir revêtus d’habits d’honneur. La saison étant déjà fort avancée. Daoud-Pascha licencia son armée dans la plaine d’Istabl-tschaïri, et retourna en Europe, où il fut admis au baise-pieds du sultan à Wiza.

Pendant que le grand-vizir ramenait à l’obéissance les tribus révoltées de la Karamanie, Bayezid recevait à Constantinople des ambassades, dont la plus remarquable, tant pour la forme des lettres de créance que pour ses suites, fut celle du dernier souverain maure en Espagne. Le prince des Béni-Ahmer (fils du rouge), à Grenade, vivement pressé par Ferdinand, roi d’Aragon et de Castille, venait implorer le secours du sultan des deux terres et des deux mers contre les invasions des infidèles. La lettre de créance de l’ambassadeur était écrite dans l’esprit chevaleresque et romantique des princes d’Alhamra (château rouge de Grenade); c’était une élégie arabe qui déplorait les souffrances des Musulmans, la chute de l'islamisme en Espagne, et son imminente expulsion de l’Andalousie après une domination de sept siècles; elle invoquait dans les termes les plus touchans la compassion et les secours des peuples et des souverains musulmans. Bayezid, zélé musulman et poète lui-même, répondit par l’envoi d’une flotte qui devait ravager les côtes d’Espagne; il en donna le commandement à un de ses anciens pages que sa rare beauté avait fait surnommer Kemal (la perfection), et qui sous le nom de Kemal-Reïs devint plus tard la terreur des flottes chrétiennes. La seconde ambassade fut celle de Venise Antonio Ferra et Giovanni Dario, qui sept ans auparavant avaient conclu la paix avec Mohammed II après une guerre onéreuse de seize ans, vinrent renouveler au sultan les assurances d’amitié de la république. De son côté, Bayezid envoya un ambassadeur à Venise, avec la double mission de demander le droit de station pour les flottes ottomanes dans le port de Famagoste, aussi long-temps qu’il serait en guerre avec l’Égypte, et de suivre les négociations que Boccolino Guzzoni avait ouvertes avec la Porte. La ville d’Osimo, dans la Marche, avait secoué le joug du pape; à la suite de cette révolution, Boccolino, l’un de ses citoyens, s’en était fait nommer le seigneur: mais prévoyant qu’il ne pourrait se maintenir long­temps dans sa nouvelle dignité, et ne pouvant espérer trouver de l’appui dans les autres princes d’Italie, il fit offrir à Bayezid de tenir de lui la ville d’Osimo en fief. La courageuse résistance de Boccolino aux troupes du pape Innocent VIII, commandées par le cardinal Julien de la Rovère, et la crainte de l’arrivée des Turcs, déterminèrent Lorenzo de Médicis à s’interposer pour terminer cette lutte, qui aurait pu avoir les plus funestes conséquences pour la chrétienté; car il est fort douteux que les Turcs, une fois établis dans les Etats de Rome, eussent jamais pu en être chassés. Médicis conclut un arrangement d’après lequel Boccolino restituerait au pape la ville d’Osimo, moyennant une somme de sept mille florins. Le souverain pontife rentra en conséquence dans la possession d’Osimo; mais Boccolino fut arrêté sur la route de Florence à Milan, et pendu sans jugement préalable. Le sénat s’excusa de ne pouvoir accorder la station des flottes ottomanes, en alléguant la paix qüi régnait entre la république et l’Egypte. Ce même ambassadeur, ou un autre également envoyé à Venise, apporta à Lorenzo de Médicis, en témoignage de la haute considération du sultan, de riches présens, consistant en animaux rares, parmi lesquels on remarquait une girafe, la première qui fût arrivée en Europe.

Vers la même époque, un ambassadeur du voïévode de Moldavie vint apporter l’arriéré du tribut des deux dernières années; deux autres ambassadeurs, l’un hongrois, l’autre turc, partirent, le premier pour la Porte, le second pour le camp de Mathias Corvin, établi à Neustadt. L’ambassadeur hongrois Démétrius Yaxich, Servien de naissance, prit congé du sultan, qui, pour lui donner un témoignage de sa considération, le fit revêtir d’un kaftan d’honneur; à son retour en Hongrie il fut assailli, près de Semendra, par Ghazi-Moustafa, et massacré avec toute sa suite. Yaxich avait fait Moustafa prisonnier dans une des guerres précédentes, et, après lui avoir brisé les dents, l’avait forcé à rôtir lui-même, à un feu lent, son frère, qu’on avait embroché à cet effet. Cette cruauté inouie no justifie pas, il est vrai, la violation du droit des gens dans la personne d'un ambassadeur, mais elle l’excuse du moins en partie. Cependant Yaxich se défendit avec tant de valeur, qu’en tombant criblé de blessures, il mourut vengé; car il avait donné la mort à son ennemi. Ce fut pendant le séjour d’Yaxich à la Porte du sultan, que Mathias Corvin reçut l’envoyé turc à son camp, devant Neustadt, dont il faisait alors le siège. Ce même ambassadeur avait déjà été accrédité par Bayezid auprès du sultan d’Egypte, et quelques négociations heureusement conduites lui avaient donné la plus haute idée de ses talens diplomatiques. Mathias, qui n’ignorait pas cette particularité, se le fit amener dans une des batteries, pour lui donner audience au milieu du fracas des canons et du sifflement des boulets. Ce fut là qu’il répondit au message du sultan. L’ambassadeur, soit que la crainte lui eût fait oublier le discours du roi, soit que le tonnerre continuel de l’artillerie ne lui en eût pas permis une audition bien distincte, le supplia de répéter ses paroles. Corvin ne lui donna point d’autre réponse, si ce n’est : que le sultan lui envoyât à l’avenir des ambassadeurs capables de retenir ce qu’ils avaient entendu. En effet, l’année suivante, Bayezid envoya un second ambassadeur chargé à la fois d’excuser le meurtre d’Yaxich, et de renouveler pour trois ans la trêve qui venait d’expirer.

L’expédition de l’année 1488 s’ouvrit plus tôt que de coutume. Dès le 18 mars (3 rebioul-akhir 893), Ali-Pascha, suivi du nouveau beglerbeg de Roumilie Khalil-Pascha, et du beglerbeg d’Anatolie Sinan-Pascha, partit de Gallipoli pour l’Asie; Hersek Ahmed-Pascha que le sultan d’Egypte avait rendu à la liberté, dans l’espoir que cette concession hâterait le rétablissement de la paix, fut envoyé avec une flotte de cent voiles sur les côtes de Karamanie, pour seconder les opérations de l’armée de terre. Ali-Pascha, après avoir réuni à ses troupes celles d’Yakoub-Pascha, gouverneur de Karamanie, marcha d’Eregli sur Adana, par le défilé de Tschakid : il répara les fortifications d’Adana et de Tarsous, s’empara des châteaux d’Aïnzarba, de Kouré, de Nimrin et de Molwana, et rétablit les murs dévastés d’Ayas. Khalil-Pascha assiégea et prit la ville de Sis; le commandant égyptien de cette place fut envoyé à Constantinople, où il fut délivré de ses chaînes, revêtu d’habits d’honneur et renvoyé en Egypte, en reconnaissance de la mise en liberté de Hersek-Ahmed. Le sultan des Mamlouks envoya contre Ali-Pascha une nouvelle armée, commandée par les premiers begs de son empire, savoir : le général en chef Ouzbeg; Temeruz, beg du troisième rang; le premier portearmes, Kaniséwi, beg du quatrième rang, et le premier écuyer; nous devons mentionner en outre quinze cents officiers de tous grades, et les commandans des forteresses de Damas, de Haleb, de Tripoli, de Saïda et de Ramla, ainsi que les auxiliaires turcomans des tribus Ramazan et Torghoudoghli. Lorsque l’armée égyptienne fut arrivée près de Bagras, au défilé de la Syrie, elle trouva la flotte de Hersek-Ahmed stationnée de manière à lui barrer le chemin du côté de la mer; en cet endroit le passage, resserré entre la montagne et le rivage, est tellement étroit, qu’il en a pris le nom de Sakaltoutan, c’est-à-dire tenant par la barbe. Tout espoir de traverser le défilé paraissait perdu, lorsqu’il s’éleva une violente tempête qui dispersa les vaisseaux ottomans : Ouzbeg s’empressa de franchir cette gorge dangereuse, par laquelle avait passé Alexandre en allant à la rencontre du roi de Perse, pendant que Darius, arrivant de Beilan, descendait le mont Amanus. Les Égyptiens, continuant leur marche, traversèrent le Djihan (Pyramus) et le Sihan (Sarus); ils s’arrêtèrent entre les villes de Tarsous et d’Adana, dans la plaine d’Agatschaïri, bornée d’un côté par le Tschakid (Cydnus), de l’autre par le Sihan. Ce fut là que les deux armées se rencontrèrent, le 17 août 1488 (8 ramazan 893). Ali-Pascha se plaça au centre, entouré de ses meilleurs généraux, de Kizil-Ahmed, fils d’Isfendiar, d’Omarbeg, fils de Tourakhan, et de Mohammedbeg; à l’aile droite étaient Sinan et Yakoub, beglerbegs d’Anatolie et de Karamanie, lesquels avaient sous leurs ordres Ahmed-Pascha, fils de Welieddine le poète, et Souleïmanbeg; à l’aile gauche, combattait Khalil-Pascha, beglerbeg de Roumilie. L’avant-garde des troupes asiatiques était commandée par les fils d’Ewrenos, et celle des troupes européennes par Houseïnbeg. Ouzbeg donna le commandement de son aile droite au beglerbeg de Damas, à qui il subordonna les begs, premiers dignitaires de la cour du sultan Kaïtbaï; il confia son aile gauche, où combattaient les troupes auxiliaires de Syrie, au beglerbeg de Haleb; quatre mille lances, commandées par Temeruz, formaient l’avant-garde; Ouzbeg lui-même occupait le centre. Les deux fils d’Ewrenos, Isa et Souleïman, étant tombés à la première rencontre, l’armée d’Asie lâcha pied et prit la fuite; la cavalerie de Temeruz la poursuivit avec ardeur, et mit au pillage son camp qu’elle lui abandonna. Mais sur l’aile gauche, l’armée d’Europe disputa avec acharnement la victoire; toutefois, voyant ses rangs s’éclaircir, elle dut se retirer devant la supériorité de l’ennemi, en lui laissant comme trophées son artillerie, ses munitions et ses bagages. Une division des Egyptiens, chargée de protéger l’envoi du butin en Egypte, reprit le chemin de la Syrie; mais, à son arrivée à Bagras, elle trouva le défilé fermé par les troupes qu’avait débarquées Hersek-Ahmed, et ne put s’ou­vrir un passage que le sabre à la main, et en laissant sur la place un grand nombre de morts et les riches dépouilles des vaincus. Cependant Ouzbeg qui poursuivait ses succès en Cilicie, et que secondaient avec zèle les tribus Warsak et Torghoud, assiégeait Adana. dont il se rendit maître après l’explosion du magasin des poudres (1er avril 1489— 1 djemazioul-ewwel 894). Ali-Pascha s’était rabattu sur Eregli et Larenda, où il rassembla les débris dispersés de son armée; sur les ordres du sultan, qui voulait faire un exemple, il envoya à Constantinople Karagœz-Pascha, qui cette fois encore, par jalousie contre son chef, avait pris le premier la fuite, et avec lui plusieurs begs, auxquels il attribuait les malheurs de cette campagne. Karagœz-Pascha fut mis à mort; les autres furent jetés en prison ou destitués. L’année suivante (1490 — 895) se passa sans autres événemens à l’intérieur, que la construction d’une mosquée, d’une académie et d’un hôpital à Andrinople, l’incendie de plusieurs marchés et de tout le quartier d’Ishak-Pascha, et les ravages causés par la foudre, pendant une effroyable tempête, dans sept endroits différons de cette même ville; mais à l’extérieur, de nouveaux revers se préparaient.

La guerre avec l’Egypte devint de plus en plus malheureuse pour les armes ottomanes, par la perfidie du prince de Soulkadr. Alaeddewlet, que Mohammed II , la dernière année de son règne, avait replacé sur le trône, et protégé contre son frère et compétiteur Boudak, soutenu par le sultan d’Egypte, se laissa séduire par les victoires de Kaïtbaï son ancien ennemi; il négocia sa défection, par l’entremise d’Ouzbeg, au fils duquel il maria sa fille. Son frère Boudak, au contraire, que les Egyptiens avaient jusqu’alors retenu prisonnier à Damas, parvint à s’enfuir, et alla à Constantinople se jeter aux pieds du sultan, qui l’investit du sandjak de Wiza. Bientôt après, la politique ottomane, dans l’espoir de rallier à ce prince ses anciens partisans, et de se ménager en Asie un allié dont la principauté n’était pas sans importance, crut devoir prendre fait et cause pour Boudakbeg. Bayezid l’envoya donc en Asie conquérir l’héritage paternel, et lui adjoignit Mohammed-Pascha, fils de Khizrbeg et gouverneur d’Amassia, Iskenderbeg, fils de Mikhal, gouverneur de Kaïssariyé, et Moutanzaroghli-Mahmoud. le premier des begs de Karamanie. Boudak pénétra presque sans résistance sur le territoire de Soulkadr avec les troupes commandées par ces officiers; mais il déshonora ce premier succès en faisant crever les yeux à son neveu, le fils d’Alaeddewlet, que son père avait investi du sandjak de Kirschehr. Alaeddewlet s’avança contre lui à la tête d’une armée formidable; ayant intercepté une lettre de Boudak, dans laquelle ce prince demandait des renforts à Mahmoudbeg, Alaeddewlet substitua, à la lettre de son frère, une autre lettre qui portait que le misérable état de l’ennemi rendait inutiles tous secours ultérieurs. Boudak qui attendait toujours les troupes de Mahmoud, se vit tout-à-coup attaqué par des forces supérieures; malgré la vaillante défense de son fils qui tomba les armes à la main, et la bravoure héroïque d’Iskenderbeg, il fut fait prisonnier, et envoyé par le vainqueur au sultan d’Egypte. A la nouvelle de cette victoire, Ouzbeg, à la tête de son armée, se hâta d’opérer sa jonction avec Alaeddewlet, pour mettre le siège devant Kaïssariyé (895 — 1490). Bayezid, redoutant dans ces circonstances la mauvaise étoile d’Ali-Pascha, envova à sa place, contre l’armée confédérée, son kapitan-pascha Hersek-Ahmed; mais ayant appris qu’Ouzbeg et Alaeddewlet s’étaient portés en avant de Kaïssariyé et ravageaient les environs d’Eregli et de Larenda, il résolut de passer de Beschiktasch à Scutari, et de conduire en personne les opérations de la campagne. Pendant les préparatifs du départ, arriva à Constantinople une ambassade du prince de Tunis, avec des présens consistant en un exemplaire du Coran et en livres sur les traditions du Prophète; elle était chargée d’offrir la médiation du prince pour le rétablissement de la paix entre la Porte et l’Egypte. Dans cette intention, le savant moufti Ali Arabi, célèbre sous le nom de Molla Arab, avait depuis long-temps entretenu avec l’Egypte une correspondance; la nouvelle, qui arriva sur ces entrefaites, de l’évacuation du territoire ottoman par Ouzbeg et Alaeddewlet, à l’approche de Hersek Ahmed, facilita l’admission des propositions pacifiques du moufti et de l’ambassadeur de Tunis. Bayezid, au lieu d’aller de Beschik à Scutari, comme il se l’était proposé, se rendit, en chassant, à Andrinople, à Ipsala et à Koumouldjina, et retourna ensuite à sa capitale a pour y célébrer la circoncision d’un de ses petits-fils et le mariage de ses filles. Un corps de l’armée turque avait tenté, cette même année, une invasion dans la Carniole, mais il avait été taillé en pièces par la milice du pays dans la forêt de Birnbaum, de sorte que, suivant l’expression de Valvasor, «la forêt qui avait servi de retraite à ces bêtes féroces leur servit aussi de tombeau. »

Les cinq fils de Bayezid administraient les plus belles provinces de l’Asie-Mineure : Sultan-Ahmed était gouverneur d’Amassia; Sultan-Schehinschah, de Karamanie; Sultan-Alemschah, de Mentesché; Sultan-Korkoud, de Saroukhan; et Sultan-Sélim, de Trébizonde. Leur circoncision avait déjà été célébrée sous le règne de Mohammed II, avec celle de leur oncle Djem. A l’époque qui nous occupe, le fils du prince Abdoullah , mort depuis peu, fut circoncis en même temps que le fils d’un vizir; les trois filles de Bayezid furent mariées, l’une à Ahmed-Mirza, fils du prince Oghourlu, resté sur le champ de bataille de Terdjan, et petit-fils d’Ouzoun-Hasan; la seconde au fils du grand-vizir Daoud-Pascha; et la troisième à Nassouh-beg, gouverneur de Scutari. Ces solennités furent célébrées dans l’hippodrome où peu de temps auparavant une église chrétienne, changée en magasin à poudre, avait été frappée du tonnerre : sa coupole couverte de tôle avait été lancée dans la mer, où elle avait surnagé, au grand étonnement des spectateurs. Dans l’intervalle , les négociations du moufti et de l’ambassadeur de Tunis étaient arrivées à une conclusion satisfaisante; après cinq années d’une guerre peu glorieuse pour les armes ottomanes , la paix fut signée entre l’Egypte et la Porte (1491), à condition que Bayezid résignerait ses droits sur les trois forteresses conquises dans la plaine de Tschoukourowa par l’armée égyptienne, lesquelles seraient considérées comme des fondations pieuses appartenant aux saintes villes de la Mecque et de Médine.

Après la pacification de l’Asie et la fixation des limites a vénitiennes, Bayezid tourna ses regards vers la Hongrie, qui, depuis la mort de Mathias Corvin, était déchirée par des querelles intestines; il se flattait, à la faveur des troubles qui y régnaient, de s’emparer de Belgrade, par corruption ou par surprise. Le commandant de Semendra, Khadim Souleïman-Pascha, représenta au despote üilak l’état précaire de la Hongrie, qui ne savait même pas sous quelle domination elle tomberait, et l’engagea à s’attirer les bonnes grâces du sultan, en lui livrant les places de Belgrade, d’Aladjahissar et de Zwornik. Uilak ayant fait une réponse ambiguë qui pouvait s’interpréter favorablement, Bayezid ordonna aux troupes albanaises de s’avancer sur Belgrade et d’en former le blocus. Le kapitan-pascha Goïgou reçut l’ordre d’aller avec trois cents voiles attendre l’arrivée du sultan sur les côtes d’Albanie. Bayezid partit le 10 mars 1492 de Constantinople pour Sofia, d’où il comptait se rendre à Belgrade, ou en Albanie, si ses projets sur Belgrade avortaient. Cependant les troupes du gouverneur de Semendra avaient assiégé Sabacz, pris quelques châteaux en Bosnie et menacé Yaitze. En Hongrie, les Turcs furent complètement battus par Kinis, et plusieurs de leurs begs faits prisonniers; George More, frère du ban de Szœreny, envoya à la Diète, dans deux voitures pleines de têtes turques, la sanglante preuve de la victoire des Hongrois.

Bayezid, trompé dans son espoir de réduire Belgrade par la force ou par la ruse, quitta son camp de Sofia, et entra, par la route de Monastir, en Albanie; il passa à Depedelen vingt-quatre jours du mois de ramazan 897 (juin 1492), pendant lesquels les troupes de la maison du grand-vizir et les janissaires ravagèrent le pays, et le dépeuplèrent de ses habitans. Dans le trajet de Monastir à Parlépé, un assassin déguisé en kalender s’était approché du sultan au milieu d’un passage profond et resserré, et avait voulu lui porter un coup de poignard que les gardes avaient prévenu à temps; il fut sur-le-champ mis en pièces. A l’occasion de cet événement, si ce ne fut lors du meurtre de Mourad Ier par Kabilovich, s’établit celte règle d’étiquette, d’après laquelle personne ne doit s’approcher armé du sultan, et qui ordonne que tous ceux qui sont admis en sa présence entreront soutenus par deux chambellans qui leur tiendront les bras. Les ambassadeurs étrangers sont encore soumis de nos jours à ce cérémonial, qui, dans l’origine, avait été établi pour prévenir toute tentative d’assassinat sur la personne du souverain. Bayezid prolongea de quelques mois son séjour en Albanie, à cause de la peste qui ravageait alors sa capitale, et ne retourna à Constantinople que vers le milieu de l’hiver.

Pendant cette campagne de Bayezid en Albanie, plusieurs corps d’akindjis portèrent la désolation en Autriche, et s’y montrèrent plus acharnés à détruire qu’ils ne l’avaient fait dans aucune de leurs expéditions précédentes. Cette invasion fut la cinquième dans la Styrie, la sixième dans la Carinthie, et la septième en Carniole. Les Turcs se divisèrent en trois corps, et se partagèrent la dévastation de ces malheureux pays. Le premier corps entra dans la Carniole et pénétra jusqu’à Laibach par Moettlinget Rudolphswerth, en exerçant toutes les horreurs imaginables. Les enfans furent empalés, et leurs têtes brisées contre les murs qui dégouttaient de leurs cervelles palpitantes; les filles furent violées sous les yeux de leurs mères, et les femmes en présence de leurs maris; les hommes liés ensemble et couplés comme des chiens. Pendant leurs repas, les barbares s’entouraient de haies de lances sur lesquelles étaient fichées les têtes des ennemis. A Tarwis il y eut un massacre général des habitans, et les routes du pays furent couvertes de membres mutilés. L’empereur Maximilien envoya des troupes en Carinthie que menaçait le second corps de l’armée turque; d’autres troupes se rassemblèrent sous les ordres de Rodolphe de Khewenhuller, auquel se joignirent les nobles de Carinthie, Jean Ungnad, Nicolas Lichtenstein, Pancrace Dietrichstein, Léonhard de Coloniz, Christophe de Veistriach, George de Weissenek, et Nicolas Rauber. Les chrétiens et les Turcs se rencontrèrent près de Villach, où pendant plusieurs heures ils se livrèrent un combat des plus acharnés; quinze mille prisonniers, que les Turcs avaient traînés à leur suite, brisèrent leurs chaînes pendant la bataille, et se portant avec fureur sur les derrières de l’ennemi, ils en firent un affreux massacre. Sept mille chrétiens restèrent sur la place; les Turcs, outre dix mille morts, eurent sept mille des leurs faits prisonniers; leur chef Ali-Pascha, de la famille de Mikhaloghli, fut fusillé par l’ordre de Kewenhuller ou de Coloniza. Aujourd’hui encore un tertre élevé à l’endroit où se donna la bataille témoigne du grand nombre de combattans qui y furent ensevelis. Le troisième corps d’armée des Ottomans envahit la Basse-Styrie jusqu’à Cilly. Ces cannibales, après avoir massacré leurs prisonniers, les éventraient, arrachaient leurs intestins dont ils se faisaient des ceintures, puis rôtissaient leurs corps et les mangeaient. Cependant hâtons-nous de dire que ces scènes hideuses n’appartiennent pas exclusivement aux Turcs; les Hongrois rivalisèrent souvent de cruauté avec eux, et quelquefois les surpassèrent. Ainsi Kinis, dont l’imagination était inépuisable en inventions atroces, livra aux tortures les plus affreuses les prisonniers qu’il fit sur les Turcs, lorsqu’il les força de lever le siège de Szœreny : les uns cousus dans des sacs furent jetés à l’eau; les autres furent broyés sous des meules de moulins; d’autres encore furent écorchés vifs, ou rôtis, ou dévorés vivans par des porcs affamés. La même année où Mikhaloghli périt près de Villach avec toute son armée, l’eunuque Ali-Pascha, gouverneur de Semendra, repoussé de la Transylvanie, fut complètement défait par Etienne de Thelegd, à l’entrée du défilé de la Tour-Rouge; il ne regagna la Valachie qu’aprés avoir perdu quinze mille hommes tant tués que blessés, et en abandonnant son butin et tous ses esclaves.

Pour venger les trois défaites éprouvées successivement par les armes ottomanes dans une même année à Szœreny, à Villach et au défilé de la Tour-Rouge, Yakoub-Pascha, à la tête de huit mille hommes, envahit pour la septième fois la Styrie-Inférieure (1493), et saccagea la contrée de Cilly et de Pettau. Yakoub qui avait été le kapou-aga de Bayezid, lorsque le sultan n’était encore que gouverneur d’Amassia, fut depuis attaché en qualité de beglerbeg à la personne du prince Alemschah, fils de Bayezid, et gouverneur de Karamanie. Yakoub-Pascha, en passant devant Yaitze, provoqua Konisaï, le commandant de cette forteresse, à un combat singulier; mais celui-ci, pour toute réponse, fit une sortie si vigoureuse, qu’il le força de se retirer dans le plus grand désordre. Les troupes ottomanes passèrent l’Unna près d’Ostroviz pour marcher sur Sluin et la Kulpa qu’elles n’avaient encore franchie dans aucune de leurs incursions précédentes; elles ravagèrent pendant quinze jours la Croatie et la Styrie-Inférieure; mais Jacques Szekely et d’autres chefs allemands les forcèrent à se replier sur la Croatie. C’est alors que les principaux nobles croates, dont l’histoire ottomane cite un plus grand nombre que l’histoire hongroise elle-même, se firent une guerre acharnée les uns aux autres ; en première ligne on remarquait le ban Derenczeny, les comtes de Frangipan, Nicolas, Bernardin, et Jean, comte de Modrusch. Les uns avaient demandé des secours au roi de Hongrie, les autres à Yakoub-Pascha; mais lorsque le général turc, battant en retraite, revint en Croatie, ils se réconcilièrent pour combattre l’ennemi commun.

A son arrivée au pas de Sadbar, Yakoub le trouva barricadé d’arbres et de pierres et cerné de tous côtés par l’ennemi. Dans cette extrémité, il envoya un de ses officiers pour négocier sa retraite à prix d’argent; mais Derenczeny ayant posé pour condition la reddition des prisonniers et du butin, Yakoub se décida au combat. Cependant Derenczeny, redoutant la supériorité de l’ennemi, était sur le point de se retirer lorsque Bernardin de Frangipan s’y opposa en lui reprochant de vouloir soustraire aux chances d’une attaque la vie de son fils et celle de son frère. Yakoub, mettant à profit le temps perdu en discussions par les généraux chrétiens, se dégagea du défilé, en faisant abattre un bois qui lui fermait le passage. Suivi dans sa marche par l’armée chrétienne, le général turc lui offrit la bataille près d’Adbina, le 9 septembre 1493: cinq mille sept cents Hongrois furent tués; trois chefs croates de la famille de Derenczeny furent faits prisonniers; des trois comtes de Frangipan, l’un périt dans la mêlée, l’autre tomba entre les mains des Turcs, et le troisième réussit à se sauver par la fuite. Yakoub-Pascha ordonna de trancher la tête au fils et au frère de Derenczeny, et les fit présenter au ban de Croatie sur une assiette, en lui reprochant violemment d’avoir rompu la paix, lorsque l’armée ottomane avait voulu se retirer sur son territoire; puis, après avoir fait couper les nez des chrétiens tombés sur le champ de bataille, il les envoya avec Derenczeny à Constantinople comme trophées de sa victoire. Le général croate, conduit en présence du sultan, ne changea rien à sa hauteur et à sa rudesse ordinaires; cependant Bayezid ne le fit pas mourir, il se contenta de le bannir avec deux de ses serviteurs dans une île, où il mourut au bout de trois mois, soit par le poison, soit par l’influence meurtrière du climat. Yakoub, en récompense de sa victoire, reçut des mains du sultan un sabre magnifique et un cheval des écuries impériales; là ne s’arrêtèrent pas les faveurs de Bayezid, qui le nomma beglerbeg de Roumilie, et fit passer le titulaire de ce gouvernement à celui de Bosnie.

Paul Kinis se montra jusqu’au dernier moment de sa vie l’ennemi implacable des Ottomans. Etendu sur son lit de mort, il s’efforça encore de déterminer le roi de Hongrie à venger les incursions faites par les akindjis, après la déroute de Derenczeny, dans la Styrie jusqu’à Pettau, et dans le Banat jusqu’à Temeswara. Lorsqu’il avait déjà la langue paralysée par une attaque d’apoplexie, il se fit apporter une carte de Turquie, et montrant à son souverain les frontières ottomanes, il porta en même temps sa main sur son cou, en indiquant par un signe énergique quel traitement on devait infliger aux ennemis de la chrétienté. L’empereur Maximilien avait chassé les akindjis de la Styrie, d’où ils ne s’étaient retirés qu’en emmenant sept mille prisonniers; la vigueur qu’avait déployée en cette circonstance le nouvel empereur eut pour résultat leur entière disparition pendant les vingt-cinq années de son règne. Les ravages des Ottomans dans le banat de Temeswar furent vengés par l’invasion de Semendra, où Kinis, à la veille de mourir, accompagna l’armée; les faubourgs de Semendra furent incendiés, et le pillage de la contrée donna aux chrétiens un riche butin en esclaves, en bestiaux, en blé, et en objets précieux, tellement que cinq bœufs ne valaient qu’un ducat, et qu’une femme avec quatre filles se vendaient dix-huit pièces d’argent Les Hongrois usèrent de réciprocité à l’égard des Turcs, et vendirent leurs prisonniers; car, à cette époque, vendre les prisonniers et les massacrer en masse était un usage commun aux deux nations. Les chrétiens, après les brigandages productifs qu’ils avaient commis, arrivèrent le 1er novembre 1494 sous les murs de Belgrade. Pierre More, un des parens de Szœreny, surnommé le tranche-tête, qui, vers la fin de 1494, était allé en qualité d’ambassadeur à Constantinople, en revint l’année suivante accompagné d’une ambassade turque qui apportait des présens et l’offre du renouvellement de la paix pour dix ans. Le roi de Hongrie accepta la paix pour trois ans seulement, sous la condition expresse que tous les chrétiens faits prisonniers depuis la défaite de Derenczeny seraient rendus à la liberté, que toute incursion cesserait pendant la durée de l’armistice, et qu’il serait laissé à la volonté du roi de prolonger ou de rompre la trêve en avertissant la Porte trois mois avant son expiration. Les dernières hostilités des Hongrois, avant la conclusion du traité, avaient été celles de Vladislas Kanisaï, gouverneur de Yaitze, qui l’année précédente avait forcé Yakoub à la retraite, en faisant une sortie de la forteresse qu’il commandait; il avait envahi la Servie avec quatre mille chevaux, et pris deux châteaux-forts dans lesquels l’eunuque Ali-Pascha avait déposé son butin. Nommé ban de Croatie, après la mort de Derenczeny, le brave Kanisaï marcha sur les traces de Paul Kinis, mort non loin de Belgrade, au retour de la dernière expédition faite en Servie d’après ses conseils. Ce fut Kanisaï qui découvrit et punit le complot formé par les officiers de la garnison de Belgrade délivrer la ville aux Turcs; les principaux auteurs de celte trahison, le chevalier de Saint-Jean, prieur d’Aurana, et Laurent Uilak, duc héréditaire de Syrmie, perdirent seulement leurs dignités et leurs biens; les traîtres d’un rang inférieur furent punis de mort (1495).

En 1496, les Turcs s’emparèrent des châteaux-forts de Komothya, de Thersaz, de Nerethva et de Koszoruvar, en Bosnie; l’année suivante ils se jetèrent sur la Dalmatie, ravagèrent les environs de Zara, et poussèrent jusqu’à Reifniz, Zirkniz, Loitsch et Oberlaibach, dans le Frioul. Firouzbeg, gouverneur de Scutari, fit savoir au commandant vénitien, MarcheseTrevisan, qu’il était venu, par ordre du sultan à Cattaro, pour protéger le territoire de George Czernoviz, prince de Monténégro, qui jusqu’alors avait été sous le patronage de Venise. La réponse de Trevisan, que la république n'avait pas l’intention de s’approprier aucune des possessions de Czernoviz, bien qu’elle satisfit pour le moment le sultan, ne laissa pas que de l’indisposer fortement contre cette puissance. Telle fut l’origine de la guerre qui éclata deux ans après entre la Porte et Venise.

Au printemps de cette année ( 3 mars 1497 ), le grand-vizir Daoud-Pascha, après avoir exercé pendant quatorze ans les plus hautes fonctions de l’empire, fut mis à la retraite avec une pension annuelle de trois cent mille aspres. Des quatorze grands-vizirs qui, depuis la création du grand-vizirat, avaient été élevés à cette éminente dignité, Daoud-Pascha fut le premier qui rentra dans la vie privée avec la faveur du sultan. Parmi les treize prédécesseurs de Daoud-Pascha, les uns conservèrent toute leur vie leur charge, les autres tombèrent en disgrâce et durent se résigner à des fonctions inférieures, comme Mahmoud-Pascha, Keduk-Ahmed et Mesih-Pascha, qui tous trois échangèrent le grand-vizirat contre le grade de kapitan-pascha et le gouvernement de Gallipoli. La place vacante par la retraite de Daoud-Pascha fut donnée au beau-frère du sultan, Hersek Hamed- Pascha, qui la céda dans le cours de la même année à Ibrahim Djendereli, fils de Khalil-Pascha, exécuté sous Mohammed II.

Bayezid, dont toutes les pensées étaient consacrées, autant que la dignité de son empire le permettait, ou à renouveler les anciennes trêves, ou à vivre en paix avec les puissances voisines, entretenait depuis sept ans des relations d’amitié avec la Pologne, lorsque la fameuse expédition de Balibeg, gouverneur de Silistra, rompit brusquement l’harmonie qui avait régné jusque-là entre les deux nations. En 1490 avait été conclu le premier traité entre la Porte et la Pologne, sous les règnes de Bayezid et de Casimir, le troisième des Jagellons; ce traité avait depuis été renouvelé pour trois autres années, par Jean Albert, qui était monté sur le trône de Pologne au préjudice de ses deux frères aînés, Sigismond, et Vladislas roi de Bohême et de Hongrie. A l’expiration du terme fixé, Jean Albert chercha des prétextes d’hostilités, non contre les Turcs, mais contre les Moldaves, et entreprit bientôt la malheureuse campagne de Suczawa. Hadislas, roi de Hongrie, envoya un ambassadeur à la Porte (1497) pour offrir sa médiation dans les affaires de Pologne, et représenter que l’invasion de la Moldavie par les troupes polonaises constituait une violation du droit souverain, non de la Turquie, mais de la Hongrie, dont la Moldavie était tributaire. Malgré cette intervention, Balibeg Malkodjoghli, gouverneur de Silistra, reçut l’ordre d’entrer en campagne, et fit deux expéditions dans le cours de l’année 1498, l’une au commencement du printemps, l’autre pendant l’automne : la première fois, il passa le Danube à la tête de soixante mille hommes, et en revint avec dix mille prisonniers; dans la seconde incursion, le général turc commandant l’expédition avait sous ses ordres plus de quatre-vingt mille combattans, s’il faut en croire les historiens hongrois. Après avoir passé le Dniester sur un pont de bateaux, il confia le commandement de l’avant-garde à son fils puîné, Tour-Alibeg, et celui de la deuxième division de l’armée à son fils aîné Alibeg.

Soroka sur le Dniester fut ravagée, et le fortin qui défendait le passage du fleuve rasé. La ville deDereczny, sur les bords d’un lac, fut surprise et livrée aux flammes; Canczuga, Klebania, Braklaw, eurent le même sort; la place de Radimin dut à la force de ses remparts de n’être pas attaquée; mais Prevorsk fut emportée d’assaut. Près de cette ville, Balibeg, chargé d’un immense butin, rejoignit le corps d’armée de son fils; Hazan Woiwoda parcourut tout le pays, et rétablit sur le Dniester le pont rompu par les Polonais. Après avoir forcé le passage d’un défilé défendu avec plus de bravoure que de bonheur, Moustafaoghli, fils de Kasimbeg, passa avec cinquante cavaliers le pont de la Saana, saccagea toute la contrée et la ville de Jaroslaw, où il mit au pillage une église renommée par ses richesses en or et en argent; pendant ce temps Balibeg dévasta les environs de Halicz, de Zidacon, de Sambor et de Drohobiz. Les Turcs auraient pénétré plus avant dans le pays, si le froid et le manque de vivres n’eussent exercé dans leurs rangs d’affreux ravages. Les historiens polonais font monter à quarante mille le nombre des ennemis qui périrent dans cette expédition; d’après les historiens ottomans au contraire, Balibeg, dont l’armée était forte seulement de quarante mille hommes, revint avec un riche butin à Kilia et à Akkerman, où, après le prélèvement du cinquième revenant au sultan, il congédia les troupes auxiliaires. Pour récompenser Bogdan, voïévode de Moldavie, des services qu’il avait rendus pendant l’expédition en Pologne, Bayezid lui envoya, avec un kaftan fourré de zibeline et un drapeau, l’étendard à deux queues et la kouka (casque orné de plumes), distinctions dont la première l’élevait au rang des paschas, et la seconde à celui de colonel des janissaires.

L’année 149â, où Christophe Colomb découvrit l’Amérique , vit naître les premières relations politiques entre la Russie et la Porte. Le czar Jean III, attentif aux développemens de la puissance turque, désirait depuis long-temps se mettre en rapport avec elle. Dans des conférences ouvertes à Bielgorod entre Kouritzin, secrétaire du czar, et quelques paschas, ceux-ci lui firent part du désir qu’avait leur maître d’entrer en relation avec le sien. Le czar, instruit de ce fait, chargea son allié Menghli-Ghiraï, khan de Crimée, de sonder le sultan à ce sujet; Bayezid répondit : «Mengheli-Ghiraï, si le monarque de Moscou est ton frère, il sera aussi le mien.» Quelque temps après, les marchands russes d’Azov et de Kaffa ayant eu à se plaindre des gouverneurs de ces deux villes, y cessèrent entièrement leur commerce. Le pascha de Kaffa suggéra calomnieusement au sultan que ce résultat était dû aux intrigues de Menghli-Ghiraï; ce fut à cette occasion que Jean III, pour disculper son allié, écrivit au sultan la lettre suivante :

«A Bayezid, sultan libre, roi des princes de Turquie, souverain de la terre et de la mer. Nous Jean, par la grâce de Dieu, seul et véritable monarque héréditaire de toutes les Russies, et de plusieurs autres contrées du Nord et de l’Orient : voici ce que nous croyons devoir écrire à Votre Majesté:

Nous ne nous sommes point envoyé d’ambassadeurs pour nous complimenter. Cependant les marchands russes ont parcouru vos États et y ont exercé un commerce avantageux à nos deux empires; plusieurs fois ils se sont plaint à moi des vexations qu’ils avaient éprouvées de la part de vos magistrats; mais j’ai gardé le silence.

L’été dernier, le pascha d’Azov les a forcés de creuser un fossé, et de charrier des pierres pour diverses constructions; on a fait plus, on a contraint nos marchands d’Azov et de Kaffa à livrer leurs marchandises pour moitié de leur valeur. Si quelqu’un d’entre eux vient à tomber malade, on appose les scellés sur les biens de tous; et, s’il meurt, l’État s'empare de tout, ou ne restitue que la moitié en cas de guérison. Les clauses des testamens ne sont pas observées; les magistrats turcs ne connaissent, pour toutes les propriétés russes, d’autres héritiers qu’eux-mêmes. Tant d’injustices m’ont forcé d’interdire à mes marchands le commerce dans votre pays. D’où proviennent donc ces actes de violence, puisqu’autrefois ces marchands ne payaient que la taxe légale, et qu'il leur était permis de commercer librement? Le savez-vous, ou non? Encore un mot! Mohammed II votre père était un grand et célèbre prince; il a voulu, dit-on, nous envoyer des ambassadeurs pour nous complimenter : Dieu s’est opposé à l’exécution de ce projet; mais pourquoi n’en verrions-nous pas l’accomplisse­ment aujourd’hui? Nous attendons votre réponse

Moscou, 3i août 1492.»

Trois années plus tard, arriva à Constantinople la première ambassade russe. Michel Plesttschéïef, en prenant congé de Jean III, son souverain, reçut, avec une lettre de créance, des instructions suivant lesquelles il devait entamer des négôciations relativement à la liberté du commerce russe dans les États du sultan; il lui était enjoint de ne point fléchir le genou en complimentant Bayezid et son fils Mohammed, de traiter directement avec le sultan et non par l’entremise des vizirs, et de ne céder le pas à aucun autre ambassadeur. Dépassant l’esprit de ses instructions, Plesttschéïef se montra, dès son arrivée à Constantinople, raide et hautain; comblé d’égards et de politesses, il refusa l’invitation au repas donné par les vizirs en son honneur, les riches habits qui lui furent offerts et les dix mille sequins destinés à son entretien. A ce sujet, Bayezid écrivit à Menghli-Ghiraï: «Le monarque de Russie, avec lequel je désire vivement contracter amitié, m’a envoyé un homme grossier; je ne puis donc le faire accompagner en Russie par aucun de mes esclaves, de crainte qu’ils n’y soient offensés. Respecté en Orient et en Occident, je rougirais de me soumettre à un pareil affront, etc. » Cependant Bayezid ne se plaignit point au grand prince des dédains de son ambassadeur, et dans la lettre qu’il lui écrivit, il lui accordait toutes ses demandes relatives au commerce de ses sujets. En 1499, Jean III envoya un second ambassadeur à Constantinople, Alexis Golokvastof. avec des lettres de créance pour Bayezid et son fils Mohammed, gouverneur de Kaffa. Golokvastof était chargé d’obtenir de nouveaux avantages pour le commerce moscovite dans les Etats du sultan, et de dire à Bayezid : «Le grand prince ignore de quoi vous accusez son plénipotentiaire Michel Plesttschéïef; mais sachez que beaucoup de monarques envoient à mon maître des ambassadeurs auxquels il témoigne autant de bonté que de considération. C’est un fait dont le sultan peut lui-même s’assurer par expérience.» Ces rapprochemens entre la Turquie et la Russie avaient été nécessairement amenés, d’une part, par le besoin que ressentait cette dernière puis­sance d’ouvrir de nouveaux débouchés à son commerce: d’autre part, par les incursions récentes des Ottomans dans la Pologne, et par ses relations mul­tipliées avec les Khans de Crimée, feudataires du Sultan.

Toutes les provinces ottomanes d’Europe et d’Asie étaient à cette époque inondées d’esclaves polonais. Un choix des plus belles filles et des plus beaux garçons de cette nation fut envoyé au sultan d’Egypte Nassir Mohammed, fils de Kaïtbaï, comme présent de noces de Bayezid pour la fille de Djem que Nassir Mohammed avait demandée en mariage à la Porte, peu de temps après son avènement et la mort de Djem à Naples. Ainsi les deux petites-filles du conquérant étaient mariées aux deux plus puissans voisins de l’empire ottoman ; la fille de Djem au sultan tscherkassien, et celle de Bayezid à Ahmed-Mirza, petit-fils d’Ouzoun-Hasan, et héritier présomptif de la couronne de Perse. Ces deux mariages, qui furent d’une haute importance politique pour l’empire, rappellent celui de Mourad II avec la princesse servienne Mara, sur lequel Mohammed II avait fondé ses prétentions sur la Bosnie et la Servie. Bien que les sultans, successeurs de Bayezid, n’aient jamais invoqué ces alliances pour justifier leurs conquêtes dans les pays des princes leurs parens, ni pour les faire valoir comme des droits à la succession de ceux-ci, elles n’en étaient pas moins un signe non équivoque de l’influence que Bayezid voulait acquérir dans les affaires des deux plus puissans Etats limitrophes de son empire, la Perse et l’Egypte; et c’est sous son règne que se formula de plus en plus la politique extérieure turque, à laquelle il donna le premier, parmi les sultans, un grand développement par l’envoi de nombreuses ambassades en Europe et en Asie.

Pour établir sûrement notre point de départ dans l’appréciation du caractère de la diplomatie ottomane, et pour mieux connaître les diverses modifications qu’elle a subies, jetons un regard sur les ambassades et les traités de paix, qui, vers la fin du quinzième siècle, mirent Bayezid en rapport avec les États européens, et surtout avec ceux d'Italie. Vladislas, roi de Hongrie, avait envoyé en 1497 un ambassadeur à Constantinople, afin de faire comprendre dans la trêve de trois ans, signée entre lui et la Porte, son frère Jean Albert, roi de Pologne; mais cette négociation n’avait pas eu de succès, elle avait hâté au contraire la double invasion des Ottomans dans ces contrées. Presque en même temps, six États d’Italie recherchaient à l’envi l’amitié du sultan : le pape, Florence, Pise, Milan, Naples et Venise. Nous avons déjà mentionné les ambassades de Bayezid à Alexandre VI, au grand-maître de Rhodes, et au roi de France Charles VIII. Dans le cours de cette même année 1497, Bayezid reçut deux ambassadeurs d’Italie, l’un du pape Alexandre, l’autre de Luigi Sforza, qui étaient char gés de le faire entrer dans la ligue de leurs intérêts contre Venise. Cinq ans auparavant (1494), Alphonse, roi de Naples, avait demandé les secours du sultan contre les Français : après la mort de Ferdinand, l’ambassadeur napolitain, Tomaso Paleologo, conclut un traité définitif entre son successeur Frédéric d’Aragon, et la Porte (15 juillet 1498). Venise, menacée vers cette époque d’un grand nombre d’ennemis, envoya Andrea Zanchani à Constantinople avec le tribut de l’île de Zante et la mission de régler tous ses différends avec la Porte et de renouveler la trêve. Avant l’arrivée de Zanchani, Andrea Gritti veillait aux intérêts de la république, avec cette habileté politique qu’il déploya plus tard sur un plus vaste théâtre, lorsqu’il fut doge de Venise. L’eunuque Ali-Pascha ayant dévasté l’année précédente (1498) les environs de Zara et poussé son incursion jusque sous les murs de Laibach, d’où il avait ramené un grand nombre de prisonniers, et Bayezid, se doutant du but de la mission de l’ambassadeur vénitien, mais ne voulant pas laisser deviner ses intentions, chargea Firouz, sandjakbeg de Scutari, d’offrir ses excuses à Gritti. Sous prétexte que l’ambassadeur hongrois étant arrivé avant lui devait être expédié de préférence, Zanchani vit son audience remise de jour en jour; à la vérité Zanchani avait été complimenté à son entrée dans Constantinople, comme le sont encore aujourd’hui les ambassadeurs étrangers, par l’interprète de la Porte, mais il y eut cette différence que le cérémonial de l’introduction dans la salle d’audience du sultan ne fut pas rempli à son égard par le tschaouschbaschi, ou grand-maréchal, mais seulement par le soubaschi. ou lieutenant de police. Lorsqu’il présenta enfin ses lettres de créance au sultan, celui-ci ne daigna pas lui parler directement, et s’adressa toujours au grand-vizir Hersek Ahmed Pascha, frère d’Ulric, duc de l’Herzegovine, autrefois chrétien et patricien de Venise, alors musulman et gendre de Bayezid. Les autres vizirs étaient à cette époque Ibrahim, vieillard de soixante-quinze ans: Yakoub-Pascha, également gendre de Bayezid et vainqueur du général croate Derenczeny, et enfin Iskender-Pascha, qui devait renouveler en cette année (1499) la terreur qu’il avait répandue vingt-quatre ans auparavant sur les rives du Tagliamento.

La négligence affectée avec laquelle on avait traité Zanchani fut loin de rassurer Venise, qui n’ignorait pas l’activité qui régnait dans l’arsenal de Gallipoli, et l'équipement d’une flotte dont Kemal-Reïs devait prendre le commandement. Quinze jours avant l’audience de Zanchani. la flotte ottomane, forte de vingt grands vaisseaux, de soixante-sept galères, et comptant en tout deux cent soixante voiles, avait appareillé, pour transporter sur les côtes de la Morée, dans les parages de Modon et de Lepanto, une armée de soixante-trois mille hommes, se composant de vingt-huit mille hommes de troupes d’Europe, dix-huit mille de troupes d’Asie, huit mille sipahis et autant de janissaires.

A cette époque les revenus nets de l’empire ottoman s’élevaient à peu près à deux millions et demi de ducats; la puissance de la famille impériale florissait dans la personne des sept fils de Bayezid, tous gouverneurs de provinces, et de sept filles, mariées à des paschas puissans. Cette prospérité et cette force faisaient d’autant plus désirer à la république le maintien de sa paix avec la Turquie; cependant, pour être en garde contre une surprise, elle fit armer une flotte puissante. Le sultan, qui avait l’œil ouvert sur ces préparatifs, signa avec Venise, par l’entremise de Zanchani, le renouvellement de la paix, non en langue turque, mais en langue latine, ce qui, dans l’idée de Bayezid, lui laissait toute latitude de manquer à sa parole quand il le jugerait favorable à ses intérêts. Les ambassadeurs de Milan, de Florence et de Naples avaient, du consentement du pape et de l’empereur Maximilien, poussé la Porte à la conclusion de cette fausse paix et à sa violation immédiate, afin que les Vénitiens, trompés par les feintes protestations du sultan, fussent livrés sans défense aux attaques des Turcs, lorsque ceux-ci commenceraient les hostilités. Bayezid, pressé par les ambassadeurs de Ludovic Sforza, partit, le 1er juin 1499 (21 schewal 904), de Constantinople pour Andrinople, d’où il envoya le beglerbeg de B.oumilie, Moustafa-Pascha, avec l’armée de terre, investir Lepanto; la flotte, sous les ordres du kapitan-pascha Daoud, avait appareillé pour la même destination. Des vents contraires avaient forcé Daoud de se tenir constamment à l’ancre pendant trois mois sous l’ile de Sapienza qui protège au sud le port de Modon; dans l’intervalle, l’armée de terre s’était avancée jusqu’à la vallée de Tschabaldja, dans le voisinage de Lepanto. Khalilbeg, sandjak de Morée, ayant fait savoir le séjour forcé de Daoud- Pascha devant Modon, Hersek Ahmed-Pascha, l’ancien grand-vizir, accourut avec plusieurs milliers de janissaires, et arriva au port de Khloumiza, au moment où la flotte ottomane rencontra celle de Venise, qui, forte de cent cinquante voiles, venait lui disputer l’entrée du golfe de Lepanto. L’amiral vénitien Antonio Grimani, quoique bien inférieur en forces à l’ennemi, se disposait au combat, lorsqu’il fut joint par Loredano qui amenait de Corfou un renfort de quinze navires bien armés. L’arrivée de Loredano, que les Vénitiens regardaient comme leur plus habile amiral, excita la jalousie de Grimani; on se rangea néanmoins en ordre de bataille; les deux flottes manœuvrèrent plusieurs jours en présence l’une de l’autre; Alban Armenio commandait l’avant-garde. Loredano et Grimani les navires qui étaient sous leurs ordres. Trois marins non moins expérimentés que les amiraux vénitiens se partagèrent le commandement de la flotte turque; mais leurs équipages, ignorans et arrachés tout récemment à la charrue, voyaient avec terreur l’instant d’en venir aux mains; le kapitan-pascha Daoud, et sous ses ordres les deux capitaines Kemal-Reïs et Borrak-Reïs, qui montaient deux vaisseaux de deux mille cinq cents tonneaux, les plus grands de toute la flotte, sortirent néanmoins du port de Porto-Longo et se rangèrent en ligne.

Les deux flottes se rencontrèrent près de l’île de Sapienza, appelée depuis Borrak-Reïsa. Alban Armenio, commandant l’avant-garde, voyant le gros navire de Borrak-Reïs séparé du reste de la flotte et s’avancer à la hauteur de Chiarenta, et le prenant d'ailleurs pour celui de Kemal-Reïs, se détacha de l’escadre pour l’aborde ; Loredano s’avança pour le soutenir; les deux capitaines jetèrent leurs grapins presque simultanément sur le vaisseau turc, et se précipitèrent sur le pont le sabre au poing. Au moment d’être pris, Borrak-Reïs, n’écoutant que les conseils du désespoir, mit le feu aux deux navires entre lesquels se trouvait le sien; l’incendie se communiqua rapidement aux agrès; les trois navires ne présentèrent bientôt plus qu’une immense trombe de flammes. Les capitaines les plus renommés des deux flottes, Armenio et Loredano, Kara-Hasan et Borrak-Reïs, périrent avec leurs équipages, au milieu de l’incendie qui dévorait leurs vaisseaux (â8 juillet 1499). Grimani qui, par jalousie, n’avait pas voulu dégager Loredano, retourna à Corfou en laissant à la flotte turque la libre entrée du golfe de Lepanto.

La forteresse de Lepanto s’élève sur la pente d’une montagne de forme conique : elle présente trois citadelles a superposées l’une à l’autre; la première est appelée Peritorio, la seconde Uramasio, et la troisième Neo-Castron. Mais les fortifications avaient été extrêmement négligées dans les derniers temps, et les murs en pierre sèche tombaient en ruines de tous les côtés. Grimani à son retour de Corfou, et renforcé de vingt-deux navires français et de deux autres de Rhodes, ayant de nouveau rencontré la flotte turque, se contenta de lui lâcher de loin quelques bordées. Par tant d’inactivité et d’irrésolution, l’amiral vénitien détermina le commandant de l’escadre française à abandonner Grimani à ses propres forces. La flotte turque ayant jeté l’ancre devant le port de Lepanto, Grimani intimidé n’osa pas secourir la ville, et le commandant Zuano Mori, se voyant ainsi délaissé, crut devoir rendre la citadelle (26 août 1499) sitôt qu’il vit s’éloigner la flotte vénitienne.

Lepanto (Naupactus), que les Turcs appellent Aïnabakhti, est le port le plus important du golfe de Corinthe, à cause de sa proximité du détroit qui ouvre le passage du golfe. Cette ville appartint d’abord aux Locriens, mais les Athéniens la leur enlevèrent et y transplantèrent les restes des Messéniens vaincus par les Spartiates. Plus tard Philippe de Macédoine la donna aux Étoliens, et les Romains la restituèrent aux Locriens, ses premiers possesseurs. Dès que Bayezid II se vit maître du plus important boulevard des Vénitiens dans l’Hellade, il ordonna de fermer le détroit par la construction de deux forts sur les promontoires de la Morée et de la Roumilie, qui s’appelaient autrefois Rhion et Antirrhion. Sinan-Pascha, beglerbeg d’Anatolie, fut chargé de la direction de ces travaux, tandis que Moustafa-Pascha, beg de Prevesa, reçut ordre de construire, sur les modèles de ceux de Venise, quarante navires, qui devaient servir l’année suivante à la conquête de Modon et de Coron. Le sultan quitta ensuite les bords du golfe de Corinthe, où il était venu assister au siège de Lepanto, et se rendit par Yenischehr, Monastir, Kœpruli et Ouskoub, à Constantinople. La flotte ottomane hiverna dans le port d’Oumourbeg, voisin de Corinthe. Le jour de l’arrivée de Bayezid dans sa seconde capitale, mourut le grand-vizir Ibrahim , fils de Khalil, de la famille de Djendereli; il avait succédé dans cette haute dignité à son père, à son grand-père, et à deux de ses aïeux, qui se l’étaient transmise sans interruption. Une mosquée et une médrésé élevées à Constantinople rappellent la mémoire d’ibrahim; Mesih-Pascha, qui avait fait le dernier siège de Rhodes, lui succéda dans le grand-vizirat.

Avant que Bayezid eût quitté Andrinople pour aller à Lepanto, Iskender-Pascha, gouverneur de Bosnie, était venu mettre à ses pieds la part du butin qui lui revenait de l’expédition contre Zara. Iskender avait ouvert par cette expédition les hostilités contre Venise, moins pour faire des conquêtes en Dalmatie que pour diviser les forces de l’ennemi et préserver la Bosnie de toute attaque de la part des Vénitiens pendant le siège de Lepanto. Vers l’automne. immédiatement après la prise de cette ville, Iskender envahit une seconde fois le Frioul et la Carinthie jusqu’aux rives de l’Isonzo et de la Drave, et y renouvela les scènes terribles dont il avait déjà une fois effrayé ces contrées. Dix mille cavaliers divisés en trois corps et cinq mille fantassins vinrent camper, vers la fin de septembre dans la plaine entre Gardisca et Udine, de sorte que toute communication fut interceptée entre le Frioul et la Carinthie. Deux mille cavaliers passèrent le Tagliamento ravageant tout sur leur passage; une de leurs divisions poussa par Porto-Bufale à travers la Marche de Trévise jusqu’à Vicence. Venise envoya à leur rencontre trois mille hommes d’élite, parmi lesquels cinq cents cavaliers; ce corps se renforça à Sacile de trois mille fantassins et marcha sur Gradisca. Cent cinquante stradiotes (cavaliers légers) avaient fait une sortie de cette dernière ville, et, vainqueurs d’un corps de cinq cents Turcs, ils étaient revenus avec un trophée de cent têtes. Le 8 octobre 1499, les troupes ottomanes partirent de Gœrz, passèrent l’Isonzo, réduisirent en cendres cent trente-deux villes, bourgs et villages, et ramenèrent de cette expédition huit mille prisonniers. Andrea Zanchani, général vénitien qui assista à ces brigandages, sans rien faire pour s’y opposer, en fut justement puni par la suite. Un autre corps ottoman avait en même temps ravagé la Carniole et la Carinthie, et en était revenu par Castel-Nuovo, avec un riche butin de jeunes garçons et de jeunes filles. En Dalmatie, les Turcs s’étaient emparés de toute la contrée de Makarska et de Primorie jusqu’à la Narenta, mais ils avaient échoué dans une entreprise sur Almissa. Telle fut la dernière des grandes incursions qui, dans le cours de ces trente années, s’étaient renouvelées à vingt reprises différentes, en Autriche, en Hongrie, en Transylvanie et en Pologne, mais qui dès lors cessèrent jusqu’au premier siège de Vienne. Iskender-Pascha qui, trois fois, avait dévasté les pays entre l’Isonzo et le Tagliamento, porta l’année suivante ses armes en Bosnie, où il fit le siège de Yaitze: forcé à la retraite par Jean Corvin, qui, dans cette rencontre, lui tua quatre mille hommes, il mourut peu de temps après d’une maladie pédiculaire, à la grande joie des populations chrétiennes voisines de son gouvernement.

La grande perte qu’avait éprouvée Venise en 1498. par la reddition de Lepanto, fut en quelque sorte compensée par la conquête de l’île de Céphalonie. Céphalonie, que dès le commencement du treizième siècle les empereurs de Byzance avaient cédée à la république, lui avait été enlevée par Keduk Ahmed-Pascha dans l’avant-dernière année du règne de Mohammed II; le traité conclu entre la Porte et Venise, lors de l’avènement de Bayezid, avait confirmé la propriété de l’île aux Ottomans. Antonio, frère du patricien Lionardo, sur lequel Keduk-Ahmed avait pris Céphalonie, Zante et Santa-Maura, leur reprit cette île par la force des armes; mais Venise, scrupuleusement fidèle aux conditions du traité, envoya quatre galères contre Antonio, qui fut tué dans cette rencontre, et elle restitua Céphalonie à la Porte. Depuis cette époque, l’île était restée dans la possession des Ottomans: mais l’année de la prise de Lepanto, ou l’année suivante, deux flottes vénitienne et espagnole, commandées par Pisani et Gonzalve Vaillant, parurent devant Céphalonie, et, après un siège de peu de durée, em­portèrent la capitale d’assaut. Une table en marbre avec une inscription fut placée au-dessus de la porte principale de la forteresse, pour éterniser le souvenir de ce brillant fait d’armes de Pisani.

Pendant l’hiver de 1499 à 1500, Moustafabeg de Prevesa avait construit les quarante navires commandés par Bayezid; déjà vingt de ces navires étaient prêts à sortir du chantier, lorsque par une nuit obscure ils furent brûlés par les Vénitiens. Des troupes de la Seigneurie prirent également le fort de Regniassa, et empêchèrent, à l’aide de cette position, les renforts qui auraient dû partir du golfe d’Arta pour grossir la flotte ottomane. Le 7 avril 1500, Bayezid partit de Constantinople pour la Morée, afin de ranimer l’enthousiasme des troupes par sa présence. Il séjourna dix-huit jours à Leontari et y célébra les fêtes du Ramazan ; le 7 juillet 1500 (9 silhidjé 905). il reçut la nouvelle de l’arrivée avec la flotte devant Modon d’Yakoub-Pascha; et quatre jours après il parut lui-même devant la ville qui était déjà investie par terre et par mer. L’artillerie ottomane ayant ouvert le mur en plusieurs endroits, un assaut général fut résolu; mais les troupes s’y portèrent avec si peu d’ordre et une telle impétuosité, que les premiers bataillons furent culbutés et écrasés dans les fossés par ceux qui les suivaient, en sorte que les Ottomans montèrent à la brèche sur les corps de leurs morts et de leurs blessés. La garnison soutint vaillamment ce premier choc; toutefois l’ennemi resta maître du faubourg de Modon, d’où il continua ses attaques. Le siège avait déjà duré trois semaines, lorsque le nouvel amiral de Venise, Melchior Trevisani, arriva au moment où les Turcs se préparaient à un second assaut. Quoique inférieur en nombre, Trevisani résolut de secourir les assiégés; pendant qu’il attirait sur lui l’attention de l’ennemi, il détacha de son escadre quatre galères chargées de renforts et de munitions de toute espèce. Le projet était d une exécution difficile; mais Modon étant aux abois, il tenta hardiment l’aventure : les quatre ga­lères passèrent à pleines voiles au milieu de la flotte turque, et se présentèrent à l’entrée du port qu’elles trouvèrent fermé par une forte estacade; les soldats de la garnison quittèrent en masse les remparts pour rompre cet obstacle et faciliter le passage des galères.

  Dans ce moment, Sinan-Pascha. beglerbeg d’Anatolie, voyant plusieurs postes dégarnis, ordonna l’assaut: les Turcs escaladèrent les murs ou pénétrèrent par les brèches sans trouver de résistance, et se répandirent, le fer et le feu à la main, dans toute la ville (10 août 1500). La garnison dispersée essaya cependant de se rallier et de se former en bataille, mais ce fut en vain; les Musulmans étaient déjà maîtres de toutes les avenues. Le carnage dura plusieurs heures sans distinction d’âge ni de sexe; presque tous les nobles furent mis à mort. L’évêque Andrea Falconi fut tué au moment où il exhortait le peuple. Les Turcs mirent le feu à la ville, qui brûla pendant cinq jours; le sixième, Bayezid y entra pour consacrer à l’islamisme l’église principale, en y faisant la prière du vendredi. En voyant la hauteur des murs et la profondeur des fossés, le sultan s’écria: «Dieu en a fait la conquête par la valeur de mon beglerbeg Sinan et de mes janissaires.» Le janissaire qui le premier avait escaladé les murs fut nommé sandjak d’une des plus riches provinces de l’empire. Le sac de Modon entraîna la chute de Navarin ou Zonchio (l’ancienne Pylos) et de Coron; le grand-vizir Ali-Pascha et le kapitan-pascha Daoud allèrent les investir, le premier avec l’armée de terre, le second avec les forces navales (15 août); mais les deux villes capitulèrent aussitôt, afin d’éviter le sort qui avait frappé les habitans de Modon. Le sultan fit son entrée à Coron le 20 août 1500. alla prier dans la cathédrale, et quitta la ville le 23 août, après y avoir laissé, ainsi qu’à Modon, une garnison de mille azabs et de quinze cents janissaires. Reconnaissant envers Dieu du succès de ses armes, il destina les revenus de ces deux places au trésor des saintes villes de la Mecque et de Médine. Trois cents ouvriers furent employés à réparer les fortifications de Modon et à construire de nouvelles tours; chaque ville de la Morée dut envoyer cinq familles pour repeupler cette place. Bayezid, en quittant Coron, s’était rendu devant Napoli di Malvasia; mais Paul Contarini s’y était renfermé avec la ferme résolution de s’ensevelir sous ses ruines plutôt que de la rendre ;son opiniâtre résistance força les Ottomans à en lever le siège.

La plume habile du secrétaire d’Etat Nischandji Tadjibeg écrivit les lettres de victoire par lesquelles Bayezid annonçait aux gouverneurs des provinces, aux souverains étrangers ou à leurs ambassadeurs, la prise de Lepanto, de Coron et de Modon; on en expédia au podestat de Gênes à Scio, au grand-maître de Rhodes, aux rois d’Espagne, de France, de Pologne et de Hongrie. Deux espions envoyés par ce dernier en Morée, qui avaient été faits prisonniers au siège de Modon, lui furent renvoyés lorsqu’ils eurent assisté à l’exécution des nobles de cette place. Dans ses lettre de victoire le sultan traitait Venise de rebelle, «qui, possédée du démon, lui avait refusé obéissance». La république, ne pouvant plus porter seule le poids de cette guerre meurtrière, implora les secours du pape, de l’empereur d’Allemagne, des rois d’Angleterre, de France, d’Espagne, de Naples, de Pologne et de Hongrie. Le pape Alexandre VI, au lieu d’envoyer les secours demandés, fit une réponse dans laquelle il se contentait de déclamer en termes énergiques contre les blasphèmes des Turcs, la profanation des églises et les dangers de la chrétienté; mais cette sainte indignation cadrait mal avec les actes d’Alexandre Borgia, qui au fond déplorait moins les méfaits du sultan que la perte de la pension de Djem. Enfin l’intérêt commun réunit Venise, le pape et le roi de Hongrie dans une alliance offensive et défensive, qui fut promulguée le dimanche de la Pentecôte de l’an 1501, dans la chapelle du pape à Rome. Ce fut la seconde ligue des puissances chrétiennes contre la Turquie; ces sortes d’assurances mutuelles contre les envahissemens de la Porte s’étaient substituées aux croisades; l’esprit agressif et conquérant de ces grandes époques religieuses s’était prudemment transformé en un système de politique expectante et défensive. La première de ces ligues avait été celle que le pape Innocent VIII avait formée peu avant sa mort et qui fut stérile en résultats. D’après les dispositions du traité dressé par Innocent, les forces réunies de l’empereur Frédéric, de son fils Maximilien, de Mathias Corvin et de la flotte papale, sous la haute direction d’un des rois de France, d’Angleterre ou d’Espagne, et accompagnées de la plupart des cardinaux, devaient agir de concert contre les Turcs. Déjà le pape, malgré l’épuisement de son trésor par suite des secours envoyés aux Espagnols contre les Maures de Grenade, avait employé vingt mille scudi aux préparatifs de l’expédition projetée, lorsque la mort vint le frapper et par contre­coup arrêter l’entreprise. L’alliance entre Venise, le pape et la Hongrie, eut un résultat plus heureux que la première; les forces navales des deux premiers Etats se renforcèrent des flottes espagnole et française, qui ne tardèrent pas à prendre la mer pour don ncr la chasse aux Ottomans.

L’amiral vénitien Trevisani n’avait pu survivre à la douleur de voir tomber Lepanto, Modon et Coron, que tous ses efforts avaient été impuissans à sauver. Son successeur Benedetto Pesaro, de sa station à Corfou entreprit d’enlever Navarin aux Ottomans, et de brûler douze de leurs galères qui se trouvaient à Voïssa. Il partit en effet avec huit vaisseaux, surprit l’escadre ennemie, brûla la première galère qu’il rencontra, et captura les onze autres. Mais tandis que Pesaro ramenait triomphalement sa prise à Corfou. et que la flotte espagnole, sous «les ordres de Gonzalve de Cordoue le grand capitaine, ravageait les côtes de l’Asie-Mineure, Kemal-Reïs tombait à l’improviste sur Navarin, s’emparait des quatre galères qui se trouvaient dans le port, et du château que Carlo Contarini avait rendu lâchement à Ali-Pascha sur la promesse d’une libre retraite. Pesaro vengea l’affront fait aux armes de Venise, dans le sang de Contarini, qu’il condamna â avoir la tête tranchée. Cependant les flottes vénitienne et espagnole, sous les ordres de Pesaro et de Gonzalve parcoururent la mer Ionienne (1500); les forces navales du pape, commandées par le cardinal d’Aubusson, dévastèrent les possessions turques de l’archipel jusqu’à l’entrée des Dardanelles[. La flotte ottomane s’étant retirée à Constantinople, Pesaro prit Egina, et livra au supplice du gibet l’équipage de plusieurs vaisseaux turcs qui étaient tombés entre ses mains. Les vaisseaux français, conduits par l’amiral Ravestein et ayant à bord dix mille hom mes de troupes de débarquement, allèrent aborder à Mitylène. Ravestein fit une descente dans l’île et assiégea pendant vingt jours la capitale. A cette nouvelle, le prince Korkoud, gouverneur à Magnésie, embarqua au port d’Ayazmend huit cents hommes destinés à repousser les Français; pendant ce temps, le sandjak de Karasi venait se joindre à l’expédition avec son contingent. Bayezid, furieux de voir l’ennemi si prés de ses provinces, eut pour la .première fois recours à des contributions et à des corvées extraordinaires destinées à subvenir aux frais de nouveaux armemens. Depuis ce fut, sous le nom de houdousi awariz ou dépenses accidentelles, une source régulière de revenus dans le système financier des Ottomans. Hersek Ahmed-Pascha, assisté du beglerbeg d’Anatolie, Sinan-Pascha, fut envoyé par le sultan au secours de Medilû. Dans la nuit qui suivit le départ de Hersek-Ahmed (octobre 1500 — djemazioul-ewwel 906), le feu prit à Galata dans le voisinage de l’arsenal des poudres; le grand-vizir Mesih-Pascha, le juge de Galata, et Karagoez, général des janissaires, réunirent en vain leurs efforts pour arrêter les progrès de l’incendie; la poudrière sauta, et quelques-unes des pierres lancées par l’explosion blessèrent le juge et le grand-vizir, qui moururent cinq jours après. L’eunuque Ali-Pascha succéda à Mesih-Pascha dans le grand-vizirat. A l’approche de Hersek-Ahmed, qui accourait au secours de Medilü, l’amiral français Ravestein leva l’ancre, sans vouloir attendre le renfort de vingt-neul voiles que lui amenait le grand-maître de Rhodes. Surprise à la hauteur de Cerigo par un ouragan violent, là flotte française périt tout entière; une petite partie des équipages parvint seule à se sauver. Pesaro pénétra dans le port de Prevesa malgré son entrée étroite et bien fortifiée, brûla huit galères, et revint de ce hardi coup de main sans autre perte que celle d’un seul homme. Une nouvelle flotte française, sous les ordres de Pietro Sani, la flotte papale, forte de vingt galères, sous Jacques Pesaro, évêque de Baffo, et la flotte vénitienne que commandait Benedetto Pesaro, se réunirent pour assiéger Santa-Maura ou Leucas (1502). L’île de Santa-Maura n’est séparée du continent que par un bras de mer fort étroit. Les coalisés débarquèrent des troupes sur les deux rives du détroit, et formèrent un camp retranché sur le continent, afin d’intercepter tous les secours que la place aurait pu recevoir par l’intérieur des terres; la flotte combinée qui croisait devant l’île empêchait toute communication par mer. Tandis que le canon vénitien battait les murs de Santa-Maura, les troupes laissées sur le continent et commandées par Pesaro furent attaquées dans leurs, lignes par trois mille Turcs. La force des retranchemens, la bravoure des soldats et l’activité de leur chef, rendirent impuissans les efforts des Ottomans, qui se retirèrent en désordre avec une perte de quinze cents hommes tués ou faits prisonniers. Des janissaires qui défendaient Santa-Maura, sous le commandement des sandjaks d’Yanina, d’Argyro Castro et de Lepanto, et qui avaient perdu quelques centaines des leurs dans le siège, se déterminèrent à capituler, malgré la vive opposition des azabs. L’île de Chypre, menacée par les Turcs, fut sauvée par les mesures sages et la bravoure du commandant vénitien, Nicolaï Capello. Pesaro parcourut l’Archipel avec sa flotte et captura sur les Turcs un grand nombre de bâtimens.

Bayezid, qui ne se dissimulait pas la ruine imminente du commerce maritime de son empire, envoya son kapitan-pascha purger l’Archipel des corsaires chrétiens qui l’infestaient, et recueillir le tribut des îles. Depuis cette époque, la course du kapitan-pascha devint une opération régulière qui se renouvela tous les ans. Bayezid voulut se dédommager de la perte de Céphalonie par des conquêtes en Dalmatie et en Bosnie;Mohammed, fils d’Isabeg, arrière-petit-fils d’Ewrenos et sandjakbeg d’Ilbessan, prit Durazzo; Moustafa, fils d’Iskender-Pascha, s’empara des forts de Lofdja et de Brousdja, et un troisième corps de Turcs dévasta en Hongrie les environs de Posega et de Valcon ( 1502). Pour arrêter leurs progrès les commandans de Transylvanie et du banat de Temeswar, Pierre comte de Saint-George, Joseph Somi et Jean Corvin, se réunirent à Pierre Tarnok et à Jacques Gerlistan, gardiens des frontières à Saint-Severin, et à George Konisa, gouverneur de Belgrade; ils passèrent le Danube près de Haram. entre Belgrade et Pancsova, saccagèrent Widdin, Cladova, le faubourg de Nicopolis, et revinrent avec un grand nombre de prisonniers et des charretées de têtes. Les Ottomans furent vendus à l’encan, et les Grecs bulgares établis comme colons sur le territoire compris entre Belgrade et Temeswar; les têtes turques rapportées de l’expédition furent placées sur des pieux autour de la fontaine du château royal, à Ofen; mais l’odeur qu’elles exhalaient fut telle, que la reine renonça pour toujours à boire des eaux qu’elles avaient momentanément infectées.

Bayezid compensa les défaites de ses troupes au nord de l’empire, par la prise du fort de Vatica et du port d’Astros en Morée. Mais les tribus Torghoud et Warsak, qui n’avaient pas encore été entièrement soumises, et dont l’esprit de rébellion avait été fomenté par les descendans des princes karamans, levèrent de nouveau l’étendard de la révolte sur les côtes de Karamanie. Les forces des rebelles étaient si considérables, que les trois fils de Bayezid, Sultan-Ahmed, gouverneur d’Amassia; Sultan-Schehinschah, gouver­neur de Karamanie, et Sultan-Mohammed, pascha de Begschehri, malgré leur jonction avec Alaeddewlet, prince de Soulkadr, furent obligés de se tenir sur la défensive. Le danger devint assez imminent pour que le grand-vizir Mesih-Pascha, alors de retour de son pèlerinage de la Mecque, dût prendre le commandement en chef. De Larenda, où il avait établi son quartier-général, Mesih-Pascha se rendit dans la Cilicie-Pétrée, força les révoltés à la fuite, et les poursuivit sur la route de Tarsous à Haleb. Le saffi de Perse avait profité des guerres de la Porte avec Venise pour attaquer les frontières orientales de l’empire ottoman; depuis, renonçant à la guerre, il avait envoyé un ambassadeur à Bayezid avec les présens d’usage et des propositions de paix. Le sultan refusa de recevoir l’envoyé persan; mais la nouvelle de la prise de Santa-Maura par les Vénitiens le détermina à lui accorder une audience. La guerre avec Venise et la Hongrie commençant à devenir fort onéreuse, Bayezid songea sérieusement à faire cesser les hostilités; il négocia un traité avec la Hongrie par l’entremise de l’ambassadeur polonais, et chargea Hersek-Ahmed de traiter avec Andrea Gritti, qui, au commencement de la guerre, avait été jeté en prison avec ceux de ses compatriotes que des affaires commerciales avaient attirés à Constantinople. Les Vénitiens, voulant profiter de la fortune de leurs armes pour obtenir des conditions avantageuses, envoyèrent à la Porte Zacharia Freschi (97 septembre 1509), qui continua les négociations entamées par Gritti. Un traité en trente-un articles fut signé, le 14 décembre 1502, entre Bayezid et Venise1. Les Vénitiens restituèrent Santa-Maura et gardèrent Céphalonie; ils abandonnèrent leurs droits sur Modon, Coron et Lepanto, mais ils obtinrent en retour la restitution des propriétés privées qui avaient été confisquées à l’ouverture de la guerre. Dix jours après la signature de ce traité, Bayezid envoya des instructions à tous les sandjaks de l’empire pour sa stricte exécution.

Le soubaschi Ali, le premier interprète de la Porte dont l’histoire fasse mention, fut chargé d’apporter au sénat de Venise la ratification du traité et une lettre du sultan, dans laquelle celui-ci réclamait vingt-quatre mille ducats tombés entre les mains de Pesaro par la prise de Santa-Maura : cette réclamation et quelques autres demandes en dédommagement s’élevaient ensemble à trente-quatre mille ducats. L’ambassadeur turc ou, comme l’appelle la lettre de créance, l’esclave Ali, admis à l’audience solennelle du doge et du sénat, jura l’observation de tous les articles du traité. Le 8 août 1503, Andrea Gritti fut envoyé à Constantinople pour présenter au sultan la ratification du doge et ses félicitations sur le rétablissement de la paix; mais le but principal de sa mission était de terminer la fixation des nouvelles limites. La république lui adjoignit AloisioSagundino, homme formé aux affaires, et qui, dans l’espace de douze ans, avait été accrédité sept fois auprès de la Porte avec différentes missions. Son nom nous est parvenu non seulement par les archives de Venise, où sont consignés ses services, mais encore par un ouvrage qu’il composa sur l’origine des Turcs. Au mois de décembre 1508, Andrea Gritti quitta Constantinople et retourna à Venise accompagné de son fils naturel, Aloisio Gritti; nous retrouverons celui-ci vingt ans plus tard comme mandataire de Souleïman-le-Législateur auprès de Zapolya, que ce prince avait élevé sur le trône de Hongrie. Rentré dans sa patrie, Andrea, homme aussi distingué par ses talens politiques que militaires, fit à la Pregadi un rapport détaillé sur son ambassade et les forces militaires dont l’empereur ottoman pouvait alors disposer.

Bayezid conclut en outre dans le cours de la même année un armistice de sept ans, avec l’envoyé de Hongrie Barhabas Bêlai, par l’entremise des ambassadeurs vénitiens. Vladislas fit comprendre dans ce traité ses royaumes de Hongrie et de Bohême, la Dalmatie, la Croatie, l’Esclavonie, la Moravie, la Silésie et la Lusace; une clause particulière, qui faisait participer la Moldavie, la Valachie et la république de Raguse aux bénéfices de l’armistice, stipulait que ces trois Etats paieraient tribut aussi bien à la Hongrie qu’à la Porte. Chacune des possessions de Vladislas en Servie, en Bosnie et en Bulgarie, était expressément désignée dans le traité, qui embrassait, dans un sens plus général, les rois d’Angleterre, de France, d’Espagne, de Portugal, de Pologne et de Naples, le doge de Venise, le grand-maître de Rhodes et les Génois de Khios. De plus il fut convenu que les ambassadeurs et les marchands des nations amies pourraient voyager et commercer librement sur le territoire des deux parties contractantes. L’échange des ratifications devait avoir lieu dans l’espace d’un an par des ambassades solennelles que s’enverraient réciproquement le roi de Hongrie et le sultan. Vladislas jura le traité le 20 août 1503 à Ofen, en invoquant la vierge Marie, les quatre évangélistes, les saints et saintes du christianisme. De la part des Ottomans ce fut Hersek Ahmed qui prit sur le Coran l’engagement solennel d’en observer les clauses. Dès le commencement de la guerre avec Venise, ce pascha avait été déposé du grand-vizirat; mais le succès de ses négociations avec Venise et la Hongrie, et le souvenir de ses services antérieurs, lui valurent d’être élevé une seconde fois à cette haute dignité. Les autres vizirs qui, à cette époque, concouraient avec Ahmed à l’administration du pays, étaient Moustafa-Pascha, Grec de naissance, le même que Bayezid avait envoyé en ambassade à Rome pour marchander l’empoisonnement de Djem, et l’amiral Daoud-Pascha, originaire de Dalmatie. homme de goûts fastueux, mais zélé protecteur des sciences; ainsi les trois premières fonctions de l’empire étaient remplies par trois renégats. Sinan-Pascha. beglerbeg d’Anatolie, obtint de Bayezid en mariage la fille de Djem, veuve du sultan d’Egypte; cette princesse avait d’abord été promise par le souverain régnant Ghawri à un des princes de la famille Kotadé. révolté contre son frère le schérif de la Mecque; mais ayant été réclamée au nom de Bayezid par l’ambassadeur Haïder, Ghawri la renvoya à Constantinople. Ainsi ce qui restait de la postérité de Djem. du côté des femmes, fut relégué dans le harem d’un des esclaves de Bayezid, et le sultan n’eut plus à craindre de rivalités au trône.

 

 

LIVRE XXI.