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HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST |
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LIVRE XX. BAYEZID II
Caractère de Bayezid. — Expédition en Bosnie. —
Renouvellement des capitulations avec Venise et Raguse. — Fortification des
châteaux-Forts sur la Morava.— Campagne de la Moldavie. — Ambassades
étrangères.— La dynastie de Ramazan-Oghli. — Première guerre d’Egypte. —
Incursions des Ottomans en Autriche, en Transylvanie et en Croatie. —
Expédition de Balibeg en Pologne. — Rapports diplomatiques de Bayezid avec les
puissances de l'Europe. — Guerre avec Venise. — Bataille de Sapienza, prise de
Lepanto, courses sur le Tagliamento.—Conquête de Céphalonie, deModon, de Coron,
de Zonkhio et de Santa-Maura. — Paix avec Venise et la Hongrie.
Après avoir arrêté si long-temps nos regards sur De active, la constitution
robuste, le nez aquilin et fortement recourbé; seulement Djem avait les cheveux, la barbe et les sourcils blonds,
tandis que Bayezid les avait noirs; Djem déployait en tout la magnifique
somptuosité de
son père;
Bayezid au contraire avait des mœurs simples, et son goût pour les sciences et la simplicité de sa vie lui valurent le surnom de Sofi (philosophe contemplateur), sous
lequel le désignent
plusieurs historiens ottomans. Il est probable qu’il eût renoncé au bénéfice de
la loi du fratricide, promulguée par Mohammed, si Djem n’eût pris les armes
pour lui disputer le trône; même après l’avoir vaincu dans un premier combat,
il lui offrit la paix et les revenus de son gouvernement, s’il voulait quitter
les Etats ottomans et se retirer à Jérusalem. Si plus tard Bayezid se montra
l’ennemi implacable de son frère, lorsque sept puissances chrétiennes se le
disputaient pour en faire comme un étendard de guerre contre la Turquie et une
menace perpétuelle suspendue sur sa têt ; s’il chercha à s’emparer de lui mort
ou vif, il est en quelque sorte excusé par la nécessité où il était d’assurer
la tranquillité de son règne; et l’application barbare de la loi du meurtre de
famille fut moins odieuse que s’il l’avait exercée, comme ses prédécesseurs,
immédiatement après son avènement, sur des frères et des neveux innocens.
Les premiers faits d’armes du règne de Bayezid furent,
après ses combats avec Djem, la continuation de la guerre commencée en Italie
sous Mohammed II, et quelques excursions isolées faites par les gouverneurs de
Bosnie et de Servie, enDalmatie et en Hongrie. Ahmed Kedük, le conquérant
d’Otranto, avait quitté la péninsule immédiatement après la mort de Mohammed : son
successeur Khaïreddin, malgré une brillante défense, dut finir par rendre la
ville au duc de Calabre, sous la condition d’une libre retraite (10 septembre
1481). Cependant le duc retint sous divers prétextes un corps de quinze cents
Turcs, qui lui fut plus tard d’une grande utilité dans ses guerres d’Italie.
En Dalmatie, Iskender-Pascha, beglerbeg de Servie, ravagea la contrée, de
Zara, par la raison que le traité conclu avec Bayezid n’était pas obligatoire
pour son successeur, tant qu’il n’aurait pas été renouvelé sous le nouveau
règne. A cet effet Venise envoya à Constantinople le chevalier Antonio
Vetturini, pour présenter les félicitations de la Seigneurie au sultan, et
renouveler avec lui les capitulations faites avec Mohammed, négociation qui
éprouva des difficultés et ne fut terminée que l’année suivante. L’ambassade de
la république de Raguse eut une réception plus favorable; elle obtint non
seulement la confirmation des privilèges dont elle avait joui jusqu’alors, mais
encore la réduction de son tribut à trois mille ducats par an. En Bosnie, le
sandjakbeg Yakoub occupa les châteaux de Rizano, de Posredniza, de Kosc, et
la forteresse ragusaine de
Au commencement de l’année suivante (16 janvier 1482),
Bayezid signa la nouvelle capitulation avec Venise, par laquelle la république
fut libérée de son tribut annuel de dix mille ducats, mais dut en compensation
s’obliger à acquitter en trois paiemens une somme de cinquante mille ducats
qu’elle restait devoir à la douane impériale, et consentir à un droit d’entrée
de quatre pour cent sur toutes ses marchandises. En retour le sultan s’engagea
à indemniser les Vénitiens de toutes les pertes que les armes ottomanes leur
avaient fait éprouver depuis la dernière paix, à délivrer tous les chrétiens
emmenés en esclavage depuis cette même époque, à faire respecter par les
armateurs turcs le commerce de la Seigneurie, et à maintenir exactement les
frontières de leurs possessions limitrophes telles qu’elles avaient été fixées
antérieurement. C'est ainsi que la politique de Venise sut
spéculer sur la position critique du sultan, dont le trône était alors menacé
en Asie par Djem, pour lui arracher des conditions aussi avantageuses. La
campagne de Karamanie remplit presque tout le reste de cette année, à la fin de
laquelle Bayezid retourna à Constantinople (1er ramazan 887 — 14 octobre 1482).
Cinq semaines après son arrivée (6 schewwal — 18 novembre), il donna dans son
palais une grande fête, à laquelle furent invités tous ses vizirs. En les
congédiant, il les fit tous revêtir d’habits d’honneur, à l’exception de
Kedük-Ahmed, le conquérant de Kaffa et d’Otranto, le vainqueur de Djem et de
Kasimbeg, auquel on donna un kaftan en laine noire au lieu d’un kaftan brodé
d’or, présage certain de sa mort prochaine, que, sur un signe du sultan, il
reçut du poignard d’un muet. Ce ne fut point là l’effet d’une colère soudaine,
mais d’une vengeance méditée depuis long-temps. Du vivant même de son père,
Bayezid avait éprouvé le caractère altier et inflexible d’Ahmed-Pasha, qui, le
jour d’une bataille, lui fit des reproches sur la mauvaise tenue et la
distribution inhabile des troupes qu’il commandait. Bayezid le menaça de le
faire repentir un jour de son insolence. « Et que me feras-tu? » repartit
Ahmed. « Je jure par l’ame de mon père de ne jamais ceindre l’épée pour ton
service, si tu arrives un jour au trône. » Lorsqu’Ahmed, rappelé du
commandement d’Otranto, parut pour la première fois devant Bayezid lors de la
bataille de Yenisehehr, son épée, au lieu d’être attachée à sa ceinture comme à
l’ordinaire, pendait au pommeau de sa selle. « Mon maître, lui dit le sultan,
tu te souviens de loin; oublie les fautes de ma jeunesse; ceins ton épée, et
sers-t’en contre mes ennemis. » Cette apparente réconciliation entre Ahmed et le sultan avait été commandée à celui-ci moins
par l’oubli de ses projets de vengeance, que par le besoin qu’il avait des
talens militaires de son vizir dans la guerre dangereuse qu’il avait à soutenir
en Karamanie contre son frère Djem. Ahmed prit en conséquence le commandement
en chef de l’armée d’Asie; mais comme la guerre était son élément et que le
sultan n’aimait que le repos, il désapprouva énergiquement la paix conclue
avec Venise, se retira des négociations qu’il avait été chargé d’entamer avec
les envoyés des chevaliers de Rhodes, et se plaignit hautement de ce qu’en
s’engageant à payer à l’Ordre une pension annuelle pour la captivité de son
frère, l’empereur eût prostitué la dignité de la nation. Bayezid, qui déjà
deux fois après la mort de Mohammed et à son retour à Brousa avait dû racheter
par de l’or et des promesses, les révoltes des janissaires, craignit, non sans
quelque raison, que les dispositions hostiles du général qui les avait menés si
souvent à la victoire a n’eussent sur eux une influence fatale à sa couronne.
De nouvelles intrigues ourdies par Ahmed, de concert avec son beau-père, le
grand-vizir Ishak-Pascha, contre le favori du sultan, Moustafa-Pascha, fils de
Khizrbeg, ressuscitèrent au cœur de Bayezid le souvenir de tous ses anciens
griefs contre son général, et le déterminèrent à se débarrasser d’un serviteur
que depuis long-temps il considérait comme un ennemi. Nous
passons sous silence les circonstances du festin, qui se termina par
l’assassinat d’Ahmed; les historiens ottomans se taisent entièrement à ce
sujet, et les détails donnés par les Européens sont d’une authenticité au
moins problématique. Suivant Idris, la mort violente d’Ahmed n’aurait pas
eu lieu dans un festin, mais sur la route d’Andrinople; ce qu’il y a de
certain, c’est qu’elle fut suivie d’une révolte des janissaires, dans laquelle
périt le gouverneur d’Andrinople, seconde capitale de l’empire en Europe.
Au commencement du printemps de l’année 1483 (888),
Bayezid, accompagné de sa cour, partit à la tête de l’armée pour Filibé
(Philippopolis), afin de remettre en état de défense les forts sur la Morava,
que Mohammed avait ravagés. De Filibé, il se rendit par Kustendjé, Samakov,
Tschamourlü et Sariyar, à Sofia. Pendant que l’armée était occupée de la
reconstruction des forts, Moustafa-Gioursevich, beglerbeg de Bosnie, envahit
l'Herzégovine, qui fut incorporée définitivement à l’empire. Cossarich Wlatko,
un des deux frères qui, depuis la mort de leur père Etienne Wlatko, s’étaient
partagé le pays, s’enfuit à Raguse. Pour désarmer la colère du sultan et du
grand-vizir, la république envoya un présent de douze mille cinq cents ducats
au premier, et de cinq cents au second. Lorsque les nouvelles fortifications
furent achevées , Bayezid renvoya la plus grande partie de son armée et revint
à Filibé, où il organisa, dans la plaine d’Ouzoundjova, une grande chasse qui
dura trois jours; puis il alla célébrer à Andrinople la fête du Baïram, et rentra dans son palais de Constantinople au mois de novembre 1483. Lors de la réparation des forts de la Morava, il profita de
sa présence sur les frontières pour entamer auprès de Corvin, roi de
Hongrie, des négociations ayant pour but le renouvellement de l’armistice;
Corvin, alors en guerre avec la Bohème, saisit cette ouverture avec joie et
conclut une trêve de cinq ans. Vers la même époque, Venise envoya Domenico Bolani
et son frère Francesco Aurelio en qualité d’ambassadeurs, pour la ratification
du traité de paix renouvelé l’année précédente. A la fin de la même année,
moururent Kasimbeg, dernier descendant mâle des souverains de Karamanie, et le
prince Abdoullah, fils de Bayezid, alors gouverneur de celte province. Les
possessions de la Cilicie-Pétrée, que le sultan, après la défaite de Djem,
avait abandonnées à Kasimbeg, furent données en fief au petit-fils de celui-ci,
Mohammed-beg, fils de Torghoud.
L’année suivante, dès le 1er mai 1484 (rebioul-akhir
889), Bayezid partit pour Andrinople. d’où il se disposa à marcher sur la
Moldavie, qui n’avait pas été comprise dans la trêve récemment conclue avec les Hongrois. L’artillerie de siège fut expédiée par
la Mer-Noire, à l’embouchure du Danube. Pendant son séjour à Andrinople,
Bayezid posa les fondemens de la mosquée qui porte son nom (23 mai 1484 — 26
rebioul-akhir 889 ). Il fit construire en outre, sur la Toundja, un collège,
une cuisine pour les pauvres, et un hôpital dont avaient jusqu’alors manqué les
habitans d’Andrinople; les halles de bois du marché ayant été consumées par
le feu un mois auparavanta, il donna des ordres pour les trouver reconstruites
en pierre à son retour. Le 27 juin (2 djemazioul-akhir), l’armée passa le
Danube à Ischakli ou Isakdji, où le voïévode de Valachie vint se joindre à
elle, conformément aux traités, avec un corps auxiliaire de vingt mille hommes,
et déposer aux pieds du sultan son tribut. Le 6 juillet (11
djemasioul-akhir), Bayezid investit par terre et par eau la forteresse de Kilia,
et s’en rendit maître un mercredi, 15 du même mois. De Kilia, Bayezid marcha
sur Akkerman, et reçut en route un renfort de cinquante mille Tatares , sous
les ordres de leur khan Menghli Ghiraï; ce furent les premières troupes de
Crimée qui combattirent dans les rangs de l’armée ottomane. Neuf jours après la
prise de Kilia (29 djema-zioul—24 juillet), l’armée arriva sous les murs
d’Akkerman, qui ouvrit ses portes après un siège de seize jours. Le
sultan donna un kalpak d’or au khan de Crimée et le congédia comblé de riches
présens; lui-même quitta six jours après (15 août)
la ville d’Akkerman, passa à côté de Kilia, et revint par le même chemin qu’il
avait déjà pris, c’est-à-dire par la Tatarie Dobruze, où, avant la fondation de
l’empire ottoman, Saltouktédé était venu établir une colonie de Turcs
seldjoukides. Pendant la campagne de Moldavie, un corps de sept mille
akindjis avait envahi la Croatie, la Carinthie, la Carniole, pénétré jusqu’à
St.-Veit. et en avait emmené dix mille habitans en esclavage; mais Lupo Wulkovich,
ban de Croatie, et Bernard, comte de Frangipan, reprirent les prisonniers, et
repoussèrent l’ennemi avec non moins de succès que ne l’avaient fait un an
auparavant Ivan Zrini et Michel Sluin, de concert avec Wulkovich.
Les événemens qui ont agité les premières années du règne
de Bayezid ont jusqu’ici fixé nos regards. Nous avons parcouru rapidement le
cours de ses expéditions militaires en Europe; il nous reste à porter notre
attention sur l’Asie, où s’allume la première étincelle des guerres entre les
sultans ottomans et mamlouks. Bayezid dut, malgré son caractère pacifique,
céder aux raisons puissantes qui lui faisaient une loi d’opposer une digue aux
envahissemens toujours croissans de l’Egypte dans la Karamanie. Pendant les dernières
années du règne de Mohammed, les relations entre les Mamlouks et la Porte
s’étaient singulièrement refroidies : Melek-Escheref Kaïtbaï avait refusé à
Mohammed la permission de restaurer à ses frais les fontaines et les citernes
sur la route de la Mecque, et avait secouru à main armée un prince de la
dynastie de Soulkadr, contre celui de la même famille que Mohammed avait pris
sous sa protection. En outre, le grand-vizir du Schah-Behmen de l’Inde,
ambassadeur auprès de Bayezid, avait été retenu à son passage sur les Etats du
souverain égyptien, et dépouillé de la plus grande partie des objets précieux
qu’il devait offrir au sultan des Ottomans; à tous ces griefs vinrent se joindre l’hospitalité reçue par Djem au Caire, la prise
récente, sur le prince de Ramazan, de divers châteaux dans le voisinage
d’Adana et de Tarsous, et les vexations continuelles exercées sur les pèlerins
de la Mecque. Karagœz-Pascha, gouverneur de Karamanie, reçut de Bayezid
l’ordre de reprendre ces châteaux (djemazioul-ewwel 890 —avril 1495). Ce fut
le signal de la lutte qui ne devait se terminer que par la destjem,
comme sur le principal acteur du drame qui signala l’avènement de Bayezid, il
est temps de les reporter sur le sultan lui-même et les événemens de son
règne. Bayezid était âgé de trente-cinq ans lorsqu’il monta sur le trône;
jusque-là, plus adonné à l’étude qu’aux armes, il avait mené une vie paisible
dans son gouvernement d’Amassia. D’un caractère doux et
Les frontières de l’Asie-Mineure et de la Syrie, où le
mont Taurus baigne ses pieds dans la mer, furent le théâtre de la guerre; ce
fut sur ces hauteurs que régna pendant deux cents ans la dynastie des Turcomans
Ramazan-Oghli, qui maintenant appelle notre attention, et dont l’existence
n’était pas même connue de nom aux historiens européens. Lorsque Souleïman,
aïeul d’Osman, le fondateur de l’empire, en retournant dans le Khorassan, se
noya à Djaaber, au gué de l’Euphrate, ses fils se dirigèrent vers le nord, et
sept de ses compagnons, tous Turcomans de la tribu des Outschoks (des
Trois-Flèches), s’établirent avec leurs familles dans la vallée de
Tschoukourowa; c’était Yourker, Koussoun, Warsak, Kara-Isa, Ouzer, Gunduz et
Kisch-Timour. Le chef de cette tribu fut Yourker; il obtint
des Arméniens, habitans du pays, un droit de pâturage dans les environs
d’Adana, de Massissa et de Tarsous, droit qu’il légua à son fils Ramazan.
Celui-ci assigna à Koussoun le territoire d’Assarlik pour séjour d’hiver, et la
montagne de Gulek pour séjour d’été. DIl paissaient leurs troupeaux suivant la
saison, tantôt dans les vallées, tantôt sur les collines : ainsi Kisch-Timour
habitait alternativement Tarsous et les monts Boulgar; Gunduz, la plaine de
Sis et les montagnes de Massissa : Ramazan, les vallées et les Alpes d’Adana.
Bien que les Outschoks fussent ainsi maîtres de tout le pays plat, ils
n’étaient cependant pas assez forts pour chasser les Arméniens des villes que
nous venons de nommer. Ce ne fut que cinquante ans plus tard que David,
descendant d’Ouzer, sollicita des secours du sultan d’Egypte, Scheïk-Ahmed,
pour exécuter ce projet. Le sultan accueillit favorablement cette demande, et
envoya des troupes qui conquirent le pays pour son propre compte; il ne
laissa à David que le titre de gouverneur de la contrée. L’exemple de ce
dernier trouva des imitateurs dans les chefs des autres familles : les fils de
Gunduz se réfugièrent en Egypte, en abandonnant la forteresse d’Ayas aux
troupes du sultan : Ibrahim, fils de Ramazan. appela aussi les Egyptiens et les
aida à se mettre en possession d’Adana et de Sis : enfin un fils de
Kisch-Timour leur facilita la prise de Tarsous. C’est ainsi que Scheïkh-Ahmed
étendit, presque sans coup férir, sa domination sur les six places le mieux
fortifiées de la petite Arménie, savoir : Ayas. Gulek. Sis, Massissa, Adana,
Tarsous,
Karagœz-Pascha, gouverneur de Karamanie, partit d’Adana
pour attaquer le fort de Gulek. situé à l’entrée du défilé du même nom :
pendant la marche, accoururent sous ses drapeaux les habitans des places
d’Alnakasch et de Mollen, les notables de Tarsous et les chefs des tribus
turcomanes, Kisch-Timour, Koussoun et Karassa. Les quatre châteaux-forts
de Gulek, d’Alnakasch, de Mollen et de Birsbert, se rendirent à Karagœz-Pascha.
et devinrent tributaires de la Porte. Mais, sur un autre point, l’armée ottomane
essuya la première des trois défaites qui se succédèrent coup sur coup dans
cette campagne. Yakoub-Pascha. que Bayezid avait envoyé au secours du prince
de Soulkadr, Alaeddewlet, tomba, en faisant route vers Malatia, dans une
embuscade que lui avait dressée Bischbeg, le premier écuyer du sultan d’Egypte; quoiqu’il eût déjà opéré sa jonction avec Alaeddewlet, il fut battu et forcé
de se retirer avec une grande perte. Karagœz-Pascha confia à Mousabeg et à
Ferhadbeg, beau-frère de Bayezid, la défense des châteaux conquis dans le
voisinage d’Adana et de Tarsous; mais tant de succès l’enivrèrent d’orgueil et
lui inspirèrent une téméraire confiance en lui-même. Ouzbeg, le grand-prince
ou généralissime des forces égyptiennes, et Temeruz, gouverneur de Haleb, à la
tête d’une nombreuse armée, surprirent les garnisons de Tarsous et d’Adana,
qui, dans une aveugle sécurité, s’étaient dispersées de tous
les côtés, et les chassèrent, après avoir fait boire aux begs Mousa et Ferhad
(suivant l’expression de Seadeddin) le breuvage de miel des martyrs. Pour
réparer ce double échec, Hersek Ahmed-Pascha, beglerbeg d’Anatolie, fut
envoyé à Tarsous et à Adana avec le commandement suprême de l’armée; il avait
sous ses ordres Karagœz-Pascha, ainsi que Mohammed-Pascha, fils de Khizrbeg.
Le premier comme gouverneur de Karamanie, et le second comme plus âgé qu’Ahmed,
se trouvèrent blessés de leur subalternité à l’égard du nouveau général: on
marcha à l’ennemi; mais lorsque Ahmed engagea la bataille, Karagœz et Mohammed
restèrent spectateurs oisifs de l'action; Ahmed, malgré des prodiges de valeur,
fut battu et fait prisonnier, et les deux paschas prirent la fuite, abandonnant
aux Egyptiens les châteaux d’Adana et de Tarsous (891 — 1486). Bayezid,
loin de se laisser abattre par ces défaites réitérées, qui lui avaient déjà
coûté la vie d’un de ses beaux-frères et la liberté de l’autre, ordonna au
grand-vizir, Daoud-Pascha, de partir lui-même à la tête de quatre mille
janissaires, et de toutes les troupes de sa maison, pour les frontières de
Karamanie; en même temps, le beglerbeg de Roumilie, l’eunuque Ali-Pascha.
reçut l’ordre de quitter Semendra et de s’embarquer à Gallipoli pour aller
rejoindre le corps d’armée du grand-vizir.
Pendant que le grand-vizir ramenait à l’obéissance les
tribus révoltées de la Karamanie, Bayezid recevait à Constantinople des
ambassades, dont la plus remarquable, tant pour la forme des lettres de créance que
pour ses suites, fut celle du dernier souverain maure en Espagne. Le prince des
Béni-Ahmer (fils du rouge), à Grenade, vivement pressé par Ferdinand, roi
d’Aragon et de Castille, venait implorer le secours du sultan des deux terres
et des deux mers contre les invasions des infidèles. La lettre de créance de
l’ambassadeur était écrite dans l’esprit chevaleresque et romantique des
princes d’Alhamra (château rouge de Grenade); c’était une élégie arabe qui
déplorait les souffrances des Musulmans, la chute de l'islamisme en Espagne, et
son imminente expulsion de l’Andalousie après une domination de sept siècles;
elle invoquait dans les termes les plus touchans la compassion et les secours
des peuples et des souverains musulmans. Bayezid, zélé musulman et poète
lui-même, répondit par l’envoi d’une flotte qui devait ravager les côtes
d’Espagne; il en donna le commandement à un de ses anciens pages que sa rare
beauté avait fait surnommer Kemal (la perfection), et qui sous le nom de
Kemal-Reïs devint plus tard la terreur des flottes chrétiennes. La seconde
ambassade fut celle de Venise Antonio Ferra et Giovanni Dario, qui sept ans
auparavant avaient conclu la paix avec Mohammed II après une guerre onéreuse de
seize ans, vinrent renouveler au sultan les assurances d’amitié de la
république. De son côté, Bayezid envoya un ambassadeur à Venise, avec la
double mission de demander le droit de station pour les flottes ottomanes dans
le port de Famagoste, aussi long-temps qu’il serait en guerre avec l’Égypte, et
de suivre les négociations que Boccolino Guzzoni avait ouvertes avec la
Porte. La ville d’Osimo, dans la Marche, avait secoué le joug du pape; à la
suite de cette révolution, Boccolino, l’un de ses citoyens, s’en était fait nommer
le seigneur: mais prévoyant qu’il ne pourrait se maintenir longtemps dans sa
nouvelle dignité, et ne pouvant espérer trouver de l’appui dans les autres
princes d’Italie, il fit offrir à Bayezid de tenir de lui la ville d’Osimo en
fief. La courageuse résistance de Boccolino aux troupes du pape Innocent
VIII, commandées par le cardinal Julien de la Rovère, et la crainte de
l’arrivée des Turcs, déterminèrent Lorenzo de Médicis à s’interposer pour
terminer cette lutte, qui aurait pu avoir les plus funestes conséquences pour
la chrétienté; car il est fort douteux que les Turcs, une fois établis dans
les Etats de Rome, eussent jamais pu en être chassés. Médicis conclut un
arrangement d’après lequel Boccolino restituerait au pape la ville d’Osimo, moyennant
une somme de sept mille florins. Le souverain pontife rentra en conséquence
dans la possession d’Osimo; mais Boccolino fut arrêté sur la route de Florence
à Milan, et pendu sans jugement préalable. Le sénat s’excusa de ne pouvoir accorder la station des flottes
ottomanes, en alléguant la paix qüi régnait entre la république et l’Egypte. Ce
même ambassadeur, ou un autre également envoyé à Venise, apporta à Lorenzo de
Médicis, en témoignage de la haute considération du sultan, de riches présens,
consistant en animaux rares, parmi lesquels on remarquait une girafe, la
première qui fût arrivée en Europe.
La guerre avec l’Egypte devint de plus en plus
malheureuse pour les armes ottomanes, par la perfidie du prince de Soulkadr.
Alaeddewlet, que Mohammed II , la dernière année de son règne, avait replacé
sur le trône, et protégé contre son frère et compétiteur Boudak, soutenu par
le sultan d’Egypte, se laissa séduire par les victoires de Kaïtbaï son ancien
ennemi; il négocia sa défection, par l’entremise d’Ouzbeg, au fils duquel il
maria sa fille. Son frère Boudak, au contraire, que les Egyptiens
avaient jusqu’alors retenu prisonnier à Damas, parvint à s’enfuir, et alla à
Constantinople se jeter aux pieds du sultan, qui l’investit du sandjak de
Wiza. Bientôt après, la politique ottomane, dans l’espoir de rallier à ce
prince ses anciens partisans, et de se ménager en Asie un allié dont
la principauté n’était pas sans importance, crut devoir
prendre fait et cause pour Boudakbeg. Bayezid l’envoya donc en Asie conquérir
l’héritage paternel, et lui adjoignit Mohammed-Pascha, fils de Khizrbeg et
gouverneur d’Amassia, Iskenderbeg, fils de Mikhal, gouverneur de Kaïssariyé,
et Moutanzaroghli-Mahmoud. le premier des begs de Karamanie. Boudak pénétra
presque sans résistance sur le territoire de Soulkadr avec les troupes
commandées par ces officiers; mais il déshonora ce premier succès en faisant
crever les yeux à son neveu, le fils d’Alaeddewlet, que son père avait investi
du sandjak de Kirschehr. Alaeddewlet s’avança contre lui à la tête d’une armée
formidable; ayant intercepté une lettre de Boudak, dans laquelle ce prince
demandait des renforts à Mahmoudbeg, Alaeddewlet substitua, à la lettre de
son frère, une autre lettre qui portait que le misérable état de l’ennemi
rendait inutiles tous secours ultérieurs. Boudak qui attendait toujours les
troupes de Mahmoud, se vit tout-à-coup attaqué par des forces supérieures;
malgré la vaillante défense de son fils qui tomba les armes à la main, et la
bravoure héroïque d’Iskenderbeg, il fut fait prisonnier, et envoyé par le
vainqueur au sultan d’Egypte. A la nouvelle de cette victoire, Ouzbeg, à la
tête de son armée, se hâta d’opérer sa jonction avec Alaeddewlet, pour mettre
le siège devant Kaïssariyé (895 — 1490). Bayezid, redoutant dans ces
circonstances la mauvaise étoile d’Ali-Pascha, envova à sa place, contre
l’armée confédérée, son kapitan-pascha Hersek-Ahmed; mais ayant appris qu’Ouzbeg et
Alaeddewlet s’étaient portés en avant de Kaïssariyé et ravageaient les environs
d’Eregli et de Larenda, il résolut de passer de Beschiktasch à Scutari, et de
conduire en personne les opérations de la campagne. Pendant les préparatifs du
départ, arriva à Constantinople une ambassade du prince de Tunis, avec des
présens consistant en un exemplaire du Coran et en livres sur les traditions du
Prophète; elle était chargée d’offrir la médiation du prince pour le
rétablissement de la paix entre la Porte et l’Egypte. Dans cette intention, le
savant moufti Ali Arabi, célèbre sous le nom de Molla Arab, avait depuis
long-temps entretenu avec l’Egypte une correspondance; la nouvelle, qui
arriva sur ces entrefaites, de l’évacuation du territoire ottoman par Ouzbeg
et Alaeddewlet, à l’approche de Hersek Ahmed, facilita l’admission des
propositions pacifiques du moufti et de l’ambassadeur de Tunis. Bayezid, au
lieu d’aller de Beschik à Scutari, comme il se l’était proposé, se rendit, en
chassant, à Andrinople, à Ipsala et à Koumouldjina, et retourna ensuite à sa
capitale a pour y célébrer la circoncision d’un de ses petits-fils et le
mariage de ses filles. Un corps de l’armée turque avait tenté, cette même
année, une invasion dans la Carniole, mais il avait été taillé en pièces par la
milice du pays dans la forêt de Birnbaum, de sorte que, suivant l’expression de Valvasor, «la forêt qui
avait servi de retraite à ces bêtes féroces leur servit aussi de tombeau. »
Pendant cette campagne de Bayezid en Albanie, plusieurs
corps d’akindjis portèrent la désolation en Autriche, et s’y montrèrent plus
acharnés à détruire qu’ils ne l’avaient fait dans aucune de leurs expéditions
précédentes. Cette invasion fut la cinquième dans la Styrie, la sixième dans
la Carinthie, et la septième en Carniole. Les Turcs se divisèrent en trois
corps, et se partagèrent la dévastation de ces malheureux pays. Le premier
corps entra dans la Carniole et pénétra jusqu’à Laibach par Moettlinget
Rudolphswerth, en exerçant toutes les horreurs imaginables. Les enfans furent
empalés, et leurs têtes brisées contre les murs qui dégouttaient de leurs
cervelles palpitantes; les filles furent violées sous les yeux de leurs mères, et les femmes en
présence de leurs maris; les hommes liés ensemble et couplés comme des chiens.
Pendant leurs repas, les barbares s’entouraient de haies de lances sur
lesquelles étaient fichées les têtes des ennemis. A Tarwis il y eut un
massacre général des habitans, et les routes du pays furent couvertes de
membres mutilés. L’empereur Maximilien envoya des troupes en Carinthie que
menaçait le second corps de l’armée turque; d’autres troupes se rassemblèrent
sous les ordres de Rodolphe de Khewenhuller, auquel se joignirent les nobles de
Carinthie, Jean Ungnad, Nicolas Lichtenstein, Pancrace Dietrichstein, Léonhard
de Coloniz, Christophe de Veistriach, George de Weissenek, et Nicolas Rauber.
Les chrétiens et les Turcs se rencontrèrent près de Villach, où pendant
plusieurs heures ils se livrèrent un combat des plus acharnés; quinze mille
prisonniers, que les Turcs avaient traînés à leur suite, brisèrent leurs
chaînes pendant la bataille, et se portant avec fureur sur les derrières de
l’ennemi, ils en firent un affreux massacre. Sept mille chrétiens restèrent sur
la place; les Turcs, outre dix mille morts, eurent sept mille des leurs faits
prisonniers; leur chef Ali-Pascha, de la famille de Mikhaloghli, fut fusillé
par l’ordre de Kewenhuller ou de Coloniza. Aujourd’hui encore un tertre élevé
à l’endroit où se donna la bataille témoigne du grand nombre de combattans qui
y furent
Pour venger les trois défaites éprouvées successivement
par les armes ottomanes dans une même année à Szœreny, à Villach et au défilé
de la Tour-Rouge, Yakoub-Pascha, à la tête de huit mille hommes, envahit
pour la septième fois la Styrie-Inférieure (1493), et saccagea la contrée de
Cilly et de Pettau. Yakoub qui avait été le kapou-aga de Bayezid, lorsque le
sultan n’était encore que gouverneur d’Amassia, fut depuis attaché en qualité
de beglerbeg à la personne du prince Alemschah, fils de Bayezid, et gouverneur
de Karamanie. Yakoub-Pascha, en passant devant Yaitze, provoqua Konisaï, le
commandant de cette forteresse, à un combat singulier; mais celui-ci, pour
toute réponse, fit une sortie si vigoureuse, qu’il le força de se retirer dans
le plus grand désordre. Les troupes ottomanes passèrent l’Unna près d’Ostroviz
pour marcher sur Sluin et la Kulpa qu’elles n’avaient encore franchie dans
aucune de leurs incursions précédentes; elles ravagèrent pendant quinze jours
la Croatie et la Styrie-Inférieure; mais Jacques Szekely et d’autres chefs
allemands les forcèrent à se replier sur la Croatie. C’est alors que les
principaux nobles croates, dont l’histoire ottomane cite un plus grand nombre
que l’histoire hongroise elle-même, se firent une guerre acharnée les uns
aux autres ; en première ligne on remarquait le ban Derenczeny, les comtes de
Frangipan, Nicolas, Bernardin, et Jean, comte de Modrusch. Les uns avaient
demandé des secours au roi de Hongrie, les autres à Yakoub-Pascha; mais
lorsque le général turc, battant en retraite, revint en Croatie,
ils se réconcilièrent pour combattre l’ennemi commun.
A son arrivée au pas de Sadbar, Yakoub le trouva
barricadé d’arbres et de pierres et cerné de tous côtés par l’ennemi. Dans
cette extrémité, il envoya un de ses officiers pour négocier sa retraite à prix
d’argent; mais Derenczeny ayant posé pour condition la reddition des
prisonniers et du butin, Yakoub se décida au combat. Cependant Derenczeny,
redoutant la supériorité de l’ennemi, était sur le point de se retirer lorsque
Bernardin de Frangipan s’y opposa en lui reprochant de vouloir soustraire aux
chances d’une attaque la vie de son fils et celle de son frère. Yakoub,
mettant à profit le temps perdu en discussions par les généraux chrétiens, se
dégagea du défilé, en faisant abattre un bois qui lui fermait le passage.
Suivi dans sa marche par l’armée chrétienne, le général turc lui offrit la
bataille près d’Adbina, le 9 septembre 1493: cinq mille sept cents Hongrois
furent tués; trois chefs croates de la famille de Derenczeny furent faits
prisonniers; des trois comtes de Frangipan, l’un périt dans la mêlée, l’autre
tomba entre les mains des Turcs, et le troisième réussit à se sauver par la
fuite. Yakoub-Pascha ordonna de trancher la tête au fils et au frère de
Derenczeny, et les fit présenter au ban de Croatie sur une assiette, en lui
reprochant violemment d’avoir rompu la paix, lorsque l’armée ottomane
avait voulu se retirer sur son territoire; puis, après
avoir fait couper les nez des chrétiens tombés sur le champ de bataille, il les
envoya avec Derenczeny à Constantinople comme trophées de sa victoire. Le
général croate, conduit en présence du sultan, ne changea rien à sa hauteur et
à sa rudesse ordinaires; cependant Bayezid ne le fit pas mourir, il se
contenta de le bannir avec deux de ses serviteurs dans une île, où il mourut au
bout de trois mois, soit par le poison, soit par l’influence meurtrière du
climat. Yakoub, en récompense de sa victoire, reçut des mains du sultan un
sabre magnifique et un cheval des écuries impériales; là ne s’arrêtèrent pas
les faveurs de Bayezid, qui le nomma beglerbeg de Roumilie, et fit passer le
titulaire de ce gouvernement à celui de Bosnie.
Au printemps de cette année ( 3 mars 1497 ), le
grand-vizir Daoud-Pascha, après avoir exercé pendant quatorze ans les plus
hautes fonctions de l’empire, fut mis à la retraite avec une pension annuelle
de trois cent mille aspres. Des quatorze grands-vizirs qui, depuis la
création du grand-vizirat, avaient été élevés à cette éminente dignité,
Daoud-Pascha fut le premier qui rentra dans la vie privée avec la faveur
du sultan. Parmi les treize prédécesseurs de Daoud-Pascha, les uns
conservèrent toute leur vie leur charge, les autres tombèrent en disgrâce et
durent se résigner à des fonctions inférieures, comme Mahmoud-Pascha,
Keduk-Ahmed et Mesih-Pascha, qui tous trois échangèrent le grand-vizirat contre
le grade de kapitan-pascha et le gouvernement de Gallipoli. La place vacante
par la retraite de Daoud-Pascha fut donnée au beau-frère du sultan, Hersek Hamed-
Pascha, qui la céda dans le cours de la même année à Ibrahim Djendereli, fils
de Khalil-Pascha, exécuté sous Mohammed II.
Soroka sur le Dniester fut ravagée, et le fortin qui
défendait le passage du fleuve rasé. La ville deDereczny, sur les bords d’un
lac, fut surprise et livrée aux flammes; Canczuga, Klebania, Braklaw, eurent
le même sort; la place de Radimin dut à la force de ses remparts de
n’être pas attaquée; mais Prevorsk fut emportée d’assaut. Près de cette
ville, Balibeg, chargé d’un immense butin, rejoignit le corps d’armée de son
fils; Hazan Woiwoda parcourut tout le pays, et rétablit sur le Dniester le
pont rompu par les Polonais. Après avoir forcé le passage d’un défilé défendu
avec plus de bravoure que de bonheur, Moustafaoghli, fils de Kasimbeg, passa
avec cinquante cavaliers le pont de la Saana, saccagea toute la contrée et la
ville de Jaroslaw, où il mit au pillage une église renommée par ses richesses
en or et en argent; pendant ce temps Balibeg dévasta les environs de Halicz,
de Zidacon, de Sambor et de Drohobiz. Les Turcs auraient pénétré plus avant
dans le pays, si le froid et le manque de vivres n’eussent exercé dans leurs
rangs d’affreux ravages. Les historiens polonais font monter à quarante mille
le nombre des ennemis qui périrent dans cette expédition; d’après les
historiens ottomans au contraire, Balibeg, dont l’armée était forte seulement
de quarante mille hommes, revint avec un riche butin à Kilia et à Akkerman, où, après le
prélèvement du cinquième revenant au sultan, il congédia les troupes
auxiliaires. Pour récompenser Bogdan, voïévode de Moldavie, des services qu’il
avait rendus pendant l’expédition en Pologne, Bayezid lui envoya, avec un
kaftan fourré de zibeline et un drapeau, l’étendard à deux queues et la kouka
(casque orné de plumes), distinctions dont la première l’élevait au rang des
paschas, et la seconde à celui de colonel des janissaires.
L’année 149â, où Christophe Colomb découvrit l’Amérique ,
vit naître les premières relations politiques entre la Russie et la Porte. Le
czar Jean III, attentif aux développemens de la puissance turque, désirait
depuis long-temps se mettre en rapport avec elle. Dans des conférences ouvertes
à Bielgorod entre Kouritzin, secrétaire du czar, et quelques paschas, ceux-ci
lui firent part du désir qu’avait leur maître d’entrer en relation avec le
sien. Le czar, instruit de ce fait, chargea son allié Menghli-Ghiraï, khan de
Crimée, de sonder le sultan à ce sujet; Bayezid répondit : «Mengheli-Ghiraï,
si le monarque de Moscou est ton frère, il sera aussi le mien.» Quelque temps
après, les marchands russes d’Azov et de Kaffa ayant eu à se plaindre des
gouverneurs de ces deux villes, y cessèrent entièrement leur commerce. Le
pascha de Kaffa suggéra calomnieusement au sultan que ce résultat était dû aux
intrigues de Menghli-Ghiraï; ce fut à cette occasion que Jean III, pour disculper son allié, écrivit
au sultan la lettre suivante :
«A Bayezid, sultan libre, roi des princes de Turquie, souverain de la terre et de la mer. Nous Jean, par la grâce de Dieu, seul et véritable monarque héréditaire de toutes les Russies, et de plusieurs autres contrées du Nord et de l’Orient : voici ce que nous croyons devoir écrire à Votre Majesté: Nous ne nous sommes point envoyé d’ambassadeurs pour nous complimenter. Cependant les marchands russes ont parcouru vos États et y ont exercé un commerce avantageux à nos deux empires; plusieurs fois ils se sont plaint à moi des vexations qu’ils avaient éprouvées de la part de vos magistrats; mais j’ai gardé le silence. L’été dernier, le pascha d’Azov les a
forcés de creuser un fossé, et de charrier des pierres pour diverses
constructions; on a fait plus, on a contraint nos marchands d’Azov et de Kaffa
à livrer leurs marchandises pour moitié de leur valeur. Si quelqu’un d’entre
eux vient à tomber malade, on appose les scellés sur les biens de tous; et,
s’il meurt, l’État s'empare de tout, ou ne restitue que la moitié en cas de
guérison. Les clauses des testamens ne sont pas observées; les magistrats
turcs ne connaissent, pour toutes les propriétés russes, d’autres héritiers
qu’eux-mêmes. Tant d’injustices m’ont forcé d’interdire à mes marchands le
commerce dans votre pays. D’où proviennent donc ces actes de violence,
puisqu’autrefois ces marchands ne payaient que la taxe légale, et qu'il leur
était permis de commercer librement? Le savez-vous, ou
non? Encore un mot! Mohammed II votre père était un grand et célèbre prince; il
a voulu, dit-on, nous envoyer des ambassadeurs pour nous complimenter : Dieu
s’est opposé à l’exécution de ce projet; mais pourquoi n’en verrions-nous pas
l’accomplissement aujourd’hui? Nous attendons votre réponse
Trois années plus tard, arriva à Constantinople la
première ambassade russe. Michel Plesttschéïef, en prenant congé de Jean III,
son souverain, reçut, avec une lettre de créance, des instructions suivant
lesquelles il devait entamer des négôciations relativement à la liberté du
commerce russe dans les États du sultan; il lui était enjoint de ne point
fléchir le genou en complimentant Bayezid et son fils Mohammed, de traiter
directement avec le sultan et non par l’entremise des vizirs, et de ne céder le
pas à aucun autre ambassadeur. Dépassant l’esprit de ses instructions,
Plesttschéïef se montra, dès son arrivée à Constantinople, raide et hautain;
comblé d’égards et de politesses, il refusa l’invitation au repas donné par les
vizirs en son honneur, les riches habits qui lui furent offerts et les dix
mille sequins destinés à son entretien. A ce sujet, Bayezid écrivit à
Menghli-Ghiraï: «Le monarque de Russie, avec lequel je désire vivement
contracter amitié, m’a envoyé un homme grossier; je ne puis donc le faire
accompagner en Russie par aucun de mes esclaves, de crainte qu’ils n’y
soient offensés. Respecté en Orient et en Occident, je rougirais de me
soumettre à un pareil affront, etc. » Cependant Bayezid ne se plaignit point au
grand prince des dédains de son ambassadeur, et dans la lettre qu’il lui
écrivit, il lui accordait toutes ses demandes relatives au commerce de ses
sujets. En 1499, Jean III envoya un second ambassadeur à Constantinople, Alexis
Golokvastof. avec des lettres de créance pour Bayezid et son fils Mohammed, gouverneur
de Kaffa. Golokvastof était chargé d’obtenir de nouveaux avantages pour le
commerce moscovite dans les Etats du sultan, et de dire à Bayezid : «Le grand
prince ignore de quoi vous accusez son plénipotentiaire Michel Plesttschéïef;
mais sachez que beaucoup de monarques envoient à mon maître des ambassadeurs
auxquels il témoigne autant de bonté que de considération. C’est un fait dont
le sultan peut lui-même s’assurer par expérience.» Ces rapprochemens
entre la Turquie et la Russie avaient été nécessairement amenés, d’une part,
par le besoin que ressentait cette dernière puissance d’ouvrir de nouveaux
débouchés à son commerce: d’autre part, par les incursions récentes des
Ottomans dans la Pologne, et par ses relations multipliées avec les Khans de
Crimée, feudataires du Sultan.
La négligence affectée avec laquelle on avait traité
Zanchani fut loin de rassurer Venise, qui n’ignorait pas l’activité qui
régnait dans l’arsenal de Gallipoli, et l'équipement d’une flotte dont
Kemal-Reïs devait prendre le commandement. Quinze jours avant l’audience de
Zanchani. la flotte ottomane, forte de vingt grands vaisseaux, de soixante-sept
galères, et comptant en tout deux cent soixante voiles, avait appareillé,
pour transporter sur les côtes de la Morée, dans les parages de Modon et de Lepanto,
une armée de soixante-trois mille hommes, se composant de vingt-huit mille
hommes de troupes d’Europe, dix-huit mille de troupes d’Asie, huit mille
sipahis et autant de janissaires.
A cette époque les revenus nets de l’empire ottoman
s’élevaient à peu près à deux millions et demi de ducats; la puissance de
la famille impériale florissait dans la personne des sept fils de Bayezid, tous
gouverneurs de provinces, et de sept filles, mariées à des paschas puissans.
Cette prospérité et cette force faisaient d’autant plus désirer à la république
le maintien de sa paix avec la Turquie; cependant, pour être en garde contre
une surprise, elle fit armer une flotte puissante. Le sultan, qui avait l’œil
ouvert sur ces préparatifs, signa avec Venise, par l’entremise de Zanchani, le
renouvellement de la paix, non en langue turque, mais en langue latine, ce
qui, dans l’idée de Bayezid, lui laissait toute latitude de manquer à sa parole
quand il le jugerait favorable à ses intérêts. Les ambassadeurs de Milan, de
Florence et de Naples avaient, du consentement du pape et de l’empereur
Maximilien, poussé la Porte à la conclusion de cette fausse paix et à sa
violation immédiate, afin que les Vénitiens, trompés par les feintes
protestations du sultan, fussent livrés sans défense aux attaques des Turcs,
lorsque ceux-ci commenceraient les hostilités. Bayezid, pressé par les
ambassadeurs de Ludovic Sforza, partit, le 1er juin 1499 (21 schewal 904), de
Constantinople pour Andrinople, d’où il envoya le beglerbeg de B.oumilie,
Moustafa-Pascha, avec l’armée de terre, investir Lepanto; la flotte, sous les
ordres du kapitan-pascha Daoud, avait appareillé pour
la même destination. Des vents contraires avaient forcé
Daoud de se tenir constamment à l’ancre pendant trois mois sous l’ile de
Sapienza qui protège au sud le port de Modon; dans l’intervalle, l’armée de
terre s’était avancée jusqu’à la vallée de Tschabaldja, dans le voisinage de
Lepanto. Khalilbeg, sandjak de Morée, ayant fait savoir
le séjour forcé de Daoud- Pascha devant Modon, Hersek Ahmed-Pascha, l’ancien
grand-vizir, accourut avec plusieurs milliers de janissaires, et arriva au port
de Khloumiza, au moment où la flotte ottomane rencontra celle de Venise,
qui, forte de cent cinquante voiles, venait lui disputer l’entrée du golfe de
Lepanto. L’amiral vénitien Antonio Grimani, quoique bien inférieur en forces à
l’ennemi, se disposait au combat, lorsqu’il fut joint par Loredano qui amenait
de Corfou un renfort de quinze navires bien armés. L’arrivée de Loredano, que
les Vénitiens regardaient comme leur plus habile amiral, excita la jalousie de
Grimani; on se rangea néanmoins en ordre de bataille; les deux flottes
manœuvrèrent plusieurs jours en présence l’une de l’autre; Alban Armenio
commandait l’avant-garde. Loredano et Grimani les navires qui étaient sous leurs
ordres. Trois marins non moins expérimentés que les amiraux vénitiens se
partagèrent le commandement de la flotte turque; mais leurs équipages, ignorans
et arrachés tout récemment à la charrue, voyaient avec terreur l’instant d’en
venir aux mains; le kapitan-pascha Daoud, et sous ses ordres les deux
capitaines Kemal-Reïs et Borrak-Reïs, qui montaient deux vaisseaux de deux
mille cinq cents tonneaux, les plus grands de toute la flotte, sortirent
néanmoins du port de Porto-Longo et se rangèrent en ligne.
La forteresse de Lepanto s’élève sur la pente d’une
montagne de forme conique : elle présente trois citadelles a superposées l’une
à l’autre; la première est appelée Peritorio, la seconde Uramasio, et la
troisième Neo-Castron. Mais les fortifications avaient été extrêmement
négligées dans les derniers temps, et les murs en pierre sèche tombaient en
ruines de tous les côtés. Grimani à son retour de Corfou, et renforcé de
vingt-deux navires français et de deux autres de Rhodes, ayant de nouveau rencontré
la flotte turque, se contenta de lui lâcher de loin quelques bordées. Par tant
d’inactivité et d’irrésolution, l’amiral vénitien détermina le commandant de
l’escadre française à abandonner Grimani à ses propres forces. La flotte
turque ayant jeté l’ancre devant le port de Lepanto, Grimani intimidé n’osa pas
secourir la ville, et le commandant Zuano Mori, se voyant ainsi délaissé, crut
devoir rendre la citadelle (26 août 1499) sitôt qu’il vit s’éloigner la flotte
vénitienne.
Avant que Bayezid eût quitté Andrinople pour aller à
Lepanto, Iskender-Pascha, gouverneur de Bosnie, était venu mettre à ses pieds
la part du butin qui lui revenait de l’expédition contre Zara. Iskender avait
ouvert par cette expédition les hostilités contre Venise, moins pour faire
des conquêtes en Dalmatie que pour diviser les forces de l’ennemi et préserver
la Bosnie de toute attaque de la part des Vénitiens pendant le siège de
Lepanto. Vers l’automne. immédiatement après la prise de cette ville, Iskender
envahit une seconde fois le Frioul et la Carinthie jusqu’aux rives de l’Isonzo
et de la Drave, et y renouvela les scènes terribles dont il avait déjà une
fois effrayé ces contrées. Dix mille cavaliers divisés en trois corps et cinq
mille fantassins vinrent camper, vers la fin de septembre dans la plaine entre
Gardisca et Udine, de sorte que toute communication fut interceptée entre le
Frioul et la Carinthie. Deux mille cavaliers passèrent le Tagliamento ravageant tout sur leur
passage; une de leurs divisions poussa par Porto-Bufale à travers la Marche
de Trévise jusqu’à Vicence. Venise envoya à leur rencontre trois mille hommes
d’élite, parmi lesquels cinq cents cavaliers; ce corps se renforça à Sacile
de trois mille fantassins et marcha sur Gradisca. Cent cinquante stradiotes
(cavaliers légers) avaient fait une sortie de cette dernière ville, et,
vainqueurs d’un corps de cinq cents Turcs, ils étaient revenus avec un trophée
de cent têtes. Le 8 octobre 1499, les troupes ottomanes partirent de Gœrz,
passèrent l’Isonzo, réduisirent en cendres cent trente-deux villes, bourgs et
villages, et ramenèrent de cette expédition huit mille prisonniers. Andrea
Zanchani, général vénitien qui assista à ces brigandages, sans rien faire pour
s’y opposer, en fut justement puni par la suite. Un autre corps ottoman avait
en même temps ravagé la Carniole et la Carinthie, et en était revenu par
Castel-Nuovo, avec un riche butin de jeunes garçons et de jeunes filles. En
Dalmatie, les Turcs s’étaient emparés de toute la contrée de Makarska et de
Primorie jusqu’à la Narenta, mais ils avaient échoué dans une entreprise sur Almissa. Telle fut la dernière des grandes incursions qui, dans le cours de ces
trente années, s’étaient renouvelées à vingt reprises différentes, en
Autriche, en Hongrie, en Transylvanie et en Pologne, mais qui dès lors
cessèrent jusqu’au premier siège de Vienne. Iskender-Pascha qui, trois
fois, avait dévasté les pays entre l’Isonzo et le Tagliamento, porta l’année
suivante ses armes en Bosnie, où il fit le siège de Yaitze: forcé à la retraite
par Jean Corvin, qui, dans cette rencontre, lui tua quatre mille hommes, il
mourut peu de temps après d’une maladie pédiculaire, à la grande joie des
populations chrétiennes voisines de son gouvernement.
Pendant l’hiver de 1499 à 1500, Moustafabeg de Prevesa
avait construit les quarante navires commandés par Bayezid; déjà vingt de ces
navires étaient prêts à sortir du chantier, lorsque par une nuit obscure ils
furent brûlés par les Vénitiens. Des troupes de la Seigneurie prirent
également le fort de Regniassa, et empêchèrent, à l’aide de cette position,
les renforts qui auraient dû partir du golfe d’Arta pour grossir la flotte
ottomane. Le 7 avril 1500, Bayezid partit de Constantinople pour la Morée, afin
de ranimer l’enthousiasme des troupes par sa présence. Il séjourna dix-huit
jours à Leontari et y célébra les fêtes du Ramazan ; le 7 juillet 1500 (9 silhidjé 905). il reçut la nouvelle de
l’arrivée avec la flotte devant Modon d’Yakoub-Pascha; et quatre jours
après il parut lui-même devant la ville qui était déjà investie par terre et
par mer. L’artillerie ottomane ayant ouvert le mur en plusieurs endroits, un
assaut général fut résolu; mais les troupes s’y portèrent avec si peu d’ordre
et une telle impétuosité, que les premiers bataillons furent culbutés et
écrasés dans les fossés par ceux qui les suivaient, en sorte que les Ottomans montèrent
à la brèche sur les corps de leurs morts et de leurs blessés. La garnison
soutint vaillamment ce premier choc; toutefois l’ennemi resta maître du
faubourg de Modon, d’où il continua ses attaques. Le siège avait déjà duré
trois semaines, lorsque le nouvel amiral de Venise, Melchior Trevisani,
arriva au moment où les Turcs se préparaient à un second assaut. Quoique
inférieur en nombre, Trevisani résolut de secourir les assiégés; pendant qu’il
attirait sur lui l’attention de l’ennemi, il détacha de son escadre quatre
galères chargées de renforts et de munitions de toute espèce. Le projet était
d une exécution difficile; mais Modon étant aux abois, il tenta hardiment
l’aventure : les quatre galères passèrent à pleines voiles au milieu de la flotte
turque, et se présentèrent à l’entrée du port qu’elles trouvèrent fermé par une
forte estacade; les soldats de la garnison quittèrent en masse les remparts
pour rompre cet obstacle et faciliter le passage des galères.
Bayezid, qui ne se dissimulait pas la ruine imminente du
commerce maritime de son empire, envoya son kapitan-pascha purger l’Archipel
des corsaires chrétiens qui l’infestaient, et recueillir le tribut des îles.
Depuis cette époque, la course du kapitan-pascha devint une opération
régulière qui se renouvela tous les ans. Bayezid voulut se dédommager de la
perte de Céphalonie par des conquêtes en Dalmatie et en Bosnie;Mohammed, fils
d’Isabeg, arrière-petit-fils d’Ewrenos et sandjakbeg d’Ilbessan, prit Durazzo; Moustafa, fils d’Iskender-Pascha, s’empara des forts de Lofdja et de
Brousdja, et un troisième corps de Turcs dévasta en Hongrie les environs de
Posega et de Valcon ( 1502). Pour arrêter leurs progrès
les commandans de Transylvanie et du banat de Temeswar, Pierre comte de
Saint-George, Joseph Somi et Jean Corvin, se réunirent à Pierre Tarnok et à
Jacques Gerlistan, gardiens des frontières à Saint-Severin, et à George
Konisa, gouverneur de Belgrade; ils passèrent le Danube près de Haram. entre
Belgrade et Pancsova, saccagèrent Widdin, Cladova, le faubourg de Nicopolis, et
revinrent avec un grand nombre de prisonniers et des charretées de têtes. Les
Ottomans furent vendus à l’encan, et les Grecs bulgares établis comme colons
sur le territoire compris entre Belgrade et Temeswar; les têtes turques
rapportées de l’expédition furent placées sur des pieux autour de la fontaine
du château royal, à Ofen; mais l’odeur qu’elles exhalaient fut telle, que la
reine renonça pour toujours à boire des eaux qu’elles avaient momentanément
infectées.
Bayezid compensa les défaites de ses troupes au nord de
l’empire, par la prise du fort de Vatica et du port d’Astros en Morée. Mais
les tribus Torghoud et Warsak, qui n’avaient pas encore été entièrement
soumises, et dont l’esprit de rébellion avait été fomenté par les descendans
des princes karamans, levèrent de nouveau l’étendard de la révolte sur les
côtes de Karamanie. Les forces des rebelles étaient si considérables, que les
trois fils de Bayezid, Sultan-Ahmed, gouverneur d’Amassia; Sultan-Schehinschah, gouverneur de
Karamanie, et Sultan-Mohammed, pascha de Begschehri, malgré leur jonction avec
Alaeddewlet, prince de Soulkadr, furent obligés de se tenir sur la défensive.
Le danger devint assez imminent pour que le grand-vizir Mesih-Pascha, alors de
retour de son pèlerinage de la Mecque, dût prendre le commandement en chef. De
Larenda, où il avait établi son quartier-général, Mesih-Pascha se rendit dans
la Cilicie-Pétrée, força les révoltés à la fuite, et les poursuivit sur la
route de Tarsous à Haleb. Le saffi de Perse avait profité des guerres de la
Porte avec Venise pour attaquer les frontières orientales de l’empire ottoman; depuis, renonçant à la guerre, il avait envoyé un ambassadeur à Bayezid avec les
présens d’usage et des propositions de paix. Le sultan refusa de recevoir
l’envoyé persan; mais la nouvelle de la prise de Santa-Maura par les Vénitiens
le détermina à lui accorder une audience. La guerre avec Venise et la Hongrie
commençant à devenir fort onéreuse, Bayezid songea sérieusement à faire cesser
les hostilités; il négocia un traité avec la Hongrie par l’entremise de
l’ambassadeur polonais, et chargea Hersek-Ahmed de traiter avec Andrea Gritti,
qui, au commencement de la guerre, avait été jeté en prison avec ceux de ses
compatriotes que des affaires commerciales avaient attirés à Constantinople.
Les Vénitiens, voulant profiter de la fortune de leurs armes pour obtenir des
conditions avantageuses, envoyèrent à la Porte Zacharia Freschi (97
septembre 1509), qui continua les négociations entamées par Gritti. Un traité
en trente-un articles fut signé, le 14 décembre 1502, entre Bayezid et Venise1.
Les Vénitiens restituèrent Santa-Maura et gardèrent Céphalonie; ils
abandonnèrent leurs droits sur Modon, Coron et Lepanto, mais ils obtinrent en
retour la restitution des propriétés privées qui avaient été confisquées à
l’ouverture de la guerre. Dix jours après la signature de ce traité, Bayezid
envoya des instructions à tous les sandjaks de l’empire pour sa stricte
exécution.
Bayezid conclut en outre dans le cours de la même année
un armistice de sept ans, avec l’envoyé de Hongrie Barhabas Bêlai, par
l’entremise des ambassadeurs vénitiens. Vladislas fit comprendre dans ce
traité ses royaumes de Hongrie et de Bohême, la Dalmatie, la Croatie,
l’Esclavonie, la Moravie, la Silésie et la Lusace; une clause particulière,
qui faisait participer la Moldavie, la Valachie et la république de Raguse aux
bénéfices de l’armistice, stipulait que ces trois Etats paieraient tribut aussi
bien à la Hongrie qu’à la Porte. Chacune des possessions de
Vladislas en Servie, en Bosnie et en Bulgarie, était expressément désignée
dans le traité, qui embrassait, dans un sens plus général, les rois
d’Angleterre, de France, d’Espagne, de Portugal, de Pologne et de Naples, le
doge de Venise, le grand-maître de Rhodes et les Génois de Khios. De plus il
fut convenu que les ambassadeurs et les marchands des nations amies pourraient
voyager et commercer librement sur le territoire des deux parties contractantes.
L’échange des ratifications devait avoir lieu dans l’espace d’un an par des
ambassades solennelles que s’enverraient réciproquement le roi de Hongrie et
le sultan. Vladislas jura le traité le 20 août 1503 à Ofen, en invoquant la
vierge Marie, les quatre évangélistes, les saints et saintes du christianisme.
De la part des Ottomans ce fut Hersek Ahmed qui prit sur le Coran l’engagement
solennel d’en observer les clauses. Dès le commencement de la guerre avec
Venise, ce pascha avait été déposé du grand-vizirat; mais le succès de ses
négociations avec Venise et la Hongrie, et le souvenir de ses services
antérieurs, lui valurent d’être élevé une seconde fois à cette haute dignité.
Les autres vizirs qui, à cette époque, concouraient avec Ahmed à l’administration
du pays, étaient Moustafa-Pascha, Grec de naissance, le même que Bayezid avait
envoyé en ambassade à Rome pour marchander l’empoisonnement de Djem, et
l’amiral Daoud-Pascha, originaire de Dalmatie. homme de goûts fastueux, mais
zélé protecteur des sciences; ainsi les trois premières fonctions de l’empire
étaient remplies par trois renégats. Sinan-Pascha. beglerbeg d’Anatolie, obtint
de Bayezid en mariage la fille de Djem, veuve du sultan d’Egypte; cette
princesse avait d’abord été promise par le souverain régnant Ghawri à un des
princes de la famille Kotadé. révolté contre son frère le schérif de la Mecque;
mais ayant été réclamée au nom de Bayezid par l’ambassadeur Haïder, Ghawri la
renvoya à Constantinople. Ainsi ce qui restait de la postérité de
Djem. du côté des femmes, fut relégué dans le harem d’un des esclaves de
Bayezid, et le sultan n’eut plus à craindre de rivalités au trône.
LIVRE XXI.
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