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LA CRÉATION DE L'UNIVERS SELON LA GENÈSE.

 

ALBERT SOREL

L’EUROPE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

LIVRE PREMIER

LES MOEURS POLITIQUES ET LES RÉFORMES

CHAPITRE PREMIER -

LES MOEURS POLITIQUES.

1

II y a un préjugé dont il importe de se défaire quand on aborde cette histoire. C'est de se représenter l'Europe de l'ancien régime comme une société d'États régulièrement constituée, où chacun conformait sa conduite à des principes reconnus de tous, où le respect du droit établi gouvernait les transactions et dictait les traités, où la bonne foi en dirigeait l'exécution, où le sentiment de la solidarité des monarchies assurait, avec le maintien de l'ordre public, la durée des engagements contractés par les princes. Cette « République chrétienne ainsi qu'on s'est plu à la nommer, n'était depuis les temps modernes qu'une auguste abstraction. Elle n'avait paru se réaliser qu'un instant, au moyen âge mais cette ébauche incertaine avait disparu en même temps que s'évanouissait le grand rêve de la papauté le gouvernement du monde catholique par la théocratie. La Renaissance ruina cette conception, comme elle ruinait le système féodal et la philosophie scolastique. Il n'en subsista que de vagues souvenirs dont se berçaient les utopistes.

Une Europe où les droits de chacun résultent des devoirs de tous, était quelque chose de si étranger aux hommes d'État de l'ancien régime, qu'il fallut une guerre d'un quart de siècle, la plus formidable qu'on eût encore vue, pour leur en imposer la notion et leur en démontrer la nécessité. La tentative que l’on fit au congrès de Vienne et dans les congrès qui suivirent, pour donner à l'Europe une organisation élémentaire, fut un progrès, et non un retour vers le passé. Au dix-huitième siècle, ce progrès n'est encore qu'une des plus belles hypothèses des philosophes. Aux approches de 1789, elle tend, surtout en France, à s'insinuer dans les esprits de quelques politiques; ils passent pour des rêveurs, et la grande majorité des gouvernants de l'Europe, confondant ce dessein avec la chimère de la paix perpétuelle, continue à le considérer comme le dernier des paradoxes.

Cependant, s'il n'y avait point en Europe de république chrétienne, il avait des nations et des Etats. Dès qu'il existe des nations et des États, et qu'ils ont des rapports entre eux, il y a un droit public. « Les Iroquois mêmes en ont  un » disait Montesquieu. Considérons celui qu'observait l'Europe de l'ancien régime. Je ne parle pas, bien entendu, du droit public que les réformateurs proposaient en idéal à la société future. « Il semble, disait Voltaire de ces écrits, qu'ils soient une consolation pour les peuples des maux qu'ont faits la politique et la force. Ils donnent l'idée de la justice comme on a les portraits des personnes célèbres qu'on ne peut voir. » Ce que l'on voyait, c'étaient les actes des gouvernements; ce qu'il faut connaître, c'est la coutume qu'ils s'étaient faite et d'après laquelle ils réglaient leurs relations. Elle n'était point, à leurs yeux, une déduction juridique de quelques principes abstraits, mais la simple définition de rapports qui dérivaient de la nature des choses. Il Le droit public est fondé sur des faits, écrivait un publiciste qui faisait, à juste titre, autorité dans les chancelleries. Pour le connaître, il faut savoir l'histoire, c'est l'âme de cette science, comme de la politique en général. »

II

Dans ce droit public, il y a une notion fondamentale, celle de l'Etat elle domine et régit toute la politique. C'est l'Etat selon l'esprit de Rome être collectif, maître souverain et absolu. Il s'était, à Rome, incarné dans un prince auquel on avait attribué la majesté, c'est-à-dire l'autorité omnipotente qui appartenait à la République. A cette conception se sont jointes l'idée chrétienne du prince élu de Dieu, représentant de la divinité sur la terre, et l'idée féodale du monarque, suzerain universel. C'est ainsi que s'est formée la notion du souverain, telle que la donne Bossuet et que tout le continent la conçoit. « Tout l'État est en la personne du prince. En lui est la puissance, en lui est la volonté de tout le peuple. » C'est parce que le monarque est l'État même, qu'il est revêtu de cette majesté; il la tient de l'État, et l'État la possède, encore qu'il n'y ait point de monarque pour le représenter. Le principe du droit divin, qui fait considérer les personnes souveraines comme tenant leurs droits de la divinité même, s'applique à l'État avant de s'appliquer aux personnes, et n'est qu'une conséquence de la doctrine Tout pouvoir vient de Dieu. Cette doctrine ne distingue ni la forme, ni le mode de transmission du pouvoir. il faut demeurer dans l'état auquel un long temps a accoutumé le peuple; c'est pourquoi Dieu prend en sa protection tous les gouvernements légitimes, en quelque forme qu'ils soient établis .  « Par lui tous les rois règnent, et ceux que la naissance établit, parce qu'il est le maître de la nature, et ceux qui viennent par choix, parce qu'il préside à tous les conseils. Il n'y a sur terre aucune puissance qu'il n'ait ordonnée : Non est potestas nisi a Deo, dit l'oracle de l'Écriture. »

Le Pape, l'empereur d'Allemagne et le roi de Pologne étaient électifs, et l'on ne faisait aucune différence entre leurs droits et ceux du roi de France. Lorsque Napoléon, plaçant sur sa tête la couronne d'Italie, prononça la formule sacramentelle : « Dieu me l'a donnée, gare à qui la touchera » il n'en détournait pas le sens, et ne risquait point de scandaliser la vieille Europe, il parlait son langage. Charlemagne, disent les Mémoires de Louis XIV, était monté à ce haut point de gloire non par l'élection de quelque prince, mais par le courage et par les victoires, qui sont l'élection et les suffrages du ciel même, quand il a résolu de soumettre les autres puissances à une seule .

C'est pourquoi il importe de voiler l'origine des pouvoirs. Tout est prescription dans ce droit; il n'y en a point dont les fondements soient plus obscurs. Le mystère par lequel le fait se légitime est de ceux qu'il convient de dérober aux regards. Ce sont des ténèbres redoutables, il serait téméraire de s'y hasarder. Il importe surtout que le peuple ne force point l'entrée du sanctuaire. Il ne faut pas, disait Pascal, qu'il sente la vérité de l'usurpation; elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en cacher le commencement si l'on ne veut qu'elle prenne fin. L'empirique pense sur ce point comme le philosophe. « Le droit des peuples et celui des rois ne s'accordent jamais si bien que dans le silence u écrivait Retz. Le scepticisme du dix-huitième siècle conduit à la même conclusion. Voltaire pouvait déclarer sans provoquer de censure dans les chancelleries, et sans s'attirer de blâme dans les cours : « Le temps, l'occasion, l'usage, la prescription, la force font tous les droits. » C'était bien le fond de la pensée des hommes qui, à la fin du dix-huitième siècle, conduisaient les affaires de l'Europe.

La souveraineté ne devient légitime pour les autres États que par la reconnaissance qu'ils en font. Cette reconnaissance n'implique d'ailleurs aucune condition sur l'origine du pouvoir. On admet même qu'il existe, entre les États, des rapports indépendants de la forme de leur gouvernement et des révolutions qui peuvent la modifie. M. de Bordeaux, envoyé par Louis XIV en Angleterre, fut admis, le 21 décembre 1652, devant le parlement de la république et dit : « L'union qui doit être entre les États voisins ne se règle pas sur la forme de leur gouvernement c'est pourquoi, encore qu'il ait plu à Dieu, par sa providence, de changer celle qui était ci-devant établie en ce pays, il ne laisse pas d'y avoir une nécessité de commerce et intelligence entre la France et l'Angleterre; ce royaume a pu changer de face, et de monarchie devenir république; mais la situation des lieux ne change point; les peuples demeurent toujours voisins et intéressés l'un avec l'autre par le commerce, et les traités qui sont entre les nations n'obligent pas tant les princes que les peuples, puisqu'ils ont pour principal objet leur utilité commune »

Toutes les formes de gouvernement existaient en Europe, et toutes y étaient considérées comme également légitimes. « Pour conserver notre société générale, écrit un historien du seizième siècle, nous avons introduit trois manières de républiques : la royale, la seigneuriale, la populaire. Chaque législateur a estimé que la sienne était la meilleure. » Au dix-huitième siècle, on les nommait la monarchie, l'aristocratie et la démocratie. On les étudiait dans le rapport qu'elles avaient avec leur objet, qui est le bien de l'État; mais on ne songeait point à établir entre elles une hiérarchie quelconque. Les gens du monde pensaient depuis longtemps que le plus raisonnable et le plus expédient était « d'estimer celle où l'on est né la meilleure de toutes et de s'y soumettre C'était la doctrine de l'Église, et l'homme qui avait étudié le plus profondément et le mieux défini les constitutions des États, Montesquieu, pratiquait cette prudente maxime Je suis un bon citoyen, disait-il; mais dans quelque pays que je fusse né, je l'aurais été de même. Je suis un bon citoyen, parce que j'aime le gouvernement où je suis né . »

L'idée d'attribuer à une constitution quelconque une supériorité absolue sur les autres, l'idée qu'il pouvait exister une constitution idéale qui s'appliquerait il tous les pays, l'idée surtout d'en faire un objet de propagande n'entrait pas dans les esprits des hommes d'État. Les mots de république et de démocratie ne s'associaient en aucune manière à l'idée de révolution. On estimait que la république et la démocratie ne convenaient qu'aux petits États elles entraînaient des mœurs pacifiques et une politique modeste. La république d'Angleterre passait pour une exception elle n'avait dû sa force qu'à Cromwell. Celles que l'on avait sous les yeux étaient plus ou moins déchues; plusieurs paraissaient menacées, aucune ne semblait menaçante. Les cantons suisses inclinaient vers la neutralité; les Provinces-Unies s'absorbaient dans leur négoce; Venise s'affaissait avec solennité; la Pologne se dissolvait dans l'anarchie. « La Suède, écrivait Frédéric, éprouva le sort de tout État monarchique qui se change en république elle s'affaiblit ». Lorsque vers la fin du siècle, une grande république se constitua dans l'Amérique du Nord, les monarchies du continent la considérèrent de ce point de vue. « Il faut du temps, se disait-on dans les chancelleries, pour former un peuple conquérant. Il est même plus difficile de donner cet esprit de conquête à une république, qu'au chef d'un gouvernement confié à un seul,.» C'est d'après ces données que les hommes d'État de la vieille Europe jugèrent la Révolution française à ses débuts. Ils y virent un affaiblissement de l'État français, et se dirigèrent en conséquence, selon qu'ils y découvrirent pour leur politique un préjudice ou un avantage.

III

L'État porte en lui-même sa propre fin. Il est souverain il ne fi reconnait aucune autorité au-dessus de la sienne. « Ils sont des dieux, dit la doctrine. Il n'y a que Dieu qui puisse juger de leurs jugements et de leurs personnes . » Les souverains catholiques eux-mêmes ne reconnaissent point cette supériorité au Souverain Pontife. En dehors des questions de dogme, c'est un ̃prince comme les autres. « Qui serait le juge de ces choses? écrivait Richelieu. Qui les considérerait sans passion et sans intérêt? Ce ne serait pas le Pape, qui est prince temporel, et n’a pas tellement renoncé aux grandeurs de la terre qu'il y soit indifférent. Il n'y a que Dieu seul qui en puisse être juges. Aussi les rois ne pèchent-ils qu'envers lui, à qui seul appartient la connaissance de leurs actions. »  En appeler à Dieu dans ces termes, c'est en appeler à l'histoire, qui seule montrera les desseins de la Providence. En réalité, dans l'ordre des faits contingents et dans le courant de la vie, il faut une direction et une règle de jugement. L'État ne saurait les trouver ailleurs qu'en lui-même. Il les tire de son omnipotence. Sa raison dernière en toutes choses, c'est la raison d'État, c'est-à-dire la vieille doctrine du salut public, telle que Rome l'avait pratiquée et enseignée au monde Elle n'avait jamais disparu de la politique. La Renaissance la remit en honneur; son développement est parallèle à la formation des grands États modernes. Ils empruntèrent à Rome l'esprit de leur politique en même temps que le moule de leurs institutions.

Le nom de Machiavel est justement lié à cette doctrine; mais Machiavel est moins un théoricien qu'un observateur, et toute la force de son ouvrage vient du caractère de réalité qu'il a su lui donner. Il décrit ce qu'il voit, et ramène simplement à son principe la politique de ses contemporains. C'est ce que pensait Richelieu, qui ne laissait pas de s'en inspirer, et tenait pour « indispensables » les maximes de cet écrivain solide et véritable. On lit dans une Apologie pour Machiavel composée par un disciple du cardinal : « Ses maximes sont aussi vieilles que le temps et les États. Il n'enseigne rien de particulier ni d'inouï, mais raconte seulement ce que nos prédécesseurs ont fait, et ce que les hommes d'aujourd'hui pratiquent utilement, innocemment et inévitablement. »

Le plus profond penseur et le plus grand politique de l'ancienne France se rencontrent sur ce point, et la rencontre n'a rien de fortuit. « Les Etats périraient si on ne faisait ployer souvent les lois à la nécessité. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force » disait Pascal Richelieu qui avait appliqué avec tant de rigueur la doctrine du salut public, la pousse, en son Testament politique, jusqu'à ses conséquences dernières : « Qui a la force a souvent la raison en matière d'État, et celui qui est faible peut difficilement s'exempter d'avoir tort au jugement de la plus grande partie du monde. » Le règne de Louis XIV ne modifia pas l'opinion du monde. « La suprême loi qui est la raison d'Etat » au dire de Saint-Simon continue de gouverner les princes. Je n'y vois, au dix-huitième siècle, qu'une exception, mais elle est de celles dont on dit qu'elles confirment la règle c'est Frédéric et son Anti-Machiavel. Frédéric, lorsqu'il composa cette dissertation, en était réduit aux ambitions de collège. Dès qu'il se vit hors des lisières, il jeta aux quatre vents de l'Europe ses cahiers d'écolier et brigua tout autre chose que les prix de vertu. Machiavel prit sa revanche. On verra que la fin du siècle lui en réservait de plus éclatantes encore; mais le fait n'était pas nouveau, et il n'y avait pas là de quoi surprendre les esprits avisés. Tout le monde blâme cet auteur, disait un familier de Mazarin, et tout le monde le suit et le pratique, et principalement ceux qui le blâment. » Au dix-huitième siècle, les idées et les caractères se sont abaissés. Au lieu de la haute ironie d'un Pascal et de la rude sincérité d'un Richelieu, ce serait la raillerie dénigrante de Voltaire et le cynisme de Frédéric, qu'il conviendrait de rapprocher, et qui donneraient le ton. Toutes distances gardés, le parallélisme se continue la pensée est plus complaisante à des actes plus licencieux; mais pour se raffiner ainsi, se pervertir davantage et se compliquer d'une dépravation plus subtile, la raison d'État n'en règne que plus despotiquement.

Elle règne partout où l'on se sent assez fort pour suivre impunément les desseins qu'elle suggère. Elle inspire les mêmes propos à Vienne et à Berlin On l'enseigne aux jeunes princes et aux futurs ministres. Je lis dans les Institutions politiques de Bielfeld : « Dans quelque situation que puisse se trouver un État, le principe fondamental de la raison d'État reste toujours invariable. Ce principes, adopté par tous les peuples anciens et modernes, est que le salut du peuple soit toujours la suprême loi. » « Les grandes puissances, écrivait en 1791 un diplomate autrichien, ne doivent se conduire que conformément à la raison d'État. L'intérêt doit l'emporter sur toute espèce de ressentiment, quelque juste qu'il puisse être. »

La raison d'État étant la règle, l'agrandissement est l'objet de la politique. Celui qui ne gagne rien, perd s écrivait Catherine II. L'idée de la grandeur de l'Etat est intimement liée à celle de l'étendue de l'État. Ces idées sont aussi vieilles que les sociétés humaines. Dès qu'il y a eu des hommes assemblés, ils ont lutté pour conquérir et pour se défendre. La spoliation et la conquête sont aussi anciennes que la convoitise, et la convoitise est née avec l'humanité. Les princes, de tout temps, s'en sont fait honneur. « C'est, disait Machiavel, chose fort naturelle et ordinaire que de désirer d'étendre et amplifier ses limites, et quand les hommes le peuvent et l'entreprennent, ils en sont grandement louables, ou pour le moins non repris. » L'apologiste du dix-septième siècle développe cette maxime. Elle est fondée, dit-il, « sur ce principe et sur cette vérité que les princes n'ayant rien que ce qu'ils ont usurpé, les plus forts font la loi aux plus faibles et prennent ce qui est à leur bienséance, parce qu'ils croient juste ce qui est utile, et que les États n'ont d'autres bornes que leur propre conservation, mais au préjudice de celle de leurs voisins. » C'est ce qui amenait Montesquieu à conclure, au siècle suivant : « L'esprit de la monarchie est la guerre et l'agrandissement. »

IV

Le principe et l'objet de la politique ainsi posés, on en déduit les règles de conduite. La principale est qu'il faut toujours se tenir en haleine, sur la piste des occasions, en mesure de les saisir. « Celui qui négocie toujours trouve enfin un instant propres pour venir à ses fins. » Le succès est au prévoyant et à l'habile. Il faut compter avec le hasard, sans doute; mais le hasard, qui n'est le plus souvent que l'œuvre des brouillons, ne profite qu'aux hommes supérieurs. « Encore qu'à ne regarder que les rencontres particulières, la fortune semble décider de l'établissement et de la ruine des empires, à tout prendre, il en arrive à peu près comme dans le jeu où le plus habile l'emporte à la longue. En effet, dans ce jeu sanglant où les peuples ont disputé de l'empire et de la puissance, qui a prévu de plus loin, qui s'est le plus appliqué, qui a duré le plus longtemps dans les grands travaux, et enfin qui a su le mieux ou pousser ou se ménager, suivant la rencontre, à la fin en a eu l'avantage et a fait servir la fortune à ses desseins. » Il ne faut pas que la majesté de ce langage nous abuse sur le caractère des faits. Jamais plus amples euphémismes n'ont déguisé les écarts d'une politique moins scrupuleuse. Quittons les galeries où Bossuet peint ses vastes fresques; entrons dans le cabinet où l'homme d'État, dépouillant le costume de cour et la tenue de cortège, se montre tel qu'il est. La Bruyère en donne un portrait achevé; qui le pénètre n'a plus rien à apprendre sur la politique du temps. »

Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon, est un Protée » ; mais il ne change de physionomie qu'à bon escient, et parce qu'il le veut bien.  « Il prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa puissance ou de sa faiblesse, du génie des nations avec qui il traite, du tempérament et du caractère des personnes avec qui il négocie. Toutes ses vues, toutes ses maximes, tous les raffinements de sa politique tendent à une seule fin, qui est de n'être point trompé, et de tromper les autres. » L'un des moyens les plus sûrs d'y parvenir est encore de dire la vérité; c'est un art dans lequel il raffine. It est profond et dissimulé, pour cacher une vérité en l'annonçant, parce qu'il lui importe qu'il l'ait dite, et qu'elle ne soit pas crue; ou il est franc et ouvert, afin que, lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas être su, l'on croie néanmoins qu'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir, et que l'on se persuade qu'il a tout dit. Il soutient ses alliés, « s'il y trouve son utilité et l'avancement de ses prétentions » il soutient même les faibles et les unit contre les forts « pour rendre la balance égale » sauf à s'accorder ensuite avec les forts pour la faire pencher, et vendre, cher aux faibles sa protection et son alliance. D'ailleurs, il est homme du monde, honnête homme par-dessus tout, exquis en matière de bienséances. Il connaît toutes les nuances du langage, il possède à fond celui qui convient à son temps, il excelle à trouver de nobles prétextes. « Il ne parle que de paix, que d'alliances, que de tranquillité publique, que d'intérêt public; et en effet il ne songe qu'aux siens, c'est-à-dire à ceux de son maître ou de sa république. » Mais il n'est pas la dupe de ses phrases et ne s'en fait point accroire. « Il tend surtout par ses intrigues au solide et à l'essentiel, toujours prêt à leur sacrifier les minuties et les points d'honneur imaginaires. «

Au dix-huitième siècle le ton change, mais le ton seulement. Les épithètes qui sont affaire de mode, les prétextes qui sont affaire d'opinion, se modifient selon le goût du jour et la doctrine régnante. Le persiflage est en vogue, le scepticisme faits autorité. Le politique affecte l'incrédulité, même à son propre génie. Chacun, selon Voltaire, a reçu de la nature l'envie de s’agrandir; une occasion paraît s'offrir un intrigant la fait valoir; une femme gagnée par de l'argent ou par quelque chose qui doit être plus fort, s'oppose à la négociation; une autre la renoue les circonstances, l'humeur, un caprice, une méprise, un rien décide. » « Voilà comme le monde va, conclut Frédéric il se gouverne par compère et commère. » Au fond, Frédéric n'en croit rien, et pour sacrifier en public à la bonne déesse, à Sa Sacrée Majesté le hasard, comme il l'appelle, il demeure le plus réfléchi, le plus sagace et le moins hasardeux des politiques. Il a ses propos de table et ses maximes de cabinet. Celles-ci le ramènent à Richelieu. « Ne nous y trompons point la fortune, le hasard sont des mots qui ne signifient rien de réel. Saisir l'occasion et entreprendre lorsqu'elle est favorable, mais ne point la forcer en abandonnant tout au hasard. La politique demande de la patience, et le chef-d’œuvre d'un homme habile est de faire chaque chose en son temps. Celui-là qui a le mieux calculé sa conduite est le seul qui puisse l'emporter sur ceux qui agissent moins conséquemment que lui. » C'est la pensée intime, qui ne se modifie point.

Lorsque le vent tourne à la philosophie, le politique se fait philosophe. Il aime la vérité, il est généreux il se dit « citoyen » il prêche la tolérance il ne parle que de la félicité du genre humain; il devient vertueux, d'honnête qu'il était au siècle précédent, par bienséance et savoir-vivre. C'est une vertu facile d'ailleurs, et de même caractère que l'honnêteté qu'elle remplace. Elle n'a rien de farouche et n'implique d'abstinence sur aucun article. Il suffit d'être galant homme, de paraître exempt de préjugés, de garder les formes convenues, de parler comme il faut et d'observer les nuances. Sans le scandale de Trenck, Frédéric eût passé pour « humain » s'il s'était « sécularisé avec moins de tapage, Talleyrand aurait eu de la vertu.» Le politique, au besoin, se montrera sensible : il s'exaltera, il aimera la nature, il versera des larmes. La diplomatie, qui a ses encyclopédistes, aura sa Nouvelle Héloïse. « Elle pleurait et prenait toujours! » disait Frédéric en parlant de Marie-Thérèse, après le partage de la Pologne.

C'est donc, en réalité, le même train que mène le monde, et tous ces raffinements ne tendent toujours qu'à la même fin, « qui est de n'être point trompé et de tromper les autres. » Ils le savent, et ils apportent dans leurs relations une incurable méfiance. Elle n'est que trop fondée. « Un État, écrit un ancien ministre des affaires étrangères, doit toujours être sur la hanche, comme un homme du monde qui vit parmi des bretteurs et des gens difficiles à vivre. Telles sont les nations de l'Europe, aujourd'hui plus que jamais, les négociations n'étant qu'une querelle continuelle entre gens sans mœurs, hardis à prendre et continuellement avides »

V

 

V

La raison d’Etat dirigeant toute la politique, l'intérêt de l’État lait toute la sûreté des engagements. C’est dire qu'il n'y a point de sûreté. Il n'y en a jamais eu beaucoup. Au seizième siècle, Bodin le constatait avec tristesse : « On voit depuis deux ou trois cents ans que cette opinioo a pris pied, qu'il n'y a si beau traité qui ne soit enfreint; de sorte que l'opinion a presque passé en force de maxime que le prince contraint de laire quelque paix ou traité à son désavantage, s'en peut départir quand l'occasion s'en présentera. » Le dix-septième siècle, sous ce rapport, valait le seizième; le dix-huitième les surpassa. — Frédéric, au début de ses Mémoires, traite des « cas de rompre les alliances ». Il en distingue quatre : la défection de l'allié, la nécessité de la prévenir, la force majeure, l’insuffisance des moyens. Il en oublie un cinquième, qui était le plus fréquent et qu’il connaissait d’expérience : la raison d'État ou l'intérêt politique, comme on voudra l’appeler. De même que Machiavel, Frédéric ne fait ici que décrire les mœurs de son temps. Ce n'est point une satire qu’il écrit, c'est un protocole qu’il dresse. « Quand on a affaire à des fous, des fripons, des ennemis personnels et des concurrents, disait le cardinal Dubois, qui était du métier, la prudence veut qu’on ne prenne aucun engagement avec eux sans de grandes précautions. «

Il n’y a point de précautions qui tiennent contre la convoitise déchaînée et les sophismes de la raison d'État. On le vit au milieu même du siècle, dans un événement qui en peint les mœurs et les prend sur le vif, je veux parler de la guerre de succession d'Autriche. Tout ce que le droit public présentait de ressources et de garanties, l'empereur Charles VI l'avait épuisé pour assurer à sa fille Marie-Thérèse la succession de ses États héréditaires. Il établit ses droits par une loi organique, une Pragmatique Sanction qu’il fit consacrer par toutes les diètes de la monarchie. Il obtint des prétendants des renonciations solennelles. La Pragmatique Sanction fut ensuite notifiée A toutes les puissances, qui la reconnurent expressément, et s’engagèrent par des traités formels à la respecter éternellement Cependant, au lendemain même de la mort de Charles VI, on vit les princes qui avaient renoncé h son héritage et ceux qui l'avaient garanti à sa fille, déchirer leurs signatures, violer leurs paroles et se liguer pour partager les dépouilles de Marie-Thérèse. Jamais la raison d'État n'avait été opposée avec plus d'impudence aux lois les plus élémentaires de l’honeur et de la justice. L'Angleterre seule tint ses engagements ; il faut constater que son intérêt et ses passions la poussaient à y demeurer fidèle. C'étaient les mœurs de l'époque, et les mœurs de toute l'Europe. Un diplomate français, le plus galant homme du monde, plein de sens et de mesure, écrivait à la fin du siècle, en commentant les écrits d'un publiciste célèbre, adversaire acharné de la maison d'Autriche : « Ce que dit Favier du peu de solidité des traités et de la mauvaise foi du cabinet de Vienne est très-vrai ; mais malheureusement l'histoire prouve que cette vérité est applicable à tous les cabinets de l'Europe. »

De là le droit public qu'ils pratiquaient les uns envers les autres. « En matière de politique, dit le baron de Bielfeld, il faut se détromper des idées spéculatives que le vulgaire se forme sur la justice, l'équité, la modération, la candeur et les autres vertus des nations et de leurs conducteurs. Tout se réduit finalement à la puissance. » C'est qu'elle entraîne tout avec elle, jusqu'à l'approbation, qui se prescrit en quelque sorte, comme les autres biens que l'on usurpe. Les cyniques déclarent tout crûment que la fin justifie les moyens; les sages sont réduits à constater que si elle ne les justifie pas, elle les fait oublier. —Il ne faut pas, écrivait un homme d’Etat dans les dernières années de la monarchie française, se tranquilliser sur les entreprises du roi de Prusse, par la pensée qu'il s'est rendu odieux : « Avec le temps, la haine des moyens qui ont accru une monarchie se dissipe, et la puissance reste. » C'est ainsi que l'on entend jusqu'à l'honneur même, et c'est ce qu'il faut pénétrer pour bien saisir l'esprit de ces temps. Écoutons Montesquieu traitant de l'éducation dans les monarchies: « On n'y juge pas les actions des hommes comme bonnes, mais comme belles; comme justes, mais comme grandes; comme raisonnables, mais comme extraordinaires. Dès que l'honneur y peut trouver quelque chose de noble, il est, ou le juge qui les rend légitimes, ou le sophiste qui les justifie. Il permet la ruse lorsqu'elle est jointe à l'idée de la grandeur de l'esprit ou de la grandeur des affaires, comme dans la politique, dont les finesses ne l'offensent pas. Il ne défend l'adulation que lorsqu'elle est séparée de l'idée d'une grande fortune. »

La guerre est le grand instrument de règne, l’argument suprême de la raison d’État. On la considère comme juste, dès l'instant qu'on la juge nécessaire. On la fait pour conquérir et pour conserver, pour se défendre d'une attaque ou pour la prévenir. Coligny poussant Charles IX à surprendre l'Espagnol qui le menaçait, conclut « qu'il valait mieux mettre le feu à la maison de son voisin qu'attendre qu'il la mit à la nôtre. « Il faut, disait Henri IV, que les grands rois se résolvent à être marteaux ou enclumes, et j'aime mieux donner deux coups à mes ennemis que d'en recevoir un de leurs mains. »  Descartes, qui d'ailleurs ne se piquait nullement de machiavélisme, trouvait que ces raisons n'avaient rien de contraire à la philosophie. « La justice entre les souverains, disait-il à une grande dame qui lui demandait son avis sur la politique du Prince, a d'autres limites qu’entre les particuliers.....On doit aussi distinguer entre les sujets, les amis ou alliés et les ennemis; car, au regard de ces derniers, on a quasi permission de tout faire, pourvu qu'on eu tire quelque avantage pour soi ou pour ses sujets; et je ne désapprouve pas, en cette occasion, qu'on accouple le renard au lion et qu'on joigne l'artifice à la force. Même je comprends sous le nom d'ennemis tous ceux qui ne sont point amis ou alliés, pour ce qu'on a droit de leur faire la guerre quand on y trouve son avantage et que, commençant à devenir suspects et redoutables, on a lieu de s'en défier. » Le fameux passage de l’Esprit des lois sur les guerres préventives n'est que le résumé de ces anciennes maximes.

Si l'on tient pour légitime de faire la guerre afin de prévenir un danger, on juge nécessaire d'en brusquer le début afin de surprendre l'ennemi et de mieux déjouer ses plans. On a souvent cité les agressions brutales de Frédéric, ses attaques par embuscade, ses conquêtes par effraction. Il ne faisait qu’entreprendre avec audace et exécuter avec bonheur ce que ses contemporains méditaient sans l'oser ou tentaient sans y réussir. « Une grande puissance qui a un grand dessein, disait à Louis XV son conseiller secret, le comte de Broglie, commence par l'exécuter malgré les clameurs. Elle compte ensuite avec ses voisins, et le solde du compte lui est toujours favorable. »

En 1755, les Anglais attaquèrent les Français sur mer, à l'improviste, sans déclaration de guerre. A Versailles, on les crut d'accord avec la cour de Vienne. « Les militaires, rapporte Bernis, étaient d'avis qu'on regardât l'agression des Anglais comme le début d'une partie méditée depuis longtemps et convenue avec les alliés de l'Angleterre; que, par conséquent, il fallait rompre leurs mesures en s'emparant des Pays-Bas autrichiens. » Le roi de Prusse y poussait, assurant qu'il avait 140,000 hommes sur pied et qu'il envahirait la Bohême, tandis que les Français s'empareraient de la Belgique. On ne l’écouta point, et l'on fit bien, car dans le temps même qu'il insinuait ces propositions captieuses à la France son alliée, il négociait avec l'Angleterre un traité dirigé contre la France. Ces faits se passaient dans les mois de juillet et d'août 1755. Marie-Thérèse en fut avertie, et, au commencement de septembre, elle fit révéler à Louis XV la défection de Frédéric; puis elle proposa au roi de France de retourner le jeu et de se jeter sur la Prusse pour « mettre de justes bornes à son ambition. » Louis XV refusa : il ne voulait entendre parler que d'alliance défensive. Marie-Thérèse s'adressa aux Russes, et, le 25 mars 1756, son ambassadeur déclarait à Pétersbourg qu'elle était prête à attaquer Frédéric avec 80,000 hommes. « Elle se hâtait d'embarquer l'affaire », nous dit Bernis, et elle avait raison, car il ne fallait point s'imaginer que Frédéric attendrait, pour attaquer ses ennemis, qu'ils eussent pris le temps de former leur coalition. «Ai-je un nez à recevoir des nasardes? dit-il au ministre d'Angleterre. Cette dame veut la (pierre, elle l'aura. Je n'ai rien à faire qu'à prendre les devants sur mes ennemis. Mes troupes sont prêtes; il faut rompre la conjuration avant qu'elle soit trop forte. » Il envahit la Saxe et marcha sur la Bohême. Ainsi commença la guerre de Sept ans.

J'ai cité ce précédent parce qu'il est caractéristique : il fit jurisprudence, et l'on verra, par la suite, qu'en 1792, les partisans de la guerre à l'Autriche ne manquèrent pas d'alléguer, pour justifier l'attaque qu'ils proposaient, l'exemple de Frédéric en 1756.

VI

Les États ne connaissent d'autres juges qu'eux-mêmes et d'autres lois que leur intérêt; mais ce qui fait l'excès de celle doctrine en fait aussi le tempérament. Aux paradoxes de la raison d'État, il y a un antidote : le sens commun; aux entraînements de la convoitise, il y a un frein ; l'intérêt bien entendu. En réalité, ils ne connaissent pas d'autre règle, et c'est là tout le fondement de leur justice. L'ambition dicte le plan, la prudence doit en gouverner l'exécution. Frédéric tenait qu'il faut savoir s'arrêter a propos: «  Forcer le bonheur, c'est le perdre, et vouloir toujours davantage, c'est le moyen de n'être jamais heureux. » C'est une morale tout empirique, ou plutôt ce n'est point de la morale, c'est encore du calcul et de la politique.

Il y a longtemps que l'on a dit, à propos d'Alexandre, que si l'on punit de mort les petits voleurs, on élève des autels aux grands. Tout est affaire de nuances et de proportions. Qui s'illustre en prenant une province se fait conspuer pour une bourgade. Cette méchante escarmouche, où l'on brûle un village, passe pour un massacre; la bataille où l'on immole des générations d’hommes est une action d'éclat. Il faut compter avec les préjugés du monde : s'il est nécessaire parfois de les heurter de front dans les grandes entreprises, il est toujours inutile de les aiguillonner par des taquineries. Les péchés véniels sont ceux que l'opinion pardonne le moins à ses héros. C’est pourquoi la conscience des politiques se montre aussi complaisante aux grandes injustices que scrupuleuse pour les petites. « Il est mal de violer sa parole sans raison, disait encore Frédéric. On se fait la réputation d'homme changeant et léger. » Richelieu considérait déjà que, tout compte fait, observer ses traités était la pratique la plus sage. « C'est la plus grande force des souverains. » De même, il ne faut usurper qu'à bon escient. « Quant au duché de Warmie, écrivait le roi de Prusse, je m'en suis abstenu parce que le jeu n'en vaut pas la chandelle. Cette portion est si mince qu'elle ne récompenserait pas les clameurs qu'elle exciterait. Quand on prend des bagatelles avec empressement, cela donne un caractère d'avidité et d'insatiabilité. » Frédéric en vient tout droit à cette conclusion cynique, et il en tire vanité. Les examens de conscience de Marie-Thérèse l'amènent, à travers beaucoup de larmes, aux mêmes capitulations. « Il faut savoir s'exécuter et, pour un profit mince, ne pas perdre sa réputation devant Dieu et devant les hommes », écrivait-elle à son ministre Kaunitz. Le fait est qu'elle s'exécuta, et même très-largement. Il vint un jour où l'auguste matrone de Vienne et le philosophe de Sans-Souci se rencontrèrent, se donnèrent la main et communièrent sous les mêmes espèces, qui furent le corps de la Pologne. L'Impératrice prenait en pleurant, le Roi ricanait en prenant; mais la seule différence entre eux est que la première réclamait du second un supplément de Pologne, pour ses remords, et un surcroît de Polonais, pour ses scrupules. Elle les obtint, et c’est toute la satisfaction que la morale reçut en cette affaire.

La conquête, qui est le point de départ et le couronnement des entreprises, ne trouve non plus de limite que dans son propre objet. Les abus de la force en détruisent l’ouvrage. Il faut être fort pour conquérir, il faut être juste et sage pour conserver. Rabelais, qui avait observé dans la monarchie française l’exemple de conquêtes sagement conçues et habilement opérées, en avait exposé le principe en un langage magnifique ... « La manière d'entretenir et retenir pays nouvellement conquis n’est, comme a été l’opinion erronée de certains esprits tyranniques à leur dam et déshonneur, les peuples pillant, forçant, injuriant, ruinant, mal vexant et régissant avec verge de fer... Comme enfant nouvellement né, les faut allaiter, bercer, .. Comme personne sauvée de longue et forte maladie et venant à convalescence, les faut choyer, épargner, restaurer. Ce sont les philtres, et attrait d’amour moyennant lesquels pacifiquement on retient ce que péniblement on avait conquis. Et plus en heur ne peut le conquérant régner, soit roi, soit prince ou philosophe, que faisant justice à vertus succéder... Qui autrement fait, non seulement perdra l’acquis, mais aussi patira ce scandale et opprobre qu’on l’estimera mal et à tort avoir acquis, par ceste conséquence que l'acquis lui est entre mains expiré... Et ores qu’il est toute sa vie pacifique jouissance, si toutefois l’acquis dépérît en ses hoirs, pareil sera le scandale sus le défunte et sa mémoire en malédiction comme de conquérant inique. »

Rabelais avait vu de loin. Trois siècles d’expérience confirmèrent les jugements de son étrange génie. Montesquieu, après avoir considéré comment la France avait acquis et conservé l’Alsace, le Roussillon, la Flandre, la Franche-Comté, résuma  toutes ses observations en ces maximes : « L’objet de la guerre, c'est la victoire; celui de la victoire, la conquête; celui de la conquête, la conservation.—La conquête est une acquisition; l’esprit d’acquisition porte avec lui l'esprit de conservation et d'usage, et non celui de destruction. » Il y a donc une limite naturelle à la conquête, c'est l'assimilation. On ne doit conquérir que ce qu'on peut conserver; on ne conserve que ce qu'on s'identifie. « C'est à un conquérant à réparer une partie des maux qu'il a faits; je définis ainsi le droit de conquête : un droit nécessaire, légitime et malheureux, qui laisse toujours à payer une dette immense, pour s'acquitter envers la nature humaine. » C'est par cet acquittement seul que la conquête, à vrai dire, se légitime et entre dans le droit. « Ce droit de conquête qui commence par la force, disait Bossuet, se réduit, pour ainsi dire, au droit commun et naturel, du consentement des peuples et par la possession paisible. »

Ajoutons que les États ne peuvent indéfiniment s'accroître. Ils s’affaiblissent en se dispersant. Des frontières trop étendues compliquent la défense et offrent à l'ennemi trop de moyens d'attaque. D'ailleurs, toute grandeur est relative. « Il faut bien prendre garde qu'en cherchant à augmenter la grandeur réelle, on ne diminue la grandeur relative. » Il vaut souvent mieux conserver sur ses frontières des Etats faibles et divisés, que de les conquérir et de les partager avec un voisin puissant, dont une combinaison éphémère a pu faire un allié, mais qui demeure toujours un rival. Voilà encore une limite à l'agrandissement : c'est la concurrence des ambitions. Comme il n'y a point de terrains vagues en Europe, nul ne peut s'y enrichir qu'aux dépens d'autrui. Mais tous les puissants sont d'accord pour ne permettre à aucun d'entre eux de s'élever au-dessus des autres. Qui prétend à la part du lion, voit ses rivaux se liguer aussitôt contre lui. Il se forme ainsi entre les grands États une sorte de société en participation : ils entendent conserver ce qu'ils possèdent, gagner en proportion de leurs mises, et interdire à chacun des associés de faire la loi aux autres. C'est ce qu’on appelle la balance des forces ou l'équilibre européen.

C'est un fait : il s'établit après les grandes guerres, lorsque tous sont ruinés et exténués. Alors on s’arrête pour un temps, on transige, et des prétentions qui s'opposent les unes aux autres, des forces qui se limitent, résulte une sorte d’équilibre. Mais les causes mêmes qui l'ont produit tendent à le détruire. Pour subsister, il implique l'immobilité, c’est-à-dire l'impossible II faudrait, en effet, que le monde changeât, qu'il n'y eût plus ni forts ni faibles, ni avares ni prodigues, ni indolents ni avides, ni capables ni imbéciles. Il suffit qu'un État se ruine et qu'un autre se réforme pour que l'équilibre soit anéanti, « C’est, dit une instruction du milieu du dix-huitième siècle, une chose de pure opinion, que chacun interprète suivant ses vues et ses intérêts particuliers. » On l'invoque contre ceux qui visent à la suprématie : la France contre la maison d'Autriche, l’Angleterre contre la maison de France. Dans les ligues qui se forment, chacun ne suit que son intérêt, et si cet intérêt engage souvent à contenir les forts dont on est menacé, il conseille très-rarement de soutenir les faibles dont on convoite les dépouilles. L’équilibre veut qu’il y ait balance entre les forces; la pesée implique un partage: il faut des contrepoids, ce sont les faibles et les vaincus qui les fournissent, et l'opération tourne inévitablement au profit des forts, des ambitieux et des habiles. L'avènement de la Prusse a été le résultat logique de ce système : elle a servi de contre-poids, jusqu’au jour où elle s'est senti assez de ressort pour entraîner à son tour le plateau et faire trébucher la balance.

L'équilibre n'est donc ni un principe d’ordre, ni une garantie de droit. Les contemporains le sentent si bien qu’à mesure que cette pratique se définit plus clairement, ils s'arment davantage. « Une maladie nouvelle s'est répandue en Europe, écrit Montesquieu, elle a saisi des princes et leur fait entretenir un nombre désordonné de troupes... Sitôt qu’un État augmente ce qu’il appelle de troupes, les autres soudain augmentent les leurs, de façon qu'on ne gagne rien par la que la ruine commune. Chaque monarque tient sur pied toutes les armées qu’il pourrait avoir si ses peuples étaient en danger; et on appelle paix cet état d'effort de tous contre tous. »

En résumé, il n’y a d’autre garantie que l'intérêt bien entendu, d’autre principe d'ordre que l’opposition des intérêts. La coutume se ramène à ces maximes de l'empirisme : Ce qui est bon à prendre est bon à garder, dit la passion, et tout le monde l’écoute. — Il n’y a de bon à prendre que ce qui est bon à garder, répond la prudence, et fort peu suivent son conseil. — Il faut s’étendre, dit l’ambition, comptons avec les forts et partageons s'ils l'exigent, l'important est de régler les conditions du marché. — Mieux vaut, répond la sagesse, régner au milieu de subalternes divisés, que de disputer l’empire à des rivaux puissants. — On fait bien, conclut l'expérience, de n’entreprendre que ce que l'on est capable d’achever. Ce calcul est l’unique sauvegarde des États contre leurs propres entraînements et les excès d’autrui. Ce n’est pas ainsi que l’on se plaît, en général, à se figurer l'Europe de l'ancien régime, mais c'est ainsi qu’elle était, et c’est ainsi qu’il faut la voir pour corn prendre comment elle se comporta envers la Révolution française. Cela nous conduit à passer, de la morale courante, aux mœurs établies.

VII

Noos avons défini les maximes politiques; étudions-en les conséquences. Elles se retournent toutes contre l’État. Ce droit public se ruine par l’abus de son principe. Il n'a pas d’autre sanction, nais celle-là suffit, car elle est fatale et implacable.

L'État se confondant avec la personne du souverain, l’hérédité étant, dans la plupart des États, la forme de transmission de la souveraineté, les conflits de succession deviennent des conflits d'État. Tout diplomate est doublé d'un juriste. Les contrats de mariage et les testaments sont les plus graves affaires de la politique; et comme il n'y a point de tribunal pour régler les litiges qui en résultent, c'est la guerre qui les débat et la force qui les tranche. On a dit du règne de Louis XIV qu'il était un long procès soutenu les armes à la main. Les noms des guerres qui occupent l'Europe au dix-huitième siècle en marquent le caractère : guerres de succession d’Espagne, de succession d'Autriche, de succession de Bavière.

A vrai dire, il n'y a pas de droit que tout le monde reconnaisse et respecte, mais il y a des droit que chacun est toujours prêt à revendiquer. C'est le fouillis des coutumes féodales compliqué de toutes les subtilités de la jurisprudence romaine. On peut appliquer à la plupart des souverains ce que Torcy disait de l'empereur Charles VI : « Il regarde comme autant d'usurpations faites sur lui les États dont il n'est pas le maître.» Le domaine étant considéré comme inaliénable et imprescriptible, le procès reste toujours ouvert. « Les souverains, écrivait un publiciste français du dix-septième siècle, ne prescrivent jamais les uns contre les autres, et la raison est qu’ils n’ont point de juge par-devant qui ils puissent se plaindre de l’injuste détention de leur bien; ils attendent que la force soit de leur côté pour rentrer dans ce qui leur appartient; à quoi faire il c’y a point de temps préfix, non pas même mille ans, comme dit un ancien jurisconsulte . » Les grands princes se considèrent donc, disait Richelieu, comme toujours reçus à redemander leurs droits contre les usurpateurs, et à y rentrer par la force . » Cest pourquoi Mazarin, qui était homme de prévoyance et procédurier fort expert en ces augustes chicanes, écrivait, dès le 20 janvier 1646, lorsque le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse n’était encore qu'un projet éloigné : « L'Infante étant mariée à Sa Majesté, nous pourrions aspirer à la succession des royaumes dEspagne, quelque renonciation qu'on lui en fit faire. » Un siècle après, Frédéric, se jugeant en mesure de semparer de la Silésie, se rappela quil avait des droits anciens sur cette province. Son ministre, Podewils, lui fit observer timidement que ces droits étaient anéantis par des traités solennels : «L’article de droit est l'affaire des ministres, répondit ce prince philosophe; c’est la vôtre; il est temps d’y travailler en secret, car les ordres aux troupes sont donnés . »



 



Chacun conservant en ses archives des droits sur ce qui lui convient, et se croyant autorisé à les revendiquer lorsqu’il en a les moyens, il n’est point d’héritage assuré ni de possession paisible. Les mœurs retournent ainsi contre les dynasties le principe même du droit dynastique. On ne se borne pas à déposséder les héritiers, on morcelle les héritages. Les droits ne se prescrivent point, mais ils se divisent. Ceux qui s’en targuent s’associent pour les revendiquer. De là des contrats en forme et des traités de partage. Le principe de l'équilibre en règle les clauses et en établit la jurisprudence. Le roi d'Espagne vivant encore, Louis XIV partagé sa succession, en 1668, avec l'empereur Léopold; en 1698, il la fait diviser par un tribunal d’arbitres où siègent l'Angleterre et la Hollande. Ces transactions donnent le ton à la diplomatie du siècle suivant. En réalité, c'était la seule raison d’État qui dirigeait ces combinaisons: avec le progrès du temps, au dix-huitième siècle, on ne le dissimule plus. Les prétextes de droits ont relégués en seconde ligne. On partage pour détruire, et on l'avoue publiquement. La guerre de succession d'Autriche ne fut que l'éclat bruyant d'une politique habituée à ne se gouverner que par la convenance. « La mort de l'empereur Charles VI, dernier prince d'Autriche, fit croire que le moment de l'anéantissement de cette maison était arrivé, écrit le duc de Choiseul dans un document officiel. La jalousie et les alarmes qu'avait inspirées à toute l'Europe cette prodigieuse masse d’États que l’Empereur avait taché de réunir sur la tête de sa fille aînée; les dispositions de plusieurs princes considérables qui prétendaient avoir des droits à cette succession; la couronne impériale qui avait fait le lien de tant d'États dispersés, sortie de cette maison par la mort du dernier prince d'Autriche qui la possédait, tout semblait favoriser le dessein d'anéantir cette puissance en la partageant; et c'est d'après ce tableau que la France adopta le système de diviser les États de la succession d'Autriche, conformément aux droits des prétendants, et d'entremêler si bien les partages que les nouveaux possesseurs fussent continuellement attentifs à s'opposera l'agrandissement les uns des autres, et è empêcher qu'il ne s’élevât une nouvelle puissance, aussi redoutable à la France et aussi ennemie de son repos, que l'avait été la dernière maison d'Autriche, de façon que, par ce moyen, la tranquillité publique pût être rendue à l'avenir solide et durable.

Partant de là, on en arrive, par un développement logique des idées et des faits, à considérer le démembrement d'un État, non plus comme une transaction entre des prétentions rivales et une conséquence forcée des guerres de succession, mais comme une ressource normale de la diplomatie, un moyen de prévenir les guerres, en satisfaisant d'avance les ambitions qui menacent de se déchaîner. Cette conséquence, paradoxale au premier abord, du principe de l'équilibre» dérive si directement de ce principe, qu'elle se pose dans le temps même où l'on essaye de le définir. Le grand dessein de Sully implique un bouleversement général de l'état de possession en Europe. Toute l'économie des traités de Westphalie repose sur l'expropriation, pour cause d’utilité européenne, des principautés ecclésiastiques. Les sécularisations, comme on les nomme, font précédent. La Révolution les trouva dans la jurisprudence et s'en servit.

Il y avait deux États que leur position géographique et leur constitution intérieure destinaient, pour ainsi dire, à ce genre de transactions : la Turquie et la Pologne. Elles possédaient de quoi contenter tout le monde. Aussi l'idée de les démembrer est-elle fort ancienne. On la trouve courante au dix-huitième siècle. En 1782, la Russie et l'Autriche convinrent de se diviser l'empire ottoman; en 1772, elles avaient, de concert avec Frédéric II, partagé la Pologne, parce qu'elles ne pouvaient s’entendre sur le démembrement de l'empire turc. C'est le roi de Prusse qui engagea l'opération et la conduisit à son terme ; mais tout le monde en eut l'idée en même temps. La Pologne était en quelque sorte à l'encan de l'Europe, et nul ne se faisait scrupule d'en spéculer selon ses intérêts. On vit, en moins d'une année» entre le mois de décembre 1768 et le mois d'août 1769, le chancelier Kaunitz proposer à Marie-Thérèse d'acheter le roi de Prusse au prix de la Prusse polonaise; le roi de Prusse réclamer de la Russie deux provinces de Pologne, pour salaire de son alliance; la Russie les lui offrir; le ministère français suggérer à la fois un partage de la Pologne à Vienne pour détacher l'Autriche de la Prusse, et à Berlin pour détacher la Prusse de l'Autriche; les Turcs, enfin, qui faisaient la guerre pour l’indépendance de la Pologne, prêts à livrer leur alliée à l’Autriche, pour obtenir contre la Russie l’appui des Autrichiens.

Les partageants de 1772 invoquèrent des droits anciens. Ce n'étaient, dans cet acte inique, que des clauses de style. Au fond, ils n’y attribuaient aucune valeur et ne se Battaient de convaincre personne. « J’ai très mince opinion de nos titres, avouait Marie-Thérèse. » Les Autrichiens prennent deux starosties, répliquait Catherine, pourquoi tout le monde ne prendrait-il pas aussi? « Soit, conclut Frédéric, et il ouvrit le marché; mais, ajouta-t-il, quand les droits ne sont pas trop bons, il ne faut pas les détailler». La déclaration de 1772 subordonna ces prétendus droits au principe de la convenance, le seul qu’il convint d’invoquer : « Quelles que puissent être l’étendue et les bornes des prétentions respectives, les acquisitions qui pourront en résulter devront être parfaitement égales. »

« C’est, écrit Frédéric, le premier exemple que l’histoire fournisse d’un partage réglé et terminé paisiblement entre trois puissances.» Il ne devait pas être le dernier. Après avoir partagé pour régler les différends, puis pour les prévenir, on devait être amené à diviser un État par simple bienséance, et à faire du démembrement des monarchies la fin et le moyen de la politique. Les États faibles suivaient avec effroi les progrès de celle pratique qui les menaçait tous. Elle occupe tous les esprits et remplit toutes les correspondances à la fin de l'ancien régime. C'est un système de toutes pièces qui s'introduit dans la coutume de l'Europe et y remplace la doctrine complaisante de l'équilibre, qu'il complète en la raffinant. Il a son nom, le système copartageant, qui passe dans l'usage des chancelleries, en attendant qu'il ait son article dans les répertoires de diplomatie. Il a son principe, qui a de faux airs de légalité : « les acquisitions devront être parfaitement égales. » Il a sa casuistique, qui confond l'équité de l'acte avec l'égalité des parts, la justice de l'opération avec la justesse de la balance, laquelle établit indifféremment son équilibre entre les mains des juges et entre celles des voleurs. Il a sa jurisprudence, qui conclut, pour « maintenir cette juste balance », à calculer les lots d'après la fertilité du sol, la population, la valeur politique, ce qu'il faut entendre, d'après le scoliaste, non-seulement de la simple quotité de la population, mais de son espèce et qualité. Il a sa procédure et ses formules, qui sont celles de la chicane : les nantissements d'hypothèque réelle destinés à garantir l'exécution du marché. Il a son argot enfin, qui est celui des brocanteurs: les trocs pour compenser les différences de valeur, les surrogats pour bonifier le désavantage du troc.

J'ai cru nécessaire de poser ici ces coutumes et d'en préciser le sens, parce que la Révolution française les trouvera en pleine vigueur dans la vieille Europe. C'est le droit public que l'on prétendra appliquer à la France et que, faute de complaisance de sa part, on appliquera de nouveau à la Pologne. Ce n'est pas la France qui l'introduit en Europe, en 1792 : elle est menacée de le subir; et si elle le pratique plus tard, elle n'innove pas» elle imite. Bien loin qu'elle ait imposé aux anciens États ce système subversif de leurs droits, elle a été conduites s'approprier ce système pour entrer en commerce avec les anciens États. C'est à ces conditions qu'elle traite avec eux et obtient son droit de cité en Europe. Elle fausse, elle corrompt, elle ruine en cela son propre principe et le droit nouveau qu'elle prétendait faire prévaloir; mais elle ne fausse» ni ne corrompt, ni ne ruine le droit ancien : c'était la vieille Europe elle-même qui en avait sapé les fondements. La Révolution ne creusa donc point le lit du torrent, elle ne fit qu'en grossir les eaux. Ce sont là des faits de grande conséquence. La coutume de l'ancien régime conduisait à des résultats plus graves et plus singuliers encore.

VIII

Si l'on Se fait peu de scrupule de diviser les États et de déposséder les souverains, on ne s’en fait pas davantage d’échanger les royaumes et de déplacer les dynasties. Rien de plus instable que l’état de possession en Europe à la fin du dix-septième et surtout au dix-huitième siècle- Le nom d’Alberoni caractérise ce système de gâchis politique, comme celui de Machiavel caractérise le système de la raison d’État. Alberoni jugeait même qu'on avait mis « à la place de la politique le caprice de quelques individus qui, sans rime ni raison, peut-être par des motifs particuliers, coupent et rognent des États et des royaumes comme s'ils étaient des fromages de Hollande. ».

Les traités de Louis XIV pour le règlement de la succession d'Espagne entraînent une révolution complète dans la carte de l'Europe, une translation étrange de dynasties, une migration étonnante de souverains et de gouvernements. En 1698, un Bavarois doit régner sur l'Espagne, les Indes, la Belgique et la Sardaigne; un Bourbon régnera sur Naples, la Sicile, les Présides et le Guipuscoa; un Autrichien aura Milan. La combinaison échoue; Louis en forme une autre où le Bavarois disparaît; l'Autrichien prend l'Espagne et les Indes; le Bourbon prend le Milanais qu'il échange contre la Lorraine; il prend en outre Naples, la Sicile et les Présides qu'il échange contre la Savoie, Nice et le Piémont. Les Belges, entre temps, se constitueraient en république et s'allieraient à la Hollande, h moins qu’on ne les partageât, à titre d'appoint dans les comptes. Un traité, conçu à peu près en ce sens, lut signé en 1699. L'impulsion était donnée, le dix-huitième siècle la subit. De 1731 è 1 748, Parme, où la dynastie s'est éteinte, passe à l’Espagne, pois h l'Autriche, puis revient à une branche cadette espagnole. La Sardaigne, attribuée d'abord à l'Espagne, est donnée à l'Autriche en 1714 et à la Savoie en 1720. Un roi de Pologne obtient l'usufruit de la Lorraine; les Lorrains sont transférés en Toscane. Naples et la Sicile, séparées et réunies tour à tour, subissent les plus singulières vicissitudes et reçoivent les gouvernements les plus imprévus. Les traités d'Utrecht donnent Naples à l'Autriche et la Sicile à la Savoie, qui l'échange, en 1720, contre la Sardaigne; l'Autriche réunit un moment les deux royaumes; quinze ans après ils passent aux Bourbons d'Espagne.

C'était alors l’Italie qui formait le grand marché des royaumes; bientôt ce sera la Pologne, puis, plus tard, l'Allemagne. Mais c'est le même mouvement qui se continue et se propage ; la Révolution française ne fera que le hâter. Bonaparte le précipitera. L'Europe s'était, en quelque sorte, pétrie elle-même pour la conquête.

On s'était habitué à ces migrations; on s'était habitué même à voir errer dans le inonde des rois ruinés et détrônés. « Qui aurait cru, disait Pascal, à l'amitié du roi d’Angleterre, du roi de Pologne et de la reine de Suède, aurait-il cru pouvoir manquer de retraite et d'asile au monde? » Le dix-septième siècle vit deux rois d'Angleterre renversés du trône. Le dix-huitième ne présente quune série de princes qui se contestent leurs titres, se dépossèdent, s'expulsent, cherchent à s'anéantir. Il n'y a point de plus mordante satire des mœurs du temps que ce chapitre de Candide où Voltaire raconte l’étrange souper que son héros fit à Venise, en compagnie de rois étrangers : Achmet III qui avait détrôné son frère et fut détrôné par son neveu, Ivan détrôné au berceau, Charles-Édouard d’Angleterre, Auguste de Saxe et Stanislas Leczinski, tous deux rois de Pologne, enfin Théodore, roi de Corse, pour le contraste et le trait de la fin. « Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre Altesses Sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs États par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. « Tout le beau monde, dans les cours, avait lu ce roman et s'était diverti de ce carnaval macabre.

On s'étonne de l'indifférence frivole des contemporains; que dira-t-on de celle de leurs descendants? Voltaire plaisante et force les choses pour les besoins de sa raillerie. Franchissons quelques années : la farce prend corps et devient sinistre. En 1808, à Erfurt, devant le « parterre de rois » qui entourait Napoléon, empereur par les œuvres de la Révolution, ce n’est pas le souper drolatique de Voltaire qu’on aurait pu transporter sur la scène, mais un souper très-auguste qui aurait réuni à la même table toute une légion de souverains détrônés : le Bourbon de France, le Bourbon d'Espagne, le Bourbon de Naples, le Bragance, sans compter les évêques, les grands ducs, les abbés, les comtes et les altesses sérénissimes.

Mais l'exil est encore peu de chose. Il y a des extrémités pires, « Je l'ai dit : Vous êtes des dieux, s’écriait Bossuet; mais,  ô dieux de boue et de poussière, vous mourrez comme des hommes. Vous tomberez comme les grands. » Ils tombent en effet, et la chute n'émeut que médiocrement ceux qui survivent. On est surpris du peu d’éclat que firent en Europe la mort de Louis XVI et celle de Marie-Antoinette, de la tiédeur de l’indignation, de la médiocrité des deuils, de la rapidité de l’oubli, des facilités de l'entente qui s’établit dès que la Révolution s’ordonna, consentit h transiger, et substitua la politique des partages à celle de la propagande. On vit, dès 1798, un régicide ambassadeur à Berlin, un second à Naples et trois autres accrédités successivement près du Saint-Empire, au congrès de Rastadt La nièce de Marie-Antoinette en trouva quelques-uns des plus fameux groupés autour de son trône. Cette souplesse de mœurs et cette condescendance de la part des souverains n’étaient point un fait nouveau; et si l’on considère, sur ce point très-délicat, les précédents de l’ancien régime, on se sentira infiniment moins porté aux étonnements.

Je ne parle pas ici de l'assassinat politique ou vertement enseigné et pratiqué au seizième siècle ; je n'examine que les sentences portées contre des souverains par l'État, pour crime d’État, en vertu de la raison d’État. Dans l’Europe moderne, le premier précédent est celui de Marie Stuart : il contient tous les autres. Marie Stuart était reine. Elle est poursuivie pour des actes de souveraineté par une autre souveraine. Comme elle contestait, de ce chef, la compétence de la commission qui était chargée de la condamner, celui qui présidait ce tribunal lui répondit : « Laissez de côté ce vain privilège de la dignité royale, qui ne peut maintenant vous servir, paraissez en justice et soutenez votre innocence. « Élisabeth ne se contenta point de l'arrêt de sa commission : elle le fit ratifier par le parlement d'Angleterre; et soixante-deux ans après, ce parlement appliquait la même loi au petit-fils de Marie Stuart, que les hasards de la vie avaient placé sur le trône d’Élisabeth. La question qui s'était posée entre deux souverains en conflit sur leurs droits de souveraineté, se posa entre la nation anglaise qui se déclara souveraine, et le roi d'Angleterre qui revendiqua ses immunités de souverain. On vit se répéter les scènes du procès de Marie Stuart. « Je voudrais savoir, dit Charles I, par quel pouvoir je suis appelé ici..  L'Angleterre est depuis près de mille ans un royaume héréditaire. — Monsieur, répondit le président de la haute cour, nous ne siégeons pas ici pour répondre à vos questions ; plaidez l'accusation coupable ou non coupable. » Ces deux phrases résument tout le procès de Louis XVI.

Que firent cependant les princes en présence de ces attentats à la majesté royale? Henri III essaya d'intervenir en faveur de Marie Stuart : elle avait été reine de France. Il fit déclarer à Londres qu'il se ressentirait de sa condamnation « comme de chose contre l'intérêt commun de tous les rois. » Élisabeth n'en tint pas compte; Henri III n'insista point. Le roi d'Espagne, qui était ennemi de l'Angleterre, prétendit venger la reine d’Écosse : Élisabeth le vainquit; et quelques années après, alliée du roi de France Henri IV, respectée ou redoutée de tous les monarques, elle laissa paisiblement sa couronne au fils de sa victime, devenu son très-obéissant serviteur. On peut dire qu'il n'y avait ici qu'une querelle de rois, et que la royauté n'était point en cause. Mais lorsqu'il s'agit de Charles Ier, le procès s'établit entre un souverain légitime et un peuple en révolte : la solution fut la même. L'Europe fut émue de la mort du roi d'Angleterre, mais chacun ne manifesta son émotion que dans la mesure où le comportaient ses intérêts. Les plus indignés furent la Hollande, qui était une république, et la Russie, qui subissait un despotisme barbare : la Hollande était en rivalité flagrante avec l'Angleterre, le tsar de Moscovie n'avait rien à démêler avec elle et ne la craignait pas. L'Espagne et la France, au contraire, après avoir protesté mollement contre le procès et l'exécution du Roi, rivalisèrent d'empressement à reconnaître la république. Vainement alléguait-on que Charles Ier régnait au même titre que Louis XIV, que la Reine était une fille de France, que la révolution qui renversait le trône d'Angleterre menaçait tons les trônes : rien ne prévalut contre ce fait que la république était forte, et que la France avait intérêt à s'entendre avec elle. Le réalisme implacable de la raison d'État l'emporta sur tous les motifs tirés de l'honneur, de la religion et du droit établi. « Il semble, écrivait Mazarin à ta régente Anne d'Autriche, que si l'on se règle par les lois de l'honneur et de la justice, on ne doit point reconnaître cette république, puisque le Roi ne saurait rien foire de plus préjudiciable à sa réputation que cette reconnaissance par laquelle il abandonne l'intérêt du roi légitime, son proche parent, voisin et allié, ni rien de plus injuste que de reconnaître des usurpateurs qui ont souillé leurs mains du sang de leur souverain... Mais comme les lois de l'honneur et de la justice ne doivent jamais rien faire foire qui soit contraire à celles de la prudence, il fout considérer... qu'un plus long refus de reconnaître la république ne servira de rien pour augmenter ou confirmer les droits du Roi... Que d'ailleurs il y a sujet de craindre que si les Espagnols sont une fois plus étroitement liés avec les Anglais, ils ne les empêchent de s’accommoder avec nous et ne les engagent sinon à nous faire une guerre ouverte, au moins à leur donner de puissantes assistances contre nous. Il ne reste donc pas lieu de douter que l’on ne doive sans délai entrer en négociation avec la république d’Angleterre, et lui donner le titre qu'elle désire. » Louis XIV reconnut la république, et toute l’Europe fit comme lui.

« O temps! ô mœurs! s'écrie la Bruyère; ô malheureux siècle! siècle rempli de mauvais exemptes... Un homme dit: Je passerai la mer, je dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme, son héritier, de ses terres et de ses États; et, comme il l’a dit, il le fait. Ce qu’il devait appréhender, c'était le ressentiment de plusieurs rois qu'il outrage en la personne d’un seul roi : mais ils tiennent pour lui; ils lui ont presque dit : Passez la mer, dépouillez votre père, montrez à tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume, ainsi qu'un petit seigneur de son château ou un fermier de sa métairie!... La dignité royale n'a plus de privilèges; les rois eux-mêmes y ont renoncé . » C’étaient les propos d'un éloquent atrabilaire, ce n’étaient point ceux d'un politique. Le régicide n'est sacrilège, la dignité royale n'est sacrée que pour les spéculatifs et les théologiens : le politique n’a cure que de sa sécurité et de son intérêt. Il n'y a point de loi de majesté contre ses passions. A Spire, en 1689, les soldats de Louis XIV saccagèrent la cathédrale, où se trouvaient les tombeaux de huit empereurs. Leurs cendres furent jetées au vent : Louvois entendait terrifier les Allemands et les accabler sous le mépris. On ne craint même pas de déchaîner les fureurs populaires et l'aveugle fanatisme des foules. En 1691, le bruit se répand à Paris que Guillaume III vient de mourir. « Chacun, écrit Louvois, réveille son compagnon; l'on fit des feux de joie, quoique sans ordre, et l’on but beaucoup de vin. » La police, désorientée, essaye de calmer l’effervescence : le peuple entoure les agents, les embrasse et les entraîne dans sa ronde. Le mouvement gagna la province. Par» tout un peuple « fou et furieux » célèbre la mort de l’ennemi. C'est une carmagnole anticipée; mais ce qui est plus grave, c’est une carmagnole où la royauté donne le branle. Écoutons ce contemporain, nous nous croirons au siècle suivant, en pleine sans-culottide : « On a eu durant quelques jours et quelques nuits le plaisir de voir l’effigie du prince et de la princesse pendue, écartelée, écorchée par les bouchers, traînée dans les rues, menée sur des ânes avec des inscriptions outrageantes, déchirée par les écoliers des Jésuites travestis en démons. On voit encore les galeries du cimetière Saint-Innocent pleines d'estampes de ces deux personnes en toute sorte de figures scandaleuses. On a bu largement, à bon compte, à la confusion du défunt; on a poussé des cris à fendre les airs contre l'usurpateur... » — C'est ainsi qu'à Paris, sous le règne d'un prince, invincible défenseur ou vengeur présent de la majesté violée  », la populace interprète, avec la tolérance de la police, les maximes de la raison d’État, Elle apprend que les rois peuvent commettre des crimes, que Ton peut les juger, qu'un roi traître ou qu'un roi ennemi n'est plus un roi. Pressez le raisonnement, déplacez l’idée delà souveraineté, le peuple aussitôt retourne contre le Roi les précédents de la royauté : le Roi devient l'usurpateur, le traître, l’ennemi par excellence. On descend tout droit, et par une pente naturelle, vers 1793.

Le dix-huitième siècle s'y achemine avec sa frivolité cynique. La raison d’État n'a plus cette concision péremptoire et farouche du siècle précédent; elle discute, elle disserte, elle recherche le sophisme élégant et se pique de beau style. En 1718, le tsar Pierre fit décapiter son fils pour crime d'État. Quelques moralistes s'avisèrent de protester. Voltaire les rappela à l'ordre, à l’histoire, aux maximes du droit romain et aux lois de la tragédie classique, que les penseurs de ce temps confondaient si volontiers. « Pierre fut plus roi que père, il sacrifia son propre fils aux intérêts d'un fondateur et d'un législateur... Si Alexis eût régné, tout aurait été détruit... Quand on considère cette catastrophe, les cœurs sensibles frémissent et les sévères approuvent. » La raison d'État sait au besoin se faire aimable et parler avec grâce. En 1742, Élisabeth Pétrovna soulève les soldats russes, marche à leur tête, envahit le palais et fait mettre en prison la régente. Quant au Tsar, c'était un enfant de deux ans, que l'on appelait Ivan. Elle en eut pitié, le prit dans ses bras et l'embrassa; puis, cette concession Faite « aux cœurs sensibles, » elle se demanda ce que conseillaient « les esprits sévères. » Elle consulta l'ambassadeur de France, le marquis de la Chétardie : il était jeune, tendre, passionné; il représentait dans cette cour grossière les mœurs raffinées de l'Occident. Élisabeth l'avait pris pour amant, et il l'avait fortement aidée à semparer du trône. « On ne saurait, lui écrivit-il, opposer trop de moyens pour effacer jusqu'aux traces d'Ivan VI ; c'est même par ce seul expédient qu'on garantira la Russie, dans un temps ou dans un autre, des malheurs que les circonstances pourraient occasionner, et que l'exemple des faux Démétrius doit encore faire plus appréhender dans ce pays-ci . » La chose est mise en termes fort galants; l'hypocrisie de la forme ne manifeste que mieux la cruauté de la pensée. Élisabeth recula devant cette extrémité; elle fit enfermer le malheureux enfant dans une forteresse où il languit vingt-trois ans, et mourut. Louis XVII mourut plus vite : il était moins robuste; mais, au demeurant, il subit la même loi, et malgré les crises poignantes de son agonie, malgré les circonstances qui faisaient de cette atroce séquestration d'un enfant un événement historique, son emprisonnement et sa mort ne produisirent guère plus d'effet que ceux du malheureux Ivan, victime, comme lui, de la même raison d'État.

On s'y habituait de plus en plus, La Russie enrichit beaucoup le recueil des précédents; mais ce dont il faut s'étonner, ce n'est point de rencontrer les coutumes de la barbarie dans un État encore barbare, c'est de voir l'indifférence avec laquelle les gouvernements de l'ancienne Europe assistent au spectacle. En 1762, une princesse d'Allemagne, mariée au tsar Pierre III, complote de le renverser du trône : le Tsar est arrêté, frappé de déchéance et assassiné dans sa prison. Les diplomates rapportent le fait comme la chose la plus naturelle du monde Ils ne se scandalisent ni ne s’émeuvent; il y en a même qui se félicitent : ce sont ceux qui croient que le changement va profiter à leurs cours. De ce nombre est le comte de Mercy, ambassadeur de Marie-Thérèse, le même qui résida plus tard si longtemps à Paris, où il joua un si grand rôle. Il relate l'aventure et conclut : « Telle a été la marche d’un des plus grands et des plus réjouissants événements qui se soient jamais produits... Cette nation était exaspérée contre Pierre III, et il ne s'agissait plus que de savoir comment on pourrait mettre fin à son gouvernement insensé. » Le Français M. Béranger, qui n’était que chargé d'affaires, est le seul qui se livre à quelques considérations de morale et de philosophie : « Quel tableau : d’un côté, le petit-fils de Pierre I* détrôné et mis à mort; de l'autre, le petit-fils du tsar Ivan V languissant dans les fers, tandis qu'une princesse d’Anhalt usurpe la couronne de leurs ancêtres en préludant au trône par un régicide ! »

Les agents exposent le fait : les gouvernements le jugent selon leur convenance. Pour Frédéric, que l'amitié de Pierre III avait sauvé naguère d’une catastrophe, c’est « un coup de foudre » ; pour Marie-Thérèse, que Pierre III avait abandonnée, c’est un coup de fortune. « Je m'incline devant la divine Providence qui a veillé sur l’Autriche, l'empire de Russie et la chrétienté, écrit-elle à Mercy; jamais nouvelle n'a réjoui mon cœur au même point que cet heureux avènement au trône. » L'Anglais « félicite cordialement » la nouvelle tsarine. Quant à Louis XV, qui croyait avoir pour se réjouir les mêmes raisons que Marie-Thérèse, il ne ménage point les expressions de son admiration, et il mande à son ambassadeur, le baron de Breteuil: « La dissimulation de l’impératrice régnante, et son courage au moment de l’exécution de son projet, indiquent une princesse capable de concevoir et d'exécuter de grandes choses. Je suis persuadé de l’empressement que non-seulement les courtisans, mais même les étrangers et tous les ministres qui résident auprès de cette princesse, auront à lui marquer leur respects et même à se faire remarquer d'une manière particulière, pour attacher plus intimement la Russie aux intérêts de leurs maîtres. C'est ce respect dû aux têtes couronnées qui doit faire la hase de votre conduite et de vos discours avec l'impératrice. » Quant aux têtes découronnées, ce respect, paraît-il, ne les concernait plus. L'histoire de l'avènement de Catherine fut promptement connue. Rulhière la raconta dans un écrit qui parut en 1773 : il n'avait rien voilé, ni les conspirations de la Tsarine, ni ses intrigues, ni ses amours. Ce livre fit du bruit; Catherine voulut le lire, et le demanda à Diderot qui se trouvait auprès d'elle. Ce philosophe, qui se piquait au besoin d’effronterie, crut pourtant devoir prendre quelques précautions oratoires.  « Quant à ce qui vous regarde, Madame, lui dit-il, si vous faites très-grand cas des bienséances et des vertus, guenilles usées de votre sexe, cet ouvrage est une satire contre vous; ruais si les grandes vues, les idées mâles et patriotiques vous intéressent davantage, l'auteur vous montre comme une grande princesse, et, à tout prendre, il vous fait plus d’honneur que de mal. — Vous me donnez plus d’envie de lire cet ouvrage » , répondit la Tsarine.

Au fond, entre les souverains, tout se ramène, sur cette grave question, à l'intérêt, pour le fond, et, pour la forme, au savoir-vivre. Il était quelquefois délicat de l’observer, et il y fallait une singulière vigilance. C'est ainsi qu'en 1781, le grand-duc Paul de Russie, héritier, sinon fils légitime de Pierre III, se rendit à Vienne où on le reçut magnifiquement. Il y eut des spectacles de gala. A l'Opéra, on représenta un Oreste accompagné de ballet; à la comédie, on préparait Hamlet. Oreste ne laissait point, malgré la musique et la danse, de prêter à des allusions impertinentes; mais Hamlet dépassait la mesure. Ce fut le comédien Schrœder qui le fit observer, et l'on fut si ravi d'éviter, grâce à lui, une si haute inconvenance, qu'on récompensa son tact par un présent de cinquante ducats. La précaution était d’autant plus utile, que le grand-duc avait l'âme inquiète, et que les fantômes du prince de Danemark troublaient constamment son esprit.  « Ce prince, écrivait quelques années après un agent français, suit en tous points la trace de son malheureux père; et, à moins que le cœur de la grande-duchesse ne soit le temple de toutes les vertus, il éprouvera un jour le même sort que Pierre III. Il s'y attend, il le lui dit à elle-même. » L'événement de sa mort, en 1801, et la manière dont il fut accueilli en Europe montrèrent, en effet, que ni à la cour de Russie ni dans les vieilles cours, malgré la catastrophe de 1793, les traditions, sur ce point, n'avaient changé.

IX

La conduite des souverains en présence des attentats contre les personnes souveraines explique la conduite des gouvernements en présence des attentats contre la souveraineté. Je veux parler des révolutions. 11 y en avait eu beaucoup en Europe; personne n0pimaginait qu’on pût abstraire l’idée de révolutions des circonstances particulières dans lesquelles ces différentes révolutions s'étaient produites. La Révolution en soi, considérée comme le bouleversement normal et continu des sociétés, était une notion aussi étrangère aux hommes d’État de l'ancien régime que celle d'une légitimité dynastique, considérée comme le principe immuable et absolu de la souveraineté. Ces conceptions, tout abstraites, se sont formées en même temps dans les esprits, au cours de la Révolution française, sous l'empire des mêmes méthodes philosophiques. La Révolution française est « un événement unique dans l’histoire », écrivait Joseph de Maistre en 1796 C'est pourquoi les hommes de l'ancien régime se méprirent si complètement sur le caractère de cette révolution. Ils la jugèrent d'après les précédents, et se conduisirent en conséquence.

Ils connaissaient par l’histoire, ils avaient vu par eux-mêmes des émeutes31 produit de l'éternelle misère, des vexations subies, de l'inquiétude humaine, de la convoitise brutale, des excitations des factieux, du complot des brouillons, de l’anarchie enfin qui se développe d’elle-même lorsque le gouvernement est trop mauvais ou que l'autorité se relâche. Ils avaient observé « ces soulèvements auxquels les peuples sont naturellement portés». Ils en avaient suivi le cours dans les républiques d'Italie ; ils savaient la violence des partis et leurs moyens: l'exil, la confiscation, la mort, les séditions, la guerre civile. Ils avaient vu les mêmes faits, avec les mêmes suites, se manifester en France et en Angleterre. Ils savaient aussi que livré à lui-même, l'homme redevient le sauvage féroce, stupide et confus que la nature l’a lait. Tout cela était connu, et tout cela semblait très-simple : c’etaient les maladies chroniques des États, la forme naturelle de leur décadence et de leur mort. La cause du mal venait des Étals mêmes, de l’usure des organes, par vieillesse ou par excès, mais non d’une blessure reçue ou de quelque contagion apportée du dehors. « Les corps politiques, écrit un de nos vieux historiens, et un des plus sensés, ont certaines propositions par lesquelles ils prennent leurs commencements, progrès et période... Il n'y a rien si naturel que de voir les choses se dissoudre par l’affaiblissement de ce dont elles avaient pris leur accroissement.» Bossuet en rejette hardiment la responsabilité sur les gouvernants : « Quelque haut qu'on puisse remonter pour chercher dans les histoires les exemples des grandes mutations, on trouve que jusqu’ici elles sont causées ou par la mollesse ou par la violence des princes. En effet, quand les princes, négligeant de connaître leurs affaires et leurs armées... ne gardent plus ni lois ni mesure, et qu'ils ôtent les égards et la crainte aux hommes, en faisant que les maux qu'ils souffrent leur paraissent plus insupportables que ceux qu'ils prévoient, alors ou la licence excessive ou la patience poussée à l'extrémité menacent terriblement les maisons régnantes. »

Cela posé, les gouvernements ne voyaient dans la révolution d'un État étranger qu'une crise particulière; ils la jugeaient d'après leurs intérêts : ils l'excitaient ou la calmaient suivant qu'ils trouvaient leur intérêt à soutenir cet état ou bien à l'affaiblir. C'était un des champs de manœuvre préférés des politiques, et l'une des ressources classiques de la diplomatie.

La grande révolution qui avait soulevé l’Europe centrale au seizième siècle, et l'avait tenue en guerre jusqu'au milieu du dix-septième, laissait aux hommes d'État le souvenir des plus belles occasions que l'histoire leur eût offertes. C'était un âge de fer, si l'on veut, mais c'est celui qui convient à la guerre et aux négociations. On vantait la richesse politique de ces temps, comme on célébrait celle de ces mines du Pérou où l'on sacrifiait des générations entières, pour charger d'or quelques galions d'Espagne. Les gouvernants n'avaient été frappés que des résultats, le caractère propre de la révolution leur avait échappé, il en fut de même, deux cents aos après, pour la Révolution française. Comme la révolution sociale et politique du dix-huitième siècle, la révolution religieuse du seizième était abstraite dans son principe, cosmopolite dans son action; elle procédait d’idées universelles et faisait appel à tous les peuples. Elle rapprocha ce qui était divisé, divisa ce qui était réuni. Elle provoqua des luttes et noua des alliances entre les gouvernements; elle souleva des séditions et entraîna des guerres civiles à l’intérieur des États. Elle engendra des apôtres, des prosélytes, des martyrs, des fanatiques. Elle bouleversa l’Europe entière et remit, pour ainsi dire, en fusion les éléments qui la constituaient. Mais ce chaos n’était qu’apparent, et quand la crise s’apaisa, on vit que tous les éléments s’y étaient ordonnés selon des affinités naturelles.

La Réforme s'adressait à toutes les nations: chacune l’interpréta selon ses tendances propres, ses traditions particulières et ses idées acquises. Elle anima, elle surexcita même, les passions nationales, elle leur fournit une nouvelle forme et un nouvel aliment; elle ne les créa point. C’est ainsi qu’en Allemagne, elle fit éclater avec violence l’antagonisme du nord et du midi; qu’en Angleterre, elle s’associa à l’établissement du gouvernement libre; qu'en France, on la vit à la fois, selon les lieux, aristocratique ou républicaine, servir de prétexte aux revendications des grands contre la royauté, et à celles du peuple contre les grands. Les nations l’adaptent à leurs traditions, les gouvernements à leurs systèmes. L’Espagne et la France sont en rivalité flagrante. L'Espagnol profite des guerres de religion pour exciter des séditions en France : il soudoie le fanatisme et nourrit la démagogie. Le Français cherche des diversions en Allemagne. La maison d’Autriche y combat la Réforme, parce qu'elle veut l'unité de règne : les princes allemands du nord la soutiennent, parce qu'ils veulent la division. L’Autriche vise à la monarchie universelle; elle ne peut l’obtenir que par l’unité de foi, avec l'appui de l’Eglise romaine : Charles-Quint et Philippe II sont et demeurent catholiques à outrance. Le roi de France s’oppose à cette domination des Autrichiens : il soutient les réformés d'Allemagne, et se fait le champion des libertés germaniques. Ces libertés sont intimement liées au succès de la Réforme : les princes d’Allemagne qui l’adoptent visent à se rendre indépendants de l’Empereur et de l’empire. Le roi de France, qui les y aide de son mieux, réprime au contraire la Réforme en ses États, parce qu’il y veut être le maître, et que les grands prétendent en user avec lui comme les princes de l'empire en usent avec la maison d'Autriche. C'est ainsi que cette grande crise religieuse se transforme en une crise politique, que les conflits de pouvoir l'emportent sur les conflits de principes, et que la lutte se termine par une répartition de territoires.

Le caractère essentiellement laïque et politique des traites de Westphalie manifeste bien l'esprit avec lequel des gouvernements de l'Europe avaient considéré la Réforme. Ces traités contribuèrent sans doute à l'établissement de la liberté de conscience, mais ils le firent très-indirectement, et par la force des choses bien plu9 que par le dessein des hommes. Ce qui prévalut avec la fameuse maxime : Cujus regio, ejus religioce fut la religion d'État, c'est-à-dire la raison d'État appliquée aux choses de la conscience, condition beaucoup plus voisine de l'intolérance que de la liberté. La transaction se fit, entre les États, sur ce principe que chacun se confirma dans son indépendance propre, et que les grands s'accrurent au détriment des petits. Pour obtenir la paix, les États catholiques qui représentaient l'ancien ordre de choses entrèrent en composition avec l'ordre de choses nouveau, et consentirent à la sécularisation des biens de l'Église. Le droit public du moyen âge se trouva lésé en principe et en fait : l'unité de foi et la suprématie de la cour de Rome disparurent, en même temps que ces petites principautés féodales étaient absorbées par de plus grands États. Si l'on rapproche les traités de 1648 de ceux de 1801 et de 1803, on est forcé de conclure que les premiers portèrent au droit public de l'ancienne Europe une atteinte aussi profonde que les seconds. Ceux-ci ne furent qu'une conséquence et une imitation. C'est que placés en présence de la Révolution française, qui par ses conséquences politiques présente tant d'analogie avec la Réforme, les gouvernements de la fin du dix-huitième siècle tinrent la même conduite que les gouvernements du seizième. Toute la jurisprudence de l'ancien régime en matière de révolution dérive de ce fameux précédent.

La première et la plus fructueuse application que l'on en fait, c’est l'intervention dans les guerres civiles. Ces guerres succèdent aux guerres privées du régime féodal, et elles en conservent le caractère. Le régime féodal qui substituait la seigneurie à la patrie, qui morcelait l’État et enchevêtrait les souverainetés, impliquait en matière d'alliances des facilités extrêmes. Les seigneurs, en lutte entre eux ou contre leur suzerain, ne se faisaient nul scrupule d’appeler à leur aide d'autres seigneurs ou même d’autres suzerains. Là où le régime féodal subsista, comme en Allemagne, cette habitude se perpétua, et les traités de Westphalie la sanctionnèrent; en France, où le pouvoir royal prévalut sur le pouvoir féodal, la coutume survécut aux circonstances qui l’avaient fait naître. On appliqua aux luttes que l'on soutint contre l’État souverain les usages que Von avait suivis dans les luttes féodales. Les factions appelèrent les étrangers à les soutenir, et chacune se crut dans son droit, car chacune prétendait être l’État même et prévaloir sur les autres. Se croyant l’État, chacune aussi se croyait la patrie ; ces idées se confondaient dans les esprits. Richelieu combattait à la fois les huguenots et les Anglais à la Rochelle; Mazarin eut à lutter contre les Espagnols et les Frondeurs coalisés. Qui ne connaît les illustres défaillances des deux héros du siècle? Ceux qui firent le plus pour la France contre les étrangers, Turenne et Condé, parurent tour à tour alliés à des étrangers contre l’État français. Sans doute les notions de souverain, d’État, de patrie tendaient à se diviser, à se déterminer, à se préciser. « Il n’y a jamais, écrivait Bodin au seizième siècle, de juste cause de prendre les armes contre son prince et sa patrie. » La haute trahison devenait un crime plus clairement défini et réprimé avec plus de méthode . Cependant les habitudes des guerres du seizième siècle et des guerres de la Fronde étaient loin d'avoir disparu à l’époque de la Révolution française. Des occasions analogues se représentant, ces habitudes reparaîtront d’elles-mêmes : l’émigration armée et alliée de la coalition n’aura pas d*autre9 origines, dernier épisode de la politique féodale, Contemporain de l’anéantissement des derniers vestiges de la féodalité. C’est à ce moment, et par l’effet même de l'émigration armée, que la séparation se fit, et pour toujours, entre l’idée de la patrie et l'idée du prince. Cette séparation, qui est un des principaux phénomènes de la Révolution française, était sans doute préparée auparavant : elle l'était par l’œuvre même de la royauté; mais elle n'était pas consommée dans tous les esprits; elle ne l’était point surtout dans l’esprit de ceux contre lesquels elle devait prévaloir, et qui se réclamaient précisément des coutumes féodales. C’est ainsi que put se produire l’émigration armée, qu’on la vit organiser un État contre l'État, contracter des alliances et envahir le territoire français au milieu d’armées étrangères, considérant qu'en cela elle usait de son droit, car elle prétendait emporter avec elle l'État et la patrie, et ne combattre que des usurpateurs.

Cette disposition d’esprit est générale en Europe; les gouvernements en profitent les uns contre les autres. Ils ne se contentent pas d’encourager les factions, ils les suscitent; de soutenir la guerre civile, ils la provoquent; d’exploiter les révolutions, ils les préparent. « Y a-t-il prudence et justice qui permette d’attendre que les autres soient dévorés pour l’être les derniers?» avait dit Richelieu Je lis dans une apologie de la politique de Louis XIV par un contemporain : « Si c’est une boute à un prince de fomenter la rébellion des sujets contre leur prince légitime, il y a longtemps que la maison d’Autriche nous en a montré le chemin... Si c’est donc un usage établi entre les souverains de se nuire les uns aux autres le plus qu’il leur est possible, pourquoi nous attribuer une faute qui nous est commune avec toute la terre? » Le fait est que chacun se pique, selon le mot de Saint-Simon, de brasser chez les autres d'étranges révolutions. Les Anglais n'en manquèrent jamais l'occasion contre Louis XIII et Louis XIV, qui le leur rendirent avec usure. Le grand roi tenait pour expédient de ménager des séditions partout où il avait des ennemis. « J'entretenais, écrit-il en ses Mémoires, quelque correspondance dans la Hongrie pour y faire naître des affaires à l’Empereur aussitôt qu'il voudrait se mêler des miennes. » Mais l'exemple le plus frappant, le précédent le plus caractéristique, cest celui des relations de la cour de France avec l'Angleterre, au cours des révolutions du dix-septième siècle. Elles présentent d'avance les vicissitudes de la politique des grandes puissances, et notamment de l'Autriche, à l'égard de la France pendant la Révolution française.

Charles Ier luttait pour la prérogative royale; la monarchie française soutenait, dans le même temps, le même combat. Si le parti de la révolution triomphait en Angleterre, le parti des factieux en France s'en trouvait naturellement encouragé. Le gouvernement ne s’en émut point. « La conjoncture, écrivait en 1637 l’ambassadeur de Louis XIII à Londres, parait très-favorable pour embarrasser le roi d'Angleterre. » Richelieu n'y manqua point. Tandis qu'il animait les mécontents, il excitait secrètement la cour. La Reine voulait se réfugier en France. Il l'en détourna. « En telles occasions, qui quitte la partie la perd », lui mandait-il. Ce qu'il voulait, c’était le désordre dans l’État et, par suite, l'affaiblissement de l’Angleterre. Mazarin n'eut pas d’autre politique. Les agents qu’il envoya, d'Harcourt en 1644, Bellièvre en 1647, avaient pour instructions de tout brouiller. Le Parlement se déclara souverain; Mazarin fut d'avis « que ce n'était pas le temps de disputer sur des formalités » et il reconnut la souveraineté du Parlement. La reine Henriette, sœur du roi de France, se abandonnée, trahie; elle pleurait et s’indignait de cette politique perfide. Cependant il vint un moment où la révolution d'Angleterre parut menaçante, même pour le continent. On y vit paraître cet esprit sectaire, dont parle Bossuet, « qui devait anéantir toutes les royautés et égaler tous les hommes, songe séditieux des indépendants et leur chimère impie et sacrilège ». La France était en pleine guerre civile. Les Frondeurs se réclamaient de l'exemple et se targuaient de l'appui de la république d'Angleterre. Cette république menaçait de porter au dehors l’ardeur qui la dévorait au dedans. On lui prêtait le dessein de réunir la Hollande, qui avait le même gouvernement et la même religion. Faciamus eos unam gentem, écrivait un envoyé du Parlement en Hollande. Ils se montraient arrogants. « Je rendrai, disait Cromwell, le nom d'Anglais aussi grand que celui des Romains. » Il méditait une ligue de tous les protestants, dont il aurait la direction. On annonçait quil passerait en France à la tête de son armée. On lui prêtait ce propos que « s'il avait dix ans de moins, il n'y a point de roi dans l'Europe quil ne fit trembler; et qu'ayant un meilleur motif que le défunt roi de Suède, il se croyait encore capable de faire plus pour le bien des peuples, que n'a jamais fait l’autre par son ambition. »

Averti et menacé de la sorte, Mazarin, semble-t-il, aurait dû s’empresser de former une contre-ligue. Il fit tout le contraire : voyant Cromwell et sa république prendre cette consistance, il jugea plus expédient de les avoir pour amis que pour ennemis, il entra en composition avec eux; comme ils y trouvaient aussi leur intérêts, ils s'y prêtèrent. On vit le Roi Très-Chrétien allié d'une république protestante et régicide; on vit cette république faire la guerre au seul État du continent qui joignit à la même religion la même forme de gouvernement, la Hollande. « Je ne vous raconterai pas, s'écriait Bossuet, la suite trop fortunée de ses entreprises, ni ses rameuses victoires dont la vertu était indignée, ni cette longue tranquillité qui a étonné l’univers. » L’étonnement n’était point de mise, et si les succès de Cromwell étaient inexplicables quelque part, ce n’était point à la cour de Louis XIV. Ce roi par excellence n’hésitait pas à le qualifier de prince, et à lui déclarer qu’il * le considérait comme l’un des plus grands et des plus heureux de l'Europe ». Son prestige en Europe était immense. On croit lire, en parcourant son histoire, un sommaire anticipé de celle de Bonaparte. On le craint, on l’admire, on le recherche. Il reçoit des ambassades de Suède, d'Allemagne, d'Italie et jusque de la Pologne. Le prince de Gondé lui écrit en 1653 : « Je tiens les peuples des trois royaumes dans le comble de leur bonheur, de voir maintenant leurs biens et leurs vies confiés à la conduite d’un aussi grand homme. Pour moi, je supplie Votre Altesse de croire que je me tiendrais fort heureux si je pouvais la servir en quelque chose. Ladmiration quil inspirait survécut à son pouvoir. Il était mort, la république était renversée, et lon trouve cette phrase dans les Mémoires de Louis XIV pour 1662 : « Cromwell, à qui le génie, les occasions et le malheur de son pays avaient inspiré des pensées fort au-dessus de sa naissance... »

Tandis que les ambassades affluaient à Londres auprès du Protecteur, l’héritier légitime du trône d’Angleterre, Charles II, proscrit et misérable, errait de ville en ville sur le continent, mendiant une audience secrète pour ses envoyés, une pension pour ses serviteurs, un asile pour lui et pour les siens. Gênant partout et partout éconduit, il ne recevait que des condoléances cachées et des affronts publics. C'est une préface a l’histoire des Bourbons pendant la Révolution française et jusqu’en 1814. Il remonte sur le trône. « L’injure des rois a été vengée : « Bossuet en fait gloire à Louis XIV; mais Louis XIV ne se laisse point éblouir au point d'oublier les traditions de sa politique; on lit dans ses Mémoires, à l’année 1666: « J’entretenais des pensionnaires en Irlande pour y faire soulever les catholiques contre les Anglais, et j'entrais en traité avec certains transfuges d'Angleterre auxquels je promettais des sommes notables pour faire revivre les restes de la faction de Cromwell.» S'il en usait de la sorte envers Charles II, souverain légitime, 3on protégé, la veille, et son mercenaire, il en usa plus librement encore envers Guillaume III, souverain usurpateur, et le plus acharné de ses ennemis. Cette note de 1666 nous donne justement le ton. Le dix-huitième siècle s'y conforma.

X

Il se fit beaucoup de révolutions en ce siècle : il n'y a entre elles aucun lien; il n'y a non plus aucune relation entre la forme des gouvernements et la conduite qu'ils tiennent, dans ces périodes de crise, les uns envers les autres. C’est que chacun n'y poursuivant que son intérêt immédiat, les procédés de la politique changent partout avec les circonstances. L'Angleterre apparaît aux Français, et en général aux hommes d'État du continent, comme un pays déchiré par les factions. « Le gouvernement de cette île est plus orageux que la mer qui l'environne, disait Voltaire Ce qui devient une révolution en Angleterre n'est qu'une sédition dans d'autres pays. » Les diplomates la peignent comme sans cesse à la veille d'un bouleversement. Les politiques de Versailles s'en félicitaient. « Nous ne sommes pas pressés, écrivait M. de Choiseul , de voir établir un ministère solide en Angleterre. J'espère bien que l'anarchie ne cessera pas de sitôt. Je voudrais qu'elle durât un siècle. » En 1762, le bruit se répandit que les boyards de Russie avaient quelques velléités d'imiter les magnats de Pologne et de former une sorte de république royale. Louis XV était alors en mauvaise humeur contre la Russie. « Tout ce qui peut la plonger dans le chaos et la faire rentrer dans l’obscurité est avantageux à me9 intérêts », écrivait-il à son ambassadeur .

C’est pourquoi les voisins de la Pologne se montraient des protecteurs si jaloux des libertés qui maintenaient cette république en anarchie, et l'ouvraient, pour ainsi dire, aux interventions et aux partages. Avec l'anachronisme de sa constitution, In Pologne reproduisait dans l’Europe du dix-huitième siècle la confuse et sombre chronique des guerres du moyen âge. Il n’était point de faction qui ne s'y réclamât de l'étranger, il n'était point d’étranger qui n'y soutint une faction. C’était un principe à Vienne, à Pétersbourg et à Berlin, qu’il fallait à tout prix s'opposer à toute réforme qui tendrait à y fortifier l’État. La constitution même permettait aux voisins d'y entretenir le trouble, et les désordres leur servaient ensuite de prétexte pour intervenir dans les affaires de la république et en compléter la ruine. C'est ainsi qu'ils y fomentèrent la guerre civile en 1768, et qu’en 1772 ils déclarèrent juste et nécessaire de la démembrer, pour mettre fin à l’anarchie qui s’y était établie et qui menaçait, dans leurs intérêts, les États limitrophes.

Les Suédois avaient une constitution qui se rapprochait sous quelques rapports de celle de la Pologne. Sans offrir aux voisins de la Suède des occasions aussi faciles, elle leur paraissait néanmoins très-intéressante pour eux, et ils y tenaient fort. Les ennemis de la Suède parlaient des libertés suédoises sur un ton digne du sénat romain. On lit dans les instructions données au ministre de Danemark h Stockholm en 1767 : « Toute puissance, tout homme qui soutient en Suède la liberté et les lois, a droit à l'amitié du Roi, à son concours et à son appui; toute puissance qui les attaque est son ennemie, tout homme qui les combat ou les trahit a encouru sa disgrâce. » Quand ces précieuses libertés de Suède leur semblaient menacées, Frédéric étalait une « générosité» qui aurait surpris Lafayette, et Catherine, une « vertu »  à déconcerter madame Roland. En 1764 et en 1769, par des traités en forme, ces deux despotes s’engagèrent à s'opposer, en Suède, « au rétablissement de la souveraineté » . Gustave III prétendit la rétablir, et la France, qui avait besoin d’un allié dans le Nord, l’y aida, il fit un coup d’État qui sauva, sans aucun doute, les Suédois du sort qu’avaient éprouvé les Polonais. Il reçut des encouragements de Versailles, des menaces de Pétersbourg et de Berlin. Ce prince, qui rétablissait le pouvoir royal, fut contraint de s’excuser envers les princes ses voisins. Pesez bien les termes de son apologie, et demandez-vous ce que valait la cause des rois, lorsqu'un roi était réduit à la défendre ainsi devant d’autres rois. « Dites-moi donc, au nom de Dieu, écrivait Gustave III à son oncle, le prince Henri de Prusse, frère de Frédéric, dites-moi donc ce que j’ai fait pour m’attirer l’orage dont vous me montrez que je suis si infailliblement menacé. N’ai-je pas manifesté de la manière la plus évidente mes vues pacifiques? S’il est question du changement qui s’est fait dans la forme du gouvernement de mon royaume, vous êtes trop juste pour ne pas sentir que c’est une affaire qui ne peut être traitée avec les puissances étrangères. Elle a été faite et ratifiée par la nation suédoise, cette nation y trouve son bonheur. Quel droit les puissances étrangères peuvent-elles donc avoir de me chercher querelle pour avoir rendu heureux mes sujets? Si c'est là une cause de guerre, il n’y a plus de justice dans le monde... Que gagnerai-je par des traités et des garanties avec des puissances qui ne connaîtraient d’autres droits que leurs volontés, et qui ne consulteraient que leurs forces pour les exécuter? Je ne puis me mettre dans l'esprit que l’on m’attaquera au mépris de tous les principes de droit et de justice, et qu'on attaquât en même temps le droit de tous les souverains et de toutes les nations indépendantes. »

Une nation qui se serait affranchie n’aurait point eu à présenter d'autres arguments pour justifier son indépendance. Le fait est que l'on se souciait peu de savoir quel était l'objet de la révolution : la liberté du peuple ou le pouvoir du souverain. On en usait de la même façon à l’égard d'une révolution démocratique et d'un coup d'État royal. C'est ainsi que dans le temps même où elle favorisait, en Suède, le parti du Roi, la France appuyait, en Amérique, le peuple des colonies en révolte contre l'Angleterre. Cette guerre n'était point terminée, que le même roi et le même ministre, Louis XVI et le comte de Vergences, intervenaient à Genève contre le parti démocratique. On vit ainsi, dans l'espace de quelques années, la France, qui avait soutenu en Suède et en Pologne la royauté contre l'aristocratie, et aurait voulu soutenir en Russie l'aristocratie contre la royauté, combattre à Genève la démocratie qu'elle défendait en Amérique. Elle eût été fort empêchée d'établir une relation quelconque de principe entre ces politiques opposées. La vérité est qu'il n'y en avait point d'autre que l'intérêt de l'État, et que celle-là paraissait suffisante. « Les insurgents que je chasse de Genève sont les agents de l'Angleterre, écrivait Vergennes, tandis que les insurgents américains sont nos amis pour longtemps. J'ai traité les uns et les autres, non en raison de leurs systèmes politiques, mais en raison de leurs dispositions pour la France. Voilà ma raison d'État »

C'était bien en effet le fond des pensées, et l'on en eut bientôt un nouvel exemple. C'est le dernier que présente l'histoire de l'ancien régime, et il n'y en a point de plus significatif. En 1787, des révoltes qui s'annonçaient comme des révolutions éclatèrent dans les Pays-Bas autrichiens et dans la république des Provinces-Unies, en Belgique et en Hollande. Eu Belgique, c'était l'aristocratie, soutenue par le clergé catholique, qui réclamait le maintien des anciennes franchises, anéanties ou menacées par le gouvernement centralisateur de Joseph II; en Hollande, les démocrates et les patriotes s'armaient contre le stathouder qui briguait une sorte de dictature et visait à confisquer la république. Dans l'un et l'autre pays, les peuples défendaient leurs libertés nationales , les princes visaient au pouvoir absolu, Bien ne montre mieux à quel point tout le monde en Europe manquait de principes suivis et de vues d’ensemble, que la conduite tenue, en cette circonstance, par les grands États. La France soutint, mollement en Belgique et ouvertement en Hollande, le parti des franchises, c’est-à-dire le parti qu'elle avait combattu en Suède. L’Angleterre, qui venait de combattre en Amérique ses sujets rebelles, favorisa les Belges révoltés contre l'Autriche, mais prit énergiquement le parti du stathouder contre les patriotes hollandais. Ainsi la monarchie pure qui régnait à Versailles réclamait pour ces peuples leurs franchises nationales; la monarchie tempérée qui gouvernait l'Angleterre aidait en Hollande un prince ambitieux à ruiner les anciennes franchises. Joseph II et Kaunitz, qui considéraient d'un œil si favorable l’anarchie de Pologne, travaillaient à enlever aux Belges les libertés qu’ils jugeaient si précieuses aux Polonais. Les Prussiens enfin, qui excitaient et soudoyaient la révolution eu Belgique, intervinrent avec une armée pour l’écraser en Hollande, et y établir un gouvernement dont ils ne voulaient ni à Stockholm, ni à Varsovie, ni à Bruxelles.

Dans tout le dix-huitième siècle, je ne vois, en matière d'intervention, qu'une ligue se former entre les couronnes, et elle se forme contre le pouvoir royal : c’est la ligue des puissances du nord contre la Pologne et contre la Suède. Quant aux puissances de l’ouest et du midi de l'Europe, je n'aperçois qu'une circonstance où elles aient poursuivi de concert un objet commun, c'est la suppression de l'ordre des Jésuites. L’incident est caractéristique : il présente comme une sorte de bas-relief où s’accusent, en quelques traits saillants, les mœurs politiques de l’époque. Tous les Bourbons et les Bragance, la France, l’Espagne, Naples, Panne, le Portugal avaient, pour des motifs purement politiques, proscrit les Jésuites de leurs Etats. Ils agissaient dans la plénitude de leur souveraineté, car il u*y avait dans aucun de ces gouvernements de constitution établie ni de droit public déclaré qui limitât, sous ce rapport, leur pouvoir absolu. Mais il ne suffisait point d'avoir expulsé les Jésuites, si les Jésuites se rassemblaient ailleurs. Il fallait leur fermer toute terre d'asile et supprimer jusqu’à leur existence même. Elle dépendait du plus faible des souverains du continent; les plus forts n’hésitèrent pas à se coaliser pour le soumettre à leurs volontés. Ce qu’ils exigent du Pape est un acte qui ne relève que de son pouvoir spirituel; par suite, s’il y avait chez eux quelque respect des droits de l’Église, ils ne devraient agir que par voie de persuasion. Leurs représentations devraient être réservées, déférentes, ainsi qu’il convient de les adresser au Saint-Père, quand on s’honore des titres de Roi Très-Fidèle, de Roi Catholique et de Roi Très-Chrétien. Ce serait mal connaître les mœurs de ce temps que d’en attendre ces égards et cette délicatesse. Les réclamations sont pressantes, hautaines, arrogantes : qui plus est, elles sont accompagnées de menaces et soutenues par la force. C'est que tout pape qu’il est, Clément XIII n’est qu’un souverain et le plus désarmé de tous : on le traite en conséquence. Mais comme le Pape est revêtu d’un double caractère de souveraineté, l’usurpation est double. Du souverain temporel, on exige qu’il ferme sa frontière à un ordre proscrit; du spirituel, qu’il le supprime. C’est empiéter sur l'un et sur l'autre. Cependant on ne s’arrête pas là : les deux pouvoirs étant confondus, on les attaque l'un par l'autre, et le temporel étant le plus accessible, c'est par lui qu'on investit et que l'on entend réduire le spirituel à capitulation. L’Église étant un État, elle tombe sous la loi des États, c’est-à-dire qu’elle cesse d’être inviolable. Les puissances coalisées contre les Jésuites en usent avec le Saint-Siège comme Louis XIV, après la révocation de l'édit de Nantes, en aurait usé avec la république de Hollande si les protestants proscrits n'avaient pas eu d’autre asile, et si les Hollandais n’avaient eu pour se défendre ni armée ni alliés-

Clément XIII essaye de résister. L’un des alliés, le plus débile mais non le moins entreprenant, l'infant duc de Parme, est sous es prises. Ce duc a réformé la juridiction ecclésiastique dans ses États et contesté la suzeraineté que le Saint-Siège y revendique. En vertu de cette suzeraineté, le Pape, par un bref du 30 janvier 1768, déclare nuis et non avenus les décrets de l'infant, et le somme de se rétracter sous peine d'excommunication» A cette usurpation sur les droits d’un prince de leur maison, les Bourbons répliquent, celui de France par l’occupation d'Avignon et du Comtat, celui de Naples par l'occupation de Bénévent et de Ponte-Corvo, dont ils réclament d’ailleurs la souveraineté. Puis, par des notes identiques remises au Saint-Siège au mois de janvier 1769, la France, Naples et l'Espagne mettent le Pape en demeure de supprimer les Jésuites. Clément XIII mourut quelques jours après. Les alliés s'occupèrent de lui donner un successeur à leur discrétion. « Si le Pape suit les principes de Clément XIII, écrivait Choiseul les couronnes feront par la force ce qu'elles demandent de la bonne volonté du Saint-Père. » Ganganelli promit de supprimer les Jésuites, et il devint pape sous le nom de Clément XIV. Alors il essaya d'atermoyer ; il se débattit pendant plus de quatre années; mais les alliés tinrent bon, et ne cédèrent point sur l'article du gage. « Le Roi, écrivait d'Aiguîllon, le 11 janvier 1773, ne s'est emparé de cet État — Avignon — que parce que la maison de Bourbon était mécontente des procédés du feu pape envers l’Infant, et ne l'a gardé que parce que le roi d'Espagne l'a prié d'en différer la restitution jusqu'à ce qu'il eût la satisfaction du Pape sur l'affaire des- Jésuites. Dès qu'il l'aura obtenue, le Roi rendra Avignon. » Et I ‘ambassadeur de Louis XV à Rome, le cardinal de Bernis, répondait le 17 février : « Il est au reste très-politique à la France d'avoir toujours un moyen r entre les mains de remettre la cour de Rome dans la bonne voie, si elle venait à s'en écarter. On prend Avignon quand on veut, et cette facilité imposera toujours à ce pays-ci. » Naples suivait, et la restitution de Bénévent dépendait, en réalité, comme celle d’Avignon, de la suppression des Jésuites. Le Pape capitula, les Jésuites furent supprimés, et le Saint-Siège recouvra ses États.

Mais pour que le scepticisme de la vieille Europe et l’anarchie de la république chrétienne se manifestent complètement, il faut suivre jusqu’au bout cette étrange affaire de l’Ordre de Jésus. Tandis que les gouvernements catholiques proscrivent les Jésuites et usurpent de la sorte sur l’autorité du Pape, les hérétiques et les schismatiques recueillent l'ordre proscrit, et se piquent de demeurer plus papalins que le Saint-Siège. Frédéric avait besoin de professeurs pour ses sujets de religion romaine : l’occasion était bonne de s'en procurer à peu de frais, et il en profita. «Comme mes frères les rois Catholiques, Très-Chrétiens, Très-Fidèles et Apostoliques les ont chassés, disait-il au prince de Ligne, moi, très-hérétique, j'en ramasse tant que je peux « . Il n'en avait pas peur : dispersés dans ses populations protestantes et encadrés de fonctionnaires prussiens, ils devaient obéir. « Je sais bien, écrivait-il à Voltaire, qu'ils ont cabalé et se sont mêlés daffaires; mais cest la faute du gouvernement, pourquoi l’a-t-il permis? » Il fit ses conditions qui étaient dures, et que les Jésuites subirent. La grande Catherine imita son voisin, et comme lui, s'en trouva bien. Les Pères, qui s'étaient montrés si peu accommodants envers les gouvernements catholiques, devinrent très-souples et très-déférents entre les mains de ces deux despotes, plus libertins encore que dissidents . Ils prêchèrent, notamment, aux Polonais annexés la soumission à la tsarine orthodoxe et au roi luthérien.

Te rassemble ces traits, et je conclus que si quelque chose paraît invraisemblable à la fin de l'ancien régime et contradictoire même à la coutume suivie, c’est une coalition fondée sur le droit public pour la défense de ce droit. « Un pape, disait Frédéric, qui aurait voulu prêcher des croisades n'aurait pas attroupé vingt polissons. » Une Sainte-Alliance avant 1789 est un véritable paradoxe historique. L'ancienne Europe en était incapable, et il fallut la Révolution française pour lui en donner lu notion.

XI

La diplomatie est l'expression des mœurs politiques. Les diplomates de l'ancien régime forment, dans la société la plus brillante de l'Europe, un groupe particulièrement exquis et raffiné. Mais il ne s'agit point ici de l'esprit, des formes et du langage : c'est le fond qu'il fout connaître; ce sont les vues et les actes qu'il importe de considérer, pour comprendre comment cette diplomatie s'accommoda si volontiers des moyens révolutionnaires, et comment les hommes de la Révolution s'en approprièrent les procédés avec tant de facilité.

Les négociations nous apparaissent comme une intrigue supérieure et grave. C'est le fond de cet art subtil. Les États ne se gouvernent que par l'intérêt; mais il y a moyen de déjoue! ou de fausser les calculs d'intérêt. La raison d’État règne; mais les passions gouvernent, et c'est par elles qu'on mène les hommes. La politique ne vit pas d'autre chose : c'est dire qu'elle s'abaisse très-souvent, et jusqu’à s’avilir. La vieille Europe n'a point de scrupules, et ne se pique point de fausse délicatesse. Le dix-huitième siècle ne présente rien d’ailleurs de plus scandaleux que le spectacle donné, au dix-septième, par la cour de Louis XIV : « Ce tremblement de9 plus puissants ministres et de tout ce qu’il y a eu de plus grand », du roi d’Angleterre, de la Reine, des ambassadeurs, devant la «chétive veuve de ce fameux cul-de-jatte, Scarron , gouvernante des bâtards adultérins du Roi. Sous Louis XV, Marie-Thérèse n’hésite pas à rechercher madame de Pompadour. « Elle fut, rapporte un document officiel, la dépositaire des ouverture? de cœur de cette princesse pour le Roi. » L’Impératrice avait ouvert son cœur à la maîtresse de Louis XV pour obtenir l'alliance de la France; elle fit plus quand il s’agit, quelques années plus tard, d’obtenir la reconnaissance du partage de la Pologne, conclu malgré l'alliance et à son mépris. L’acte était très-scabreux, il fallut s’humilier, et très-profondément. Marie-Thérèse avait une fille de dix-sept ans qui venait d’épouser le dauphin de France. Elle la chargea d’amadouer la du Barry. «Je n’exige pas des bassesses, écrivait-elle à son ambassadeur, encore moins des intimités, mais des attentions dues en considération de son grand-père et maître, en considération du bien qui peut en rejaillir à nous et aux deux cours; peut-être l'alliance en dépend. Je m'attends de vos soins et de ceux de ma fille que vous emploierez tous . »

Lorsque la plus honnête des souveraines, très-pieuse et parfaitement vertueuse de sa personne, en est réduite à de telles capitulations, on comprend que les parfaits sceptiques qui mènent ailleurs les affaires se meuvent avec une singulière désinvolture sur un champ de manœuvre si bien disposé pour leurs opérations. S’il y a des maîtresses à Versailles, il y a des favoris à Pétersbourg : on les gagne avec les mêmes bassesses . C'est d'ailleurs partout le même jeu, que l'on mène quelquefois très-loin, au moins dans l'intention, et fort au-delà des limites de la galanterie. A quelqu'un qui désirait, en 1723, la mort du roi de Pologne, un agent écrivait: « Cet événement peut même n’être pas éloigné. Il ne faudrait qu’une nouvelle maîtresse, spirituelle et touchante, au roi de Pologne pour le rendre prochain. » Donner une maitresse au Roi, un amant à la Reine, à l'impératrice» voire à la princesse royale» femme de l'héritier présomptif, est un des artifices préférés de la diplomatie. 11 est tel personnage qui joua un rôle très-grave et fit longtemps figure sur la grande scène du monde, dont l'audience de départ et l'instruction secrète peuvent se résumer par ce distique célèbre :

Et que m'ordonnez-vous, seigneur, présentement!

De plaire à cette femme et d’être soo amant.

L'instrument de tous ces artifices, c'est la corruption. La vénalité sévit presque partout. Le marquis d'Argenson relève, avec une juste fierté, une belle exception à cette dégradation générale. « La corruption ne s'est aucunement glissée dans le9 bureaux des affaires étrangères; il en faut convenir comme d'un phénomène qui tient du miracle et qui fait honneur à la nation française, vu le peu de salaire qu'on donne à ses commis et le peu d'espoir de fortune.» D'Argenson prétend que cette méthode « de ne plus rien persuader que l'argent à la main « est venue d'Angleterre. Le fait est qu'elle y est fort suivie; mais elle l'était aussi sur le continent. Les plus anciens traités de l'art de négocier en font foi; la Bruyère place au rang des qualités du diplomate, l'art de savoir offrir à propos et, tout au moins, de paraître disposé à recevoir. « Il sait intéresser ceux avec qui il traite... il ne veut pas non plus être cru imprenable par cet endroit, il laisse voir en lui quelque sensibilité pour sa fortune ; il s'attire par là des propositions qui lui découvrent les vues des autres les plus secrètes, leurs desseins les plus profonds et leur dernière ressource, et il en profite. »

La plupart, au dix-huitième siècle, en profitent jusqu'au bout, et ne s'arrêtent point au manège de coquetterie. On y va tout crûment. En 1716, Dubois négociait avec Stanhope. «Je hasardai le compliment, écrit-il au régent, et je n'ai jamais eu plus de joie que de voir qu'il me laissait tout dire, jusqu'à la somme, que je fixais tout d'un coup à 600,000 livres, ce qu'il écouta gracieusement sans se fâcher. « Au moment où commence la révolution française, Thugut, qui avait été internonce à Constantinople, et qui allait être appelé à diriger la politique autrichienne dans cette grande crise, touchait depuis 1768 une pension du roi de France. Indépendamment de ce commerce courant, il y a les grands marchés, qui s'ouvrent périodiquement : les diètes de Suède et les diètes de Pologne. En 1763 et en 1766, celles de Suède coûtèrent à la France, l'une 1,400,000, l'autre 1,830,000 livres. En 1773, le ministre russe Panine propose à ses associés de Vienne et de Berlin d’assurer un fonds pour la séduction, et de « former une caisse pour les opérations communes. Mais le marché par excellence, c'est la diète électorale du Saint-Empire. Là tout le monde est prêt à donner ou à recevoir. En 1741, lorsqu'il s'agit de faire un empereur avec un Bavarois, Belle-Isle pousse les enchères; toutefois, comme il est prudent, il ne paye qu'après le vote. La précaution n'était point inutile, car l'électeur de Cologne, qui avait reçu 100,000 florins de l'Autriche, avait obtenu de son confesseur la permission de se dédire sans rendre l'argent. Le procédé s'applique même aux conclaves. « Le Roi, écrivait un ministre de Louis XIV, ne doit rien omettre des moyens qu'il a entre les mains, et doit employer l'adresse et les insinuations, et même l'argent, qui est un moyen plus court et plus sûr qu'aucun autre, et qui est en usage depuis longtemps à la cour de Rome, pour se procurer un p pe plus sage et moins partial que le dernier. » Le chapitre des fonds secrets et des pensions occupe une place prééminente dans les budgets des chancelleries.

Comme si les cabales de la diplomatie officielle n'étaient point suffisantes, et comme s'il y avait encore dans ce manège de brigues, de corruption et de supercherie quelque besogne qui lui répugnât, on la double d'une diplomatie secrète, qui s'enchevêtre dans sa trame, s'y embrouille, et fiait de l'histoire des négociations en ce siècle un labyrinthe inextricable. On avait eu de tout temps des agents occultes, pour suivre les affaires scabreuses ou amorcer les négociations hasardées ; mais jamais on n'en vit autant qu'au dix-huitième siècle. Il semble que dans la satiété du pouvoir absolu, les souverains aient pris je ne sais quel goût de roman, de conspiration et d'aventure. Leur scepticisme est si radical, leur méfiance si profonde; ils ont abusé à tel point de tous les stratagèmes, qu'ils en viennent à douter de tout le monde, et surtout de leurs propres confidents. Il fout, pour les rassurer, des inconnus qui les abordent dans le mystère, avec des mots convenus et des signes de reconnaissance. Il s'établit une sorte de franc-maçonnerie diplomatique avec ses initiateurs et ses adeptes. Ce qui était auparavant un expédient devient une institution. Louis XV poussa cette passion jusqu'à la manie 4; mats il ne fit, en réalité, que raffiner sur les autres. L*Europe était inondée d'agents secrets. Le rôle semblait si flatteur que tout le monde l'enviait. Les financiers, qui avaient des correspondants partout, les gens de lettres auxquels s’ouvraient toutes les portes, tiraient vanité de ces emplois et trouvaient un ragoût nouveau pour leur amour-propre à jouer ainsi, ne fût-ce que dans l'antichambre, le négociateur et l’homme d'État. Voltaire fut piteux dans ce rôle, Diderot insignifiant; Grimm, qui était Allemand et qui avait quelque teinture du métier, y rendit des services à ses maîtres : il a eût même admettre parmi les réguliers. Tous les ambitieux essayent de monter par cet escalier dérobé. C’est par là que Dumouriez se lança dans le monde. Les registres de la diplomatie secrète sont parsemés de noms illustres. Il n'y en a pas de plus fameux que ceux de deux hommes auxquels la mort imminente de Frédéric fournit, en 1786, l'occasion de débuter, dans les confidents et à l'arrière-plan, en attendant le jour très-prochain où ils tiendraient les premiers rôles dans la grande tragédie du siècle. Sur la proposition de Talleyrand, Mirabeau fut envoyé comme observateur à Berlin. C'était comme une répétition improvisée où ils s'exerçaient l'un et l’autre : Mirabeau tenait l’emploi d'ambassadeur, et le futur négociateur des traités de Vienne, celui de ministre in partïbus.

Dans les dessous du théâtre, dans les couloirs et les coulisses, les aventuriers foisonnaient. Ils encombraient les hôtelleries, écoutant à toutes les cloisons, s'insinuant par tous les corridors, trafiquant des secrets, négociant des nouvelles, véritables proxénètes politiques prêts à vendre tout ce qui était à acheter, à acheter tout ce qui était à vendre. « Accueilli dans une ville, emprisonné dans une autre », comme le héros de Beaumarchais, sa fidèle image, l'aventurier est plus souvent reçu qu'il n'est éconduit. Il est par excellence le courtier de cette contrebande, l'agent de change de cette bourse interlope, le commis voyageur de ce commerce clandestin. Un cynique comme Casanova, un charlatan comme Cagliostro, percent jusque dans les cours; un aventurier équivoque, sorte de Figaro androgyne, le chevalier d’Éon, se fait un rang dans la diplomatie. On verra un marquis de Poterat, agioteur et conspirateur, traqué naguère par la police et les recors, mélange d’escroc, d’espion, de spadassin de lettres, déclassé de tous les mondes, irrégulier de toutes les carrières, se présenter à Vienne avec des pleins pouvoirs du gouvernement directorial, se faire recevoir et se faire écouter. Un comte d'Antraigues, qui ne vaut pas mieux, « la fleur des drôles » , dit un de ceux qui l’employaient, devient « l’âme de l’émigration » . Un autre chevalier de la même industrie, Roques de Montgaillard, en est, pour un instant, la tête. La Révolution n’enfanta point les bandes d’intrigants que l’on vit alors rôder sur tous les chemins de traverse de l’Europe; ils végétaient dans les bas*fonds, elle les poussa vers la surface et les jeta sur la rive, parmi les épaves et l’écume. Us se mirent en campagne : le temps était propice, l'édifice était bouleversé, on n’y pouvait plus pénétrer que par les souterrains. Ces hommes convenaient à cette besogne. On avait l'habitude de se servir de leurs pareils, on connaissait même, bien que d’assez mauvaise part, le plus grand nombre d’entre eux. On les employa, et de là vint l’importance démesurée qu’ils acquirent, non-seulement dans le parti de la Révolution, mais dans celui des émigrés et jusque dans les anciennes cours.

Surprendre, corrompre ou débaucher les agents, étaient des moyens assez dangereux et dispendieux de se renseigner. Il y en avait un, plus simple et moins coûteux, pour découvrir les secrets des diplomates, c’était d’intercepter leurs lettres. « Cette déloyauté que l’usage commun semble avoir autorisée, dit l’auteur des Institutions politiques , est si connue, si triviale, qu’on a trouvé presque partout le moyen d’en éluder les effets en se servant d’un chiffre indéchiffrable ». Mais la clef s’achète, et il n’est pas, au moins en ce temps-là, de combinaison qui, à la longue, ne révèle son secret. Le cabinet noir est une institution d’État; les interceptes, comme on les nomme, sont une source constante d’informations. Certains agents étaient devenus maîtres dans l’art de décacheter, déchiffrer et recacheter les lettres. Ceux de Paris passaient pour très-adroits; ceux de Vienne ne le leur cédaient en rien. Ils possédaient non-seulement le chiffre de l'ambassade de France, maie celui même de la correspondance occulte de Louis XV. C’est par ce canal très-détourné que le ministre des affaires étrangères, d’Aiguillon, connut le secret du Rot\ qui depuis longtemps n'en était plus un pour la cour de Vienne. Le cardinal de Rohan, alors ambassadeur à cette cour, avait acheté un des agents du cabinet noir, et entre autres documents précieux que celui-ci lui révéla, se trouvaient les lettres que le comte de Broglie adressait à l’un des secrétaires de

Il n’y avait qu'un moyen d'échapper aux « interceptions », c'était de confier les dépêches à des courriers sûrs, braves et diligents; et ce n'était encore qu’un expédient assez précaire. — Ne manquez pas de chiffrer soigneusement vos dépêches, écrivait en 1788 le comte de Montmorin à un agent français en Italie, même celles que vous confiez aux courriers espagnols. » Sans parler des autres accidents, les courriers espagnols peuvent être enlevés, comme il y en a eu des exemples *. « Les exemples étaient classiques. Au mois de juin 1685, Louvois, averti qu'un courrier de l’Empereur, venant d’Espagne, devait passer par l’Alsace, écrivit à M. de Montclar qui commandait à Strasbourg : « Sa Majesté juge important, dans les conjonctures présentes, de faire dévaliser ce courrier et d'avoir ses dépêches. Aussi elle vous ordonne d'établir, en quelque village voisin de la route de la poste entre Saverne et Strasbourg, trois ou quatre gens assurés qui puissent dévaliser le courrier, prendre ses dépêches, qu'il faut chercher avec le plus grand soin, tant sur lui que dans sa selle, sous prétexte de chercher de l'argent. » Si le courrier se défendait, il y pouvait laisser sa vie. On la prenait même au besoin pour mieux faire croire à une embuscade de bandits de profession. « Il ne faut, dit le sage Bielfeld, choisir pour ce rude métier que des hommes robustes et d'une fidélité reconnue. »

Les courriers étaient de petites gens; ils disparaissaient sans laisser de trace : tout le monde savait que les routes étaient infestées de brigands, et tous les gouvernements se rendaient ce témoignage que leur police était insuffisante pour les réprimer. Il était plus audacieux et plus malaisé d'arrêter et de dévaliser les ambassadeurs eux-mêmes; cela se fit cependant, malgré la fameuse sauvegarde du droit des gens. Les précédents étaient notoires, sinon justifiés. L'enlèvement de Maret et de Sémonville, en 1793, ne fut que la répétition d'un attentat accompli dans le même lieu et dans des circonstances analogues, au seizième siècle. Les envoyés français qui traversaient le Milanais pour se rendre à la cour de Soliman, furent alors assassinés par l'ordre du gouverneur impérial, qui voulait s'emparer de leurs papiers. L’attentat de Rastadt, en 1799, avait aussi ses précédents, moins anciens, il est vrai, mais de tout aussi haute origine. Pendant le congrès de Cologne, en 1674, Louvois écrivit au comte d*Estrades : « Il y a bien de l'apparence que M. de Lisola (plénipotentiaire de l'Empereur) doit bientôt partir de Liège pour s'en retourner à Cologne. Comme ce serait un grand avantage de le pouvoir prendre, et que même il n'y aurait pas grand inconvénient de le tuer, pour peu que lui ou ceux qui seront avec lui se défendissent, parce que c'est un homme fort impertinent dans ses discours et qui emploie toute industrie, dont il ne manque pas, contre les intérêts de la France, avec un acharnement terrible, vous ne sauriez croire combien vous feriez votre cour à Sa Majesté si vous pouviez faire exécuter ce projet, lorsqu'il s'en retournera. » Lisola parvint à échapper au danger; mais cette manière de négocier était si bien entrée dans la coutume, qu'un mois après, les soldats de l'Empereur s'emparèrent du prince de Fürstenberg, plénipotentiaire de l'électeur de Cologne et client de Louis XIV ; ils l'emmenèrent à Vienne, où il resta prisonnier jusqu'à la paix.

Le dix-huitième siècle ne fit que continuer la tradition et développer les abus de la coutume. Frédéric poussa jusqu'à sa dernière conséquence le procédé des investigations par « interceptes ». Soupçonnant, en 1756, qu'il se tramait un complot contre lui et que la preuve s'en trouverait à Dresde, il occupa cette ville sans déclaration de guerre, et fît main basse sur les archives de l'État. La leçon ne fut point perdue, et l'on en rencontrera plus d'une application dans la suite de ces études. L'enlèvement du duc d’Enghien sur territoire neutre, son jugement sommaire, son exécution clandestine, guet-apens, en réalité, suivi d’assassinat; l'envahissement de Rome, l’arrestation du Pape, la saisie des archives au Vatican, forment le dernier terme de la série.

XII

La paix, ainsi pratiquée, est précaire et perfide; la guerre est atroce. Cependant, tout excessive et barbare qu'elle parait, elle vaut mieux que la paix : elle est plus franche, et elle demeure au moins conforme à son objet, qui est le règne de la force. Elle conserve une noblesse qui lui vient des mœurs chevaleresques. Si le droit qu'elle fait prévaloir, le droit du plus fort, est grossier et subalterne, les moyens qu'elle emploie la relèvent singulièrement. Elle exige les plus hautes vertus dont l'homme se sente capable. L'honneur en est le grand ressort : il s'établit entre tous ceux qui portent une épée une sorte de fraternité d'armes, qui les fait s'estimer les uns les autres, alors même qu'ils se combattent avec le plus d'acharnement. C'est l'aspect sous lequel l'ancienne société européenne, et la française en particulier, se présentent à nous avec le plus de grandeur. Enfin, les armes sont une carrière, la plus noble de toutes, qui a les mêmes règles dans tous les pays de l'Europe. Les guerres ne sont point des conflits de race : elles sont violentes, mais elles n'ont point l'âpreté des luttes des nations. On voit nombre d'officiers passer du service d'un État au service d'un autre, en toute loyauté et sans encourir le plus léger blâme, encore moins le soupçon. Il en résulte entre les états-majors, avant et après le combat, des relations de haute courtoisie qui tempèrent, dans une certaine mesure, la férocité de la guerre; toutefois la mesure est étroite. La guerre dépouille l'homme du vernis d'emprunt dont il se pare; elle le met à nu, découvre toutes ses infirmités, lâche tous ses vices, débride toutes ses passions. Il faut pour qu'on y conserve le gouvernement de soi-même, une culture très-profonde, l'effort latent d'une civilisation très-ancienne. Sous les dehors d'une élégance raffinée, les hommes du dix-huitième siècle restent brutaux et emportés. La plupart dissertent élégamment sur l’ «humanité» , fort peu sont humains. La « sensibilité « est pure affaire de mode; ils se poudrent, ils se parent : au fond, ils gardent toute la rudesse des mœurs du siècle précédent. S'il en était autrement, on ne s'expliquerait ni l'héroïsme ni la violence des guerres de la Révolution. Cette violence n’est pas le propre des troupes improvisées que la République jeta sur les champs de bataille : on la trouve au même degré dans l'armée des émigrés, qui est formée de gentilshommes, et dans les armées régulières de la coalition. On ne doit pas oublier que la lutte s’ouvre par le manifeste du duc de Brunswick : ce manifeste n'est pas autre chose que le code de la guerre sous l'ancien régime.

L'histoire des guerres du dix-septième siècle n'est qu'un sinistre commentaire des eaux-fortes de Callot et de Romain de Hooge. Les soldats nous apparaissent brutaux, les années confuses et indisciplinées. La coutume est implacable. La guerre doit nourrir la guerre. On réquisitionne jusqu'à extinction; on vide tous les trésors, même ceux des églises Tant que l'envahi peut payer, l'envahisseur le rançonne. C'est non-seulement un moyen d'entretenir l'armée, mais un moyen d'alimenter le trésor et de pourvoir aux guerres futures. L’extraordinaire des guerres est une des ressources les plus sûres des financiers du temps. Ajoutez le pillage, le viol, l'incendie. Le faix de la guerre tombe sur le pays occupé et l'écrase. On proscrit les habitants réputés dangereux ou simplement suspects Les autres prennent peur, et, pour se soustraire nu péril qui menace non-seulement leurs biens, mais leurs personnes, l'honneur de leurs femmes et de leurs filles, ils émigrent. Alors on met une taxe sur les absents, puis on démolit les maisons de ceux qui ne la payent pas. L’incendie est un moyen classique d’activer les payements.  « Jamais, écrit Luxembourg, en 1672, accès de fièvre n'ont été si réglés que notre coutume de brûler, de deux jours l’un, ceux qui sont assez sots pour nous y obliger. » L’électeur palatin proteste, non contre le fait, mais contre l’abus : « Il me semble, écrit-il à Turenne, qu'à toute rigueur, on ne met le feu qu'aux lieux qui refusent des contributions. » On brûle aussi les maisons et l'on pend les habitants des villages où l’on a tiré sur les troupes. « Les habitants des villes, bourgs et villages qui oseraient, dit le manifeste du 25 juillet 1792, se défendre contre les troupes de Leurs Majestés Impériale et Royale et tirer sur elles soit en rase campagne, soit par les fenêtres, portes et ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-champ suivant les rigueurs du droit de la guerre, et leurs maisons démolies ou brûlées. »

Louvois a été l'exécuteur implacable de ces œuvres sanguinaires; mais il n’a rien inventé : il n'a fait que régulariser, en quelque sorte, les usages établis, et appliquer avec méthode les procédés que ses contemporains employaient avec confusion. Il tient que ce système de terreur forcera plus rapidement le peuples à se soumettre. « Il faut absolument, écrit-il, à propos du Pulutinat, mettre ces peuples-là à la raison, soit en les faisant  pendre, soit en brûlant leurs villages. » Les Allemands opposent une résistance opiniâtre; on rivalise de brutalité; la cruauté des représailles exaspère les passions. « Il faut enchérir en inhumanité sur les Allemands s’ils ne prennent pas le parti de faire une guerre honnête », s'écrie Louvois. lia traitent Les Français de cannibales ; les Français ne leur trouvent « que la figure et la face d’hommes » . Louis XIV fait brûler cinquante maisons pour une qu’on incendie chez lui; les Allemands font fusiller deux prisonniers français pour une maison qu'on leur brûle. Si une place résiste plus que de mesure, on menace la garnison de la mettre aux galères. Si l’on y trouve des émigrés ou des sujets rebelles, on les emprisonne; puis, s'ils sont en petit nombre, on les pend, sinon on les décime, et les survivants vont ramer pour le Roi. «  Je ne saurais, écrit le prince de Condé à Louvois, en 1673, m’empêcher de vous dire que je trouve les esprits de ces peuples tout autres que l'année précédente; ils sont tous au désespoir .» A partir de 1793, ce sera le lugubre et monotone refrain de tous les généraux qui ne sont pas des soudards, de tous les commissaires qui ne sont pas des fanatiques. Les mêmes doléances se retrouveront dans la correspondance des militaires et des diplomates étrangers. Les étrangers appliqueront à la France, et les révolutionnaires appliqueront aux pays étrangers le code de guerre de Louvois.

C'est ainsi que les hommes du dix-huitième siècle comprirent la guerre et qu'ils la firent. D'Argenson en reçut beaucoup de plaintes durant son ministère, et il s'en affecta. On lui répondit que « guerre et pitié ne vont pas ensemble » . On disait vrai. Les guerres de ce temps sont célèbres par l'indiscipline des armées, les exactions des vainqueurs, les fortunes scandaleuses de plusieurs chefs. Les armées traînent à leur suite toute  « une foule parasite accrochée à leurs fiance » et vivant de leurs rapines; «  faubourgs ambulants » où les officiers et les soldats vont brocanter et dépenser le butin. Ce sont des caravanes dévastatrices qui s'avancent lourdement à travers le pays qu'elles ruinent et empestent ; elles s'entravent, s'encombrent, se débandent dans la victoire s'effondrent dans le désastre. Un contemporain écrit, en 1741, après le passage de Frédéric en Moravie : « Depuis les Goths, on n'avait jamais vu faire la guerre dans ce goût-là  » En 1744, les Autrichiens poussent jusqu'à la frontière de Lorraine et somment les habitants de se soumettre; quant à ceux qui résisteront, on les pendra, « après les avoir forcés de se couper eux-mêmes le nez et les oreilles ».. La guerre de Sept ans dépassa en atrocité toutes les précédentes. Le comte de Saint-Germain écrit en 1757 : «Le pays, à trente lieues à la ronde, est saccagé et ruiné comme si le feu y avait passé.  Nous sommes environnés de pendus, rapporte un autre témoin, et l'on n'en massacre pas moins les femmes et les enfants lorsqu'ils s'opposent à voir dépouiller leurs maisons. » Frédéric incorpore les prisonniers dans son armée, et c'est encore un bienfait pour eux : autrement, comme à Crefeld, on massacre tout ce qui cesse de résister. Entre Russes et Prussiens, l'acharnement est effroyable. Les Russes occupent Memel en 1757, enrégimentent la garnison, déportent des bourgeois. « On n’avait rien vu de pareil depuis l'invasion des Huns; on pendait les habitants après leur avoir coupé le nez et les oreilles, on leur arrachait les jambes, on leur ouvrait les entrailles et le cœur «Les Prussiens prirent leur revanche l'année suivante, à Custrin ». Les Russes, raconte Frédéric, perdirent deux mille prisonniers et pour le moins quinze mille hommes qu'ils laissèrent sur place, parce que les soldats ne leur firent point de quartier. » En 1788, le prince Potemkine assiégeait depuis six mois la ville turque d'Otchakof. C'était un homme de cour et du meilleur ton. Il se piquait de littérature et de délicatesse. «  Les cruautés des Espagnols dans le nouveau inonde et des Anglais aux Indes, écrit un Russe , ne sont rien en comparaison de notre philosophe militaire, qui s'est occupé à traduire l’Heloïse de Rousseau, en faisant périr tous ceux qui possédaient des effets capables de tenter sa cupidité. » Le 16 décembre, on donna l'assaut. Sur vingt mille Turcs qui défendaient la place, on en tua dix mille. La ville fut mise à sac, le pillage dura trois jours, plus de six mille habitants furent massacrés.  « L'acharnement des soldats russes était tel, raconte Ségur, que, deux jours après l'assaut, lorsqu’ils trouvaient des enfants turcs cachés dans quelques réduits, dans quelques souterrains, ils les prenaient, les jetaient en l'air, les recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes et s'écriaient : — Au moins ceux-ci ne feront jamais de mal aux chrétiens! »

On prend des otages non-seulement pour assurer la sécurité de sa marche, mais celle des détachements que l’on laisse en arrière. Lorsqu'il abandonne Prague, en 1742, Belle-Isle emmène seize notables, choisis quatre dans la noblesse, quatre dans le clergé, quatre dans la magistrature et quatre dans la bourgeoisie : ils répondent de la garnison qui reste dans la place. On va plus loin, on saisit les places mêmes, et l'on occupe au même titre des pays entiers. Le duc de Choiseul écrivait de Vienne, en 1757 : « J'ai engage M. le comte de Kaunitz à dire avec assurance au ministre hanovrien que si les 15,000 Anglais que l'on supposait devoir débarquer en France, y faisaient la moindre exaction contraire aux règles suivies entre nations policées, l’électorat de Hanovre répondrait des dommages, et qu'un village Français brûlé par les Anglais occasionnerait sans rémission l’incendie d’une ville hanovrienne. Bernis, qui était alors ministre des affaires étrangères, approuva entièrement la mesure : «C'est avoir trop mauvaise opinion de nous, que de nous croire capables d'épargner un ennemi aux abois..... Les États du roi d’Angleterre doivent, en quelque façon, être regardés comme un otage entre nos mains. »

Si l’on veut avoir le dernier mot de la coutume, de celle, en particulier, que suivaient les États qui formèrent la coalition contre la France, il faut les considérer à l'œuvre, non en pays ennemi et envahi, mais en pays occupé, qu'ils veulent conserver : dans les provinces polonaises qu’ils vont se partager et dont ils prennent possession, à titre de nantissement. Les soldats russes, « plus voleurs de grand chemin, que soldats », au dire de Rostopchine, rivalisent de violence avec les Polonais qu’ils combattent, et les dépassent bientôt. De part et d’autre, on tue, pille, brûle, viole et rançonne au nom de la religion. On se convertit mutuellement à coups de fusil et à coups de fouet. Saldern qui commande ces Russes est, dit un témoin, « un enragé auquel on a donné un sabre ». Frédéric exploite militairement les territoires quil usurpe; il y forme des magasins, sy ravitaille, lève des contributions, refait son armée et réquisitionne jusqu’à des troupeaux de Polonaises pour peupler la Poméranie, où, parait-il, on manque de femmes. « Cette rigueur, écrit le résident saxon, a poussé les habitants au désespoir. » Les Autrichiens, plus cultivés, se piquent de légalité. Ils délimitent les frontières, compulsent les titres, les revendiquent, et, cela fait, appliquent aux populations « réincorporées » le rude gouvernement des États héréditaires. Au fond, sous ces apparences doucereuses et ces formes de procédure, ce régime vaut celui des Russes et des Prussiens. « Au nom de la bienfaisante Marie-Thérèse, rapporte un historien , deux hommes, Pergen, chargé de l’administration, Hadik, commandant des troupes, prenaient contre ces malheureuses contrées ce qu'on appelle des mesures révolutionnaires, et y appliquaient un code qui a devancé celui de notre révolution ». L'émigration fut imputée à crime, défense fut faite aux habitants de quitter le territoire; ceux qui restaient étaient rançonnés à merci, ceux qui essayaient de se soustraire par la fuite à une occupation odieuse étaient punis de la confiscation : Branicki, que le roi de Pologne avait envoyé en mission à Versailles, fut tenu pour émigré, ses biens furent confisqués. Les juges polonais durent prêter seraient à l'Autriche et condamner à sa guise leurs compatriotes. La plupart eurent peur et obéirent. Cependant on estimait, à la cour de Vienne, que ces deux proconsuls y mettaient trop de mesure et gardaient trop de ménagements. « On reproche ici au comte Pergen, écrivait Joseph II, de n'étre pas assez actif, et la vérité est qu'il n'y a encore rien de fait. » Hadik ne vaut guère mieux : « Il est trop vieux pour cette besogne, trop lent et trop entravé par ses préjugés hongrois, qui ne conviennent point ici ».

Telles sont les mœurs de la guerre à la fin de l'ancien régime. Les terroristes les trouvèrent faciles et s'en accommodèrent aisément; toutefois, ils y ajoutèrent, outre la férocité de leur fanatisme, une dépravation nouvelle et particulièrement insupportable : l'hypocrisie humanitaire. Il fallut pour résister à cette impulsion générale, à la tyrannie de la consigne des uns, à la contagion de représailles répandue par les autres, une singulière force d'âme. Elle est la gloire la plus pure des héros de nos guerres nationales. Vétérans philosophes comme Dugominier, jeunes guerriers enthousiastes comme Marceau ou Desaix, iis surent joindre aux vertus militaires des anciennes armées l'élan chaleureux de leur générosité.

 

XIII

Rassemblons ces faits et concluons. Deux épisodes résument la coutume de l'Europe à la veille de la Révolution française : la guerre de succession d'Autriche et le partage de la Pologne. La première montre le cas que l'on faisait des engagements d'État; le second, le respect que l'on professait pour les souverainetés établies. Ces actes iniques sont le testament de la vieille Europe; Payant signé, elle n'avait plus qu'à mourir, léguant à ceux qui prétendaient la réformer et qui, pour leur confusion et le malheur public, ne surent que l'imiter, la pernicieuse tradition des abus dont elle périssait. Ces abus résultaient de la coutume, mais la coutume n'avait jamais été interprétée avec ce cynisme de logique et poussée dans l'application jusqu'à ces scandaleuses extrémités. C'en est le summum jus, c'en est aussi l'injustice suprême, le sophisme et la négation. L'ancien régime était arrivé à ces confins équivoques où le droit dénaturé dégénère en abus. L'exemple des siècles passés, leurs propres précédents, tout avait disposé ces Étals à ces actes et les avait acheminés insensiblement vers ces excès de leur principe. Ils ne s'aperçurent pas qu'en excédant, ils détruisaient. Leur droit n'était que prescription, il reposait sur la possession de fait, qui est parce qu’elle est, et ne se soutient que par son propre poids : mole sua stat. Ils déchirèrent violemment le voile qui cachait le sanctuaire des États et dérobait è la foule le mystère de la souveraineté. Ils montrèrent aux nations que deux choses primaient le droit des souverains et le droit des États : c'étaient la force des États et la convenance des souverains. Ils ouvrirent les voies à une révolution qui, pour renverser leurs trônes et bouleverser leurs empires, n'eut qu’à retourner contre eux leur propre conduite et à suivre leurs exemples. C'est ainsi qu'en appliquant rigoureusement la coutume établie, les souverains qui représentaient le plus complètement l'ancien régime, en préparèrent la chute, justifiant, sans le savoir, cette profonde pensée de Pascal : « La coutume fait toute l'équité par cette seule raison qu'elle est reçue; c'est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe l‘anéantit. »

La raison d'État, comme principe et fin dernière, l’intrigue pour moyen, la force pour loi, voilà tout ce qui reste de ce droit public. Les politiques le déclarent cyniquement. « La force est la suprême loi, disait un diplomate autrichien, et l'on est fait pour en avoir encore lorsque l'on en a déjà beaucoup. » On ne peut y songer sans en être effrayé, et l'on retrouve cette impression d'effroi chez tous les contemporains qui voient d'un peu haut, qui observent et qui réfléchissent. Personne n'eu a été plus pénétré et ne l'a rendue en termes plus saisissants que l'homme qui devait être, dans la crise qu'il pressentait, le conseiller toujours clairvoyant et toujours méconnu de la vieille Europe, Mallet du Pan. Il écrivait en 1792: « Il n'exista peut-être dans aucune partie du monde de causes plus fécondes de succès pour les auteurs d’un bouleversement social. Divisée en une multitude de gouvernements divers, l'Europe offre peu de bases d'une résistance commune, et la première grande nation continentale qui change la face de la société, n'a à redouter que des membres désunis. D’après le caractère qu'a pris la politique de l'Europe depuis le dernier siècle, et la nature des conventions sur lesquelles on l'a fondée, il est devenu difficile d'ébranler, pour un intérêt commun, trente souverains qui se craignent tous, et que leurs ministres ont accoutumés depuis cent ans à établir leur sûreté sur l'indifférence pour les dangers de tous les États, qu'ils soupçonnent pouvoir leur nuire un jour. »

Or, dans le temps où la république européenne se dissout dans cette anarchie, où les liens, frêles et artificiels, qui unissent les gouvernements semblent rompus partout, on voit, à l'intérieur des États, les mêmes principes de ruine et de dissolution menacer Tordre établi. Tout se décompose et se désagrégé à la fois .* la même crise rompt les relations des États entre eux et trouble, chez eux, les relations du gouvernement et des citoyens. Elle provient des mêmes excès et se développe par les mêmes causes. Dans la politique extérieure comme du ns les affaires internes des États, l'ancien régime périt par l’abus de son principe. La même révolution tes menace tous ; impuissants déjà à se liguer contre elle, s'ils en avaient deviné le péril, ils sont plus impuissants encore à le discerner. L'étude de la politique européenne nous explique comment cette révolution a pu se développer impunément en Europe et triompher des ligues destinées à la réprimer. Une revue rapide des gouvernements et des nations nous permettra de nous rendre compte du caractère particulier quelle revêtit, et des facilités qu'elle trouva pour se propager.

 

CHAPITRE II

LES GOUVERNEMENTS ET LES RÉFORMES.