ALBERT SOREL
LIVRE PREMIER
LES MOEURS POLITIQUES ET LES RÉFORMES
CHAPITRE PREMIER -
LES MOEURS POLITIQUES.
1
II y a un préjugé dont il importe de se défaire quand on
aborde cette histoire. C'est de se représenter l'Europe de l'ancien régime
comme une société d'États régulièrement constituée, où chacun conformait sa
conduite à des principes reconnus de tous, où le respect du droit établi
gouvernait les transactions et dictait les traités, où la bonne foi en
dirigeait l'exécution, où le sentiment de la solidarité des monarchies
assurait, avec le maintien de l'ordre public, la durée des engagements
contractés par les princes. Cette « République chrétienne ainsi qu'on s'est plu
à la nommer, n'était depuis les temps modernes qu'une auguste abstraction. Elle
n'avait paru se réaliser qu'un instant, au moyen âge mais cette ébauche
incertaine avait disparu en même temps que s'évanouissait le grand rêve de la
papauté le gouvernement du monde catholique par la théocratie. La Renaissance
ruina cette conception, comme elle ruinait le système féodal et la philosophie
scolastique. Il n'en subsista que de vagues souvenirs dont se berçaient les
utopistes.
Une Europe où les droits de chacun résultent des devoirs
de tous, était quelque chose de si étranger aux hommes d'État de l'ancien
régime, qu'il fallut une guerre d'un quart de siècle, la plus formidable qu'on
eût encore vue, pour leur en imposer la notion et leur en démontrer la
nécessité. La tentative que l’on fit au congrès de Vienne et dans les congrès
qui suivirent, pour donner à l'Europe une organisation élémentaire, fut un
progrès, et non un retour vers le passé. Au dix-huitième siècle, ce progrès n'est
encore qu'une des plus belles hypothèses des philosophes. Aux approches de
1789, elle tend, surtout en France, à s'insinuer dans les esprits de quelques
politiques; ils passent pour des rêveurs, et la grande majorité des gouvernants
de l'Europe, confondant ce dessein avec la chimère de la paix perpétuelle,
continue à le considérer comme le dernier des paradoxes.
Cependant, s'il n'y avait point en Europe de république
chrétienne, il avait des nations et des Etats. Dès qu'il existe des nations et
des États, et qu'ils ont des rapports entre eux, il y a un droit public.
« Les Iroquois mêmes en ont un » disait Montesquieu.
Considérons celui qu'observait l'Europe de l'ancien régime. Je ne parle pas,
bien entendu, du droit public que les réformateurs proposaient en idéal à la
société future. « Il semble, disait Voltaire de ces écrits, qu'ils soient une
consolation pour les peuples des maux qu'ont faits la politique et la force.
Ils donnent l'idée de la justice comme on a les portraits des personnes
célèbres qu'on ne peut voir. » Ce que l'on voyait, c'étaient les actes des
gouvernements; ce qu'il faut connaître, c'est la coutume qu'ils s'étaient faite
et d'après laquelle ils réglaient leurs relations. Elle n'était point, à leurs
yeux, une déduction juridique de quelques principes abstraits, mais la simple
définition de rapports qui dérivaient de la nature des choses. Il Le droit
public est fondé sur des faits, écrivait un publiciste qui faisait, à juste
titre, autorité dans les chancelleries. Pour le connaître, il faut savoir
l'histoire, c'est l'âme de cette science, comme de la politique en général. »
II
Dans ce droit public, il y a une notion fondamentale,
celle de l'Etat elle domine et régit toute la politique. C'est l'Etat selon
l'esprit de Rome être collectif, maître souverain et absolu. Il s'était, à
Rome, incarné dans un prince auquel on avait attribué la majesté, c'est-à-dire
l'autorité omnipotente qui appartenait à la République. A cette conception se
sont jointes l'idée chrétienne du prince élu de Dieu, représentant de la
divinité sur la terre, et l'idée féodale du monarque, suzerain universel. C'est
ainsi que s'est formée la notion du souverain, telle que la donne Bossuet et
que tout le continent la conçoit. « Tout l'État est en la personne du prince.
En lui est la puissance, en lui est la volonté de tout le peuple. » C'est parce
que le monarque est l'État même, qu'il est revêtu de cette majesté; il la tient
de l'État, et l'État la possède, encore qu'il n'y ait point de monarque pour le
représenter. Le principe du droit divin, qui fait considérer les personnes
souveraines comme tenant leurs droits de la divinité même, s'applique à l'État
avant de s'appliquer aux personnes, et n'est qu'une conséquence de la doctrine
Tout pouvoir vient de Dieu. Cette doctrine ne distingue ni la forme, ni le mode
de transmission du pouvoir. il faut demeurer dans l'état auquel un long temps a
accoutumé le peuple; c'est pourquoi Dieu prend en sa protection tous les
gouvernements légitimes, en quelque forme qu'ils soient établis . « Par lui tous les rois règnent, et ceux que
la naissance établit, parce qu'il est le maître de la nature, et ceux qui
viennent par choix, parce qu'il préside à tous les conseils. Il n'y a sur terre
aucune puissance qu'il n'ait ordonnée : Non est potestas nisi a Deo, dit l'oracle de l'Écriture. »
Le Pape, l'empereur d'Allemagne et le roi de Pologne
étaient électifs, et l'on ne faisait aucune différence entre leurs droits et
ceux du roi de France. Lorsque Napoléon, plaçant sur sa tête la couronne
d'Italie, prononça la formule sacramentelle : « Dieu me l'a donnée,
gare à qui la touchera » il n'en détournait pas le sens, et ne risquait point
de scandaliser la vieille Europe, il parlait son langage. Charlemagne, disent
les Mémoires de Louis XIV, était monté à ce haut point de gloire non par
l'élection de quelque prince, mais par le courage et par les victoires, qui
sont l'élection et les suffrages du ciel même, quand il a résolu de soumettre
les autres puissances à une seule .
C'est pourquoi il importe de voiler l'origine des
pouvoirs. Tout est prescription dans ce droit; il n'y en a point dont les
fondements soient plus obscurs. Le mystère par lequel le fait se légitime est
de ceux qu'il convient de dérober aux regards. Ce sont des ténèbres
redoutables, il serait téméraire de s'y hasarder. Il importe surtout que le
peuple ne force point l'entrée du sanctuaire. Il ne faut pas, disait Pascal,
qu'il sente la vérité de l'usurpation; elle a été introduite autrefois sans
raison, elle est devenue raisonnable il faut la faire regarder comme
authentique, éternelle, et en cacher le commencement si l'on ne veut qu'elle
prenne fin. L'empirique pense sur ce point comme le philosophe. « Le droit des
peuples et celui des rois ne s'accordent jamais si bien que dans le silence u
écrivait Retz. Le scepticisme du dix-huitième siècle conduit à la même
conclusion. Voltaire pouvait déclarer sans provoquer de censure dans les
chancelleries, et sans s'attirer de blâme dans les cours : « Le temps,
l'occasion, l'usage, la prescription, la force font tous les droits. » C'était
bien le fond de la pensée des hommes qui, à la fin du dix-huitième siècle,
conduisaient les affaires de l'Europe.
La souveraineté ne devient légitime pour les autres États
que par la reconnaissance qu'ils en font. Cette reconnaissance n'implique
d'ailleurs aucune condition sur l'origine du pouvoir. On admet même qu'il
existe, entre les États, des rapports indépendants de la forme de leur
gouvernement et des révolutions qui peuvent la modifie. M. de Bordeaux, envoyé
par Louis XIV en Angleterre, fut admis, le 21 décembre 1652, devant le
parlement de la république et dit : « L'union qui doit être entre les
États voisins ne se règle pas sur la forme de leur gouvernement c'est pourquoi,
encore qu'il ait plu à Dieu, par sa providence, de changer celle qui était
ci-devant établie en ce pays, il ne laisse pas d'y avoir une nécessité de
commerce et intelligence entre la France et l'Angleterre; ce royaume a pu
changer de face, et de monarchie devenir république; mais la situation des
lieux ne change point; les peuples demeurent toujours voisins et intéressés
l'un avec l'autre par le commerce, et les traités qui sont entre les nations
n'obligent pas tant les princes que les peuples, puisqu'ils ont pour principal
objet leur utilité commune »
Toutes les formes de gouvernement existaient en Europe,
et toutes y étaient considérées comme également légitimes. « Pour
conserver notre société générale, écrit un historien du seizième siècle, nous
avons introduit trois manières de républiques : la royale, la
seigneuriale, la populaire. Chaque législateur a estimé que la sienne était la
meilleure. » Au dix-huitième siècle, on les nommait la monarchie,
l'aristocratie et la démocratie. On les étudiait dans le rapport qu'elles
avaient avec leur objet, qui est le bien de l'État; mais on ne songeait point à
établir entre elles une hiérarchie quelconque. Les gens du monde pensaient
depuis longtemps que le plus raisonnable et le plus expédient était « d'estimer
celle où l'on est né la meilleure de toutes et de s'y soumettre C'était la
doctrine de l'Église, et l'homme qui avait étudié le plus profondément et le
mieux défini les constitutions des États, Montesquieu, pratiquait cette
prudente maxime Je suis un bon citoyen, disait-il; mais dans quelque pays que
je fusse né, je l'aurais été de même. Je suis un bon citoyen, parce que j'aime
le gouvernement où je suis né . »
L'idée d'attribuer à une constitution quelconque une
supériorité absolue sur les autres, l'idée qu'il pouvait exister une
constitution idéale qui s'appliquerait il tous les pays, l'idée surtout d'en
faire un objet de propagande n'entrait pas dans les esprits des hommes d'État.
Les mots de république et de démocratie ne s'associaient en aucune manière à
l'idée de révolution. On estimait que la république et la démocratie ne
convenaient qu'aux petits États elles entraînaient des mœurs pacifiques et une
politique modeste. La république d'Angleterre passait pour une exception elle
n'avait dû sa force qu'à Cromwell. Celles que l'on avait sous les yeux étaient
plus ou moins déchues; plusieurs paraissaient menacées, aucune ne semblait
menaçante. Les cantons suisses inclinaient vers la neutralité; les
Provinces-Unies s'absorbaient dans leur négoce; Venise s'affaissait avec
solennité; la Pologne se dissolvait dans l'anarchie. « La Suède, écrivait
Frédéric, éprouva le sort de tout État monarchique qui se change en république
elle s'affaiblit ». Lorsque vers la fin du siècle, une grande république se
constitua dans l'Amérique du Nord, les monarchies du continent la considérèrent
de ce point de vue. « Il faut du temps, se disait-on dans les
chancelleries, pour former un peuple conquérant. Il est même plus difficile de
donner cet esprit de conquête à une république, qu'au chef d'un gouvernement
confié à un seul,.» C'est d'après ces données que les hommes d'État de la
vieille Europe jugèrent la Révolution française à ses débuts. Ils y virent un
affaiblissement de l'État français, et se dirigèrent en conséquence, selon
qu'ils y découvrirent pour leur politique un préjudice ou un avantage.
III
L'État porte en lui-même sa propre fin. Il est souverain
il ne fi reconnait aucune autorité au-dessus de la sienne. « Ils sont des
dieux, dit la doctrine. Il n'y a que Dieu qui puisse juger de leurs jugements
et de leurs personnes . » Les souverains catholiques eux-mêmes ne
reconnaissent point cette supériorité au Souverain Pontife. En dehors des
questions de dogme, c'est un ̃prince comme les autres. « Qui serait le juge de ces choses? écrivait Richelieu. Qui les considérerait sans passion et sans intérêt? Ce ne serait pas le Pape, qui est
prince temporel, et n’a pas tellement renoncé aux grandeurs de la terre qu'il y
soit indifférent. Il n'y a que Dieu seul qui en puisse être juges. Aussi les
rois ne pèchent-ils qu'envers lui, à qui seul appartient la connaissance de
leurs actions. » En appeler à Dieu
dans ces termes, c'est en appeler à l'histoire, qui seule montrera les desseins
de la Providence. En réalité, dans l'ordre des faits contingents et dans le
courant de la vie, il faut une direction et une règle de jugement. L'État ne
saurait les trouver ailleurs qu'en lui-même. Il les tire de son omnipotence. Sa
raison dernière en toutes choses, c'est la raison d'État, c'est-à-dire la
vieille doctrine du salut public, telle que Rome l'avait pratiquée et enseignée
au monde Elle n'avait jamais disparu de la politique. La Renaissance la remit
en honneur; son développement est parallèle à la formation des grands États
modernes. Ils empruntèrent à Rome l'esprit de leur politique en même temps que
le moule de leurs institutions.
Le nom de Machiavel est justement lié à cette doctrine;
mais Machiavel est moins un théoricien qu'un observateur, et toute la force de
son ouvrage vient du caractère de réalité qu'il a su lui donner. Il décrit ce
qu'il voit, et ramène simplement à son principe la politique de ses
contemporains. C'est ce que pensait Richelieu, qui ne laissait pas de s'en
inspirer, et tenait pour « indispensables » les maximes de cet écrivain solide
et véritable. On lit dans une Apologie pour Machiavel composée par un
disciple du cardinal : « Ses maximes sont aussi vieilles que le temps
et les États. Il n'enseigne rien de particulier ni d'inouï, mais raconte
seulement ce que nos prédécesseurs ont fait, et ce que les hommes d'aujourd'hui
pratiquent utilement, innocemment et inévitablement. »
Le plus profond penseur et le plus grand politique de
l'ancienne France se rencontrent sur ce point, et la rencontre n'a rien de
fortuit. « Les Etats périraient si on ne faisait ployer souvent les lois à la
nécessité. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force » disait
Pascal Richelieu qui avait appliqué avec tant de rigueur la doctrine du salut
public, la pousse, en son Testament politique, jusqu'à ses conséquences
dernières : « Qui a la force a souvent la raison en matière d'État, et
celui qui est faible peut difficilement s'exempter d'avoir tort au jugement de
la plus grande partie du monde. » Le règne de Louis XIV ne modifia pas
l'opinion du monde. « La suprême loi qui est la raison d'Etat » au dire de
Saint-Simon continue de gouverner les princes. Je n'y vois, au dix-huitième
siècle, qu'une exception, mais elle est de celles dont on dit qu'elles
confirment la règle c'est Frédéric et son Anti-Machiavel. Frédéric, lorsqu'il
composa cette dissertation, en était réduit aux ambitions de collège. Dès qu'il
se vit hors des lisières, il jeta aux quatre vents de l'Europe ses cahiers
d'écolier et brigua tout autre chose que les prix de vertu. Machiavel prit sa
revanche. On verra que la fin du siècle lui en réservait de plus éclatantes
encore; mais le fait n'était pas nouveau, et il n'y avait pas là de quoi
surprendre les esprits avisés. Tout le monde blâme cet auteur, disait un
familier de Mazarin, et tout le monde le suit et le pratique, et principalement
ceux qui le blâment. » Au dix-huitième siècle, les idées et les caractères se
sont abaissés. Au lieu de la haute ironie d'un Pascal et de la rude sincérité
d'un Richelieu, ce serait la raillerie dénigrante de Voltaire et le cynisme de
Frédéric, qu'il conviendrait de rapprocher, et qui donneraient le ton. Toutes
distances gardés, le parallélisme se continue la pensée est plus complaisante à
des actes plus licencieux; mais pour se raffiner ainsi, se pervertir davantage
et se compliquer d'une dépravation plus subtile, la raison d'État n'en règne
que plus despotiquement.
Elle règne partout où l'on se sent assez fort pour suivre
impunément les desseins qu'elle suggère. Elle inspire les mêmes propos à Vienne
et à Berlin On l'enseigne aux jeunes princes et aux futurs ministres. Je lis
dans les Institutions politiques de Bielfeld :
« Dans quelque situation que puisse se trouver un État, le principe fondamental
de la raison d'État reste toujours invariable. Ce principes, adopté par tous
les peuples anciens et modernes, est que le salut du peuple soit toujours la
suprême loi. » « Les grandes puissances, écrivait en 1791 un diplomate
autrichien, ne doivent se conduire que conformément à la raison d'État.
L'intérêt doit l'emporter sur toute espèce de ressentiment, quelque juste qu'il
puisse être. »
La raison d'État étant la règle, l'agrandissement est
l'objet de la politique. Celui qui ne gagne rien, perd s écrivait Catherine II.
L'idée de la grandeur de l'Etat est intimement liée à celle de l'étendue de
l'État. Ces idées sont aussi vieilles que les sociétés humaines. Dès qu'il y a
eu des hommes assemblés, ils ont lutté pour conquérir et pour se défendre. La
spoliation et la conquête sont aussi anciennes que la convoitise, et la
convoitise est née avec l'humanité. Les princes, de tout temps, s'en sont fait
honneur. « C'est, disait Machiavel, chose fort naturelle et ordinaire que
de désirer d'étendre et amplifier ses limites, et quand les hommes le peuvent
et l'entreprennent, ils en sont grandement louables, ou pour le moins non
repris. » L'apologiste du dix-septième siècle développe cette maxime. Elle est
fondée, dit-il, « sur ce principe et sur cette vérité que les princes
n'ayant rien que ce qu'ils ont usurpé, les plus forts font la loi aux plus
faibles et prennent ce qui est à leur bienséance, parce qu'ils croient juste ce
qui est utile, et que les États n'ont d'autres bornes que leur propre
conservation, mais au préjudice de celle de leurs voisins. » C'est ce qui
amenait Montesquieu à conclure, au siècle suivant : « L'esprit de la
monarchie est la guerre et l'agrandissement. »
IV
Le principe et l'objet de la politique ainsi posés, on en
déduit les règles de conduite. La principale est qu'il faut toujours se tenir
en haleine, sur la piste des occasions, en mesure de les saisir. « Celui qui
négocie toujours trouve enfin un instant propres pour venir à ses fins. » Le
succès est au prévoyant et à l'habile. Il faut compter avec le hasard, sans
doute; mais le hasard, qui n'est le plus souvent que l'œuvre des brouillons, ne
profite qu'aux hommes supérieurs. « Encore qu'à ne regarder que les rencontres
particulières, la fortune semble décider de l'établissement et de la ruine des
empires, à tout prendre, il en arrive à peu près comme dans le jeu où le plus
habile l'emporte à la longue. En effet, dans ce jeu sanglant où les peuples ont
disputé de l'empire et de la puissance, qui a prévu de plus loin, qui s'est le
plus appliqué, qui a duré le plus longtemps dans les grands travaux, et enfin
qui a su le mieux ou pousser ou se ménager, suivant la rencontre, à la fin en a
eu l'avantage et a fait servir la fortune à ses desseins. » Il ne faut pas
que la majesté de ce langage nous abuse sur le caractère des faits. Jamais plus
amples euphémismes n'ont déguisé les écarts d'une politique moins scrupuleuse.
Quittons les galeries où Bossuet peint ses vastes fresques; entrons dans le
cabinet où l'homme d'État, dépouillant le costume de cour et la tenue de
cortège, se montre tel qu'il est. La Bruyère en donne un portrait achevé; qui
le pénètre n'a plus rien à apprendre sur la politique du temps. »
Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon, est
un Protée » ; mais il ne change de physionomie qu'à bon escient, et
parce qu'il le veut bien. « Il prend conseil du temps, du lieu, des
occasions, de sa puissance ou de sa faiblesse, du génie des nations avec qui il
traite, du tempérament et du caractère des personnes avec qui il négocie.
Toutes ses vues, toutes ses maximes, tous les raffinements de sa politique
tendent à une seule fin, qui est de n'être point trompé, et de tromper les
autres. » L'un des moyens les plus sûrs d'y parvenir est encore de dire la
vérité; c'est un art dans lequel il raffine. It est profond et dissimulé, pour
cacher une vérité en l'annonçant, parce qu'il lui importe qu'il l'ait dite, et
qu'elle ne soit pas crue; ou il est franc et ouvert, afin que, lorsqu'il
dissimule ce qui ne doit pas être su, l'on croie néanmoins qu'on n'ignore rien
de ce que l'on veut savoir, et que l'on se persuade qu'il a tout dit. Il
soutient ses alliés, « s'il y trouve son utilité et l'avancement de ses
prétentions » il soutient même les faibles et les unit contre les forts « pour
rendre la balance égale » sauf à s'accorder ensuite avec les forts pour la
faire pencher, et vendre, cher aux faibles sa protection et son alliance.
D'ailleurs, il est homme du monde, honnête homme par-dessus tout, exquis en
matière de bienséances. Il connaît toutes les nuances du langage, il possède à
fond celui qui convient à son temps, il excelle à trouver de nobles prétextes.
« Il ne parle que de paix, que d'alliances, que de tranquillité publique, que
d'intérêt public; et en effet il ne songe qu'aux siens, c'est-à-dire à ceux de
son maître ou de sa république. » Mais il n'est pas la dupe de ses phrases et
ne s'en fait point accroire. « Il tend surtout par ses intrigues au solide et à
l'essentiel, toujours prêt à leur sacrifier les minuties et les points
d'honneur imaginaires. «
Au dix-huitième siècle le ton change, mais le ton
seulement. Les épithètes qui sont affaire de mode, les prétextes qui sont
affaire d'opinion, se modifient selon le goût du jour et la doctrine régnante.
Le persiflage est en vogue, le scepticisme faits autorité. Le politique affecte
l'incrédulité, même à son propre génie. Chacun, selon Voltaire, a reçu de la
nature l'envie de s’agrandir; une occasion paraît s'offrir un intrigant la fait
valoir; une femme gagnée par de l'argent ou par quelque chose qui doit être
plus fort, s'oppose à la négociation; une autre la renoue les circonstances,
l'humeur, un caprice, une méprise, un rien décide. » « Voilà comme le monde va,
conclut Frédéric il se gouverne par compère et commère. » Au fond, Frédéric
n'en croit rien, et pour sacrifier en public à la bonne déesse, à Sa Sacrée
Majesté le hasard, comme il l'appelle, il demeure le plus réfléchi, le plus
sagace et le moins hasardeux des politiques. Il a ses propos de table et ses
maximes de cabinet. Celles-ci le ramènent à Richelieu. « Ne nous y trompons
point la fortune, le hasard sont des mots qui ne signifient rien de réel.
Saisir l'occasion et entreprendre lorsqu'elle est favorable, mais ne point la
forcer en abandonnant tout au hasard. La politique demande de la patience, et
le chef-d’œuvre d'un homme habile est de faire chaque chose en son temps.
Celui-là qui a le mieux calculé sa conduite est le seul qui puisse l'emporter
sur ceux qui agissent moins conséquemment que lui. » C'est la pensée intime,
qui ne se modifie point.
Lorsque le vent tourne à la philosophie, le politique se
fait philosophe. Il aime la vérité, il est généreux il se dit « citoyen » il
prêche la tolérance il ne parle que de la félicité du genre humain; il devient
vertueux, d'honnête qu'il était au siècle précédent, par bienséance et
savoir-vivre. C'est une vertu facile d'ailleurs, et de même caractère que
l'honnêteté qu'elle remplace. Elle n'a rien de farouche et n'implique
d'abstinence sur aucun article. Il suffit d'être galant homme, de paraître
exempt de préjugés, de garder les formes convenues, de parler comme il faut et
d'observer les nuances. Sans le scandale de Trenck, Frédéric eût passé pour «
humain » s'il s'était « sécularisé avec moins de tapage, Talleyrand aurait eu
de la vertu.» Le politique, au besoin, se montrera sensible : il
s'exaltera, il aimera la nature, il versera des larmes. La diplomatie, qui a
ses encyclopédistes, aura sa Nouvelle Héloïse. « Elle pleurait et
prenait toujours! » disait Frédéric en parlant de Marie-Thérèse, après le
partage de la Pologne.
C'est donc, en réalité, le même train que mène le monde,
et tous ces raffinements ne tendent toujours qu'à la même fin, « qui est de
n'être point trompé et de tromper les autres. » Ils le savent, et ils apportent
dans leurs relations une incurable méfiance. Elle n'est que trop fondée. « Un
État, écrit un ancien ministre des affaires étrangères, doit toujours être sur
la hanche, comme un homme du monde qui vit parmi des bretteurs et des gens
difficiles à vivre. Telles sont les nations de l'Europe, aujourd'hui plus que
jamais, les négociations n'étant qu'une querelle continuelle entre gens sans
mœurs, hardis à prendre et continuellement avides »
V
V
La raison d’Etat dirigeant toute la politique, l'intérêt
de l’État lait toute la sûreté des engagements. C’est dire qu'il n'y a
point de sûreté. Il n'y en a jamais eu beaucoup. Au seizième siècle, Bodin
le constatait avec tristesse : « On voit depuis deux ou trois cents ans
que cette opinioo a pris pied, qu'il n'y a si
beau traité qui ne soit enfreint; de sorte que l'opinion a presque passé
en force de maxime que le prince contraint de laire quelque paix ou traité à son désavantage, s'en peut départir quand
l'occasion s'en présentera. » Le dix-septième siècle, sous ce rapport, valait
le seizième; le dix-huitième les surpassa. — Frédéric, au début de ses Mémoires, traite
des « cas de rompre les alliances ». Il en distingue quatre : la défection
de l'allié, la nécessité de la prévenir, la force majeure, l’insuffisance
des moyens. Il en oublie un cinquième, qui était le plus fréquent et qu’il
connaissait d’expérience : la raison d'État ou l'intérêt politique, comme
on voudra l’appeler. De même que Machiavel, Frédéric ne fait ici que
décrire les mœurs de son temps. Ce n'est point une satire qu’il écrit,
c'est un protocole qu’il dresse. « Quand on a affaire à des fous, des
fripons, des ennemis personnels et des concurrents, disait le cardinal Dubois,
qui était du métier, la prudence veut qu’on ne prenne aucun engagement
avec eux sans de grandes précautions. «
Il n’y a point de précautions qui tiennent contre la
convoitise déchaînée et les sophismes de la raison d'État. On le vit au milieu
même du siècle, dans un événement qui en peint les mœurs et les prend sur
le vif, je veux parler de la guerre de succession d'Autriche. Tout ce que
le droit public présentait de ressources et de garanties, l'empereur Charles
VI l'avait épuisé pour assurer à sa fille Marie-Thérèse la
succession de ses États héréditaires. Il établit ses droits par une loi organique,
une Pragmatique Sanction qu’il fit consacrer par
toutes les diètes de la monarchie. Il obtint des prétendants des
renonciations solennelles. La Pragmatique Sanction fut ensuite
notifiée A toutes les puissances, qui la reconnurent expressément,
et s’engagèrent par des traités formels à la respecter éternellement
Cependant, au lendemain même de la mort de Charles VI, on vit les princes qui
avaient renoncé h son héritage et ceux qui l'avaient garanti à sa fille,
déchirer leurs signatures, violer leurs paroles et se liguer pour partager les
dépouilles de Marie-Thérèse. Jamais la raison d'État n'avait été
opposée avec plus d'impudence aux lois les plus élémentaires de l’honeur et de la justice. L'Angleterre seule tint ses
engagements ; il faut constater que son intérêt et ses passions la
poussaient à y demeurer fidèle. C'étaient les mœurs de l'époque, et
les mœurs de toute l'Europe. Un diplomate français, le plus galant
homme du monde, plein de sens et de mesure, écrivait à la fin du siècle,
en commentant les écrits d'un publiciste célèbre, adversaire acharné de la
maison d'Autriche : « Ce que dit Favier du peu de solidité des
traités et de la mauvaise foi du cabinet de Vienne est très-vrai ; mais
malheureusement l'histoire prouve que cette vérité est applicable à tous les
cabinets de l'Europe. »
De là le droit public qu'ils pratiquaient les uns envers
les autres. « En matière de politique, dit le baron de Bielfeld,
il faut se détromper des idées spéculatives que le vulgaire se forme sur
la justice, l'équité, la modération, la candeur et les autres vertus des
nations et de leurs conducteurs. Tout se réduit finalement à la
puissance. » C'est qu'elle entraîne tout avec elle, jusqu'à
l'approbation, qui se prescrit en quelque sorte, comme les autres biens
que l'on usurpe. Les cyniques déclarent tout crûment que la fin justifie
les moyens; les sages sont réduits à constater que si elle ne les justifie
pas, elle les fait oublier. —Il ne faut pas, écrivait un homme
d’Etat dans les dernières années de la monarchie française, se
tranquilliser sur les entreprises du roi de Prusse, par la pensée qu'il s'est
rendu odieux : « Avec le temps, la haine des moyens qui ont accru une
monarchie se dissipe, et la puissance reste. » C'est ainsi que l'on entend
jusqu'à l'honneur même, et c'est ce qu'il faut pénétrer pour bien saisir
l'esprit de ces temps. Écoutons Montesquieu traitant de l'éducation dans les
monarchies: « On n'y juge pas les actions des hommes comme bonnes,
mais comme belles; comme justes, mais comme grandes;
comme raisonnables, mais comme extraordinaires. Dès que l'honneur y
peut trouver quelque chose de noble, il est, ou le juge qui les rend
légitimes, ou le sophiste qui les justifie. Il permet la ruse lorsqu'elle
est jointe à l'idée de la grandeur de l'esprit ou de la grandeur des
affaires, comme dans la politique, dont les finesses ne l'offensent pas.
Il ne défend l'adulation que lorsqu'elle est séparée de l'idée d'une grande
fortune. »
La guerre est le grand instrument de règne, l’argument
suprême de la raison d’État. On la considère comme juste, dès l'instant
qu'on la juge nécessaire. On la fait pour conquérir et pour conserver,
pour se défendre d'une attaque ou pour la prévenir. Coligny poussant Charles IX
à surprendre l'Espagnol qui le menaçait, conclut « qu'il valait mieux
mettre le feu à la maison de son voisin qu'attendre qu'il la mit à la
nôtre. « Il faut, disait Henri IV, que les grands rois se résolvent à
être marteaux ou enclumes, et j'aime mieux donner deux coups à mes
ennemis que d'en recevoir un de leurs mains. » Descartes, qui d'ailleurs ne se piquait
nullement de machiavélisme, trouvait que ces raisons n'avaient rien de
contraire à la philosophie. « La justice entre les souverains, disait-il à une
grande dame qui lui demandait son avis sur la politique du Prince, a
d'autres limites qu’entre les particuliers.....On doit aussi distinguer
entre les sujets, les amis ou alliés et les ennemis; car, au regard de ces
derniers, on a quasi permission de tout faire, pourvu qu'on eu tire
quelque avantage pour soi ou pour ses sujets; et je ne désapprouve pas, en
cette occasion, qu'on accouple le renard au lion et qu'on joigne
l'artifice à la force. Même je comprends sous le nom d'ennemis tous ceux
qui ne sont point amis ou alliés, pour ce qu'on a droit de leur faire la
guerre quand on y trouve son avantage et que, commençant à devenir
suspects et redoutables, on a lieu de s'en défier. » Le fameux passage
de l’Esprit des lois sur les guerres préventives n'est que le
résumé de ces anciennes maximes.
Si l'on tient pour légitime de faire la guerre afin de
prévenir un danger, on juge nécessaire d'en brusquer le début afin
de surprendre l'ennemi et de mieux déjouer ses plans. On a souvent cité
les agressions brutales de Frédéric, ses attaques par embuscade, ses
conquêtes par effraction. Il ne faisait qu’entreprendre avec audace et exécuter
avec bonheur ce que ses contemporains méditaient sans l'oser ou tentaient sans
y réussir. « Une grande puissance qui a un grand dessein, disait
à Louis XV son conseiller secret, le comte de Broglie, commence par
l'exécuter malgré les clameurs. Elle compte ensuite avec ses voisins, et
le solde du compte lui est toujours favorable. »
En 1755, les Anglais attaquèrent les Français sur mer, à
l'improviste, sans déclaration de guerre. A Versailles, on les crut
d'accord avec la cour de Vienne. « Les militaires, rapporte Bernis,
étaient d'avis qu'on regardât l'agression des Anglais comme le début d'une
partie méditée depuis longtemps et convenue avec les alliés de l'Angleterre;
que, par conséquent, il fallait rompre leurs mesures en s'emparant
des Pays-Bas autrichiens. » Le roi de Prusse y poussait, assurant qu'il
avait 140,000 hommes sur pied et qu'il envahirait la Bohême, tandis que
les Français s'empareraient de la Belgique. On ne l’écouta point, et l'on fit
bien, car dans le temps même qu'il insinuait ces propositions captieuses à
la France son alliée, il négociait avec l'Angleterre un traité
dirigé contre la France. Ces faits se passaient dans les mois de
juillet et d'août 1755. Marie-Thérèse en fut avertie, et, au commencement
de septembre, elle fit révéler à Louis XV la défection de Frédéric; puis
elle proposa au roi de France de retourner le jeu et de se jeter sur la
Prusse pour « mettre de justes bornes à son ambition. » Louis XV
refusa : il ne voulait entendre parler que d'alliance défensive. Marie-Thérèse s'adressa aux Russes, et, le 25 mars 1756, son ambassadeur déclarait à Pétersbourg
qu'elle était prête à attaquer Frédéric avec 80,000 hommes. « Elle
se hâtait d'embarquer l'affaire », nous dit Bernis, et
elle avait raison, car il ne fallait point s'imaginer que Frédéric attendrait, pour attaquer ses ennemis, qu'ils eussent pris le temps
de former leur coalition. «Ai-je un
nez à recevoir des nasardes? dit-il au ministre d'Angleterre. Cette dame
veut la (pierre, elle l'aura. Je n'ai rien à faire qu'à prendre les
devants sur mes ennemis. Mes troupes sont prêtes; il faut rompre
la conjuration avant qu'elle soit trop forte. » Il envahit la Saxe et
marcha sur la Bohême. Ainsi commença la guerre de Sept ans.
J'ai cité ce précédent parce qu'il est caractéristique :
il fit jurisprudence, et l'on verra, par la suite, qu'en 1792, les partisans de
la guerre à l'Autriche ne manquèrent pas d'alléguer, pour justifier l'attaque
qu'ils proposaient, l'exemple de Frédéric en 1756.
VI
Les États ne connaissent d'autres juges qu'eux-mêmes et
d'autres lois que leur intérêt; mais ce qui fait l'excès de celle doctrine
en fait aussi le tempérament. Aux paradoxes de la raison d'État, il y a un
antidote : le sens commun; aux entraînements de la convoitise, il y a un frein
; l'intérêt bien entendu. En réalité, ils ne connaissent pas d'autre
règle, et c'est là tout le fondement de leur justice. L'ambition dicte le
plan, la prudence doit en gouverner l'exécution. Frédéric tenait qu'il
faut savoir s'arrêter a propos: « Forcer le bonheur, c'est le perdre, et vouloir toujours davantage, c'est le moyen de n'être jamais heureux. »
C'est une morale tout empirique, ou plutôt ce n'est point de la morale, c'est encore du calcul et de la
politique.
Il y a longtemps que l'on a dit, à propos d'Alexandre,
que si l'on punit de mort les petits voleurs, on élève des autels aux
grands. Tout est affaire de nuances et de proportions. Qui s'illustre en
prenant une province se fait conspuer pour une bourgade. Cette méchante
escarmouche, où l'on brûle un village, passe pour un massacre; la bataille
où l'on immole des générations d’hommes est une action d'éclat. Il faut
compter avec les préjugés du monde : s'il est nécessaire parfois de les heurter
de front dans les grandes entreprises, il est toujours inutile de les
aiguillonner par des taquineries. Les péchés véniels sont ceux que
l'opinion pardonne le moins à ses héros. C’est pourquoi la conscience des
politiques se montre aussi complaisante aux grandes injustices que
scrupuleuse pour les petites. « Il est mal de violer sa parole sans
raison, disait encore Frédéric. On se fait la réputation d'homme changeant
et léger. » Richelieu considérait déjà que, tout compte
fait, observer ses traités était la pratique la plus sage. « C'est la
plus grande force des souverains. » De même, il ne faut
usurper qu'à bon escient. « Quant au duché de Warmie, écrivait le roi de Prusse,
je m'en suis abstenu parce que le jeu n'en vaut pas la chandelle. Cette portion est si mince qu'elle ne récompenserait pas les clameurs qu'elle exciterait. Quand
on prend des bagatelles avec empressement, cela donne un caractère d'avidité et
d'insatiabilité. » Frédéric en vient tout droit à cette conclusion
cynique, et il en tire vanité. Les examens de
conscience de Marie-Thérèse l'amènent, à travers beaucoup de larmes, aux mêmes capitulations. « Il faut savoir s'exécuter et, pour un
profit mince, ne pas perdre sa réputation devant Dieu et devant les hommes », écrivait-elle à son ministre Kaunitz. Le fait est qu'elle s'exécuta, et même très-largement. Il vint un jour où l'auguste matrone de
Vienne et le philosophe de Sans-Souci se rencontrèrent, se donnèrent la main et
communièrent sous les mêmes espèces, qui furent le corps de la
Pologne. L'Impératrice prenait en pleurant, le Roi ricanait en
prenant; mais la seule différence entre eux est que la première réclamait
du second un supplément de Pologne, pour ses remords, et un surcroît de
Polonais, pour ses scrupules. Elle les obtint, et c’est toute la
satisfaction que la morale reçut en cette affaire.
La conquête, qui est le point de départ et le
couronnement des entreprises, ne trouve non plus de limite que dans
son propre objet. Les abus de la force en détruisent l’ouvrage.
Il faut être fort pour conquérir, il faut être juste et sage pour conserver.
Rabelais, qui avait observé dans la monarchie française l’exemple de
conquêtes sagement conçues et habilement opérées, en avait exposé le
principe en un langage magnifique ... « La manière d'entretenir et retenir
pays nouvellement conquis n’est, comme a été l’opinion erronée de certains
esprits tyranniques à leur dam et déshonneur, les peuples pillant, forçant,
injuriant, ruinant, mal vexant et régissant avec verge de fer... Comme
enfant nouvellement né, les faut allaiter, bercer, .. Comme personne
sauvée de longue et forte maladie et venant à convalescence, les faut
choyer, épargner, restaurer. Ce sont les philtres, et attrait d’amour
moyennant lesquels pacifiquement on retient ce que péniblement on
avait conquis. Et plus en heur ne peut le conquérant régner,
soit roi, soit prince ou philosophe, que faisant justice à vertus
succéder... Qui autrement fait, non seulement perdra l’acquis, mais aussi
patira ce scandale et opprobre qu’on l’estimera mal et à tort avoir
acquis, par ceste conséquence que l'acquis lui est entre mains expiré...
Et ores qu’il est toute sa vie pacifique jouissance, si toutefois l’acquis
dépérît en ses hoirs, pareil sera le scandale sus le défunte et sa mémoire
en malédiction comme de conquérant inique. »
Rabelais avait vu de loin. Trois siècles d’expérience
confirmèrent les jugements de son étrange génie. Montesquieu, après avoir
considéré comment la France avait acquis et conservé l’Alsace, le
Roussillon, la Flandre, la Franche-Comté, résuma toutes ses observations
en ces maximes : « L’objet de la guerre, c'est la victoire; celui de la
victoire, la conquête; celui de la conquête, la conservation.—La conquête est
une acquisition; l’esprit d’acquisition porte avec lui l'esprit de
conservation et d'usage, et non celui de destruction. »
Il y a donc une limite naturelle à la conquête, c'est l'assimilation. On ne doit conquérir que ce qu'on peut conserver; on ne conserve que ce qu'on s'identifie. « C'est à un conquérant à réparer une partie des maux qu'il a faits; je définis ainsi le droit de conquête : un droit nécessaire, légitime et malheureux,
qui laisse toujours à payer une dette immense,
pour s'acquitter envers la nature humaine. »
C'est par cet acquittement seul que la conquête, à vrai dire,
se légitime et entre dans le droit. « Ce droit de conquête qui commence par la
force, disait Bossuet, se réduit, pour ainsi dire, au droit commun et
naturel, du consentement des peuples et par la possession paisible. »
Ajoutons que les États ne peuvent indéfiniment
s'accroître. Ils s’affaiblissent en se dispersant. Des frontières trop
étendues compliquent la défense et offrent à l'ennemi trop de
moyens d'attaque. D'ailleurs, toute grandeur est relative. « Il faut
bien prendre garde qu'en cherchant à augmenter la grandeur réelle, on
ne diminue la grandeur relative. » Il vaut souvent mieux conserver sur ses frontières des Etats faibles et divisés, que de les conquérir et de les partager avec un voisin puissant, dont une combinaison éphémère a pu faire un allié, mais qui demeure
toujours un rival. Voilà encore une limite à l'agrandissement : c'est la concurrence des ambitions.
Comme il n'y a point de terrains vagues en Europe, nul ne peut s'y
enrichir qu'aux dépens d'autrui. Mais tous
les puissants sont d'accord pour ne
permettre à aucun d'entre eux de s'élever au-dessus des autres. Qui prétend à la part du
lion, voit ses rivaux se liguer aussitôt contre lui. Il se forme ainsi
entre les grands États une sorte de société en participation : ils
entendent conserver ce qu'ils possèdent, gagner en proportion de
leurs mises, et interdire à chacun des associés de faire la loi
aux autres. C'est ce qu’on appelle la balance des forces ou l'équilibre
européen.
C'est un fait : il s'établit après les grandes guerres,
lorsque tous sont ruinés et exténués. Alors on s’arrête pour un temps, on
transige, et des prétentions qui s'opposent les unes aux autres, des
forces qui se limitent, résulte une sorte d’équilibre. Mais les causes mêmes
qui l'ont produit tendent à le détruire. Pour subsister, il implique
l'immobilité, c’est-à-dire l'impossible II faudrait, en effet, que le
monde changeât, qu'il n'y eût plus ni forts ni faibles, ni avares ni
prodigues, ni indolents ni avides, ni capables ni imbéciles. Il suffit qu'un
État se ruine et qu'un autre se réforme pour que
l'équilibre soit anéanti, « C’est, dit une instruction du milieu du
dix-huitième siècle, une chose de pure opinion, que chacun interprète
suivant ses vues et ses intérêts particuliers. » On
l'invoque contre ceux qui visent à la suprématie : la France contre la
maison d'Autriche, l’Angleterre contre la maison de France. Dans
les ligues qui se forment, chacun ne suit que son intérêt, et si
cet intérêt engage souvent à contenir les forts dont on est
menacé, il conseille très-rarement de soutenir les faibles dont on
convoite les dépouilles. L’équilibre veut qu’il y ait balance entre les
forces; la pesée implique un partage: il faut des contrepoids, ce sont les
faibles et les vaincus qui les fournissent, et l'opération tourne
inévitablement au profit des forts, des ambitieux et des habiles. L'avènement
de la Prusse a été le résultat logique de ce système : elle a servi de
contre-poids, jusqu’au jour où elle s'est senti assez de ressort pour
entraîner à son tour le plateau et faire trébucher la balance.
L'équilibre n'est donc ni un principe d’ordre, ni une
garantie de droit. Les contemporains le sentent si bien qu’à mesure que
cette pratique se définit plus clairement, ils s'arment davantage. « Une
maladie nouvelle s'est répandue en Europe, écrit Montesquieu, elle a saisi des
princes et leur fait entretenir un nombre désordonné de troupes... Sitôt qu’un
État augmente ce qu’il appelle de troupes, les autres soudain augmentent
les leurs, de façon qu'on ne gagne rien par la que la ruine commune.
Chaque monarque tient sur pied toutes les armées qu’il pourrait avoir si
ses peuples étaient en danger; et on appelle paix cet état d'effort de
tous contre tous. »
En résumé, il n’y a d’autre garantie que l'intérêt bien
entendu, d’autre principe d'ordre que l’opposition des intérêts. La
coutume se ramène à ces maximes de l'empirisme : Ce qui est bon à prendre
est bon à garder, dit la passion, et tout le monde l’écoute. — Il n’y a de
bon à prendre que ce qui est bon à garder, répond la prudence, et fort peu
suivent son conseil. — Il faut s’étendre, dit l’ambition, comptons avec
les forts et partageons s'ils l'exigent, l'important est de régler les
conditions du marché. — Mieux vaut, répond la sagesse, régner au
milieu de subalternes divisés, que de disputer l’empire à des
rivaux puissants. — On fait bien, conclut l'expérience, de n’entreprendre
que ce que l'on est capable d’achever. Ce calcul est l’unique sauvegarde
des États contre leurs propres entraînements et les excès d’autrui. Ce n’est
pas ainsi que l’on se plaît, en général, à se figurer l'Europe de l'ancien
régime, mais c'est ainsi qu’elle était, et c’est ainsi qu’il faut la voir
pour corn prendre comment elle se comporta envers la Révolution française.
Cela nous conduit à passer, de la morale courante, aux mœurs établies.
VII
Noos avons défini les maximes politiques; étudions-en les
conséquences. Elles se retournent toutes contre l’État. Ce droit public se
ruine par l’abus de son principe. Il n'a pas d’autre sanction, nais
celle-là suffit, car elle est fatale et implacable.
L'État se confondant avec la personne du souverain,
l’hérédité étant, dans la plupart des États, la forme de transmission de la
souveraineté, les conflits de succession deviennent des conflits d'État.
Tout diplomate est doublé d'un juriste. Les contrats de mariage et les
testaments sont les plus graves affaires de la politique; et comme il n'y
a point de tribunal pour régler les litiges qui en résultent, c'est la
guerre qui les débat et la force qui les tranche. On a dit du règne de
Louis XIV qu'il était un long procès soutenu les armes à la main. Les
noms des guerres qui occupent l'Europe au dix-huitième siècle
en marquent le caractère : guerres de succession d’Espagne,
de succession d'Autriche, de succession de Bavière.
A vrai dire, il n'y a pas de droit que
tout le monde reconnaisse et respecte, mais il y a des droit que
chacun est toujours prêt à revendiquer. C'est le fouillis des coutumes
féodales compliqué de toutes les subtilités de la jurisprudence
romaine. On peut appliquer à la plupart des souverains ce que
Torcy disait de l'empereur Charles VI : « Il regarde comme
autant d'usurpations faites sur lui les États dont il n'est pas le maître.» Le domaine étant considéré comme inaliénable et
imprescriptible, le procès reste toujours ouvert. « Les souverains,
écrivait un publiciste français du dix-septième siècle, ne
prescrivent jamais les uns contre les autres, et la raison est qu’ils
n’ont point de juge par-devant qui ils puissent se plaindre de
l’injuste détention de leur bien; ils attendent que la force soit de
leur côté pour rentrer dans ce qui leur appartient; à quoi faire
il c’y a point de temps préfix, non pas même mille ans, comme dit un
ancien jurisconsulte . » Les grands princes se considèrent donc, disait
Richelieu, comme toujours reçus à redemander leurs droits contre les
usurpateurs, et à y rentrer par la force . » C’est pourquoi Mazarin, qui était homme de prévoyance et procédurier fort expert en ces augustes chicanes, écrivait, dès le 20 janvier 1646,
lorsque le mariage de Louis XIV avec
Marie-Thérèse n’était encore qu'un projet éloigné : « L'Infante étant mariée à Sa Majesté, nous pourrions aspirer à la succession des royaumes d’Espagne, quelque renonciation qu'on lui en fit faire. » Un siècle après, Frédéric, se jugeant en mesure de
s’emparer de la Silésie, se rappela qu’il avait des droits
anciens sur cette province. Son ministre, Podewils, lui fit observer
timidement que ces droits étaient anéantis par des traités solennels :
«L’article de droit est l'affaire des ministres, répondit ce prince
philosophe; c’est la vôtre; il est temps d’y travailler en secret, car les
ordres aux troupes sont donnés . »
Chacun conservant en ses archives des droits sur ce qui
lui convient, et se croyant autorisé à les revendiquer lorsqu’il en a les
moyens, il n’est point d’héritage assuré ni de possession paisible. Les
mœurs retournent ainsi contre les dynasties le principe même du droit
dynastique. On ne se borne pas à déposséder les héritiers, on morcelle les
héritages. Les droits ne se prescrivent point, mais ils se divisent. Ceux
qui s’en targuent s’associent pour les revendiquer. De là des contrats en
forme et des traités de partage. Le principe de l'équilibre en règle
les clauses et en établit la jurisprudence. Le roi d'Espagne
vivant encore, Louis XIV partagé sa succession, en 1668, avec l'empereur
Léopold; en 1698, il la fait diviser par un tribunal d’arbitres où siègent
l'Angleterre et la Hollande. Ces transactions donnent le ton à la
diplomatie du siècle suivant. En réalité, c'était la seule raison d’État
qui dirigeait ces combinaisons: avec le progrès du temps, au dix-huitième
siècle, on ne le dissimule plus. Les prétextes de droits ont relégués en
seconde ligne. On partage pour détruire, et on l'avoue publiquement. La
guerre de succession d'Autriche ne fut que l'éclat bruyant d'une
politique habituée à ne se gouverner que par la convenance. « La
mort de l'empereur Charles VI, dernier prince d'Autriche, fit
croire que le moment de l'anéantissement de cette maison était
arrivé, écrit le duc de Choiseul dans un document officiel. La jalousie et les alarmes qu'avait inspirées à
toute l'Europe cette prodigieuse masse d’États que l’Empereur avait taché de
réunir sur la tête de sa fille aînée; les dispositions de plusieurs
princes considérables qui prétendaient avoir des droits à cette
succession; la couronne impériale qui avait fait le lien de tant
d'États dispersés, sortie de cette maison par la mort du dernier
prince d'Autriche qui la possédait, tout semblait favoriser le
dessein d'anéantir cette puissance en la partageant; et c'est d'après ce tableau
que la France adopta le système de diviser les États de la succession
d'Autriche, conformément aux droits des prétendants, et d'entremêler si bien
les partages que les nouveaux possesseurs fussent continuellement attentifs à
s'opposera l'agrandissement les uns des autres, et è empêcher qu'il ne
s’élevât une nouvelle puissance, aussi redoutable à la France et
aussi ennemie de son repos, que l'avait été la dernière
maison d'Autriche, de façon que, par ce moyen, la tranquillité
publique pût être rendue à l'avenir solide et durable.
Partant de là, on en arrive, par un développement logique
des idées et des faits, à considérer le démembrement d'un État, non plus comme
une transaction entre des prétentions rivales et une conséquence forcée
des guerres de succession, mais comme une ressource normale de la
diplomatie, un moyen de prévenir les guerres, en satisfaisant d'avance les
ambitions qui menacent de se déchaîner. Cette conséquence,
paradoxale au premier abord, du principe de l'équilibre» dérive si
directement de ce principe, qu'elle se pose dans le temps même où l'on
essaye de le définir. Le grand dessein de Sully implique un bouleversement
général de l'état de possession en Europe. Toute l'économie des traités de
Westphalie repose sur l'expropriation, pour cause d’utilité européenne, des
principautés ecclésiastiques. Les sécularisations, comme on les
nomme, font précédent. La Révolution les trouva dans la
jurisprudence et s'en servit.
Il y avait deux États que leur position géographique et
leur constitution intérieure destinaient, pour ainsi dire, à ce genre de
transactions : la Turquie et la Pologne. Elles possédaient de quoi
contenter tout le monde. Aussi l'idée de les démembrer est-elle fort
ancienne. On la trouve courante au dix-huitième siècle. En 1782, la Russie
et l'Autriche convinrent de se diviser l'empire ottoman; en 1772, elles
avaient, de concert avec Frédéric II, partagé la Pologne, parce qu'elles
ne pouvaient s’entendre sur le démembrement de l'empire turc. C'est le
roi de Prusse qui engagea l'opération et la conduisit à son terme
; mais tout le monde en eut l'idée en même temps. La Pologne était en
quelque sorte à l'encan de l'Europe, et nul ne se faisait scrupule d'en
spéculer selon ses intérêts. On vit, en moins d'une année» entre le mois
de décembre 1768 et le mois d'août 1769, le chancelier Kaunitz proposer à
Marie-Thérèse d'acheter le roi de Prusse au prix de la Prusse polonaise;
le roi de Prusse réclamer de la Russie deux provinces de Pologne, pour salaire
de son alliance; la Russie les lui offrir; le ministère français suggérer
à la fois un partage de la Pologne à Vienne pour détacher l'Autriche de la
Prusse, et à Berlin pour détacher la Prusse de l'Autriche; les Turcs, enfin,
qui faisaient la guerre pour l’indépendance de la Pologne, prêts à livrer
leur alliée à l’Autriche, pour obtenir contre la Russie l’appui
des Autrichiens.
Les partageants de 1772 invoquèrent des droits anciens.
Ce n'étaient, dans cet acte inique, que des clauses de style. Au fond, ils
n’y attribuaient aucune valeur et ne se Battaient de convaincre personne.
« J’ai très mince opinion de nos titres, avouait Marie-Thérèse. » Les
Autrichiens prennent deux starosties, répliquait Catherine, pourquoi tout
le monde ne prendrait-il pas aussi? « Soit, conclut Frédéric, et il
ouvrit le marché; mais, ajouta-t-il, quand les droits ne sont
pas trop bons, il ne faut pas les détailler». La déclaration de
1772 subordonna ces prétendus droits au principe de la convenance, le
seul qu’il convint d’invoquer : « Quelles que puissent être l’étendue et
les bornes des prétentions respectives, les acquisitions qui pourront en
résulter devront être parfaitement égales. »
« C’est, écrit Frédéric, le premier exemple que
l’histoire fournisse d’un partage réglé et terminé paisiblement entre
trois puissances.» Il ne devait pas être le dernier. Après
avoir partagé pour régler les différends, puis pour les prévenir,
on devait être amené à diviser un État par simple bienséance, et à
faire du démembrement des monarchies la fin et le moyen de la politique.
Les États faibles suivaient avec effroi les progrès de celle pratique qui les
menaçait tous. Elle occupe tous les esprits et remplit toutes les
correspondances à la fin de l'ancien régime. C'est un système de toutes pièces
qui s'introduit dans la coutume de l'Europe et y remplace la
doctrine complaisante de l'équilibre, qu'il complète en la raffinant. Il a son
nom, le système copartageant, qui passe dans l'usage
des chancelleries, en attendant qu'il ait son article dans les répertoires
de diplomatie. Il a son principe, qui a de faux airs de légalité : « les
acquisitions devront être parfaitement égales. » Il a sa casuistique,
qui confond l'équité de l'acte avec l'égalité des parts, la justice de
l'opération avec la justesse de la balance, laquelle établit
indifféremment son équilibre entre les mains des juges et entre celles des
voleurs. Il a sa jurisprudence, qui conclut, pour « maintenir cette juste
balance », à calculer les lots d'après la fertilité du sol, la
population, la valeur politique, ce qu'il faut entendre, d'après
le scoliaste, non-seulement de la simple quotité de la
population, mais de son espèce et qualité. Il a sa procédure
et ses formules, qui sont celles de la chicane : les nantissements
d'hypothèque réelle destinés à garantir l'exécution du marché. Il a
son argot enfin, qui est celui des brocanteurs: les trocs pour
compenser les différences de valeur, les surrogats pour bonifier
le désavantage du troc.
J'ai cru nécessaire de poser ici ces coutumes et d'en
préciser le sens, parce que la Révolution française les trouvera en
pleine vigueur dans la vieille Europe. C'est le droit public que
l'on prétendra appliquer à la France et que, faute de complaisance de
sa part, on appliquera de nouveau à la Pologne. Ce n'est pas la France qui
l'introduit en Europe, en 1792 : elle est menacée de le subir; et si elle
le pratique plus tard, elle n'innove pas» elle imite. Bien loin qu'elle ait
imposé aux anciens États ce système subversif de leurs droits, elle a été
conduites s'approprier ce système pour entrer en commerce avec les
anciens États. C'est à ces conditions qu'elle traite avec eux et
obtient son droit de cité en Europe. Elle fausse, elle corrompt,
elle ruine en cela son propre principe et le droit nouveau qu'elle prétendait
faire prévaloir; mais elle ne fausse» ni ne corrompt, ni ne ruine le droit
ancien : c'était la vieille Europe elle-même qui en avait sapé les
fondements. La Révolution ne creusa donc point le lit du torrent, elle ne
fit qu'en grossir les eaux. Ce sont là des faits de grande conséquence. La
coutume de l'ancien régime conduisait à des résultats plus graves et plus
singuliers encore.
VIII
Si l'on Se fait peu de scrupule de diviser les États et
de déposséder les souverains, on ne s’en fait pas davantage d’échanger les
royaumes et de déplacer les dynasties. Rien de plus instable que l’état de
possession en Europe à la fin du dix-septième et surtout au dix-huitième
siècle- Le nom d’Alberoni caractérise ce système de gâchis politique, comme
celui de Machiavel caractérise le système de la raison d’État. Alberoni
jugeait même qu'on avait mis « à la place de la politique le caprice de
quelques individus qui, sans rime ni raison, peut-être par des motifs
particuliers, coupent et rognent des États et des royaumes comme s'ils
étaient des fromages de Hollande. ».
Les traités de Louis XIV pour le règlement de la
succession d'Espagne entraînent une révolution complète dans la carte de
l'Europe, une translation étrange de dynasties, une migration étonnante de
souverains et de gouvernements. En 1698, un Bavarois doit régner sur l'Espagne,
les Indes, la Belgique et la Sardaigne; un Bourbon régnera sur Naples, la
Sicile, les Présides et le Guipuscoa; un Autrichien aura Milan. La
combinaison échoue; Louis en forme une autre où le Bavarois disparaît;
l'Autrichien prend l'Espagne et les Indes; le Bourbon prend le Milanais
qu'il échange contre la Lorraine; il prend en outre Naples, la Sicile et
les Présides qu'il échange contre la Savoie, Nice et le Piémont. Les
Belges, entre temps, se constitueraient en république et s'allieraient à la
Hollande, h moins qu’on ne les partageât, à titre d'appoint dans les
comptes. Un traité, conçu à peu près en ce sens, lut signé en 1699.
L'impulsion était donnée, le dix-huitième siècle la subit. De 1731 è 1
748, Parme, où la dynastie s'est éteinte, passe à l’Espagne, pois h
l'Autriche, puis revient à une branche cadette espagnole. La Sardaigne,
attribuée d'abord à l'Espagne, est donnée à l'Autriche en 1714 et à la Savoie
en 1720. Un roi de Pologne obtient l'usufruit de la Lorraine; les Lorrains
sont transférés en Toscane. Naples et la Sicile, séparées et réunies tour
à tour, subissent les plus singulières vicissitudes et reçoivent les
gouvernements les plus imprévus. Les traités d'Utrecht donnent Naples à
l'Autriche et la Sicile à la Savoie, qui l'échange, en 1720, contre la
Sardaigne; l'Autriche réunit un moment les deux royaumes; quinze ans après
ils passent aux Bourbons d'Espagne.
C'était alors l’Italie qui formait le grand marché des
royaumes; bientôt ce sera la Pologne, puis, plus tard, l'Allemagne. Mais c'est
le même mouvement qui se continue et se propage ; la Révolution française
ne fera que le hâter. Bonaparte le précipitera. L'Europe s'était, en quelque
sorte, pétrie elle-même pour la conquête.
On s'était habitué à ces migrations; on s'était habitué
même à voir errer dans le inonde des rois ruinés et détrônés. « Qui aurait
cru, disait Pascal, à l'amitié du roi d’Angleterre, du roi de Pologne et de la
reine de Suède, aurait-il cru pouvoir manquer de retraite et d'asile au
monde? » Le dix-septième siècle vit deux rois d'Angleterre renversés du trône. Le dix-huitième ne présente qu’une série de princes qui se contestent leurs titres, se dépossèdent, s'expulsent, cherchent à s'anéantir. Il n'y
a point de plus mordante satire des mœurs du temps que ce chapitre
de Candide où Voltaire raconte l’étrange souper que
son héros fit à Venise, en compagnie de rois étrangers : Achmet
III qui avait détrôné son frère et fut détrôné par son neveu,
Ivan détrôné au berceau, Charles-Édouard d’Angleterre, Auguste de Saxe
et Stanislas Leczinski, tous deux rois de Pologne, enfin Théodore, roi de
Corse, pour le contraste et le trait de la fin. « Dans l’instant qu’on
sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre Altesses Sérénissimes
qui avaient aussi perdu leurs États par le sort de la guerre, et qui
venaient passer le reste du carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas
seulement garde à ces nouveaux venus. « Tout le beau monde, dans
les cours, avait lu ce roman et s'était diverti de ce carnaval macabre.
On s'étonne de l'indifférence frivole des contemporains;
que dira-t-on de celle de leurs descendants? Voltaire plaisante et force
les choses pour les besoins de sa raillerie. Franchissons quelques années
: la farce prend corps et devient sinistre. En 1808, à Erfurt, devant le
« parterre de rois » qui entourait Napoléon, empereur par les œuvres
de la Révolution, ce n’est pas le souper drolatique de Voltaire qu’on
aurait pu transporter sur la scène, mais un souper très-auguste qui aurait
réuni à la même table toute une légion de souverains détrônés :
le Bourbon de France, le Bourbon d'Espagne, le Bourbon de Naples, le
Bragance, sans compter les évêques, les grands ducs, les abbés, les comtes
et les altesses sérénissimes.
Mais l'exil est encore peu de chose. Il y a des
extrémités pires, « Je l'ai dit : Vous êtes des dieux, s’écriait Bossuet;
mais, ô dieux de boue et de poussière, vous
mourrez comme des hommes. Vous tomberez comme les grands. » Ils tombent
en effet, et la chute n'émeut que médiocrement ceux qui survivent. On
est surpris du peu d’éclat que firent en Europe la mort de Louis XVI et
celle de Marie-Antoinette, de la tiédeur de l’indignation, de la médiocrité des
deuils, de la rapidité de l’oubli, des facilités de l'entente qui
s’établit dès que la Révolution s’ordonna, consentit h transiger, et
substitua la politique des partages à celle de la propagande. On vit, dès
1798, un régicide ambassadeur à Berlin, un second à Naples et trois
autres accrédités successivement près du Saint-Empire, au congrès
de Rastadt La nièce de Marie-Antoinette en trouva quelques-uns des plus
fameux groupés autour de son trône. Cette souplesse de mœurs et cette
condescendance de la part des souverains n’étaient point un fait nouveau; et si
l’on considère, sur ce point très-délicat, les précédents de l’ancien
régime, on se sentira infiniment moins porté aux étonnements.
Je ne parle pas ici de l'assassinat politique ou
vertement enseigné et pratiqué au seizième siècle ; je n'examine que les
sentences portées contre des souverains par l'État, pour crime d’État,
en vertu de la raison d’État. Dans l’Europe moderne, le premier précédent
est celui de Marie Stuart : il contient tous les autres. Marie Stuart
était reine. Elle est poursuivie pour des actes de souveraineté par une
autre souveraine. Comme elle contestait, de ce chef, la compétence de la
commission qui était chargée de la condamner, celui qui présidait ce
tribunal lui répondit : « Laissez de côté ce vain privilège de la dignité
royale, qui ne peut maintenant vous servir, paraissez en justice et
soutenez votre innocence. « Élisabeth ne se contenta point de
l'arrêt de sa commission : elle le fit ratifier par le parlement
d'Angleterre; et soixante-deux ans après, ce parlement appliquait la même loi
au petit-fils de Marie Stuart, que les hasards de la vie avaient placé sur le
trône d’Élisabeth. La question qui s'était posée entre deux souverains en
conflit sur leurs droits de souveraineté, se posa entre la nation anglaise qui
se déclara souveraine, et le roi d'Angleterre qui revendiqua ses immunités
de souverain. On vit se répéter les scènes du procès de Marie Stuart. « Je
voudrais savoir, dit Charles I, par quel pouvoir je suis appelé ici.. L'Angleterre est depuis près de mille ans un
royaume héréditaire. — Monsieur, répondit le président de la
haute cour, nous ne siégeons pas ici pour répondre à vos questions
; plaidez l'accusation coupable ou non coupable. » Ces
deux phrases résument tout le procès de Louis XVI.
Que firent cependant les princes en présence de ces
attentats à la majesté royale? Henri III essaya d'intervenir en faveur
de Marie Stuart : elle avait été reine de France. Il fit déclarer
à Londres qu'il se ressentirait de sa condamnation « comme
de chose contre l'intérêt commun de tous les rois. » Élisabeth n'en tint
pas compte; Henri III n'insista point. Le roi d'Espagne, qui était ennemi de
l'Angleterre, prétendit venger la reine d’Écosse : Élisabeth le vainquit; et
quelques années après, alliée du roi de France Henri
IV, respectée ou redoutée de tous les monarques, elle laissa paisiblement sa
couronne au fils de sa victime, devenu son très-obéissant serviteur. On
peut dire qu'il n'y avait ici qu'une querelle de rois, et que
la royauté n'était point en cause. Mais lorsqu'il s'agit de Charles Ier,
le procès s'établit entre un souverain légitime et un peuple
en révolte : la solution fut la même. L'Europe fut émue de la mort du
roi d'Angleterre, mais chacun ne manifesta son émotion que dans la mesure
où le comportaient ses intérêts. Les plus indignés furent la Hollande, qui
était une république, et la Russie, qui subissait un despotisme barbare :
la Hollande était en rivalité flagrante avec l'Angleterre, le tsar de
Moscovie n'avait rien à démêler avec elle et ne la craignait pas.
L'Espagne et la France, au contraire, après avoir protesté mollement
contre le procès et l'exécution du Roi, rivalisèrent d'empressement à
reconnaître la république. Vainement alléguait-on que Charles Ier régnait au même titre que Louis XIV, que la Reine
était une fille de France, que la révolution qui renversait le trône
d'Angleterre menaçait tons les trônes : rien ne prévalut contre ce fait
que la république était forte, et que la France avait intérêt à
s'entendre avec elle. Le réalisme implacable de la raison d'État
l'emporta sur tous les motifs tirés de l'honneur, de la religion et du
droit établi. « Il semble, écrivait Mazarin à ta régente Anne
d'Autriche, que si l'on se règle par les lois de l'honneur et de la
justice, on ne doit point reconnaître cette république, puisque le Roi ne
saurait rien foire de plus préjudiciable à sa réputation que cette
reconnaissance par laquelle il abandonne l'intérêt du roi légitime, son
proche parent, voisin et allié, ni rien de plus injuste que de reconnaître
des usurpateurs qui ont souillé leurs mains du sang de leur souverain...
Mais comme les lois de l'honneur et de la justice ne doivent jamais rien
faire foire qui soit contraire à celles de la prudence, il fout
considérer... qu'un plus long refus de reconnaître la république ne
servira de rien pour augmenter ou confirmer les droits du Roi... Que
d'ailleurs il y a sujet de craindre que si les Espagnols sont une fois
plus étroitement liés avec les Anglais, ils ne les empêchent de s’accommoder
avec nous et ne les engagent sinon à nous faire une guerre ouverte, au
moins à leur donner de puissantes assistances contre nous. Il ne reste
donc pas lieu de douter que l’on ne doive sans délai entrer en négociation
avec la république d’Angleterre, et lui donner le titre qu'elle désire. »
Louis XIV reconnut la république, et toute l’Europe fit comme lui.
« O temps! ô mœurs! s'écrie la Bruyère; ô malheureux
siècle! siècle rempli de mauvais exemptes... Un homme dit: Je passerai la
mer, je dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa
femme, son héritier, de ses terres et de ses États; et, comme il l’a dit, il le
fait. Ce qu’il devait appréhender, c'était le ressentiment de plusieurs rois
qu'il outrage en la personne d’un seul roi : mais ils tiennent pour lui; ils
lui ont presque dit : Passez la mer, dépouillez votre père, montrez
à tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume,
ainsi qu'un petit seigneur de son château ou un fermier de sa métairie!...
La dignité royale n'a plus de privilèges; les rois eux-mêmes y ont
renoncé . » C’étaient les propos d'un
éloquent atrabilaire, ce n’étaient point ceux d'un politique. Le
régicide n'est sacrilège, la dignité royale n'est sacrée que pour les
spéculatifs et les théologiens : le politique n’a cure que de sa
sécurité et de son intérêt. Il n'y a point de loi de majesté contre
ses passions. A Spire, en 1689, les soldats de Louis XIV saccagèrent la
cathédrale, où se trouvaient les tombeaux de huit empereurs. Leurs cendres
furent jetées au vent : Louvois entendait terrifier les Allemands et
les accabler sous le mépris. On ne craint même pas de déchaîner les
fureurs populaires et l'aveugle fanatisme des foules. En 1691, le bruit se
répand à Paris que Guillaume III vient de mourir. « Chacun, écrit Louvois,
réveille son compagnon; l'on fit des feux de joie, quoique sans ordre, et
l’on but beaucoup de vin. » La police, désorientée, essaye de
calmer l’effervescence : le peuple entoure les agents, les embrasse et
les entraîne dans sa ronde. Le mouvement gagna la province. Par» tout
un peuple « fou et furieux » célèbre la mort de l’ennemi. C'est une carmagnole anticipée;
mais ce qui est plus grave, c’est une carmagnole où la royauté donne le
branle. Écoutons ce contemporain, nous nous croirons au siècle suivant, en
pleine sans-culottide : « On a eu durant quelques jours et
quelques nuits le plaisir de voir l’effigie du prince et de la princesse
pendue, écartelée, écorchée par les bouchers, traînée dans les rues, menée
sur des ânes avec des inscriptions outrageantes, déchirée par les écoliers
des Jésuites travestis en démons. On voit encore les galeries du cimetière
Saint-Innocent pleines d'estampes de ces deux personnes en toute sorte de
figures scandaleuses. On a bu largement, à bon compte, à la confusion du
défunt; on a poussé des cris à fendre les airs contre l'usurpateur... » — C'est ainsi qu'à Paris, sous le règne d'un
prince, ■ invincible défenseur ou vengeur présent de la majesté violée », la populace interprète, avec la tolérance
de la police, les maximes de la raison d’État, Elle apprend que les rois
peuvent commettre des crimes, que Ton peut les juger, qu'un roi traître ou
qu'un roi ennemi n'est plus un roi. Pressez le raisonnement, déplacez
l’idée delà souveraineté, le peuple aussitôt retourne contre le Roi les
précédents de la royauté : le Roi devient l'usurpateur, le traître,
l’ennemi par excellence. On descend tout droit, et par une pente naturelle, vers
1793.
Le dix-huitième siècle s'y achemine avec sa frivolité
cynique. La raison d’État n'a plus cette concision péremptoire et
farouche du siècle précédent; elle discute, elle disserte, elle recherche
le sophisme élégant et se pique de beau style. En 1718, le
tsar Pierre fit décapiter son fils pour crime d'État. Quelques moralistes
s'avisèrent de protester. Voltaire les rappela à l'ordre, à l’histoire,
aux maximes du droit romain et aux lois de la tragédie classique, que les
penseurs de ce temps confondaient si volontiers. « Pierre fut plus roi que
père, il sacrifia son propre fils aux intérêts d'un fondateur et d'un
législateur... Si Alexis eût régné, tout aurait été détruit... Quand on
considère cette catastrophe, les cœurs sensibles frémissent et les
sévères approuvent. » La raison d'État sait au besoin se faire aimable et parler avec grâce. En 1742, Élisabeth
Pétrovna soulève les soldats russes, marche à leur tête, envahit le
palais et fait mettre en prison la régente. Quant au Tsar, c'était
un enfant de deux ans, que l'on appelait Ivan. Elle en eut pitié, le prit
dans ses bras et l'embrassa; puis, cette concession Faite « aux cœurs
sensibles, » elle se demanda ce que conseillaient « les esprits sévères. » Elle consulta l'ambassadeur de France, le marquis de la Chétardie : il était jeune, tendre, passionné; il représentait dans cette cour grossière les mœurs raffinées de
l'Occident. Élisabeth l'avait pris pour amant, et il l'avait fortement aidée à s’emparer du trône. « On ne saurait, lui écrivit-il, opposer trop de moyens pour effacer jusqu'aux
traces d'Ivan VI ; c'est même par ce seul expédient qu'on
garantira la Russie, dans un temps ou dans un autre, des malheurs que
les circonstances pourraient occasionner, et que l'exemple des
faux Démétrius doit encore faire plus appréhender dans ce pays-ci . » La
chose est mise en termes fort galants; l'hypocrisie de la forme ne
manifeste que mieux la cruauté de la pensée. Élisabeth recula devant cette
extrémité; elle fit enfermer le malheureux enfant dans une forteresse où il
languit vingt-trois ans, et mourut. Louis XVII mourut plus vite : il était
moins robuste; mais, au demeurant, il subit la même loi, et malgré les
crises poignantes de son agonie, malgré les circonstances qui
faisaient de cette atroce séquestration d'un enfant un événement
historique, son emprisonnement et sa mort ne produisirent guère plus
d'effet que ceux du malheureux Ivan, victime, comme lui, de la même raison
d'État.
On s'y habituait de plus en plus, La Russie enrichit
beaucoup le recueil des précédents; mais ce dont il faut s'étonner,
ce n'est point de rencontrer les coutumes de la barbarie dans un État
encore barbare, c'est de voir l'indifférence avec laquelle les
gouvernements de l'ancienne Europe assistent au spectacle. En 1762, une
princesse d'Allemagne, mariée au tsar Pierre III, complote de le renverser
du trône : le Tsar est arrêté, frappé de déchéance et assassiné dans sa
prison. Les diplomates rapportent le fait comme la chose la plus naturelle
du monde Ils ne se scandalisent ni ne s’émeuvent; il y en a même qui se
félicitent : ce sont ceux qui croient que le changement va profiter à leurs
cours. De ce nombre est le comte de Mercy, ambassadeur de Marie-Thérèse,
le même qui résida plus tard si longtemps à Paris, où il joua un si grand
rôle. Il relate l'aventure et conclut : « Telle a été la marche
d’un des plus grands et des plus réjouissants événements qui
se soient jamais produits... Cette nation était exaspérée contre Pierre
III, et il ne s'agissait plus que de savoir comment on pourrait mettre fin
à son gouvernement insensé. » Le Français M. Béranger, qui n’était que
chargé d'affaires, est le seul qui se livre à quelques considérations de
morale et de philosophie : « Quel tableau : d’un côté, le petit-fils de
Pierre I* détrôné et mis à mort; de l'autre, le petit-fils du tsar Ivan V
languissant dans les fers, tandis qu'une princesse d’Anhalt usurpe la
couronne de leurs ancêtres en préludant au trône par un régicide ! »
Les agents exposent le fait : les gouvernements le jugent
selon leur convenance. Pour Frédéric, que l'amitié de Pierre III
avait sauvé naguère d’une catastrophe, c’est « un coup de foudre »
; pour Marie-Thérèse, que Pierre III avait abandonnée, c’est un coup
de fortune. « Je m'incline devant la divine Providence qui a veillé
sur l’Autriche, l'empire de Russie et la chrétienté, écrit-elle à Mercy;
jamais nouvelle n'a réjoui mon cœur au même point que cet heureux avènement
au trône. » L'Anglais « félicite cordialement » la nouvelle
tsarine. Quant à Louis XV, qui croyait avoir pour se réjouir les mêmes
raisons que Marie-Thérèse, il ne ménage point les expressions de son
admiration, et il mande à son ambassadeur, le baron de Breteuil:
« La dissimulation de l’impératrice régnante, et son courage
au moment de l’exécution de son projet, indiquent une
princesse capable de concevoir et d'exécuter de grandes choses. Je
suis persuadé de l’empressement que non-seulement les courtisans, mais
même les étrangers et tous les ministres qui résident auprès de cette
princesse, auront à lui marquer leur respects et même à se faire remarquer
d'une manière particulière, pour attacher plus intimement la Russie aux
intérêts de leurs maîtres. C'est ce respect dû aux têtes couronnées qui
doit faire la hase de votre conduite et de vos discours avec
l'impératrice. » Quant aux têtes découronnées, ce respect, paraît-il, ne
les concernait plus. L'histoire de l'avènement de Catherine fut
promptement connue. Rulhière la raconta dans un
écrit qui parut en 1773 : il n'avait rien voilé, ni les conspirations de
la Tsarine, ni ses intrigues, ni ses amours. Ce livre fit du bruit;
Catherine voulut le lire, et le demanda à Diderot qui se trouvait auprès
d'elle. Ce philosophe, qui se piquait au besoin d’effronterie, crut
pourtant devoir prendre quelques précautions oratoires. « Quant à ce qui vous regarde,
Madame, lui dit-il, si vous faites très-grand cas des bienséances et des
vertus, guenilles usées de votre sexe, cet ouvrage est une satire contre
vous; ruais si les grandes vues, les idées mâles et patriotiques vous
intéressent davantage, l'auteur vous montre comme une grande princesse,
et, à tout prendre, il vous fait plus d’honneur que de mal. — Vous
me donnez plus d’envie de lire cet ouvrage » ,
répondit la Tsarine.
Au fond, entre les souverains, tout se ramène, sur cette
grave question, à l'intérêt, pour le fond, et, pour la forme,
au savoir-vivre. Il était quelquefois délicat de l’observer, et il
y fallait une singulière vigilance. C'est ainsi qu'en 1781, le grand-duc
Paul de Russie, héritier, sinon fils légitime de Pierre III, se rendit à
Vienne où on le reçut magnifiquement. Il y eut des spectacles de gala. A
l'Opéra, on représenta un Oreste accompagné de ballet; à la
comédie, on préparait Hamlet. Oreste ne laissait point,
malgré la musique et la danse, de prêter à des allusions impertinentes;
mais Hamlet dépassait la mesure. Ce fut le comédien
Schrœder qui le fit observer, et l'on fut si ravi d'éviter, grâce à lui,
une si haute inconvenance, qu'on récompensa son tact par un présent de
cinquante ducats. La précaution était d’autant plus utile, que le
grand-duc avait l'âme inquiète, et que les fantômes du prince de Danemark
troublaient constamment son esprit. « Ce prince, écrivait
quelques années après un agent français, suit en tous points la trace
de son malheureux père; et, à moins que le cœur de la grande-duchesse ne
soit le temple de toutes les vertus, il éprouvera un jour le même sort que
Pierre III. Il s'y attend, il le lui dit à elle-même. » L'événement de sa
mort, en 1801, et la manière dont il fut accueilli en Europe montrèrent,
en effet, que ni à la cour de Russie ni dans les vieilles cours, malgré la
catastrophe de 1793, les traditions, sur ce point, n'avaient changé.
IX
La conduite des souverains en présence des attentats
contre les personnes souveraines explique la conduite des gouvernements en
présence des attentats contre la souveraineté. Je veux parler des
révolutions. 11 y en avait eu beaucoup en Europe; personne n0pimaginait qu’on
pût abstraire l’idée de révolutions des circonstances particulières dans
lesquelles ces différentes révolutions s'étaient produites. La Révolution en
soi, considérée comme le bouleversement normal et continu des
sociétés, était une notion aussi étrangère aux hommes d’État de l'ancien régime
que celle d'une légitimité dynastique, considérée comme le principe
immuable et absolu de la souveraineté. Ces conceptions, tout abstraites,
se sont formées en même temps dans les esprits, au cours de la Révolution
française, sous l'empire des mêmes méthodes philosophiques. La
Révolution française est « un événement unique dans l’histoire », écrivait
Joseph de Maistre en 1796 C'est pourquoi les hommes de l'ancien régime se
méprirent si complètement sur le caractère de cette révolution. Ils la
jugèrent d'après les précédents, et se conduisirent en conséquence.
Ils connaissaient par l’histoire, ils avaient vu par
eux-mêmes des émeutes31 produit de l'éternelle misère, des vexations
subies, de l'inquiétude humaine, de la convoitise brutale, des excitations
des factieux, du complot des brouillons, de l’anarchie enfin qui se
développe d’elle-même lorsque le gouvernement est trop mauvais ou que
l'autorité se relâche. Ils avaient observé « ces soulèvements auxquels les
peuples sont naturellement portés». Ils en avaient suivi le cours dans les
républiques d'Italie ; ils savaient la violence des partis et leurs
moyens: l'exil, la confiscation, la mort, les séditions, la guerre
civile. Ils avaient vu les mêmes faits, avec les mêmes suites, se
manifester en France et en Angleterre. Ils savaient aussi que livré à lui-même,
l'homme redevient le sauvage féroce, stupide et confus que la nature l’a
lait. Tout cela était connu, et tout cela semblait très-simple : c’etaient les maladies chroniques des États, la forme
naturelle de leur décadence et de leur mort. La cause du mal venait des
Étals mêmes, de l’usure des organes, par vieillesse ou par excès, mais non
d’une blessure reçue ou de quelque contagion apportée du dehors. « Les
corps politiques, écrit un de nos vieux historiens, et un des
plus sensés, ont certaines propositions par lesquelles ils
prennent leurs commencements, progrès et période... Il n'y a rien
si naturel que de voir les choses se dissoudre par l’affaiblissement de
ce dont elles avaient pris leur accroissement.» Bossuet en rejette
hardiment la responsabilité sur les gouvernants : « Quelque haut
qu'on puisse remonter pour chercher dans les histoires les exemples des
grandes mutations, on trouve que jusqu’ici elles sont causées ou par la
mollesse ou par la violence des princes. En effet, quand les princes,
négligeant de connaître leurs affaires et leurs armées... ne gardent plus ni
lois ni mesure, et qu'ils ôtent les égards et la crainte aux hommes,
en faisant que les maux qu'ils souffrent leur paraissent
plus insupportables que ceux qu'ils prévoient, alors ou la licence excessive
ou la patience poussée à l'extrémité menacent terriblement les maisons
régnantes. »
Cela posé, les gouvernements ne voyaient dans la
révolution d'un État étranger qu'une crise particulière; ils la
jugeaient d'après leurs intérêts : ils l'excitaient ou la calmaient
suivant qu'ils trouvaient leur intérêt à soutenir cet état ou bien
à l'affaiblir. C'était un des champs de manœuvre préférés
des politiques, et l'une des ressources classiques de la diplomatie.
La grande révolution qui avait soulevé l’Europe centrale
au seizième siècle, et l'avait tenue en guerre jusqu'au milieu
du dix-septième, laissait aux hommes d'État le souvenir des
plus belles occasions que l'histoire leur eût offertes. C'était un
âge de fer, si l'on veut, mais c'est celui qui convient à la guerre
et aux négociations. On vantait la richesse politique de ces
temps, comme on célébrait celle de ces mines du Pérou où l'on sacrifiait
des générations entières, pour charger d'or quelques galions d'Espagne.
Les gouvernants n'avaient été frappés que des résultats, le caractère
propre de la révolution leur avait échappé, il en fut de même, deux cents
aos après, pour la Révolution française. Comme la révolution sociale et
politique du dix-huitième siècle, la révolution religieuse du seizième
était abstraite dans son principe, cosmopolite dans son action;
elle procédait d’idées universelles et faisait appel à tous les
peuples. Elle rapprocha ce qui était divisé, divisa ce qui était
réuni. Elle provoqua des luttes et noua des alliances entre les gouvernements;
elle souleva des séditions et entraîna des guerres civiles à l’intérieur des
États. Elle engendra des apôtres, des prosélytes, des martyrs, des
fanatiques. Elle bouleversa l’Europe entière et remit, pour ainsi dire, en
fusion les éléments qui la constituaient. Mais ce chaos n’était
qu’apparent, et quand la crise s’apaisa, on vit que tous les éléments s’y
étaient ordonnés selon des affinités naturelles.
La Réforme s'adressait à toutes les nations: chacune
l’interpréta selon ses tendances propres, ses traditions particulières et ses
idées acquises. Elle anima, elle surexcita même, les passions nationales,
elle leur fournit une nouvelle forme et un nouvel aliment; elle ne les
créa point. C’est ainsi qu’en Allemagne, elle fit éclater avec violence
l’antagonisme du nord et du midi; qu’en Angleterre, elle s’associa à
l’établissement du gouvernement libre; qu'en France, on la vit à la fois,
selon les lieux, aristocratique ou républicaine, servir de prétexte
aux revendications des grands contre la royauté, et à celles
du peuple contre les grands. Les nations l’adaptent à leurs traditions,
les gouvernements à leurs systèmes. L’Espagne et la France sont en
rivalité flagrante. L'Espagnol profite des guerres de religion pour
exciter des séditions en France : il soudoie le fanatisme et nourrit la
démagogie. Le Français cherche des diversions en Allemagne. La maison
d’Autriche y combat la Réforme, parce qu'elle veut l'unité de règne :
les princes allemands du nord la soutiennent, parce qu'ils veulent la
division. L’Autriche vise à la monarchie universelle; elle ne peut
l’obtenir que par l’unité de foi, avec l'appui de l’Eglise romaine :
Charles-Quint et Philippe II sont et demeurent catholiques à outrance. Le roi
de France s’oppose à cette domination des Autrichiens : il soutient les
réformés d'Allemagne, et se fait le champion des libertés germaniques.
Ces libertés sont intimement liées au succès de la Réforme :
les princes d’Allemagne qui l’adoptent visent à se rendre indépendants de
l’Empereur et de l’empire. Le roi de France, qui les y aide de son mieux,
réprime au contraire la Réforme en ses États, parce qu’il y veut être le
maître, et que les grands prétendent en user avec lui comme les princes de
l'empire en usent avec la maison d'Autriche. C'est ainsi que cette
grande crise religieuse se transforme en une crise politique, que
les conflits de pouvoir l'emportent sur les conflits de principes,
et que la lutte se termine par une répartition de territoires.
Le caractère essentiellement laïque et politique des
traites de Westphalie manifeste bien l'esprit avec lequel des gouvernements de
l'Europe avaient considéré la Réforme. Ces traités contribuèrent sans
doute à l'établissement de la liberté de conscience, mais ils le firent
très-indirectement, et par la force des choses bien plu9 que par le
dessein des hommes. Ce qui prévalut avec la fameuse maxime : Cujus regio, ejus religio, ce fut la religion d'État, c'est-à-dire
la raison d'État appliquée aux choses de la conscience, condition beaucoup
plus voisine de l'intolérance que de la liberté. La transaction se fit,
entre les États, sur ce principe que chacun se confirma dans
son indépendance propre, et que les grands s'accrurent au détriment des
petits. Pour obtenir la paix, les États catholiques qui représentaient
l'ancien ordre de choses entrèrent en composition avec l'ordre de choses
nouveau, et consentirent à la sécularisation des biens de l'Église. Le
droit public du moyen âge se trouva lésé en principe et en fait : l'unité
de foi et la suprématie de la cour de Rome disparurent, en même temps
que ces petites principautés féodales étaient absorbées par de plus grands
États. Si l'on rapproche les traités de 1648 de ceux de 1801 et de 1803,
on est forcé de conclure que les premiers portèrent au droit public de
l'ancienne Europe une atteinte aussi profonde que les seconds. Ceux-ci ne
furent qu'une conséquence et une imitation. C'est que placés en présence
de la Révolution française, qui par ses conséquences
politiques présente tant d'analogie avec la Réforme, les
gouvernements de la fin du dix-huitième siècle tinrent la même conduite
que les gouvernements du seizième. Toute la jurisprudence de l'ancien
régime en matière de révolution dérive de ce fameux précédent.
La première et la plus fructueuse application que l'on en
fait, c’est l'intervention dans les guerres civiles. Ces guerres succèdent aux
guerres privées du régime féodal, et elles en conservent le caractère. Le
régime féodal qui substituait la seigneurie à la patrie, qui morcelait
l’État et enchevêtrait les souverainetés, impliquait en matière
d'alliances des facilités extrêmes. Les seigneurs, en lutte entre eux ou
contre leur suzerain, ne se faisaient nul scrupule d’appeler à leur aide
d'autres seigneurs ou même d’autres suzerains. Là où le régime féodal
subsista, comme en Allemagne, cette habitude se perpétua, et les
traités de Westphalie la sanctionnèrent; en France, où le pouvoir
royal prévalut sur le pouvoir féodal, la coutume survécut aux
circonstances qui l’avaient fait naître. On appliqua aux luttes que l'on
soutint contre l’État souverain les usages que Von avait suivis dans les
luttes féodales. Les factions appelèrent les étrangers à les soutenir, et
chacune se crut dans son droit, car chacune prétendait être l’État même et
prévaloir sur les autres. Se croyant l’État, chacune aussi se croyait la
patrie ; ces idées se confondaient dans les esprits. Richelieu combattait
à la fois les huguenots et les Anglais à la Rochelle; Mazarin eut à lutter
contre les Espagnols et les Frondeurs coalisés. Qui ne connaît les
illustres défaillances des deux héros du siècle? Ceux qui firent le plus
pour la France contre les étrangers, Turenne et Condé, parurent tour à
tour alliés à des étrangers contre l’État français. Sans doute
les notions de souverain, d’État, de patrie tendaient à se diviser, à
se déterminer, à se préciser. « Il n’y a jamais, écrivait Bodin au
seizième siècle, de juste cause de prendre les armes contre son prince et
sa patrie. » La haute trahison devenait un crime plus clairement
défini et réprimé avec plus de méthode . Cependant les habitudes des
guerres du seizième siècle et des guerres de la Fronde étaient loin
d'avoir disparu à l’époque de la Révolution française. Des occasions
analogues se représentant, ces habitudes reparaîtront d’elles-mêmes :
l’émigration armée et alliée de la coalition n’aura pas d*autre9
origines, dernier épisode de la politique féodale, Contemporain
de l’anéantissement des derniers vestiges de la féodalité. C’est à
ce moment, et par l’effet même de l'émigration armée, que
la séparation se fit, et pour toujours, entre l’idée de la patrie
et l'idée du prince. Cette séparation, qui est un des
principaux phénomènes de la Révolution française, était sans doute
préparée auparavant : elle l'était par l’œuvre même de la royauté; mais
elle n'était pas consommée dans tous les esprits; elle ne l’était point
surtout dans l’esprit de ceux contre lesquels elle devait prévaloir, et
qui se réclamaient précisément des coutumes féodales. C’est ainsi que put se
produire l’émigration armée, qu’on la vit organiser un État contre l'État,
contracter des alliances et envahir le territoire français au milieu
d’armées étrangères, considérant qu'en cela elle usait de son droit,
car elle prétendait emporter avec elle l'État et la patrie, et
ne combattre que des usurpateurs.
Cette disposition d’esprit est générale en Europe; les
gouvernements en profitent les uns contre les autres. Ils ne se contentent pas
d’encourager les factions, ils les suscitent; de soutenir la guerre civile, ils
la provoquent; d’exploiter les révolutions, ils les préparent. « Y a-t-il
prudence et justice qui permette d’attendre que les autres soient dévorés pour
l’être les derniers?» avait dit Richelieu Je lis dans une apologie
de la politique de Louis XIV par un contemporain : « Si c’est une boute
à un prince de fomenter la rébellion des sujets contre leur prince
légitime, il y a longtemps que la maison d’Autriche nous en a montré le
chemin... Si c’est donc un usage établi entre les souverains de se nuire
les uns aux autres le plus qu’il leur est possible, pourquoi nous
attribuer une faute qui nous est commune avec toute la terre? » Le fait
est que chacun se pique, selon le mot de Saint-Simon, de brasser chez les
autres d'étranges révolutions. Les Anglais n'en manquèrent jamais l'occasion
contre Louis XIII et Louis XIV, qui le leur rendirent avec usure. Le grand roi
tenait pour expédient de ménager des séditions partout où il avait des ennemis.
« J'entretenais, écrit-il en ses Mémoires, quelque
correspondance dans la Hongrie pour y faire naître des affaires à
l’Empereur aussitôt qu'il voudrait se mêler des miennes. » Mais
l'exemple le plus frappant, le précédent le plus caractéristique, c’est celui des relations de
la cour de France avec l'Angleterre, au cours des révolutions du dix-septième siècle. Elles présentent d'avance les vicissitudes de la politique des grandes puissances, et
notamment de l'Autriche, à l'égard de la France pendant la Révolution française.
Charles Ier luttait pour la prérogative royale; la
monarchie française soutenait, dans le même temps, le même combat. Si le
parti de la révolution triomphait en Angleterre, le parti des factieux en
France s'en trouvait naturellement encouragé. Le gouvernement ne s’en émut
point. « La conjoncture, écrivait en 1637 l’ambassadeur de Louis XIII
à Londres, parait très-favorable pour embarrasser le roi d'Angleterre. »
Richelieu n'y manqua point. Tandis qu'il animait les mécontents,
il excitait secrètement la cour. La Reine voulait se réfugier en
France. Il l'en détourna. « En telles occasions, qui quitte la partie la
perd », lui mandait-il. Ce qu'il voulait, c’était le désordre dans l’État
et, par suite, l'affaiblissement de l’Angleterre. Mazarin n'eut pas d’autre
politique. Les agents qu’il envoya, d'Harcourt en 1644, Bellièvre en 1647,
avaient pour instructions de tout brouiller. Le Parlement se déclara
souverain; Mazarin fut d'avis « que ce n'était pas le temps de disputer sur des
formalités » et il reconnut la souveraineté du Parlement. La reine
Henriette, sœur du roi de France, se abandonnée, trahie; elle pleurait et
s’indignait de cette politique perfide. Cependant
il vint un moment où la révolution d'Angleterre parut menaçante, même pour le
continent. On y vit paraître cet esprit sectaire, dont parle Bossuet, «
qui devait anéantir toutes les royautés et égaler tous les hommes,
songe séditieux des indépendants et leur chimère impie et sacrilège
». La France était en pleine guerre civile. Les Frondeurs se réclamaient
de l'exemple et se targuaient de l'appui de la république d'Angleterre.
Cette république menaçait de porter au dehors l’ardeur qui la dévorait au
dedans. On lui prêtait le dessein de réunir la Hollande, qui avait le même
gouvernement et la même religion. Faciamus eos unam gentem, écrivait un envoyé du Parlement en
Hollande. Ils se montraient arrogants. « Je rendrai, disait Cromwell, le
nom d'Anglais aussi grand que celui des Romains. » Il méditait une ligue de tous
les protestants, dont il aurait la direction. On annonçait qu’il passerait en France à la tête de son armée. On lui prêtait ce propos que « s'il avait
dix ans de moins, il n'y a point de roi dans l'Europe qu’il ne fit trembler; et
qu'ayant un meilleur motif que le défunt roi de Suède, il se croyait encore
capable de faire plus pour le bien des peuples, que n'a jamais fait
l’autre par son ambition. »
Averti et menacé de la sorte, Mazarin, semble-t-il,
aurait dû s’empresser de former une contre-ligue. Il
fit tout le contraire : voyant Cromwell et sa république prendre cette
consistance, il jugea plus expédient de les avoir pour amis que pour
ennemis, il entra en composition avec eux; comme ils y trouvaient aussi
leur intérêts, ils s'y prêtèrent. On vit le Roi Très-Chrétien allié d'une
république protestante et régicide; on vit cette république faire la
guerre au seul État du continent qui joignit à la même religion la même
forme de gouvernement, la Hollande. « Je ne vous raconterai pas, s'écriait
Bossuet, la suite trop fortunée de ses entreprises, ni ses rameuses victoires
dont la vertu était indignée, ni cette longue tranquillité qui a étonné
l’univers. » L’étonnement n’était point de mise, et si les succès de
Cromwell étaient inexplicables quelque part, ce n’était point à la cour de
Louis XIV. Ce roi par excellence n’hésitait pas à le qualifier de prince,
et à lui déclarer qu’il * le considérait comme l’un des plus grands et des
plus heureux de l'Europe ». Son prestige en
Europe était immense. On croit lire, en parcourant son histoire, un
sommaire anticipé de celle de Bonaparte. On le craint, on l’admire, on le
recherche. Il reçoit des ambassades de Suède, d'Allemagne, d'Italie
et jusque de la Pologne. Le prince de Gondé lui écrit en 1653 : « Je
tiens les peuples des trois royaumes dans le comble de leur bonheur, de
voir maintenant leurs biens et leurs vies confiés à la conduite d’un aussi
grand homme. Pour moi, je supplie Votre Altesse de croire que je me
tiendrais fort heureux si je pouvais la servir en quelque chose. L’admiration qu’il inspirait survécut à son pouvoir. Il était mort, la république était renversée, et l’on trouve cette phrase
dans les Mémoires de Louis XIV pour 1662 : « Cromwell, à
qui le génie, les occasions et le malheur de son pays avaient inspiré des
pensées fort au-dessus de sa naissance... »
Tandis que les ambassades affluaient à Londres auprès du
Protecteur, l’héritier légitime du trône d’Angleterre, Charles
II, proscrit et misérable, errait de ville en ville sur le
continent, mendiant une audience secrète pour ses envoyés, une pension pour
ses serviteurs, un asile pour lui et pour les siens. Gênant partout et
partout éconduit, il ne recevait que des condoléances cachées et des
affronts publics. C'est une préface a l’histoire des Bourbons pendant la
Révolution française et jusqu’en 1814. Il remonte sur le trône. « L’injure
des rois a été vengée : « Bossuet en fait gloire à Louis XIV; mais Louis XIV ne se laisse point éblouir au point
d'oublier les traditions de sa politique; on lit dans
ses Mémoires, à l’année 1666: « J’entretenais des
pensionnaires en Irlande pour y faire soulever les catholiques contre les
Anglais, et j'entrais en traité avec certains transfuges d'Angleterre auxquels
je promettais des sommes notables pour faire revivre les restes de la faction
de Cromwell.» S'il en usait de la sorte envers Charles II, souverain
légitime, 3on protégé, la veille, et son mercenaire, il en usa plus
librement encore envers Guillaume III, souverain usurpateur, et le plus
acharné de ses ennemis. Cette note de 1666 nous donne justement le ton. Le
dix-huitième siècle s'y conforma.
X
Il se fit beaucoup de révolutions en ce siècle : il n'y a
entre elles aucun lien; il n'y a non plus aucune relation entre la
forme des gouvernements et la conduite qu'ils tiennent, dans
ces périodes de crise, les uns envers les autres. C’est que
chacun n'y poursuivant que son intérêt immédiat, les procédés de
la politique changent partout avec les circonstances.
L'Angleterre apparaît aux Français, et en général aux hommes d'État du
continent, comme un pays déchiré par les factions. « Le gouvernement de
cette île est plus orageux que la mer qui l'environne, disait Voltaire Ce
qui devient une révolution en Angleterre n'est qu'une sédition dans
d'autres pays. » Les diplomates la peignent comme sans cesse à la
veille d'un bouleversement. Les politiques de Versailles s'en
félicitaient. « Nous ne sommes pas pressés, écrivait M. de Choiseul , de
voir établir un ministère solide en Angleterre. J'espère bien que l'anarchie ne
cessera pas de sitôt. Je voudrais qu'elle durât un siècle. » En 1762, le
bruit se répandit que les boyards de Russie avaient quelques velléités d'imiter
les magnats de Pologne et de former une sorte de république royale. Louis XV
était alors en mauvaise humeur contre la Russie. « Tout ce qui peut
la plonger dans le chaos et la faire rentrer dans l’obscurité est avantageux
à me9 intérêts », écrivait-il à son ambassadeur .
C’est pourquoi les voisins de la Pologne se montraient
des protecteurs si jaloux des libertés qui maintenaient cette république en
anarchie, et l'ouvraient, pour ainsi dire, aux interventions et aux partages.
Avec l'anachronisme de sa constitution, In Pologne reproduisait dans
l’Europe du dix-huitième siècle la confuse et sombre chronique des guerres
du moyen âge. Il n’était point de faction qui ne s'y réclamât de
l'étranger, il n'était point d’étranger qui n'y soutint une faction.
C’était un principe à Vienne, à Pétersbourg et à Berlin, qu’il fallait à
tout prix s'opposer à toute réforme qui tendrait à y fortifier
l’État. La constitution même permettait aux voisins d'y entretenir
le trouble, et les désordres leur servaient ensuite de prétexte
pour intervenir dans les affaires de la république et en compléter
la ruine. C'est ainsi qu'ils y fomentèrent la
guerre civile en 1768, et qu’en 1772 ils déclarèrent juste et nécessaire
de la démembrer, pour mettre fin à l’anarchie qui s’y était établie et qui
menaçait, dans leurs intérêts, les États limitrophes.
Les Suédois avaient une constitution qui se rapprochait
sous quelques rapports de celle de la Pologne. Sans offrir aux voisins de
la Suède des occasions aussi faciles, elle leur paraissait néanmoins
très-intéressante pour eux, et ils y tenaient fort. Les ennemis de la
Suède parlaient des libertés suédoises sur un ton digne du sénat romain.
On lit dans les instructions données au ministre de Danemark h Stockholm
en 1767 : « Toute puissance, tout homme qui soutient en Suède la liberté et les lois,
a droit à l'amitié du Roi, à son concours et à son appui; toute
puissance qui les attaque est son ennemie, tout homme qui les combat ou les
trahit a encouru sa disgrâce. » Quand ces précieuses libertés de
Suède leur semblaient menacées, Frédéric étalait une « générosité»
qui aurait surpris Lafayette, et Catherine, une « vertu » à déconcerter madame Roland. En 1764
et en 1769, par des traités en forme, ces deux despotes s’engagèrent à
s'opposer, en Suède, « au rétablissement de la souveraineté » . Gustave III
prétendit la rétablir, et la France, qui avait besoin d’un allié dans le
Nord, l’y aida, il fit un coup d’État qui sauva, sans aucun doute, les
Suédois du sort qu’avaient éprouvé les Polonais. Il reçut des
encouragements de Versailles, des menaces de Pétersbourg et de Berlin. Ce
prince, qui rétablissait le pouvoir royal, fut contraint de s’excuser
envers les princes ses voisins. Pesez bien les termes de son apologie, et
demandez-vous ce que valait la cause des rois, lorsqu'un roi était réduit
à la défendre ainsi devant d’autres rois. « Dites-moi donc, au nom de
Dieu, écrivait Gustave III à son oncle, le prince Henri de Prusse, frère
de Frédéric, dites-moi donc ce que j’ai fait pour m’attirer l’orage dont vous
me montrez que je suis si infailliblement menacé. N’ai-je
pas manifesté de la manière la plus évidente mes vues
pacifiques? S’il est question du changement qui s’est fait dans la forme
du gouvernement de mon royaume, vous êtes trop juste pour ne pas
sentir que c’est une affaire qui ne peut être traitée avec les puissances
étrangères. Elle a été faite et ratifiée par la nation suédoise, cette
nation y trouve son bonheur. Quel droit les puissances étrangères
peuvent-elles donc avoir de me chercher querelle pour avoir rendu heureux
mes sujets? Si c'est là une cause de guerre, il n’y a plus de justice dans
le monde... Que gagnerai-je par des traités et des garanties avec des
puissances qui ne connaîtraient d’autres droits que leurs volontés, et qui
ne consulteraient que leurs forces pour les exécuter? Je ne puis
me mettre dans l'esprit que l’on m’attaquera au mépris de tous
les principes de droit et de justice, et qu'on attaquât en même temps le
droit de tous les souverains et de toutes les nations indépendantes. »
Une nation qui se serait affranchie n’aurait point eu à
présenter d'autres arguments pour justifier son indépendance. Le fait est que
l'on se souciait peu de savoir quel était l'objet de la révolution : la
liberté du peuple ou le pouvoir du souverain. On en usait de la même façon
à l’égard d'une révolution démocratique et d'un coup d'État royal. C'est ainsi
que dans le temps même où elle favorisait, en Suède, le parti du Roi, la
France appuyait, en Amérique, le peuple des colonies en révolte
contre l'Angleterre. Cette guerre n'était point terminée, que le
même roi et le même ministre, Louis XVI et le comte de
Vergences, intervenaient à Genève contre le parti démocratique. On
vit ainsi, dans l'espace de quelques années, la France, qui
avait soutenu en Suède et en Pologne la royauté contre
l'aristocratie, et aurait voulu soutenir en Russie l'aristocratie contre
la royauté, combattre à Genève la démocratie qu'elle défendait en
Amérique. Elle eût été fort empêchée d'établir une relation quelconque de principe
entre ces politiques opposées. La vérité est qu'il n'y en avait point
d'autre que l'intérêt de l'État, et que celle-là paraissait suffisante.
« Les insurgents que je chasse de Genève
sont les agents de l'Angleterre, écrivait Vergennes, tandis que les insurgents américains sont nos amis pour longtemps. J'ai
traité les uns et les autres, non en raison de leurs systèmes politiques,
mais en raison de leurs dispositions pour la France. Voilà ma raison
d'État »
C'était bien en effet le fond des pensées, et l'on en eut
bientôt un nouvel exemple. C'est le dernier que présente l'histoire de l'ancien
régime, et il n'y en a point de plus significatif. En 1787, des révoltes
qui s'annonçaient comme des révolutions éclatèrent dans les Pays-Bas
autrichiens et dans la république des Provinces-Unies, en Belgique et en
Hollande. Eu Belgique, c'était l'aristocratie, soutenue par le clergé
catholique, qui réclamait le maintien des anciennes franchises, anéanties
ou menacées par le gouvernement centralisateur de Joseph II; en Hollande, les
démocrates et les patriotes s'armaient contre le stathouder qui briguait
une sorte de dictature et visait à confisquer la république. Dans l'un et
l'autre pays, les peuples défendaient leurs libertés nationales , les
princes visaient au pouvoir absolu, Bien ne montre mieux à quel point tout
le monde en Europe manquait de principes suivis et de
vues d’ensemble, que la conduite tenue, en cette circonstance,
par les grands États. La France soutint, mollement en Belgique
et ouvertement en Hollande, le parti des franchises, c’est-à-dire
le parti qu'elle avait combattu en Suède. L’Angleterre, qui venait de
combattre en Amérique ses sujets rebelles, favorisa les Belges révoltés
contre l'Autriche, mais prit énergiquement le parti du stathouder contre
les patriotes hollandais. Ainsi la monarchie pure qui régnait à Versailles
réclamait pour ces peuples leurs franchises nationales; la monarchie
tempérée qui gouvernait l'Angleterre aidait en Hollande un prince
ambitieux à ruiner les anciennes franchises. Joseph II et Kaunitz, qui
considéraient d'un œil si favorable l’anarchie de Pologne, travaillaient
à enlever aux Belges les libertés qu’ils jugeaient si précieuses
aux Polonais. Les Prussiens enfin, qui excitaient et soudoyaient
la révolution eu Belgique, intervinrent avec une armée pour l’écraser
en Hollande, et y établir un gouvernement dont ils ne voulaient ni à
Stockholm, ni à Varsovie, ni à Bruxelles.
Dans tout le dix-huitième siècle, je ne vois, en matière
d'intervention, qu'une ligue se former entre les couronnes, et elle se
forme contre le pouvoir royal : c’est la ligue des puissances du nord contre la
Pologne et contre la Suède. Quant aux puissances de l’ouest et du midi de
l'Europe, je n'aperçois qu'une circonstance où elles aient poursuivi de
concert un objet commun, c'est la suppression de l'ordre des Jésuites.
L’incident est caractéristique : il présente comme une sorte de bas-relief où
s’accusent, en quelques traits saillants, les mœurs politiques de l’époque.
Tous les Bourbons et les Bragance, la France, l’Espagne, Naples, Panne, le
Portugal avaient, pour des motifs purement politiques, proscrit les
Jésuites de leurs Etats. Ils agissaient dans la plénitude de leur souveraineté,
car il u*y avait dans aucun de ces gouvernements de constitution établie
ni de droit public déclaré qui limitât, sous ce rapport, leur
pouvoir absolu. Mais il ne suffisait point d'avoir expulsé les
Jésuites, si les Jésuites se rassemblaient ailleurs. Il fallait leur
fermer toute terre d'asile et supprimer jusqu’à leur existence
même. Elle dépendait du plus faible des souverains du continent;
les plus forts n’hésitèrent pas à se coaliser pour le soumettre
à leurs volontés. Ce qu’ils exigent du Pape est un acte qui ne relève
que de son pouvoir spirituel; par suite, s’il y avait chez eux quelque
respect des droits de l’Église, ils ne devraient agir que par voie de
persuasion. Leurs représentations devraient être réservées, déférentes,
ainsi qu’il convient de les adresser au Saint-Père, quand on s’honore des
titres de Roi Très-Fidèle, de Roi Catholique et de Roi Très-Chrétien. Ce
serait mal connaître les mœurs de ce temps que d’en attendre ces égards
et cette délicatesse. Les réclamations sont pressantes,
hautaines, arrogantes : qui plus est, elles sont accompagnées de
menaces et soutenues par la force. C'est que tout pape qu’il est, Clément
XIII n’est qu’un souverain et le plus désarmé de tous : on le traite en
conséquence. Mais comme le Pape est revêtu d’un double caractère de
souveraineté, l’usurpation est double. Du souverain temporel, on exige
qu’il ferme sa frontière à un ordre proscrit; du spirituel, qu’il le
supprime. C’est empiéter sur l'un et sur l'autre. Cependant on ne s’arrête
pas là : les deux pouvoirs étant confondus, on les attaque l'un par
l'autre, et le temporel étant le plus accessible, c'est par lui qu'on
investit et que l'on entend réduire le spirituel à capitulation. L’Église
étant un État, elle tombe sous la loi des États, c’est-à-dire qu’elle
cesse d’être inviolable. Les puissances coalisées contre les Jésuites
en usent avec le Saint-Siège comme Louis XIV, après la révocation de
l'édit de Nantes, en aurait usé avec la république de Hollande si les protestants
proscrits n'avaient pas eu d’autre asile, et si les Hollandais n’avaient
eu pour se défendre ni armée ni alliés-
Clément XIII essaye de résister. L’un des alliés, le plus
débile mais non le moins entreprenant, l'infant duc
de Parme, est sous es prises. Ce duc a réformé la juridiction
ecclésiastique dans ses États et contesté la suzeraineté que le
Saint-Siège y revendique. En vertu de cette suzeraineté, le Pape, par un bref
du 30 janvier 1768, déclare nuis et non avenus les décrets de l'infant, et
le somme de se rétracter sous peine d'excommunication» A cette usurpation
sur les droits d’un prince de leur maison, les Bourbons répliquent, celui
de France par l’occupation d'Avignon et du Comtat, celui de Naples par
l'occupation de Bénévent et de Ponte-Corvo, dont ils
réclament d’ailleurs la souveraineté. Puis, par des notes identiques remises au
Saint-Siège au mois de janvier 1769, la France, Naples et
l'Espagne mettent le Pape en demeure de supprimer les Jésuites. Clément
XIII mourut quelques jours après. Les alliés s'occupèrent de lui donner un
successeur à leur discrétion. « Si le Pape suit les principes de Clément
XIII, écrivait Choiseul les couronnes feront par la force ce qu'elles
demandent de la bonne volonté du Saint-Père. » Ganganelli promit de
supprimer les Jésuites, et il devint pape sous le nom de Clément
XIV. Alors il essaya d'atermoyer ; il se débattit pendant plus de
quatre années; mais les alliés tinrent bon, et ne cédèrent point
sur l'article du gage. « Le Roi, écrivait d'Aiguîllon,
le 11 janvier 1773, ne s'est emparé de cet État — Avignon — que parce
que la maison de Bourbon était mécontente des procédés du feu pape
envers l’Infant, et ne l'a gardé que parce que le roi d'Espagne l'a prié d'en
différer la restitution jusqu'à ce qu'il eût la satisfaction du Pape sur
l'affaire des- Jésuites. Dès qu'il l'aura obtenue, le Roi rendra
Avignon. » Et I ‘ambassadeur de Louis XV à Rome, le cardinal de Bernis, répondait le 17 février : « Il est au reste très-politique à la France d'avoir
toujours un moyen sûr entre les mains de remettre la cour de
Rome dans la bonne voie, si elle venait à s'en écarter. On prend Avignon
quand on veut, et cette facilité imposera toujours à ce pays-ci. » Naples suivait,
et la restitution de Bénévent dépendait, en réalité, comme celle
d’Avignon, de la suppression des Jésuites. Le Pape capitula, les Jésuites
furent supprimés, et le Saint-Siège recouvra ses États.
Mais pour que le scepticisme de la vieille Europe et
l’anarchie de la république chrétienne se manifestent complètement, il faut
suivre jusqu’au bout cette étrange affaire de l’Ordre de Jésus. Tandis que
les gouvernements catholiques proscrivent les Jésuites et usurpent de la
sorte sur l’autorité du Pape, les hérétiques et les schismatiques
recueillent l'ordre proscrit, et se piquent de demeurer plus papalins que
le Saint-Siège. Frédéric avait besoin de professeurs pour ses sujets de
religion romaine : l’occasion était bonne de s'en procurer à peu de frais,
et il en profita. «Comme mes frères les rois Catholiques,
Très-Chrétiens, Très-Fidèles et Apostoliques les ont chassés, disait-il au
prince de Ligne, moi, très-hérétique, j'en ramasse tant que je peux
« . Il n'en avait pas peur : dispersés dans ses populations protestantes et encadrés de fonctionnaires prussiens, ils devaient obéir. « Je sais bien, écrivait-il à Voltaire, qu'ils ont cabalé et se sont mêlés d’affaires; mais c’est la faute du gouvernement, pourquoi l’a-t-il permis? » Il fit ses conditions qui
étaient dures, et que les Jésuites subirent. La grande Catherine imita
son voisin, et comme lui, s'en trouva bien. Les Pères, qui
s'étaient montrés si peu accommodants envers les gouvernements
catholiques, devinrent très-souples et très-déférents entre les mains de
ces deux despotes, plus libertins encore que dissidents . Ils prêchèrent, notamment, aux Polonais annexés la
soumission à la tsarine orthodoxe et au roi luthérien.
Te rassemble ces traits, et je conclus que si quelque
chose paraît invraisemblable à la fin de l'ancien régime et contradictoire même
à la coutume suivie, c’est une coalition fondée sur le droit public pour
la défense de ce droit. « Un pape, disait Frédéric, qui aurait voulu
prêcher des croisades n'aurait pas attroupé vingt polissons. » Une
Sainte-Alliance avant 1789 est un véritable paradoxe historique.
L'ancienne Europe en était incapable, et il fallut la Révolution française
pour lui en donner lu notion.
XI
La diplomatie est l'expression des mœurs politiques. Les
diplomates de l'ancien régime forment, dans la société la plus brillante
de l'Europe, un groupe particulièrement exquis et raffiné. Mais il ne s'agit
point ici de l'esprit, des formes et du langage : c'est le fond qu'il fout
connaître; ce sont les vues et les actes qu'il importe de considérer, pour
comprendre comment cette diplomatie s'accommoda si volontiers des moyens
révolutionnaires, et comment les hommes de la Révolution s'en approprièrent
les procédés avec tant de facilité.
Les négociations nous apparaissent comme une intrigue
supérieure et grave. C'est le fond de cet art subtil. Les États ne se
gouvernent que par l'intérêt; mais il y a moyen de déjoue! ou de fausser
les calculs d'intérêt. La raison d’État règne; mais les passions
gouvernent, et c'est par elles qu'on mène les hommes. La politique ne vit
pas d'autre chose : c'est dire qu'elle s'abaisse très-souvent, et jusqu’à
s’avilir. La vieille Europe n'a point de scrupules, et ne se pique point
de fausse délicatesse. Le dix-huitième siècle ne présente rien d’ailleurs de
plus scandaleux que le spectacle donné, au dix-septième, par la cour de Louis
XIV : « Ce tremblement de9 plus puissants ministres et de tout ce qu’il y
a eu de plus grand », du roi d’Angleterre, de la Reine, des
ambassadeurs, devant la «chétive veuve de ce fameux cul-de-jatte, Scarron
, gouvernante des bâtards adultérins du Roi. Sous Louis XV, Marie-Thérèse
n’hésite pas à rechercher madame de Pompadour. « Elle fut, rapporte
un document officiel, la dépositaire des ouverture? de cœur de cette
princesse pour le Roi. » L’Impératrice avait ouvert son cœur à la
maîtresse de Louis XV pour obtenir l'alliance de la France; elle fit plus
quand il s’agit, quelques années plus tard, d’obtenir la reconnaissance du
partage de la Pologne, conclu malgré l'alliance et à son mépris. L’acte
était très-scabreux, il fallut s’humilier, et très-profondément.
Marie-Thérèse avait une fille de dix-sept ans qui venait d’épouser le dauphin de
France. Elle la chargea d’amadouer la du Barry. «Je n’exige pas des
bassesses, écrivait-elle à son ambassadeur, encore moins des intimités,
mais des attentions dues en considération de son grand-père et maître, en
considération du bien qui peut en rejaillir à nous et aux deux cours;
peut-être l'alliance en dépend. Je m'attends de vos soins et de ceux de ma
fille que vous emploierez tous . »
Lorsque la plus honnête des souveraines, très-pieuse et
parfaitement vertueuse de sa personne, en est réduite à de telles
capitulations, on comprend que les parfaits sceptiques qui mènent ailleurs
les affaires se meuvent avec une singulière désinvolture sur un champ de
manœuvre si bien disposé pour leurs opérations. S’il y a des maîtresses à
Versailles, il y a des favoris à Pétersbourg : on les gagne avec les
mêmes bassesses . C'est d'ailleurs partout le
même jeu, que l'on mène quelquefois très-loin, au moins dans l'intention,
et fort au-delà des limites de la galanterie. A quelqu'un qui désirait,
en 1723, la mort du roi de Pologne, un agent écrivait: « Cet événement
peut même n’être pas éloigné. Il ne faudrait qu’une nouvelle maîtresse,
spirituelle et touchante, au roi de Pologne pour le rendre
prochain. » Donner une maitresse au Roi, un amant à la Reine, à
l'impératrice» voire à la princesse royale» femme de l'héritier
présomptif, est un des artifices préférés de la diplomatie. 11 est tel
personnage qui joua un rôle très-grave et fit longtemps figure sur la
grande scène du monde, dont l'audience de départ et l'instruction secrète
peuvent se résumer par ce distique célèbre :
Et que m'ordonnez-vous, seigneur, présentement!
De plaire à cette femme et d’être soo amant.
L'instrument de tous ces artifices, c'est la corruption.
La vénalité sévit presque partout. Le marquis d'Argenson relève, avec une
juste fierté, une belle exception à cette dégradation générale. « La
corruption ne s'est aucunement glissée dans le9 bureaux des affaires
étrangères; il en faut convenir comme d'un phénomène qui tient du miracle
et qui fait honneur à la nation française, vu le peu de salaire qu'on
donne à ses commis et le peu d'espoir de fortune.» D'Argenson prétend que
cette méthode « de ne plus rien persuader que l'argent à la main « est
venue d'Angleterre. Le fait est qu'elle y est fort suivie; mais elle
l'était aussi sur le continent. Les plus anciens traités de l'art
de négocier en font foi; la Bruyère place au rang des qualités du
diplomate, l'art de savoir offrir à propos et, tout au moins, de paraître
disposé à recevoir. « Il sait intéresser ceux avec qui il traite... il ne veut pas non plus être cru imprenable par cet endroit, il laisse voir en lui quelque sensibilité pour sa fortune ; il s'attire
par là des propositions qui lui découvrent les vues des autres les plus secrètes, leurs desseins les plus profonds et leur dernière ressource, et il en
profite. »
La plupart, au dix-huitième siècle, en profitent jusqu'au
bout, et ne s'arrêtent point au manège de coquetterie. On y va tout
crûment. En 1716, Dubois négociait avec Stanhope. «Je hasardai le
compliment, écrit-il au régent, et je n'ai jamais eu plus de joie que de
voir qu'il me laissait tout dire, jusqu'à la somme, que je fixais tout
d'un coup à 600,000 livres, ce qu'il écouta gracieusement sans se fâcher.
« Au moment où commence la révolution française, Thugut,
qui avait été internonce à Constantinople, et qui allait être appelé à diriger
la politique autrichienne dans cette grande crise, touchait depuis 1768 une
pension du roi de France. Indépendamment de ce commerce courant, il y a les
grands marchés, qui s'ouvrent périodiquement : les diètes de Suède et les
diètes de Pologne. En 1763 et en 1766, celles de Suède coûtèrent à la
France, l'une 1,400,000, l'autre 1,830,000 livres. En 1773, le ministre
russe Panine propose à ses associés de Vienne et de Berlin d’assurer
un fonds pour la séduction, et de « former une caisse pour les opérations communes. Mais le marché par excellence, c'est la diète électorale du Saint-Empire. Là tout le monde est prêt à donner ou à recevoir. En 1741, lorsqu'il s'agit de faire un empereur
avec un Bavarois, Belle-Isle pousse les enchères; toutefois, comme il
est prudent, il ne paye qu'après le vote. La précaution n'était point
inutile, car l'électeur de Cologne, qui avait reçu 100,000 florins de
l'Autriche, avait obtenu de son confesseur la permission de se dédire sans
rendre l'argent. Le procédé s'applique même aux conclaves. « Le Roi,
écrivait un ministre de Louis XIV, ne doit rien omettre des moyens qu'il a
entre les mains, et doit employer l'adresse et les insinuations, et
même l'argent, qui est un moyen plus court et plus sûr qu'aucun
autre, et qui est en usage depuis longtemps à la cour de Rome,
pour se procurer un p pe plus sage et moins
partial que le dernier. » Le chapitre des fonds secrets et des pensions
occupe une place prééminente dans les budgets des chancelleries.
Comme si les cabales de la diplomatie officielle
n'étaient point suffisantes, et comme s'il y avait encore dans ce
manège de brigues, de corruption et de supercherie quelque
besogne qui lui répugnât, on la double d'une diplomatie secrète,
qui s'enchevêtre dans sa trame, s'y embrouille, et fiait de
l'histoire des négociations en ce siècle un labyrinthe inextricable.
On avait eu de tout temps des agents occultes, pour suivre
les affaires scabreuses ou amorcer les négociations hasardées ;
mais jamais on n'en vit autant qu'au dix-huitième siècle. Il
semble que dans la satiété du pouvoir absolu, les souverains aient
pris je ne sais quel goût de roman, de conspiration et
d'aventure. Leur scepticisme est si radical, leur méfiance si profonde;
ils ont abusé à tel point de tous les stratagèmes, qu'ils en viennent à
douter de tout le monde, et surtout de leurs propres confidents. Il fout, pour
les rassurer, des inconnus qui les abordent dans le mystère, avec des mots
convenus et des signes de reconnaissance. Il s'établit une sorte de
franc-maçonnerie diplomatique avec ses initiateurs et ses adeptes. Ce qui était
auparavant un expédient devient une institution. Louis XV poussa
cette passion jusqu'à la manie 4; mats il ne fit, en
réalité, que raffiner sur les autres. L*Europe était inondée d'agents
secrets. Le rôle semblait si flatteur que tout le monde l'enviait. Les
financiers, qui avaient des correspondants partout, les gens de lettres
auxquels s’ouvraient toutes les portes, tiraient vanité de ces emplois et
trouvaient un ragoût nouveau pour leur amour-propre à jouer ainsi, ne
fût-ce que dans l'antichambre, le négociateur et l’homme d'État. Voltaire
fut piteux dans ce rôle, Diderot insignifiant; Grimm, qui était Allemand et qui
avait quelque teinture du métier, y rendit des services à ses maîtres : il
a eût même admettre parmi les réguliers. Tous les ambitieux essayent de
monter par cet escalier dérobé. C’est par là que Dumouriez se lança dans
le monde. Les registres de la diplomatie secrète sont parsemés
de noms illustres. Il n'y en a pas de plus fameux que ceux de
deux hommes auxquels la mort imminente de Frédéric fournit, en 1786,
l'occasion de débuter, dans les confidents et à l'arrière-plan, en attendant le
jour très-prochain où ils tiendraient les premiers rôles dans la grande
tragédie du siècle. Sur la proposition de Talleyrand, Mirabeau fut envoyé comme
observateur à Berlin. C'était comme une répétition improvisée où ils s'exerçaient
l'un et l’autre : Mirabeau tenait l’emploi d'ambassadeur, et le futur
négociateur des traités de Vienne, celui de ministre in partïbus.
Dans les dessous du théâtre, dans les couloirs et les
coulisses, les aventuriers foisonnaient. Ils encombraient les
hôtelleries, écoutant à toutes les cloisons, s'insinuant par tous les
corridors, trafiquant des secrets, négociant des nouvelles, véritables
proxénètes politiques prêts à vendre tout ce qui était à acheter,
à acheter tout ce qui était à vendre. « Accueilli dans une
ville, emprisonné dans une autre », comme le héros de Beaumarchais, sa
fidèle image, l'aventurier est plus souvent reçu qu'il n'est éconduit. Il
est par excellence le courtier de cette contrebande, l'agent de change de
cette bourse interlope, le commis voyageur de ce commerce clandestin. Un
cynique comme Casanova, un charlatan comme Cagliostro, percent jusque
dans les cours; un aventurier équivoque, sorte de Figaro androgyne, le
chevalier d’Éon, se fait un rang dans la diplomatie. On verra un marquis
de Poterat, agioteur et conspirateur, traqué naguère
par la police et les recors, mélange d’escroc,
d’espion, de spadassin de lettres, déclassé de tous les mondes, irrégulier
de toutes les carrières, se présenter à Vienne avec des pleins pouvoirs du
gouvernement directorial, se faire recevoir et se faire écouter. Un comte
d'Antraigues, qui ne vaut pas mieux, « la fleur des drôles » ,
dit un de ceux qui l’employaient, devient « l’âme
de l’émigration » . Un autre chevalier de la même industrie, Roques de
Montgaillard, en est, pour un instant, la tête. La Révolution n’enfanta
point les bandes d’intrigants que l’on vit alors rôder sur tous les
chemins de traverse de l’Europe; ils végétaient dans les bas*fonds, elle
les poussa vers la surface et les jeta sur la rive, parmi les épaves et
l’écume. Us se mirent en campagne : le temps était propice, l'édifice
était bouleversé, on n’y pouvait plus pénétrer que par les souterrains. Ces
hommes convenaient à cette besogne. On avait l'habitude de se servir de
leurs pareils, on connaissait même, bien que d’assez mauvaise part, le
plus grand nombre d’entre eux. On les employa, et de là vint
l’importance démesurée qu’ils acquirent, non-seulement dans le parti de
la Révolution, mais dans celui des émigrés et jusque dans
les anciennes cours.
Surprendre, corrompre ou débaucher les agents, étaient
des moyens assez dangereux et dispendieux de se renseigner. Il y en avait
un, plus simple et moins coûteux, pour découvrir les secrets des
diplomates, c’était d’intercepter leurs lettres. « Cette déloyauté que
l’usage commun semble avoir autorisée, dit l’auteur des Institutions
politiques , est si connue, si triviale, qu’on a trouvé presque
partout le moyen d’en éluder les effets en se servant d’un chiffre
indéchiffrable ». Mais la clef s’achète, et il n’est pas, au moins en
ce temps-là, de combinaison qui, à la longue, ne révèle son secret.
Le cabinet noir est une institution d’État; les interceptes, comme
on les nomme, sont une source constante d’informations. Certains agents
étaient devenus maîtres dans l’art de décacheter, déchiffrer et recacheter
les lettres. Ceux de Paris passaient pour très-adroits; ceux
de Vienne ne le leur cédaient en rien. Ils possédaient non-seulement le
chiffre de l'ambassade de France, maie celui même de la correspondance
occulte de Louis XV. C’est par ce canal très-détourné que le ministre des
affaires étrangères, d’Aiguillon, connut le secret du Rot\ qui
depuis longtemps n'en était plus un pour la cour de Vienne. Le cardinal de
Rohan, alors ambassadeur à cette cour, avait acheté un des agents
du cabinet noir, et entre autres documents précieux que celui-ci lui
révéla, se trouvaient les lettres que le comte de Broglie adressait à l’un
des secrétaires de
Il n’y avait qu'un moyen d'échapper aux « interceptions
», c'était de confier les dépêches à des courriers sûrs, braves
et diligents; et ce n'était encore qu’un expédient assez précaire.
— Ne manquez pas de chiffrer soigneusement vos dépêches, écrivait en 1788
le comte de Montmorin à un agent français en Italie, même celles que vous
confiez aux courriers espagnols. » Sans parler des autres accidents, les
courriers espagnols peuvent être enlevés, comme il y en a eu des exemples
*. « Les exemples étaient classiques. Au mois de juin 1685,
Louvois, averti qu'un courrier de l’Empereur, venant d’Espagne, devait passer
par l’Alsace, écrivit à M. de Montclar qui commandait
à Strasbourg : « Sa Majesté juge important, dans les conjonctures
présentes, de faire dévaliser ce courrier et d'avoir ses dépêches. Aussi
elle vous ordonne d'établir, en quelque village voisin de la route de la
poste entre Saverne et Strasbourg, trois ou quatre gens assurés qui
puissent dévaliser le courrier, prendre ses dépêches, qu'il faut chercher
avec le plus grand soin, tant sur lui que dans sa selle, sous prétexte de
chercher de l'argent. » Si le courrier se défendait, il y pouvait laisser
sa vie. On la prenait même au besoin pour mieux faire croire à une
embuscade de bandits de profession. « Il ne faut, dit le sage Bielfeld, choisir pour ce rude métier que des hommes
robustes et d'une fidélité reconnue. »
Les courriers étaient de petites gens; ils
disparaissaient sans laisser de trace : tout le monde savait que les routes
étaient infestées de brigands, et tous les gouvernements se rendaient
ce témoignage que leur police était insuffisante pour les
réprimer. Il était plus audacieux et plus malaisé d'arrêter et de
dévaliser les ambassadeurs eux-mêmes; cela se fit cependant, malgré la
fameuse sauvegarde du droit des gens. Les précédents étaient notoires, sinon
justifiés. L'enlèvement de Maret et de Sémonville, en
1793, ne fut que la répétition d'un attentat accompli dans le même lieu et
dans des circonstances analogues, au seizième siècle. Les envoyés français
qui traversaient le Milanais pour se rendre à la cour de Soliman, furent
alors assassinés par l'ordre du gouverneur impérial, qui voulait s'emparer
de leurs papiers. L’attentat de Rastadt, en 1799, avait aussi ses
précédents, moins anciens, il est vrai, mais de tout aussi haute origine.
Pendant le congrès de Cologne, en 1674, Louvois écrivit au
comte d*Estrades : « Il y a bien de
l'apparence que M. de Lisola (plénipotentiaire
de l'Empereur) doit bientôt partir de Liège pour s'en retourner à Cologne.
Comme ce serait un grand avantage de le pouvoir prendre,
et que même il n'y aurait pas grand inconvénient de le tuer, pour peu que
lui ou ceux qui seront avec lui se défendissent, parce que c'est un homme
fort impertinent dans ses discours et qui emploie toute
industrie, dont il ne manque pas, contre les intérêts de la France,
avec un acharnement terrible, vous ne sauriez croire combien
vous feriez votre cour à Sa Majesté si vous pouviez faire exécuter ce
projet, lorsqu'il s'en retournera. » Lisola parvint à échapper au danger; mais cette manière de négocier était si bien
entrée dans la coutume, qu'un mois après, les soldats de
l'Empereur s'emparèrent du prince de Fürstenberg, plénipotentiaire
de l'électeur de Cologne et client de Louis XIV ; ils l'emmenèrent à
Vienne, où il resta prisonnier jusqu'à la paix.
Le dix-huitième siècle ne fit que continuer la tradition
et développer les abus de la coutume. Frédéric poussa jusqu'à sa dernière
conséquence le procédé des investigations par « interceptes ». Soupçonnant, en
1756, qu'il se tramait un complot contre lui et que la preuve s'en
trouverait à Dresde, il occupa cette ville sans déclaration de guerre, et
fît main basse sur les archives de l'État. La leçon ne fut point perdue,
et l'on en rencontrera plus d'une application dans la suite de ces études. L'enlèvement
du duc d’Enghien sur territoire neutre, son jugement sommaire, son exécution
clandestine, guet-apens, en réalité, suivi d’assassinat; l'envahissement de
Rome, l’arrestation du Pape, la saisie des archives au Vatican, forment
le dernier terme de la série.
XII
La paix, ainsi pratiquée, est précaire et perfide; la
guerre est atroce. Cependant, tout excessive et barbare qu'elle
parait, elle vaut mieux que la paix : elle est plus franche, et elle
demeure au moins conforme à son objet, qui est le règne de la
force. Elle conserve une noblesse qui lui vient des mœurs chevaleresques.
Si le droit qu'elle fait prévaloir, le droit du plus fort, est grossier et
subalterne, les moyens qu'elle emploie la relèvent singulièrement. Elle
exige les plus hautes vertus dont l'homme se sente capable. L'honneur en
est le grand ressort : il s'établit entre tous ceux qui portent une épée
une sorte de fraternité d'armes, qui les fait s'estimer les uns les
autres, alors même qu'ils se combattent avec le plus d'acharnement. C'est l'aspect sous
lequel l'ancienne société européenne, et la française en particulier, se
présentent à nous avec le plus de grandeur. Enfin, les armes sont une
carrière, la plus noble de toutes, qui a les mêmes règles dans tous les
pays de l'Europe. Les guerres ne sont point des conflits de race : elles
sont violentes, mais elles n'ont point l'âpreté des luttes des nations. On
voit nombre d'officiers passer du service d'un État au service d'un autre,
en toute loyauté et sans encourir le plus léger blâme, encore
moins le soupçon. Il en résulte entre les états-majors, avant et
après le combat, des relations de haute courtoisie qui
tempèrent, dans une certaine mesure, la férocité de la guerre; toutefois
la mesure est étroite. La guerre dépouille l'homme du
vernis d'emprunt dont il se pare; elle le met à nu, découvre toutes
ses infirmités, lâche tous ses vices, débride toutes ses passions. Il faut
pour qu'on y conserve le gouvernement de soi-même, une culture très-profonde,
l'effort latent d'une civilisation très-ancienne. Sous les dehors d'une
élégance raffinée, les hommes du dix-huitième siècle restent brutaux et
emportés. La plupart dissertent élégamment sur l’ «humanité» , fort peu
sont humains. La « sensibilité « est pure affaire de mode; ils se
poudrent, ils se parent : au fond, ils gardent toute la rudesse des mœurs
du siècle précédent. S'il en était autrement, on ne s'expliquerait ni
l'héroïsme ni la violence des guerres de la Révolution. Cette violence
n’est pas le propre des troupes improvisées que la République jeta sur les
champs de bataille : on la trouve au même degré dans l'armée des émigrés,
qui est formée de gentilshommes, et dans les armées régulières de la coalition.
On ne doit pas oublier que la lutte s’ouvre par le manifeste du duc
de Brunswick : ce manifeste n'est pas autre chose que le code de la
guerre sous l'ancien régime.
L'histoire des guerres du dix-septième siècle n'est qu'un
sinistre commentaire des eaux-fortes de Callot et de Romain de Hooge. Les
soldats nous apparaissent brutaux, les années confuses et indisciplinées. La
coutume est implacable. La guerre doit nourrir la guerre. On réquisitionne
jusqu'à extinction; on vide tous les trésors, même ceux des églises Tant
que l'envahi peut payer, l'envahisseur le rançonne. C'est non-seulement
un moyen d'entretenir l'armée, mais un moyen d'alimenter le trésor et
de pourvoir aux guerres futures. L’extraordinaire des guerres est
une des ressources les plus sûres des financiers du temps. Ajoutez le
pillage, le viol, l'incendie. Le faix de la guerre tombe
sur le pays occupé et l'écrase. On proscrit les habitants réputés
dangereux ou simplement suspects Les autres prennent peur, et, pour se
soustraire nu péril qui menace non-seulement leurs biens, mais leurs personnes,
l'honneur de leurs femmes et de leurs filles, ils émigrent. Alors on met
une taxe sur les absents, puis on démolit les maisons de ceux qui ne la
payent pas. L’incendie est un moyen classique d’activer les
payements. « Jamais, écrit
Luxembourg, en 1672, accès de fièvre n'ont été si réglés que notre coutume
de brûler, de deux jours l’un, ceux qui sont assez sots pour nous y
obliger. » L’électeur palatin proteste, non contre le fait, mais contre
l’abus : « Il me semble, écrit-il à Turenne, qu'à toute rigueur, on
ne met le feu qu'aux lieux qui refusent des contributions. » On
brûle aussi les maisons et l'on pend les habitants des villages
où l’on a tiré sur les troupes. « Les habitants des villes, bourgs
et villages qui oseraient, dit le manifeste du 25 juillet 1792,
se défendre contre les troupes de Leurs Majestés Impériale et Royale
et tirer sur elles soit en rase campagne, soit par les fenêtres, portes et
ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-champ suivant les
rigueurs du droit de la guerre, et leurs maisons démolies ou brûlées. »
Louvois a été l'exécuteur implacable de ces œuvres
sanguinaires; mais il n’a rien inventé : il n'a fait que régulariser, en
quelque sorte, les usages établis, et appliquer avec méthode les procédés
que ses contemporains employaient avec confusion. Il tient que ce système
de terreur forcera plus rapidement le peuples à se soumettre. « Il faut
absolument, écrit-il, à propos du Pulutinat,
mettre ces peuples-là à la raison, soit en les faisant pendre, soit en
brûlant leurs villages. » Les Allemands opposent une résistance opiniâtre;
on rivalise de brutalité; la cruauté des représailles exaspère les
passions. « Il faut enchérir en inhumanité sur les Allemands s’ils ne
prennent pas le parti de faire une guerre honnête », s'écrie Louvois. lia
traitent Les Français de cannibales ; les Français ne leur trouvent «
que la figure et la face d’hommes » . Louis XIV fait brûler
cinquante maisons pour une qu’on incendie chez lui; les Allemands
font fusiller deux prisonniers français pour une maison qu'on
leur brûle. Si une place résiste plus que de
mesure, on menace la garnison de la mettre aux galères. Si l’on y trouve
des émigrés ou des sujets rebelles, on les emprisonne; puis, s'ils sont en
petit nombre, on les pend, sinon on les décime, et les survivants
vont ramer pour le Roi. « Je ne saurais, écrit le prince de Condé
à Louvois, en 1673, m’empêcher de vous dire que je trouve les esprits
de ces peuples tout autres que l'année précédente; ils sont tous au
désespoir .» A partir de 1793, ce sera le lugubre et monotone refrain
de tous les généraux qui ne sont pas des soudards, de tous les
commissaires qui ne sont pas des fanatiques. Les mêmes doléances se
retrouveront dans la correspondance des militaires et des diplomates étrangers.
Les étrangers appliqueront à la France, et les révolutionnaires
appliqueront aux pays étrangers le code de guerre de Louvois.
C'est ainsi que les hommes du dix-huitième siècle
comprirent la guerre et qu'ils la firent. D'Argenson en reçut beaucoup
de plaintes durant son ministère, et il s'en affecta. On lui répondit que
« guerre et pitié ne vont pas ensemble » . On
disait vrai. Les guerres de ce temps sont célèbres par l'indiscipline
des armées, les exactions des vainqueurs, les fortunes
scandaleuses de plusieurs chefs. Les armées traînent à leur suite toute « une foule parasite accrochée à
leurs fiance » et vivant de leurs rapines; « faubourgs ambulants » où les officiers et les
soldats vont brocanter et dépenser le butin. Ce sont
des caravanes dévastatrices qui s'avancent lourdement à travers le pays qu'elles ruinent et empestent ; elles s'entravent, s'encombrent,
se débandent dans la victoire s'effondrent dans le désastre. Un contemporain
écrit, en 1741, après le passage de Frédéric en Moravie : « Depuis les
Goths, on n'avait jamais vu faire la guerre dans ce goût-là » En 1744, les Autrichiens poussent jusqu'à
la frontière de Lorraine et somment les habitants de se
soumettre; quant à ceux qui résisteront, on les pendra, « après les
avoir forcés de se couper eux-mêmes le nez et les oreilles ».. La guerre de Sept ans dépassa en atrocité toutes les précédentes. Le comte de Saint-Germain écrit en 1757 : «Le pays, à trente lieues à la ronde, est saccagé et ruiné comme si le feu y avait passé. Nous sommes environnés de pendus, rapporte un autre témoin, et l'on n'en
massacre pas moins les femmes et les enfants
lorsqu'ils s'opposent à voir dépouiller leurs maisons. » Frédéric incorpore les
prisonniers dans son armée, et c'est encore un bienfait pour eux :
autrement, comme à Crefeld, on massacre tout ce
qui cesse de résister. Entre Russes et Prussiens, l'acharnement est effroyable.
Les Russes occupent Memel en 1757, enrégimentent la garnison, déportent
des bourgeois. « On n’avait rien vu de pareil depuis l'invasion des Huns;
on pendait les habitants après leur avoir coupé le nez et les
oreilles, on leur arrachait les jambes, on leur ouvrait les entrailles et
le cœur «Les Prussiens prirent leur revanche l'année suivante, à Custrin ». Les Russes, raconte Frédéric, perdirent deux mille prisonniers et pour le moins quinze mille hommes qu'ils
laissèrent sur place, parce que les soldats ne leur firent
point de quartier. » En 1788, le prince
Potemkine assiégeait depuis six mois la
ville turque d'Otchakof. C'était un homme de cour et du meilleur ton. Il se piquait de littérature et de délicatesse. « Les cruautés des Espagnols dans le
nouveau inonde et des Anglais aux Indes,
écrit un Russe , ne sont rien en comparaison de notre philosophe
militaire, qui s'est occupé à traduire l’Heloïse de
Rousseau, en faisant périr tous ceux qui possédaient des effets capables
de tenter sa cupidité. » Le 16 décembre, on donna l'assaut. Sur vingt
mille Turcs qui défendaient la place, on en tua dix mille. La ville fut
mise à sac, le pillage dura trois jours, plus de six mille habitants
furent massacrés. « L'acharnement des
soldats russes était tel, raconte Ségur, que, deux jours après l'assaut,
lorsqu’ils trouvaient des enfants turcs cachés dans quelques réduits, dans
quelques souterrains, ils les prenaient, les jetaient en l'air, les recevaient
sur la pointe de leurs baïonnettes et s'écriaient : — Au moins ceux-ci ne
feront jamais de mal aux chrétiens! »
On prend des otages non-seulement pour assurer la
sécurité de sa marche, mais celle des détachements que l’on laisse
en arrière. Lorsqu'il abandonne Prague, en 1742, Belle-Isle emmène
seize notables, choisis quatre dans la noblesse, quatre dans le clergé,
quatre dans la magistrature et quatre dans la bourgeoisie : ils répondent
de la garnison qui reste dans la place. On va plus loin, on saisit les
places mêmes, et l'on occupe au même titre des pays entiers. Le duc de Choiseul
écrivait de Vienne, en 1757 : « J'ai engage M. le comte de Kaunitz à dire avec assurance au
ministre hanovrien que si les 15,000 Anglais que l'on supposait devoir
débarquer en France, y faisaient la moindre exaction contraire aux règles
suivies entre nations policées, l’électorat de Hanovre répondrait des
dommages, et qu'un village Français brûlé par les Anglais occasionnerait
sans rémission l’incendie d’une ville hanovrienne. Bernis, qui
était alors ministre des affaires étrangères, approuva entièrement
la mesure : «C'est avoir trop mauvaise opinion de nous, que de nous
croire capables d'épargner un ennemi aux abois..... Les États du roi
d’Angleterre doivent, en quelque façon, être regardés comme un otage entre nos
mains. »
Si l’on veut avoir le dernier mot de la coutume, de
celle, en particulier, que suivaient les États qui formèrent la
coalition contre la France, il faut les considérer à l'œuvre, non en pays ennemi
et envahi, mais en pays occupé, qu'ils veulent conserver : dans les provinces
polonaises qu’ils vont se partager et dont ils prennent possession, à
titre de nantissement. Les soldats russes, « plus voleurs de grand chemin, que
soldats », au dire de Rostopchine, rivalisent de violence avec les
Polonais qu’ils combattent, et les dépassent bientôt. De part et d’autre,
on tue, pille, brûle, viole et rançonne au nom de la religion. On se
convertit mutuellement à coups de fusil et à coups de fouet. Saldern qui
commande ces Russes est, dit un témoin, « un enragé auquel on a donné un
sabre ». Frédéric exploite militairement les
territoires qu’il usurpe; il y forme des magasins, s’y ravitaille, lève des contributions, refait son armée et réquisitionne jusqu’à des troupeaux de Polonaises pour peupler la Poméranie, où, parait-il, on manque de femmes. « Cette
rigueur, écrit le résident saxon, a poussé les habitants au
désespoir. » Les Autrichiens, plus cultivés, se piquent de légalité. Ils
délimitent les frontières, compulsent les titres, les revendiquent, et,
cela fait, appliquent aux populations « réincorporées » le rude
gouvernement des États héréditaires. Au fond, sous ces apparences
doucereuses et ces formes de procédure, ce régime vaut celui des Russes et
des Prussiens. « Au nom de la bienfaisante Marie-Thérèse, rapporte un
historien , deux hommes, Pergen, chargé de
l’administration, Hadik, commandant des troupes, prenaient contre ces
malheureuses contrées ce qu'on appelle des mesures révolutionnaires, et y
appliquaient un code qui a devancé celui de notre révolution ».
L'émigration fut imputée à crime, défense fut faite aux habitants de
quitter le territoire; ceux qui restaient étaient rançonnés à merci,
ceux qui essayaient de se soustraire par la fuite à une
occupation odieuse étaient punis de la confiscation : Branicki,
que le roi de Pologne avait envoyé en mission à Versailles, fut tenu
pour émigré, ses biens furent confisqués. Les juges polonais
durent prêter seraient à l'Autriche et condamner à sa guise leurs
compatriotes. La plupart eurent peur et obéirent. Cependant on estimait, à
la cour de Vienne, que ces deux proconsuls y mettaient trop de mesure et
gardaient trop de ménagements. « On reproche ici au comte Pergen, écrivait
Joseph II, de n'étre pas assez actif, et la
vérité est qu'il n'y a encore rien de fait. » Hadik ne vaut guère mieux :
« Il est trop vieux pour cette besogne, trop lent et trop entravé par ses
préjugés hongrois, qui ne conviennent point ici ».
Telles sont les mœurs de la guerre à la fin de l'ancien
régime. Les terroristes les trouvèrent faciles et s'en accommodèrent aisément;
toutefois, ils y ajoutèrent, outre la férocité de leur fanatisme, une
dépravation nouvelle et particulièrement insupportable : l'hypocrisie
humanitaire. Il fallut pour résister à cette impulsion générale, à la
tyrannie de la consigne des uns, à la contagion de représailles répandue
par les autres, une singulière force d'âme. Elle est la gloire la plus pure des
héros de nos guerres nationales. Vétérans philosophes comme
Dugominier, jeunes guerriers enthousiastes comme Marceau ou Desaix, iis surent joindre aux vertus militaires des anciennes
armées l'élan chaleureux de leur générosité.
XIII
Rassemblons ces faits et concluons. Deux épisodes
résument la coutume de l'Europe à la veille de la Révolution française
: la guerre de succession d'Autriche et le partage de la Pologne. La
première montre le cas que l'on faisait des engagements d'État; le second,
le respect que l'on professait pour les souverainetés établies. Ces actes
iniques sont le testament de la vieille Europe; Payant signé, elle n'avait
plus qu'à mourir, léguant à ceux qui prétendaient la réformer et qui, pour
leur confusion et le malheur public, ne surent que l'imiter,
la pernicieuse tradition des abus dont elle périssait. Ces
abus résultaient de la coutume, mais la coutume n'avait jamais
été interprétée avec ce cynisme de logique et poussée dans l'application
jusqu'à ces scandaleuses extrémités. C'en est le summum jus, c'en
est aussi l'injustice suprême, le sophisme et la négation. L'ancien régime
était arrivé à ces confins équivoques où le droit dénaturé dégénère en
abus. L'exemple des siècles passés, leurs propres précédents, tout avait
disposé ces Étals à ces actes et les avait acheminés insensiblement vers
ces excès de leur principe. Ils ne s'aperçurent pas qu'en excédant, ils
détruisaient. Leur droit n'était que prescription, il reposait sur la possession
de fait, qui est parce qu’elle est, et ne se soutient que par son propre
poids : mole sua stat. Ils déchirèrent violemment le voile qui
cachait le sanctuaire des États et dérobait è la foule le mystère de la
souveraineté. Ils montrèrent aux nations que deux choses primaient le
droit des souverains et le droit des États : c'étaient la force des États
et la convenance des souverains. Ils ouvrirent les voies à une révolution
qui, pour renverser leurs trônes et bouleverser leurs empires,
n'eut qu’à retourner contre eux leur propre conduite et à suivre
leurs exemples. C'est ainsi qu'en appliquant rigoureusement la
coutume établie, les souverains qui représentaient le plus complètement
l'ancien régime, en préparèrent la chute, justifiant, sans le savoir, cette
profonde pensée de Pascal : « La coutume fait toute l'équité par cette
seule raison qu'elle est reçue; c'est le fondement mystique de son
autorité. Qui la ramène à son principe l‘anéantit. »
La raison d'État, comme principe et fin dernière,
l’intrigue pour moyen, la force pour loi, voilà tout ce qui reste de
ce droit public. Les politiques le déclarent cyniquement. « La force
est la suprême loi, disait un diplomate autrichien, et l'on est fait pour
en avoir encore lorsque l'on en a déjà beaucoup. » On ne peut y songer
sans en être effrayé, et l'on retrouve cette impression d'effroi chez tous
les contemporains qui voient d'un peu haut, qui observent et qui réfléchissent.
Personne n'eu a été plus pénétré et ne l'a
rendue en termes plus saisissants que l'homme qui devait être, dans la
crise qu'il pressentait, le conseiller toujours clairvoyant et toujours
méconnu de la vieille Europe, Mallet du Pan. Il écrivait en 1792: «
Il n'exista peut-être dans aucune partie du monde de causes
plus fécondes de succès pour les auteurs d’un bouleversement
social. Divisée en une multitude de gouvernements divers,
l'Europe offre peu de bases d'une résistance commune, et la
première grande nation continentale qui change la face de la société,
n'a à redouter que des membres désunis. D’après le caractère
qu'a pris la politique de l'Europe depuis le dernier siècle, et
la nature des conventions sur lesquelles on l'a fondée, il est devenu
difficile d'ébranler, pour un intérêt commun, trente souverains qui se
craignent tous, et que leurs ministres ont accoutumés depuis cent ans à
établir leur sûreté sur l'indifférence pour les dangers de tous les États,
qu'ils soupçonnent pouvoir leur nuire un jour. »
Or, dans le temps où la république européenne se dissout
dans cette anarchie, où les liens, frêles et artificiels, qui unissent les
gouvernements semblent rompus partout, on voit, à l'intérieur des États,
les mêmes principes de ruine et de dissolution menacer Tordre établi. Tout se
décompose et se désagrégé à la fois .* la même crise rompt les relations des
États entre eux et trouble, chez eux, les relations du
gouvernement et des citoyens. Elle provient des mêmes excès et se
développe par les mêmes causes. Dans la politique extérieure comme du
ns les affaires internes des États, l'ancien régime périt par
l’abus de son principe. La même révolution tes menace tous
; impuissants déjà à se liguer contre elle, s'ils en avaient
deviné le péril, ils sont plus impuissants encore à le discerner.
L'étude de la politique européenne nous explique comment cette révolution
a pu se développer impunément en Europe et triompher des ligues destinées
à la réprimer. Une revue rapide des gouvernements et des nations nous permettra
de nous rendre compte du caractère particulier quelle revêtit, et des
facilités qu'elle trouva pour se propager.
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