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LA CRÉATION DE L'UNIVERS SELON LA GENÈSE.

 

ALBERT SOREL

L’EUROPE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

LIVRE PREMIER

LES MOEURS POLITIQUES ET LES RÉFORMES

 

CHAPITRE II

LES GOUVERNEMENTS ET LES RÉFORMES.

I

« Maintenant toutes les puissances sont dans leurs crises » , disait la grande Catherine en 1780. Les écrits des contemporains sont remplis de prédictions sinistres sur l'avenir des États. C’est un cri général de décadence; on attend des révolutions, on annonce des catastrophes. En France, elles semblent imminentes : la machine est trop vieille et trop compliquée, le ressort se détend, le mécanicien défaille, l'Etat se détraque. La France succombe à la décrépitude, la Prusse à l'épuisement d'une croissance prématurée. C'est une «puissance factice». Elle n'a sur l’Europe qu'une façade grêle et précaire, construction chancelante élevée témérairement sur le sable, sans pilotis et sans assises; elle ne se soutient que par le génie de l’architecte. « Si jamais, écrit Mirabeau, un prince peu sensé monte sur ce trône, on verra crouler soudainement ce géant formidable, on verra la Prusse tomber comme la Suède. » Marie-Thérèse gémit sur la chute de sa monarchie : « Tout lien civil et politique ne tient plus, on ne voit les hommes et les provinces que plus malheureux et en décadence ; cela ira toujours en augmentant, si nous en agissons de même. » Mallet du Pan montre l’Angleterre « surchargée de taxes, déchirée par l’esprit de parti, corrompue par la soif de l'argent » menacée ainsi que le fut Venise, par tous les prophètes politiques, d'une ruine inévitable». Que dirai-je de l'Espagne? Les causes de sa décadence sont déjà un lieu commun pour les philosophes, un exercice d’école pour les élèves en politique Quant à la Pologne, abandonnée des médecins, elle est réduite à choisir entre les formules des alchimistes et les panacées des empiriques. « Je vois, écrivait Rousseau en 1772,  tous les États de l’Europe courir à leur ruine : monarchies, républiques, toutes ces nations si magnifiquement instituées, tous ces beaux gouvernements si sagement pondérés, tombés en décrépitude, menacent d’une mort prochaine. Tous les grands peuples, écrasés par leurs propres masses, gémissent ».

Les causes de cet effondrement de l’ancien régime sont partout les mêmes : l’excès des dépenses de cour et des dépenses de guerre; les bâtiments somptueux, les maîtresses prodigues ou avares, les favoris cupides; par-dessus tout les exigences incessamment croissantes des armements disproportionnés. « L’Europe est si ruinée, écrivait Montesquieu, que les particuliers qui seraient dans la situation où sont les trois puissances  de cette partie du inonde les plus opulentes, n'auraient pas de quoi vivre. » Les États sont obérés, sans crédit, écrasés sous leurs dettes, et les petits sont plus épuisés encore que les grands, parce qu'ils ont moins de ressources et prétendent aux mêmes prodigalités. Il ny avait qu'un État qui eût des finances, c’était lAngleterre, malgré le poids formidable de sa dette; le mérite en revenait au gouvernement de Pitt. La Prusse possédait un trésor, une réserve métallique, et soldait ses comptes en équilibre : elle te devait à l’implacable parcimonie de Frédéric. En réalité, elle ne possédait ni budget régulier, ni comptes établis. Il suffit au successeur de Frédéric de quelques années de dissipation pour la faire tomber de cette prospérité relative dans la déconfiture générale. En 1791, la cour de France se préparait à sortir de Paris, à former un gouvernement en province, à rassembler des troupes sur la frontière : il fallait de l'argent. Marie-Antoinette en demandait à son frère. L’ambassadeur Mercy lui répondit : « L’Empereur se proposait de faire un emprunt en Hollande: il ne l’a point tenté, parce que la ville d’Amsterdam fait une levée de 12 millions pour sa banque presque en faillite. La Russie a levé 8 à 10 millions; la Suède en a emprunté 6 par hypothèque de ses mines de fer; la Pologne a voulu lever 4 à 6 millions, elle ne l'a pas obtenu. Tout l’argent est en Angleterre. On sait, de toute certitude, que le landgrave de Hesse-Cassel a un trésor de 15 à 20 millions de florins, et qu'il voudrait en placer une partie; mais il est si peu confiant qu'on ne peut le déterminer: il a refusé deux grandes cours. »

Les gouvernements sont réduits aux emprunts, le service de la dette absorbe les revenus, le déficit est chronique. C'est le vice fondamental du régime, et sous ce rapport, l’état de lEurope n’est pas meilleur, s'il n'est pire que celui de la France. Les mêmes conséquences y paraissent. « Les impôts, écrit Mirabeau en 1788, sont en général assis détestablement mal en Europe. » Partout, sur le continent, on voit, comme en France, le contribuable payer d'autant moins qu'il est plus riche. A mesure que les impôts s'élèvent, on étend les privilèges qui en exemptent; c'est le système de l'impôt progressif à revers. Les nobles se dérobent, les bourgeois se dispensent : l'écrasement porte sur le peuple des campagnes. Aux charges dont le souverain accable ses sujets, s’ajoutent celles dont le seigneur accable ses vassaux. Les droits féodaux sont les mêmes partout, et c'est encore en France qu'ils sont le moins onéreux, sinon le moins vexatoires.

Je ne parle pas de la Russie : le servage s’y est établi au seizième siècle, au moment où il tombait ou se relâchait dans le reste de l'Europe. En Pologne, il se maintient sans aucun des tempéraments que l’adoucissement relatif des mœurs, l'intérêt bien entendu des seigneurs, l'intervention de l'État surtout y apportaient en Russie. En Allemagne, il subsiste presque partout. Le paysan ne peut ni quitter la seigneurie, ni se marier, ni changer de profession sans l'aveu du maître. Il sert au château dans sa jeunesse; plus tard il est assujetti aux redevances et à la corvée, qui peut s'élever à trois jours par semaine. Il n'arrive que difficilement à devenir propriétaire; son bien, dans tous les cas, demeure en tutelle, et sa succession même ne passe pas tout entière à ses enfants. Ce régime donne lieu, en Allemagne, à des plaintes générales. On observe d’ailleurs des nuances assez marquées dans l'application. Dans le pays de Deux-Ponts, la pratique est atroce. Pertz compare la demeure d'un noble mecklembourgeois à la tanière d’une bété féroce qui ravage tout alentour, et dévore en silence. Le paysan de la Lusace est esclave. Le landgrave de Hesse vend ses sujets aux Anglai s, à cent écus par tête. Le Bavarois abrutit les siens : « C’est, disait Frédéric, le paradis terrestre habité par des bêtes ».  « Dans les États de la maison d'Autriche, rapporte un contemporain, le peuple est pauvre, le négociant et le moyen état, en général, est aisé, les grands, les seigneurs sont puissamment riches, et le souverain est presque toujours aux expédients pour se procurer les fonds nécessaires à l'entretien de l’État. » Le gouvernement lutte pour améliorer le sort du paysan, et par suite le rendement de l'impôt. L'Impératrice, bienfaisante et intelligente, nous peint ses sujets « foulés et chargés » en temps de paix. On lit dans un rapport adressé, en 1769, an conseil d’État, sur la Bohême : C'est avec stupeur, avec une véritable épouvante et une profonde émotion, que l'on considère l'extrême misère dans laquelle languit le paysan sous le9 charges dont l’accable le seigneur.  « Cest pire qu’en Hongrie », écrivait un autre agent, et il croyait ne pouvoir faire une comparaison plus épouvantable. Joseph II visita le pays, et en revint consterné.

Le paysan était relativement moins malheureux en Prusse. Frédéric pressurait ses sujets, mais il y mettait de l'art. Il exigeait que le noble vécût sur sa terre et s'occupât de ses paysans. Chacun d’eux pouvait s'adresser au Roi, qui lisait tous les placets. Les agents de l’État veillaient au bon aménagement des terres ; l’Etat améliorait l'agriculture et défendait le vassal contre les excès du seigneur. Néanmoins le sort du paysan demeurait très-pénible : il payait encore sept fois plus que le seigneur dans les taxes directes, et les taxes indirectes, conséquence du régime protecteur à outrance que pratiquait Frédéric, le saisissaient dans son vêtement, dans sa nourriture, dans les instruments mêmes de son travail. Des servitudes innombrables, plus compliquées et enchevêtrées qu’en France, pesaient sur la propriété rurale. On calcule que dans le Brandebourg, pour trente acres de terre rapportant neuf écus et trois quarts, le paysan payait à l’État huit écus et trois gros, sans compter ce qu'il devait encore au seigneur et au clergé. En Poméranie, où le sol est moins aride, il payait seize écus vingt et un gros, sur un revenu de dix-sept écus et demi. Le pays de Clèves était la plus misérable des terres du roi de Prusse : les paysans y désespéraient de vivre, et les terres y restaient en friche.

La vie du paysan danois ne différait point de celle de l’allemand. L'Italie du nord et du centre était, au contraire, un des pays de l’Europe où l'habitant des campagnes souffrait le moins. Il végétait, sous la tutelle bienveillante du maître, qui tempérait, en Piémont surtout, la rigueur du régime. L'existence du paysan s'était adoucie dans les pays de petite culture où le noble résidait. En réalité, c’était encore une condition rigoureuse, avec d’étranges abus. Goethe traversant Vérone, en 1786, interroge un habitant : « Je demandai s'il n'y avait pas aussi des paysans riches. — Oui, sans doute. — Et que font-ils de leur argent? — Ils ont leurs seigneurs qui le leur prennent. »

En France, la petite noblesse résidait, mais n’administrait pas, sauf dans l’Ouest, où les anciennes mœurs s’étaient conservées, ce qui explique les armées vendéennes. La grande noblesse ne résidait ni l’administrait. Nulle part, sans doute, ces faits n’étaient aussi accusés et aussi généraux qu’en France; il restait ailleurs des traces plus ou moins profondes du gouvernement féodal; mais, à l’exception de l'Angleterre, où ils tenaient l'administration locale, et de la Prusse, où ils l'avaient en partie conservée, les nobles, presque partout, tendaient à vivre à la française, à dissiper leur bien, à négliger leurs devoirs, à excéder sur les droits qui n’en étaient que le corollaire, et perdaient ainsi toute leur raison d’être. En Prusse, où le Roi la tenait en bride et la pliait aux devoirs d'État, la noblesse, encore qu'arrogante et dure, était respectée du paysan et formait le principal ressort de la nation. Il en était de même en Piémont. En Hongrie, au contraire, en Bohême, dans les États héréditaires de la maison d'Autriche, l’État était impuissant à contenir le noble, et le paysan en appelait sans cesse au souverain contre le seigneur.

C'était un recours; il n'y en avait aucun dans les pays d’Empire, la Souabe et la Franconie, qui appartenaient à la noblesse immédiate. On la désignait ainsi parce qu’elle ne relevait que de l’Empire; en réalité, elle ne relevait de personne. Là, ni gouvernement, ni justice supérieure, ni tutelle, ni protection, ni police, rien de ce qui tempérait, plus ou moins, dans les grands États, les abus du régime. A part quelques familles de houle culture intellectuelle, de haute moralité, l'honneur et l'âme de l'Allemagne, où le père administrait patriarcalement, où les fils visitaient le monde et cherchaient à faire carrière dans les grandes cours, les Gagern, les Stein, par exemple, tous ces comtes et barons de l’Empire s’enorgueillissaient de leur isolement, de leur misère morale et de leur grossièreté politique; c'étaient comme les stigmates de leur souveraineté abâtardie, et ils en étaient fiers. Véritables tyrans de village, lourds parodistes du despotisme prussien dont ils n’imitaient que les violences, ils formaient, au cœur de l'Allemagne, comme un archipel d’ilots, plus séparés de l'Europe par les cultures de leurs domaines qu'ils n’auraient pu l'être par les flots de l'Océan. « Il suffit, disait un publiciste allemand très-attaché cependant aux vieilles coutumes, il suffit en maint endroit de l’aspect seul du village, pour déclarer qu’il appartient à la noblesse d'Empire. Cette noblesse avait eu sa raison d'être et avait rendu de grand services aux peuples au milieu des désordres du moyen âge; désormais elle n’était plus que nuisible. Autrefois elle protégeait le paysan contre les abus de la force; elle ne fait plus maintenant qu'abuser de la force contre lui; les privilèges semblaient la plus onéreux et plus insupportables qu'ailleurs. » Il n'y avait rien de plus impopulaire dans tout l’Empire.

Les nobles de Suède ne songeaient qu'à se divertir; ceux de Danemark abandonnaient leurs vassaux aux exactions des intendants. En Espagne, ils dissipaient dans les dispendieux ennuis de la cour l'argent péniblement extrait de leurs domaines. Les terres, mat gérées, ne rendaient plus, et le peuple n’était maintenu dans le respect que par son indolence. Le régime semble avoir été moins dur, et cela par toute l'Europe, dans les territoires possédés par le clergé : les anciennes coutumes s'y étaient un peu mieux conservées; mais la douceur, fort relative d'ailleurs, de l'exploitation, se mêlait de beaucoup de négligence. D'autre part, l’exemption d'impôts dont jouissaient les biens ecclésiastiques entraînait pour le paysan un surcroît de charges. Il en résultait un mécontentement et une inquiétude qui, en Espagne même, éclataient publiquement.

Ainsi, sur tout le continent, les mêmes causes de désordre provoquent les mêmes souffrances dans les États. Les gouvernements en ressentent les effets; ils cherchent à les combattre. Les penseurs étudient le mal et proposent les remèdes. En même temps que ce mouvement de décadence, on voit se développer, dans toute l’Europe, un mouvement de réparation. Considérons d'abord comment on conçoit les réformes.

II

Le foyer de ces idées est en France: il rayonne dans toute ‘Europe; mais les rayons se divisent, et il importe de les distinguer. Parmi les penseurs dont on suit l'impulsion, les premiers venus et les plus écoutés sont ceux qui, ne visant que les abus, se proposent de réformer l’Etat, mais nullement de le détruire. Montesquieu apparaît comme le plus profond, le plus ferme et le plus sage : il a étudié les faits, il respecte l’évidence, il soumet la raison à la nature des choses. Il montre que tout gouvernement porte en lui-même, avec sa raison d’être, ses causes de durée et de ruine. Il enseigne comment chacun peut approprier à sa constitution particulière les éléments de civilisation, qui sont l’honneur et l’intérêt de tous. Il avertit les États du danger commun qui les menace : l’abus de leur principe. Mais sa pensée est trop supérieure à celle des politiques de son temps pour qu'ils la saisissent. Il est plus souvent admiré que lu en Europe, et plus souvent lu que compris. Son influence est lointaine et indirecte : il n'agit que par les détails de son ouvrage, et des grandes lois qu’il trace, ses contemporains ne recueillent guère que des formules détachées.

Ce qu'il faut à ces politiques, qui, tout cultivés qu'ils sont, demeurent frivoles dans leurs pensées, hâtifs, agités, mondains, ce n'est point la lentille puissante qui concentre les grands rayons, c'est le cristal dont les facettes éparpillent la lumière en gerbes d’étincelles. Voltaire est tout le génie de la vieille Europe. Il la comprend, il la pénètre, il est toujours à sa portée : il la fait rire d’elle-même et l'enseigne en la divertissant. Il règne par ses défauts autant que par ses qualités : l'enthousiasme qu’il communique à l'homme du monde ne risque point de lui faire perdre la mesure. Ses bouffées de générosité rafraîchissent, sans la troubler, l’atmosphère des cours. Le fond de scepticisme qu'ils sentent en lui est précisément ce qui le tient en sympathie constante avec ses lecteurs. La merveilleuse limpidité de son langage les enchante, l'essor moyen de sa pensée les rassure; ils croient se reconnaître, et ils s'admirent en lui. Les hommes de ce génie, très-rares de tous les tempe, eut toujours été les grands charmeurs du monde. Voltaire est commode, aimable et encourageant. Il ne prend point, comme Montesquieu, ces airs désespérants de docteur hippocratique, qui ne voit aux maux que des causes lointaines et n'y trouve de remède que dans ces causes mêmes. L'État périt par la pléthore: Montesquieu lui conseille de se montrer plus sobre, de se disperser davantage, de rendre, par une sage répartition des forces, la souplesse et l'harmonie à ses organes, de reporter aux extrémités le sang qui afflue au cœur et l'étouffe. Voltaire ne demande à nés clients ni de changer leurs habitudes, ni de mater leurs passions : un régime, qui est une sorte de ragoût et les réveille, des topiques qui les soulagent pour un moment et les raniment, voilà toute sa médecine.

Il attend tout de l'État et, au fond, il ne travaille que pour l'État. « Liberté, propriété, c'est le cri anglais, c'est le cri delà nature! » mais il entend une liberté réglée par du maître, et une propriété garantie par un gouvernement fort. Son idéal politique est le despotisme tempéré par la « tolérance » et les « lumières ». Montesquieu réclame des corps intermédiaires, tout un mécanisme gênant et compliqué; Voltaire se contente à moins de frais. Relises l'article du Dictionnaire philosophique intitulé Lois civiles et ecclésiastiques; on l'imprima plus tard sous le titre de Cahiers de Voltaire aux États généraux : c'est le programme complet du gouvernement des lumières, en deux mots, le despotisme éclairé.  « Il ne s'agit pas, écrivait Voltaire à d’Argental, en 1769, de faire une révolution comme du temps de Luther et de Calvin, mais d'en faire une dans l'esprit de ceux qui ont faits pour gouverner. » 

C'est le premier courant, il y en a un autre, tout autrement impétueux, qui s'étend tous les jours, et menace le vieux monde d'un cataclysme total. Il ne peut fertiliser la terre qu'après l’avoir submergée, et il ne féconde de son limon que les pays dévastés d'abord par le torrent de ses eaux. Ces doctrines mêlent aux plus justes et plus opportunes propositions de réforme les hypothèses de révolution les plus chimériques. Elles se parent des prétextes les plus persuasifs; elles mettent tout l'arsenal des sciences au service de toutes les subtilités de la dialectique. Elles prennent l'homme par ses passions, dont elles font des principes; elles le Battent, elles l'enthousiasment, elles l'enivrent de lui-même et de l'orgueil de sa vie, d'autant plus insinuantes qu'elles proposent à des maux plus certains des remèdes plus séduisants.

Sous ce rapport, ce qui se passe en France se répète sur le continent partout où les livres pénètrent, partout où l'on cause. Je retrouve, en Allemagne notamment, la même inquiétude mélangée d’enthousiasme, les mêmes impatiences, les mêmes anxiétés suivies des mêmes effusions d'espérance. Jean Paul écrivait, en 1803, qu'une révolution plus intellectuelle, plus vaste, mais tout aussi meurtrière que celle de Paris, battait dans le cœur du monde. C'était moins un effet de la Révolution française que le résultat de mouvements antérieurs è cette révolution et analogues à ceux dont elle était sortie. En 1765, Nicolaï et ses amis tentèrent par leur Bibliothèque universelle allemande une œuvre semblable à celle que les philosophes accomplissaient en France, et qui consistait à ruiner dans les esprits le respect du passé. En 1789, ils avaient à peu près atteint leur but : on ne respectait plus les traditions; on ne s'entretenait partout que de l'infirmité des mœurs anciennes, de l'absurdité et de la décrépitude des institutions. « Les choses, disait Forster en 1779, ne peuvent rester comme elles sont, tous les symptômes l'annoncent. » Il appelait de tous ses vœux la crise salutaire qui devait rajeunir le monde. Le prix lui importait peu, fut-ce le prix du sang. «L'Europe, écrivait-il en 1782, me parait à la veille d'une terrible révolution. La masse est si corrompue qu'une saignée pourrait bien être nécessaire. » Un autre penseur allemand, Jacobi, déclarait à la même époque : « Je désirerais une inondation quelconque, fût-elle de Barbares, pour balayer ce marais infect et découvrir la terre vierge. » Les masses, écrit Stramberg, ne réclamaient pas précisément un changement; mais le présent les blessait. Un élan indéfini vers les nouveautés inconnues pénétrait jusqu'au sein de la famille. Les ménagères mêmes ne voulaient plus d'anciens meubles. Les douleurs de l'enfantement des temps nouveaux se firent bientôt sentir.

Avec ces aspirations, se développe dans les esprits l'idée que la raison doit gouverner le monde, qu'elle se suffit à elle-même et que pouvant tout concevoir, elle peut tout accomplir. Au droit public défini par Montesquieu et fondé sur les faits, on oppose le droit naturel fondé sur la raison ; et le second, plus simple, plus logique, plus accessible aux esprits, prévaut partout, en Allemagne principalement, sur le premier. Puffendorf y est très-lu; Wolf y gouverne presque despotiquement. Il enseigne, par voie de déduction et en forme géométrique, qu'il y a des droits inhérents à la nature humaine, que chacun en doit jouir également, et que tous sont autorisés à résister à quiconque prétend y porter atteinte. La souveraineté du peuple et le droit à l'insurrection résultent nécessairement de sa doctrine. Frédéric ne s'y trompait pas, et il tenait fauteur en piètre estime.  « Je ne fais point mention, dit-il au début de ses Mémoirs, de Wolf qui ruminait le système de Leibnitz et rabâchait longuement ce que l'autre avait écrit avec feu. » Ce n'était point l'avis des Allemands. Bielfeld, qui se piquait d’avoir lu l'Esprit des lois, et y avait puisé en effet tout le fond de ses Institutions politiques, admirait bien davantage Wolf et ses pesantes dissertations.  « On y trouve, écrit-il, la raison de tout, l'origine, les fondements de toutes les lois du monde, c'est-à-dire de celles qui sont sages. Enfin c’est un système complet. L'immortel auteur a réduit ce livre colossal en un médiocre in-octavo qu'il appelle Institutions du droit de la nature, et qui est d’un usage merveilleux. »

Cependant, sous sa forme abstruse, cette doctrine n'était à la portée que des raisonneurs rompus à l’algèbre de la métaphysique. Rousseau l'anima de son étrange génie, et la lança, toute vive et palpitante, au milieu de la foule : la lumière terne et glacée du dialecticien s'atteignait point les âmes passionnées : Rousseau la fit luire dans le trouble des sens et les orages du cœur; il lui livra le monde. Il est en France le prophète par excellence de la Révolution : son influence en Allemagne fut au moins égale, sinon plus exclusive et décisive encore. Un historien allemand la compare à celle de la philosophie scolastique au moyen âge. L’ éducation des Allemands les préparait à le comprendre; leurs sentiments les poussaient à l’admirer. L’Allemagne traversait cette époque d'agitation bizarre et d'entrainement passionné que l'on appelle la Période d'orage. Il s’y était formé des sources intarissables de larmes qui ne demandaient qu’à couler; il s’y était accumulé des flots d’enthousiasme qui ne demandaient qu'à se répandre; les âmes étaient pleines de passions avides de se transformer en vertus et de se purifier en se satisfaisant. Rousseau ne trouva nulle part un sol si fécond. Son action fut telle que les plus grands la subirent autant que les plus médiocres; en même temps qu’il enfantait une génération de sophistes confus, de déclamateurs boursouflés et de libertins larmoyants, il inspirait les poètes et enseignait les philosophes : Schiller et Kant procèdent de lui. Il pénètre l’Italie et la conquiert comme il a conquis l'Allemagne. Il y domine moins absolument peut-être, mois les premiers des Italiens relèvent de son influence, alors même qu’ils évitent, par prudence, de se réclamer de lui ; c'est le cas de Beccaria, c'est surtout le cas de Filangieri.

En Italie et en Allemagne, on voit, sous cette irruption, s'élever, avec les mêmes illusions généreuses et le même enthousiasme qu’en France, la religion de l’humanité, la foi dans la raison, le sentiment que l'on travaille pour le bonheur du genre humain, et que les temps sont proches où la pensée étant affranchie, l’homme se réveillera régénéré pour toujours. L'humanité n'a pas de patrie. Ceux qui pratiquent ce culte ne connaissent plus de frontières : ils sont cosmopolites. « Chacun, écrit Goethe, voulait absolument être humain. On ne s’occupait ni de gazettes ni de nouvelles; notre affaire était d'apprendre à connaître l'homme; quant aux hommes en général, nous les laissions volontiers en Faire è leur tête. » Schiller disait en 1784 : « J'écris comme un citoyen du monde. J'ai de bonne heure perdu ma patrie pour l’échanger contre le vaste monde. » « — Allemands! s’écriait-il, ne cherchez pas à former une nation, contentez-vous d’être des hommes. » Lessing déclarait très-haut navoir aucune notion de ce que peut être l'amour de la patrie.

 

Toutes les nations se doivent considérer comme solidaires ; les cosmopolites sont ainsi conduits à célébrer toutes les révolutions et, par une conséquence assez singulière, à vanter chez autrui ces vertus patriotiques dont ils affectent de se dégager eux-mêmes. Paoli fut un instant le héros de l’Europe. La révolution d'Amérique enflamma le continent. A défaut de soldats, qu’envoyaient les Français, les Allemands adressèrent aux Américains des volumes de poésie. « Je me rappelle encore vivement, écrit un Norvégien, ce qui se passa à Elseneur et sur la rade, le jour où fut conclue la paix qui assurait le triomphe de la Liberté. La rade était remplie de vaisseaux de toutes Ies nations... Tous étaient pavoises... Les équipages poussaient des cris de joie... Mon père voulait nous pénétrer du sentiment de h liberté politique. Il nous fit venir à table et nous fit boire avec lui et avec ses hôtes, à la santé de la nouvelle république ».

L'admiration fut la même pour les réformes de Louis XVI et Je ministère de Turgot. « On avait fait, dit Goethe, mille vœux pour les Américains; les noms de Franklin et de Washington resplendissaient sur l'horizon... Lorsqu'un nouveau roi de France, qui voulait le bien, montra les meilleures intentions de limiter lui-même son autorité, pour abolir les nombreux abus, atteindre les plus beaux résultats, ne régner que par l'ordre et la justice, la plus riante espérance se répandit dans le monde entier, et la confiante jeunesse crut pouvoir se promettre à elle-même, promettre à tous les contemporains, un beau, un magnifique avenir. » Cet enthousiasme, cette ivresse de pensée, comme l’appelle madame de Staël, ont trouvé dans Schiller le plus éloquent des interprètes. Don Carlos, qu'il publia en 1787, n'est que la poétique mise en scène de ce rêve d’humanité, qui fut le rêve du siècle. Le marquis de Posa représente l'homme d'État, réformateur du monde, que tous les cœurs appellent et que tous les esprits attendent : « L'homme est plus que vous ne croyez : il brisera le joug de son long sommeil... Soyez généreux comme le fort ! Laissez le bonheur tomber de vos mains. Soyez pour nous l'exemple de ce qui est éternel et vrai... Regardez autour de vous la nature dans sa splendeur, elle est fondée sur la liberté; et comme elle est riche dans sa liberté !... Consacrez au bonheur du peuple ce pouvoir qui pendant si longtemps n'a fructifié que pour la grandeur du trône. Rendez à l’humanité la noblesse qu'elle a perdue!.. »

Ces adjurations ne sont point de pure rhétorique. Ce que Schiller réclame, il le croit possible ; tout le siècle le croit avec lui, les princes et les hommes d’État comme tous les contemporains. Ce n’est pas seulement par frivolité, par indifférence ou présomption de leurs forces qu’ils laissent autour d’eux se développer ces doctrines; ce n'est pas seulement la séduction du langage qui en voile à leurs yeux le danger; ce n'est pas que l’air soit comme saturé de ces pensées et que tous les respirent avec la vie. C’est qu’au fond, les propositions des philosophes répondent aux préoccupations secrètes des politiques; c'est que les uns et les autres s'entendent sur le point de départ et sur le but à atteindre : la réforme qui doit se faire par l’État et dans l'intérêt de l'État. Cette notion est capitale pour l'intelligence des choses de ce temps.

Aux yeux des politiques, l'État est omnipotent, la raison d’État est souveraine. Toute la politique des philosophes se ramène à mettre l'omnipotence de l’État au service de l'infaillibilité de la raison, à faire, si l’on veut, de la raison pure une nouvelle raison d’État. Sur ce principe toutes tes sectes s'accordent. Voltaire donne la main aux encyclopédistes; les physiocrates, dissidents sur le reste, reviennent ici à l'orthodoxie.  « Il faut, dit Mercier de La Rivière, que l’État gouverne suivant les règles de l'ordre social, et quand il en est ainsi, il faut qu'il soit tout-puissant. » « Le Roi, écrit le marquis de Mirabeau, règne de fait sur les biens et sur la vie, mais encore sur les opinions.» Cette conception de l'État les induit au plus profond mépris pour la constitution anglaise: « Ici, dit Letrosne, on peut accomplir des réformes qui changent tout l'état du pays en un moment, tandis que chez les Anglais de telles réformes peuvent toujours être entravées par les partis. » C'est le trait d'union entre eux et Rousseau. « L'idée des représentants est moderne, elle nous vient du gouvernement féodal, de cet inique et absurde gouvernement dans lequel l'espèce humaine est dégradée.» Il raille « la stupidité de la nation anglaise » et la propose en épouvantail à ses contemporains. Toute sa révolution consiste à déplacer la souveraineté, à la ramener à ses origines classiques, c’est-à-dire à la restituer au peuple, conçu comme il l’était dans les républiques anciennes. Cependant l'expression de la souveraineté demeure la même : c'est l’État. L'objet de la révolution n'est pas de l'anéantir, mais de s'en emparer; il ne s’agit pas de diminuer son omnipotence au profit de la liberté des citoyens, mais de contraindre, eu vertu de cette omnipotence, les citoyens à recevoir le baptême de la religion nouvelle. Que les philosophes occupent le pouvoir pour quelques heures, et par une opération de la grâce d’État, prés de laquelle les miracles dont ils se raillent si volontiers paraissent très-naturels, non-seulement la face du monde, mais l'âme même de l’homme sera changée. Ils croient tout possible au gouvernement, et tout facile à qui l'exerce, même de régénérer la Pologne, même de rétablir les finances de l’Espagne, même d’organiser la paix perpétuelle. « Réalisez la république européenne durant un seul jour, disait Rousseau, c'en est assez pour la faire durer éternellement;... qu’on nous rende un Henri IV et un Sully, la paix perpétuelle deviendra un projet raisonnable... » « Marchez à la tête des rois de l’Europe, s'écrie Schiller. Un trait de plume de cette main, et la terre est de nouveau créée !... Vous aurez rendu, Sire, votre royaume le plut heureux de tous; alors votre devoir sera de subjuguer le monde ».

Cette manière de concevoir l'État et ses réformes conduit les réformateurs et les révolutionnaires à toutes les conséquences où la doctrine de la raison d’État a mené les politiques. La principale, au point de vue de ces études, c’est l'apologie du coup d'État: il devient légitime quand il a pour objet de faire prévaloir la doctrine. Il suffit que l’auteur se pique de philosophie, pour que les philosophes applaudissent à son acte. Leur langue même, si élégante, si précise en général, s'assouplit au sophisme, entache sa probité, si justement louée, et s'abaisse à d'étranges complaisances pour la raison d’État. ils confondent volontiers la vertu avec l'amour de la philosophie, la libellé avec le règne des lumières, et le règne des lumières avec celui des philosophes. On s'étonnera moins de voir de si fameux disciples acclamer le 18 brumaire comme l'avènement de la liberté, quand on se souviendra que les maîtres avaient célébré, comme les plus beaux succès de la philosophie, les «journées » de la grande Catherine et celtes de Gustave III .

Frédéric n'avait point à endoctriner les philosophes : l'admiration qu'ils professaient pour lui était parfaitement raisonnée. Ils attendaient tous des princes éclairés; jamais prince ne se montra aussi éclairé que Frédéric. Jamais non plus souverain n'eut à un plus haut degré le sentiment de ses droits et le respect de ses devoirs envers l’Etat : il en était à la fais le maître absolu et le plus zélé serviteur. Les contemporains approuvent sa doctrine et admirent sa conduite. De là le prestige énorme qu’il exerçait en Europe. Il est le roi selon l’esprit du siècle. Les plus généreuses aspirations de l'esprit se mêlaient alors à la plus effrénée licence de pensée; l'enthousiasme confine du cynisme. Celui de Frédéric, qui nous répugne tant, ne le dégradait pas plus que la Pucelle ne dégradait Voltaire devant les « honnêtes gens », que le Rêve de d'Àlembert ne dégradait Diderot devant les «gens vertueux », que les turpitudes des Confessions ne dégradèrent Rousseau devant les « hommes sensibles ». S'il «encanaillait, c'était en compagnie des plus beaux et grands esprits de son temps, et ses débauches de pensée contribuaient encore à la célébrité de son nom. « Il n’agit que par passion et par critique, écrivait, avec un retour douloureux sur elle-même, l’impératrice Marie-Thérèse ; il a pourtant la multitude pour lui, cela est incompréhensible. Ce que c’est des préjugés du public! Il a des émissaires petits et grands partout ; avec des riens, il les contente et les maintient... il impose à tout le monde... » L’émissaire, c'était le souffle mémé du temps; Frédéric en était porté; c’est pour cela qu'il eut tant de flatteurs, et les eut à si bon compte. A la fin, on ne vit plus en lui que le héros. La guerre de Sept ans le mit hors de pair : sa constance dans cette lutte inégale, la supériorité de caractère qu’il déploya dans la défaite, forcèrent l’admiration des contemporains. Pour ses amis comme pour ses ennemis, il devint le grand Frédéric. Quelques-uns protestèrent contre le partage de la Pologne; la masse pardonna, parce que l’opération semblait un chef-d’œuvre d’adresse, et que le résultat paraissait un triomphe pour les lumières et pour la tolérance. Une seule voix, j’entends parmi celles qui ont porté jusqu’à nous, détonne dans ce concert : c’est celle d’un poète, d’un Italien, d’Alfieri; mais il n’était pas philosophe, et on le verra poursuivre de la même haine la Révolution française et le roi de Prusse. Ses diatribes contre Frédéric et son Misogallo sortent de la même inspiration.

Les plus fameux se prosternent devant le Salomon et la Sémiramis du Nord. En ouvrant le cortège et dansant devant l'arche, Voltaire reste le coryphée du siècle. Raynal, amplifié par Diderot, s'épanche en adulations exaltées : « Il fit taire d'étonnement ou parler d'admiration toute la terre... O Frédéric! Frédéric! tu fus regardé comme le modèle du roi guerrier. Il existe un titre plus glorieux, celui de roi citoyen... Fais le bonheur de la Prusse... Ose davantage, donne le repos à la terre. » Il ne manque au roi de Prusse qu'un peu de docilité.

Diderot trouve que rien ne manque à Catherine : « Oh! mes amies, quelle souveraine! Il faudra bien que vous disiez toutes que c'est l’âme de Brutus sous la figure de Cléopâtre! » Rousseau lui-même est tout prêt à s'incliner, il ne demande qu'un léger sacrifice à ses dieux. « Otez de devant moi cette épée qui me blesse... Sondez bien votre cœur, ô Frédéric! Pourrez-vous vous résoudre à mourir sans avoir été le plus grand des hommes? Puissé-je voir Frédéric, le juste et le redouté, couvrir enfin ses États d'un peuple heureux dont il soit le père! et Jean-Jacques Rousseau, l'ennemi des rois, ira mourir de joie au pied de son trône. Mirabeau, qui pénétra avec une perspicacité si singulière les défauts de l'établissement prussien, entonne aussi le cantique, et célèbre « les lumières transcendantes de ce Frédéric, à jamais illustre entre les enfants des hommes ». Il vante « laudace de sa pensée, la sagacité de son esprit, l'énergie de sa prudence, la fermeté de son caractère, son profond jugement, sa grande âme » . Il le loue d'avoir fait de son État, « pour la science du despotisme, ce que l'Égypte était aux anciens qui voulaient s'instruire » ; et il conclut : « Si la Prusse périt, l'art de gouverner retournera vers l'enfance. »

Les réformateurs en appellent aux princes : leurs doctrines les y engagent; et d'ailleurs, c'est des princes seuls qu'ils peuvent attendre l'application de leurs réformes. Partout où l'on voit, au dix-huitième siècle, des assemblées, des états, des corps délibérants, ils se montrent ennemis des nouveautés et gardiens jaloux de leurs privilèges. Tout ce qui est fait pour améliorer le sort du peuple et perfectionner le système du gouvernement, l'est par les princes et malgré les assemblées. Les diètes et les corps de noblesse s'y opposent, en Suède, en Allemagne, en Pologne, en Hongrie et en Bohème, comme les parlements en France combattent les projets de Turgot. « Là où les assemblées provinciales ont gardé leur antique constitution, dit Tocqueville, elles arrêtent le progrès de la civilisation plutôt qu'elles n'y aident; on dirait quelles sont étrangères et comme impénétrables à l'esprit nouveau du temps. Aussi le cœur du peuple leur échappe et tend vers les princes. » Les philosophes démontrent aux rois que rien ne leur est plus aisé que de devenir très-bons en devenant très-forts. Us leur proposent les moyens de faire le bonheur de l'humanité en grandissant leur pouvoir. L'alliance entre eux est toute naturelle. Les rois ont besoin d'entraîner l'opinion publique : les philosophes en disposent. Les philosophes ont besoin de i ‘appui du bras séculier : les princes le leur prétent. Les uns et tes autres travaillent chacun pour soi : les princes au triomphe du pouvoir absolu, les philosophes à l’avènement du règne des lumières; mais ils partent ensemble, et font cause commune dans leur campagne contre le passé.

C’est pourquoi les princes considèrent avec tant de quiétude les témérités de la philosophie, et se montrent si indulgents aux turbulences des philosophes. Ils croient les tenir en bride, et demeurer toujours maîtres de les mener à leur guise. Ils voient en eux un corps auxiliaire, les éclaireurs, les condottieri de leur armée; ils se servent d'eux, en un mot, et ne les redoutent pas. La philosophie est, pour ces princes, à la fois un instrument de règne et un divertissement. Frédéric et Catherine aimaient les philosophes français comme François Ier les artistes d’Italie et Louis XIV les poètes de Paris. Peut-être s'y mêlait-il un peu du caprice d'un Louis XI et d'une Médicis pour les alchimistes et les astrologues. Les grands praticiens de la politique ont toujours aimé à jouer avec les prophètes. Ce goût pour les lettres avait d'ailleurs sa grande part de calcul. Quelles gazettes valurent jamais les correspondances de Voltaire, de Diderot, de d'Alembert? Portées par ces merveilleux messagers, les « paroles ailées « des princes faisaient le tour de l'Europe. Cette « presse officieuse a travaillait pour l'immortalité. Les souverains « éclairés s'assuraient de la sorte que l'on parlerait d'eux aussi longtemps qu'on parlerait français, et qu'il y aurait des gens d'esprit. La grande duperie du siècle se continuerait dans la postérité.

Mais si le siècle fut dupe, ils ne le furent point. Ils ne perdirent jamais ni leur sérieux, ni leur sang-froid ; l'encens philosophique ne leur troubla point le cerveau. Ils ne croyaient à l’influence des astres qu'autant que les astres les menaient où ils voulaient aller. En cela ils demeuraient supérieurs à leurs illustres courtisans. Si l'un de ces derniers s'émancipait jusqu'il prétendre jouer le conseiller d'État, Catherine le rappelait à l'ordre avec une verve hautaine et caustique, à l'allemande. Diderot, qui n'était guère diplomate, s'étonnait un jour du peu d'effet que produisaient ses discours, que la Tsarine écoutait avec tant d’enthousiasme : « Avec tous vos grands principes, lui répondit-elle, ou ferait de beaux livres et de mauvaise besogne. Vous oubliez la différence de nos deux positions. Vous ne travaillez que sur le papier, qui souffre tout; tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine, qui est bien autrement irritable et chatouilleuse. »  Elle ne croyait ni à la bonté innée de l'homme, ni au perfectionnement indéfini de l'humanité. « Les moralistes, disait-elle, travaillent à corriger les abus; mais est-il bien sûr que les hommes soient susceptibles d’une certaine perfection? Ils ont tout épuré : les connaissances, les arts, la nature même; mais l'homme est toujours demeuré au même point. » La sensibilité « la faisait rire »; le Contrat social lui donnait la nausée, « Rousseau, concluait-elle, les a mis à quatre pattes. » Frédéric se complaisait à y voir ses philosophes. Il avait pour eux un fond de mépris. Il le leur faisait rudement sentir lorsque, par aventure, l'ivresse du souper passée, et le huis clos levé, ils s'avisaient de prendre à la lettre ses sarcasmes, et de rappeler au roi de Prusse les divagations du philosophe de Sans-Souci. Il les ramenait à la raison pratique, à la tolérance qu'ils comprenaient si grossièrement selon lui, aux nécessités du gouvernement auxquelles ils n'entendaient rien. Ils n'atteignirent jamais à la hauteur du scepticisme transcendant avec lequel il les jugeait.

Les philosophes prennent leur revanche avec les princes faibles et dans les petites cours : ils y règnent despotiquement, comme ils le font dans les salons de Paris. C'est là qu'on les courtise, qu'on les admire et qu'on les suit aveuglément. On imite Frédéric et Catherine qui donnent le ton; on se modèle sur la France qui fait la mode, enfin on s'abandonne au courant. Le vent est aux réformes, la vogue aux réformateurs : en appelant Turgot dans ses conseils et en lui confiant la direction de l'État, Louis XVI ne fit que suivre l'exemple que lui donnaient les rois de sa maison et avec eux tous les princes du continent.

III

C'est le siècle des lumières, le règne des souverains éclairés, le gouvernement des ministres philosophes. Les planètes brillent à Pétersbourg et à Berlin. Considérons les satellites. Il y avait dons le Nord un prince sous les traits duquel tous les contemporains se peignaient un grand homme, c'était le duc Ferdinand de Brunswick ; il n’est plus célèbre que par les tragiques déceptions de sa destinée. Mirabeau, qui le compare à Alcibiade, le juge seul capable de continuer en Prusse l'œuvre de Frédéric. En 1792, les principaux meneurs de la Révolution le jugeront seul capable de reprendre en France l'œuvre de Henri IV. « Il ne lui manquerait qu'une couronne, écrira un journaliste révolutionnaire, pour être, je ne dis pas le plus grand des rois, mais le restaurateur de lu liberté en Europe. »  Jusqu’en 1799, il se trouvera des politiques en France, des plus avisés, Talleyrand par exemple, des plus réfléchis comme Sieyès, pour songer à lui confier l’œuvre de Bonaparte. Derrière le duc de Brunswick marche tout le cortège des souverains allemands, protecteurs des arts, amis de l’humanité : Charles-Auguste de Weimar, qui eut Goethe pour ministre; Charles-Frédéric de Bade, qui vint étudier la politique en France, à l'école du marquis de Mirabeau; Joseph-Emmerich, évêque-électeur de Mayence, qui se piquait de philosophie; Clément de Saxe, électeur de Trêves, qui se piquait de belles-lettres; Gustave III en Suède, Charles III à Naples et en Espagne, Léopold d'Autriche en Toscane, complètent le cortège. Joseph II, sur le trône impérial, les groupe tous autour de lui.

A côté des Choiseul, des Malesherbes, des Turgot,des Necker, que la philosophie revendique en France, à divers titres, elle se fait honneur, dans toute l’Europe, d'avoir les gouvernants pour amis ou pour disciples. Ce sont, en Prusse, le prince Henri, frère de Frédéric, grand donneur de conseils et faiseur de desseins; Mœllendorf, qui commande les armées; Canner, qui rédige le code ; Struensée, qui administre les finances; Zedlitz et Hertzberg, élèves patentés du grand roi; Dohm, qui négocie pour lui en Allemagne; Goltz, qui le représente à Paris. Montgelas se propose de régénérer la Bavière; Fürstenberg à Munster, Stadion à Mayence, Abel à Stuttgart se vouent à la même œuvre. Struensée l’avait tentée en Danemark, Bernstorff l'y reprend. Plus timide, plus réservés, plus contenu surtout, mais pénétrés des mêmes idées et poussés par le même souffle, van Swieten, Sonnenfels, Martini, Riegger secondent Marie-Thérèse. Un philosophe passionné, Tanucci, gouverne à Naples; on y appelle au pouvoir l'un des plus doux et des plus convaincus réformateurs, Filangieri. Villamarina, Sambucca, Caracciolo essayent de civiliser la Sicile. Du Tillot est tout-puissant à Parme, où Condillac enseigne les héritiers du trône. Verri et Beccaria sont consultés en Lombardie; Neri, Tavanti, Manfredini collaborent au gouvernement de la Toscane. La philosophie réclame encore Pombal en Portugal, Aranda, Grimaldi, Florida-Blanca, Campomanes en Espagne, et, en Suède, Creutz et le baron de Staël.

Sous leur impulsion on voit partout, mais surtout en Italie et en Allemagne, la Culture intellectuelle encouragée : des écoles s'ouvrent, les universités s'étendent. La tolérance religieuse règne en Prusse, Gustave III l'introduit dans ses États. Les princes ecclésiastiques eux-mêmes en reconnaissent l'avantage. En 1783, l'évêque-électeur de Trêves rend un édit en faveur des dissidents : « D'une part, déclare-t-il, en éloignant toute apparence de persécution, notre sainte religion deviendra plus digne de respect; d’autre part, grâce à l'établissement de riches négociants et fabricants, le commerce du pays prendra son développement, les pauvres gens oisifs auront de l'occupation, et les trésors de l'étranger seront apportés dans la patrie. » Le servage tend à disparaître; il s'atténue en Prusse sous Frédéric; en Bohême, en Moravie, en Galicie, en Hongrie sous Joseph II. II est supprimé à Bade en 1783, en Danemark, en 1788. Partout on travaille à diminuer les corvées, à adoucir le sort atroce du paysan.

Les lois pénales s'amendent : la torture, abolie en Toscane et en Suède, est réduite dans la pratique à Bade, en Danemark, en Autriche. La réforme des lois civiles est plus compliquée, car elle implique une réforme des lois fondamentales de l’État. On le vit bien en France en 1789. Néanmoins on s'en occupe partout, et partout dans le même esprit.

Il y a beaucoup de fantasmagorie dans la grande commission que Catherine réunit, de 1766 à 1768, pour élaborer un code russe; mais l’hommage que les législateurs moscovites rendent aux idées du siècle n'en est pas moins notable, a La nation, disent-ils, n'est pas faite pour le souverain, mais le souverain pour la nation. L'égalité consiste pour les citoyens à n'obéir qu’à la loi; la liberté est le droit de faire tout ce qui n'est pas défendu par la loi. Il vaut mieux épargnée dix coupables que de perdre un innocent. La torture est un moyen admirable de perdre l'innocent d'une saute faible et de sauver un coupable robuste. » Les comités de la Convention n'auraient pas désavoué ces maximes; les proconsuls de Catherine II en Pologne n'auraient pas désavoué davantage les commissaires de la Convention : les uns et les autres avaient appris la théorie au même collège et la pratique à la même école.

Les législateurs prussiens paraissent infiniment plus sérieux que les russes. Le code que Frédéric fit élaborer parles hommes d'État et les jurisconsultes les plus expérimentés de son royaume, ne fut promulgué qu'en 1794, sous le règne de son successeur; mais il appartient, par ses origines et par ses principes, à la période du « Gouvernement éclairé »; c'en est même, en quelque sorte, le manifeste et l'œuvre la plus significative. Le mot État est seul employé pour désigner le pouvoir souverain. La personne du prince est ainsi absorbée dans l’État et se confond avec lui. Le prince représente l’État, et l'État représente la société. Le bien de l'État et de ses sujets est le but de la société et la limite de la loi. Chaque membre de la société doit travailler au bien commun, c'est-à-dire au bien de l'État. Les droits des individus doivent céder devant futilité générale, sauf à l'État à indemniser les individus de la propriété dont il les prive. Les lois et ordonnances de l'État ne peuvent limiter la liberté naturelle et les droits des citoyens que dans l'intérêt de l'utilité commune. Les droits généraux des hommes se fondent sur la liberté naturelle que possède chacun de chercher son propre bien, en tant qu'il ne nuit point au droit d'autrui. Le chef de l’État a pour mission d’être le promoteur du bien général; il est autorisé à diriger vers ce but tous les actes des individus. Il fait les lois, rend la justice et protège les citoyens. Il doit fournir à chacun les moyens de développer ses aptitudes et ses ressources pour que chacun les tourne à son plus grand avantage et à celui de l'État.

C’est une véritable Déclaration des droits de l'État et du souverain. Ce type de gouvernement se rapproche fort, dans la réalité, de celui qui prévalut en France en l'an VIII. Lorsque l'un des plus fameux prophètes de la Révolution, Sieyès, s'efforça d'accommoder aux besoins du despotisme les doctrines du Contrat social et les formes de la souveraineté du peuple, il innovait infiniment moins qu'on ne l'a cru, et qu'il ne se plaisait lui-même à le croire. En 1781, un Toscan, le sénateur Gianni, forma pour sa patrie le plan d'une constitution idéale : elle devait être soumise au peuple qui, pour la voter, recouvrerait un moment sa pleine liberté naturelle. Le grand-duc Léopold auquel ce projet fut soumis, ne parait pas avoir songé à l'appliquer; mais il en admirait les dispositions et en approuvait le principe. C'est ce qui ressort d'un très-curieux écrit, qu'il adressait à sa sœur Marie-Christine, en 1790, et que l'on peut considérer comme la Profession de foi du souverain éclaire:

« —Je crois que le souverain, même héréditaire, n'est qu’un délégué et employé du peuple pour lequel il est fait... A chaque pays il faut une loi fondamentale ou contrat entre le peuple et le souverain, qui limite l'autorité et le pouvoir de ce dernier; quand le souverain ne la tient pas, il renonce par le fait à sa place qui ne lui est donnée qu'à cette condition; ou n'est plus obligé de lui obéir. Le pouvoir exécutif est dans le souverain, mais le législatif dans le peuple et ses représentants; celui-ci, à chaque changement de souverain, peut y ajouter de nouvelles conditions à son autorité. Le souverain doit un compte exact et annuel au peuple de dérogation (sic) des revenus publics ; il n'a point le droit d'imposer arbitrairement des taxes. Il doit rendre compte et avoir l'approbation pour tous les changements de système, nouvelles lois, etc. Enfin, je crois que le souverain ne doit régner que parla loi, et que ses constituants sont le peuple, qui n'a jamais pu renoncer ni être privé, par aucune prescription ou consentement tacite et forcé, à un droit imprescriptible qui est celui de nature, pour lequel ils ont consenti à avoir un souverain, c’est-à-dire de lui accorder la prééminence, pour qu'il lasse leur bonheur et félicité, pas comme il veut, lui, mais comme eux-mêmes le veulent et le sentent; car l'unique but des sociétés et gouvernements est le bonheur de ses individus. »

J’ai souvent cité les Institutions politiques de Bielfeld : on y trouve non-seulement la description des gouvernements, mais les vœux, et, pour ainsi dire, les «cahiers », des gouvernants. Composé pour l'éducation d'un prince de Prusse, cet ouvrage était placé par Catherine II dans sa bibliothèque, à côté de celui de Montesquieu. Les réformes accomplies ne sont rien à côté de celles que l'on se propose. Comme on croit partout à l'omnipotence du décret, on arrive partout à se persuader de la vertu des formules et de l'efficacité des axiomes. La science politique consiste simplement à en déduire les conséquences, et la pratique des affaires à les appliquer. L'art de gouverner se ramène ainsi aux éléments d'une géométrie d'État. « Leur Constitution idéale, écrivait un publiciste allemand, Mœser, qui combattit ces doctrines, doit avoir l'uniforme beauté d'une tragédie française, et pourrait tenir, au moins en plan et en profil, sur une petite feuille de papier, de façon qu'il suffise au fonctionnaire d'avoir une échelle pour mesurer les dimensions et exécuter. »

Sous ce rapport, le prince qui résume le mieux l'esprit du siècle, ce n’est pas Frédéric, c’est Joseph II. Frédéric était né maître, Joseph II naquit disciple, et c'est sur les disciples qu'on juge les écoles. Le roi de Prusse endigua les eaux, les aménagea, en exploita le courant : l’Empereur s’y jeta et se laissa porter. Chez Frédéric, l’homme d’État domine toujours, c'est lui qui propose et décide en dernier ressort; le philosophe est subalterne : il fournit aux faits accomplis par le politique leur raison d'être abstraite et leur justification théorique. Chez Joseph II, la conception rationnelle précède le calcul politique et le gouverne. Il avait de l'étendue dans l'esprit; mais tout son esprit était en surface : les idées y glissaient. Il avait le goût de la générosité, la passion de la grandeur; mais il n’y avait de profond chez lui que l'ambition, et elle était toute de contre-coup et le reflet. Il voulait dépasser Frédéric; toute sa conduite ne fut qu’une imitation gauche, imprudente et malavisée de ce prince dont il avait fait son héros, dont l’histoire faisait son rival et qu’il copiait en le détestant. Le génie politique de Frédéric était fait de bon sens et de mesure : il n'y avait en Joseph II que de l'immodéré. C'était un homme à systèmes; il n’eut que de grandes velléités. Sou éducation était médiocre et toute jésuitique, quant aux méthodes. Dans ce moule rétréci, il jeta confusément des notions empruntées, à la hâte, aux philosophes de France, aux économistes surtout. Il se forma ainsi un idéal très-vague d'aspirations politiques, et un sentiment outré du pouvoir dont il disposait pour les réaliser. « Depuis que je suis monté sur le trône et que je porte la première couronne du monde, écrivait-il en 1781, j'ai fait de la philosophie la législatrice de mon empire. Ses applications logiques vont transformer l’Autriche.

Il entame les réformes partout à la fois. L’histoire est non avenue, les traditions ne comptent point pour lui, non plus que les faits acquis. Il n'y a ni race, ni temps, ni milieu : il y a l'État qui est et qui peut tout. Il écrit en 1782, à l’évêque de Strasbourg : « Dans un royaume gouverné conformément à mes principes, les préjugés, le fanatisme, l’esclavage de l'esprit doivent disparaître, et chacun de mes sujets doit être remis en possession de ses droits naturels. » Il lui faut l'unité, et, pour condition première, la table rase. Le hasard fait qu'il opère sur un sol d'État le plus hétérogène, le plus incohérent, le plus découpé, morcelé et traversé de clôtures qu'il y ait en Europe. Rien de commun entre ses sujets, ni la langue, ni les traditions, ni les intérêts. C’est de la, selon lui, que vient le vice de la monarchie. « La langue allemande est la langue universelle de mon empire. Je suis l'empereur d'Allemagne, les États que je possède sont des provinces qui ne forment qu'un seul corps avec l'État dont je suis la tête. Si le royaume de Hongrie était la plus importante de mes possessions, je n'hésiterais pas à imposer sa langue aux autres pays. » Il impose donc la langue allemande aux Hongrois, aux Croates, aux Tchèques, aux Polonais, à tous les Slaves. Il supprime les anciennes divisions territoriales; elles rappelaient les agglomérations successives, les alluvions irrégulières qui avaient constitué la monarchie : il établit treize gouvernements et les divise en cercles. Les diètes disparaissent : le gouvernement passe n des intendants, selon la formule française. Dans les villes, le bourgmestre, choisi par l'État, devient un fonctionnaire. Les nobles perdent la part, déjà très-restreinte, qu'ils avaient encore, eu et là, dans le gouvernement. Il les taxe; il taxe les ecclésiastiques; il rêve d'établir un impôt proportionnel aux revenus et frappant toutes les classes. Il protège les paysans, adoucit le servage, diminue les corvées, construit des hôpitaux, des écoles surtout, dans lesquelles l'État formera les élèves à son obéissance. Son idéal serait l'égalité de ses sujets sous l'empire uniforme de son gouvernement. Il unifie les lois; il institue des cours d'appel avec une cour suprême pour tout l'empire. Il réglemente l'industrie, astreint le commerce au système protecteur le plus rigoureux. Enfin il met la haute main sur l’Église et décrète la tolérance. « Liberté de croire, disait-il en 1777, et il n'y aura plus qu’une religion qui sera celle de guider tous les habitants au bien de l'État ». Cette immense révolution fut accomplie à coup de décrets, en moins de cinq années. Si l'on compare l'état de cohésion où le gouvernement des Bourbons avait amené la France en 1789, avec l'incohérence de la monarchie autrichienne, à la mort de Marie-Thérèse en 1780, on reconnaîtra que la révolution que fit l'Assemblée constituante était peu de chose auprès de celle que prétendit opérer Joseph II.

C'est ainsi que dans les dernières années de l'ancien régime, on voit se produire dans les gouvernements du continent un état de crise, et s'annoncer un mouvement de réforme analogues ù ceux que l'on observe en France. Ces réformes, que les philosophes réclament et qu'ils attendent du pouvoir établi, se font dans l'intérêt du pouvoir. Elles tendent à rendre les hommes plus heureux sous un maître plus fort et plus bienfaisant; elles ne se proposent nulle part de les rendre plus indépendants sous on gouvernement plus contrôlé. J’aperçois partout sur le continent les préparatifs d'une réforme sociale et civile opérée par l’État, au profit de l'État, nulle parties préliminaires d'une réforme politique destinée à limiter le pouvoir de l’État. J'aperçois partout les éléments d'un despotisme éclairé, je vois partout les progrès de la tolérance religieuse et de la liberté civile; je n'aperçois nulle part les éléments de la liberté politique. Ceux qui subsistaient encore et qui venaient du moyen âge tendent à disparaître avec les vestiges du. système féodal,

IV

Les institutions féodales avaient été au moyen âge celles de toute l'Europe : elles sont battues en brèche ou tombent en ruine partout où elles ne sont pas encore détruites. L'idée romaine de l’État, propagée par l’enseignement du droit romain, répandue par les légistes, tend à prévaloir partout sur le continent, comme elle a prévalu en France. La grande fortune de la maison de France, la puissance et la majesté de son établissement monarchique éblouissent tous les souverains : ils l'envient et ils l’imitent. Le droit romain, droit de servitude, les institutions romaines, toutes combinées pour l'intérêt de l’État, faites non pour la liberté, mais pour l'obéissance des hommes », secondent merveilleusement leurs vues. Les légistes, interprètes de ce droit, deviennent leurs conseillers les plus influents : ils justifient leur passion de dominer et leurs ministres les plus zélés : chacun met ses propres passions au service de celles du souverain. Si je me représente l’État tel que Rome l’a organisé, tel que les légistes le conçoivent, je reconnais dans sa charpente et ses pièces essentielles l'édifice que, derrière leurs façades composites et leurs décors modernes, les ministres «éclairés», disciples des philosophes, élèvent ou rêvent d'élever. A Rome, on ne connaît pas plus de limites à la puissance effective du prince, qu'on n'en avait connu à la souveraineté théorique du peuple.  Le prince commande les armées, fait la paix et la guerre, lève les impôts, en fixe le chiffre, règle les dépenses. Il a le droit de confiscation; il fiait des nobles; il fait des lois; il juge; il est souverain pontife : «l tient toute religion dans sa main et exerce un droit de surveillance sur tous les sacerdoces. Il est l'administration, la justice, la loi, la religion, maître de tout, tuteur de tous. Le sénat qui l'assiste n'est qu’un conseil d’État, une commission consultative. C'est l'État de Louis XIV, c'est l'État de Frédéric, c’est l’État de Joseph II.

Dans toutes les crises qu'ils subissent, les gouvernements ne trouvent qu'un remède : tendre davantage le ressort et en prolonger l'action; anéantir tout ce qui lui fait obstacle, tout ce qui même le contient simplement ou le refrène. L’État ne veut, pour accomplir ses œuvres, que des agents disciplinés, silencieux et serviles. Le fisc est le pourvoyeur, la police, le moteur do su machine; tout le reste ne compte que pour courroies de transmission. Cette machine est singulièrement envahissante : elle balaye tout le territoire et le dresse à son usage. C’est ainsi que Pierre Ier l’a montée en Russie qu’elle fonctionne en Prusse, que Joseph II l’introduit en Autriche; que partout, la même pioche défriche les landes, ouvre les forêts inaccessibles, sape les murs des vieilles bastilles; que la même charrue passe sur les mêmes ruines, et que le même râteau aplanit le sol. Montesquieu s'en effraye : il voit tomber toutes les barrières qui séparaient la monarchie du pouvoir arbitraire; il voit la monarchie miner ses propres fondements et chanceler sous son propre faix. Il adresse aux hommes d’État ces admirables chapitres de l’Esprit des lois où il traite de la corruption des principes; mais les hommes d’État de soi» temps ne l'écoutent point, et ceux qui viennent ensuite ne font que renchérir sur les précédents.

En Allemagne, l'empereur autrichien vise à absorber les États de l'empire, comme en France le roi capétien a absorbé les grands feudataires et les grands vassaux. Il travaille à étendre ses prérogatives, comme les rois de France ont étendu leur juridiction et leur suprématie. Il conteste et tâche d'abroger en détail, d'user par désuétude, de miner par des empiétements successifs la constitution de l'empire et les traités de 1648, qui en sont la garantie. On lit dans une instruction dressée en 1774 pour un agent français qui se rendait à Vienne: Les publicistes impériaux traitent cette loi fondamentale et sacrée, le vrai palladium de la liberté germanique, comme un arte caduc, détruit par sa vétusté et par le changement des temps et des circonstances. Ils voudraient prendre pour modèle du gouvernement les lois faites par les empereurs romains, dont ceux d’Allemagne n’ont jamais été que les imitateurs. Il ne tiendrait pas aux Impériaux que les vains honneurs et les vaines formules, conservés par la pédanterie et l'ignorance, ne devinssent des titres formels d’une autorité absolue. En Bohême, Marie-Thérèse n'assemble plus la diète que pour faire ratifier ses décrets ou voter de nouveaux subsides : toutes les attributions administratives de l’assemblée sont transportées au conseil d’État qui siège à Vienne. La diète de Hongrie, qui devrait siéger tous les ans, ne se réunit que trois fois sous le règne de l’impératrice, c'est-à-dire durant quarante années. Il en fut de même des autres diètes. Marie-Thérèse les déposséda : Joseph II cessa entièrement de les convoquer. « Il n’y a en Allemagne, écrivait Mirabeau en 1788, que les princes du second rang qui soient encore contenus à l'égard des impôts par leurs états. Le roi de Prusse est affranchi de toute entrave à cet égard ». Les princes du second rang brûlaient de l’affranchir, à l'exemple du roi de Prusse et à l'image de l’Empereur. Ils ne voient dans l'homme qu'un sujet, dans le sujet qu’une matière à gouvernement. « On enrôle et l'on taxe selon le bon plaisir, écrit un contemporain défenseur attristé des anciennes institutions, Moser; on laisse les assemblées et les sujets crier, pourvu qu’ils payent; s’ils se montrent récalcitrants, les plus justes et les plus humbles remontrances sont imputées à crimes, désobéissance et rébellion.» Les assemblées auxquelles on permet de se survivre, cherchent, comme les états de Bavière et de Saxe, à se faire tolérer à force de condescendance. Il y a des velléités de résistance en Wurtemberg et en Mecklembourg : elles ne font qu'irriter le pouvoir et le pousser aux excès. Dans les villes impériales, la vie municipale est éteinte: il ne reste des institutions républicaines qu'un simulacre vain et des formules insignifiantes.

Les Cortès subsistent en Espagne; mais on ne leur demande plus que de reconnaître le souverain, et de lui conférer le pouvoir dont il use pour confisquer leurs prérogatives. « La loi, portaient les édits royaux, vaudra comme si elle avait été votée et promulguée par les Cortès. » C'était tout ce qui restait des libertés de lEspagne. Depuis 1713, les Cortès n'avaient été consultées sur aucune affaire grave. « Si pressantes que soient les nécessités de l’État, disait Florida-Blanca, un des ministres éclairés du temps, gardez-vous d’appeler à l’aide les Cortès; elles seraient bientôt vos souveraines et vos juges.» C'est ce que pensait Pombal, ministre éclairé aussi, et l'un des favoris du siècle. « Son gouvernement, dit un contemporain, n’annonçait d’autres vues que d'attirer à lui l’autorité, d’humilier la noblesse et de tenir la nation dans la plus servile obéissance. » Le gouvernement absolu, établi en Danemark en 1660, ne faisait que s’affermir. Les coups d’État de Gustave II le firent prévaloir en Suède, en 1772 et en 1789. Le prince d’Orange, vainqueur des patriotes, grâce à l'appui que les armées prussiennes lui prêtèrent en 1787, transformait en une monarchie déguisée la vieille république des Provinces-Unies. Il n'y avait point en Russie de corps politiques, et Pierre 1er par son fameux tchine, y avait établi une hiérarchie nobiliaire qui forme la transition entre le mandarinisme chinois et la noblesse démocratique de Napoléon. Les anciennes institutions ne s'étaient conservées qu'en Pologne: elles y étaient considérées pur tous les bons citoyens comme le pire des maux; les ennemis de la république étaient seuls à les soutenir, et tous ses amis travaillaient à restreindre, au profit de l'État, les antiques libertés.

Dans la campagne qu'ils entreprennent ainsi pour l'exaltation de leur pouvoir, les États catholiques ne rencontrent qu'un adversaire redoutable, c’est l’Église, qui occupe depuis le moyen âge les positions dominantes et prétend s'y maintenir. Elle a suivi, dans le développement de ses principes politiques et de ses institutions, la même évolution que l'État. Le concile s'amoindrit et s'efface, comme les autres grand es assemblées du moyen âge. La papauté, qui le prime, tend à l’absorber; elle vise à l'absolutisme et à l'infaillibilité. Les théologiens du Pape, élevés à la même école que les légistes du Rot, se proposent le même dessein. L’Église telle qu'ils la conçoivent, c'est l'Etat romain dans le domaine de la religion. Dès lors l'antagonisme est inévitable entre ces deux puissances qui se touchent constamment, se pénètrent partout et prétendent l'une et l'autre è la suprématie. De plus, l’État est obéré et besogneux, l’Église est riche; ses biens échappent au fisc et sont pour l’État un perpétuel objet d'irritation et de convoitise. Il est peu de politiques qui ne trouvent que, sous ce rapport, le schisme a ses avantages, et que l'hérésie même n'est pas dépourvue de quelques raisons suffisantes. « Les princes catholiques, écrivait Voltaire à un Russe, ne sont pas assez hardis pour déclarer que l’Église doit dépendre uniquement des lois du souverain... Il n'y a que votre illustre souveraine qui ait raison : elle paye les prêtres, elle ouvre leur bouche et la ferme; ils sont à ses ordres, et tout est tranquille ». Les princes qui avaient asservi la noblesse, assujetti ou dispersé les assemblées, n'admettaient point qu'il subsistât dans leur empire un corps nombreux, riche, puissant, discipliné, soumis à l'autorité suprême d'un souverain qui se prétendait l'arbitre des autres, gouvernait les consciences, disposait de l'âme de leurs sujets et se renfermait, pour exercer ce redoutable pouvoir, dans un sanctuaire inaccessible à leur police. Louis XIV essuya, sinon d'en forcer l'entrée, au moins d'en investir les approches et de se rendre maître des communications. Il ne cessa de batailler sur les frontières de l'Église, et il envahit plus d'une fois son domaine. Il n'avait point chassé les huguenots du royaume pour le livrer aux ultramontains; il ne voulait dans l'État ni de partis, ni de dissidents, ni surtout de maîtres : la révocation de ledit de Nantes et la déclaration du clergé de France sont deux chapitres d'un même livre. C’est à cette école que les Bourbons d'Espagne apprirent à régler les relations de l'Église et de l'État.

Du commencement du règne de Philippe V à la fin de celui de Charles III, c’est-à-dire pendant plus de quatre-vingts ans, ils ne cessent de lutter pour la suprématie du Roi contre celle de l’Église. Ils limitent sa juridiction, suppriment son droit d'asile, diminuent ses revenus, restreignent su capacité d’acquérir, réduisent l'inquisition à s'endormir pour se faire oublier. Aranda, Florida-Blanca, Campomanes attachent leur nom à cette lutte : ils s'efforcent de ravir a l'Église renseignement après lui avoir enlevé la censure. Pombal les imite en Portugal. Charles III commence, sur le trône de Naples, ce qu'il continuera sur celui de Madrid. « Usant, ce sont les termes d'un édit de 1767, de l'autorité suprême indépendante que le Roi tient immédiatement de Dieu, inséparablement unie à la souveraineté à cause de son omnipotence », Tanucci, ministre philosophe de ce prince « éclairé », exclut le clergé des tribunaux et des écoles, fuit du mariage un contrat civil, et interdit de publier les bulles du Pape sans le visa de l'autorité royale. Ferdinand IV, qui succède en 1759 au roi Charles, ferme des couvents, et oblige les évêques à s'instituer les uns les autres. A Parme, du Tillot, ministre du duc Ferdinand, rivalise avec Tanucci : il refuse le début que Parme doit au Saint-Siège, arrête les bulles, confère les bénéfices, interdit aux établissements de mainmorte d’acquérir des biens-fonds, et défend aux moines de recevoir des héritages. Léopold se réserve, en Toscane, la censure des bulles papales, abolit le tribunal de la nonciature, supprime des couvents, contrôle et réduit les dévotions publiques. Le mouvement gagne jusqu'à la république de Venise, qui se met à imiter les monarchies

Les prince-évêques d'Allemagne en usent comme les princes laïques d'Italie, ils oublient souvent, dans leurs relations avec Rome, qu'ils sont des évêques, jamais qu'ils sont des princes, l’électeur de Cologne, frère cadet de Joseph II et de Léopold, s'accommode fort bien dans son électorat des maximes de ses aînés. En 1785, les évêques de Trêves, de Mayence, de Cologne et de Strasbourg notifient à lu cour de Rome les prérogatives qu'ils entendent conserver ; l’une des principales ets la censure des bulles. Si on ne leur cède point, ils menacent de réunir un concile national. Marie-Thérèse était pieuse, dévote même, mais impératrice avant tout. Elle interdît aux nonces de voyager dans ses États aux évêques, de correspondre directement avec Rome, aux prêtres de participer à la confection des testaments. Un rapport qui lui fut adressé en 1769 par le chancelier Kaunîtz montre comment le pouvoir le plus respectueux des droits de l'Église qu'il y eût alors en Europe, entendait régler ses relations avec elle. Après avoir rappelé que « pendant plusieurs siècles d’ignorance et de superstition », les papes qui s’étaient soustraits à la dépendance des empereurs avaient prétendu les tenir sous leur joug, le chancelier ajoutait : « Veut-on soutenir et faire observer les lois qui existent au sujet des acquêts de mainmorte, si contraires à l’équilibre de possession nécessaire au maintien de la société? Veut-on imposer les biens temporels des ecclésiastiques, á l'égard desquels, en droit et en raison, leur condition est égale à celle de tous les autres sujets et citoyens de l'État?  Veut-on mettre des homes à l'influence que le clergé a prise sur la censure, sur les effets civils du mariage, sur les successions? diminuer le nombre des fêtes ? abolir l'affreux tribunal de l'inquisition? restreindre les richesses excessives des ecclésiastiques ou seulement en arrêter le progrès, pour empêcher au moins la ruine totale de la société civile ?... » On trouve tous les jours le Pape et le clergé dans son chemin... Si, et même très-promptement, on ne fait pas cesser ces prétendus doutes et incertitudes sur les limites de la souveraine puissance, il s’ensuivra qu’il s’élèvera des schismes, et que l’on verra peut-être dans peu des royaumes et nations entières se séparer totalement du siège de Rome, au plus grand détriment de la catholicité.

Marie-Thérèse contenait ses fils et son chancelier. Quand ils furent les maîtres, ils taillèrent dans le grand. Léopold rêvait de constituer l’Eglise d'Autriche sur le plan de l’Eglise gallicane, et de lui donner pour charte la fameuse déclaration de Bossuet. Joseph tenait qu’on lui laisserait ainsi trop d’indépendance : d'ailleurs les évêques ne s’y prêteraient point. Il opéra sans eux, prétendant d'ailleurs ne toucher ni le dogme, ni le rite, ni la discipline interne . Son œuvre, qui est, sous tous les rapports, la préface de la Constitution civile du clergé, repose sur la même contradiction qui en vicie le principe; Joseph II, comme feront après lui les constituants ses imitateurs, entend demeurer catholique romain, dans le temps même où, de son autorité privée, sans le concours des évêques, sans l'aveu du Saint-Siège, il bouleverse de fond en comble la constitution ecclésiastique de ses États. Il se réserve, cela va de soi, la censure des bulles; il interdit absolument d'enseigner celles qui définissent les prérogatives du Saint-Siège; il augmente le nombre des curés de campagne, restreint le pouvoir des évêques, institue le mariage civil et le divorce, décrète la tolérance pour les dissidents et entreprend contre les ordres monastiques une guerre acharnée. Il leur défend de reconnaître un chef résidant h Rome et d'entretenir des relations en dehors de la monarchie. En 1781, il ferme d’un coup six cents monastères, tous les ordres contemplatifs; le nombre des religieux tombe de soixante-trois mille environ à vingt mille; quelque temps après, ce sont les ordres mendiants qui disparaissent. Je ne mentionne pas les détails puérils, les taquineries, les querelles de forme; mais il ne faut pas oublier la question d'argent, qui est essentielle et donne la conclusion. Marie-Thérèse avait interdit aux religieux d'envoyer des fonds à l'étranger, notamment à Rome; Joseph l'interdit aux évêques, et des biens confisqués des couvents, il fait un trésor de politique et de guerre que l'on appela le fonds de religion. L'opération fut médiocre, car les couvents étaient en général endettés; leurs dettes payées, il resta peu de chose, sauf l’acte et le principe, ce qui importe ici.

La grande Catherine n'avait point de comptes à rendre à Rome; aussi en prit-elle plus à son aise, Elle ne se contenta pas de disperser des moines, de fermer des couvents et de taxer les biens de l'Églis : elle les sécularisa, devançant aussi à sa manière l’œuvre de la Révolution française. Le clergé russe possédait près d'un million de serfs : la Tsarine les confisqua et chargea une commission d’administrer les biens ecclésiastiques; les monastères, devenus pensionnaires de la couronne, reçurent des allocations de l’État.

L'Église oppose à ces entreprises violentes des gouvernements une résistance opiniâtre. La suppression de l'ordre des Jésuites n'en est qu'un épisode. « Ils sont, disait Frédéric à d’Alembert, la sentinelle avancée de la cour de Rome ». Cette fameuse compagnie avait singulièrement contribué à l’établissement du pouvoir absolu dans les monarchies catholiques; après avoir aidé l’État à supprimer tous les dissidents, elle prétendit demeurer indépendante de l’Etat. L’État n'admit point que tous les autres obstacles ayant disparu, celui-là seul subsistât. Ce qui avait fait leur alliance contre de communs adversaires fit leur inimitié, lorsqu’ils se trouvèrent en présence l’un de l’autre. Mais la lutte, commencée contre les Jésuites, se continua contre Rome, et l’avant-garde dispersée, on s'en prit au corps même de l'armée ecclésiastique. L’Église avait paru rarement plus compromise qu’elle ne l'était à la fin de l'ancien régime. Les philosophes attaquaient la doctrine, les princes la discipline; les papes avaient à défendre contre les premiers leur autorité spirituelle, contre les seconds leurs prérogatives temporelles. Comme le spirituel et le temporel se mêlaient et s’enchevêtraient partout; comme les princes enrôlaient les philosophes à titre d’auxiliaires, et que les philosophes se réclamaient du patronage des princes; comme le Pape invoquait, où il le pouvait, le bras séculier contre ses adversaires, et ne se privait point d’opérer dans leurs États des diversions politiques; comme les ministres ne se faisaient point scrupule de le saisir dans ses biens pour le contraindre de capituler dans ses convictions, de prendre contre la résistance morale du pontife des garanties matérielles aux dépens du chef d’Etat; comme ils trouvaient à Bénévent, à Avignon, dans le Comtat, les moyens d’appliquer au Saint-Siège récalcitrant une aorte de question ordinaire et extraordinaire, l'Église, menacée de schisme dans sa constitution, d’invasion sur son territoire, sentait s’ébranler à la lois son empire sur les âmes et sa royauté politique.

C’est encore avec la France qu'elle était dans les meilleurs termes. Après des relations fort orageuses, la bonne entente s’était rétablie. Louis XV avait fait la paix et restitué Avignon. Louis XVI respectait sincèrement la religion et ménageait le clergé. En dehors de la France, la crise était générale. Trois des plus puissantes monarchies, l’Angleterre, la Russie, la Prusse, et derrière celle-ci la moitié de l'Allemagne, échappaient à l’Eglise. Elle était en lutte ouverte ou en conflit latent avec les cours catholiques : l’Autriche, Parme, la Toscane, le Portugal. Médiocres avec l’Espagne, ses relations étaient détestables avec Naples: « Le Pape, écrivait à ce propos un prince d’Italie, ne nomme à aucun des quarante-deux évêchés vacants; sous-main, il y fait susciter le peuple et surtout les grands par Galeppi, et le peuple dans les provinces par les ordres mendiants. » Ce n'est pas seulement des procédés, c'est du ton qu’il faut se rendre compte. « L’obstination et l’entêtement du Pape est inconcevable, écrivait Léopold de Toscane; il ferait mieux de se souvenir que dans les premiers siècles de l’Église, les évêques étaient nommés par le peuple et les représentants des diocèses, et commissionnés des souverains; que les métropolitains les consacraient, et qu’ensuite ils envoyaient seulement une lettre de reconnaissance à L’évêque de Rome et puis aux papes, qui n’ont jamais été que les premiers d’entre eux et jamais leurs maîtres et souverains spirituels absolus, comme on prétend à Rome, surtout avec le serment indécent et absurde qu’on y fait prêter aux évêques à leur sacra. Dès 1768, Joseph II trouvait que la cour de Rome s’était rendue « presque méprisable » . Lorsqu'il régna seul, il se piqua de la traiter avec mépris, n'épargnant point les menaces, encore moins les railleries et les impertinences. Pie VI vint à Vienne en 1782. « J’ai été jusqu’au-delà de Neustadt à sa rencontre, écrivait Joseph; et, pour éviter tout cérémonial et compliment quelconque, c’est sur le grand chemin, en présence seulement des postillons, que je l’ai rencontré, et fait tout de suite descendra de la voiture, pris dans la mienne, è deux places, et mené tout droit à Vienne.

Les pouvoirs issus de la Révolution française n’auront, au début et à la fin de leur lutte avec t'Église, sous l’Assemblé constituante et sous le gouvernement de Bonaparte, ni d'autres vues sur leurs relations avec Rome, ni un autre langage à l'égard du Saint-Siège. C'est qu'ils auront les mêmes maximes que les gouvernements du dix-huitième siècle sur l’omnipotence de l'État, et qu’ils seront animés des mêmes passions, celles que les philosophes avaient partout excitées contre l’Église.

V

Cette campagne des gouvernements contre le passé provoque des résistances; leur tendance ‘a tout faire par eux-mêmes, celle de l'opinion à tout attendre d’eux, engendrent des troubles.

En abaissant les nobles et combattant l'Église, l'État croit se concilier l'opinion publique et se fortifier de son appui : il flatte, en effet, les passions populaires; mais il les excite en même temps, et elles se retournent contre lui. Comme on croit que tout lui est possible, on s'irrite de ce qu'il ne fait pas, beaucoup plus qu’on ne jouit de ce qu’il fait. Les réformes, incomplètes, incertaines, partielles, suscitent plus d’espérances qu'elles ne satisfont de désirs. Elles accréditent celte idée que le vieux monde est décrépit et qu'il faut le rajeunir; elles habituent les peuples aux changements brusques; elles en donnent le goût, l’appétit, le besoin. L'idée d'un ordre nécessaire à la vie des nations s’évanouit partout, on ne voit le progrès que dans l'instabilité. Il se répand une inquiétude sourde, un trouble profond dans les nations.

L'Allemagne en est singulièrement agitée, et ces dispositions s'y manifestent jusque dans l'État le mieux organisé. Elles s'y développent par l'œuvre même du gouvernement éclairé. Frédéric gagnait à être jugé de loin. Les théoriciens dont il employait les formules, l'admiraient infiniment plus que le peuple auquel il les traduisait en actes. Berlin était le lieu du monde où la grandeur du roi de Prusse éblouissait le moins les yeux. L’impatience du joug y refrénait l'enthousiasme. « Les cordes sont si tendues, écrivait Mirabeau en 1786, qu'elles ne peuvent qu’être relâchées. Le peuple a été tellement opprimé, vexé, persécuté, qu'il ne peut plus qu’être soulagé ». Frédéric était trop craint : son peuple ne le pleura pas. Le grand vide de sa mort parut une délivrance. Il se produisit à Berlin quelque chose d’analogue à ce que l'on avait vu en France, lors de la disparition de Richelieu.  « Tout est morne, rien n'est triste, rapporte Mirabeau. Tout est occupé, rien nest affligé. Pas un regret, pas un soupir, pas un éloge... Les deux tiers de Berlin s'évertuent aujourd'hui à prouver que Frédéric II fut un homme ordinaire et presque au-dessous des autres... ! » Voilà donc le résultat de ce grand règne : tout le monde en désirait la fin ! « On était las et excédé du présent, écrivait le ministre d'Autriche ». Cependant, en  Prusse, Frédéric avait répandu une idée telle de la puissance de l'État, que le peuple espérait tout de son successeur, et que ce prince se croyait de taille à satisfaire les espérances.

En Autriche, au contraire, c'est un découragement général chez les gouvernants et parmi les gouvernés. Le régime bienfaisant et relativement modéré de Marie-Thérèse laisse autant de lassitude que le gouvernement excessif de Frédéric. Cette grande impératrice vieillit dans la tristesse. Ses lettres sont une doléance perpétuelle, «J'ai sacrifié trente-cinq ans au public, écrit-elle en 1775; je suis si abattue, si troublée, que je fais plus de mat que de bien. » Le peuple, quand elle mourut, fit, au dire d'un témoin, éclater une joie presque indécente à son enterrement. Dès 1782, Joseph est aussi rebuté de ses réformes et désillusionné de son règne que l'était sa mère à la fin de sa vie. « Il faut ramer à cette galère, écrit-il en 1786, à son ministre Kaunitz. Il faut ramer tant que cela dure; peut-être qu'à force de battre à la même place, il en naîtra pourtant quelque chose. » Il n'en résulta que le chaos dans l'État, le trouble dans les nations. Dans toutes les classes, dans tous les pays de la monarchie, en 1789, régnait ce sentiment que rien n'était plus à sa place : la sécurité avait disparu.

Des séditions éclatent. Marie-Thérèse avait essayé d'adoucir le sort des paysans de la Bohême. Elle rendit, en 1773, une patente sur la corvée : les paysans s'imaginèrent que la Reine voulait les affranchir de toute redevance, que les nobles s'y opposaient, et que les agents de l'État méconnaissaient les ordres de la souveraine. Ils se soulevèrent : l'antique fanatisme hussite, seule forme subsistante du patriotisme tchèque, se réveilla dans les âmes. Les misérables se joignirent aux fanatiques. Des bandes parcoururent le pays eu le terrifiant. « Ils commettent des excès énormes, écrit un agent, en 1775, pillant les châteaux, enlevant et ruinant tout ce qui leur tombe entre les mains, laissant les champs sans les ensemencer, forçant même les autres à en faire autant... Ils ont déjà saccagé quelques églises, brisé les autels et images des saints, enlevé les vases et jeté par terre les hosties.» Ils marchèrent sur Prague, où, disait-on, des traîtres avaient caché la charte daffranchissement. Les troupes eurent grand ’peine à les disperser et à sauver la ville du pillage qui la menaçait. Lagitation gagna la Moravie, puis les autres pays. « Je crains bien du désordre, écrivait l’impératrice en 1778; déjà en Styrie, ils ne veulent ni payer ni travailler. La Hongrie est de même. Ces gens font des excès horribles... Joseph attribuait le mal aux incertitudes du pouvoir à tant de promesses jamais tenues, de menaces jamais exécutées». Il régna, et ce fut pire.

Si les timides et sages réformes de Marie-Thérèse avaient suscité de si graves désordres, celles de Joseph II, radicales et arbitraires, décrétées avec violence, appliquées avec mollesse, soulevèrent des révoltes générales, presque des révolutions. Le clergé réclama ses immunités, la noblesse ses privilèges, le peuple son affranchissement. La noblesse et le clergé, vexés par le pouvoir, l'abandonnèrent. Le peu pie se crut tout permis. Les agents de l’État, désorientés, harcelés par les instructions contradictoires du prince, étourdis par les changements qu’ils imposaient aux peuples, comme ils les avaient subis eux-mêmes, sans les comprendre, obéissaient de mauvaise grâce et cessaient de commander. Des répressions violentes et inattendues, suivies d'un relâchement inexplicable, irritaient les esprits au lieu de les apaiser. Sous le joug de la centralisation allemande que l’on prétendait leur imposer, les peuples se rappelèrent leurs origines, et recherchèrent dans leurs traditions nationales des titres d'indépendance. On recommença de parler tchèque en Bohême, et l'on réclama la convocation des états. En Hongrie, on demanda la diète. Les nobles de Galicie s’agitèrent. En 1789, la fermentation était extrême dans toutes les provinces de la monarchie. La révolution qui menaçait en Bohême, en Hongrie, en Galicie, éclata dans les Pays-Bas.

Il advint à l’un des princes les plus éclairés du dix-huitième siècle ce qui était arrivé au plus fanatique des despotes du seizième. Les réformes philosophiques de Joseph II produisirent les mêmes effets que la tyrannie catholique de Philippe. Cest que lun et lautre, l'Espagnol et lAllemand, bien que poursuivant des desseins très-divers, procédaient avec la même inintelligence des intérêts de ces peuples et le même mépris de leurs traditions. Les Belges navaient pas changé : très-épris de leur indépendance nationale, très-attachés à leurs coutumes, très-exaltés pour leur religion, ils joignaient encore à une dévotion facilement superstitieuse l'ancien esprit de turbulence qui avait si longtemps agité les communes des Flandres. Chaque province avait son administration, ses états, sa charte; chacune votait l’impôt, et si elle ne faisait pas la loi, le souverain ne pouvait la modifier que d’accord avec les états. En prenant possession du pouvoir, il jurait de maintenir les droits, privilèges et constitutions des provinces. De ces chartes belges, la plus célèbre était celle du Brabant que l’on appelait la Joyeuse Entrée. « Il est vrai, écrivait un des gouverneurs de lu Belgique, que ces pays-ci sont très-attachés à leurs privilèges, et même j’ose dire qu’ils poussent cela jusqu’à la folie ; mais ils sont tous élevés dans ce préjugé, et il serait fort dangereux de toucher cette corde, d’autant que tous les souverains les leur ont non-seulement confirmés, mais jurés; ce qui fait qu’ils envisagent leurs privilèges comme les lois fondamentales de l’État. J’ose dire que ces pays-ci sont très-faciles à gouverner, car avec de la douceur et la moindre bonté que Votre Majesté daigne leur marquer, elle peut être assurée qu'elle Sera tout ce qu'elle voudra de ces provinces. » Le gouvernement y était d'autant plus aisé que l'état social y était meilleur. Les nobles résidaient; le clergé, qui avait des biens immenses, les administrait bien, il était populaire; bref, les classes étaient moins désunies et le régime féodal moins onéreux que dans le reste de l'Europe. Marie-Thérèse, qui estimait les Belges, sut les comprendre. Elle était, dit de Pradt, l’idole de la Belgique; mais, même sous son règne, la Belgique n'était pour la maison d'Autriche qu'une colonie continentale, une ferme lucrative, appréciée surtout pour les revenus qu'elle donnait. Joseph II n'y tenait que par ce côté fiscal. Il était toujours prêt à la « troquer » contre la Bavière qui lui convenait mieux. Ne l'ayant pu « troquer », il se mit en tête de la réformer, pour en améliorer l'exploitation. Il ne la connaissait pas; il y fit un court voyage en 1781 ; puis, après ce coup d'œil hâtif et quelques semaines de travail improvisé, il entama ses réformes. Elles portèrent d'abord sur la religion : les édits se succédèrent de 1781 à 1786, et mirent l'Église dans la main de l'Etat. Cela fait, il s'attaqua aux institutions civiles, et, par un édit du 1er janvier 1787, il enleva l'administration et la justice aux états des provinces, divisa le pays en cercles, y établit des intendants, des tribunaux de première instance et des cours d'appel. C'était une violation flagrante des chartes jurées. Les réformes religieuses avaient exaspéré le pays, la réforme administrative le souleva. Joseph II était en lutte ouverte avec l'Église; il coalisa contre lui tout ce qui, en Belgique, tenait aux franchises nationales et aux anciennes institutions.

A la tête des opposants, parait un homme dont le nom reviendra plus d'une fois dans ce livre : Henri van der Noot. C'était un avocat au conseil de Brabant. Il ne déploya ni des vues très-élevées, ni an caractère très-ferme, ni un jugement très-sûr; mais il possédait les qualités essentielles à l'œuvre qu'il entreprenait : un patriotisme fervent et de l'énergie. Il avait l'étoffe d'un agitateur, on verra qu'il était incapable de gouverner. Sous son impulsion, le Brabant s'arma. Les autres provinces suivirent l'exemple : les moines et les prêtres appelaient le peuple à se défendre et prêchaient la résistance. La Belgique se couvrit de milices. Quelques-uns pensèrent à former une confédération, à se rendre indépendants à la manière des États-Unis d'Amérique et à demander l'appui de la France. La nouvelle qu'il en eut fil réfléchir Joseph; mais au lieu de reconnaître dans les troubles un effet de ses réformes imprudentes, il attribua, au contraire, la résistance que rencontraient ses réformes aux intrigues des puissances intéressées à provoquer les troubles. Il n'y voulut voir que la main de la France, l'œuvre de la « prétraille » et de la cour de Rome qui se servait des prêtres, et surtout des capucins, pour ameuter le bas peuple et fomenter la sédition par la voie du confessionnal. Quelle que fût la cause réelle du danger, il en tint compte et, dans l'été de 1787, il rappela les édits; mais rassuré bientôt par les embarras intérieurs du gouvernement français, il rétablit, à la fin de 1787, les dispositions relatives à l'Église, et enjoignit au général d’Alton qui commandait à Bruxelles, d'employer, s'il y avait opposition, « les tristes moyens des canons et des baïonnettes» . Sous la menace, le conseil de Brabant, qui jouait à peu près le rôle du parlement de Paris en France, enregistra les édits. Les séminaires de Malines et d'Anvers furent occupés militairement, les évêques mis aux arrêts; on annonça que les attroupements seraient dispersés par la mitraille. Les troupes s'établirent comme en pays conquis. La terreur fit le silence, et d'Alton put écrire au mois de septembre 1788 : « La tranquillité continue de régner. »

La soumission n'était qu'apparente. Cette révolution n'était pas de celles qui se dispersent en échauffourées : elle mûrissait lentement. Les troupes belges refusaient de marcher contre leurs compatriotes; les états de Brabant et de Hainaut refusèrent de voter les subsides. Joseph déclara que par ce refus, ils violaient les chartes et le déliaient de son serment. Il fit investir les états de Brabant qui cédèrent, et décréta la dissolution de ceux de Hainaut, qui résistaient. Puis, espérant par cet appât se concilier la multitude et déconcerter, par une diversion démocratique, l’opposition des nobles, du clergé et de l’oligarchie bourgeoise, il modifia la charte du Brabant, « jugeant, disait-il, de sa justice de restaurer les petites villes et franchises municipales qui payent une partie si considérable des charges publiques, dans l’exercice de leur droit public et constitutionnel . Il comptait réduire les grandes communes par les petites; mais le conseil de Brabant et les états de la province, bien que délibérant au milieu des troupes, refusèrent d'enregistrer les nouveaux édits. L'Empereur décréta l'abrogation de la charte même, et révoqua la Joyeuse Entrée. Des ordres implacables furent donnés à d'Alton. « Le plus ou moins de sang que peut coûter une pareille opération, lui écrivait Joseph, le 7 juin 1789, ne doit pas être mis en ligne de compte, quand il s’agit de tout sauver et de finir une bonne fois ces éternelles violences.

Les émeutes commencèrent. Cette révolution qui se développait parallèlement à celle de France, avait des causes bien différentes; les rôles y étaient entièrement intervertis. C'était le souverain qui était révolutionnaire, et le peuple qui défendait le régime ancien; mais, au fond, ce qui était en jeu, c’étaient les libertés publiques et l’indépendance nationale. Les Belges employaient, pour les défendre, les mêmes moyens et le même langage que les Français. Un député de la noblesse s’écriait, en 1787, dans les états de Brabant : « Ce magnifique pays est traduit dans la politique comme un immeuble à vendre, à brocanter, que lon échange dans le cabinet des princes et dans les papiers publics, tantôt contre une province et tantôt contre une autre. »Les états de Brabant se réclament « du droit naturel », pour soutenir lantique coutume et les vieilles libertés. Lorsque les députés résistèrent, on les acclama; on les proclama pères de la patrie; on distribua des cocardes nationales, et la populace, ameutée par les moines, pilla les maisons des habitants qu’elle supposait attachés au gouvernement. Cette révolution, qui se faisait pour maintenir l’ancien régime, procédait comme celle qui se taisait en France pour le renverser.

Cependant, à côté du parti des anciennes coutumes, qui constituait la majorité, il s'en formait un autre, plus pénétré des idées du siècle, composé d'avocats, de médecins, de prêtres sécularisés, qui réclamaient une part dans le gouvernement, l’extension du droit électoral, la suppression des privilèges. Les réformes de Joseph ne leur déplaisaient que parce qu’elles venaient de lui, et que, pour les imposer, il anéantissait les libertés nationales. Ils auraient, au contraire, voulu les étendre. Ce parti, dirigé pur un avocat du nom de Vonck, désirait une révolution démocratique; celui de van der Noot réclamait le rétablissement de l’aristocratie. Ils étaient destinés à se disputer le gouvernement de la Belgique; mais auparavant, ils se réunissaient pour le reconquérir. Les uns et les autres étaient aussi ardemment patriotes et animés de la même bai ne contre l'Autriche. Joseph II avait donc rassemblé tous les Belges contre lui, dans le temps même où commençait en France une révolution qui bientôt allait convier tous les peuples à se coaliser contre leurs oppresseurs. On verra, par la suite, les graves conséquences qui résultèrent de la diversité, on pourrait dire de l’antagonisme, de l'esprit qui animait ces deux révolutions». Il suffit ici de montrer comment elles éclatèrent à la fois.

D’autres semblaient imminentes. Les patriotes hollandais, subjugués par les armes prussiennes, s’agitaient, s’organisaient en secret, brûlaient de prendre une revanche contre le stathouder, de recouvrer, et au besoin d’étendre leurs franchises nationales. En Suède, Gustave III avait irrité tout le monde: les nobles, parce qu'il avait entamé leurs privilèges; le peuple, parce qu’il ne l’avait point soulagé Genève enfin se révolte, et sa révolution mérite une attention particulière. « J’étudie les querelles de Genève, disait Vergennes; car il est à craindre que leurs écrits, après avoir alimenté chez eux la discorde, ne portent au dehors le fanatisme dont ils sont remplis, et que leurs voisins ne passent de la curiosité à l'imitation. » C'est un langage inusité chez les hommes d’État de l'ancien régime; ce pressentiment procédait d'une vue politique juste et pénétrante. C'était, en effet, la Révolution française qui se préparait à Genève en 1784, et se répétait, pour ainsi dire, en raccourci sur ce petit théâtre

C’est Rousseau qui donne le branle. Le Contrat social est le programme, les Lettres de la Montagne sont le cri de guerre des révolutionnaires. La lutte s’établit moins entre deux partis qui se disputent le pouvoir, qu’entre deux classes qui se haïssent, et prétendent se dominer l’une l’autre, s’exclure et se proscrire: d'un côté, l’oligarchie régnante, le patriciat, qui remplit toutes les charges; de l’autre, la bourgeoisie, souveraine en principe, exclue, en fait, du gouvernement et avide de gouverner à leur tour. Leurs chefs se nomment alors Duroverav, Dumont, Clavière, Reybaz. Contre leur propagande véhémente, les aristocrates songent à invoquer l’intervention des puissances garantes de la constitution. Les révolutionnaires dénoncent comme une trahison cet appel à l’étranger, et la préviennent par un coup d’État. Ils emprisonnent les plus redoutables de leurs adversaires, invitent les plus timorés à capituler entre leurs mains. Les débris du sénat sont rassemblés, pour entendre la proscription des sénateurs et pour y adhérer, rapporte Mallet du Pan. Ils reçoivent l'ordre de s’exécuter. Une commission de sûreté se forme entre les vainqueurs et organise une « dictature à la romaine ». La terreur règne dans Genève, qui devient une prison pour les vaincus. On ne se contente plus de les dépouiller et de les enfermer, on les endoctrine. Il ne suffit pas de les soumettre, il faut les convertir. C’est là le trait nouveau; il est bien parti de Genève, mais il porte plus loin: « C'est la forfanterie de vertu avec des passions coupables; c’est le despotisme exercé sur l’opinion, en exigeant d’elle un assentiment de raison et d'équité à des actes monstrueux; c'est de s'en applaudir comme de devoirs sacrés; c'est d'invoquer l'humanité les mains teintes de sang, d’écrire des périodes sur la patrie en la déchirant, et de citer les droits des peuples en outrageant la liberté des individus ». Le règne de ces bavards sinistres est bientôt déchiré par les fureurs de leur jalousie. Tandis qu’ils se querellent, les Français, les Sardes et les Suisses, garants de la constitution, interviennent pour la rétablir. La commission do sûreté décide la défense à outrance, et décrète que les Génevois imiteront l’exemple des Sagontins. On amoncelle des barils de poudre dans les églises; on prépare la ruine de la cité. Puis, en attendant l’ennemi, on se dispute, on se proscrit, on se massacre. Cependant l’ennemi occupe la ville, et la révolution se termine par un coup d’État militaire. Les révolutionnaires, chassés à leur tour, vont demander asile aux Anglais, jusqu’à ce que la France leur soit ouverte. Il se font professeurs et courtiers de révolution cosmopolite, enseignant aux disciples des philosophes la pratique des séditions populaires. Depuis Dumont, ami de Talleyrand et collaborateur de Mirabeau, jusqu'à Clavièrem qui devint ministre, on les retrouvera tous bientôt à Paris.

VI

Ainsi les crises sont générales en Europe; le terrain parait merveilleusement préparé pour les révolutions sociales et politiques, au moment même où se prépare la Révolution française. Si la révolution qui semble imminente partout, éclate en France, ce n’est pas que les abus y soient pires qu'ailleurs, que le régime féodal y pèse plus lourdement sur l’habitant, que le gouvernement y soit plus inintelligent, plus hasardeux ou plus despotique, que la misère y soit plus intolérable, et que les âmes y soient plus révoltées pur un joug plus odieux. Les motifs qui décidèrent de l’événement sont le contraire de ceux-là. Faite pour anéantir les institutions du moyen âge, la Révolution commence dans le pays où ces institutions étaient en voie de disparaître et s’écroulaient comme d’elles-mêmes. C'est que leur joug paraissait d’autant plus insupportable, qu’il devenait moins pesant: il exaspérait ceux qu'il n'écrasait plus. Il ne subsistait de vestiges du servage que dans quelques réduits des provinces de l’Est. Le paysan avait non-seulement cessé d’être serf, il était devenu propriétaire. La terre était morcelée au point que les agronomes s'en plaignaient. Les pouvoirs locaux, toujours tracassiers, étaient subordonnés au pouvoir royal; le Français y échappait par cent issues. L’unité se faisait dans les lois. Les droits féodaux même, attaqués par les légistes, restreints par l'autorité royale, s'allégeaient relativement; les plus abusifs et les plus vexatoires, ceux qui atteignaient l’homme dans sa personne, dans sa dignité, dans son honneur, tombaient en désuétude. En résumé, dit un contemporain, «l’oppression était moins forte en France qu’en Espagne, qu’en Portugal, qu'en Autriche, qu’en Prusse, qu’en Turquie; cependant ces contrées sont restées fort tranquilles, et la France a Fait sa révolution ». C'est précisément pour cela qu’elle la fit.

Le paysan propriétaire était atteint directement dans son travail et dans son bien par les corvées et les redevances féodales; il en souffrait beaucoup plus que quand il travaillait pour autrui. Il n’acceptait plus aussi aisément de sacrifier son temps et ses forces, depuis qu'il les pouvait consacrer à son bien, et en perpétuer les résultats par l’héritage laissé à ses enfants. Le noble qui l’exploitait ainsi, prenait et ne rendait rien: le paysan ne recevait plus de lui aucun des services qui avaient autrefois justifié ses droits. Le Français n'étant plus servi et protégé que par l'État, ne se reconnaissait plus de devoirs qu'envers l’État, et n'admettait pas que le noble qui recevait de l’État plus de services que lui, ne payât point en proportion. En détruisant une partie des institutions du moyen âge, dit Tocqueville, on avait rendu cent fois plus odieux ce qu'on en laissait. C’était l’État qui avait accompli cette première partie de l'œuvre, on attendait de lui qu’il fit le reste, et on l’exigeait avec d’autant plus d'impatience que l’œuvre semblait plus simple et plus avancée. Cela est si vrai que les parties de la France où la Révolution se déclara avec le plus d'impétuosité et s'opéra avec le plus de violence, sont celles où les progrès étaient les plus sensibles. Les seuls pays qui se montrèrent, dans une certaine mesure, attachés à l'ancien régime, furent ceux où ce régime subsistait le plus complètement: la Bretagne, lu Vendée, le Poitou. C’est qu'avec les abus, les tempéraments s’y étaient conservés, et avec les privilèges du noble, ses devoirs : il résidait, il se mêlait à la vie du paysan; ils se connaissaient, ils étaient demeurés unis, ils firent cause commune. Partout ailleurs le noble parut un usurpateur à expulser.

La prospérité dont on jouit en France pendant Ies premières années du règne de Louis XVI précipita le mouvement, car elle rendit les hommes plus sensibles aux vexations qui subsistaient et plus ardents à s'y soustraire. Enfin la France était le pays où les idées de réforme étaient le plus répandues, où les esprits étaient le plus cultivés, où les hommes étaient le plus semblables entre eux, où le gouvernement était le plus centralisé, la noblesse le plus amoindrie, les corps intermédiaires le plus assujettis, la nation le plus homogène, l'État le plus cohérent : de sorte que la nécessité d'une révolution y semblait plus évidente en même temps que les moyens de l'accomplir paraissaient plus faciles.

C’étaient là des caractères particuliers à la France : ils expliquent pourquoi la France fit sa révolution avant les autres nations de l'Europe. Il reste à montrer comment la Révolution française donna l’impulsion à toutes les autres, et devint ainsi un événement européen.

 

 

CHAPITRE III - L'INFLUENCE FRANÇAISE.