ALBERT SOREL
LIVRE PREMIER
LES MOEURS POLITIQUES ET LES RÉFORMES
CHAPITRE II
LES GOUVERNEMENTS ET LES RÉFORMES.
I
« Maintenant toutes les puissances sont dans leurs
crises » , disait la grande Catherine en 1780. Les écrits des contemporains
sont remplis de prédictions sinistres sur l'avenir des États. C’est un cri
général de décadence; on attend des révolutions, on annonce des
catastrophes. En France, elles semblent imminentes : la machine est trop
vieille et trop compliquée, le ressort se détend, le mécanicien défaille,
l'Etat se détraque. La France succombe à la décrépitude, la Prusse à
l'épuisement d'une croissance prématurée. C'est une «puissance
factice». Elle n'a sur l’Europe qu'une façade grêle et précaire,
construction chancelante élevée témérairement sur le sable, sans
pilotis et sans assises; elle ne se soutient que par le génie de
l’architecte. « Si jamais, écrit Mirabeau, un prince peu sensé
monte sur ce trône, on verra crouler soudainement ce géant formidable, on
verra la Prusse tomber comme la Suède. » Marie-Thérèse gémit sur la chute de sa
monarchie : « Tout lien civil et politique ne tient plus, on ne voit les hommes
et les provinces que plus malheureux et en décadence ; cela ira
toujours en augmentant, si nous en agissons de même. » Mallet du Pan
montre l’Angleterre « surchargée de taxes, déchirée par l’esprit de parti,
corrompue par la soif de l'argent » menacée ainsi que le fut Venise, par
tous les prophètes politiques, d'une ruine inévitable». Que dirai-je de
l'Espagne? Les causes de sa décadence sont déjà un lieu commun pour les
philosophes, un exercice d’école pour les élèves en politique Quant à
la Pologne, abandonnée des médecins, elle est réduite à choisir entre
les formules des alchimistes et les panacées des empiriques. « Je vois,
écrivait Rousseau en 1772, tous les
États de l’Europe courir à leur ruine : monarchies,
républiques, toutes ces nations si magnifiquement instituées, tous ces
beaux gouvernements si sagement pondérés, tombés en décrépitude, menacent
d’une mort prochaine. Tous les grands peuples, écrasés par leurs propres
masses, gémissent ».
Les causes de cet effondrement de l’ancien régime sont
partout les mêmes : l’excès des dépenses de cour et des dépenses de
guerre; les bâtiments somptueux, les maîtresses prodigues ou avares, les
favoris cupides; par-dessus tout les
exigences incessamment croissantes des armements
disproportionnés. « L’Europe est si ruinée, écrivait Montesquieu, que
les particuliers qui seraient dans la situation où sont les trois
puissances de cette partie du inonde les plus opulentes, n'auraient
pas de quoi vivre. » Les États sont obérés, sans crédit, écrasés sous leurs dettes, et les
petits sont plus épuisés encore que les grands, parce qu'ils ont moins de ressources et prétendent aux mêmes prodigalités. Il n’y avait qu'un État qui eût des finances, c’était l’Angleterre, malgré le poids formidable de sa dette; le mérite en revenait au
gouvernement de Pitt. La Prusse possédait un trésor, une réserve métallique, et soldait ses comptes en équilibre : elle te
devait à l’implacable parcimonie de Frédéric. En réalité, elle ne possédait ni
budget régulier, ni comptes établis. Il suffit au successeur de Frédéric
de quelques années de dissipation pour la faire tomber de
cette prospérité relative dans la déconfiture générale. En 1791,
la cour de France se préparait à sortir de Paris, à former un gouvernement
en province, à rassembler des troupes sur la frontière : il fallait de
l'argent. Marie-Antoinette en demandait à son frère. L’ambassadeur Mercy
lui répondit : « L’Empereur se proposait de faire un emprunt en Hollande:
il ne l’a point tenté, parce que la ville d’Amsterdam fait une levée de 12
millions pour sa banque presque en faillite. La Russie a levé 8 à 10
millions; la Suède en a emprunté 6 par hypothèque de ses mines de fer;
la Pologne a voulu lever 4 à 6 millions, elle ne l'a pas obtenu. Tout
l’argent est en Angleterre. On sait, de toute certitude, que le landgrave
de Hesse-Cassel a un trésor de 15 à 20
millions de florins, et qu'il voudrait en placer une partie; mais il est
si peu confiant qu'on ne peut le déterminer: il a refusé deux grandes
cours. »
Les gouvernements sont réduits aux emprunts, le service
de la dette absorbe les revenus, le déficit est chronique. C'est le vice
fondamental du régime, et sous ce rapport, l’état de l’Europe n’est pas
meilleur, s'il n'est pire que celui de la France. Les mêmes conséquences y paraissent. « Les impôts, écrit Mirabeau en 1788,
sont en général assis détestablement mal en Europe. » Partout, sur le continent, on voit, comme en France, le
contribuable payer d'autant moins qu'il est plus riche. A mesure que les impôts s'élèvent, on étend
les privilèges qui en exemptent; c'est le système de l'impôt progressif à
revers. Les nobles se dérobent, les bourgeois se dispensent : l'écrasement
porte sur le peuple des campagnes. Aux charges dont le souverain accable ses
sujets, s’ajoutent celles dont le seigneur accable ses vassaux. Les droits
féodaux sont les mêmes partout, et c'est encore en France qu'ils sont le
moins onéreux, sinon le moins vexatoires.
Je ne parle pas de la Russie : le servage s’y est établi
au seizième siècle, au moment où il tombait ou se relâchait dans le reste de
l'Europe. En Pologne, il se maintient sans aucun des tempéraments que l’adoucissement
relatif des mœurs, l'intérêt bien entendu des seigneurs, l'intervention de
l'État surtout y apportaient en Russie. En Allemagne, il subsiste presque
partout. Le paysan ne peut ni quitter la seigneurie, ni se marier, ni
changer de profession sans l'aveu du maître. Il sert au château dans sa
jeunesse; plus tard il est assujetti aux redevances et à la corvée, qui
peut s'élever à trois jours par semaine. Il n'arrive que difficilement à
devenir propriétaire; son bien, dans tous les cas, demeure en tutelle, et
sa succession même ne passe pas tout entière à ses enfants. Ce régime
donne lieu, en Allemagne, à des plaintes générales. On observe d’ailleurs des
nuances assez marquées dans l'application. Dans le pays de Deux-Ponts, la
pratique est atroce. Pertz compare la demeure d'un noble mecklembourgeois
à la tanière d’une bété féroce qui ravage tout alentour, et dévore en
silence. Le paysan de la Lusace est esclave. Le landgrave de Hesse vend
ses sujets aux Anglai s, à cent écus par tête. Le Bavarois abrutit les
siens : « C’est, disait Frédéric, le paradis terrestre habité par des
bêtes ». « Dans les États de la
maison d'Autriche, rapporte un contemporain, le peuple est pauvre, le
négociant et le moyen état, en général, est aisé, les grands, les
seigneurs sont puissamment riches, et le souverain est presque toujours
aux expédients pour se procurer les fonds nécessaires à l'entretien de l’État.
» Le gouvernement lutte pour améliorer le sort du paysan, et par suite le
rendement de l'impôt. L'Impératrice, bienfaisante et intelligente, nous peint
ses sujets « foulés et chargés » en temps de paix. On lit dans
un rapport adressé, en 1769, an conseil d’État, sur la Bohême : C'est avec
stupeur, avec une véritable épouvante et une profonde émotion, que l'on
considère l'extrême misère dans laquelle languit le paysan sous le9
charges dont l’accable le seigneur. « C’est pire qu’en Hongrie », écrivait un autre agent, et il croyait ne pouvoir faire une
comparaison plus épouvantable. Joseph II
visita le pays, et en revint consterné.
Le paysan était relativement moins malheureux en Prusse.
Frédéric pressurait ses sujets, mais il y mettait de l'art. Il exigeait que le
noble vécût sur sa terre et s'occupât de ses paysans. Chacun d’eux pouvait
s'adresser au Roi, qui lisait tous les placets. Les agents de l’État veillaient
au bon aménagement des terres ; l’Etat améliorait l'agriculture et
défendait le vassal contre les excès du seigneur. Néanmoins le sort du
paysan demeurait très-pénible : il payait encore sept fois plus que
le seigneur dans les taxes directes, et les taxes indirectes, conséquence
du régime protecteur à outrance que pratiquait Frédéric, le saisissaient dans
son vêtement, dans sa nourriture, dans les instruments mêmes de son
travail. Des servitudes innombrables, plus compliquées et enchevêtrées qu’en
France, pesaient sur la propriété rurale. On calcule que dans le
Brandebourg, pour trente acres de terre rapportant neuf écus et trois
quarts, le paysan payait à l’État huit écus et trois gros, sans
compter ce qu'il devait encore au seigneur et au clergé. En
Poméranie, où le sol est moins aride, il payait seize écus vingt et un
gros, sur un revenu de dix-sept écus et demi. Le pays de Clèves était
la plus misérable des terres du roi de Prusse : les paysans y
désespéraient de vivre, et les terres y restaient en friche.
La vie du paysan danois ne différait point de celle de
l’allemand. L'Italie du nord et du centre était, au contraire, un des pays de
l’Europe où l'habitant des campagnes souffrait le moins. Il végétait, sous
la tutelle bienveillante du maître, qui tempérait, en Piémont surtout, la
rigueur du régime. L'existence du paysan s'était adoucie dans les pays de
petite culture où le noble résidait. En réalité, c’était encore une
condition rigoureuse, avec d’étranges abus. Goethe traversant Vérone, en
1786, interroge un habitant : « Je demandai s'il n'y avait pas
aussi des paysans riches. — Oui, sans doute. — Et que font-ils
de leur argent? — Ils ont leurs seigneurs qui le leur prennent. »
En France, la petite noblesse résidait, mais
n’administrait pas, sauf dans l’Ouest, où les anciennes mœurs s’étaient
conservées, ce qui explique les armées vendéennes. La grande noblesse ne
résidait ni l’administrait. Nulle part, sans doute, ces faits n’étaient aussi
accusés et aussi généraux qu’en France; il restait ailleurs des traces plus ou
moins profondes du gouvernement féodal; mais, à l’exception de
l'Angleterre, où ils tenaient l'administration locale, et de la Prusse, où
ils l'avaient en partie conservée, les nobles, presque partout, tendaient
à vivre à la française, à dissiper leur bien, à négliger
leurs devoirs, à excéder sur les droits qui n’en étaient que le
corollaire, et perdaient ainsi toute leur raison d’être. En Prusse, où le
Roi la tenait en bride et la pliait aux devoirs d'État, la noblesse,
encore qu'arrogante et dure, était respectée du paysan et formait le
principal ressort de la nation. Il en était de même en Piémont. En
Hongrie, au contraire, en Bohême, dans les États héréditaires de la maison
d'Autriche, l’État était impuissant à contenir le noble, et le paysan en
appelait sans cesse au souverain contre le seigneur.
C'était un recours; il n'y en avait aucun dans les pays
d’Empire, la Souabe et la Franconie, qui appartenaient à la noblesse immédiate.
On la désignait ainsi parce qu’elle ne relevait que de l’Empire; en
réalité, elle ne relevait de personne. Là, ni gouvernement, ni justice
supérieure, ni tutelle, ni protection, ni police, rien de ce qui
tempérait, plus ou moins, dans les grands États, les abus du régime. A
part quelques familles de houle culture intellectuelle, de haute moralité,
l'honneur et l'âme de l'Allemagne, où le père administrait patriarcalement, où
les fils visitaient le monde et cherchaient à faire carrière dans les
grandes cours, les Gagern, les Stein, par exemple, tous ces comtes et barons de l’Empire s’enorgueillissaient de
leur isolement, de leur misère morale et de leur grossièreté politique;
c'étaient comme les stigmates de leur souveraineté abâtardie, et ils en
étaient fiers. Véritables tyrans de village, lourds parodistes du
despotisme prussien dont ils n’imitaient que les violences, ils formaient,
au cœur de l'Allemagne, comme un archipel d’ilots, plus séparés
de l'Europe par les cultures de leurs domaines qu'ils n’auraient
pu l'être par les flots de l'Océan. « Il suffit, disait un publiciste
allemand très-attaché cependant aux vieilles coutumes, il suffit en maint
endroit de l’aspect seul du village, pour déclarer qu’il appartient à la
noblesse d'Empire. Cette noblesse avait eu sa raison d'être et avait rendu
de grand services aux peuples au milieu des désordres du moyen âge;
désormais elle n’était plus que nuisible. Autrefois elle protégeait le
paysan contre les abus de la force; elle ne fait plus maintenant qu'abuser
de la force contre lui; les privilèges semblaient la plus onéreux et plus
insupportables qu'ailleurs. » Il n'y avait rien de plus impopulaire
dans tout l’Empire.
Les nobles de Suède ne songeaient qu'à se divertir; ceux
de Danemark abandonnaient leurs vassaux aux exactions des intendants. En
Espagne, ils dissipaient dans les dispendieux ennuis de la cour l'argent
péniblement extrait de leurs domaines. Les terres, mat gérées, ne
rendaient plus, et le peuple n’était maintenu dans le respect que par son
indolence. Le régime semble avoir été moins dur, et cela par toute
l'Europe, dans les territoires possédés par le clergé : les anciennes coutumes s'y
étaient un peu mieux conservées; mais la douceur, fort relative
d'ailleurs, de l'exploitation, se mêlait de beaucoup de
négligence. D'autre part, l’exemption d'impôts dont jouissaient les
biens ecclésiastiques entraînait pour le paysan un surcroît de charges. Il
en résultait un mécontentement et une inquiétude qui, en Espagne même,
éclataient publiquement.
Ainsi, sur tout le continent, les mêmes causes de
désordre provoquent les mêmes souffrances dans les États. Les gouvernements en
ressentent les effets; ils cherchent à les combattre. Les penseurs
étudient le mal et proposent les remèdes. En même temps que ce mouvement
de décadence, on voit se développer, dans toute l’Europe, un mouvement de
réparation. Considérons d'abord comment on conçoit les réformes.
II
Le foyer de ces idées est en France: il rayonne dans toute ‘Europe; mais les rayons se
divisent, et il importe de les distinguer. Parmi les penseurs dont on suit
l'impulsion, les premiers venus et les plus écoutés sont ceux qui, ne
visant que les abus, se proposent de réformer l’Etat, mais nullement de
le détruire. Montesquieu apparaît comme le plus profond, le
plus ferme et le plus sage : il a étudié les faits, il respecte
l’évidence, il soumet la raison à la nature des choses. Il montre que
tout gouvernement porte en lui-même, avec sa raison d’être, ses causes
de durée et de ruine. Il enseigne comment chacun peut approprier à sa
constitution particulière les éléments de civilisation, qui sont l’honneur et
l’intérêt de tous. Il avertit les États du danger commun qui les menace :
l’abus de leur principe. Mais sa pensée est trop supérieure à celle des
politiques de son temps pour qu'ils la saisissent. Il est plus souvent
admiré que lu en Europe, et plus souvent lu que compris. Son influence est
lointaine et indirecte : il n'agit que par les détails de son ouvrage, et
des grandes lois qu’il trace, ses contemporains ne recueillent guère que
des formules détachées.
Ce qu'il faut à ces politiques, qui, tout cultivés qu'ils
sont, demeurent frivoles dans leurs pensées, hâtifs, agités, mondains, ce
n'est point la lentille puissante qui concentre les grands rayons, c'est
le cristal dont les facettes éparpillent la lumière en gerbes
d’étincelles. Voltaire est tout le génie de la vieille Europe. Il la
comprend, il la pénètre, il est toujours à sa portée : il la fait rire
d’elle-même et l'enseigne en la divertissant. Il règne par ses défauts autant
que par ses qualités : l'enthousiasme qu’il communique à l'homme du monde
ne risque point de lui faire perdre la mesure. Ses bouffées de générosité
rafraîchissent, sans la troubler, l’atmosphère des cours. Le fond de
scepticisme qu'ils sentent en lui est précisément ce qui le tient en
sympathie constante avec ses lecteurs. La merveilleuse limpidité de son langage
les enchante, l'essor moyen de sa pensée les rassure; ils croient se
reconnaître, et ils s'admirent en lui. Les hommes de ce génie, très-rares
de tous les tempe, eut toujours été les grands charmeurs du monde.
Voltaire est commode, aimable et encourageant. Il ne prend point, comme
Montesquieu, ces airs désespérants de docteur hippocratique, qui ne voit aux
maux que des causes lointaines et n'y trouve de remède que dans ces
causes mêmes. L'État périt par la pléthore: Montesquieu lui conseille
de se montrer plus sobre, de se disperser davantage, de rendre,
par une sage répartition des forces, la souplesse et l'harmonie à
ses organes, de reporter aux extrémités le sang qui afflue au cœur et
l'étouffe. Voltaire ne demande à nés clients ni de changer leurs
habitudes, ni de mater leurs passions : un régime, qui est une sorte de
ragoût et les réveille, des topiques qui les soulagent pour un moment et
les raniment, voilà toute sa médecine.
Il attend tout de l'État et, au fond, il ne travaille que
pour l'État. « Liberté, propriété, c'est le cri anglais, c'est le cri
delà nature! » mais il entend une liberté réglée par du maître, et
une propriété garantie par un gouvernement fort. Son idéal
politique est le despotisme tempéré par la « tolérance » et les
« lumières ». Montesquieu réclame des corps intermédiaires, tout un
mécanisme gênant et compliqué; Voltaire se contente à moins de frais.
Relises l'article du Dictionnaire philosophique intitulé Lois civiles
et ecclésiastiques; on l'imprima plus tard sous le titre de Cahiers
de Voltaire aux États généraux : c'est le programme complet du
gouvernement des lumières, en deux mots, le despotisme éclairé. « Il ne s'agit pas, écrivait Voltaire à d’Argental, en 1769, de faire une révolution comme du temps
de Luther et de Calvin, mais d'en faire une dans l'esprit de ceux qui ont
faits pour gouverner. »
C'est le premier courant, il y en a un autre, tout
autrement impétueux, qui s'étend tous les jours, et menace le vieux monde
d'un cataclysme total. Il ne peut fertiliser la terre qu'après l’avoir
submergée, et il ne féconde de son limon que les pays dévastés d'abord par
le torrent de ses eaux. Ces doctrines mêlent aux plus justes et plus
opportunes propositions de réforme les hypothèses de révolution les plus
chimériques. Elles se parent des prétextes les plus persuasifs; elles
mettent tout l'arsenal des sciences au service de toutes les
subtilités de la dialectique. Elles prennent l'homme par ses
passions, dont elles font des principes; elles le Battent, elles
l'enthousiasment, elles l'enivrent de lui-même et de l'orgueil de sa
vie, d'autant plus insinuantes qu'elles proposent à des maux
plus certains des remèdes plus séduisants.
Sous ce rapport, ce qui se passe en France se répète
sur le continent partout où les livres pénètrent, partout où l'on cause.
Je retrouve, en Allemagne notamment, la même inquiétude mélangée
d’enthousiasme, les mêmes impatiences, les mêmes anxiétés suivies des
mêmes effusions d'espérance. Jean Paul écrivait, en 1803, qu'une
révolution plus intellectuelle, plus vaste, mais tout aussi meurtrière que
celle de Paris, battait dans le cœur du monde. C'était moins un effet de
la Révolution française que le résultat de mouvements antérieurs è
cette révolution et analogues à ceux dont elle était sortie. En
1765, Nicolaï et ses amis tentèrent par leur Bibliothèque
universelle allemande une œuvre semblable à celle que les
philosophes accomplissaient en France, et qui consistait à ruiner dans les
esprits le respect du passé. En 1789, ils avaient à peu près atteint leur
but : on ne respectait plus les traditions; on ne s'entretenait partout
que de l'infirmité des mœurs anciennes, de l'absurdité et de la
décrépitude des institutions. « Les choses, disait Forster en 1779, ne
peuvent rester comme elles sont, tous les symptômes l'annoncent. » Il
appelait de tous ses vœux la crise salutaire qui devait rajeunir le monde.
Le prix lui importait peu, fut-ce le prix du sang. «L'Europe, écrivait-il
en 1782, me parait à la veille d'une terrible révolution. La masse est
si corrompue qu'une saignée pourrait bien être nécessaire. » Un autre
penseur allemand, Jacobi, déclarait à la même époque : « Je désirerais une
inondation quelconque, fût-elle de Barbares,
pour balayer ce marais infect et découvrir la terre vierge. » Les masses, écrit Stramberg, ne réclamaient pas précisément un changement; mais
le présent les blessait. Un élan indéfini vers les nouveautés
inconnues pénétrait jusqu'au sein de la famille. Les ménagères mêmes ne
voulaient plus d'anciens meubles. Les douleurs de l'enfantement des
temps nouveaux se firent bientôt sentir.
Avec ces aspirations, se développe dans les esprits
l'idée que la raison doit gouverner le monde, qu'elle se suffit à
elle-même et que pouvant tout concevoir, elle peut tout accomplir.
Au droit public défini par Montesquieu et fondé sur les faits,
on oppose le droit naturel fondé sur la raison ; et le second,
plus simple, plus logique, plus accessible aux esprits, prévaut partout,
en Allemagne principalement, sur le premier. Puffendorf y
est très-lu; Wolf y gouverne presque despotiquement. Il enseigne, par voie
de déduction et en forme géométrique, qu'il y a des droits inhérents à la
nature humaine, que chacun en doit jouir également, et que tous sont
autorisés à résister à quiconque prétend y porter atteinte. La souveraineté du
peuple et le droit à l'insurrection résultent nécessairement de sa
doctrine. Frédéric ne s'y trompait pas, et il tenait fauteur en piètre
estime. « Je ne fais point mention,
dit-il au début de ses Mémoirs, de Wolf
qui ruminait le système de Leibnitz et rabâchait longuement ce que l'autre
avait écrit avec feu. » Ce n'était point l'avis des Allemands. Bielfeld, qui se piquait d’avoir lu l'Esprit des
lois, et y avait puisé en effet tout le fond de ses Institutions
politiques, admirait bien davantage Wolf et ses pesantes
dissertations. « On y trouve,
écrit-il, la raison de tout, l'origine, les fondements de toutes les lois
du monde, c'est-à-dire de celles qui sont sages. Enfin c’est un système
complet. L'immortel auteur a réduit ce livre colossal en un
médiocre in-octavo qu'il appelle Institutions du droit de la
nature, et qui est d’un usage merveilleux. »
Cependant, sous sa forme abstruse, cette doctrine n'était
à la portée que des raisonneurs rompus à l’algèbre de la métaphysique. Rousseau
l'anima de son étrange génie, et la lança, toute vive et palpitante, au
milieu de la foule : la lumière terne et glacée du dialecticien s'atteignait
point les âmes passionnées : Rousseau la fit luire dans le trouble des
sens et les orages du cœur; il lui livra le monde. Il est en France le
prophète par excellence de la Révolution : son influence en Allemagne fut au
moins égale, sinon plus exclusive et décisive encore. Un historien
allemand la compare à celle de la philosophie scolastique au moyen âge. L’
éducation des Allemands les préparait à le comprendre; leurs sentiments
les poussaient à l’admirer. L’Allemagne traversait cette époque d'agitation
bizarre et d'entrainement passionné que l'on appelle la Période
d'orage. Il s’y était formé des sources intarissables de larmes
qui ne demandaient qu’à couler; il s’y était accumulé des flots
d’enthousiasme qui ne demandaient qu'à se répandre; les âmes étaient pleines de
passions avides de se transformer en vertus et de se purifier en se
satisfaisant. Rousseau ne trouva nulle part un sol si fécond. Son action
fut telle que les plus grands la subirent autant que les plus médiocres;
en même temps qu’il enfantait une génération de sophistes confus, de
déclamateurs boursouflés et de libertins larmoyants, il inspirait les poètes et
enseignait les philosophes : Schiller et Kant procèdent de lui. Il pénètre
l’Italie et la conquiert comme il a conquis l'Allemagne. Il y
domine moins absolument peut-être, mois les premiers des Italiens relèvent
de son influence, alors même qu’ils évitent, par prudence, de se réclamer
de lui ; c'est le cas de Beccaria, c'est surtout le cas de Filangieri.
En Italie et en Allemagne, on voit, sous cette irruption,
s'élever, avec les mêmes illusions généreuses et le même enthousiasme qu’en
France, la religion de l’humanité, la foi dans la raison, le sentiment que l'on
travaille pour le bonheur du genre humain, et que les temps sont proches
où la pensée étant affranchie, l’homme se réveillera régénéré pour toujours.
L'humanité n'a pas de patrie. Ceux qui pratiquent ce culte ne
connaissent plus de frontières : ils sont cosmopolites. « Chacun, écrit
Goethe, voulait absolument être humain. On ne s’occupait ni de gazettes ni
de nouvelles; notre affaire était d'apprendre à connaître l'homme; quant
aux hommes en général, nous les laissions volontiers en Faire è leur tête.
» Schiller disait en 1784 : « J'écris comme un citoyen du monde. J'ai
de bonne heure perdu ma patrie pour l’échanger contre le vaste
monde. » « — Allemands! s’écriait-il,
ne cherchez pas à former une nation, contentez-vous
d’être des hommes. » Lessing déclarait très-haut n’avoir aucune notion de ce que peut être l'amour de la patrie.
Toutes les nations se doivent considérer comme solidaires
; les cosmopolites sont ainsi conduits à célébrer toutes les révolutions et,
par une conséquence assez singulière, à vanter chez autrui ces vertus
patriotiques dont ils affectent de se dégager eux-mêmes. Paoli fut un
instant le héros de l’Europe. La révolution d'Amérique enflamma le
continent. A défaut de soldats, qu’envoyaient les Français, les Allemands
adressèrent aux Américains des volumes de poésie. « Je me rappelle encore
vivement, écrit un Norvégien, ce qui se passa à Elseneur et sur la rade,
le jour où fut conclue la paix qui assurait le triomphe de la Liberté. La
rade était remplie de vaisseaux de toutes Ies nations... Tous étaient pavoises...
Les équipages poussaient des cris de joie... Mon père voulait nous
pénétrer du sentiment de h liberté politique. Il nous fit venir à table et
nous fit boire avec lui et avec ses hôtes, à la santé de la nouvelle
république ».
L'admiration fut la même pour les réformes de Louis XVI
et Je ministère de Turgot. « On avait fait, dit Goethe, mille vœux pour
les Américains; les noms de Franklin et de Washington resplendissaient sur
l'horizon... Lorsqu'un nouveau roi de France, qui voulait le bien, montra
les meilleures intentions de limiter lui-même son autorité, pour abolir
les nombreux abus, atteindre les plus beaux résultats, ne régner que par
l'ordre et la justice, la plus riante espérance se répandit dans le
monde entier, et la confiante jeunesse crut pouvoir se promettre à elle-même,
promettre à tous les contemporains, un beau, un magnifique avenir. » Cet
enthousiasme, cette ivresse de pensée, comme l’appelle madame de Staël,
ont trouvé dans Schiller le plus éloquent des interprètes. Don Carlos, qu'il
publia en 1787, n'est que la poétique mise en scène de ce rêve d’humanité,
qui fut le rêve du siècle. Le marquis de Posa représente l'homme d'État,
réformateur du monde, que tous les cœurs appellent et que tous les esprits
attendent : « L'homme est plus que vous ne croyez : il brisera le joug de
son long sommeil... Soyez généreux comme le fort ! Laissez le bonheur
tomber de vos mains. Soyez pour nous l'exemple de ce qui est éternel et
vrai... Regardez autour de vous la nature dans sa splendeur, elle est
fondée sur la liberté; et comme elle est riche dans sa liberté !...
Consacrez au bonheur du peuple ce pouvoir qui pendant si longtemps
n'a fructifié que pour la grandeur du trône. Rendez à l’humanité la
noblesse qu'elle a perdue!.. »
Ces adjurations ne sont point de pure rhétorique. Ce que
Schiller réclame, il le croit possible ; tout le siècle le croit avec lui,
les princes et les hommes d’État comme tous les contemporains. Ce n’est pas
seulement par frivolité, par indifférence ou présomption de leurs forces
qu’ils laissent autour d’eux se développer ces doctrines; ce n'est pas
seulement la séduction du langage qui en voile à leurs yeux le danger; ce
n'est pas que l’air soit comme saturé de ces pensées et que tous les
respirent avec la vie. C’est qu’au fond, les propositions des philosophes répondent
aux préoccupations secrètes des politiques; c'est que les uns et les
autres s'entendent sur le point de départ et sur le but à atteindre : la
réforme qui doit se faire par l’État et dans l'intérêt de l'État. Cette
notion est capitale pour l'intelligence des choses de ce temps.
Aux yeux des politiques, l'État est omnipotent, la raison
d’État est souveraine. Toute la politique des philosophes se ramène à
mettre l'omnipotence de l’État au service de l'infaillibilité de la raison, à
faire, si l’on veut, de la raison pure une nouvelle raison d’État. Sur ce
principe toutes tes sectes s'accordent. Voltaire donne la main aux
encyclopédistes; les physiocrates, dissidents sur le reste, reviennent ici à
l'orthodoxie. « Il faut, dit Mercier de La Rivière, que l’État
gouverne suivant les règles de l'ordre social, et quand il en est ainsi, il
faut qu'il soit tout-puissant. » « Le Roi, écrit le marquis de Mirabeau,
règne de fait sur les biens et sur la vie, mais encore sur les opinions.»
Cette conception de l'État les induit au plus profond mépris pour la
constitution anglaise: « Ici, dit Letrosne, on
peut accomplir des réformes qui changent tout l'état du pays en un moment,
tandis que chez les Anglais de telles réformes peuvent toujours être
entravées par les partis. » C'est le trait d'union entre eux et Rousseau.
« L'idée des représentants est moderne, elle nous vient du gouvernement
féodal, de cet inique et absurde gouvernement dans lequel l'espèce
humaine est dégradée.» Il raille « la stupidité de la nation
anglaise » et la propose en épouvantail à ses contemporains. Toute
sa révolution consiste à déplacer la souveraineté, à la ramener à ses
origines classiques, c’est-à-dire à la restituer au peuple, conçu comme il
l’était dans les républiques anciennes. Cependant l'expression de la
souveraineté demeure la même : c'est l’État. L'objet de la révolution
n'est pas de l'anéantir, mais de s'en emparer; il ne s’agit pas de
diminuer son omnipotence au profit de la liberté des citoyens, mais de
contraindre, eu vertu de cette omnipotence, les citoyens à recevoir le
baptême de la religion nouvelle. Que les philosophes occupent le pouvoir
pour quelques heures, et par une opération de la grâce d’État, prés de laquelle les miracles dont ils se raillent si
volontiers paraissent très-naturels, non-seulement la face du monde, mais l'âme même
de l’homme sera changée. Ils croient tout possible au gouvernement, et
tout facile à qui l'exerce, même de régénérer la Pologne, même de rétablir
les finances de l’Espagne, même d’organiser la paix perpétuelle. «
Réalisez la république européenne durant un seul jour, disait Rousseau, c'en
est assez pour la faire durer éternellement;... qu’on nous rende
un Henri IV et un Sully, la paix perpétuelle deviendra un
projet raisonnable... » « Marchez à la tête des rois de l’Europe,
s'écrie Schiller. Un trait de plume de cette main, et la terre est
de nouveau créée !... Vous aurez rendu, Sire, votre royaume le plut heureux de tous; alors votre devoir sera de
subjuguer le monde ».
Cette manière de concevoir l'État et ses réformes conduit
les réformateurs et les révolutionnaires à toutes les conséquences où la
doctrine de la raison d’État a mené les politiques. La principale, au point de
vue de ces études, c’est l'apologie du coup d'État: il devient légitime quand
il a pour objet de faire prévaloir la doctrine. Il suffit que l’auteur se
pique de philosophie, pour que les philosophes applaudissent à son
acte. Leur langue même, si élégante, si précise en général, s'assouplit au
sophisme, entache sa probité, si justement louée, et s'abaisse à
d'étranges complaisances pour la raison d’État. ils confondent volontiers
la vertu avec l'amour de la philosophie, la libellé avec le règne des
lumières, et le règne des lumières avec celui des philosophes. On
s'étonnera moins de voir de si fameux disciples acclamer le 18 brumaire
comme l'avènement de la liberté, quand on se souviendra que les maîtres
avaient célébré, comme les plus beaux succès de la philosophie,
les «journées » de la grande Catherine et celtes de Gustave III .
Frédéric n'avait point à endoctriner les philosophes :
l'admiration qu'ils professaient pour lui était parfaitement raisonnée. Ils
attendaient tous des princes éclairés; jamais prince ne se montra aussi
éclairé que Frédéric. Jamais non plus souverain n'eut à un plus haut degré le
sentiment de ses droits et le respect de ses devoirs envers l’Etat : il en
était à la fais le maître absolu et le plus zélé serviteur. Les
contemporains approuvent sa doctrine et admirent sa conduite. De là le
prestige énorme qu’il exerçait en Europe. Il est le roi selon l’esprit du
siècle. Les plus généreuses aspirations de l'esprit se mêlaient alors
à la plus effrénée licence de pensée; l'enthousiasme
confine du cynisme. Celui de Frédéric, qui nous répugne tant, ne le
dégradait pas plus que la Pucelle ne dégradait Voltaire devant
les « honnêtes gens », que le Rêve de d'Àlembert ne dégradait Diderot devant les
«gens vertueux », que les turpitudes des Confessions ne
dégradèrent Rousseau devant les « hommes sensibles ». S'il «encanaillait,
c'était en compagnie des plus beaux et grands esprits de son temps, et ses
débauches de pensée contribuaient encore à la célébrité de son nom. « Il n’agit
que par passion et par critique, écrivait, avec un retour douloureux sur
elle-même, l’impératrice Marie-Thérèse ; il a pourtant la multitude pour
lui, cela est incompréhensible. Ce que c’est des préjugés du public! Il a
des émissaires petits et grands partout ; avec des riens, il les contente
et les maintient... il impose à tout le monde... » L’émissaire,
c'était le souffle mémé du temps; Frédéric en était porté; c’est pour cela
qu'il eut tant de flatteurs, et les eut à si bon compte. A la fin, on ne
vit plus en lui que le héros. La guerre de Sept ans le mit hors de pair :
sa constance dans cette lutte inégale, la supériorité de
caractère qu’il déploya dans la défaite, forcèrent l’admiration des
contemporains. Pour ses amis comme pour ses ennemis, il devint le grand
Frédéric. Quelques-uns protestèrent contre le partage de la Pologne; la
masse pardonna, parce que l’opération semblait un chef-d’œuvre d’adresse, et
que le résultat paraissait un triomphe pour les lumières et pour la
tolérance. Une seule voix, j’entends parmi celles qui ont porté jusqu’à
nous, détonne dans ce concert : c’est celle d’un poète, d’un Italien,
d’Alfieri; mais il n’était pas philosophe, et on le verra poursuivre de la
même haine la Révolution française et le roi de Prusse. Ses
diatribes contre Frédéric et son Misogallo sortent
de la même inspiration.
Les plus fameux se prosternent devant le Salomon et la
Sémiramis du Nord. En ouvrant le cortège et dansant devant l'arche,
Voltaire reste le coryphée du siècle. Raynal, amplifié par Diderot,
s'épanche en adulations exaltées : « Il fit taire d'étonnement ou parler
d'admiration toute la terre... O Frédéric! Frédéric! tu fus regardé comme le
modèle du roi guerrier. Il existe un titre plus glorieux, celui de roi
citoyen... Fais le bonheur de la Prusse... Ose davantage, donne le repos à
la terre. » Il ne manque au roi de Prusse qu'un peu de docilité.
Diderot trouve que rien ne manque à Catherine : « Oh! mes
amies, quelle souveraine! Il faudra bien que vous disiez toutes que c'est
l’âme de Brutus sous la figure de Cléopâtre! » Rousseau
lui-même est tout prêt à s'incliner, il ne demande qu'un léger sacrifice à
ses dieux. « Otez de devant moi cette épée qui me blesse... Sondez bien
votre cœur, ô Frédéric! Pourrez-vous vous résoudre à mourir sans avoir été le
plus grand des hommes? Puissé-je voir Frédéric, le juste et le redouté,
couvrir enfin ses États d'un peuple heureux dont il soit le père! et
Jean-Jacques Rousseau, l'ennemi des rois, ira mourir de joie au pied de
son trône. Mirabeau, qui pénétra avec une perspicacité si singulière les
défauts de l'établissement prussien, entonne aussi le cantique, et célèbre «
les lumières transcendantes de ce Frédéric, à jamais illustre entre les enfants
des hommes ». Il vante « l’audace de sa pensée, la sagacité de son esprit, l'énergie de sa prudence, la fermeté de son caractère, son profond jugement, sa grande âme » . Il le loue d'avoir
fait de son État, « pour la science du despotisme, ce que l'Égypte était aux
anciens qui voulaient s'instruire » ; et il conclut : « Si la Prusse
périt, l'art de gouverner retournera vers l'enfance. »
Les réformateurs en appellent aux princes : leurs
doctrines les y engagent; et d'ailleurs, c'est des princes seuls qu'ils peuvent
attendre l'application de leurs réformes. Partout où l'on voit, au dix-huitième
siècle, des assemblées, des états, des corps délibérants, ils se montrent
ennemis des nouveautés et gardiens jaloux de leurs privilèges. Tout ce qui est fait
pour améliorer le sort du peuple et perfectionner le système du gouvernement,
l'est par les princes et malgré les assemblées. Les diètes et les corps de
noblesse s'y opposent, en Suède, en Allemagne, en Pologne, en Hongrie et
en Bohème, comme les parlements en France combattent les projets de Turgot.
« Là où les assemblées provinciales ont gardé leur antique constitution, dit
Tocqueville, elles arrêtent le progrès de la civilisation plutôt qu'elles
n'y aident; on dirait quelles sont étrangères et comme impénétrables à
l'esprit nouveau du temps. Aussi le cœur du peuple leur échappe et tend
vers les princes. » Les philosophes démontrent aux rois que rien ne
leur est plus aisé que de devenir très-bons en devenant
très-forts. Us leur proposent les moyens de faire le bonheur de
l'humanité en grandissant leur pouvoir. L'alliance entre eux est toute naturelle.
Les rois ont besoin d'entraîner l'opinion publique : les philosophes en
disposent. Les philosophes ont besoin de i ‘appui du bras séculier : les
princes le leur prétent. Les uns et tes autres
travaillent chacun pour soi : les princes au triomphe du pouvoir absolu,
les philosophes à l’avènement du règne des lumières; mais ils partent
ensemble, et font cause commune dans leur campagne contre le passé.
C’est pourquoi les princes considèrent avec tant de
quiétude les témérités de la philosophie, et se montrent si indulgents
aux turbulences des philosophes. Ils croient les tenir en bride,
et demeurer toujours maîtres de les mener à leur guise. Ils voient en
eux un corps auxiliaire, les éclaireurs, les condottieri de
leur armée; ils se servent d'eux, en un mot, et ne les redoutent
pas. La philosophie est, pour ces princes, à la fois un instrument
de règne et un divertissement. Frédéric et Catherine aimaient
les philosophes français comme François Ier les artistes d’Italie
et Louis XIV les poètes de Paris. Peut-être s'y mêlait-il un peu du
caprice d'un Louis XI et d'une Médicis pour les alchimistes et les
astrologues. Les grands praticiens de la politique ont toujours aimé à
jouer avec les prophètes. Ce goût pour les lettres avait d'ailleurs sa
grande part de calcul. Quelles gazettes valurent jamais les
correspondances de Voltaire, de Diderot, de d'Alembert? Portées par ces
merveilleux messagers, les « paroles ailées « des princes faisaient le
tour de l'Europe. Cette « presse officieuse a travaillait pour l'immortalité.
Les souverains « éclairés s'assuraient de la sorte que l'on parlerait d'eux
aussi longtemps qu'on parlerait français, et qu'il y aurait des gens
d'esprit. La grande duperie du siècle se continuerait dans la postérité.
Mais si le siècle fut dupe, ils ne le furent point. Ils
ne perdirent jamais ni leur sérieux, ni leur sang-froid ; l'encens
philosophique ne leur troubla point le cerveau. Ils ne croyaient à l’influence
des astres qu'autant que les astres les menaient où ils voulaient aller.
En cela ils demeuraient supérieurs à leurs illustres courtisans. Si l'un de ces
derniers s'émancipait jusqu'il prétendre jouer le conseiller d'État, Catherine
le rappelait à l'ordre avec une verve hautaine et caustique, à
l'allemande. Diderot, qui n'était guère diplomate, s'étonnait un jour du
peu d'effet que produisaient ses discours, que la Tsarine écoutait avec tant
d’enthousiasme : « Avec tous vos grands principes, lui répondit-elle, ou ferait de
beaux livres et de mauvaise besogne. Vous oubliez la différence de nos deux
positions. Vous ne travaillez que sur le papier, qui
souffre tout; tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine, qui est bien autrement
irritable et chatouilleuse. » Elle
ne croyait ni à la bonté innée de l'homme, ni au perfectionnement
indéfini de l'humanité. « Les moralistes, disait-elle, travaillent à
corriger les abus; mais est-il bien sûr que les hommes soient susceptibles
d’une certaine perfection? Ils ont tout épuré : les connaissances, les
arts, la nature même; mais l'homme est toujours demeuré au
même point. » La sensibilité « la faisait rire »; le Contrat
social lui donnait la nausée, « Rousseau, concluait-elle,
les a mis à quatre pattes. » Frédéric se complaisait à y voir ses
philosophes. Il avait pour eux un fond de mépris. Il le leur faisait
rudement sentir lorsque, par aventure, l'ivresse du souper passée, et le
huis clos levé, ils s'avisaient de prendre à la lettre ses sarcasmes, et
de rappeler au roi de Prusse les divagations du philosophe de Sans-Souci. Il
les ramenait à la raison pratique, à la tolérance qu'ils comprenaient si
grossièrement selon lui, aux nécessités du gouvernement
auxquelles ils n'entendaient rien. Ils n'atteignirent jamais à la hauteur
du scepticisme transcendant avec lequel il les jugeait.
Les philosophes prennent leur revanche avec les princes
faibles et dans les petites cours : ils y règnent despotiquement, comme
ils le font dans les salons de Paris. C'est là qu'on les courtise, qu'on
les admire et qu'on les suit aveuglément. On imite Frédéric et Catherine
qui donnent le ton; on se modèle sur la France qui fait la mode, enfin on
s'abandonne au courant. Le vent est aux réformes, la vogue aux réformateurs
: en appelant Turgot dans ses conseils et en lui confiant
la direction de l'État, Louis XVI ne fit que suivre l'exemple que lui
donnaient les rois de sa maison et avec eux tous les princes du continent.
III
C'est le siècle des lumières, le règne des souverains
éclairés, le gouvernement des ministres philosophes. Les planètes
brillent à Pétersbourg et à Berlin. Considérons les satellites. Il y
avait dons le Nord un prince sous les traits duquel tous les contemporains
se peignaient un grand homme, c'était le duc Ferdinand de Brunswick ;
il n’est plus célèbre que par les tragiques déceptions de sa destinée.
Mirabeau, qui le compare à Alcibiade, le juge seul capable de continuer en
Prusse l'œuvre de Frédéric. En 1792, les principaux meneurs de la
Révolution le jugeront seul capable de reprendre en France l'œuvre de
Henri IV. « Il ne lui manquerait qu'une couronne, écrira un journaliste
révolutionnaire, pour être, je ne dis pas le plus grand des rois, mais le
restaurateur de lu liberté en Europe. » Jusqu’en 1799, il se trouvera des politiques en France, des plus avisés,
Talleyrand par exemple, des plus réfléchis comme Sieyès, pour songer
à lui confier l’œuvre de Bonaparte. Derrière le duc de
Brunswick marche tout le cortège des souverains allemands,
protecteurs des arts, amis de l’humanité : Charles-Auguste de Weimar,
qui eut Goethe pour ministre; Charles-Frédéric de Bade, qui
vint étudier la politique en France, à l'école du marquis de Mirabeau;
Joseph-Emmerich, évêque-électeur de Mayence, qui se piquait de
philosophie; Clément de Saxe, électeur de Trêves, qui se piquait de
belles-lettres; Gustave III en Suède, Charles III à Naples et en Espagne,
Léopold d'Autriche en Toscane, complètent le cortège. Joseph II, sur le trône
impérial, les groupe tous autour de lui.
A côté des Choiseul, des Malesherbes, des Turgot,des Necker, que la philosophie revendique en France,
à divers titres, elle se fait honneur, dans toute l’Europe, d'avoir les
gouvernants pour amis ou pour disciples. Ce sont, en Prusse, le
prince Henri, frère de Frédéric, grand donneur de conseils et faiseur de
desseins; Mœllendorf, qui commande les
armées; Canner, qui rédige le code ; Struensée,
qui administre les finances; Zedlitz et Hertzberg, élèves patentés du grand
roi; Dohm, qui négocie pour lui en Allemagne; Goltz, qui le représente
à Paris. Montgelas se propose de régénérer la
Bavière; Fürstenberg à Munster, Stadion à Mayence, Abel à Stuttgart se
vouent à la même œuvre. Struensée l’avait tentée
en Danemark, Bernstorff l'y reprend. Plus timide, plus réservés, plus
contenu surtout, mais pénétrés des mêmes idées et poussés par le
même souffle, van Swieten, Sonnenfels, Martini,
Riegger secondent Marie-Thérèse. Un philosophe passionné, Tanucci,
gouverne à Naples; on y appelle au pouvoir l'un des plus doux et
des plus convaincus réformateurs, Filangieri. Villamarina, Sambucca, Caracciolo essayent de civiliser la Sicile. Du Tillot est tout-puissant à Parme, où Condillac
enseigne les héritiers du trône. Verri et Beccaria sont consultés en Lombardie;
Neri, Tavanti, Manfredini collaborent au gouvernement de la Toscane. La
philosophie réclame encore Pombal en Portugal, Aranda, Grimaldi, Florida-Blanca, Campomanes en Espagne, et, en Suède,
Creutz et le baron de Staël.
Sous leur impulsion on voit partout, mais surtout en
Italie et en Allemagne, la Culture intellectuelle encouragée : des
écoles s'ouvrent, les universités s'étendent. La tolérance
religieuse règne en Prusse, Gustave III l'introduit dans ses États.
Les princes ecclésiastiques eux-mêmes en reconnaissent l'avantage. En
1783, l'évêque-électeur de Trêves rend un édit en faveur des dissidents :
« D'une part, déclare-t-il, en éloignant toute apparence de persécution, notre
sainte religion deviendra plus digne de respect; d’autre part, grâce à
l'établissement de riches négociants et fabricants, le commerce du pays
prendra son développement, les pauvres gens oisifs auront de l'occupation,
et les trésors de l'étranger seront apportés dans la patrie. » Le
servage tend à disparaître; il s'atténue en Prusse sous Frédéric; en
Bohême, en Moravie, en Galicie, en Hongrie sous Joseph II. II est supprimé
à Bade en 1783, en Danemark, en 1788. Partout on travaille à diminuer les
corvées, à adoucir le sort atroce du paysan.
Les lois pénales s'amendent : la torture, abolie en
Toscane et en Suède, est réduite dans la pratique à Bade, en Danemark, en
Autriche. La réforme des lois civiles est plus compliquée, car elle implique
une réforme des lois fondamentales de l’État. On le vit bien en France en
1789. Néanmoins on s'en occupe partout, et partout dans le même esprit.
Il y a beaucoup de fantasmagorie dans la grande
commission que Catherine réunit, de 1766 à 1768, pour élaborer un
code russe; mais l’hommage que les législateurs moscovites
rendent aux idées du siècle n'en est pas moins notable, a La
nation, disent-ils, n'est pas faite pour le souverain, mais le
souverain pour la nation. L'égalité consiste pour les citoyens à
n'obéir qu’à la loi; la liberté est le droit de faire tout ce qui n'est
pas défendu par la loi. Il vaut mieux épargnée dix coupables que
de perdre un innocent. La torture est un moyen admirable de perdre
l'innocent d'une saute faible et de sauver un coupable robuste. » Les comités de la Convention n'auraient pas désavoué
ces maximes; les proconsuls de Catherine II en Pologne n'auraient pas
désavoué davantage les commissaires de la Convention : les uns et les autres
avaient appris la théorie au même collège et la pratique à la même école.
Les législateurs prussiens paraissent infiniment plus
sérieux que les russes. Le code que Frédéric fit élaborer parles
hommes d'État et les jurisconsultes les plus expérimentés de son
royaume, ne fut promulgué qu'en 1794, sous le règne de son
successeur; mais il appartient, par ses origines et par ses principes, à
la période du « Gouvernement éclairé »; c'en est même, en quelque
sorte, le manifeste et l'œuvre la plus
significative. Le mot État est seul employé pour désigner le pouvoir
souverain. La personne du prince est ainsi absorbée dans l’État et
se confond avec lui. Le prince représente l’État, et l'État représente la
société. Le bien de l'État et de ses sujets est le but de la société et la
limite de la loi. Chaque membre de la société doit travailler au bien
commun, c'est-à-dire au bien de l'État. Les droits des individus doivent
céder devant futilité générale, sauf à l'État à indemniser les individus
de la propriété dont il les prive. Les lois et ordonnances de l'État ne
peuvent limiter la liberté naturelle et les droits des citoyens que dans
l'intérêt de l'utilité commune. Les droits généraux des hommes se fondent
sur la liberté naturelle que possède chacun de chercher son propre bien,
en tant qu'il ne nuit point au droit d'autrui. Le chef de l’État a pour
mission d’être le promoteur du bien général; il est autorisé à diriger
vers ce but tous les actes des individus. Il fait les lois, rend la
justice et protège les citoyens. Il doit fournir à chacun les moyens de
développer ses aptitudes et ses ressources pour que chacun les tourne à son
plus grand avantage et à celui de l'État.
C’est une véritable Déclaration des droits de
l'État et du souverain. Ce type de gouvernement se rapproche fort,
dans la réalité, de celui qui prévalut en France en l'an VIII.
Lorsque l'un des plus fameux prophètes de la Révolution, Sieyès, s'efforça
d'accommoder aux besoins du despotisme les doctrines du Contrat
social et les formes de la souveraineté du peuple, il innovait
infiniment moins qu'on ne l'a cru, et qu'il ne se plaisait lui-même à le
croire. En 1781, un Toscan, le sénateur Gianni, forma pour sa patrie le
plan d'une constitution idéale : elle devait être soumise au peuple qui,
pour la voter, recouvrerait un moment sa pleine liberté naturelle. Le
grand-duc Léopold auquel ce projet fut soumis, ne parait pas avoir songé à
l'appliquer; mais il en admirait les dispositions et en approuvait le
principe. C'est ce qui ressort d'un très-curieux écrit, qu'il adressait à
sa sœur Marie-Christine, en 1790, et que l'on peut considérer comme
la Profession de foi du souverain éclaire:
« —Je crois que le souverain, même héréditaire,
n'est qu’un délégué et employé du peuple pour lequel il est fait... A
chaque pays il faut une loi fondamentale ou contrat entre le peuple
et le souverain, qui limite l'autorité et le pouvoir de ce dernier; quand
le souverain ne la tient pas, il renonce par le fait à sa place qui ne lui
est donnée qu'à cette condition; ou n'est plus obligé de lui obéir. Le
pouvoir exécutif est dans le souverain, mais le législatif dans le peuple et
ses représentants; celui-ci, à chaque changement de souverain, peut y
ajouter de nouvelles conditions à son autorité. Le souverain doit un
compte exact et annuel au peuple de dérogation (sic) des revenus publics ;
il n'a point le droit d'imposer arbitrairement des taxes. Il doit
rendre compte et avoir l'approbation pour tous les changements
de système, nouvelles lois, etc. Enfin, je crois que le souverain
ne doit régner que parla loi, et que ses
constituants sont le peuple, qui n'a jamais pu renoncer ni être privé, par
aucune prescription ou consentement tacite et forcé, à un droit
imprescriptible qui est celui de nature, pour lequel ils ont consenti à
avoir un souverain, c’est-à-dire de lui accorder la prééminence, pour
qu'il lasse leur bonheur et félicité, pas comme il veut, lui,
mais comme eux-mêmes le veulent et le sentent; car l'unique but des
sociétés et gouvernements est le bonheur de ses individus. »
J’ai souvent cité les Institutions politiques de Bielfeld : on y trouve non-seulement la description
des gouvernements, mais les vœux, et, pour ainsi dire, les
«cahiers », des gouvernants. Composé pour
l'éducation d'un prince de Prusse, cet ouvrage était placé par Catherine
II dans sa bibliothèque, à côté de celui de Montesquieu. Les réformes
accomplies ne sont rien à côté de celles que l'on se propose. Comme on
croit partout à l'omnipotence du décret, on arrive partout à se persuader de la
vertu des formules et de l'efficacité des axiomes. La science
politique consiste simplement à en déduire les conséquences, et la
pratique des affaires à les appliquer. L'art de gouverner se ramène ainsi
aux éléments d'une géométrie d'État. « Leur Constitution idéale, écrivait
un publiciste allemand, Mœser, qui combattit ces
doctrines, doit avoir l'uniforme beauté d'une tragédie française, et pourrait
tenir, au moins en plan et en profil, sur une petite feuille de papier, de
façon qu'il suffise au fonctionnaire d'avoir une échelle pour mesurer les
dimensions et exécuter. »
Sous ce rapport, le prince qui résume le mieux l'esprit
du siècle, ce n’est pas Frédéric, c’est Joseph II. Frédéric était
né maître, Joseph II naquit disciple, et c'est sur les disciples
qu'on juge les écoles. Le roi de Prusse endigua les eaux, les aménagea, en
exploita le courant : l’Empereur s’y jeta et se laissa porter. Chez Frédéric,
l’homme d’État domine toujours, c'est lui qui propose et décide en dernier
ressort; le philosophe est subalterne : il fournit aux faits accomplis par le
politique leur raison d'être abstraite et leur justification théorique.
Chez Joseph II, la conception rationnelle précède le calcul politique et
le gouverne. Il avait de l'étendue dans l'esprit; mais tout son
esprit était en surface : les idées y glissaient. Il avait le goût de
la générosité, la passion de la grandeur; mais il n’y avait de profond
chez lui que l'ambition, et elle était toute de contre-coup et le reflet.
Il voulait dépasser Frédéric; toute sa conduite ne fut qu’une imitation
gauche, imprudente et malavisée de ce prince dont il avait fait son héros,
dont l’histoire faisait son rival et qu’il copiait en le détestant. Le
génie politique de Frédéric était fait de bon sens et de mesure : il n'y
avait en Joseph II que de l'immodéré. C'était un homme à systèmes;
il n’eut que de grandes velléités. Sou éducation était médiocre et
toute jésuitique, quant aux méthodes. Dans ce moule rétréci, il jeta
confusément des notions empruntées, à la hâte, aux philosophes de France, aux
économistes surtout. Il se forma ainsi un idéal très-vague d'aspirations
politiques, et un sentiment outré du pouvoir dont il disposait pour les
réaliser. « Depuis que je suis monté sur le trône et que je porte la
première couronne du monde, écrivait-il en 1781, j'ai fait de la
philosophie la législatrice de mon empire. Ses applications logiques
vont transformer l’Autriche.
Il entame les réformes partout à la fois. L’histoire est
non avenue, les traditions ne comptent point pour lui, non plus que les faits
acquis. Il n'y a ni race, ni temps, ni milieu : il y a l'État qui est et qui
peut tout. Il écrit en 1782, à l’évêque de Strasbourg : « Dans un royaume
gouverné conformément à mes principes, les préjugés, le fanatisme,
l’esclavage de l'esprit doivent disparaître, et chacun de mes sujets doit
être remis en possession de ses droits naturels. » Il lui faut l'unité,
et, pour condition première, la table rase. Le hasard fait
qu'il opère sur un sol d'État le plus hétérogène, le plus incohérent, le
plus découpé, morcelé et traversé de clôtures qu'il y ait en Europe. Rien de
commun entre ses sujets, ni la langue, ni les traditions, ni les intérêts.
C’est de la, selon lui, que vient le vice de la
monarchie. « La langue allemande est la langue universelle de mon empire. Je suis l'empereur
d'Allemagne, les États que je possède sont des provinces
qui ne forment qu'un seul corps avec l'État dont je suis la tête. Si le royaume de Hongrie était la plus importante
de mes possessions, je n'hésiterais pas à imposer
sa langue aux autres pays. » Il impose donc la langue allemande aux
Hongrois, aux Croates, aux Tchèques, aux Polonais, à tous les Slaves. Il
supprime les anciennes divisions territoriales; elles rappelaient les
agglomérations successives, les alluvions irrégulières qui avaient constitué
la monarchie : il établit treize gouvernements et les divise
en cercles. Les diètes disparaissent : le gouvernement passe n
des intendants, selon la formule française. Dans les villes, le
bourgmestre, choisi par l'État, devient un fonctionnaire. Les
nobles perdent la part, déjà très-restreinte, qu'ils avaient encore,
eu et là, dans le gouvernement. Il les taxe; il taxe les ecclésiastiques;
il rêve d'établir un impôt proportionnel aux revenus et frappant toutes
les classes. Il protège les paysans, adoucit le servage, diminue les
corvées, construit des hôpitaux, des écoles surtout, dans lesquelles
l'État formera les élèves à son obéissance. Son idéal serait l'égalité de
ses sujets sous l'empire uniforme de son gouvernement. Il unifie les lois;
il institue des cours d'appel avec une cour suprême pour tout l'empire. Il
réglemente l'industrie, astreint le commerce au système protecteur le plus
rigoureux. Enfin il met la haute main sur l’Église et décrète la
tolérance. « Liberté de croire, disait-il en 1777, et il n'y aura
plus qu’une religion qui sera celle de guider tous les habitants au bien
de l'État ». Cette immense révolution fut accomplie à coup de
décrets, en moins de cinq années. Si l'on compare l'état de cohésion où le
gouvernement des Bourbons avait amené la France en 1789, avec
l'incohérence de la monarchie autrichienne, à la mort de Marie-Thérèse
en 1780, on reconnaîtra que la révolution que fit l'Assemblée constituante
était peu de chose auprès de celle que prétendit opérer Joseph II.
C'est ainsi que dans les dernières années de l'ancien
régime, on voit se produire dans les gouvernements du continent un état de
crise, et s'annoncer un mouvement de réforme analogues ù ceux que l'on
observe en France. Ces réformes, que les philosophes réclament et qu'ils
attendent du pouvoir établi, se font dans l'intérêt du pouvoir. Elles
tendent à rendre les hommes plus heureux sous un maître plus fort et plus
bienfaisant; elles ne se proposent nulle part de les rendre plus
indépendants sous on gouvernement plus contrôlé. J’aperçois partout sur
le continent les préparatifs d'une réforme sociale et civile
opérée par l’État, au profit de l'État, nulle parties préliminaires
d'une réforme politique destinée à limiter le pouvoir de
l’État. J'aperçois partout les éléments d'un despotisme éclairé, je
vois partout les progrès de la tolérance religieuse et de la
liberté civile; je n'aperçois nulle part les éléments de la liberté
politique. Ceux qui subsistaient encore et qui venaient du moyen âge
tendent à disparaître avec les vestiges du. système féodal,
IV
Les institutions féodales avaient été au moyen âge celles
de toute l'Europe : elles sont battues en brèche ou tombent en ruine
partout où elles ne sont pas encore détruites. L'idée romaine de l’État,
propagée par l’enseignement du droit romain, répandue par les légistes,
tend à prévaloir partout sur le continent, comme elle a prévalu en France.
La grande fortune de la maison de France, la puissance et la majesté de son
établissement monarchique éblouissent tous les souverains : ils l'envient
et ils l’imitent. Le droit romain, droit de servitude, les institutions
romaines, toutes combinées pour l'intérêt de l’État, faites non pour la
liberté, mais pour l'obéissance des hommes », secondent merveilleusement leurs vues.
Les légistes, interprètes de ce droit, deviennent leurs
conseillers les plus influents : ils justifient leur passion de dominer
et leurs ministres les plus zélés : chacun met ses propres passions au
service de celles du souverain. Si je me représente l’État tel que Rome
l’a organisé, tel que les légistes le conçoivent, je reconnais dans sa
charpente et ses pièces essentielles l'édifice que, derrière leurs façades
composites et leurs décors modernes, les ministres «éclairés», disciples
des philosophes, élèvent ou rêvent d'élever. A Rome, on ne connaît pas
plus de limites à la puissance effective du prince, qu'on n'en
avait connu à la souveraineté théorique du peuple. Le prince commande les armées, fait la paix et la
guerre, lève les impôts, en fixe le chiffre, règle les dépenses. Il a le droit de
confiscation; il fiait des nobles; il fait des lois; il juge; il est
souverain pontife : «l tient toute religion dans
sa main et exerce un droit de surveillance sur tous les sacerdoces. Il est
l'administration, la justice, la loi, la religion, maître de tout, tuteur
de tous. Le sénat qui l'assiste n'est qu’un conseil d’État, une commission
consultative. C'est l'État de Louis XIV, c'est l'État de Frédéric, c’est
l’État de Joseph II.
Dans toutes les crises qu'ils subissent, les
gouvernements ne trouvent qu'un remède : tendre davantage le ressort et en
prolonger l'action; anéantir tout ce qui lui fait obstacle, tout ce
qui même le contient simplement ou le refrène. L’État ne veut, pour
accomplir ses œuvres, que des agents disciplinés, silencieux et serviles. Le
fisc est le pourvoyeur, la police, le moteur do su machine; tout le reste
ne compte que pour courroies de transmission. Cette machine est
singulièrement envahissante : elle balaye tout le territoire et le dresse à son
usage. C’est ainsi que Pierre Ier l’a montée en Russie qu’elle
fonctionne en Prusse, que Joseph II l’introduit en Autriche; que partout,
la même pioche défriche les landes, ouvre les forêts
inaccessibles, sape les murs des vieilles bastilles; que la même charrue
passe sur les mêmes ruines, et que le même râteau aplanit le sol.
Montesquieu s'en effraye : il voit tomber toutes les barrières
qui séparaient la monarchie du pouvoir arbitraire; il voit
la monarchie miner ses propres fondements et chanceler sous son propre
faix. Il adresse aux hommes d’État ces admirables chapitres de l’Esprit des
lois où il traite de la corruption des principes; mais les hommes
d’État de soi» temps ne l'écoutent point, et ceux qui viennent ensuite ne
font que renchérir sur les précédents.
En Allemagne, l'empereur autrichien vise à absorber les
États de l'empire, comme en France le roi capétien a absorbé les grands
feudataires et les grands vassaux. Il travaille à étendre ses
prérogatives, comme les rois de France ont étendu leur juridiction et leur
suprématie. Il conteste et tâche d'abroger en détail, d'user par
désuétude, de miner par des empiétements successifs la constitution de
l'empire et les traités de 1648, qui en sont la garantie. On lit dans une
instruction dressée en 1774 pour un agent français qui se rendait à
Vienne: Les publicistes impériaux traitent cette loi fondamentale et sacrée,
le vrai palladium de la liberté germanique, comme un arte caduc, détruit par sa vétusté et par le
changement des temps et des circonstances. Ils voudraient prendre pour
modèle du gouvernement les lois faites par les empereurs romains, dont
ceux d’Allemagne n’ont jamais été que les imitateurs. Il ne
tiendrait pas aux Impériaux que les vains honneurs et les vaines formules,
conservés par la pédanterie et l'ignorance, ne devinssent des titres formels
d’une autorité absolue. En Bohême, Marie-Thérèse n'assemble plus la diète
que pour faire ratifier ses décrets ou voter de nouveaux subsides : toutes
les attributions administratives de l’assemblée sont transportées au conseil
d’État qui siège à Vienne. La diète de Hongrie, qui devrait siéger tous
les ans, ne se réunit que trois fois sous le règne de l’impératrice,
c'est-à-dire durant quarante années. Il en fut de même des autres diètes.
Marie-Thérèse les déposséda : Joseph II cessa entièrement de les convoquer. «
Il n’y a en Allemagne, écrivait Mirabeau en 1788, que les princes du
second rang qui soient encore contenus à l'égard des impôts par leurs
états. Le roi de Prusse est affranchi de toute entrave à cet égard ».
Les princes du second rang brûlaient de l’affranchir, à l'exemple du roi de
Prusse et à l'image de l’Empereur. Ils ne voient dans l'homme qu'un sujet,
dans le sujet qu’une matière à gouvernement. « On enrôle et l'on taxe
selon le bon plaisir, écrit un contemporain défenseur attristé des
anciennes institutions, Moser; on laisse les assemblées et les sujets crier,
pourvu qu’ils payent; s’ils se montrent récalcitrants, les plus justes et
les plus humbles remontrances sont imputées à crimes, désobéissance et
rébellion.» Les assemblées auxquelles on permet de se survivre, cherchent, comme
les états de Bavière et de Saxe, à se faire tolérer à force de
condescendance. Il y a des velléités de résistance en Wurtemberg et en
Mecklembourg : elles ne font qu'irriter le pouvoir et le pousser aux
excès. Dans les villes impériales, la vie municipale est éteinte: il ne reste
des institutions républicaines qu'un simulacre vain et des formules
insignifiantes.
Les Cortès subsistent en Espagne; mais on ne leur demande
plus que de reconnaître le souverain, et de lui conférer le pouvoir dont il use
pour confisquer leurs prérogatives. « La loi, portaient les édits royaux, vaudra
comme si elle avait été votée et promulguée par les Cortès. » C'était tout ce qui restait
des libertés de l’Espagne. Depuis 1713, les Cortès n'avaient été consultées sur aucune affaire
grave. « Si pressantes que soient les nécessités de l’État, disait Florida-Blanca, un des ministres éclairés du temps,
gardez-vous d’appeler à l’aide les Cortès; elles seraient bientôt vos
souveraines et vos juges.» C'est ce que pensait Pombal, ministre éclairé
aussi, et l'un des favoris du siècle. « Son gouvernement, dit un
contemporain, n’annonçait d’autres vues que d'attirer à lui l’autorité,
d’humilier la noblesse et de tenir la nation dans la plus servile
obéissance. » Le gouvernement absolu, établi en Danemark en 1660, ne
faisait que s’affermir. Les coups d’État de Gustave II le firent prévaloir
en Suède, en 1772 et en 1789. Le prince d’Orange, vainqueur des patriotes,
grâce à l'appui que les armées prussiennes lui prêtèrent en 1787, transformait
en une monarchie déguisée la vieille république des Provinces-Unies. Il
n'y avait point en Russie de corps politiques, et Pierre 1er par
son fameux tchine, y avait établi une hiérarchie
nobiliaire qui forme la transition entre le mandarinisme chinois et la
noblesse démocratique de Napoléon. Les anciennes institutions ne
s'étaient conservées qu'en Pologne: elles y étaient considérées pur tous
les bons citoyens comme le pire des maux; les ennemis de la république
étaient seuls à les soutenir, et tous ses amis travaillaient à
restreindre, au profit de l'État, les antiques libertés.
Dans la campagne qu'ils entreprennent ainsi pour
l'exaltation de leur pouvoir, les États catholiques ne rencontrent qu'un
adversaire redoutable, c’est l’Église, qui occupe depuis le moyen âge les
positions dominantes et prétend s'y maintenir. Elle a suivi, dans le
développement de ses principes politiques et de ses institutions, la même
évolution que l'État. Le concile s'amoindrit et s'efface, comme les autres
grand es assemblées du moyen âge. La papauté, qui le prime, tend à
l’absorber; elle vise à l'absolutisme et à l'infaillibilité. Les
théologiens du Pape, élevés à la même école que les légistes du Rot, se
proposent le même dessein. L’Église telle qu'ils la conçoivent, c'est
l'Etat romain dans le domaine de la religion. Dès lors l'antagonisme est
inévitable entre ces deux puissances qui se touchent constamment, se pénètrent
partout et prétendent l'une et l'autre è la suprématie. De plus, l’État
est obéré et besogneux, l’Église est riche; ses biens échappent au fisc et
sont pour l’État un perpétuel objet d'irritation et de convoitise. Il est
peu de politiques qui ne trouvent que, sous ce rapport, le schisme a
ses avantages, et que l'hérésie même n'est pas dépourvue de
quelques raisons suffisantes. « Les princes catholiques, écrivait
Voltaire à un Russe, ne sont pas assez hardis pour déclarer que
l’Église doit dépendre uniquement des lois du souverain... Il n'y a
que votre illustre souveraine qui ait raison : elle paye les prêtres, elle
ouvre leur bouche et la ferme; ils sont à ses ordres, et tout est
tranquille ». Les princes qui avaient asservi la noblesse, assujetti
ou dispersé les assemblées, n'admettaient point qu'il subsistât dans leur
empire un corps nombreux, riche, puissant, discipliné, soumis à l'autorité
suprême d'un souverain qui se prétendait l'arbitre des autres, gouvernait
les consciences, disposait de l'âme de leurs sujets et se renfermait, pour
exercer ce redoutable pouvoir, dans un sanctuaire inaccessible à leur
police. Louis XIV essuya, sinon d'en forcer l'entrée, au moins
d'en investir les approches et de se rendre maître des communications. Il
ne cessa de batailler sur les frontières de l'Église, et il envahit plus
d'une fois son domaine. Il n'avait point chassé les huguenots du royaume
pour le livrer aux ultramontains; il ne voulait dans l'État ni de partis,
ni de dissidents, ni surtout de maîtres : la révocation de ledit de Nantes
et la déclaration du clergé de France sont deux chapitres d'un même livre.
C’est à cette école que les Bourbons d'Espagne apprirent à régler
les relations de l'Église et de l'État.
Du commencement du règne de Philippe V à la fin de celui
de Charles III, c’est-à-dire pendant plus de quatre-vingts ans, ils ne
cessent de lutter pour la suprématie du Roi contre celle de l’Église. Ils
limitent sa juridiction, suppriment son droit d'asile, diminuent ses revenus,
restreignent su capacité d’acquérir, réduisent l'inquisition à s'endormir
pour se faire oublier. Aranda, Florida-Blanca,
Campomanes attachent leur nom à cette lutte : ils s'efforcent de ravir a
l'Église renseignement après lui avoir enlevé la censure. Pombal les imite
en Portugal. Charles III commence, sur le trône de Naples, ce qu'il
continuera sur celui de Madrid. « Usant, ce sont les termes d'un édit de
1767, de l'autorité suprême indépendante que le Roi tient immédiatement de
Dieu, inséparablement unie à la souveraineté à cause de son omnipotence »,
Tanucci, ministre philosophe de ce prince « éclairé », exclut le clergé des tribunaux et des écoles, fuit du mariage un contrat civil, et interdit de publier les bulles du Pape sans le visa de l'autorité royale. Ferdinand
IV, qui succède en 1759 au roi Charles, ferme des couvents, et oblige les évêques à s'instituer les uns les autres. A Parme, du Tillot, ministre du
duc Ferdinand, rivalise avec Tanucci : il
refuse le début que Parme doit au Saint-Siège, arrête les bulles, confère les bénéfices, interdit aux établissements de mainmorte
d’acquérir des biens-fonds, et défend aux moines de recevoir des
héritages. Léopold se réserve, en Toscane, la censure des bulles papales,
abolit le tribunal de la nonciature, supprime des couvents, contrôle et
réduit les dévotions publiques. Le mouvement gagne jusqu'à la république
de Venise, qui se met à imiter les monarchies
Les prince-évêques d'Allemagne en usent comme les princes
laïques d'Italie, ils oublient souvent, dans leurs relations avec Rome,
qu'ils sont des évêques, jamais qu'ils sont des princes, l’électeur de
Cologne, frère cadet de Joseph II et de Léopold, s'accommode fort bien
dans son électorat des maximes de ses aînés. En 1785, les évêques de
Trêves, de Mayence, de Cologne et de Strasbourg notifient à lu cour de Rome les prérogatives qu'ils entendent conserver
; l’une des principales ets la censure des bulles. Si
on ne leur cède point, ils menacent de réunir un concile national.
Marie-Thérèse était pieuse, dévote même, mais impératrice avant tout. Elle
interdît aux nonces de voyager dans ses États aux évêques, de
correspondre directement avec Rome, aux prêtres de participer à la
confection des testaments. Un rapport qui lui fut adressé en 1769 par le
chancelier Kaunîtz montre comment le pouvoir le
plus respectueux des droits de l'Église qu'il y eût alors en
Europe, entendait régler ses relations avec elle. Après avoir
rappelé que « pendant plusieurs siècles d’ignorance et de
superstition », les papes qui s’étaient soustraits à la dépendance
des empereurs avaient prétendu les tenir sous leur joug, le
chancelier ajoutait : « Veut-on soutenir et faire observer les lois
qui existent au sujet des acquêts de mainmorte, si contraires
à l’équilibre de possession nécessaire au maintien de la
société? Veut-on imposer les biens temporels des ecclésiastiques, á l'égard
desquels, en droit et en raison, leur condition est égale à celle de tous
les autres sujets et citoyens de l'État? Veut-on mettre des homes à l'influence que le clergé a prise sur la
censure, sur les effets civils du mariage, sur les successions? diminuer
le nombre des fêtes ? abolir l'affreux tribunal de l'inquisition?
restreindre les richesses excessives des ecclésiastiques ou seulement en
arrêter le progrès, pour empêcher au moins la ruine totale de la société
civile ?... » On trouve tous les jours le Pape et le clergé dans son
chemin... Si, et même très-promptement, on ne fait pas cesser ces
prétendus doutes et incertitudes sur les limites de la souveraine
puissance, il s’ensuivra qu’il s’élèvera des schismes, et que l’on verra
peut-être dans peu des royaumes et nations entières se séparer totalement du
siège de Rome, au plus grand détriment de la catholicité.
Marie-Thérèse contenait ses fils et son chancelier. Quand
ils furent les maîtres, ils taillèrent dans le grand. Léopold rêvait de
constituer l’Eglise d'Autriche sur le plan de l’Eglise gallicane, et de lui
donner pour charte la fameuse déclaration de Bossuet. Joseph tenait qu’on lui
laisserait ainsi trop d’indépendance : d'ailleurs les évêques ne s’y
prêteraient point. Il opéra sans eux, prétendant d'ailleurs ne toucher ni
le dogme, ni le rite, ni la discipline interne .
Son œuvre, qui est, sous tous les rapports, la préface de la Constitution civile du clergé, repose sur la même contradiction qui en vicie
le principe; Joseph II, comme feront après lui les constituants ses
imitateurs, entend demeurer catholique romain, dans le temps même où, de
son autorité privée, sans le concours des évêques, sans l'aveu
du Saint-Siège, il bouleverse de fond en comble la
constitution ecclésiastique de ses États. Il se réserve, cela va de soi,
la censure des bulles; il interdit absolument d'enseigner celles
qui définissent les prérogatives du Saint-Siège; il augmente
le nombre des curés de campagne, restreint le pouvoir des évêques, institue
le mariage civil et le divorce, décrète la tolérance pour les dissidents
et entreprend contre les ordres monastiques une guerre acharnée. Il leur
défend de reconnaître un chef résidant h Rome et d'entretenir des
relations en dehors de la monarchie. En 1781, il ferme d’un coup six cents
monastères, tous les ordres contemplatifs; le nombre des religieux tombe
de soixante-trois mille environ à vingt mille; quelque temps après, ce
sont les ordres mendiants qui disparaissent. Je ne mentionne pas
les détails puérils, les taquineries, les querelles de forme; mais
il ne faut pas oublier la question d'argent, qui est essentielle et donne
la conclusion. Marie-Thérèse avait interdit aux religieux d'envoyer des
fonds à l'étranger, notamment à Rome; Joseph l'interdit aux évêques, et
des biens confisqués des couvents, il fait un trésor de politique et de
guerre que l'on appela le fonds de religion. L'opération fut médiocre, car
les couvents étaient en général endettés; leurs dettes payées, il resta
peu de chose, sauf l’acte et le principe, ce qui importe ici.
La grande Catherine n'avait point de comptes à rendre à
Rome; aussi en prit-elle plus à son aise, Elle ne se contenta pas de disperser
des moines, de fermer des couvents et de taxer les biens de l'Églis : elle les sécularisa, devançant aussi à
sa manière l’œuvre de la Révolution française. Le clergé
russe possédait près d'un million de serfs : la Tsarine les
confisqua et chargea une commission d’administrer les biens
ecclésiastiques; les monastères, devenus pensionnaires de la couronne, reçurent
des allocations de l’État.
L'Église oppose à ces entreprises violentes des
gouvernements une résistance opiniâtre. La suppression de l'ordre des Jésuites
n'en est qu'un épisode. « Ils sont, disait Frédéric à d’Alembert, la
sentinelle avancée de la cour de Rome ». Cette fameuse compagnie
avait singulièrement contribué à l’établissement du pouvoir absolu dans les
monarchies catholiques; après avoir aidé l’État à supprimer tous les
dissidents, elle prétendit demeurer indépendante de l’Etat. L’État n'admit point
que tous les autres obstacles ayant disparu, celui-là seul subsistât. Ce
qui avait fait leur alliance contre de communs adversaires fit leur
inimitié, lorsqu’ils se trouvèrent en présence l’un de l’autre. Mais la
lutte, commencée contre les Jésuites, se continua contre Rome, et
l’avant-garde dispersée, on s'en prit au corps même de l'armée
ecclésiastique. L’Église avait paru rarement plus compromise qu’elle ne
l'était à la fin de l'ancien régime. Les philosophes attaquaient la
doctrine, les princes la discipline; les papes avaient à défendre contre
les premiers leur autorité spirituelle, contre les seconds leurs
prérogatives temporelles. Comme le spirituel et le temporel se mêlaient et
s’enchevêtraient partout; comme les princes enrôlaient les philosophes à titre
d’auxiliaires, et que les philosophes se réclamaient du patronage des princes;
comme le Pape invoquait, où il le pouvait, le bras séculier contre
ses adversaires, et ne se privait point d’opérer dans leurs États
des diversions politiques; comme les ministres ne se faisaient
point scrupule de le saisir dans ses biens pour le contraindre de
capituler dans ses convictions, de prendre contre la résistance morale du
pontife des garanties matérielles aux dépens du chef d’Etat; comme ils
trouvaient à Bénévent, à Avignon, dans le Comtat, les moyens d’appliquer
au Saint-Siège récalcitrant une aorte de question ordinaire et
extraordinaire, l'Église, menacée de schisme dans sa constitution, d’invasion
sur son territoire, sentait s’ébranler à la lois son empire sur les âmes et
sa royauté politique.
C’est encore avec la France qu'elle était dans les
meilleurs termes. Après des relations fort orageuses, la bonne
entente s’était rétablie. Louis XV avait fait la paix et restitué
Avignon. Louis XVI respectait sincèrement la religion et ménageait
le clergé. En dehors de la France, la crise était générale. Trois des
plus puissantes monarchies, l’Angleterre, la Russie, la Prusse, et
derrière celle-ci la moitié de l'Allemagne, échappaient à l’Eglise. Elle était
en lutte ouverte ou en conflit latent avec les cours catholiques :
l’Autriche, Parme, la Toscane, le Portugal. Médiocres avec l’Espagne, ses
relations étaient détestables avec Naples: « Le Pape, écrivait à ce propos un
prince d’Italie, ne nomme à aucun des quarante-deux évêchés
vacants; sous-main, il y fait susciter le peuple et surtout les grands
par Galeppi, et le peuple dans les provinces par
les ordres mendiants. » Ce n'est pas seulement des procédés, c'est du
ton qu’il faut se rendre compte. « L’obstination et l’entêtement
du Pape est inconcevable, écrivait Léopold de Toscane; il ferait mieux
de se souvenir que dans les premiers siècles de l’Église, les évêques
étaient nommés par le peuple et les représentants des diocèses, et
commissionnés des souverains; que les métropolitains les consacraient, et
qu’ensuite ils envoyaient seulement une lettre de reconnaissance à L’évêque de
Rome et puis aux papes, qui n’ont jamais été que les premiers d’entre eux
et jamais leurs maîtres et souverains spirituels absolus, comme
on prétend à Rome, surtout avec le serment indécent et absurde qu’on y
fait prêter aux évêques à leur sacra. Dès 1768, Joseph II trouvait que la cour
de Rome s’était rendue « presque méprisable » . Lorsqu'il régna seul,
il se piqua de la traiter avec mépris, n'épargnant point les menaces,
encore moins les railleries et les impertinences. Pie VI vint à Vienne en
1782. « J’ai été jusqu’au-delà de Neustadt à sa rencontre,
écrivait Joseph; et, pour éviter tout cérémonial et compliment quelconque,
c’est sur le grand chemin, en présence seulement des postillons, que je
l’ai rencontré, et fait tout de suite descendra de la voiture, pris dans
la mienne, è deux places, et mené tout droit à Vienne.
Les pouvoirs issus de la Révolution française n’auront,
au début et à la fin de leur lutte avec t'Église, sous l’Assemblé constituante
et sous le gouvernement de Bonaparte, ni d'autres vues sur leurs relations
avec Rome, ni un autre langage à l'égard du Saint-Siège. C'est qu'ils
auront les mêmes maximes que les gouvernements du dix-huitième siècle sur
l’omnipotence de l'État, et qu’ils seront animés des mêmes
passions, celles que les philosophes avaient partout excitées
contre l’Église.
V
Cette campagne des gouvernements contre le passé provoque
des résistances; leur tendance ‘a tout faire par eux-mêmes, celle de
l'opinion à tout attendre d’eux, engendrent des troubles.
En abaissant les nobles et combattant l'Église, l'État
croit se concilier l'opinion publique et se fortifier de son appui :
il flatte, en effet, les passions populaires; mais il les excite
en même temps, et elles se retournent contre lui. Comme on croit que
tout lui est possible, on s'irrite de ce qu'il ne fait pas, beaucoup plus qu’on
ne jouit de ce qu’il fait. Les réformes, incomplètes, incertaines, partielles,
suscitent plus d’espérances qu'elles ne satisfont de désirs. Elles
accréditent celte idée que le vieux monde est décrépit et qu'il faut le
rajeunir; elles habituent les peuples aux changements brusques; elles en
donnent le goût, l’appétit, le besoin. L'idée d'un ordre nécessaire à
la vie des nations s’évanouit partout, on ne voit le progrès que dans
l'instabilité. Il se répand une inquiétude sourde, un trouble profond dans
les nations.
L'Allemagne en est singulièrement agitée, et ces
dispositions s'y manifestent jusque dans l'État le mieux organisé. Elles s'y
développent par l'œuvre même du gouvernement éclairé. Frédéric gagnait à
être jugé de loin. Les théoriciens dont il employait les formules,
l'admiraient infiniment plus que le peuple auquel il les traduisait en
actes. Berlin était le lieu du monde où la grandeur du roi de Prusse
éblouissait le moins les yeux. L’impatience du joug y refrénait
l'enthousiasme. « Les cordes sont si tendues, écrivait Mirabeau en 1786,
qu'elles ne peuvent qu’être relâchées. Le peuple a été tellement opprimé,
vexé, persécuté, qu'il ne peut plus qu’être soulagé ». Frédéric était
trop craint : son peuple ne le pleura pas. Le grand vide de sa mort parut
une délivrance. Il se produisit à Berlin quelque chose d’analogue à ce que
l'on avait vu en France, lors de la disparition de Richelieu. « Tout est morne, rien n'est triste, rapporte Mirabeau. Tout est occupé, rien n’est affligé. Pas un regret, pas un
soupir, pas un éloge... Les deux tiers de Berlin s'évertuent aujourd'hui
à prouver que Frédéric II fut un homme ordinaire et
presque au-dessous des autres... ! » Voilà donc le résultat de ce grand règne : tout le monde en désirait la fin ! « On était las et excédé du présent, écrivait le ministre d'Autriche ». Cependant,
en Prusse, Frédéric avait répandu une idée
telle de la puissance de l'État, que le peuple espérait tout de son
successeur, et que ce prince se croyait de taille à satisfaire les
espérances.
En Autriche, au contraire, c'est un découragement général
chez les gouvernants et parmi les gouvernés. Le régime bienfaisant et
relativement modéré de Marie-Thérèse laisse autant de lassitude que le
gouvernement excessif de Frédéric. Cette grande impératrice vieillit dans
la tristesse. Ses lettres sont une doléance perpétuelle, «J'ai sacrifié
trente-cinq ans au public, écrit-elle en 1775; je suis si abattue, si
troublée, que je fais plus de mat que de bien. » Le peuple, quand
elle mourut, fit, au dire d'un témoin, éclater une joie presque indécente
à son enterrement. Dès 1782, Joseph est aussi rebuté de ses réformes
et désillusionné de son règne que l'était sa mère à la fin de sa vie. « Il
faut ramer à cette galère, écrit-il en 1786, à son ministre Kaunitz. Il
faut ramer tant que cela dure; peut-être qu'à force de battre à la même place,
il en naîtra pourtant quelque chose. » Il n'en résulta que le chaos
dans l'État, le trouble dans les nations. Dans toutes les classes, dans
tous les pays de la monarchie, en 1789, régnait ce sentiment que
rien n'était plus à sa place : la sécurité avait disparu.
Des séditions éclatent. Marie-Thérèse avait essayé
d'adoucir le sort des paysans de la Bohême. Elle rendit, en 1773, une patente
sur la corvée : les paysans s'imaginèrent que la Reine voulait les
affranchir de toute redevance, que les nobles s'y opposaient, et que les
agents de l'État méconnaissaient les ordres de la souveraine. Ils se
soulevèrent : l'antique fanatisme hussite, seule forme subsistante du
patriotisme tchèque, se réveilla dans les âmes. Les misérables se
joignirent aux fanatiques. Des bandes parcoururent le pays eu le terrifiant. «
Ils commettent des excès énormes, écrit un agent, en 1775, pillant les
châteaux, enlevant et ruinant tout ce qui leur tombe entre les mains, laissant
les champs sans les ensemencer, forçant même les autres à en faire
autant... Ils ont déjà saccagé quelques églises, brisé les autels et
images des saints, enlevé les vases et jeté par terre les hosties.» Ils marchèrent sur Prague, où, disait-on, des traîtres avaient caché la charte d’affranchissement. Les troupes eurent
grand ’peine à les disperser et à sauver la ville du pillage qui la menaçait. L’agitation gagna la
Moravie, puis les autres pays. « Je crains bien du désordre, écrivait
l’impératrice en 1778; déjà en Styrie, ils ne veulent ni payer ni
travailler. La Hongrie est de même. Ces gens font des excès horribles... Joseph attribuait le mal aux incertitudes du pouvoir à tant de promesses jamais tenues, de menaces jamais exécutées». Il régna, et ce fut pire.
Si les timides et sages réformes de Marie-Thérèse avaient
suscité de si graves désordres, celles de Joseph II, radicales
et arbitraires, décrétées avec violence, appliquées avec
mollesse, soulevèrent des révoltes générales, presque des révolutions.
Le clergé réclama ses immunités, la noblesse ses privilèges,
le peuple son affranchissement. La noblesse et le clergé, vexés par
le pouvoir, l'abandonnèrent. Le peu pie se crut tout permis. Les agents de
l’État, désorientés, harcelés par les instructions contradictoires du
prince, étourdis par les changements qu’ils imposaient aux peuples, comme
ils les avaient subis eux-mêmes, sans les comprendre, obéissaient de
mauvaise grâce et cessaient de commander. Des répressions violentes et
inattendues, suivies d'un relâchement inexplicable, irritaient les esprits
au lieu de les apaiser. Sous le joug de la centralisation
allemande que l’on prétendait leur imposer, les peuples se
rappelèrent leurs origines, et recherchèrent dans leurs traditions
nationales des titres d'indépendance. On recommença de parler
tchèque en Bohême, et l'on réclama la convocation des états. En Hongrie,
on demanda la diète. Les nobles de Galicie s’agitèrent. En 1789, la
fermentation était extrême dans toutes les provinces de la monarchie. La
révolution qui menaçait en Bohême, en Hongrie, en Galicie, éclata dans les
Pays-Bas.
Il advint à l’un des princes les plus éclairés du dix-huitième siècle ce qui était arrivé au plus fanatique des
despotes du seizième. Les réformes philosophiques de
Joseph II produisirent les mêmes effets que la
tyrannie catholique de Philippe. C’est que l’un et l’autre, l'Espagnol et l’Allemand, bien que
poursuivant des desseins très-divers, procédaient avec la même inintelligence des intérêts de ces peuples et le même mépris de leurs traditions. Les Belges n’avaient pas changé : très-épris de leur indépendance nationale,
très-attachés à leurs coutumes, très-exaltés pour leur religion, ils
joignaient encore à une dévotion facilement superstitieuse l'ancien esprit
de turbulence qui avait si longtemps agité les communes des
Flandres. Chaque province avait son administration, ses états, sa
charte; chacune votait l’impôt, et si elle ne faisait pas la loi, le
souverain ne pouvait la modifier que d’accord avec les états. En
prenant possession du pouvoir, il jurait de maintenir les droits,
privilèges et constitutions des provinces. De ces chartes belges, la plus
célèbre était celle du Brabant que l’on appelait la Joyeuse Entrée. «
Il est vrai, écrivait un des gouverneurs de lu Belgique, que ces pays-ci
sont très-attachés à leurs privilèges, et même j’ose dire qu’ils poussent
cela jusqu’à la folie ; mais ils sont tous élevés dans ce préjugé, et il
serait fort dangereux de toucher cette corde, d’autant que tous les
souverains les leur ont non-seulement confirmés, mais jurés; ce qui fait
qu’ils envisagent leurs privilèges comme les lois fondamentales de l’État.
J’ose dire que ces pays-ci sont très-faciles à gouverner, car avec de la douceur
et la moindre bonté que Votre Majesté daigne leur marquer, elle peut être
assurée qu'elle Sera tout ce qu'elle voudra de ces provinces. » Le gouvernement
y était d'autant plus aisé que l'état social y était meilleur.
Les nobles résidaient; le clergé, qui avait des biens immenses,
les administrait bien, il était populaire; bref, les classes
étaient moins désunies et le régime féodal moins onéreux que dans
le reste de l'Europe. Marie-Thérèse, qui estimait les Belges, sut
les comprendre. Elle était, dit de Pradt,
l’idole de la Belgique; mais, même sous son règne, la Belgique n'était
pour la maison d'Autriche qu'une colonie continentale, une ferme
lucrative, appréciée surtout pour les revenus qu'elle donnait. Joseph II
n'y tenait que par ce côté fiscal. Il était toujours prêt à la «
troquer » contre la Bavière qui lui convenait mieux. Ne l'ayant pu «
troquer », il se mit en tête de la réformer, pour en améliorer
l'exploitation. Il ne la connaissait pas; il y fit un court voyage en 1781
; puis, après ce coup d'œil hâtif et quelques semaines de travail improvisé, il
entama ses réformes. Elles portèrent d'abord sur la religion : les édits
se succédèrent de 1781 à 1786, et mirent l'Église dans la main de l'Etat.
Cela fait, il s'attaqua aux institutions civiles, et, par un édit
du 1er janvier 1787, il enleva l'administration et la justice
aux états des provinces, divisa le pays en cercles, y établit des
intendants, des tribunaux de première instance et des cours
d'appel. C'était une violation flagrante des chartes jurées. Les
réformes religieuses avaient exaspéré le pays, la réforme
administrative le souleva. Joseph II était en lutte ouverte avec l'Église;
il coalisa contre lui tout ce qui, en Belgique, tenait aux franchises
nationales et aux anciennes institutions.
A la tête des opposants, parait un homme dont le nom
reviendra plus d'une fois dans ce livre : Henri van der Noot. C'était un
avocat au conseil de Brabant. Il ne déploya ni des vues très-élevées, ni
an caractère très-ferme, ni un jugement très-sûr; mais il possédait les
qualités essentielles à l'œuvre qu'il entreprenait : un patriotisme
fervent et de l'énergie. Il avait l'étoffe d'un agitateur, on verra qu'il
était incapable de gouverner. Sous son impulsion, le Brabant s'arma. Les
autres provinces suivirent l'exemple : les moines et les prêtres appelaient le
peuple à se défendre et prêchaient la résistance. La Belgique se couvrit
de milices. Quelques-uns pensèrent à former une confédération, à se rendre
indépendants à la manière des États-Unis d'Amérique et à demander l'appui
de la France. La nouvelle qu'il en eut fil réfléchir Joseph; mais au
lieu de reconnaître dans les troubles un effet de ses
réformes imprudentes, il attribua, au contraire, la résistance que
rencontraient ses réformes aux intrigues des puissances intéressées
à provoquer les troubles. Il n'y voulut voir que la main de
la France, l'œuvre de la « prétraille » et
de la cour de Rome qui se servait des prêtres, et surtout des capucins,
pour ameuter le bas peuple et fomenter la sédition par la voie du
confessionnal. Quelle que fût la cause réelle du danger, il en tint compte
et, dans l'été de 1787, il rappela les édits; mais rassuré bientôt par les
embarras intérieurs du gouvernement français, il rétablit, à la fin de
1787, les dispositions relatives à l'Église, et enjoignit au général
d’Alton qui commandait à Bruxelles, d'employer, s'il y avait opposition, «
les tristes moyens des canons et des baïonnettes» . Sous la menace, le
conseil de Brabant, qui jouait à peu près le rôle du parlement de Paris
en France, enregistra les édits. Les séminaires de Malines et
d'Anvers furent occupés militairement, les évêques mis aux arrêts;
on annonça que les attroupements seraient dispersés par la
mitraille. Les troupes s'établirent comme en pays conquis. La terreur
fit le silence, et d'Alton put écrire au mois de septembre 1788 : «
La tranquillité continue de régner. »
La soumission n'était qu'apparente. Cette révolution
n'était pas de celles qui se dispersent en échauffourées : elle
mûrissait lentement. Les troupes belges refusaient de marcher
contre leurs compatriotes; les états de Brabant et de Hainaut refusèrent de
voter les subsides. Joseph déclara que par ce refus, ils violaient les
chartes et le déliaient de son serment. Il fit investir les états de
Brabant qui cédèrent, et décréta la dissolution de ceux de Hainaut, qui
résistaient. Puis, espérant par cet appât se concilier la multitude et
déconcerter, par une diversion démocratique, l’opposition des nobles, du
clergé et de l’oligarchie bourgeoise, il modifia la charte du Brabant, « jugeant, disait-il,
de sa justice de restaurer les petites villes et franchises municipales
qui payent une partie si considérable des charges publiques, dans
l’exercice de leur droit public et constitutionnel . Il comptait réduire les
grandes communes par les petites; mais le conseil de Brabant et les états
de la province, bien que délibérant au milieu des troupes, refusèrent
d'enregistrer les nouveaux édits. L'Empereur décréta l'abrogation de la
charte même, et révoqua la Joyeuse Entrée. Des ordres
implacables furent donnés à d'Alton. « Le plus ou moins de sang que
peut coûter une pareille opération, lui écrivait Joseph, le 7 juin
1789, ne doit pas être mis en ligne de compte, quand il s’agit
de tout sauver et de finir une bonne fois ces éternelles violences.
Les émeutes commencèrent. Cette révolution qui se
développait parallèlement à celle de France, avait des causes bien différentes;
les rôles y étaient entièrement intervertis. C'était le souverain qui
était révolutionnaire, et le peuple qui défendait le régime ancien; mais, au
fond, ce qui était en jeu, c’étaient les libertés publiques et l’indépendance
nationale. Les Belges employaient, pour les défendre, les mêmes
moyens et le même langage que les Français. Un député de la noblesse
s’écriait, en 1787, dans les états de Brabant : « Ce magnifique
pays est traduit dans la politique comme un immeuble à vendre, à brocanter, que l’on échange dans le cabinet des
princes et dans les papiers publics, tantôt contre une province et tantôt contre une autre. »Les états de Brabant se réclament « du droit naturel »,
pour soutenir l’antique coutume et
les vieilles libertés. Lorsque les députés résistèrent, on les acclama; on les proclama pères de la
patrie; on distribua des cocardes nationales, et la populace,
ameutée par les moines, pilla les maisons des habitants qu’elle supposait
attachés au gouvernement. Cette révolution, qui se
faisait pour maintenir l’ancien régime, procédait comme celle qui se taisait en
France pour le renverser.
Cependant, à côté du parti des anciennes coutumes, qui
constituait la majorité, il s'en formait un autre, plus pénétré des idées du
siècle, composé d'avocats, de médecins, de prêtres sécularisés, qui
réclamaient une part dans le gouvernement, l’extension du droit électoral,
la suppression des privilèges. Les réformes de Joseph ne leur déplaisaient
que parce qu’elles venaient de lui, et que, pour les imposer, il
anéantissait les libertés nationales. Ils auraient, au contraire, voulu
les étendre. Ce parti, dirigé pur un avocat du nom de Vonck, désirait une
révolution démocratique; celui de van der Noot réclamait le rétablissement
de l’aristocratie. Ils étaient destinés à se disputer le gouvernement de
la Belgique; mais auparavant, ils se réunissaient pour le reconquérir. Les
uns et les autres étaient aussi ardemment patriotes et animés de la même
bai ne contre l'Autriche. Joseph II avait donc rassemblé tous les Belges
contre lui, dans le temps même où commençait en France une révolution qui
bientôt allait convier tous les peuples à se coaliser contre leurs
oppresseurs. On verra, par la suite, les graves conséquences
qui résultèrent de la diversité, on pourrait dire de
l’antagonisme, de l'esprit qui animait ces deux révolutions». Il suffit
ici de montrer comment elles éclatèrent à la fois.
D’autres semblaient imminentes. Les patriotes hollandais,
subjugués par les armes prussiennes, s’agitaient, s’organisaient en secret,
brûlaient de prendre une revanche contre le stathouder, de recouvrer, et
au besoin d’étendre leurs franchises nationales. En Suède, Gustave III
avait irrité tout le monde: les nobles, parce qu'il avait entamé leurs
privilèges; le peuple, parce qu’il ne l’avait point soulagé Genève enfin
se révolte, et sa révolution mérite une attention particulière. « J’étudie
les querelles de Genève, disait Vergennes; car il est à craindre que leurs
écrits, après avoir alimenté chez eux la discorde, ne portent au dehors le
fanatisme dont ils sont remplis, et que leurs voisins ne passent de la
curiosité à l'imitation. » C'est un langage inusité chez les hommes d’État
de l'ancien régime; ce pressentiment procédait d'une vue
politique juste et pénétrante. C'était, en effet, la Révolution
française qui se préparait à Genève en 1784, et se répétait, pour
ainsi dire, en raccourci sur ce petit théâtre
C’est Rousseau qui donne le branle. Le Contrat
social est le programme, les Lettres de la Montagne sont
le cri de guerre des révolutionnaires. La lutte s’établit moins entre deux
partis qui se disputent le pouvoir, qu’entre deux classes qui se haïssent,
et prétendent se dominer l’une l’autre, s’exclure et se proscrire: d'un
côté, l’oligarchie régnante, le patriciat, qui remplit toutes les charges;
de l’autre, la bourgeoisie, souveraine en principe, exclue, en fait, du
gouvernement et avide de gouverner à leur tour. Leurs chefs se nomment
alors Duroverav, Dumont, Clavière, Reybaz. Contre leur propagande
véhémente, les aristocrates songent à invoquer l’intervention
des puissances garantes de la constitution. Les
révolutionnaires dénoncent comme une trahison cet appel à l’étranger,
et la préviennent par un coup d’État. Ils emprisonnent les
plus redoutables de leurs adversaires, invitent les plus timorés
à capituler entre leurs mains. Les débris du sénat sont rassemblés, pour
entendre la proscription des sénateurs et pour y adhérer, rapporte Mallet
du Pan. Ils reçoivent l'ordre de s’exécuter. Une commission de sûreté se
forme entre les vainqueurs et organise une « dictature à la romaine ». La
terreur règne dans Genève, qui devient une prison pour les vaincus. On
ne se contente plus de les dépouiller et de les enfermer, on
les endoctrine. Il ne suffit pas de les soumettre, il faut les convertir.
C’est là le trait nouveau; il est bien parti de Genève, mais il porte plus
loin: « C'est la forfanterie de vertu avec des passions coupables; c’est
le despotisme exercé sur l’opinion, en exigeant d’elle un assentiment de raison
et d'équité à des actes monstrueux; c'est de s'en applaudir comme de
devoirs sacrés; c'est d'invoquer l'humanité les mains teintes de sang,
d’écrire des périodes sur la patrie en la déchirant, et de citer les
droits des peuples en outrageant la liberté des individus ». Le
règne de ces bavards sinistres est bientôt déchiré par les fureurs
de leur jalousie. Tandis qu’ils se querellent, les Français, les
Sardes et les Suisses, garants de la constitution, interviennent pour
la rétablir. La commission do sûreté décide la défense à
outrance, et décrète que les Génevois imiteront l’exemple des Sagontins. On amoncelle des barils de poudre dans les
églises; on prépare la ruine de la cité. Puis, en attendant l’ennemi, on
se dispute, on se proscrit, on se massacre. Cependant l’ennemi occupe
la ville, et la révolution se termine par un coup d’État
militaire. Les révolutionnaires, chassés à leur tour, vont demander
asile aux Anglais, jusqu’à ce que la France leur soit ouverte. Il
se font professeurs et courtiers de révolution cosmopolite, enseignant aux
disciples des philosophes la pratique des séditions populaires. Depuis
Dumont, ami de Talleyrand et collaborateur de Mirabeau, jusqu'à Clavièrem qui devint ministre, on les retrouvera tous
bientôt à Paris.
VI
Ainsi les crises sont générales en Europe; le terrain
parait merveilleusement préparé pour les révolutions sociales et politiques, au
moment même où se prépare la Révolution française. Si la révolution qui
semble imminente partout, éclate en France, ce n’est pas que les abus y
soient pires qu'ailleurs, que le régime féodal y pèse plus lourdement sur
l’habitant, que le gouvernement y soit plus inintelligent, plus hasardeux
ou plus despotique, que la misère y soit plus intolérable, et que les âmes y
soient plus révoltées pur un joug plus odieux. Les motifs qui décidèrent
de l’événement sont le contraire de ceux-là. Faite pour anéantir les
institutions du moyen âge, la Révolution commence dans le pays où ces
institutions étaient en voie de disparaître et s’écroulaient comme
d’elles-mêmes. C'est que leur joug paraissait d’autant plus insupportable,
qu’il devenait moins pesant: il exaspérait ceux qu'il n'écrasait plus.
Il ne subsistait de vestiges du servage que dans quelques réduits des
provinces de l’Est. Le paysan avait non-seulement cessé d’être serf, il
était devenu propriétaire. La terre était morcelée au point que les
agronomes s'en plaignaient. Les pouvoirs locaux, toujours tracassiers, étaient
subordonnés au pouvoir royal; le Français y échappait par cent issues. L’unité
se faisait dans les lois. Les droits féodaux même, attaqués par
les légistes, restreints par l'autorité royale, s'allégeaient
relativement; les plus abusifs et les plus vexatoires, ceux qui atteignaient
l’homme dans sa personne, dans sa dignité, dans son honneur, tombaient en
désuétude. En résumé, dit un contemporain, «l’oppression était moins forte en
France qu’en Espagne, qu’en Portugal, qu'en Autriche, qu’en Prusse, qu’en
Turquie; cependant ces contrées sont restées fort tranquilles, et la
France a Fait sa révolution ». C'est précisément pour cela qu’elle la fit.
Le paysan propriétaire était atteint directement dans son
travail et dans son bien par les corvées et les redevances féodales; il en
souffrait beaucoup plus que quand il travaillait pour autrui. Il
n’acceptait plus aussi aisément de sacrifier son temps et ses forces, depuis
qu'il les pouvait consacrer à son bien, et en perpétuer les résultats par
l’héritage laissé à ses enfants. Le noble qui l’exploitait ainsi, prenait
et ne rendait rien: le paysan ne recevait plus de lui aucun des services
qui avaient autrefois justifié ses droits. Le Français n'étant
plus servi et protégé que par l'État, ne se reconnaissait plus
de devoirs qu'envers l’État, et n'admettait pas que le noble
qui recevait de l’État plus de services que lui, ne payât point
en proportion. En détruisant une partie des institutions du moyen
âge, dit Tocqueville, on avait rendu cent fois plus odieux ce qu'on en
laissait. C’était l’État qui avait accompli cette première partie de l'œuvre,
on attendait de lui qu’il fit le reste, et on l’exigeait avec d’autant
plus d'impatience que l’œuvre semblait plus simple et plus avancée. Cela
est si vrai que les parties de la France où la Révolution se déclara avec
le plus d'impétuosité et s'opéra avec le plus de violence, sont celles
où les progrès étaient les plus sensibles. Les seuls pays qui
se montrèrent, dans une certaine mesure, attachés à l'ancien régime,
furent ceux où ce régime subsistait le plus complètement: la Bretagne, lu
Vendée, le Poitou. C’est qu'avec les abus, les tempéraments s’y étaient
conservés, et avec les privilèges du noble, ses devoirs : il résidait, il se
mêlait à la vie du paysan; ils se connaissaient, ils étaient demeurés
unis, ils firent cause commune. Partout ailleurs le noble parut un
usurpateur à expulser.
La prospérité dont on jouit en France pendant Ies
premières années du règne de Louis XVI précipita le mouvement, car elle rendit
les hommes plus sensibles aux vexations qui subsistaient et plus ardents à s'y
soustraire. Enfin la France était le pays où les idées de réforme étaient
le plus répandues, où les esprits étaient le plus cultivés, où les hommes
étaient le plus semblables entre eux, où le gouvernement était le
plus centralisé, la noblesse le plus amoindrie, les corps intermédiaires
le plus assujettis, la nation le plus homogène, l'État le plus cohérent : de
sorte que la nécessité d'une révolution y semblait plus évidente en même
temps que les moyens de l'accomplir paraissaient plus faciles.
C’étaient là des caractères particuliers à la France :
ils expliquent pourquoi la France fit sa révolution avant les autres nations de
l'Europe. Il reste à montrer comment la Révolution française donna
l’impulsion à toutes les autres, et devint ainsi un événement européen.
|