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LE CŒUR DE NOTRE-DAME MARIE DE NAZARETH: UNE HISTOIRE DIVINE

 

HISTOIRE DES PERSÉCUTIONS PENDANT LES DEUX PREMIERS SIÈCLES

 

CHAPITRE IV

LA PERSÉCUTION D’HADRIEN.

 

I. — Hadrien.

La dernière campagne de Trajan n’avait pas été heureuse. Après avoir marché sur les traces d’Alexandre et regretté de n’être plus assez jeune pour suivre jusqu’aux Indes l’ombre glorieuse du héros macédonien, il avait dû reculer du golfe Persique à la Méditerranée, aux lueurs de l’incendie de Séleucie et d’Édesse, qui éclairaient la retraite de son armée, vaincue comme l’Orient sait vaincre, sans combat. Pendant cette expédition brillante et stérile, cette promenade à travers des provinces presque aussitôt perdues que conquises, une terrible révolte l’avait enveloppé de loin, profitant des premières hésitations de la fortune pour éclater, grandissant à mesure que faiblissait le vol de l’aigle romaine. C’était une révolte juive. Au lieu que les chrétiens, persécutés sous Trajan, avaient souffert en silence, excusant presque dans leur cœur l’empereur païen pour lequel les théologiens et les poètes du moyen âge devaient se montrer si indulgents, les Juifs, irréconciliables ennemis de l’Empire, s’étaient soulevés de toutes parts dès qu’ils avaient vu l’armée romaine s’enfoncer et se perdre dans l’extrême Orient. Cette révolte dépassa en atrocité toutes celles que Rome avait eu jusqu’à ce jour à réprimer. Ce n’était plus la guerre, respectable jusque dans ses excès, d’un peuple défendant ses foyers, sa loi, sa ville sainte : la Palestine ne remuait pas. Mais une explosion inattendue de sauvagerie et de haine, faisant éruption loin du foyer à demi éteint de la vie nationale, embrasait les principales colonies hébraïques de l’Afrique et de l’Asie. En deux ans, toutes les juiveries de l’Égypte, de la Thébaïde, de la Cyrénaïque, de la Mésopotamie, de Chypre, se soulevèrent. Le sang fut versé à flots. La répression et la révolte se montrèrent également implacables. Les lieutenants de Trajan tuèrent en Cyrénaïque deux cent vingt mille hommes; les Juifs de Chypre détruisirent Salamine et massacrèrent deux cent quarante mille païens.

Cet horrible et inepte soulèvement, qui acheva de mettre en relief les différences de l’esprit juif et de l’esprit chrétien, était à, peine réprimé, on entendait encore au loin ses grondements affaiblis, quand, le 11 août 117, Trajan mourut à Sélinonte, laissant à son fils adoptif Hadrien l’obligation de terminer la campagne désastreuse dans laquelle un fol amour de gloire l’avait jeté.

Quelque jugement que l’on porte sur le caractère d’Hadrien, il faut reconnaître que, dans cette circonstance critique, il montra le coup d’œil rapide et sûr de l’homme d’État. M. Guizot a loué un personnage illustre de notre temps d’avoir eu l’intelligence des points d’arrêt nécessaires ; cette intelligence rare, qui suppose un vrai courage, avec le dédain de l’opinion vulgaire, ne fit pas défaut à Hadrien. Il vit qu’il fallait renoncer au rêve d’empire asiatique caressé par Trajan, et, par un rapide mouvement de concentration, faire rentrer l’Empire dans ses anciennes limites. II n’hésita pas. Rome retira sa main de ces provinces d’un jour, la Mésopotamie, l’Assyrie, l’Arménie ; les Parthes recouvrèrent leur indépendance. De toutes les conquêtes de Trajan, l’Arabie, destinée à donner cent vingt-sept ans plus tard un empereur chrétien, la Dacie, déjà trop romaine pour être abandonnée, demeurèrent seules. Hadrien, après avoir pacifié l’Orient, vint à Rome : le sénat, dépassant la mesure, osa lui décerner le triomphe ; le nouvel empereur montra qu’il était homme de bon sens et d’esprit : il refusa.

Les séjours d’Hadrien à Rome furent courts et rares. Il avait peu de goût pour la vie romaine, qu’il trouvait lourde, embarrassée de formes gênantes et de conventions de toute sorte, ennuyeuse au milieu de continuelles fêtes, où l’on s’amusait par ordre, pour obéir au calendrier, sans variété, sans imprévu. Dans toutes les parties essentielles du gouvernement, personne ne se montra plus Romain que lui : il met dans les finances de l’Empire le même ordre qu’un bon paterfamilias dans la gestion de sa fortune; il réforme l’administration de la justice, codifie par l’édit perpétuel le droit prétorien, augmente les attributions du conseil impérial; bien qu’il ait peu fait la guerre, il est souvent dans les camps, inspecte les frontières, règle la discipline, fait manœuvrer les troupes, améliore l’armement, aussi dur à la fatigue que le dernier des légionnaires; plus qu’aucun autre empereur, il correspond avec les gouverneurs de province, se met en rapports personnels avec eux, surveille leur gestion, réprime leurs excès. Il est son propre ministre des finances, de la justice, de la guerre, de l’intérieur (l’intérieur comprend la plus grande partie de l’Europe, une partie de l’Asie et de l’Afrique), et il est tout cela avec supériorité. Mais, ces devoirs remplis, Hadrien dépouille avec empressement l’armure pesante ou la toge solennelle du Romain : il redevient le petit Grec, comme on l’appelait dans sa jeunesse, c’est-à-dire l’artiste, le curieux, l’esprit léger que tout amuse, le sceptique qui rit de tout, le touriste qui veut tout voir. C’est le souverain voyageur par excellence. Il règne dix-neuf ans : quatorze sont employés à parcourir en tous sens l’Empire, des brumes de la Calédonie jusqu’aux sables brûlants du désert. Sur quarante provinces soumises au joug de Rome, il en visite vingt-cinq, c’est-à-dire la moitié du monde civilisé. Voyages singuliers que ceux d’Hadrien! Une légion l’accompagne, mais une légion d’architectes, de peintres, de sculpteurs, de charpentiers et de maçons. Dans tous les lieux illustrés par la fable ou l’histoire, il bâtit un monument, parfois il fonde une ville. Il adopte les mœurs, les costumes, les dignités des peuples qu’il visite : dictateur dans le Latium, préteur en Étrurie, démarque à Naples, archonte à Athènes, en d’autres villes édile, duumvir ou quinquennal : il n’oublie que d’être consul, car, chose sans exemple, durant son long règne il n’a pris qu’une fois les faisceaux (118-119) : la réalité du pouvoir lui suffit à Rome, ailleurs seulement une fantaisie d’artiste, on dirait volontiers de collectionneur, lui en fait rechercher les ornements.

Tel est Hadrien : on aperçoit facilement en quoi il diffère de Trajan. En Trajan s’incarnait l’esprit romain ; avec sa grandeur et ses préjugés ; Hadrien a dépouillé ceux-ci, il est Romain par le don de commander et la volonté d’être obéi, mais cosmopolite d’habitudes et de goûts. Lui qui s’est fait initier à tous les mystères, qui a relevé les temples de toutes les villes ; qui s’est amusé même à composer des oracles, ne sera point un serviteur fanatique des dieux romains : il les honorera, il bâtira, pour faire montre de son talent d’architecte, le temple de Vénus et Rome, dont les ruines subsistent encore, mais il ne se fera pas comme Trajan l’instrument d’une réaction aristocratique et religieuse : amant de l’Orient au moins autant que les Flaviens, il sera tolérant comme Vespasien et Titus pendant la plus grande partie de son règne, — sauf à rappeler Domitien dans ses dernières années, quand la maladie, la vieillesse, la lassitude de toutes choses, auront aigri son âme mobile.

 

II. — Examen critique de quelques Passions de martyrs.

Malheureusement, au deuxième siècle, les sentiments personnels d’un empereur ne venaient en aide que dans une faible mesure aux chrétiens. Il suffisait, en vertu du rescrit de Trajan, d’une accusation portée régulièrement devant un tribunal, pour que le juge fut obligé de condamner le fidèle traduit devant lui et refusant d’abjurer : le si deferantur et arquantur, puniendi sunt, était désormais la règle. Aussi, malgré l’indifférence religieuse ou même la tolérance personnelle d’Hadrien, la persécution, non point générale, mais individuelle, accidentelle, locale, put-elle continuer, sans qu’il eût à intervenir : la machine était montée, et marchait maintenant d’elle-même, dès que la main du plus obscur délateur la touchait pour la mettre en mouvement.

Qu’il y ait eu des martyrs à l’époque d’Hadrien, cela ne parait point contestable, si l’on fait attention au témoignage des premiers apologistes, particulièrement à celui de saint Justin racontant l’impression que produisirent sur lui les souffrances des chrétiens, alors qu’il était encore platonicien, c’est-à-dire aux environs de l’an 130. Mais on ne saurait attribuer sans examen au règne de cet empereur tous ceux que leurs Passions désignent comme ayant souffert de son temps, et l’on ne peut donner, à ce sujet, que des indications assez approximatives. Pour quelques-uns, cependant, l’étude de ces Passions, la comparaison de celles-ci avec les monuments que l’archéologie a mis en lumière, ou avec le caractère général de l’époque, rend vraisemblable qu’ils aient vécu et soient morts dans la première moitié du second siècle.

Rome eut des martyrs au commencement du règne d’Hadrien, si l’on rapporte au temps de cet empereur les faits racontés dans les Actes de saint Alexandre et de ses compagnons Hermès, Quirinus, Eventius et Théodule. Ces Actes, rédigés à une époque tardive, ont peu d’autorité. Il n’est pas prouvé qu’Alexandre soit le pape de ce nom, mort vers 120 : à défaut de cette identification, toute base chronologique manque au récit, qui demeure comme suspendu en l’air: par bonheur les monuments viennent lui donner un point d’appui.

Si peu sûrs que soient les épisodes où les Actes leur font jouer un rôle, chacun des personnages nommés par eux a vécu. La catacombe où, d’après leur narration, Eventius et Alexandre furent déposés dans le même tombeau, Théodule dans un tombeau séparé, existe, comme ils le disent, au septième mille de la voie Nomentane ; on y trouve la basilique semi-souterraine qui s’éleva sur la sépulture des trois saints : l’inscription de l’autel dit qu’il fut dédié (à Eventius) et à Alexandre.

Dans une autre partie de la basilique, un fragment de marbre, avec le mot MARTYR, paraît marquer le tombeau séparé de Théodule ; tandis que la catacombe offre, peintes ou gravées, des inscriptions de l’ancien style.

Un autre des martyrs mis en scène par les Actes, Hermès, ne fut certainement pas préfet de Rome, comme ils le prétendent, mais plutôt un rie lie affranchi, ayant géré quelque emploi dans l’administration ou le palais; il n’est pas impossible qu’en devenant chrétien il ait libéré lui-même douze cents esclaves, car un trait semblable se rencontre dans l’histoire d’autres convertis; et le nombre n’a rien d’insolite. Le nom d’Hermès est resté à une catacombe de la voie Salaria, où les Actes disent qu’il fut enterré: au sixième siècle, une lampe était encore entretenue devant son tombeau; et la catacombe a certainement une origine très ancienne, puisqu’on y a rencontré une inscription du temps des Antonins, des marques de briques avec les dates consulaires de 123, 126, 159, et des épitaphes peintes sur tuile en lettres rouges, comme dans les plus anciennes régions du cimetière de Priscille.

Les Actes disent encore que Quirinus était tribun, et que les chrétiens l’ensevelirent sur la voie Appienne, au cimetière de Prétextat. Les itinéraires composés à l’usage des pèlerins qui visitaient Rome souterraine à l’époque où les tombes des martyrs étaient encore intactes et munies de leurs inscriptions, décrivent, dans ce cimetière, quatre chambres sépulcrales, s’ouvrant sur un même corridor : l’une contenait les restes de martyrs du troisième siècle, deux autres de deux martyrs immolés sous Marc Aurèle, une quatrième de saint Quirinus. Les chambres et le corridor qui les relie ont été retrouvés : celle de la dernière moitié du second siècle peut être facilement identifiée, car le nom du martyr auquel elle fut dédiée s’y lit encore, et les caractères de l’architecture concordent avec la date qui en résulte ; les autres cryptes n’ont plus d’inscriptions, mais l’une est certainement antérieure au milieu du second siècle : le style élégant et simple de sa décoration convient au temps d’Hadrien, et contraste, par des nuances sensibles, avec celui de la chambre contemporaine de Marc- Aurèle. On y a trouvé un des plus anciens sarcophages qui aient été vus dans les catacombes : il offre, en relief, le buste du défunt, orné du laticlave, comme le portaient les tribuns d’ordre sénatorial. Tout concourt à faire reconnaître dans cette chambre le caveau du tribun Quirinus.

Ainsi la tradition monumentale semble confirmer l’opinion commune, qui attribuait à la première moitié du second siècle, et probablement au règne d’Hadrien, le martyre d’Alexandre, d’Eventius, de Théodule, d’Hermès et de Quirinus.

Un autre groupe de martyrs parait avoir souffert sous le pontificat de Sixte Ier (122-127), successeur du pape Alexandre, d’après une indication de leurs Actes. Ce sont les saints Getulius, Ceréalis, Amantius et Primitivus. Après avoir évangélisé le pays sabin, ils furent jugés par le consulaire Licinius, — peut-être le consul de 107, qui devint proconsul d’Asie en 124, — et mis à mort sur la voie Salaria, à trente milles de Rome, dans la contrée même où ils avaient prêché. Symphorose, épouse de Getulius, ensevelit le corps de ce martyr dans un souterrain de sa villa de Capris, voisine du bourg sabin de Gabies. La prudence l’obligea peut-être d quitter ensuite cette demeuré, et à se retirer avec ses enfants à Tibur, où nous la retrouverons.

Les martyrologes et plusieurs documents hagiographiques mettent sous Hadrien le martyre de sainte Sophie (Sagesse) et de ses filles Pistis, Elpis et Agape (Foi, Espérance et Amour).

A première vue, l’on serait tenté de trouver ces noms étranges et de rejeter à priori la réalité des martyres qui se présentent à nous sous des appellations allégoriques, d’y voir des vertus personnifiées et non des personnes. Ce sentiment ne sera point partagé par quiconque est familier avec l’archéologie chrétienne. Les fidèles aimaient à prendre au baptême un agnomen offrant une signification mystique, et beaucoup de grands personnages des premiers temps de l’Église se cachaient sous des noms empruntés aux vertus ou aux mystères du christianisme. C’est ainsi que plusieurs matrones illustres, dont l’une est peut-être le célèbre accusée de 58, Pomponia Græcina, étaient connues dans la société des fidèles sous le nom de Lucina, allusion à l’illumination produite dans les âmes par le baptême. Les noms de Redemptus, Renatus, Renovatus, Anastasia, etc., fréquents dans les inscriptions; d’autres, d’aspect repoussant, qui semblent avoir été choisis par d’héroïques fidèles empressés de s’humilier devant les hommes, nous montrent l’esprit chrétien pénétrant jusque dans l’onomastique, et l’inspirant de la manière la plus éloquente et parfois la plus inattendue. Il n’est donc point surprenant qu’une mère et ses enfants aient pris, en revêtant la robe blanche des nouveaux baptisés, les noms des trois vertus théologales et de la Sagesse qui les engendre. Cet exemple est loin d’être isolé : les inscriptions funéraires de chrétiennes portant, en latin ou en grec, ces mêmes noms, sont fréquentes dans les catacombes. L’étude critique des documents a permis de placer avec certitude, sur la voie Aurelia, où leurs tombeaux étaient encore visités au sixième et au septième siècles, la sépulture des saintes Sophia, Pistis, Elpis et Agape, martyrisées sous Hadrien.

Le martyrologe d’Aden assigne au règne du même empereur le supplice des martyres Sabine et Sérapie. Le commencement de leurs Actes est perdu : là se lisait probablement le nom d’Hadrien, que le martyrologe a reproduit.

Les deux saintes habitaient Vindena prés de Terni, en Ombrie. Leurs Actes contiennent des détails invraisemblables, mêlés, comme il arrive souvent, de traits vraiment historiques. Sabine, disent-ils, était fille d’Hérode surnommé Metallarius. Nous ne savons qui était cet Hérode ni s’il tenait par un lien quelconque, parenté, clientèle ou affranchissement, à la famille d’Hérode Atticus ; mais ce n’est pas la seule fois que le nom d’Hérode se trouve uni à un souvenir chrétien : on a découvert, dans une partie du cimetière de Prétextat, appartenant au deuxième ou troisième siècle, l’inscription funéraire d’une Urania, fille d’Hérode. Le père de Sabine avait, dit-on, trois fois donné des jeux aux Romains; peut-être, personnage considérable, avait-il géré à Rome quelqu’une des grandes charges dont les titulaires étaient tenus à des munificences de cette nature; peut-être aussi l’auteur des Actes a-t-il nommé Rome par erreur, et l’Hérode ombrien fut-il un simple magistrat municipal, comme ceux dont les inscriptions relatent si souvent les largesses envers les habitants de leur ville. Quoi qu’il en soit, le nom d’Hérode, si connu au deuxième siècle, la mention des jeux donnés par lui, ont une saveur historique : et si le père de Sabine vécut, comme le disent les Actes, sous Vespasien, le martyre de sa fille se place très convenablement à l’époque d’Hadrien.

La condamnation prononcée contre la compagne de Sabine, la vierge Sérapie, est également, malgré son énormité, conforme à de nombreux documents. Le juge païen ordonna que Sérapie fût livrée à deux jeunes libertins. Nous retrouverons au siècle suivant cet horrible attentat à la pudeur des martyres fréquemment commis: En condamnant une chrétienne ad lenonem potius quam ad leonem, dit Tertullien (Apologétique, 50), vous confessez que la perte de la chasteté est pour nous plus cruelle que tous les supplices et toutes les morts. On raconte que Sérapie fut miraculeusement délivrée du péril, comme devait l’être plus tard sainte Agnès.

Cette délivrance merveilleuse, le mal soudain dont se trouvèrent frappés les deux libertins, fit, ajoute-t-on, accuser Sérapie de maléfices. C’est là encore un trait bien conforme à l’histoire. En qualifiant le christianisme primitif de superstitio malefica, Suétone fait déjà allusion à cette imputation dirigée contre les fidèles. L’imagination païenne voyait en eux des faiseurs de maléfices, des sorciers, des magiciens: aveu implicite et bien éloquent des miracles dont le Seigneur récompensait fréquemment leur foi, dans la lutte qu’ils soutenaient contre les violences ou les séductions de l’enfer.

Un dernier trait mérite d’être noté. Après le martyre de Sérapie, Sabine recueillit son corps, et l’enterra dans le monument construit d’avance pour elle-même : préparer son tombeau de son vivant était un usage antique, constaté par des milliers d’inscriptions tant païennes que chrétiennes. Ce monument était situé au lieu même où Sérapie fut décapitée, dans le voisinage de l’arc de Faustinus, touchant à l’aire de Vindicianus. Les cimetières chrétiens étaient souvent appelés jardin ou aire avec le nom du possesseur: en Ombrie, le mot aire paraît avoir été employé : il se peut que l’area Vindiciani dont il est question dans les Actes soit le cimetière chrétien de Vindena, et que le mausolée construit par Sabine ait fait partie de ce cimetière. S’il en est ainsi, la petite ville ombrienne comptait déjà, sans doute, une importante population chrétienne au moment où les deux saintes femmes y versèrent leur sang pour la foi.

Les martyrs dont nous avons essayé, jusqu’à présent, sinon de retracer la physionomie, du moins de retrouver la réalité historique, appartenaient pour la plupart aux classes élevées ou moyennes de la société. Mais ses rangs les plus humbles ne laissèrent jamais le christianisme sans témoin. Toutes les fois que la persécution descendit jusqu’aux petits, aux pauvres, aux esclaves, elle fit parmi eux des martyrs. On l’avait vu sous Néron ; on l’avait vu à la fin du règne de Domitien ; on venait de le voir pendant la légation de Pline en Bithynie : on le vit aussi sous Hadrien. Les Actes de saint Hespérus, de sainte Zoé, de leurs deux fils Cyriaque et Théodule, sont des plus curieux : sans être contemporains, ils contiennent des faits dont la véracité parait probable.

Hespérus, Zoé et leurs deux fils étaient esclaves d’un habitant de la Pamphylie, païen fervent. Au moment où commence le récit des Actes ils étaient séparés les uns des autres, Hespérus relégué à la campagne, Zoé et ses enfants travaillant à la ville dans la maison du maître. Ces pénibles séparations affligeaient fréquemment les ménages d’esclaves : au troisième siècle seulement les jurisconsultes essayèrent de les rendre moins fréquentes. Zoé trompait son ennui par l’exercice de la charité : elle distribuait une partie de sa nourriture aux pauvres et aux voyageurs ; les Actes nous la montrent apaisant alors les chiens enchaînés au dehors, et toujours prêts à se jeter sur quiconque se présentait, à moins qu’ils ne le reconnussent pour quelqu’un des habitués de la maison. Trait bien antique : on croirait lire Plaute, Properce, Tibulle, Horace, Ovide ou Pétrone, ou contempler cette curieuse mosaïque du musée de Naples, qui représente un molosse d’une extrême férocité enchaîné près de la redoutable porte (la porte qui mord, dit Plaute), avec ces mots écrits au-dessous : Gare au chien[53]. Dans un jour de fête domestique, Hespérus, Zoé et leurs enfants refusèrent de manger des viandes provenant d’un sacrifice. Leur maître fit torturer les deux enfants, puis les jeta dans le feu avec leur père et leur mère. Le supplice du feu était un de ceux que les maîtres infligeaient aux esclaves : il est énuméré parmi les atrocités que Constantin leur interdit. Mais, bien avant Constantin, Hadrien avait retiré aux maîtres le droit de vie et de mort : le martyre d’Hespérus et de sa famille doit donc être reporté à une époque où l’empereur n’avait point encore pris cette mesure d’humanité, vraisemblablement aux premières années de son règne.

On voit avec quelle facilité ces Actes se laissent, en quelque sorte, glisser clans le moule antique, et comme ils s’encadrent naturellement dans les institutions et les mœurs du deuxième siècle. J’en dirai autant de ceux de l’esclave sainte Marie. Quand on a effacé de leur première partie un édit impossible, et de la seconde un épisode fabuleux, il reste un récit non seulement vraisemblable, mais encore rempli de détails évidemment sincères que le compilateur de basse époque auquel est due la rédaction actuelle n’a pu tirer de son propre fonds.

Marie était esclave dans une ville de province[. Son maître, Tertullus, était l’un des décurions de la cité. On s’aperçut qu’elle jeûnait secrètement, le jour où l’anniversaire du fils de la maison était célébré en grande pompe. Sa maîtresse la fit venir et lui reprocha son abstinence, comme une offense pour l’enfant dont on faisait la fête. Marie répondit simplement qu’elle jeûnait, parce que c’était pour les chrétiens jour de jeûne ; puis elle ajouta que sa religion lui venait d’héritage, car elle était née de parents chrétiens. Comme elle refusait de rompre le jeûne, répondant à sa maîtresse, avec plus de fierté qu’on n’en eût attendu alors d’une esclave : Vous pouvez commander au corps, non à l’âme ; Dieu mérite plus d’honneurs que votre fils, Tertullus entra. A la nouvelle de sa désobéissance, il la fit battre honteusement, et mettre au cachot.

L’affaire, cependant, s’ébruita : quelque jaloux de Tertullus, ou quelque délateur, intéressé, en profita pour le compromettre. On l’accusa de cacher dans sa maison une esclave chrétienne, comme s’il eût partagé la foi de celle-ci. Ses collègues de la curie, les premiers de la cité, une grande foule de peuple, l’accompagnèrent au tribunal du gouverneur, afin de présenter sa défense, et de faire valoir ses services municipaux. Un rhéteur prit la parole en leur nom. Cet homme distingué, dit-il, par sa naissance, par les fonctions publiques dont on l’a honoré, a rendu à notre curie des services considérables. Il a été prêtre des Augustes, il a offert des jeux à la cité, les nombreuses missions qu’il a remplies dans l’intérêt commun lui ont valu gloire et reconnaissance. Par ses libéralités, la république s’est enrichie de plusieurs édifices; il a pourvu de ses deniers au chauffage des bains. Pour dégager plus complètement la responsabilité de son client, l’avocat ajoute que l’esclave chrétienne dont on reproche à celui-ci la possession est un apport matrimonial. Le gouverneur délibéra longtemps sur cette affaire, et, convaincu de l’innocence de l’accusé, il prononça ainsi : Tertullus, qui reçoit ici un témoignage de l’estime publique, mérite tout honneur pour sa naissance illustre, comme pour les charges qu’il a remplies ; il a donné des jeux au peuple ; sénateur éminent, dévoué à la divinité de l’empereur, il a satisfait en même temps aux lois, aux prescriptions du culte. J’ai vu de mes yeux les statues qu’on lui a dressées en plusieurs lieux de la cité: qu’il soit libre, et qu’il ne redoute ni accusateur ni magistrat, jusqu’à ce que j’en aie référé aux oreilles sacrées.

L’exacte concordance de ces détails avec ce que nous savons des choses romaines montre que cette histoire garde de nombreuses marques d’une rédaction originale. La comparution de l’esclave Marie offre aussi des traits vraiment antiques. On voit le peuple frémissant demander la mort de la jeune fille, en criant : Qu’un feu terrible la dévore toute vive ! circonstance conforme à ce que d’autres documents nous apprennent de la haine des foules contre les chrétiens et des acclamations furieuses dont ceux-ci étaient poursuivis. Aux questions du juge l’interrogeant sur son nom, selon l’usage, Marie répond comme un grand nombre d’autres martyrs : Je suis chrétienne. Pourquoi, lui dit alors le magistrat, pourquoi, étant esclave, ne suis-tu pas la religion de ton maître ? Question naïve dans son inconsciente immoralité, question bien romaine aussi : telle est l’idée que les anciens se faisaient de la conscience des esclaves : ils refusaient, en toutes choses, à ces infortunés le droit de dire non, servus non habet negandi potestatem: il fallut que, chrétiens et martyrs, les esclaves rachetassent, au prix de leur sang, ce droit imprescriptible.

 

III. — Le rescrit à Minicius Fundanus et les premiers apologistes.

Je viens de faire allusion aux haines populaires dont les chrétiens étaient l’objet. Ils furent souvent poursuivis, pendant le règne d’Hadrien, par les cris des foules, par ces pétitions tumultueuses qui sont des ordres pour des magistrats faibles, insouciants, peu avares de sang humain. On sait combien sont irrésistibles les caprices des foules quand leur imagination est excitée et qu’elles ont choisi des victimes : les scènes de la Révolution française, les horreurs plus récentes de la Commune, nous permettent d’imaginer ce qui se passa probablement dans beaucoup de villes romaines, et les excès auxquels durent se porter de bonne foi des gens du peuple qui voyaient dans les chrétiens des incestueux ou des cannibales. Peut-être quelques-uns des martyrs dont nous avons, malgré la pénurie des documents, essayé de retrouver la trace historique, périrent-ils victimes de soulèvements de cette nature.

Le deuxième siècle est l’époque où les chrétiens furent le plus calomniés et où ces calomnies éveillèrent dans les masses le plus d’échos. Il y avait longtemps que la haine de leurs ennemis leur attribuait des crimes imaginaires : Tacite dit qu’ils sont haïs pour leurs forfaits, Suétone parle de leurs maléfices, et saint Clément les représente comme victimes de la jalousie. Les rumeurs mensongères dont les adorateurs du Christ étaient l’objet allèrent grossissant à mesure que se développaient les diverses sectes gnostiques qui, depuis Simon le magicien, n’avaient cessé de croître parallèlement à l’Église orthodoxe. C’est surtout dans la première moitié du deuxième siècle qu’elles attirèrent sur leurs doctrines et leurs actes l’attention publique. Beaucoup de ces sectes, en proie à un mysticisme effréné, avaient fini par autoriser dans leur sein d’abominables excès : Qui veut faire l’ange, fait la bête, dit Pascal. Des hauteurs éthérées de la gnose, leurs disciples, comme pris de vertige, tombaient souvent dans les dernières boues de la chair. La plupart des docteurs gnostiques admettaient, pour les vrais initiés, l’indifférence des actes, ce qui conduisait au renversement de la morale ; la secte des Carpocratiens allait jusqu’à prescrire à ses adhérents d’épuiser toute la série des atrocités accessibles à l’homme, afin de délivrer l’âme des derniers liens terrestres, et d’arriver à la suprême béatitude. On devine ce qui se passait dans ces petites sociétés, où tous les débordements du sensualisme païen, toutes les chimères d’imaginations en délire s’alliaient aux rêveries du néo-platonisme, aux mystères de la théurgie, à de sacrilèges parodies de l’Évangile. Les crimes que la haine aveugle des païens reprochait aux vrais fidèles, la promiscuité des sexes, l’inceste accompli dans les ténèbres, les repas de cannibales, furent commis, en réalité, dans quelques assemblées d’hérétiques. Le peuple, dans ses jugements superficiels, confondait les chrétiens orthodoxes et ces misérables sectaires, que l’Église repoussait de son sein avec horreur. blême les esprits les plus cultivés, les hommes les plus considérables et, ce semble, les mieux placés pour juger, faisaient la même confusion. Dans une lettre célèbre, écrite d’Alexandrie, l’un des principaux foyers de la gnose au deuxième siècle, Hadrien prend pour de véritables chrétiens les sectaires qui, dans leur syncrétisme bizarre, adoraient à la fois le Christ et Sérapis. Quand l’empereur se trompait ainsi, les erreurs d’une foule ignorante et passionnée s’expliquent aisément, et l’on comprend que, dans son indignation, elle ait voulu souvent faire expier aux membres innocents de l’Église, les infamies dont se rendaient coupables des gens qui n’avaient aucun droit au titre de chrétiens.

Cependant quelques esprits sérieux, habitués à jeter sur les hommes et sur les doctrines un regard moins léger qu’Hadrien, et dégagés de ces passions populaires qui obscurcissent tout jugement, refusaient d’admettre les imputations dirigées par l’opinion publique contre les adorateurs du Christ. Le contraste entre les mœurs inavouables, les crimes mêmes qu’on leur prêtait, et la dignité extérieure de leur vie, leur patience au milieu des injures, leur courage dans les supplices, la simplicité, la gaieté même avec laquelle ils affrontaient la mort, un je ne sais quoi d’humble et fier à la fois répandu sur toute leur personne, frappait quiconque était capable de réfléchir et osait juger par soi-même. Un jeune philosophe, futur apologiste du christianisme, mais encore éloigné de toute adhésion aux doctrines nouvelles, vivait en Asie pendant le règne d’Hadrien : il nous a conservé le souvenir des calomnies dont la haine populaire chargeait alors les fidèles, et a décrit en même temps l’impression que la vue de leurs souffrances produisait sur les âmes sincères :

Et moi aussi, dit-il, quand j’étais encore platonicien, j’avais entendu parler des crimes qu’on imputait aux chrétiens ; mais les voyant sans crainte devant la mort et au milieu de tous les périls, je ne pouvais croire qu’ils vécussent dans les désordres et dans l’amour de la volupté. Comment supposer, en effet, qu’un homme livré à l’intempérance de ses désirs, esclave de la chair et des délices de ce monde, recherchât la mort qui le prive de tous ces biens ? Loin d’aller au devant d’une condamnation certaine, ne devrait-il pas au contraire se dérober à la vigilance des magistrats, pour jouir le plus longtemps possible des plaisirs de la vie ?

L’étudiant en philosophie qui s’appellera un jour saint Justin n’était pas seul à ressentir une impression semblable. Plusieurs l’éprouvaient même dans le monde officiel. Des gouverneurs de province étaient touchés du courage des martyrs, de la vertu des fidèles, et répugnaient à verser, sur l’invitation de n’importe quel accusateur, ou sur les sommations d’une foule grossière, le sang de tels hommes. Dans sa sublime tragédie de Polyeucte, Corneille a mis en regard la noble figure de Sévère, le païen honnête, équitable, humain, et la figure basse de Félix, le fonctionnaire sceptique, prêt à tout faire ou à tout subir pour conserver la faveur du prince ou la faveur plus mobile encore de la populace. Au temps d’Hadrien, le haut personnel administratif renfermait des Sévères et des Félix. Ceux-ci condamnaient les chrétiens sans passion, mais sans répugnance, pour obéir à la loi ou pour plaire au peuple ; ceux-là, d’une conscience moins facile, d’une âme plus délicate, hésitaient avant de condamner, ou refusaient même d’envoyer au supplice des gens de bien. Pline avait été, quelques années plus tôt, un mélange de Sévère et de Félix ; mais chez d’autres le Sévère dominait. Ces vrais magistrats écrivaient à l’empereur, non, comme Pline, pour lui demander des ordres, mais pour lui faire connaître leur sentiment. Hadrien eut à répondre à un grand nombre de gouverneurs qui lui avaient ainsi envoyé des lettres ou des mémoires au sujet des chrétiens. L’un des plus considérables de ces correspondants fut Q. Licinius Silvanus Granianus, proconsul d’Asie, homme très noble, qui manda à l’empereur qu’il était inique de livrer aux clameurs du vulgaire la vie d’innocents, et de condamner à cause de leur nom seul et de leur religion des hommes qui n’étaient coupables d’aucun crime. La lettre de Granianus est de 123 ou 124. L’année suivante, ce proconsul fut remplacé par Caïus Minicius Fundanus, qui reçut la réponse d’Hadrien à la lettre de son prédécesseur. Elle est ainsi conçue :

Hadrien à Minicius Fundanus. J’ai reçu la lettre que m’a écrite votre prédécesseur Licinius Granianus, homme clarissime, et je ne veux point laisser cette requête sans réponse, de peur que des innocents soient troublés, et que facilité soit laissée au brigandage des calomniateurs. C’est pourquoi si des personnes de votre province veulent ouvertement soutenir leurs dires contre les chrétiens, et les accuser en quelque chose devant le tribunal, je ne leur défends pas de le faire ; mais je ne leur permets pas de s’en tenir à des pétitions et à des clameurs. Il est en effet beaucoup plus juste, si quelqu’un se porte accusateur, que vous connaissiez des imputations. Si donc quelqu’un accuse les personnes désignées, et prouve qu’elles commettent des infractions aux lois, ordonnez même des supplices, selon la gravité du délit. Mais, par Hercule, vous aurez grand soin, si quelqu’un dénonce calomnieusement l’une d’elles, de frapper le dénonciateur de supplices plus sévères, à cause de sa méchanceté.

Deux questions se posent au sujet de ce rescrit : Est-il authentique ? quel en est le sens ?

L’argumentation des adversaires de l’authenticité peut se résumer ainsi :

Le parallélisme entre la consultation de Pline et le rescrit de Trajan, la consultation de Granianus et la réponse d’Hadrien, a quelque chose de factice, qui éveille la défiance : les pièces attribuées au temps d’Hadrien ont pu être composées par un, faussaire en imitation des pièces du temps de Trajan. On comprend que Pline ait éprouvé le besoin de consulter celui-ci; mais, sous le règne d’Hadrien, la situation légale des chrétiens était clairement définie : quels doutes, quel embarras pouvaient ressentir alors les présidents et les proconsuls? Ils savaient que la multitude n’a autorité ni pour accuser ni pour absoudre, ils connaissaient les formes juridiques exigées pour les accusations régulières: à quoi bon demander sur cela une consultation à l’empereur? Si la question étonne, la réponse ne satisfait point. D’abord, la suscription de la lettre impériale est peu conforme aux usages ; puis les termes qui y sont employés surprennent. Les innocents que l’on trouble, les calomniateurs qui donnent libre carrière à leur brigandage: ce sont les expressions mêmes qu’emploieront plus tard les apologistes en parlant des accusateurs des chrétiens! Le langage est vague, flottant, embarrassé: il ne rappelle ni la brièveté vraiment impériale du rescrit de Trajan à Pline, ni le style ferme des rescrits d’Hadrien recueillis et cités par les rédacteurs des Pandectes. La partie positive de la lettre est pleine d’équivoques: que veut l’empereur? Pour qu’un chrétien soit légalement accusé, selon lui, d’avoir contrevenu aux lois, suffit-il de prouver qu’il est chrétien, ou faut-il que l’accusateur établisse de plus à sa charge tel ou tel crime de droit commun ? Cela n’est pas nettement dit, et la portée de la lettre échappe. Enfin, argument considérable, Tertullien, qui, dans le deuxième chapitre de son Apologétique, analyse la correspondance de Pline et de Trajan au sujet des chrétiens, qui, au cinquième chapitre du même livre, fait encore allusion au rescrit de Trajan, et, quelques ligues plus loin, nomme Hadrien, ne dit pas un mot de la lettre de cet empereur à Minicius Fundanus. Si la pièce est authentique, comment admettre ou qu’il l’ait ignorée, ou qu’il l’ait négligée?

Ces raisons ont peu de valeur et les motifs allégués contre le rescrit d’Hadrien supportent mal l’examen.

L’argument tiré du parallélisme qu’offriraient le rescrit de Trajan et celui d’Hadrien ne se soutient pas : le second n’est nullement calqué sur le premier, et si un faussaire avait travaillé ici, il aurait certainement supposé une lettre de Granianus comme il y a une lettre de Pline ; or nous connaissons la réponse d’Hadrien, envoyée non pas à Granianus, mais à son successeur, et personne n’a prétendu nous donner le texte de la demande. — La suscription de la lettre d’Hadrien est peu conforme aux usages, dit-on encore ; Cavedoni avait déjà pensé qu’elle avait été abrégée par un copiste et doit être rétablie ainsi : Imp. Cæsar Trajanus Hadrianus C. Hinicio Fundano procos. s. ; je rappellerai cependant que, telles qu’elles nous ont été conservées, les lettres de Trajan à Pline portent toutes cette simple suscription : Trajanus Plinio s., sans que personne ait songé à suspecter leur authenticité. — Quant à l’argument tiré de la dissemblance des styles, il n’est nullement probant. La langue du rescrit d’Hadrien est molle, dit-on, et n’a rien soit de l’imperatoria brevitas du rescrit de Trajan, soit du style ferme des autres lettres d’Hadrien citées aux Pandectes. Pour que la comparaison avec le rescrit de Trajan eût quelque portée, il faudrait admettre, avec certains critiques, qu’Hadrien, qui jouissait de la faveur de Trajan même avant d’avoir été adopté par lui, fut le rédacteur des réponses de celui-ci à Pline[86] : hypothèse intéressante, mais tout à fait gratuite. Les rescrits d’Hadrien rapportés intégralement dans les Pandectes sont peu nombreux, et les compilateurs du sixième siècle, comme dans un autre recueil le grammairien Dosithée, en citent de trop courts extraits pour qu’on puisse les rapprocher utilement d’une pièce aussi développée que la lettre à. Minicius Fundanus. Mais ce que celle-ci peut avoir de vague et d’indécis nous parait être précisément une des plus sûres caractéristiques du style d’Hadrien : qu’on lise la célèbre épître écrite d’Alexandrie à son beau-frère Servianus, ou les vers, étranges dans leur préciosité sceptique, qu’il murmura quelques instants avant de mourir. Son style était, comme son âme, ondoyant et divers ; semper in omnibus varius, dit Spartien. D’ailleurs, il y aurait quelque naïveté à trop longuement raisonner sur le style d’un rescrit impérial : l’empereur, surtout à partir d’Hadrien, avait autour de lui, auxiliaires du conseil impérial, une foule de secrétaires-rédacteurs, a libellis, a studiis, a cognitionibus, ab epistolis latinis, ab epistolis græcis, a rationibus, a memoria, dont les inscriptions nous font connaître les conditions diverses: les uns appartenaient à l’ordre équestre, les autres à la classe des affranchis ; tous étaient des esprits déliés, capables de rédiger. un mémoire, de faire un rapport, de rassembler les éléments d’une décision, de préparer une lettre impériale, et même de l’écrire.

Les raisons prises du fond du rescrit sont aussi peu solides que les critiques adressées à la forme. Les magistrats, dit-on, n’avaient pas besoin de consulter de nouveau l’empereur sur une situation juridique définitivement fixée par Trajan. On oublie que si, depuis douze ans, la situation juridique était restée la même, la situation de fait avait changé. La haine populaire s’est éveillée contre les chrétiens : ce ne sont plus seulement, comme au temps de Pline, des dénonciations anonymes qui les poursuivent, ce sont les cris du peuple, les délations menaçantes de ce grand anonyme, la foule. Devant ce mouvement presque insurrectionnel, la conscience des magistrats romains s’est troublée : la plupart ont pactisé avec l’émeute ; quelques-uns, plus honnêtes ou plus humains, cherchent les moyens de lui résister, et, pour cela, demandent à la parole impériale son appui. De là ces requêtes, ces consultations adressées à Hadrien par plusieurs gouverneurs de province, et qui provoquèrent des réponses, dont une a été conservée. Ces réponses sont ce qu’on devait attendre d’un souverain intelligent, soucieux de l’ordre public, peu disposé à subir la domination de la foule, comme était Hadrien. On dit que les mots employés par lui sont les mêmes dont se servirent plus tard les apologistes, particulièrement Méliton et saint Justin. Quoi d’étonnant ? Méliton et saint Justin connaissent le rescrit d’Hadrien, ils le citent, ils l’invoquent. Mais pour entendre dans ce rescrit le ton d’un ami discret ou d’un avocat sympathique, il faut une préoccupation bien forte. La lettre d’Hadrien est, de même que la lettre de Trajan, l’œuvre d’un homme d’État, gardien de la discipline d’un vaste Empire. L’ordre vient d’être troublé : les règles protectrices du droit romain, qui défendent de condamner quand une accusation en règle ne s’est pas produite, ont été mises en oubli : des hommes innocents sont exposés à des vexations, et les brigandages des calomniateurs ont beau jeu. Dans la pensée de l’empereur, il s’agit moins de protéger les chrétiens que d’empêcher les gens purs du crime de christianisme, homines innoxii, d’être confondus, par l’aveugle colère de la foule ou les dénonciations de sycophantes intéressés, avec ceux qui ont vraiment contrevenu aux lois en professant la religion nouvelle. Pour ces derniers eux-mêmes, l’empereur, rappelant la jurisprudence fixée par Trajan, exige qu’une accusation régulière les défère aux tribunaux. Qu’on prouve qu’ils agissent contrairement aux lois, ce qui ne sera pas difficile, s’ils sont vraiment chrétiens, car les lois défendent de l’être, christianos esse non licet : les gouverneurs ont alors le droit de les punir même du supplice capital. Mais si quelque accusé a été l’objet d’une dénonciation calomnieuse, que le droit commun soit appliqué d l’accusateur qui n’a pu prouver son dire, c’est-à-dire établir la qualité du chrétien. Les expressions employées par Hadrien en parlant des sycophantes, assimilés par lui à des brigands, sont tout à fait dans les habitudes romaines : Cicéron, plus dur encore, les compare plusieurs fois à des chiens, et Sénèque répète le même mot. Il n’est donc pas vrai de dire que les termes dont se sert à leur égard le rescrit trahissent une plume chrétienne. Le soin avec lequel Hadrien rappelle les peines sévères encourues par les auteurs d’accusations calomnieuses n’a rien qui puisse surprendre : son attention avait déjà été éveillée sur ce fléau du monde romain, la délation. Dans une constitution que cite Antonin le Pieux, il essaye de mettre un terme à une lâche pratique en usage de son temps : de riches personnages entretenaient des délateurs, qui, moyennant salaire, prenaient la responsabilité de dénonciations contre les ennemis de leur patron : Hadrien ordonne que tout individu qui ne paraît point accuser en son nom personnel sera tenu, sous peine de prison, de nommer son mandant, afin que, s’il y a eu calomnie, non seulement le délateur, mais encore l’homme qui se cache derrière lui, puisse subir le châtiment prononcé par la loi. Cette constitution impériale, en montrant avec quelle sévérité Hadrien entend frapper la calomnie, fait comprendre la lettre adressée à Minicius Fundanus : l’une et l’autre sont inspirées par une même pensée.

Le rescrit d’Hadrien, qui, on a pu le remarquer, ne répond pas directement à la généreuse protestation de Granianus, est une mesuré d’ordre public, non une déclaration de tolérance religieuse ou un acte de sympathie pour l’Église. Mais il amena, par la force des choses, un résultat favorable aux chrétiens, et l’on comprend que leurs apologistes en aient fait grand cas. Un seul d’entre eux, Tertullien, le néglige ou l’ignore ; mais Méliton, qui écrit trente ans an moins avant Tertullien, vers 172, et qui appartient à cette province d’Asie dont un gouverneur posa la question et dont l’autre reçut la réponse, le mentionne avec détail; saint Justin, un Asiatique, lui aussi, écrivant un peu plus de trente ans avant Méliton, quinze ans seulement après le proconsulat de Fundanus, le reproduit intégralement. Ils avaient de sérieux motifs de l’invoquer et, en quelque sorte, de le tirer à eux. Comme le rescrit de Trajan, celui d’Hadrien, en exigeant une accusation régulière pour que la condamnation d’un chrétien fût prononcée, et en soumettant aux peines de droit l’accusateur incapable de prouver son dire, rendait beaucoup plus favorable la situation des membres de l’Église. Par là, non seulement les ébullitions de la fureur populaire, les exécutions en masse, les massacres sans discernement, étaient écartés, mais encore les procès contre les chrétiens devenaient chose sérieuse, que le premier venu n’osait plus intenter sans réflexion. Les chefs d’Églises, les chrétiens les plus fervents, tous ceux dont la sainteté ou l’intrépidité garantissaient la persévérance, pouvaient encore être accusés sans grand péril ; mais, dans la masse des fidèles, dont beaucoup, plus craintifs ou plus tièdes, étaient exposés à faiblir devant le tribunal, la haine religieuse ou la vengeance privée hésiterait désormais à choisir des victimes. Il suffisait, en effet, que l’accusé niât avoir été ou être chrétien, pour que l’accusation tombât d’elle-même, laissant l’accusateur aux prises avec une redoutable responsabilité et le danger d’encourir à son tour une poursuite pour dénonciation calomnieuse. Les conséquences d’une telle poursuite pouvaient être terribles : non seulement la note d’infamie, mais encore, dans beaucoup de cas, la peine du talion. Hadrien veut même que le calomniateur soit puni plus sévèrement que n’aurait été l’accusé si la preuve de l’accusation avait été faite. Le rescrit d’Hadrien ne mit pas les chrétiens à l’abri des condamnations ; mais en les replaçant, après Trajan, dans le droit commun, il rendit forcément les accusations plus rares : les adorateurs du Christ n’étaient plus un gibier auquel chacun pouvait impunément faire la chasse, mais des justiciables ordinaires ; la loi continuait à les condamner, ils avaient cessé d’être hors la loi. L’acte de 124 est un rappel de la jurisprudence de 112 tombée depuis plus ou moins longtemps en désuétude, et restaurée par le successeur de Trajan, fidèle aux traditions gouvernementales de son père adoptif.

L’authenticité et la vraie portée de la lettre à Minicius Fundanus sont donc hors de toute contestation sérieuse. A partir de la publication de cette pièce, et de pièces semblables qui durent être envoyées vers le même temps en réponse à des consultations analogues à celle de Granianus, une détente de quelque durée se fit dans la situation des chrétiens : les apologistes saisirent cet instant favorable pour introduire à leur tour, auprès de l’empereur, la plainte et la défense du culte proscrit.

La date où fut présentée la première apologie est assez difficile à déterminer d’une manière précise. Son auteur est un chrétien nommé Quadratus, dans lequel saint Jérôme a vu à tort l’évêque d’Athènes de ce nom et qui fut plus probablement le grand missionnaire, disciple des apôtres, alors parvenu à une extrême vieillesse, dont Eusèbe a parlé. Une seule phrase de son écrit a été conservée ; il y parle en ces termes des miracles de Jésus-Christ : Les œuvres de Notre-Seigneur n’ont jamais cessé d’être visibles, parce qu’elles étaient vraies. Lorsqu’il avait guéri des malades ou ressuscité des morts, on pouvait se convaincre longtemps après de la réalité du miracle. Les uns et les autres restaient là comme une preuve vivante, qui s’est prolongée même après la mort du Sauveur, puisqu’il en est parmi eux qui ont vécu jusqu’à nos jours. Évidemment c’est un témoin qui parle, et Quadratus, dans sa jeunesse, a connu de ces miraculés. A quelle époque fut remis à l’empereur ce premier essai de justification du christianisme ? Quadratus fut, dit-on, enterré à Magnésie, soit Magnésie du Sipyle, soit plus probablement Magnésie du Méandre, près d’Éphèse, villes situées l’une et l’autre dans la province d’Asie. Parti de Rome en 121, Hadrien paraît avoir séjourné en Asie Mineure à la fin de 123. Si Quadratus habitait alors Magnésie, il peut avoir présenté son écrit à l’empereur soit dans cette ville, soit à Éphèse, où s’arrêta certainement Hadrien. Dans ce cas, l’apologie de Quadratus serait antérieure au rescrit à Minicius Fundanus, et peut-être pourrait-on, conformément au sentiment de saint Jérôme, dire avec Tillemont que son admirable génie se fit si fort admirer dans cette pièce, qu’elle eut la force d’éteindre la persécution dont l’Église était alors agitée. Cependant le sagace critique nous paraît avoir ici oublié sa réserve habituelle. La persécution fut loin d’être éteinte par Hadrien : elle fut seulement ramenée dans les voies régulières et légales. De plus, il est difficile de placer l’apologie de Quadratus avant le rescrit. Eusèbe, dans sa Chronique, dit que cette pièce fut remise à l’empereur en 126. A cette date la lettre à Minicius Fundanus était très probablement écrite. En 125, Hadrien visita la Grèce; pendant l’hiver de 125-126, il séjourna à Athènes. Selon toute vraisemblance, Quadratus, qui paraît avoir prêché dans cette ville, remit alors son œuvre au souverain voyageur. Nous croyons donc qu’elle n’eut aucune influence sur la rédaction et l’envoi du rescrit[110], et que Quadratus profita, au contraire, de la réaction favorable produite par cet acte de l’empereur pour oser se présenter devant lui comme avocat des chrétiens.

A plus forte raison en faut-il dire autant du second apologiste, Aristide. Celui-ci, philosophe athénien, ne vit certainement Hadrien que vers 126. Son œuvre, dans laquelle il avait habilement fait servir les écrits des philosophes grecs à la démonstration de la vérité chrétienne, et qui fut imitée par saint Justin, obtint tout de suite une grande vogue. On la lisait encore au temps d’Eusèbe et de saint Jérôme. L’auteur inconnu du petit martyrologe romain l’avait eue sous les yeux, car il rapporte qu’Aristide fait mention dans son livre du martyre de saint Denys l’Aréopagite. Jusqu’à ces dernières années elle paraissait perdue; mais, grâce à des découvertes récentes, on peut aujourd’hui la reconstituer.

L’apologie présentée par Aristide à l’empereur se compose de trois parties. Dans une première, toute dogmatique, le philosophe chrétien prouve contre les athées l’existence de Dieu. Puis il esquisse en traits rapides l’œuvre de Jésus-Christ et des apôtres. Enfin, il réfute les erreurs du polythéisme, blâme les superstitions répandues chez les Juifs du second siècle, tout en parlant d’eux avec sympathie, comme du peuple demeuré le plus près de la vérité, fait le tableau de la vie et des vertus chrétiennes. Il vante les bonnes mœurs des fidèles, leur horreur de toute impureté, leur amour de la justice, leur charité mutuelle, leur compassion pour l’étranger. Certains passages caractéristiques méritent d’être cités. Il semble qu’un voile se soulève, et laisse notre regard pénétrer à l’intérieur de ces petites communautés chrétiennes, si humbles et si cordiales, qui existaient dès lors dans toutes les grandes villes de l’Empire. Se rencontre-t-il parmi les fidèles un homme pauvre et dans le besoin, et n’ont-ils pas d’abondantes ressources ? Ils jeûnent un jour ou deux, afin de pouvoir procurer à l’indigent la nourriture qui lui est nécessaire. Les relations des maîtres chrétiens avec les esclaves sont pleines de charité. Quant à leurs serviteurs et à leurs servantes, et aux enfants de ceux-ci, si quelques-uns en ont, ils leur persuadent de se faire chrétiens par l’amour qu’ils ont envers eux, et, quand ceux-ci le sont devenus, ils les appellent sans distinction leurs frères. Les soins de la fraternité chrétienne pour assurer la sépulture des plus humbles parmi les fidèles ne sont pas oubliés. Quand un de leurs pauvres sort de ce monde, celui d’entre eux qui s’en aperçoit pourvoit aux funérailles selon ses moyens. Enfin, la sollicitude pour les confesseurs de la foi, que nous verrons si souvent paraître dans l’histoire des persécutions, est rappelée par l’apologiste : S’ils apprennent qu’un des leurs est en prison, ou souffre pour le nom de leur Messie, tous pourvoient à ses besoins, et ils le délivrent si cela leur est possible. Aristide poursuit en renvoyant l’empereur aux livres des chrétiens, où se trouve l’exposé complet de leurs croyances, réfute les accusations mensongères portées contre eux par les Grecs, qui leur ont attribué leurs propres crimes, et conclut en disant qu’on doit leur permettre d’enseigner librement la vérité, puisqu’ils la possèdent, et la possèdent seuls.

On doit rattacher au genre apologétique une autre pièce dont la date précise est inconnue, mais qui, selon le jugement de nombreux critiques, appartient au second siècle, la célèbre et très belle Épître à Diognète. Une ingénieuse conjecture lui donne encore Aristide pour auteur, et pour destinataire un personnage de la suite d’Hadrien, qui fut plus tard l’un des professeurs de Marc Aurèle. A tout le moins peut-on la croire antérieure à saint Justin, auquel elle a été faussement attribuée. On peut, sans crainte d’anachronisme, entendre de la persécution qui avait sévi au commencement du règne d’Hadrien beaucoup de traits de cette épître ; en même temps son style calme, posé, son allure méthodique, la discussion amicale qu’elle suppose avec un païen, conviennent à une époque d’apaisement comme celle qui suivit immédiatement le rescrit à Minicius Fundanus. Ce sont bien des chrétiens de la première moitié du deuxième siècle, ces hommes qui habitent les villes des Grecs et des Barbares, se conformant aux habitudes du pays pour le vêtement, la nourriture et le reste de la vie, et cependant présentant je ne sais quoi de remarquable et d’extraordinaire; jouissant de tous les droits des citoyens, et traités partout comme des étrangers; se mariant, mettant au monde des enfants, mais n’exposant pas les nouveaux-nés; mangeant en commun, mais ne se livrant, pas à la débauche ; menant dans la chair une vie non charnelle, vivant sur la terre avec le cœur au ciel ; obéissant aux lois établies, et les dépassant par leur morale ; aimant tous les hommes, et persécutés par tous; condamnés par ceux qui ne les connaissent pas, mis à mort, et par là, acquérant l’immortalité,... injuriés, vilipendés,... châtiés comme des malfaiteurs,... haïs par les Juifs, persécutés par les Grecs,... haïs du monde,... progressant chaque jour malgré la persécution... On les jette aux bêtes pour leur faire renier leur maître, et ils demeurent convaincus : plus on les persécute, plus ils se multiplient... Ils souffrent pour la justice le feu de la terre... Les deux genres de supplice nommés ici, le feu et les bêtes, sont ceux mêmes dont parlent les Actes de la plupart des martyrs que nous avons cru pouvoir reporter au commencement du règne d’Hadrien.

Que l’Épître à Diognète ait été, comme on l’a supposé, un complément, une sorte de post-scriptum de l’Apologie d’Aristide, ou qu’elle en soit tout à, fait indépendante, on peut se faire par elle quelque idée de l’apologétique chrétienne antérieure à saint Justin : très libre d’allures, très littéraire de forme, tournant vite du raisonnement à, l’éloquence, attique de langue et d’esprit, à, la fois douce et fière. Si quelque chose était propre à frapper l’esprit mobile d’Hadrien, c’était un pareil langage : ce raffiné devait y trouver une originalité, une saveur, capables de réveiller pour quelque temps son goût blasé. Les premières apologies lui furent offertes dans un moment favorable, pendant un de ces voyages à Athènes qui le rendaient si heureux. Dans cet air léger, sous ce ciel transparent, devant ces paysages lumineux, ces lignes d’une calme et harmonieuse netteté, en présence des monuments les plus parfaits que la main de l’homme ait bâtis, il se sentait vivre. Il eût voulu habiter Athènes, c’était vraiment sa ville. Hadrien, dit un critique délicat, n’eut pour Athènes que trop d’amour; s’il n’y déroba rien, il y construisit et y restaura beaucoup : pour construire, on détruit; en restaurant, on altère. Certes, les architectes d’Hadrien ne pouvaient lutter avec les contemporains de Périclès; mais s’il éleva beaucoup de monuments nouveaux, il s’efforça, en continuant pour certains autres la construction commencée, de suivre les plans anciens, et de ne point trop surcharger des lourdes richesses de l’art romain la simplicité légère de l’esprit grec. Il se fit lui-même aussi grec qu’il put, et certes, de tous les Romains, il était le plus capable de cette métamorphose. Aussi, quelle joie pour lui quand, affranchi des pompes officielles, entouré des rhéteurs ses amis, suivi par l’admiration reconnaissante et les flatteries délicates des Athéniens comblés de ses bienfaits, il passait sous l’arc à deux étages construit par son ordre au pied de l’acropole, à l’entrée d’un quartier neuf, et lisait sur l’une des faces : Ici est la ville d’Hadrien, et non plus de Thésée! Je me figure que dans un de ces moments de liberté, d’expansion, où il était prêt à accueillir tout homme et toute idée avec un sourire, Quadratus, Aristide, en habit de philosophe, lui présentèrent leur mémoire en faveur des chrétiens. Peut-être en fut-il touché. Cet éclectique semble avoir, à une certaine époque de sa vie, ressenti un vague respect pour le christianisme. Est-ce sous l’empire de ce sentiment qu’il construisit des temples étranges, sans inscriptions, sans statues, qu’on appela des hadrianées, et que, si l’on en croit Lampride, il eut la pensée de consacrer au Christ, — pensée réalisée pour quelques-uns au quatrième siècle?

 

IV. — Les dernières années d’Hadrien.

Cette bonne volonté d’Hadrien, sans doute exagérée par Lampride, mais qui, cependant, exista probablement dans une moindre mesure, dura peu. Pendant qu’il courait le monde, distrait par des spectacles toujours nouveaux, échappant à lui-même, à son égoïsme sceptique et facilement cruel, grâce à de continuels changements dé scène dont il amusait son ennui, le successeur de Trajan put rester équitable envers les chrétiens. Il les jugeait superficiellement, comme le montre sa lettre à Servianus, mais il parlait d’eux avec l’ironie légère d’un blasé plutôt qu’avec les sentiments d’un ennemi : d’ailleurs, pour ce collectionneur de souvenirs de voyage, les apologies de Quadratus et d’Aristide en étaient un, et sans doute il les rapportait dans ses bagages en même temps que les adresses offertes par les villes, les vers dédiés par les poètes, les manuscrits précieux, les coupes aux couleurs changeantes données par les prêtres, les œuvres d’art recueillies de tous côtés. Mais quand, après avoir pendant tant d’années parcouru l’Empire, Hadrien sentit les premières atteintes de l’âge et de la fatigue, quand surtout le plus heureux jusque-là des souverains connut à son tour le fardeau des douleurs privées et des calamités publiques, son humeur s’aigrit, le bienveillant sourire s’effaça de ses lèvres. Il devint jaloux de toute supériorité. On commença à voir paraître le tyran soupçonneux, sous lequel, dit un contemporain, l’Empire vivait dans la terreur ; des espions circulaient dans toutes les villes, étaient aux écoutes dé toutes les paroles ; il n’était plus possible de parler ni de penser librement, on en était à craindre jusqu’à son ombre. La cruauté qui lui était naturelle reprit le dessus. Le jour est proche où les chrétiens vont en éprouver les effets.

Les derniers voyages d’Hadrien furent tristes. Son séjour dans la superstitieuse Égypte, dont il riait, et qui tout bas se moquait de lui, avait été marqué par une grande douleur et une grande honte : la mort et l’apothéose d’Antinoüs. De retour à Athènes, une terrible nouvelle vient troubler ses dernières vacances de dilettante : la Judée se soulevait de nouveau. Il avait cru quelques années auparavant la pacifier à jamais en effaçant le nom de Jérusalem, en faisant de la ville sainte la colonie romaine d’Ælia Capitolina. La Judée avait souffert en silence. Hadrien put, en 130, la visiter : la mensongère légende d’une médaille frappée lors de ce voyage montre la province accueillant avec joie l’empereur. Pendant le séjour d’Hadrien en Égypte, puis pendant sa course rapide en Syrie, les Juifs étaient restés tranquilles. Mais à peine eut-il passé la mer pour revoir encore une fois Athènes, la révolte éclata. Le sud de la Judée fut bientôt en feu. Bar-Cochab ou Bar-Coziba, un de ces hardis chefs de partisans, à la fois rusés, cruels et mystiques, mélange du brigand et de l’illuminé, comme toutes les révoltes juives en produisaient, se mit à la tête des insurgés. La guerre dura trois ans, une guerre sans quartier. Romains et chrétiens périssaient également sous la main des rebelles, qui considéraient comme un crime envers la patrie juive la loyale fidélité des disciples de Jésus pour l’Empire. Saint Justin parle de nombreux martyrs immolés par les Juifs. Rome triompha enfin, mais sur les cadavres d’un demi million d’hommes et sur les ruines de mille cités. La Judée prit alors cet aspect de désert qu’elle garde encore. Jérusalem, définitivement conquise, fut fermée aux Juifs : un seul jour chaque année il leur fut permis d’y rentrer pour faire entendre, en baisant un dernier pan de mur du Temple, leur éternelle lamentation, restée la même après tant de siècles.

La ruine complète de Jérusalem ne passa point inaperçue pour les chrétiens. Elle acheva de rompre le dernier lien qui rattachait encore un petit groupe de fidèles aux primitives origines juives, si complètement répudiées par la presque totalité des disciples de l’Évangile. Tout en se tenant (non peut-être sans quelque frémissement intérieur) à l’écart des passions nationales, les chrétiens de Jérusalem étaient restés attachés aux mœurs de leurs pères et à tout ce qui, dans les rites mosaïques, pouvait se concilier avec le christianisme. Revenue, après 70, de sa retraite de Pella, l’Église de la ville sainte avait repris, à Jérusalem ou dans les pays environnants, son ancien genre de vie, observant le sabbat, les jeûnes légaux, la circoncision. Aussi fut-elle comprise dans la mesure générale qui, transformant l’ancienne capitale politique et religieuse de la Judée en une ville de la gentilité, expulsa de son enceinte tous les Juifs d’origine. La primitive Église de Jérusalem fut alors dispersée ; perdant peu à peu l’originalité de leurs mœurs, ses fidèles finirent par se fondre dans la masse de la population chrétienne. A leur place, dans la colonie d’Ælia Capitolina, s’établit une Église composée de païens convertis, dont l’évêque, le premier incirconcis qui se soit assis dans la chaire épiscopale de saint Jacques, s’appelait Marc. Il semble que l’autorité romaine aurait eu intérêt à favoriser cet établissement religieux, qui se trouvait en si complet accord avec la politique impériale, et contribuait pour sa part, en effaçant les derniers vestiges des judéo-chrétiens, à faire de Jérusalem une ville romaine. La fondation de la nouvelle Église au lendemain du jour où les premiers apologistes avaient essayé de faire accepter à l’Empire la religion du Christ, était un symptôme favorable qu’un empereur sensé comme Hadrien eût dû accueillir avec empressement. Mais Hadrien n’était plus l’esprit libre, l’homme heureux, qui avait reçu au pied du Parthénon les écrits de Quadratus et d’Aristide. Il était rentré à Rome, sombre, irrité, ennuyé. La révolte juive, qu’un instant il avait craint de ne pas vaincre, l’avait exaspéré. Maintenant, il enveloppait dans la même hostilité tout ce qui, de près ou de loin, touchait aux Juifs. Malgré le soin avec lequel les chrétiens s’en distinguaient, malgré tout ce qu’ils avaient eu eux-mêmes à souffrir des insurgés, il refusait de voir les différences, pour n’apercevoir que la communauté d’origine et l’identité de la croyance fondamentale en un Dieu unique. Aussi ordonna-t-il de profaner les souvenirs chrétiens de Palestine en même temps que les souvenirs juifs, afin de faire triompher les dieux de Rome et de la Grèce là même où Jéhovah avait régné et où le Christ avait vécu. Sur les soubassements du temple de Salomon un vaste temple se dressa en l’honneur de Jupiter Capitolin : un pourceau fut, dit-on, sculpté sur une des portes de la ville, et les Juifs y virent un moyen de les écarter par l’insulte. Les lieux que révérait la piété chrétienne ne furent pas respectés davantage. Un bois sacré et un temple d’Adonis s’élevèrent à Bethléem près de la grotte où naquit le Sauveur, sans parvenir cependant à la cacher entièrement. A Jérusalem, la profanation fut plus complète encore : on dénatura les endroits consacrés par la mort et la sépulture de Jésus. Je laisse ici la parole à un savant explorateur des lieux saints :

Le théâtre des derniers événements du drame divin était demeuré pendant deux siècles vénéré des chrétiens et entouré d’un culte extérieur en rapport avec les difficultés des temps. Par l’ordre d’Hadrien toute la dépression séparant le Golgotha du sépulcre de Jésus fut remplie de terre, de manière à cacher l’entrée de celui-ci et à faire disparaître le Golgotha ; puis sur ce terrain ainsi nivelé, pour le profaner aux yeux des chrétiens, il fit élever un temple à Vénus. Insensé, qui croyait cacher au genre humain l’éclat du soleil qui s’était levé sur le monde! Il ne voyait pas qu’en voulant faire oublier les saints lieux il en fixait irrévocablement la place, et qu’au jour marqué par la Providence pour l’émancipation de l’Église, les colonnes impures du temple seraient des témoins irrécusables, des indications infaillibles pour la découverte des sanctuaires. En effet, lorsque Constantin voulut, pour compléter son œuvre, retrouver les lieux saints et les recouvrir d’édifices religieux, le temple antique servit de point de départ aux recherches ; sous la base des murs, après avoir enlevé et jeté au loin la terre accumulée, on découvrit le saint sépulcre, et on rendit au sol sa configuration première.

Hadrien ne prévoyait guère ce triomphe des chrétiens quand, de Rome, où il était rentré vers 134 ou,135, il ordonnait à Jérusalem les nivellements sacrilèges et les odieuses constructions destinés à effacer toute trace visible du passage du Sauveur sur la terre. Tout entier à la mauvaise humeur, aux soupçons, à la cruauté renaissante, aux soucis d’une santé qui déclinait, Hadrien inaugurait, à ce moment, la période sombre et sanglante des dernières années de son règne. Son esprit mal équilibré, auquel manquaient maintenant les distractions des voyages, avait fini par verser dans l’ornière où tant d’empereurs romains, enivrés par le pouvoir absolu, aigris par les inquiétudes et les soupçons qui en sont inséparables, étaient tombés avant lui : celui qui avait commencé en digne successeur de Trajan finit en imitateur de Tibère. Dès que sa défiance était éveillée, personne n’échappait à ses coups. Son beau-frère Servianus, âgé de quatre-vingt-dix ans, fut mis à mort comme aspirant à l’empire. Son neveu Fuscus, qui n’en avait que dix-huit, fut condamné à son tour, parce que des songes et des présages lui avaient fait espérer le trône. En même temps des chrétiens furent poursuivis. Les plus célèbres sont, avec le pape saint Télesphore, dont saint Irénée rapporte le glorieux martyre, la veuve de Getulius, Symphorose, et ses sept enfants.

L’histoire de Symphorose se lie à celle du séjour que fit Hadrien à Tibur, pendant les dernières années de sa vie. Après l’adoption de Verus, mur croulant sur lequel il espérait vainement appuyer sa vieillesse, Hadrien s’était retiré dans l’immense et ridicule villa qui donne une idée si défavorable de son goût, et semble le rêve d’un petit bourgeois réalisé avec les ressources d’un tout-puissant empereur. La construction de ce colossal assemblage de bâtiments de tous les pays et de tous les styles, — avec son Lycée, son Académie, son Prytanée, sa vallée de Tempé, son portique du Pœcile, son canal de Canope, son théâtre grec, son théâtre latin, jusqu’à son Élysée et son Enfer, — dont la masse capricieuse couvrait une surface de sept milles romains, dura certainement huit ou dix ans : commencée vers 127, elle dut être achevée sous les yeux et d’après les indications d’Hadrien. Si l’on place à 135 son retour définitif de ses voyages et son établissement à Tibur, on mettra dans l’une des trois dernières années de sa vie la dédicace de la villa, qui paraît avoir été l’occasion du martyre de Symphorose.

Hadrien, racontent les Actes de celle-ci, voulant dédier son palais de Tibur, consulta les dieux ; il en reçut cette réponse : La veuve Symphorose et ses sept enfants nous tourmentent chaque jour en invoquant leur Dieu. Qu’ils sacrifient, et nous t’accorderons tout ce que tu demandes. Hadrien fit venir Symphorose et lui dit d’abjurer. Elle refusa, rappelant le souvenir de son époux Getulius et de son beau-frère Amantius, tous deux martyrs. Sacrifie aux dieux tout-puissants, lui dit l’empereur, ou je te sacrifierai toi-même avec tes fils. — D’où me vient ce bonheur, répondit-elle, que je sois jugée digne d’être offerte avec mes enfants en hostie à Dieu ? — Je te ferai immoler à mes dieux. — Je ne puis être une victime pour tes dieux ; si tu me fais briller pour le nom du Christ, ce seront de nouvelles flammes dont les démons que tu nommes tes dieux éprouveront la rigueur. — Choisis ou de sacrifier à mes dieux ou de mourir. — Comment crois-tu, répondit Symphorose, changer par la terreur mes résolutions, à moi qui désire me reposer avec mon époux Getulius, que tu as tué pour le nom du Christ ? Hadrien la fit conduire près du temple d’Hercule, où elle subit plusieurs tortures, puis, comme rien ne pouvait ébranler sa constance, l’empereur ordonna de la précipiter dans l’Anio, avec une pierre au cou. Eugène, frère de Symphorose, principal de la curie de Tibur, recueillit son corps, et l’ensevelit dans un faubourg de cette ville. Le lendemain, Hadrien fit périr, par des supplices variés, les sept enfants de Symphorose, Crescens, Julien, Nemesius, Primitivus, Justin, Stracteus, Eugène, qui refusaient de sacrifier, et le jour suivant il ordonna de jeter leurs corps dans une fosse profonde : les pontifes appelèrent ce lieu Ad septem biothanatos.

Les Actes que nous venons de résumer ont paru à tous les critiques anciens d’une très grande valeur. Plusieurs modernes portent sur eux un jugement plus sévère. Leurs objections se réduisent à deux points l’histoire de sainte Symphorose ressemble trop à celle de la mère des Macchabées pour être originale ; — Hadrien et les prêtres de Tibur étaient trop esprits forts, ceux-ci pour rendre, celui-là pour prendre au sérieux l’oracle dont il est question au début des Actes.

Symphorose et la mère anonyme dont le plus récent des livres de l’Ancien Testament raconte le glorieux sacrifice ont un seul trait de ressemblance, le nombre de leurs enfants ; mais, dans les détails, leur histoire diffère profondément. Celle de la femme juive l’emporte, par le pathétique, l’accent dramatique, la couleur et l’éloquence, sur celle de la veuve chrétienne. Dans cette dernière, le dialogue est bref, les répliques d’Hadrien et de Symphorose se croisent courtes et rapides, comme deux épées qui se choquent ; on y rencontre un seul mot touchant, le désir exprimé par la veuve de Getulius d’aller se reposer avec son époux martyr. Symphorose est immolée la première, hors de la vue de ses enfants ; ceux-ci meurent le lendemain ; nul regard de mère, tour à tour voilé de larmes et brûlant d’enthousiasme, n’éclaire leur dernier combat. Combien plus belle est l’histoire des victimes d’Antiochus ! Le tyran interroge les enfants l’un après l’autre : chacun, après avoir confessé sa foi en paroles ardentes, est immolé à son tour ; la mère, présente à ces exécutions successives, les exhorte d’une voix intrépide, et ; montrant une âme d’homme dans une pensée féminine, elle leur dit : Je ne sais comment vous êtes apparus dans mon sein ; ce n’est pas moi qui vous ai donné le souffle et la vie, et qui ai formé vos membres, mais le Créateur du monde, l’Auteur de l’homme, à qui toute chose doit son origine, et qui, dans sa miséricorde, vous rendra l’esprit et la vie, qu’aujourd’hui vous méprisez pour obéir à ses lois. Cependant le dernier de ses fils, le plus jeune, un enfant, restait encore : le roi fit venir la mère, et la supplia de persuader à son fils d’être infidèle à Dieu. Je consens à lui parler, répondit-elle, et, de cette grande voix dans laquelle l’auteur inspiré semble voir à la fois la voix d’un père et celle de la patrie, patria vote, elle s’écria : Mon fils, aie pitié de moi, qui t’ai porté neuf mois dans mon sein, et pendant trois ans t’ai nourri de mon lait ; je t’en prie, mon fils, regarde le ciel et la terre, et comprends que Dieu a tout créé de rien ; alors, ne crains pas le bourreau, mais, digne compagnon de tes frères, reçois la mort, afin que, moi aussi, je te reçoive uni à tes frères dans le même sentiment de tendresse et de pitié. Enflammé par de telles paroles, le jeune homme brava le tyran, mourut, et, la dernière de toutes, la mère fut enfin immolée. Combien le récit de nos Actes parait terne auprès d’une telle épopée. Les faits y sont rapportés en quelques mots : le narrateur ne songe point à mettre les fils et la mère en présence, et à faire jaillir de leur rapprochement de sublimes éclairs : tout est dit avec la sécheresse et la froideur d’un procès-verbal. Cette absence complète d’art est, à mes yeux, un indice de l’antiquité et de la sincérité du récit. Ce n’est point ainsi qu’aurait procédé un écrivain qui eût voulu doter la littérature chrétienne d’un pendant à l’admirable histoire des Macchabées, et ce n’est point non plus ainsi qu’écrivaient, dans les siècles bas, les auteurs des Passions, pour qui les faits étaient matières à amplifications, à scènes dramatiques et à longs discours.

La seconde objection est tirée de l’oracle demandant l’abjuration ou la mort de Symphorose. Les prêtres étaient trop éclairés, dit-on, pour prêter aux dieux de pareilles sottises, et Hadrien eût refusé de les écouter. Pour ceux qui croient au surnaturel, et à l’intervention possible des puissances infernales dans les affaires humaines, la réponse des idoles de Tibur n’était pas nécessairement une supercherie : Fontenelle n’a pas dit le dernier mot de la science dans son agréable et superficielle Histoire des Oracles. Mais nous n’avons pas besoin de traiter ces graves questions, et de rechercher lesquels, parmi les oracles célèbres de l’antiquité, purent offrir quelquefois une réalité redoutable, lesquels, en beaucoup plus grand nombre, avaient pour uniques agents la fourberie et la superstition. Il nous suffira de faire observer que dans les Actes de sainte Symphorose il n’est pas question d’oracles proprement dits, mais de réponse des dieux interrogés. Avant de dédier, en qualité de grand pontife, l’édifice qu’il venait de construire, Hadrien voulut savoir si les présages étaient favorables. Il s’adressa probablement, dans ce but, soit au collège augural de Tibur, qui prit les auspices selon les règles traditionnelles, soit aux haruspices, qui, après un sacrifice offert parles prêtres, cherchaient à lire la volonté des dieux dans les entrailles sanglantes des victimes immolées. Quand on se rappelle les haines, les calomnies horribles, qui poursuivaient alors les chrétiens, on ne s’étonne pas que les devins de la petite ville de Tibur se soient faits les interprètes des préjugés populaires, des inimitiés locales, et aient demandé l’abjuration ou la mort de la veuve et des orphelins dont la foi intrépide et le deuil profond leur paraissaient un outrage permanent à leurs dieux. Hadrien, dit-on, avait l’esprit trop libre pour accueillir de telles suggestions. En est-on bien sûr ? était-ce un libre-penseur, au sens moderne du mot, l’empereur qui faisait boucher avec de grosses pierres la source prophétique de Castalie, de peur que d’autres n’y lussent un jour qu’ils étaient destinés à l’empire? le souverain qui changeait le nom d’une ville pour obéir à un oracle? le lettré crédule qui cherchait l’avenir dans les sortes virgilianæ  le malade qui recourait à la magie pour se soulager ? l’halluciné à qui l’on faisait croire qu’il guérissait des aveugles? Comme les moins croyants des Romains, Hadrien avait ses accès de superstition: il suffit d’ouvrir un écrit quelconque du deuxième siècle pour voir quel rôle immense les augures, les présages, les songes, la divination sous toutes ses formes, jouaient dans les résolutions de ces hommes d’État corrompus et sceptiques, de ces incrédules les plus crédules de tous, selon le mot de Pascal.

Le début des Actes de Symphorose est donc parfaitement en harmonie avec le caractère d’Hadrien et avec la superstition de son temps. Diverses indications données par le même document supposent chez son rédacteur, avec la connaissance des lieux, celle des usages particuliers à la ville de Tibur, et des habitudes des empereurs qui y résidèrent. Les Actes racontent deux comparutions de Symphorose devant Hadrien. La première est toute privée : l’empereur engage Symphorose à sacrifier, la menace, elle répond : cette audience se passa peut-être dans un des édifices ou des jardins de la villa. N’ayant pu persuader la chrétienne, Hadrien ordonne ensuite de la conduire devant le temple d’Hercule, s’y transporte lui-même, la fait torturer, puis prononce la sentence capitale. Le choix de ce lieu n’est pas arbitraire. Les Tiburtins professaient une grande dévotion pour Hercule, dans lequel ils voyaient non seulement le patron de leur ville, mais le protecteur, le conservateur de la maison impériale. Les premiers personnages de l’Empire, attirés par le voisinage de la cour, acceptaient volontiers d’être les curateurs ou les prêtres de son temple : on compte parmi ceux-ci un ancien consul de 114, un consul suffect de 127, un consul ordinaire de 133. Le temple, cité par les anciens auteurs, était une vaste construction étagée sur les flancs de la colline, et dont les terrasses se reliaient les unes aux autres par des portiques ornés de colonnes et de statues. Sous ces portiques s’assirent quelquefois, pour rendre la justice, les empereurs en résidence à Tibur. Auguste, qui possédait dans cette ville une maison de campagne, remplacée peut-être par l’immense construction d’Hadrien, tint souvent ses assises devant le temple. Il est naturel que là ait siégé Hadrien dans le procès de Symphorose, puis dans celui de ses fils.

Le narrateur ne paraît pas moins bien informé en racontant que le lieu où ceux-ci furent enterrés reçut des prêtres païens de Tibur cette appellation : Ad septem biothanatos, aux sept qui ont péri de mort violente. On ne s’étonnera pas qu’ils aient employé une expression grecque. Tibur était d’origine hellénique, et peut-être est-ce une des causes du charme qui y retint l’empereur Hadrien, romain par la race, par la capacité politique, grec de la décadence, Græculus, par les goûts. Des Grecs habitaient en grand nombre l’Italie centrale : la Passion de Getulius rapporte que ce chrétien convertit beaucoup de personnes, tant de la Grèce que de l’Italie, dans le pays des Sabins, peu éloigné de Tibur. Le nom de sa femme, la martyre Symphorose, est grec. L’appellation conservée par, les Actes de celle-ci pour le lieu où furent enterrés les jeunes martyrs est un indice de l’antiquité de leur rédaction, car l’usage de la langue grecque alla toujours s’affaiblissant dans cette partie de l’Italie, et peu à peu le vocable imposé par les pontifes païens s’effaça devant l’appellation chrétienne Ad septem fratres.

Le lieu successivement désigné de ces deux manières a été retrouvé de nos jours. Au neuvième mille de Rome, sur la voie Tiburtine, conformément aux indications du martyrologe hiéronymien, ont été dégagés les restes d’une basilique, adossée à un édifice plus petit, sorte de chapelle à trois absides (cella trichora), comme il s’en rencontre au dessus de la catacombe de Calliste. Cette forme architecturale, rappelant les exèdres ou salles de festins que les anciens élevaient près de leurs tombeaux, fut adoptée par les chrétiens pour les mémoires construites sur la sépulture des martyrs. Précisément au fond du petit édifice s’ouvrait une fosse en forme de quadrilatère. Il est difficile de n’y pas reconnaître le lieu où furent enterrés par les pontifes païens les sept biothanatoi. La persécution, disent les Actes, s’apaisa ensuite pendant un an et six mois ; les fidèles profitèrent de ce répit pour réunir aux restes des sept martyrs les reliques de Symphorose et leur élever à tous des tombeaux. La construction à trois absides que l’on a retrouvée doit s’élever sur l’emplacement de ces antiques monuments. Elle devint un jour trop étroite pour recevoir la foule croissante des visiteurs : il fut nécessaire de lui adjoindre une seconde et plus vaste basilique ; mais au lieu de transporter les reliques dans le nouvel édifice, ce qui eût été contraire aux usages de l’antiquité chrétienne, on construisit celui-ci tout près de l’ancien, de manière que son abside, adossée à celle de la chapelle primitive, fût mise en communication avec elle par un passage voûté. Les pèlerins assemblés dans la grande église purent ainsi apercevoir et vénérer le tombeau conservé dans la petite.

En présence de ces découvertes, il est impossible de révoquer en doute la réalité du martyre de Symphorose et de ses fils: il faudrait une témérité bien grande pour essayer encore d’arracher de l’histoire d’Hadrien cette page sanglante, de l’histoire de l’Église ce feuillet glorieux. La condamnation de la noble famille tiburtine fut peut-être la dernière cruauté du fantasque empereur. Un manuscrit des Actes dit que la mort d’Hadrien arriva peu après, — mort étrange, à la fois narquoise et désespérée, longue agonie pendant laquelle, transporté de Tibur sur les doux rivages de Baia, l’homme qui s’était fait initier à tous les mystères, et n’en avait rapporté aucune foi, tantôt prononçait de son lit des condamnations à mort, tantôt demandait avec rage une arme pour se suicider, tantôt exhalait son scepticisme en vers badins. Si l’indication de ce manuscrit, que n’a pas conservée le texte publié par Ruinart, a quelque fondement, il faut entendre du règne d’Antonin le Pieux les dix-huit mois de repos dont parlent les Actes. Sous le règne d’Antonin, les Églises jouirent de la paix, dit Sulpice Sévère. Paix fréquemment troublée, cependant, paix orageuse. Ô César, dans ta paix, combien je souffre ! s’écrie Épictète. Plus d’un chrétien, plus d’un martyr, pourra s’approprier ce mot pendant le règne du doux et bienveillant successeur d’Hadrien.

 

CHAPITRE V

LA PERSÉCUTION D’ANTONIN LE PIEUX.