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HISTOIRE DES PERSÉCUTIONS PENDANT LES DEUX PREMIERS SIÈCLES
CHAPITRE III — LA PERSÉCUTION DE TRAJAN.
I. — La légation de Pline en Bithynie et le rescrit de
Trajan.
Le deuxième siècle est une des époques en apparence les
mieux connues de l’histoire romaine ; et cependant que de lacunes ! L’ère des
grands empereurs vient de s’ouvrir : celle des grands historiens est passée.
Tacite, Suétone, Plutarque ont vécu sous le règne de Trajan, mais n’en ont
point parlé ; pour le deuxième siècle nous ne pouvons lire Dion que dans
l’abrégé de Xiphilin ; en dehors de lui nous n’avons
plus que le sec Aurelius Victor, l’incolore Eutrope et les crédules auteurs de
l’Histoire Auguste. Sans la correspondance de Pline, les écrits de Marc Aurèle,
et les renseignements de toute sorte donnés par les inscriptions, notre
curiosité serait arrêtée à chaque pas : môme avec ces secours, elle est obligée
de laisser bien souvent la chronologie flotter dans le vague, et de renoncer à
fixer avec une certitude suffisante l’ordre des événements. Heureusement les
annales de l’Église sont riches pour cette période. Eusèbe nous a conservé
beaucoup de sources anciennes. Les noms d’un grand nombre d’apologistes, les
écrits de quelques-uns d’entre eux sont venus jusqu’à nous. On possède des
relations authentiques sur plusieurs martyrs du deuxième siècle. En joignant à
ces sources diverses les découvertes de l’archéologie chrétienne, qui sont pour
la même époque d’une grande richesse, il est possible de tracer de la lutte
poursuivie alors entre l’Empire parvenu à l’apogée de sa puissance et l’Église
dont la force croit de jour en jour un tableau où les conjectures tiennent peu
de place, et dont les grandes lignes sont certaines.
De Néron à la fin de Domitien, les chrétiens avaient joui
d’une longue paix. Ils eurent quelques instants de repos entre Domitien et
Trajan. Le règne de ce prince mit fin à ces fluctuations en fixant pour un
siècle la jurisprudence au sujet du christianisme, et en substituant à de
violents orages, suivis de subites accalmies, un régime régulier et clair,
exempt de toute équivoque : la politique religieuse de tous les empereurs
jusqu’à la fin des Antonins consistera surtout à le maintenir contre les
passions du peuple et les défaillances des magistrats.
On a défini ce régime : la persécution à l’état
permanent ; non la persécution éclatant par accès terribles et courts, mais
la persécution durant comme une petite fièvre lente, et devenue un mal
chronique.
La réaction aristocratique dont fut suivie la chute des
Flaviens rendait ce changement à peu près inévitable. Le seul héritier des
Césars avec lequel la religion nouvelle se soit trouvée en contact, Néron,
était trop désordonné pour adopter en quoi que ce fût une marche suivie : la
persécution de 614 avait éclaté à l’improviste, expédient imaginé tout à coup
pour détourner sur des innocents les soupçons qui s’attachaient à l’empereur
après l’incendie de Rome : ni en matière religieuse, ni en aucune autre, Néron
n’eut une politique. La dynastie de parvenus qui le remplaça non sans gloire ne
pouvait avoir de parti pris contre les chrétiens. Trop libres d’esprit pour
éprouver de la haine à leur égard, trop peu aristocrates pour s’indigner contre
une religion d’allures humbles et populaires, trop familiers avec les choses et
les hommes de l’Orient pourvoir d’un œil inquiet une croyance venue de Syrie et
proche parente du judaïsme où ils comptaient tant d’amis, les Flaviens
laissèrent se développer sans y prendre garde la semence évangélique : la persécution
de Domitien fut un incident passager, non un acte de politique réfléchie : elle
eut pour origine un expédient financier, pour aliment la jalousie personnelle
du tyran contre toute grandeur et toute vertu. L’accession de Nerva au trône
annonçait une situation nouvelle. L’aristocratie reprit le pouvoir avec cet
empereur, qu’elle avait tenu en réserve et en qui elle s’incarnait. Obligé de
réparer les maux causés par la tyrannie de Domitien et de panser des plaies
saignantes, Nerva ne put présider personnellement à un changement de politique,
mais il prépara la transition, et choisit, en adoptant Trajan, le successeur le
plus capable de faire entrer le pouvoir dans les voies nouvelles, ou plutôt de
lui faire reprendre les vieilles ornières creusées depuis des siècles par
l’esprit romain, et dont le char impérial s’était plus d’une fois détourné.
Associé à l’empire à la fin de 97, seul empereur par la
mort de Nerva en janvier 98, Trajan, quoique d’origine provinciale,
représente tout à fait l’esprit conservateur et traditionnel de l’aristocratie
sénatoriale, avec sa grandeur et son étroitesse, son honnêteté et ses préjugés,
ses allures dures, hautaines, son regard à la fois perspicace et superficiel :
dans ce capitaine couvert de gloire, mûri par l’âge et les travaux, austère
dans sa vie malgré des faiblesses cachées, peu lettr, mais ayant cette
autorité de parole et cette précision de langage que toutes les cultures
littéraires ne sauraient donner à quiconque n’est pas né pour le commandement,
on eût cru voir le sénat romain lui-même prenant une âme guerrière et montant
sur le trône. Les chrétiens avaient tout à redouter du pouvoir remis en de
telles mains. Ils pouvaient s’attendre à être frappés sans emportement, avec un
calme dédaigneux, comme des sujets insoumis ou des esclaves rebelles, comme des
irréguliers qui troublaient l’ordre en agitant les âmes et en ne se rangeant
pas à la règle commune. Pour les épargner, il eût fallu avoir une finesse, un
respect des libertés intérieures, un souci des délicatesses de la conscience,
qui n’étaient pas dans la vieille tradition latine, et qui semblent tout à fait
étrangers au caractère du nouvel empereur. Les influences à demi orientales
dont furent entourés les Flaviens, le peu d’attachement de ces descendants d’un
journalier cisalpin et d’un banquier de Rieti pour les traditions de la Rome
aristocratique, avaient contribué à procurer aux chrétiens une longue paix :
ceux-ci vont se trouver maintenant aux prises avec le véritable esprit romain,
d’autant plus fortement attaché aux anciennes formes religieuses qu’il se
préoccupe moins de ce qu’elles recouvrent de réalité, et dont l’unique idéal
est de gouverner, de ranger sous une même discipline les âmes comme les corps,
le monde de la croyance et de la pensée comme le monde politique et les
légions.
Il est probable qu’il y eut des martyrs dès les premières
années de Trajan : nous aurons occasion de le rechercher. Mais il faut, avant
d’entrer dans les détails, étudier de près un document qui appartient à une époque
plus avancée de son règne, et qui nous fera connaître non seulement la pensée
de Trajan au sujet des chrétiens, mais encore la règle suivie par ses
successeurs et demeurée en vigueur pendant tout le deuxième siècle dans les
procès de religion : je veux parler des lettres célèbres échangées entre Pline,
légat impérial dans la Bithynie et le Pont, et Trajan, alors résidant à Rome,
pendant la seconde moitié de l’année 112, selon la chronologie aujourd’hui
adoptée.
Quand Pline eut été, en août 111, chargé du gouvernement
de ces provinces, c’est-à-dire de tout le nord de l’Asie Mineure, un grand
désordre y régnait. Finances, travaux publics, administration intérieure des
cités, tout demandait une réforme, si l’on voulait faire rentrer ces deux
provinces, jusque-là mal soumises à l’unité romaine, dans le moule
administratif très étroit et très peu libéral qui, au deuxième siècle, fut
l’idéal des bons empereurs, et de Trajan plus que de tout autre. On répète trop
souvent que, dans le monde romain, l’oppression était au centre, et la liberté
partout ailleurs : à l’époque où le régime impérial atteignit son apogée,
pendant ce siècle des Antonins qui s’ouvre avec Trajan et fut vraiment l’âge
d’or de l’Empire, la centralisation fut la même à Rome et dans les provinces.
Tu nous ordonnes d’être libres, nous obéissons, dit naïvement Pline: on
vivait, à Rome, sous le règne du bon plaisir, tempéré par l’honnêteté
personnelle du souverain, et accepté avec reconnaissance par une aristocratie
peu difficile en fait de liberté politique, satisfaite de vivre, d’être
honorée, d’avoir pour chef un homme sorti de son sein, imbu de ses traditions
et de son esprit. De même les apparences de la liberté provinciale, de la
liberté municipale, apparences quelquefois splendides, suffisaient aux
provinces. Elles avaient leurs assemblées annuelles, leurs jeux périodiques,
leurs grands prêtres ; les cités étaient fières de leur sénat, de leurs
magistrats ; un patriotisme local très développé poussait les citoyens riches à
se ruiner en jeux, en bâtiments, en travaux et en libéralités de toute sorte,
au profit des villes qui les récompensaient par des statues, des inscriptions,
des sièges d’honneur au théâtre, des distinctions et des privilèges. Pendant ce
temps, le pouvoir central étendait chaque jour plus avant sa main : aux
magistratures électives il superposait l’autorité du curateur nommé et salarié
par l’empereur: on commençait à faire entrer les gens malgré eux dans la
curie, à considérer les curiales comme les serfs de la chose publique. Les
anciennes distinctions entre les colonies, les municipes, les cités de droit
latin, les villes alliées ou libres, conservées en droit, s’effaçaient dans la
pratique. Toutes les affaires allaient au gouverneur, et du gouverneur à
l’empereur. Il suffit, pour s’en rendre compte, de parcourir la correspondance
entre Pline et Trajan. Qu’il s’agisse d’autoriser une ville à construire un
aqueduc ou à remplacer de vieux bains par des thermes neufs, de couvrir un
égout, de rebâtir un théâtre, de changer un temple de place, de vérifier les
comptes d’une cité ou le toisé d’un bâtiment, d’autoriser la translation d’un
tombeau, la célébration d’un repas public, de permettre la formation d’une
société de secours mutuels ou d’une compagnie de pompiers, Pline en réfère à
l’empereur : des courriers font cinq cents lieues pour porter les questions et
les réponses, celles-ci empreintes parfois de quelque impatience. Trajan trouve
son légat trop méticuleux : il aimerait peut-être à se servir d’un agent
capable d’entendre à demi-mot et de deviner la pensée du souverain ; cependant
il se résigne facilement à faire exécuter ses ordres par un lettré timide et
sans portée, incapable d’avoir une idée à soi, et qu’il connaissait bien avant
de le charger d’une mission extraordinaire en Bithynie. Le despotisme aime de
tels serviteurs : ils sont les mailles inertes du réseau dont la centralisation
enserre le monde. Les chrétiens n’eurent pas de pires ennemis.
L’Asie mineure, au moment où Pline se rendit dans son
gouvernement, était remplie de chrétiens. Saint Pierre avait porté la loi
nouvelle à ces populations du Pont, de la Galatie, de la Bithynie, de la
Cappadoce, de l’Asie proconsulaire, auxquelles il devait plus tard adresser
sa première épître. Saint Paul avait parcouru les contrées méridionales et
occidentales de l’Asie Mineure, semant la parole de Dieu dans la Cilicie, la
Galatie, la Pamphylie, la Phrygie, la Lydie, la Mysie. Vers l’an 112, le
christianisme apparut à Pline, arrivant en Bithynie et dans le Pont, non comme
un culte nouvellement implanté sur les vastes rivages de la mer Noire, mais
comme une religion depuis longtemps enracinée, non seulement parmi les
populations des villes, mais jusqu’au fond des campagnes, et devant laquelle le
paganisme avait déjà reculé. Les temples étaient presque abandonné, les
fêtes des dieux avaient dû être interrompues, faute d’assistants; les
prêtres qui sacrifiaient encore au fond des sanctuaires désertés avaient en
beaucoup de lieux cessé de mettre en vente la viande des victimes, pour
laquelle ils ne trouvaient plus que de rares acheteurs. Pline, à sa grande
surprise, arrivait en pays chrétien.
Sa présence rendit courage aux adorateurs des idoles, que
n’avait point suffisamment protégés la molle administration des proconsuls
annuels, sénateurs tirés au sort, qui avaient jusque-là gouverné la
province. Des délateurs, parmi lesquels étaient probablement les prêtres ou
les sacristains des temples, menacés dans leur commerce, et qui avaient
peut-être à leur tête de grands personnages, comme le Bithyniarque et le Pontarque, présidents des jeux provinciaux, se pressèrent en foule
autour du légat. Beaucoup de fidèles furent déférés à son tribunal. Pline se
trouva fort perplexe. Il n’avait jamais pris part, dit-il, à l’instruction des’
affaires concernant les chrétiens. La raison en est probablement que, avant
le jour où Trajan fixa la jurisprudence au sujet des chrétiens, et donna, par
le rescrit que nous analyserons plus loin, compétence à leur égard aux
tribunaux ordinaires, les poursuites pour cause de christianisme faisaient
partie des cognitiones que l’empereur jugeait
directement en conseil, ou dont le conseil impérial connaissait sur l’appel des
sentences des gouverneurs: Pline, qui devait un jour faire partie de ce
conseil, n’en était peut-être pas encore, ou n’avait pas été appelé aux
séances où il avait été question des chrétiens. De là son embarras, son
inexpérience, dont quelques historiens modernes se sont naïvement étonnés. Il
hésita beaucoup. Sa conscience honnête, son esprit indécis, cherchaient, sans
la trouver, quelle ligne de conduite devait être adoptée. Il ne savait ce qu’il
faut punir ou rechercher, ni jusqu’à quel point il faut aller. Fallait-il
distinguer les âges des accusés? faire une différence entre la plus tendre
jeunesse et l’âge mûr ? pardonner au repentir, ou punir aussi l’accusé qui
renoncerait au christianisme ? poursuivre le nom seul, même innocent de tout
crime, ou les crimes commis sous ce nom? Après avoir agité ces questions,
Pline finit par prendre un parti. Voici la règle que j’ai suivie envers ceux
qui m’étaient déférés comme chrétiens. Je leur ai demandé s’ils l’étaient en
effet ; ceux qui l’ont avoué, je les ai interrogés une seconde, une troisième
fois, en les menaçant du supplice ; ceux qui ont persisté, je les ai fait
conduire à la mort. C’était peu logique, car Pline, avant de prononcer des
sentences de mort, n’avait point résolu les questions qu’il s’était posées
d’abord, il ignorait encore si des crimes de droit commun se cachaient sous
l’imputation de christianisme, ou si la profession de foi chrétienne
constituait à elle seule un crime. Mais il se rassurait par un sophisme comme
en inventent les esprits troublés et peureux. Un point, en effet, dit-il, est
hors de doute pour moi, c’est que, quelle que fût la nature, délictueuse ou
non, du fait avoué, cet entêtement, cette inflexible obstination méritaient
d’être puni. Ainsi, ne sachant s’ils sont criminels, Pline les fait mourir
parce qu’ils sont obstinés ! ou plutôt il les fait mourir parce que, comme
Pilate, il craint, s’il juge selon la stricte équité, de ne point paraître un
assez chaud ami de César!
Deux incidents se présentèrent au cours de la procédure.
Plusieurs des accusés jouissaient du droit de cité
romaine; ils l’invoquèrent, à l’exemple de saint Paul. C’était désarmer le
magistrat ; il ne pouvait passer outre sans commettre l’excès de pouvoir
réprimé par la loi Julia de vi publica. Ce privilège ne conférait pas au
citoyen romain l’impunité, mais le droit de récuser les justices inférieures,
et d’en appeler à César. Ainsi avait fait saint Paul, déclarant au
procurateur Festus, qui lui demandait s’il consentait
à se soumettre à son jugement : Je me place devant le tribunal de César. C’est
là que je dois être jugé. J’en appelle à César. Festus n’avait pas le droit de répondre autre chose que: Tu en as appelé à César, tu
iras à César. Telle fut aussi la réponse forcée de Pline. Il y en eut,
dit-il, quelques-uns, atteints de la même folie, que, vu leur titre de citoyens
romains, je marquai pour être renvoyés à Rome.
Le second incident était beaucoup plus grave, et devait
avoir des conséquences importantes pour l’avenir.
Un libelle anonyme (libellas sine auctore)
fut déposé entre les mains du gouverneur ; on y avait inscrit les noms d’un
grand nombre de personnes, dénoncées comme chrétiennes. Rien n’était plus
contraire à l’esprit de la procédure criminelle romaine. Le droit romain
permettait aux particuliers de se porter accusateurs ; mais ils devaient
prendre la responsabilité de leur action, mettre leur nom dans l’écrit présenté
par eux au magistrat, et poursuivre jusqu’au bout le procès. Voici, d’après
un jurisconsulte, comment devait être conçu un libelle d’accusation. On
inscrivait d’abord l’année et le jour, consul et dies ; puis on continuait
ainsi : Par devant tel préteur, ou proconsul, Lucius Titius (c’est le nom pris à titre d’exemple par le jurisconsulte) a déclaré qu’il
accusait X en vertu de telle loi ; parce qu’il dit que X dans telle ville, en
tel endroit, dans tel mois, sous tels consuls, a commis tel crime. Par ce
moyen, le droit romain arrêtait les accusations portées par des ennemis cachés
ou intentées par des incapables, et ne laissait place qu’aux accusations
sérieuses, émanées d’hommes acceptant d’avance les conséquences de leurs
paroles, et prêts à braver la note d’infamie qui atteignait les calomniateurs.
Pline oublia ces règles protectrices, oubli d’autant moins excusable que, dès
le début du règne de Trajan, le futur légat de Bithynie avait félicité, en
termes ampoulés, le nouvel empereur d’avoir mis fin aux délations et puni les
délateurs de la peine du talion.
Le délateur anonyme dont Pline accepta le libelle aurait
été bien embarrassé pour soutenir sa dénonciation. Parmi les gens dont il
indiquait les noms, beaucoup déclarèrent n’avoir jamais été chrétiens,
brûlèrent de l’encens, firent des libations devant l’image de l’empereur et les
statues des dieux, et enfin maudirent le Christ, choses, écrit naïvement Pline,
auxquelles on ne peut, dit-on, contraindre un vrai chrétien. D’autres,
portés sur la même liste, avouèrent avoir été chrétiens, mais avoir cessé de
l’être, les uns depuis trois ans ou plus, quelques-uns même depuis vingt ans.
Ils consentirent également à vénérer l’image impériale et les idoles et à
maudire le Christ.
Ces lâches étaient de précieux témoins : Pline put faire
enfin — un peu tard — l’enquête dont il avait senti dès le début la nécessité.
Il interrogea les renégats. Ceux-ci lui affirmèrent que toute leur faute ou
toute leur erreur avait consisté à se réunir habituellement, à des jours fixés,
avant le lever du soleil ; à chanter entre eux, en parties alternées, un hymne
au Christ comme à un Dieu ; à s’engager par serment non à tel ou tel crime,
mais à ne point commettre de vols, de brigandages, d’adultères, à ne pas manquer
à la foi jurée, à ne pas nier un dépôt réclamé ; que, cela fait, ils avaient
coutume de se retirer, puis de se réunir de nouveau pour prendre ensemble un
repas, mais un repas ordinaire et parfaitement innocent ; que cela, ils avaient
même cessé de le faire depuis l’édit interdisant les hétéries.
Je laisse aux historiens des rites primitifs du
christianisme le soin d’étudier, à ce point de vue, le témoignage des apostats
de Bithynie, tel que le rapporte Pline; je retiens de cette relation cela
seul qui a trait aux accusations dirigées contre les fidèles. Il en ressort
avec évidence qu’ils n’étaient coupables d’aucun crime de droit commun. Ils
avaient poussé la soumission aux lois jusqu’à interrompre leurs réunions
périodiques, dès que l’édit de Trajan interdisant les hétéries ou associations
eut été publié en Bithynie. Aussi Pline semble-t-il mal à l’aise en
reconnaissant l’innocence des chrétiens. Les poursuites commencées devant son
tribunal n’avaient pas fait seulement des renégats, elles avaient fait aussi
des martyrs : il avait versé le sang innocent ! Il résolut de pousser l’enquête
plus avant, espérant sans doute découvrir quelque crime à la charge des
chrétiens, et apaiser ainsi les murmures de sa conscience.
Il y avait précisément, parmi les accusés, deux femmes
esclaves, que l’on pouvait arbitrairement mettre à la torture, même sans qu’un
crime nettement qualifié leur fût imputé. Ces esclaves avaient un rang dans
la hiérarchie ecclésiastique : elles étaient diaconesses (ministræ),
comme la Phœbé dont parle saint Paul dans l’épître aux Romains. L’esclavage
ne les avait point empêchées de monter à ce poste d’honneur et de
confiance. Pline leur fit donner la question, afin de savoir ce qu’il y
avait de vrai, quid esset veri.
Mais il n’en put rien tirer, si ce n’est, probablement, d’ardentes et
courageuses professions de foi. Je n’ai découvert autre chose, dit-il, qu’une
superstition mauvaise et excessive.
Pline était de plus en plus perplexe. Il apercevait
clairement l’impossibilité de charger les chrétiens de crimes ordinaires. D’un
autre côté, il voyait avec épouvante la multitude de personnes de tout âge, de
tout rang, de tout sexe, qui étaient déjà impliquées dans la poursuite, ou qui
devaient être prochainement déférées à son tribunal. Il suspendit l’instruction
du procès, et en référa à l’empereur.
La réponse de Trajan est brève, impérative, empreinte de
l’esprit de décision et du sentiment de discipline étroit et presque militaire
qu’il portait dans l’administration de l’Empire :
Tu as suivi la marche que tu devais, mon cher Secundus, dans l’examen des causes de ceux qui sont déférés
à ton tribunal comme chrétiens. On ne pouvait établir une règle uniforme et
fixe pour tous les cas. Il ne faut pas les rechercher : si on les dénonce et
qu’ils soient convaincus, il faut les punir; de telle sorte, cependant, que si
quelqu’un nie être chrétien, et le prouve par des actes, c’est-à-dire en
adressant des supplications à nos dieux, il obtienne le pardon à cause de son
repentir ; quels que soient les soupçons qui pèsent sur lui pour le passé.
Mais, dans quelque genre d’accusation que ce soit, il ne faut tenir compte des
dénonciations anonymes ; car c’est là une chose d’un détestable exemple, et qui
n’est plus de notre siècle.
Au ton ferme, net, posé de ces paroles, on reconnaît le
maître, et l’on est tenté d’admirer ce style impérial. Cependant, si l’on
en presse les termes, on découvre, dans les règles tracées avec tant d’autorité
par Trajan, un caractère profondément immoral, et une complète absence de
logique. Trajan encourage l’apostasie en faisant grâce aux renégats ;
enseigner, conseiller, récompenser l’acte le plus immoral, celui qui rabaisse
le plus l’homme à ses propres yeux, paraît tout naturel : voilà l’erreur où un
des meilleurs gouvernements qui aient jamais existé a pu se laisser entraîner
!
Quant aux côtés illogiques du rescrit, ils sont
admirablement mis en lumière par Tertullien. Arrêt contradictoire!
s’écrie-t-il. Trajan défend de rechercher les chrétiens comme innocents, et il
ordonne de les punir comme coupables ; il épargne et il sévit ; il ferme les
yeux et il condamne. Ne voit-il pas qu’il se combat et se réfute lui-même? Si
vous condamnez les chrétiens, pourquoi ne pas les rechercher ? et si vous ne
les recherchez point, pourquoi ne pas les absoudre? Dans toutes les provinces
il y a des détachements de soldats pour donner la chasse aux brigands. Contre
les criminels de lèse-majesté et les ennemis de l’État, tout homme est soldat,
et la poursuite doit s’étendre jusqu’aux confidents et aux complices. Le
chrétien seul ne doit pas être recherché, mais on peut le déférer au tribunal,
comme si la recherche pouvait produire autre chose que l’accusation! Vous
condamnez le chrétien accusé, et vous défendez de le rechercher. Il est donc
punissable non parce qu’il est coupable, mais parce qu’il a été découvert, bien
qu’on n’eût pas dei le rechercher!
La rhétorique de Tertullien s’échauffe et s’emporte trop
facilement, a-t-on dit : ces antithèses d’école, où se plait trop souvent le
subtil et fougueux orateur, tombent ici à faux. Je ne puis reconnaître dans
le raisonnement serré, rigoureux, irréfutable de l’apologiste une série
d’antithèses d’école ; le logicien le plus difficile, le jurisconsulte le plus
sévère approuverait ses paroles, et le souffle puissant qui les anime n’en
diminue point la portée. Tertullien avait cent fois raison contre le rescrit de
Trajan... Le point monstrueux de ce rescrit, c’est qu’il témoigne d’un dédain
singulier de la vérité et de la justice. Une seule chose doit en être louée
: l’interdiction de recevoir désormais des libelles anonymes. Ici, Trajan se
montre vraiment Romain. Il ne veut pas que l’on confonde son temps, nostrum sæculum, avec celui de Domitien. Il veut que même des
chrétiens ne soient point privés des garanties assurées par la loi à l’accusé,
c’est-à-dire du droit d’avoir en face de soi, comme dans un combat singulier,
un accusateur idoneus, luttant à visage découvert, et
s’exposant, en cas d’échec, aux pénalités et à l’infamie qui étaient les
conséquences de la dénonciation calomnieuse. Quand il rappelle à Pline
cette règle, ce n’est plus le persécuteur qui nous apparaît, c’est le
souverain, chef de la justice d’un vaste Empire, et ne souffrant pas que même
ceux de ses sujets qu’il croit rebelles à son autorité soient mis hors la loi
et privés des formes protectrices de la procédure régulière. Les chrétiens se
montrèrent reconnaissants de cette lueur d’équité, qui semble avoir rejeté dans
l’ombre, à leurs yeux, les parties immorales et contradictoires du rescrit
adressé à Pline ; aussi ni Méliton, ni Tertullien, ni Lactance ne comptent
Trajan parmi les persécuteurs proprement dits, bien que le sang des martyrs
ait coulé abondamment sous son règne, et que tous les persécuteurs du deuxième
siècle procèdent de lui.
Au fond, sauf sur un point important de procédure, Trajan
n’a pas désavoué la politique suivie contre les chrétiens par Néron et
Domitien. Sa réponse à la consultation de Pline montre qu’à ses yeux les édits
proscrivant le christianisme ne sont point abrogés, que leur application a pu
être suspendue, mais qu’ils n’en font pas moins partie de l’immense arsenal des
lois existantes, où tout accusateur peut aller les chercher pour s’en faire une
arme. S’il en était autrement, on ne s’expliquerait pas la question de Pline,
demandant ce qu’il faut punir dans les chrétiens, mais ne mettant nullement en
doute qu’ils doivent être punis, et la réponse de Trajan, ordonnant de
condamner tous ceux qui, dénoncés, persisteraient à se dire chrétiens. Trajan
ne veut point que l’autorité publique les recherche, règle dont Tertullien fait
facilement ressortir le caractère illogique, mais qui s’explique par le nombre
immense d’accusés, multi omnis ætatis, omnis ordinis, utriusque sexus, qu’une telle
recherche amènerait devant les tribunaux ; mais il ordonne de les châtier
toutes les fois qu’une accusation formée selon les règles les aura déférés à la
justice. Or une telle accusation, nous l’avons vu, n’était reçue que si elle
s’appuyait sur une loi, laquelle devait même être énoncée dans le libelle :
donc il existait des lois contre les chrétiens au moment où s’échangent les
lettres de Pline et de Trajan.
Il ne s’agit point ici des lois spéciales aux coupables
de lèse-majesté, de sacrilège, d’association prohibée. Ces lois ont pu, dans
des cas particuliers, être invoquées contre tel ou tel chrétien ; mais ce n’est
point de l’un de ces crimes qu’étaient accusés les chrétiens conduits devant le
tribunal du gouverneur de Bithynie. Autrement, il n’eût éprouvé aucune
hésitation : il ne se serait point demandé ce qu’il faut punir, le nom seul, ou
les forfaits attachés à ce nom ; il se serait contenté d’examiner les espèces
qui lui étaient déférées, et de condamner ou d’acquitter en vertu de textes de
lois parfaitement définis et positifs.
Il s’agit donc de toute autre chose, de l’application
d’édits de proscription du culte chrétien, conçus probablement dans une forme
très générale, de façon à embrasser tous les cas possibles dans les moments où
la persécution était à l’état aigu, sauf à embarrasser la conscience des juges
aux époques où la persécution semblait endormie, et où l’initiative de quelque
délateur venait seule de temps en temps la réveiller. Trajan, dit M. Duruy,
inscrit au code pénal de Rome un nouveau crime, celui de christianiser. Le
savant historien se trompe, car le rescrit de Trajan ne s’explique qu’en
admettant que ce crime y était depuis longtemps inscrit. M. Aubé commet la même inexactitude quand il écrit : Nous avons, dans le rescrit de
Trajan, le premier édit, la première loi que la puissance impériale ait
officiellement donnée au sujet des chrétien. La confusion des termes est
ici très grande : un rescrit n’est ni un édit ni une loi, mais une instruction
ou réponse donnée par l’empereur à des questions ou à des requêtes qui lui sont
adressées; à la différence de l’édit que le prince promulgue spontanément et
pour l’avenir, le rescrit statue sur des difficultés ou des contestations déjà
nées ; qu’il ait une portée générale ou ne dispose que pour un cas particulier,
il suppose toujours une situation juridique antérieure, l’interprète, la réglemente,
l’améliore, mais ne la crée pas. La réponse de Trajan, dit M. Renan,
n’était pas une loi, mais elle supposait des lois, et en fixait
l’interprétation. Au commencement de sa lettre, Pline a parlé des
poursuites contre les chrétiens ; bien qu’il déclare n’y avoir jamais assisté,
il atteste néanmoins l’existence de ce genre de procès et démontre, par
conséquent, l’existence de la loi en vertu de laquelle on les intentait, et que
Trajan vient seulement expliquer et interpréter par son rescrit.
Cette loi ne peut être que l’un des édits de persécution
dont ont parlé Méliton et Tertullien, et qui fuient portés par Néron et
Domitien, le premier probablement, car Tertullien affirme qu’après la mort de
Néron il ne fut pas abrogé, et sans doute Domitien ne fit qu’en remettre en
vigueur les dispositions. Celles-ci, comme je l’ai déjà dit, devaient être très
vagues, très élastiques. Peut-être n’est-il pas impossible d’en retrouver les
termes. Dans un passage déjà cité, Sulpice Sévère, après avoir raconté les
premières rigueurs exercées par Néron contre les chrétiens, ajoute : La
religion fut ensuite défendue par la loi, et un édit fut promulgué interdisant
d’être chrétien. Quelle dure loi vous avez rédigée, s’écrie Tertullien,
lorsque vous nous avez dit : Il ne vous est pas permis d’être! Les rois de
la terre, écrit de même Origène, ont décrété qu’il n’y aurait plus de
chrétiens. Plus tard, des empereurs tolérants permettront aux chrétiens
d’être, sans plus de phrases. Cette coïncidence passerait difficilement
pour fortuite ; ce n’est pas un simple effet du hasard que tant d’écrivains
d’âge différent emploient des expressions entièrement semblables : on est tenté
de voir dans ces expressions celles mêmes d’un édit de persécution, probablement
le plus ancien de tous, de celui qui le plus longtemps a servi de base à toutes
les poursuites. Il devait donc contenir à peu près ces termes : NON LICET ESSE
CHRISTIANOS, et ne contenait guère autre chose. Il ne formulait point
d’accusations précises ; il ne s’appuyait sur aucun considérant ; il
n’indiquait pas de procédure régulière : c’était une sorte de mise hors la loi,
un décret brutal d’extermination. Les apologistes s’en plaignent amèrement, et,
si le décret était autrement rédigé, on ne pourrait rien comprendre à leurs
plaintes. Ils répètent partout qu’on ne les accuse que d’être chrétiens,
qu’on ne leur reproche que leur nom, et Tertullien affirme à diverses
reprises que la sentence qui les condamne ne vise d’autre crime que celui-là.
Le magistrat rappelait à l’accusé ce décret sommaire et terrible: NON LICET
ESSE CHRISTIANOS, à quoi l’accusé répondait, s’il était fidèle: Christianus sum ; et la cause
était entendue.
En résumé, la législation du premier siècle au sujet des
chrétiens est comprise, depuis Néron, dans ce mot : Il ne leur est pas permis
d’exister. Trajan la conserve, et elle reste en vigueur pendant tout le
deuxième siècle, avec ces seuls tempéraments : défense à l’autorité publique de
les rechercher d’office, interdiction des dénonciations anonymes, nécessité
d’une accusation faite dans les formes légales et devant les tribunaux
ordinaires.
II. — Examen critique de quelques Passions de martyrs.
J’ai dû devancer les événements, et donner une large
place à l’examen détaillé d’un document de l’an 112, dont l’étude est la
préface nécessaire de toute histoire des persécutions au second siècle, en même
temps qu’un épilogue important de l’histoire des persécutions du premier. Je
reviens maintenant au commencement du règne de Trajan.
De nombreux martyrs périrent sous cet empereur longtemps
avant l’incident relatif aux chrétiens de Bithynie. J’ai déjà montré que Flavia Domitilla, nièce de Clemens, ne fut vraisemblablement
rappelée de son exil de Pontia ni par Domitien ni par
Nerva : elle en fut seulement ramenée sous Trajan, racontent les Actes des
saints Nérée et Achillée, non pour être rendue à la liberté, mais pour être
jugée et suppliciée à Terracine. La pièce d’où sont tirées ces indications
n’est à proprement parler qu’un roman historique. Mais dans les histoires
les plus fausses, a-t-on dit, il y a d’ordinaire quelque chose de vrai pour le
fond. Il en est ainsi d’un grand nombre d’Actes des martyrs. Les
découvertes de l’archéologie chrétienne montrent que les récits en apparence
les plus légendaires peuvent avoir un fond historique, et que parfois
l’imagination des passionnaires de basse époque a brodé sur un canevas vraiment
ancien. Ainsi, dans les Actes des saints Nérée et Achillée, rédigés vers le
cinquième siècle, c’est-à-dire à une époque où les lieux et les monuments qui y
sont cités étaient encore tous sous les yeux de l’écrivain, on peut aisément
démêler, au milieu de détails contestables, un certain nombre de faits que les
fouilles exécutées depuis vingt ans dans le cimetière chrétien de la voie Ardéatine ont démontrés vrais. Dans ce cimetière ont
été retrouvés, conformément à leurs indications, les emplacements de la
sépulture de Nérée et Achillée et de celle d’Aurelia Petronilla.
Il est assez remarquable qu’on n’ait rencontré an même lieu aucune trace du
tombeau d’une Flavia Domitilla, et que les
itinéraires des anciens pèlerins n’y fassent jamais allusion. Cet indice
négatif permet peut-être de penser que les Actes ont raison en disant que la
nièce de Clemens fut martyrisée et enterrée à Terracine, de même que la
phrase de saint Jérôme sur la longueur de son exil à Pontia
concorde avec leur récit plaçant sous Trajan seulement son retour de cette île.
Je viens d’écrire les noms de Nérée et Achillée : il est
impossible de déterminer l’époque où furent mis à mort ces deux martyrs.
Périrent-ils sous Domitien, qui parait les avoir exilés à Pontia avec Domitille? sous Nerva, comme semblent l’indiquer leurs Actes, contrairement
aux vraisemblances? sous Trajan, ainsi que Domitille ? On ne saurait le dire ;
mais deux choses sont certaines : le fait de leur martyre, l’emplacement de
leur sépulture ; et peut-être n’est-il point impossible de retrouver quelque
chose de leur histoire.
D’après leurs Actes, ces deux serviteurs de la nièce de
Clemens auraient été conduits (à une époque qui, paraît flotter entre Nerva et
Trajan) de Pontia à Terracine, où on leur aurait
tranché la tête. De là, leurs corps auraient été transportés dans les
souterrains du domaine de Domitille, sur la voie Ardéatine,
à un demi mille de Rome, près du sépulcre où avait été enterrée Pétronille.
Tout près de l’emplacement du tombeau de Pétronille, révélé par une peinture
récemment découverte, ont été en effet retrouvées, dans la basilique semi
souterraine du cimetière de Domitille, deux colonnes sur chacune desquelles
était sculptée la décapitation d’un martyr. L’une est entière, et, au-dessus du
bas-relief, des lettres du quatrième siècle forment le nom d’ACILLEVS,
Achillée. De l’autre, il ne reste qu’un fragment : le peu qu’on voit du
bas-relief permet de reconstituer une scène analogue à celle que porte la
première : le nom de Nérée y devait être écrit. Ces colonnes appartenaient
au tabernacle dont était surmontée, dans la basilique, la confessio des deux martyrs. Quelle fut leur vie ? Un fragment de leur éloge métrique,
composé par le pape Damase, a été découvert: complété par les manuscrits,
il donne sur l’histoire de Nérée et d’Achillée des détails intéressants. Les
deux saints paraissent avoir appartenu sous Néron aux cohortes prétoriennes, et
avoir même pris part aux sanglantes exécutions que, au mépris de la discipline
militaire, les mauvais empereurs firent plus d’une fois accomplir par ce corps
privilégié. Soldats distingués, ils avaient obtenu les décorations que les
Romains décernaient au courage. Un jour la foi nouvelle toucha leur cœur :
les Actes disent qu’ils avaient été convertis par saint Pierre ; il est certain
que le camp prétorien eut des relations avec les apôtres. Après avoir reçu
le baptême, Nérée et Achillée se retirèrent du service. Furent-ils, lors de
l’avènement de la dynastie Flavienne, attachés d’un titre quelconque à la
maison de Domitille, peut-être sur la recommandation d’une autre convertie
de saint Pierre, parente ou alliée de la famille impériale, Aurelia Petronilla? Cette assertion des Actes n’a rien
d’incroyable, et rend facilement compte de leur sépulture dans le cimetière des
Flaviens chrétiens. Ils peuvent avoir suivi, comme le disent encore les Actes,
leur maîtresse dans son exil de Pontia. Telles sont
les notions qu’il est possible d’obtenir sur les deux saints, en rapprochant
certains points acceptables de leur légende des indications assez claires
contenues dans l’inscription que saint Damase mit au quatrième siècle sur leur
tombeau.
Domitille, Nérée et Achillée, ne sont pas les seuls
personnages connus dont la vie, consacrée à la gloire du Christ sous Domitien,
a pu s’achever parle martyre, sous Trajan. Une belle légende d’origine grecque
place à cette époque la condamnation, l’exil et la mort du grand pape saint
Clément.
Les Actes de saint Clément sont anciens ; le Liber Pontificalis (514) semble les connaître déjà ; Grégoire de
Tours les cite. Voici, dépouillée des traits merveilleux, la partie de cette
pièce où est racontée la fin du successeur de saint Pierre :
Clément fut, à la suite d’une sédition populaire, accusé
devant le préfet de Rome, qui en référa à l’empereur. Trajan ordonna de
reléguer le pontife au delà du Pont-Euxin, dans une
ville de la Chersonèse. Arrivé au lieu de son exil, Clément y trouva deux mille
chrétiens condamnés depuis longtemps à l’extraction du marbre. Clément les
consola, les encouragea ; la renommée de sa sainteté se répandit dans tout le
pays. De nombreuses conversions s’opérèrent, beaucoup d’églises furent bâties,
des temples furent renversés, des bois sacrés abattus. Ces faits parvinrent aux
oreilles de l’empereur. Un magistrat délégué pour instruire l’affaire fit
d’abord périr un grand nombre de chrétiens; mais, voyant l’empressement avec
lequel ils s’offraient au martyre, il épargna la multitude, et s’efforça
d’amener Clément à sacrifier. Sur le refus du saint, le juge ordonna de lui
attacher une ancre au cou, et de le précipiter dans la mer.
Ce récit n’a en soi rien d’incroyable. Si Clément fut
réellement condamné, sa condamnation doit, selon toute vraisemblance, avoir eu
lieu, comme le veulent les Actes, pendant le règne de Trajan. Sa lettre aux
Corinthiens, dont nous avons parlé dans un autre chapitre, montre qu’il était
encore à Rome à la fin de Domitien ; les premiers mots semblent même indiquer
qu’au moment où il écrit la persécution venait de cesser. Nerva ne prononça
point de condamnation contre les chrétiens ; sous Trajan seul peut donc avoir
eu lieu le procès de Clément.
Le magistrat qui, d’après les Actes, prononça la sentence
d’exil, le préfet urbain, est bien celui qui avait à Rome le droit d’envoyer
aux mines. Mais une question se pose. Jusqu’au milieu du troisième siècle
au moins, le Bosphore Cimmérien eut ses princes. Comment donc Clément a-t-il pu
y être relégué, et y a-t-il trouvé d’autres chrétiens déjà exilés? La
réponse parait facile. Depuis longtemps la puissance romaine avait pris pied
dans ces contrées. Elle y exerçait une véritable suzeraineté. La principale
cité de la Chersonèse Taurique avait été par Rome soustraite à la domination
des rois du Bosphore et déclarée ville libre. En 62, le légat de la Mésie Inférieure
l’avait défendue contre les Scythes. En 66, il, y avait dans toutes les
régions du Bosphore des garnisons et des flottes romaines. On a trouvé à Cherson l’Inscription funéraire d’un soldat de la légion XI
Claudia, cantonnée au deuxième siècle dans la Mésie inférieure et les pays qui
en dépendaient plus ou moins étroitement. Les pièces d’or des rois du
Bosphore offrent, depuis le premier siècle de notre ère, d’un coté le nom et la tête de l’empereur romain, de l’autre le
nom et la tête du souverain nationa: ils rendaient un culte à la divinité
des Augustes: c’étaient donc sinon des sujets, au moins des vassaux de
l’Empire, et leurs États pouvaient servir de lieu de déportation des criminels
romains.
Mais une autre difficulté a été soulevée. Clément, disent
les Actes, trouva au lieu de son exil deux mille chrétiens depuis longtemps
condamnés par sentence juridique et occupés à l’extraction du marbre.
Depuis longtemps s’entendrait difficilement d’une sentence prononcée sous
Trajan : Nerva n’en rendit point contre les chrétiens ; il faut donc admettre
que ces forçats avaient été condamnés pendant la persécution de Domitien.
Comment concilier ce fait avec l’assertion si précise de Dion, rapportant que
Nerva rappela tous les exilés de Domitien ? On peut répondre que cette mesure
s’appliqua seulement aux exilés, et non à ceux, qui avaient été envoyés aux
travaux forcés, gens de condition plus humble, dont le labeur pénal profitait à
l’État, et que l’on oublia volontairement ou involontairement. Ces condamnés
aux mines avaient peut-être été recrutés parmi les cerdones dont Juvénal a rappelé d’un mot la persécution.
D’après les Actes, la présence de Clément dans ce lieu
d’exil amena un grand nombre de conversions, la construction de beaucoup
d’églises ; les succès évangéliques du pape déporté furent la cause de son
martyre et de la mort de nombreux fidèles de la Chersonèse, immolés avant lui.
Aucun de ces faits n’est invraisemblable : on a vu par la lettre de Pline avec
quelle facilité le christianisme se répandait dans les régions voisines du
Pont-Euxin, et comme le culte des dieux y tombait vite en décadence : il
convient d’ajouter que les condamnés aux mines jouissaient quelquefois d’une
liberté relative, et que la construction par eux de lieux de prière n’est pas
un fait inconnu de l’histoire.
En résumé, aucune des objections que l’on oppose au récit
des Actes, envisagé dans sa substance sinon dans tous ses détails, n’est
irréfutable : cependant la lumière est loin d’être faite : à peine pouvons-nous
apercevoir quelques rayons mêlés d’ombres. Une seule chose est certaine : il
existait en Crimée une tradition locale, antérieure au sixième siècle,
probablement beaucoup plus ancienne, et qui durait encore au neuvième siècle,
époque où l’apôtre des Slaves, saint Cyrille, apporta à Rome les reliques de
saint Clément. D’après cette tradition, le saint de ce nom dont le tombeau
était vénéré en Crimée serait le pape, disciple des apôtres, qui aurait été
déporté dans ce pays, et y serait mort martyr. Elle est corroborée
indirectement par un fait digne de remarque : à Rome le tombeau de saint
Clément était inconnu. La basilique élevée sous son nom, et remontant au moins
à Constantin, ne le contenait pas. Les martyrologes, sacramentaires et
autres documents du quatrième et du cinquième siècle, n’y font pas allusion ;
les topographes du septième siècle, où l’on trouve l’indication de tous les
corps saints qui reposaient par exception dans l’intérieur de Rome, ne parlent
pas de saint Clément. En l’absence de toute preuve directe, la critique
doit tenir compte de cette concordance entre la tradition positive de Crimée et
le fait négatif de Rome : ce n’est pas assez pour accepter comme historique le récit
d’Actes qui ne sont pas contemporains, mais c’est trop pour avoir le droit de
le rejeter à priori parmi les fables : il faut suspendre son jugement en
attendant que de nouvelles découvertes viennent infirmer ou confirmer leur
témoignage.
Du reste, la tradition qui donne à saint Clément le titre
de martyr ne dépend pas nécessairement de la solution que ces questions
pourront un jour recevoir. Elle est très ancienne, et nous a été transmise par
divers documents, dont plusieurs sont d’une époque antérieure à celle où la
Passion grecque commence à être citée en Occident. Clément est qualifié de
martyr par Rufin, par le pape Zosime, et par le concile de Vaison, en
442 (Canon 6). Le même titre lui est donné dans les calendriers romains depuis
celui du martyrologe hiéronymien, dans les
sacramentaires romains depuis le sacramentaire léonien,
et dans les autres livres liturgiques. On a retrouvé à Rome, dans la basilique
qui, dès le temps de saint Jérôme, conservait la mémoire de Clément, des
fragments d’une grande inscription dédicatoire où figure le mot MARTYR. Suivant
la restitution, à, peu près certaine, proposée par M. de Rossi, ce
qualificatif était joint au nom de Clément. L’inscription est du temps du pape
Sirice (384-399). Il est donc sûr, quoi qu’il faille penser du silence des
anciens auteurs, Irénée, Eusèbe, Jérôme, que la tradition du martyre de saint
Clément était établie à Rome dès la fin du quatrième siècle.
III. — Saint Siméon de Jérusalem et saint Ignace
d’Antioche.
Le lecteur a peut-être éprouvé quelque fatigue à nous
suivre si longtemps dans la voie des conjectures. C’est l’écueil inévitable
d’une étude comme celle-ci. A côté de documents certains, en pleine lumière,
comme la lettre de Pline, analysée au commencement de ce chapitre, on rencontre
des questions qui ne sont point mûres, et ne mûriront peut-être jamais, des
documents qu’il faut presser de toutes parts pour en extraire un peu
d’histoire. On n’a pas le droit de les négliger, car ce serait passer parfois à
côté de la vérité ; mais on n’ose affirmer, et l’on s’abstient de conclure. Je
n’ai pas besoin de dire ce que l’art en souffre, et combien l’histoire perd à
devenir de la critique. Aussi est-ce avec joie que l’historien se retrouve
enfin sur un terrain solide, où l’on peut s’avancer sans crainte.
L’année 107 vit le supplice de deux des plus grands
personnages de l’Église primitive, saint Siméon, évêque de Jérusalem, et saint
Ignace, évêque d’Antioche.
Eusèbe fixe dans sa Chronique la mort de saint Siméon, fils
ou petit-fils de Clopas, et cousin du Sauveur, à. cette date, qui est en effet
la plus probable. Les détails qu’il donne ailleurs sur le martyre de
l’évêque de Jérusalem sont empruntés à Hégésippe, qui
vivait au deuxième siècle, et, juif converti, a dû être bien instruit de ces
faits. Le signal de la persécution avait été donné, dans plusieurs villes, par
des mouvements populaires dirigés contre les chrétiens. A Jérusalem, la haine
de quelques hérétiques, ébionites, esséens ou elkasaïtes,
fit cause commune avec celle des païens : Siméon fut accusé par un de ceux-là,
non seulement comme chrétien, mais comme étant de la race de David. Pour
quel motif la recherche des descendants de David, interrompue sous Domitien,
avait-elle été reprise sous Trajan? Nous l’ignorons, comme beaucoup de faits
de cette époque, dont l’histoire est si mal connue. Peut-être de sourdes
agitations, avant-coureurs de la terrible révolte de l’an 116, se
faisaient-elles déjà sentir dans les pays juifs, et avaient-elles mis
l’autorité romaine en défiance contre les derniers et obscurs représentants de
l’antique race royale. Quoi qu’il en soit, la double accusation fut accueillie
par le légat consulaire de la Palestine, Tiberius Claudius Atticus.
Pendant plusieurs jours le saint vieillard (Siméon avait cent vingt ans) fut
torturé ; son courage fit l’admiration d’Atticus et de tous les assistants.
Enfin il fut mis en croix, mais la recherche des descendants de David fut
continuée après son supplice, et l’on découvrit que ses accusateurs
appartenaient à la même famille : ils furent condamnés à leur tour; ainsi le
sang innocent se trouva vengé.
Si l’histoire de saint Siméon peut se résumer en quelques
mots, celle de saint Ignace demande de plus longs éclaircissements. Elle
n’offre point, cependant, d’insolubles difficultés. Les questions relatives au
glorieux évêque d’Antioche sont simples, quand on n’essaye pas de les
compliquer et de les obscurcir. Les Actes de son martyre ne sont point
contemporains, bien que rédigés en partie d’après des documents sérieux.
Ils en rapportent exactement l’époque, mais ils se trompent sur les
circonstances de la condamnation. En revanche, les sept lettres de saint Ignace
aux Éphésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens, aux
Romains, aux Philadelphiens, aux Smyrniens et à
Polycarpe sont d’une authenticité certaine. Elles font complètement
connaître ses idées et sa personne, et elles suffisent à reconstituer sinon
l’histoire de sa vie, au moins celle de son martyre, dont les Actes ne peuvent
donner d’une manière sûre que la date.
Celle-ci est bien établie. Eusèbe, dans sa Chronique,
place vers l’an 107 le commencement de la persécution de Trajan, et
rattache immédiatement à cette indication le martyre de saint Ignace. Les notes
chronologiques données par les Actes sont d’une précision trop grande pour
n’avoir pas été empruntées à quelque source ancienne. La condamnation du saint
à Antioche y est rapportée à la neuvième année du règne de Trajan, ce qui
était la manière accoutumée d’indiquer les dates dans les parties orientales de
l’Empire, tandis que son supplice à Rome est dit avoir eu lieu le 20 décembre,
étant consuls Sura et Sénécion (pour la deuxième fois), ce qui est la formule romaine bien connue. Ces
dates correspondent à celle qu’indique Eusèbe, puisque la neuvième année de
Trajan expire à la fin de janvier 107. C’est donc au mois de janvier 107,
c’est-à-dire avant la fin de la neuvième année de Trajan, que fut condamné
Ignace, et onze mois plus tard, dans la même année, pendant laquelle Sura et Sénécion gérèrent
ensemble le consulat, qu’il fut mis à mort. Il semble que l’auteur des Actes
ait eu sous les veux un document oriental relatant la condamnation du saint à
Antioche, et un document romain racontant son martyre, et ait reproduit
servilement la formule employée par l’un et par l’autre pour dater, le premier
à la façon orientale, le second à la manière romaine.
Nous sommes donc dès à présent en possession de la date
du martyre d’Ignace, et un précieux écrit que nous rencontrerons tout à
l’heure nous permettra d’apporter des arguments d’un autre ordre à l’appui de
cette première indication. Mais, en dehors de la date, que sait-on de précis
sur ce martyre? Peu de chose, ont pensé quelques historiens. Beaucoup,
répondrons-nous, même si l’on renonce à se servir des Actes. Les documents
contemporains mettent en pleine lumière le grand rôle et la personnalité
puissante de l’évêque d’Antioche: on peut facilement extraire d’eux ce qu’un
écrivain rationaliste a très bien appelé l’incontestable dans l’histoire
d’Ignace.
Ignace avait été arrêté dans des circonstances que nous
ignorons, soit sur une dénonciation écrite, soit à la suite de quelque
mouvement populaire. N’étant pas citoyen romain, il fut désigné pour être
conduit à Rome et livré aux bêtes dans l’amphithéâtre Flavien, où
l’effrayante consommation de chair humaine rendait nécessaire l’envoi de
condamnés des provinces. Cette désignation n’excluait pas la possibilité
d’autres supplices : quelquefois, au lieu des bêtes, c’était le bûcher qui
attendait le condamné au milieu de l’arène: ou bien, épargné par les
fauves, il mourait sous l’épée ou le poignard du gladiateur. Aussi Ignace
s’attendait-il à périr soit par le feu, soit par le glaive, soit par les bêtes,
sûr que sous le tranchant du fer comme au milieu d’animaux féroces il serait
toujours près de Dieu.
Mais ni l’attente des supplices, ni la fatigue du voyage,
ni les mauvais traitements de ses gardiens n’altérèrent un instant sa sérénité.
On le voit portant dans son cœur, comme saint Paul, la sollicitude de toutes
les Églises; gardant un tendre et fidèle souvenir à celle d’Antioche,
qu’il laissait veuve de sa présence, mais à laquelle il demeurait uni par la
pensée, dont il attendait anxieusement les nouvelles, à qui sans cesse il
envoyait des consolations et dés conseils, pour
laquelle il sollicitait de toutes parts des prières; préoccupé en même
temps de toutes les chrétientés au milieu desquelles il passait, y prêchant
avec la semi-liberté que les Romains laissaient parfois aux condamnés,
correspondant avec elles, et oubliant ses maux pour leur recommander
l’obéissance aux évêques, l’union avec les prêtres et tout le clergé,
apaiser les dissensions, écarter de lui-même les louanges
indiscrètes, démasquer les hérétiques qui méprisaient les mystères
retentissants, opérés dans le silence de Dieu, donner comme signe de leurs
erreurs le manque d’amour pour les veuves, pour les orphelins, pour les
affligés, pour les captifs, pour ceux qui souffrent de la faim ou de la soif,
et se faire contre eux un irrésistible argument des chaînes qu’il portait et du
martyre vers lequel il marchait. Les évêques, les prêtres, les fidèles
accouraient de toutes parts auprès de lui, le visitaient dans les maisons où il
s’arrêtait, l’entouraient de soins respectueux : spectacle si frappant que les
païens en gardèrent la mémoire, et que Lucien en conserva quelques traits, à
peine déformés par la satire, dans son curieux roman sur la mort de Peregrinus.
Nous pouvons suivre, pour ainsi dire, étape par étape le
triomphal voyage du prisonnier à travers l’Orient chrétien. Parti d’Antioche,
il paraît avoir été conduit de la Syrie jusqu’à l’Asie proconsulaire, soit par
la voie de terre, traversant Tarse et Colosse, soit par mer, de Séleucie à la
côte de Pamphylie. Il trouva ensuite sur sa route Laodicée, Hiérapolis.
Rencontrant à Philadelphie quelque division parmi les fidèles, il poussa là,
dit-il, un cri, empruntant la voix même de Dieu. De Philadelphie il vint à
Sardes, puis à Smyrne, où le rejoignirent les délégués de plusieurs Églises:
d’Éphèse, l’évêque Onésime, le diacre Burrhus, trois autres chrétiens, Crocus, Euplus et Fornton; de
Magnésie, l’évêque Damas, les prêtres Bassus et
Apollonius, le diacre Zotion; de Tralles,
l’évêque Polybe. Son séjour à Smyrne parait s’être prolongé: il y connut
l’évêque de cette ville, Polycarpe, destiné à devenir après lui l’un des plus
grands personnages apostoliques de l’Asie ; puis une pieuse femme, Alcé, dont le frère, magistrat municipal, prendra une part
active au martyre de Polycarpe; d’autres fidèles, Eutecnus,
Attale, qu’il appelle son bien-aimé, Daphnus, dont il
loue l’amitié incomparable, l’épouse d’Epitrope, ses enfants et toute sa
maison. De Smyrne, Ignace fut mené, comme saint Paul, jusqu’à Troas,
d’où il devait s’embarquer pour l’Europe. Burrhus, le diacre d’Éphèse, l’avait
accompagné, lui servant de secrétaire. A Troas le martyr fut rejoint par
Philon, diacre de Cilicie, et Rhaius Agathopus, venu, semble-t-il, de sa chère Antioche.
C’est de Troas qu’il mit enfin à la voile pour le port
macédonien de Néapolis. C’était la ligne ordinaire,
naguère suivie par saint Paul. A Philippes, les chrétiens reçurent Ignace avec
allégresse : ils montrèrent la même sympathie à ses compagnons de captivité,
dont nous entendons alors parler pour la première fois, Zosime et Rufus,
arrêtés avec lui à Antioche, ou joints sur la route au convoi qui
l’emmenait. A partir de Philippes, on perd de vue les saints
voyageurs. Ils descendirent probablement jusqu’à Thessalonique, puis
suivirent la voie qui coupe toute la Macédoine jusqu’à Dirrachium ; de là, on leur fit traverser l’Adriatique, soit en ligne droite, pour gagner
ensuite à travers terre jusqu’à Bénévent, où ils trouvaient la voie Appienne ; soit en tournant l’Italie par le détroit de
Messine, et en abordant au golfe de Naples, comme saint Paul ; soit même, si
l’on en croit les Actes, en prenant terre seulement dans le port de Rome, aux
bouches du Tibre.
C’est pendant la première partie de ce voyage, dans les
stations entre Smyrne et Philippes, que saint Ignace écrivit les sept lettres
qui nous restent de lui, et auxquelles nous avons emprunté les détails qu’on
vient de lire : de Smyrne, les épîtres aux Éphésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens et aux Romains; de Troas, les épîtres aux
Philadelphiens, aux Smyrniens et à leur évêque
Polycarpe. De cette correspondance, où parait à chaque page une si étonnante
tranquillité d’âme dans une si ardente soif du martyre, la pièce la plus
célèbre est la lettre aux Romains. Je la cite presque en entier, bien qu’elle
soit dans toutes les mémoires. L’antiquité chrétienne, aucune antiquité sans
doute, n’offre rien de plus beau. Les défauts de la forme littéraire,
obscurité, longueurs, répétitions, disparaissent devant la grandeur
incomparable du fond. Nous n’avons pas le récit authentique du martyre d’Ignace
; nous avons mieux que cela, l’image vive, sincère, originale, de l’âme de ce
grand chrétien, à la veille du martyre, quand lui apparaissent de loin les
lions qui doivent le dévorer, et derrière les lions la gloire même du Christ,
dont les rayons, comme un splendide soleil couchant, l’embrasent et le
transfigurent.
Ignace, dans la salutation, empreinte de toute la pompe
orientale, par laquelle il commence sa lettre, prend le surnom de porte-Dieu.
Il s’adresse à l’Église romaine, et lui prodigue de magnifiques louanges. Puis,
arrivant au but principal de la lettre, il supplie les Romains de n’user
d’aucune influence pour obtenir sa grâce et le dérober au martyre : peut-être
des démarches avaient-elles été faites près d’eux par les fidèles d’Asie, qui
espéraient procurer, par le crédit de quelque membre riche ou influent de
l’Église de Rome, la délivrance du saint évêque. Ignace en prévient
l’effet par ces fermes paroles :
A force de prières, j’ai obtenu de voir vos saints
visages ; j’ai même obtenu plus que je ne demandais, car c’est en qualité de
prisonnier de Jésus-Christ que j’espère aller vous saluer, si toutefois Dieu me
fait la grâce de rester tel jusqu’au bout. Le commencement a été bon. Que rien
seulement ne m’empêche d’atteindre l’héritage qui m’est réservé. C’est votre
charité que je crains. Vous n’avez, vous, rien à perdre ; moi, c’est Dieu que
je perds, si vous réussissez à me sauver. Je ne veux pas que vous cherchiez à
plaire aux hommes, mais que vous persévériez à plaire à Dieu. Jamais je ne
retrouverai une pareille occasion de me réunir à lui; jamais vous ne ferez une
meilleure œuvre qu’en vous abstenant d’intervenir. Si vous ne dites rien, je
rendrai vraiment témoignage à Dieu; si vous m’aimez d’un amour charnel, je ne
serai plus qu’une voix inutile. Laissez-moi immoler, pendant que l’autel est
prêt. Réunis tous en chœur par la charité, vous chanterez : Dieu a daigné
envoyer d’Orient en Occident l’évêque de Syrie ! Il est bon de se coucher du
monde en Dieu pour se lever en lui.
Vous n’avez jamais
fait de mal à personne ; vous avez enseigné les autres. Je veux que vos
préceptes soient maintenus. Demandez pour moi la force du dedans et du
dehors, afin que je n’aie pas seulement les paroles, mais la volonté, que je ne
sois pas seulement appelé chrétien, mais trouvé tel quand j’aurai disparu du
inonde. Rien de ce qui parait ici-bas n’est beau. Depuis qu’il est réuni à son
Père, Jésus-Christ notre Dieu brille lui-même d’un plus vif éclat. Le
christianisme n’est pas une œuvre de silence, mais de grandeur, c’est pourquoi
le monde le hait.
J’écris aux Églises; je mande à tous que je veux mourir
pour Dieu, si vous ne m’en empêchez. Je vous conjure de ne pas me montrer une
tendresse intempestive. Laissez-moi être la nourriture des bêtes, par
lesquelles il me sera donné de jouir de Dieu. Je suis le froment de Dieu : il
faut que je sois moulu par la dent des bêtes pour que je sois trouvé pur pain
du Christ. Caressez-les plutôt, afin qu’elles soient mon tombeau, qu’elles ne
laissent rien subsister de mon corps, et que mes funérailles ne soient à charge
à personne. Alors je serai vraiment disciple de Jésus-Christ, quand le
monde ne verra plus mon corps. Priez le Seigneur pour moi, afin que par ces
membres je devienne un sacrifice à Dieu. Je ne vous commande pas comme Pierre et
Paul. Ils étaient apôtres ; je suis un condamné. Ils étaient libres; je suis
maintenant un esclave. Mais si je souffre, je deviendrai affranchi de
Jésus-Christ et je renaîtrai libre en lui. Aujourd’hui, dans les chaînes,
j’apprends à ne rien désirer.
Depuis la Syrie jusqu’à Rome, sur terre, sur mer, de
jour, de nuit, je combats déjà contre les bêtes, enchaîné que je suis à dix
léopards (je veux parler des soldats de garde, qui se montrent d’autant plus
méchants qu’on leur fait plus de bien). Grâce à leurs mauvais traitements, je
me forme ; mais je ne suis pas pour cela justifié[149]. Je gagnerai à être en
face des bêtes qui me sont préparées. J’espère les trouver bien disposées ; je
les caresserai plutôt, afin qu’elles me dévorent sur-le-champ, et ne fassent
pas comme pour certains qu’elles ont craint de toucher. Si elles y mettent du
mauvais vouloir, je les forcerai.
Pardonnez-moi : je sais ce qui m’est préférable.
Maintenant je commence à être un vrai disciple. Nulle chose visible ou invisible
ne m’empêchera de jouir de Jésus-Christ. Feu et croix, troupes de bêtes,
dislocation des os, mutilation des membres, broiement de tout le corps, que
tous les supplices du démon tombent sur moi, pourvu que je jouisse de
Jésus-Christ. Le monde et ses royaumes ne me sont rien. Mieux vaut pour moi
mourir pour Jésus-Christ que régner sur toute la terre. Je cherche celui qui
pour nous est mort; je veux celui qui pour nous est ressuscité. Ma délivrance
approche. Faites-moi grâce, mes frères ; ne me privez pas de la vraie vie; ne
me condamnez pas à ce qui pour moi est une mort. Je veux être à Dieu; ne
mettez pas le monde entre lui et moi. Laissez-moi recevoir la pure lumière;
c’est quand j’arriverai là que je serai vraiment un homme. Laissez-moi être
imitateur de la passion de mon Dieu. Si quelqu’un le porte en son cœur, il
comprendra ce que je veux; il compatira à ma peine en pensant aux obstacles
que rencontre mon élan.
Le prince de ce siècle veut me ravir, et corrompre ma
volonté d’être à Dieu. Qu’aucun de vous ne l’aide ; soyez avec moi,
c’est-à-dire avec Dieu. N’ayez pas Jésus-Christ dans la bouche, et le monde
dans le cœur. Que la jalousie n’habite pas en vous. Si, quand je serai avec
vous, je vous supplie, ne me croyez pas: croyez plutôt à ce que je vous écris
aujourd’hui. Je vous écris vivant, et désirant mourir. Mon amour est crucifié,
et il n’y a plus en moi d’ardeur pour la matière, il n’y a qu’une eau vive, qui
murmure au dedans de moi et me dit : Viens vers le Père. Je ne prends plus de
plaisir à la nourriture corruptible ni aux joies de cette vie. Je veux le pain
de Dieu, qui est la chair de Jésus-Christ, né de la race de David ; et je veux
pour breuvage son sang, qui est l’amour incorruptible. Je ne veux plus vivre
selon les hommes. Il en arrivera ainsi, si vous. le voulez. Puisse cela vous
plaire, afin que vous-mêmes plaisiez à Dieu. Je vous le demande en peu de mots
: croyez-moi. Jésus-Christ vous fera connaître que je dis vrai. Il est la
bouche de vérité, lui par qui le Père a vraiment parlé. Demandez que j’obtienne
ce que je désire. Ce n’est pas selon la chair, mais selon la pensée de Dieu que
je vous ai écrit. Si j’ai le bonheur de souffrir, vous l’aurez voulu ; mais si
je suis rejeté, la faute en sera à vous qui m’aurez traité en ennemi...
Telle est cette lettre que tous les siècles ont admirée,
depuis saint Irénée, citant la phrase célèbre et déjà traditionnelle dans
l’Église: Je suis le froment de Dieu..., jusqu’à M. Renan écrivant que
les traits énergiques qu’elle renferme pour exprimer l’amour de Jésus et
l’ardeur du martyre font en quelque sorte partie de la conscience
chrétienne. La lecture attentive de l’épître aux Romains suffit,
croyons-nous, à réfuter des opinions souvent soutenues au sujet de la date et
du lieu du martyre d’Ignace. On nous permettra d’en dire encore un mot.
Plusieurs historiens pensent que le saint évêque
d’Antioche fut condamné, non pas, comme nous croyons l’avoir établi, en 107,
mais en 115, par Trajan lui-même, lors du séjour que ce prince fit à Antioche
pendant l’hiver de cette année, au milieu de sa grande guerre d’Orient. Les
Actes attribuent de même à Trajan en personne la sentence prononcée contre
Ignace, bien que la date de 107, qu’ils donnent, soit inconciliable avec cette
hypothèse. La politique extérieure de Trajan avait perdu dans les dernières
années de son règne le caractère sage, pratique, vraiment romain, qui l’avait
d’abord marquée. Ses premières guerres avaient eu pour objet d’assurer la
sécurité de l’Empire, et cet objet avait été victorieusement atteint. Après
avoir achevé de fortifier la frontière du Rhin, il s’était porté vers le
Danube, avait en deux expéditions successives refoulé les Daces, réduit leur
pays en province, semé des colonies militaires sur les deux rives du fleuve, et,
par un prodige d’assimilation que l’histoire ne saurait trop admirer, plié
rapidement une population sauvage, mais noble et intelligente, aux
institutions, aux lois et aux mœurs de Rome. Il restait à assurer l’extrême
frontière orientale du monde romain, du côté des Parthes. Cette pensée occupa
la fin du règne du Trajan ; mais, au lieu de s’y consacrer avec sa sagesse et
sa modération premières, il poursuivit la gloire puérile de renouveler les
campagnes d’Alexandre, passa l’Euphrate et le Tigre, réduisit nominalement en
provinces la Mésopotamie, l’Assyrie, et il était arrivé au centre de l’empire
des Parthes, comme Napoléon à Moscou, quand il dut commencer une désastreuse
retraite. Au milieu de cette aventureuse campagne, en 115, il passa à Antioche
un hiver, que rendit célèbre un tremblement de terre épouvantable. On suppose
que la foute, qui peut-être cherchait une victime expiatoire capable de
détourner la colère des dieux, offrit alors Ignace à son tribunal. C’est à peu
près, sauf la date, le récit des Actes ; cette hypothèse est acceptée même par
des critiques qui repoussent absolument leur authenticité. Aux yeux des uns,
elle a le mérite de s’encadrer très bien dans l’histoire des dernières années
de Trajan ; elle flatte la tendance de certains autres à reculer le plus
possible vers la fin du règne les faits de persécution attribués à cet
empereur. Nous croyons que l’épître de saint Ignace aux Romains exclut la
possibilité d’un jugement direct de l’évêque d’Antioche par Trajan. Si la
condamnation avait été prononcée dans ces conditions, le martyr n’aurait pas eu
sujet de craindre que l’influence des chrétiens de Rome la fit rapporter après
son arrivée dans la capitale de l’Empire : quel magistrat romain eût été assez
puissant pour annuler ou commuer une sentence impériale? L’idée générale de
l’épître, consacrée presque tout entière à supplier l’Église de Rome de ne
point mettre obstacle au martyre d’Ignace, ne s’explique pas, à moins
d’admettre que l’évêque fut condamné dans sa ville par un magistrat ordinaire,
probablement par le légat de Syrie, Trajan se trouvant non à Antioche, mais à
Rome, où il pouvait soit recevoir un appel, soit prononcer une grâce. La date
de 107 s’accorde tout à fait avec ce raisonnement, car en cette année-là Trajan
se reposait à Rome des glorieuses fatigues de la guerre dacique.
Si la lettre aux Romains implique cette date, elle
implique bien plus fortement encore Rome comme lieu du martyre de saint Ignace.
Les critiques qui, à la suite d’un chroniqueur du sixième siècle, Jean Malalas, contrairement à la tradition de l’Église
d’Antioche, représentée par saint Jean Chrysostome, veulent que le
courageux évêque ait été martyrisé dans cette dernière ville, sont obligés de
ne pas tenir compte de la lettre, et de l’effacer avec tout le reste de la
correspondance d’Ignace. Aucun historien sérieux ne les suivra dans cette voie.
Il demeure prouvé, aussi complètement qu’un fait historique de cette époque le
peut être, qu’au milieu du règne de Trajan, Ignace fut acheminé, par la route
militaire qui reliait l’Orient et l’Occident, vers la capitale de l’Empire. On
calcula probablement le voyage d’Ignace de manière à le faire arriver à Rome
avant la fin des fêtes qui célébraient, avec une pompe inouïe jusqu’à ce jour,
le triomphe du vainqueur des Daces. Si la guerre dacique se termina en 106, ces
fêtes, qui durèrent cent vingt-trois jours, durent remplir l’année 107.
Dix mille gladiateurs y périrent pour l’amusement du peuple romai ; onze mille
bêtes féroces y furent tuées. Mais avant de les tuer, on leur jeta sans
doute, selon l’usage, quelques condamnés. C’est ainsi que, le 18 décembre,
moururent deus compagnons d’Ignace, Zosime et Rufus.
Deux jours après vint enfin le tour de l’évêque d’Antioche. Le 20
décembre, il obtint la grâce si ardemment désirée ; moulu par la dent des
bêtes, il devint le froment de Dieu. C’était pendant les venationes par lesquelles on solennisait les Saturnales.
Vers le même temps périrent plusieurs autres chrétiens,
quelques-uns de Philippes, cette ville de Macédoine qu’Ignace, chargé de fers,
avait traversée. L’illustre et encore jeune évêque de Smyrne, saint Polycarpe,
qui devait cinquante ans plus tard verser lui-même son sang pour la foi, loue
leur patience à l’égal de celle du saint martyr et même des apôtres
Je vous prie, écrit Polycarpe aux fidèles de Philippes,
obéissez à la parole de justice et pratiquez la patience, dont vous avez vu de
vos yeux des modèles non seulement dans les bienheureux Ignace, et Zosime, et
Rufus, mais encore en d’autres, qui sont de chez vous, de même que dans Paul et
les apôtres ; persuadés que tous ceux-là n’ont pas couru en vain, mais dans la
foi et la justice, et sont maintenant dans le lieu qui leur est dû près du
Seigneur, pour qui ils ont souffert.
On voit que, vers l’an 107, Antioche ne fut pas seule
désolée par la persécution. A Antioche elle dura peu : sous le règne de Trajan
les persécutions étaient locales, temporaires, nées d’une émeute populaire ou
d’une accusation intentée dans les formes légales; la crise passait vite, mais
recommençait souvent. Saint Ignace, dans plusieurs de ses lettres, témoigne
qu’après son arrestation là paix fut rendue à
l’Église d’Antioche. Mais en même temps la persécution sévissait en
Macédoine, puisque des chrétiens étaient martyrisés à Philippes.
Telle fut la situation des Églises pendant le règne de
Trajan, soit avant, soit après le rescrit de 112 : jamais attaquées
systématiquement, toujours menacées, souvent décimées. Les persécutions locales
ne cessèrent plus; ce sont moins les empereurs que les proconsuls qui
persécutent. Nous avons vu des martyrs en Italie dès les premières années
de Trajan, et peut-être en peut-on retrouver à la même époque dans les
lointaines régions de la Chersonèse; l’an 107 nous montre la persécution
sévissant en Syrie, en Palestine, en Macédoine; en 112, nous la voyons
s’abattre sur les florissantes Églises de la Bithynie et du Pont. On peut dire
que sous Trajan la persécution ne fut pas générale, mais continue, changeant
souvent de foyers, toujours allumée quelque part.
CHAPITRE IVLA PERSÉCUTION D’HADRIEN.
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