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HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST |
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HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN
LIVRE XXVII.
Fêtes de la circoncision des princes —Ambassades de
Ferdinand, Zápolya, Ferny, des rois de Pologne, de
Russie et de France — Cinquième campagne de Soliman — Siège de Güns, et retour
de l’armée ottomane par la Styrie — Prise de Koron — Négociations de
Ferdinand à la Sublime-Porte, et conclusion du premier traité de l’Autriche
avec la puissance ottomane.
Nous avons raconté dans le livre précédent comment
l’habile politique de Soliman et de son grand-vizir chercha à pallier l'affront
reçu par leurs armes devant les murs de Vienne. Des récompenses et
des louanges furent distribuées aux soldats et aux généraux, des lettres
de victoire expédiées aux gouverneurs de l’empire et aux puissances
étrangères; il ressortait clairement de tous les actes officiels émanés de
la chancellerie ottomane, que le Sultan avait dédaigné la conquête de
l’Allemagne, que son intention n’avait été que de joindre Ferdinand, et de
le forcer à une bataille; enfin, qu’il avait eu la magnanimité
d’abandonner la couronne de Hongrie, en la mettant sur la tête de Zapolya.
C’est ainsi que la retraite de l’armée fut présentée à tous les gouverneurs des
provinces ottomanes et aux ambassadeurs étrangers sous un jour triomphant.
Dans ce même esprit de politique despotique qui impose aux nations le mensonge
comme vérité, et leur prescrit de considérer des défaites comme des victoires,
Soliman songea, dès son arrivée à Constantinople, à relever par des fêtes et
par un déploiement de magnificence inouïe, le courage de ses troupes que
n’avaient pu tromper leurs dévastations et leur butin. Il espérait ainsi
détruire les doutes qui ne laissaient pas de se propager sur ses succès,
malgré les lettres de victoire et les nombreuses investitures de fiefs.
La circoncision de ses fils lui en fournit l’occasion.
Outre les invitations d’usage aux grands et aux
gouverneurs de l’empire, il en envoya une au doge de Venise, par laquelle il
l’engageait, comme voisin et ami, à venir assister à la circoncision des
quatre princes ses fils. Mais comme le délai fixé pour se rendre à la
Porte n’était que de six semaines, à partir du jour où la lettre, avait
été expédiée, il est permis de croire que Soliman n’avait considéré cette
démarche que comme une formalité, ou qu’il regardait comme au-dessous
de sa dignité d’accorder au doge ou à son représentant le temps d’arriver
à l’époque des fêtes. Cependant, six mois environ après qu’Younisbeg
eut notifié au sénat les victoires remportées dans la campagne de Vienne
et l’abandon de la couronne de Hongrie à Zápolya, un nouvel ambassadeur vêtu
d’un splendide costume d’étoffe d’or fut introduit dans le sénat par
douze nobles de Venise, annonça la prochaine circoncision des princes, et remit
au doge l’invitation amicale du Sultan. Le doge s’excusa sur son âge et
sur la longueur du voyage, en ajoutant qu’il enverrait à sa place un
ambassadeur extraordinaire. Ainsi, outre le plénipotentiaire Pietro Zen
qui se trouvait alors à Constantinople, Mocenigo fut chargé de représenter
le doge à la fête de la circoncision, qui eut lieu le 27 juin 1530.
Vers l’heure de midi de ce jour solennel, Soliman,
accompagné de toute sa cour, se rendit à l’Hippodrome, dans la partie nord
duquel, près du Mehterkhané (caserne des musiciens de l’armée), s’élevait un
trône magnifique sur des colonnes de lapis; au-dessus était un baldaquin
resplendissant d’or, et du sommet duquel flottaient les plus riches
étoffes; le sol était couvert de tapis moelleux, et les environs se
bariolaient de tentes de mille couleurs. Les deux vizirs Ayaz-Pascha et
Kasim-Pascha vinrent à la rencontre du Sultan jusqu’à l’Arlanskhané
(ménagerie des lions, autrefois église Saint-Jean). Le grand-vizir, l’aga
des janissaires, et tous les beglerbegs de l’empire s’avancèrent à pied,
au milieu de l’Hippodrome, pour recevoir le Sultan qui seul était à cheval; ils
raccompagnèrent ainsi jusqu’aux degrés du trône qui était placé au milieu
des tentes prisés sur les princes vaincus, et les surpassait toutes en richesse
et en éclat. Les tentes d’Ouzoun-Hasan, défait par Mohammed II, et de
Ghawri, détrôné par Sélim Ier, s’élevaient à côté des statues qu’Ibrahim avait
enlevées au palais du roi de Hongrie. Au bruit des joyeuses fanfares de la
musique de l’armée, Soliman n monta sur son trône, et après que les grands
dignitaires, les vizirs, les agas, le moufti et les oulémas lui eurent
offert leurs félicitations et leurs présents, il leur donna un festin
somptueux. Le second jour, les vizirs déposés et les gouverneurs qui avaient
été invités à se rendre en personne à Constantinople furent admis au baise-main;
quatre seulement, l’ancien grand-vizir Piri-Pascha, Seïnel-Pascha qui
avait rendu de si grands services dans la campagne d’Egypte, le beglerbeg
d’Anatolie Yakoub-Pascha, et l’ancien beglerbeg de
Roumélie Iskender-Pascha, avaient été autorisés à se faire représenter par
des délégués. Le troisième jour se passa à recevoir les sandjakbegs, les
émirs kurdes et les représentants des puissances étrangères. Le
nombre des envoyés de Venise dissimula l’absence de ceux des autres
nations. Les deux ambassadeurs extraordinaires, Zen et Mocenigo, le baile
Bernardo résidant à Constantinople, et le fils du doge, Aloisio
Gritti, mandataire du Sultan auprès de Zápolya, assistèrent à ces
fêtes. La magnificence des présents déposés au pied du trône surpassa tout
ce qu’on avait vu jusqu’alors. C’était du coton d’Egypte, du damas
de Syrie, des châles et mousselines des Indes, des assiettes d’argent
pleines de pièces d’or, des tasses d’or remplies de pierreries, des plats de
lapis, des coupes de cristal, des porcelaines de Chine, des fourrures
de Tatarie, de jeunes Arabes, des chevaux turcomans, des mamlouks et
de jeunes garçons grecs, des esclaves d’Ethiopie et de Hongrie. Les
présents du grand-vizir râlaient seuls cinquante mille ducats. Soliman fit
donner au peuple le spectacle de batailles simulées dans lesquelles les
combattants étaient armés de fusils, de sabres et de lances; des assauts furent
livrés à deux tours en bois élevées à cet effet, et dont l’une était défendue
par des Hongrois. Le quatrième jour, les professeurs attachés à la cour, le
savant Khaireddin et les kadiaskers vinrent présenter leurs félicitations au
Sultan. Dans le repas qui leur fut donné, ils s’assirent à côté du
grand-vizir, et on leur servit les rôtis les plus succulents, les
sucreries les plus exquises; le peuple fut diverti par des tours
d’escamoteurs et de saltimbanques. Le cinquième jour fut consacré aux
passes d’armes et aux luttes des Mamlouks qui étaient venus d’Egypte
avec Inalbeg, begtscherkesse, investi
d’un gouvernement dans la Roumélie. L’habileté qu’ils déployèrent dans
l’escrime et l’équitation excita le plus vif enthousiasme. Le Sultan
honora les jeux de sa présence jusqu’à une heure avancée de la nuit, où
au milieu d’un feu d’artifice les deux forts en bois furent livrés aux
flammes . Le lendemain matin, on vit à leur place deux autres forts
qui avaient été construits pendant la nuit par Djarüm, homme renommé
pour son habileté dans l’équitation et les tournois; chacun de ces
forts était défendu par cent hommes qui firent mutuellement des sorties et
s’attaquèrent jusqu’à ce qu’un des deux partis eût été défait, et qu’un
grand nombre de jeunes filles et de jeunes garçons fût tombé comme
butin au pouvoir des vainqueurs. Ces réjouissances furent de nouveau terminées
par un feu d’artifice et par l’incendie des deux forts. Le septième jour,
les janissaires conduits par leur aga et les généraux de la cavalerie portèrent
en procession solennelle les palmes des noces, appelées aussi
cierges de la circoncision; ces palmes formaient des cylindres ornés de filigranes
d’or et d’une foule de délicates sculptures représentant des fleurs, des
fruits, des oiseaux, et des quadrupèdes, symbole de la fécondité et de
la force créatrice. Le huitième et le neuvième jour se passèrent en
danses et en concerts; sur une corde tendue entre la colonne et
l’obélisque de l’Hippodrome, un saltimbanque égyptien fit des prodiges
d’adresse, tandis que les matelots et les janissaires rivalisaient d’agilité
pour gagner les prix suspendus à des mâts de cocagne. Le dixième jour, les
professeurs et leurs suppléants ayant moins de cinquante aspres
de revenu par jour, ainsi que les juges et les professeurs en
retraite, furent invités à un festin splendide. Des sauteurs montèrent sur
l’obélisque et la colonne de l’Hippodrome. Les trois jours suivants furent
remplis par les jeux des bouffons, des jongleurs et le spectacle des
ombres chinoises. Les saltimbanques furent tous richement payés de pièces
d’or et d’argent qu’on leur jeta à la tête, ou qu’on leur appliqua sur le
front. Le quatorzième jour, les agas de la cour et de
l’armée allèrent chercher au vieux serai les trois princes, Moustafa,
Mohammed et Sélim; les vizirs vinrent à pied à leur rencontre jusqu’à
l’entrée de l’Hippodrome, et les conduisirent à la tente du padischah, où
était dressée la salle du diwan. Le lendemain eut lieu le banquet
impérial. A la droite du Sultan étaient le grand-vizir, les deux vizirs
Ayaz et Kasim, les beglerbegs et juges d’armée de Roumélie et d’Anatolie,
le précepteur du prince, Khaïreddin, et le fils du khan des Tatares; à sa
gauche, l’ancien grand-vizir, Piri Mohammed-Pascha, Seïnel-Pascha, Ferroukh-schadbeg, descendant de la dynastie du
Mouton-Blanc, Mouradbeg, fils du sultan d’Egypte
Kanssou Ghawri, et Latifbeg, fils du dernier
prince de la famille de Soulkadr. Le seizième jour fut
remarquable entre tous les autres par les savantes dissertations
qui furent faites en présence du Sultan. Le maréchal de la cour et le
général des munitions furent chargés de se rendre, le premier auprès du
moufti, le second auprès du précepteur des princes pour les inviter
à assister aux conférences des oulémas. A la droite du Sultan étaient
placés le moufti et le juge d’armée d’Anatolie, Kadribeg;
à sa gauche, le précepteur des princes et le juge d'armée de Roumélie,
Fenarizadé Mouhiyeddin. Soliman donna pour thème de la discussion,
le Pater noster musulman, c’est-à-dire la première soura du Koran. Les réponses habiles furent couvertes
d’applaudissements, l’ignorance ou l’embarras furent suffisamment punis par le
silence; une peine plus cruelle fut réservée au professeur Soliman
Khalifé, qui, dans l’impatience de ne pouvoir trouver ses mots, tomba
frappé d’apoplexie, et mourut dans la maison où on l’avait transporté Le
dix-huitième jour enfin vit célébrer la solennité de la circoncision, dans
le palais d’Ibrahim près de l’Hippodrome. Les vizirs, les beglerbegs, les
oulémas, introduits en présence du Sultan, lui baisèrent la main et furent
revêtus de kaftans d'honneur; nouvelles réjouissances et feu d’artifice comme
les jours précédents. Enfin, après avoir duré trois semaines, ces
fêtes furent terminées par une course dans la plaine des eaux
douces. Soliman, fier de tout le faste qu'il avait déployé, dit au
grand-vizir: « Quelles sont à ton avis les plus belles noces, les tiennes
avec ma sœur, ou celles de mes fils? » Ibrahim lui répondit: « Il n’y
a jamais eu et il n'y aura jamais de noces comme les miennes. — Comment
cela? répliqua Soliman quelque peu déconcerté par cette réponse inattendue. —
Votre Majesté, dit Ibrahin, n’a pas eu à ses noces un convive comme celui que
j’ai eu; les miennes ont été honorées de la présence du padischah de la
Mecque et de Médine, du Salomon de notre époque. » Soliman, agréablement
surpris de cette adroite louange, s’écria: « Sois donc mille fois
loué de m’avoir ainsi rappelé à moi-même. »
Trois mois après les fêtes de la circoncision (17
octobre), arriva à Constantinople la seconde ambassade de Ferdinand d’Autriche,
composée de Nicolas Jurischitz, chevalier et chambellan héréditaire
en Croatie, commandant des forces de l’empire à Saint-Veit et à Güns, et
de Joseph de Lamberg, comte de Schneeberg, chevalier de la Styrie. Leur
suite comptait vingt-quatre personnes, parmi lesquelles se trouvait, en qualité
d’interprète latin, Benoît Curipeschitz d’Obembourg,
auteur de mémoires historiques sur cette ambassade. Cinquante tschaouschs
vinrent à leur rencontre jusqu’à une demi-lieue hors de la ville, et
les conduisirent au khan (hôtel) des ambassadeurs, où ils les enfermèrent
d’après l’ordre du Sultan, en veillant toutefois à ce que rien ne leur
manquât. Le neuvième jour de leur arrivée, Jurischitz et Joseph de
Lamberg furent reçus par Ibrahim (95 octobre). Leurs instructions leur
ordonnaient expressément de n’expliquer qu’en allemand le motif de leur
mission au grand-vizir ou au Sultan, tant on avait de respect alors à la
cour d’Autriche pour la langue de la patrie. Ibrahim refusant qu’on lui
traduisit les paroles des ambassadeurs en latin, parce que son interprète ne
savait que l’italien, ceux-ci transigèrent, et se bornèrent à demander un interprète
croate, ce qui leur fut accordé; alors Jurischitz s'adressa à Ibrahim en
cette langue qui était la sienne, et le pria de leur obtenir une audience
du Sultan. Le grand-vizir les accabla de questions sur le séjour actuel de
Charles-Quint et de Ferdinand, sur les habitudes de ces princes, l'état de
leurs affaires, etc., etc. Pendant toute la durée de sa conversation sur
l'empereur et le roi de Bohême et de Hongrie, il ne nomma jamais le
premier que le roi d'Espagne, et le second que Ferdinand tout court.
La paix entre Charles et le pape, remarqua-t-il en souriant, ne pouvait
être aussi sincère que le prétendaient les ambassadeurs, puisque les troupes
impériales avaient pillé Rome et fait le pape prisonnier. Le pape et le roi
de France, continua-t-il, avaient imploré le secours du Sultan, et la conduite
du roi d'Espagne à l'égard de François Ier était inhumaine. Il leur
tint encore plusieurs discours semblables, et leur demanda l'objet des
négociations qu’ils étaient chargés d'entamer; ceux-ci qui avaient reçu
l’ordre de ne s’expliquer que devant le Sultan lui-même,
firent quelques difficultés de se rendre au désir
d’Ibrahim; cependant ils lui présentèrent un petit écrit latin
dans lequel étaient sommairement indiqués le but et la nature de leur
mission. Ils se gardèrent bien d’entrer dans des détails à ce sujet,
craignant que si le grand-vizir était trop bien instruit de l'affaire qui les
amenait, ils ne dussent renoncer à être introduits auprès du Sultan, et se
retirer comme Hobordansky, sans avoir rien conclu. Dans une seconde
audience, Ibrahim leur ôta cette crainte, et ils lui déclarèrent que Ferdinand,
toujours fidèle à l’esprit de la lettre conciliatrice apportée à Soliman par
Hobordansky en contradiction avec sa mission verbale qui était toute
guerrière, les avait envoyés pour conclure un traité de paix. Ibrahim se
répandit en déclamations sur la conquête de la Hongrie par son maître
pendant l’absence de Ferdinand, en invectives contre Hobordansky, qui,
contrairement au contenu de ses instructions écrites, avait
réclamé un grand nombre de forteresses, et même celle de Semendra.
«On avait dû, ajouta-t-il, envisager la mission de Hobordansky sous ses deux
faces, et le renvoyer avec des paroles dures et une lettre amicale. Alors
le Sultan s’était mis en campagne pour chercher Ferdinand, et ne l’ayant pas
trouvé à Ofen. il s’était rendu devant la belle ville de Vienne,
bien digne d’être la capitale d’un empire, Ferdinand fuyant toujours
devant les armes victorieuses des Ottomans, Soliman avait déchaîné les
akindjis sur la terre d’Allemagne, pour montrer que le
véritable empereur était arrivé, et avait endommagé quelque peu les
murs pour laisser un souvenir de sa visite, ne venant pas conquérir, mais
simplement parcourir le pays; il n’avait pas traîné avec lui de grosse
artillerie, et s’était retiré lorsque le froid avait rendu cette espèce de
promenade militaire trop pénible; à son retour, il avait couronné son
serviteur Yanousch roi de Hongrie, parce que
Ferdinand n’étant que le gouverneur de Vienne pour le roi d’Espagne, n’avait
aucun droit sur ce pays. Là-dessus Ibrahim se mit à injurier
Charles-Quint, qui n'avait fait son expédition d'Italie, que pour
extorquer de l’argent à François Ier et au pape, et qui se croyait empereur,
parce qu'il avait mis sur sa tête la cape et la couronne. « L’empire est
dans le sabre, continua-t-il; quant à la paix, elle sera impossible, tant
que Ferdinand n’aura pas renoncé à la Hongrie et rendu ce qu’il en
possède encore; tant que Charles-Quint n’aura pas quitté l'Allemagne pour
se retirer dans la péninsule, et laisser Yanousch dans la paisible possession du trône qui lui a été donné.» Les
ambassadeurs représentèrent inutilement à Ibrahim l’exagération de ses
demandes, et terminèrent en lui faisant une offre d'argent.
Mais celui-ci, leur montrant du doigt les Sept-Tours, leur répondit
qu’elles regorgeaient d’or, que par conséquent son maître n’avait que faire de
leurs richesses; que les derniers ambassadeurs (Hobordansky et Weixelberger) avaient voulu lui donner, à
lui, Ibrahim, cent mille florins pour acheter sa protection, mais qu'il
leur avait dit et répétait encore, en cette circonstance, qu’aucune espèce
de présents ne pourrait lui faire déserter les intérêts de son maître, et
qu'il aimerait mieux l'aider dans la conquête du monde entier, que
lui conseiller la restitution des paya conquis. Les ambassadeurs s'excusèrent
de leurs offres, et le prièrent de leur obtenir du Sultan une audience qui leur
fut effectivement accordée huit jours après. Le 7 novembre 1530, ils
furent solennellement introduits dans le serai; en traversant la
première cour, ils remarquèrent deux éléphants avec leurs guides, et, à
leur entrée dans la seconde, ils furent salués par les mugissements de dix
lions et de deux léopards enchaînés. Les gardes-du-corps (solaks), les
valets de la cour coiffés de bonnets d’or, et trois mille janissaires se
tenaient devant la salle du diwan, dans l’intérieur de laquelle était le
grand-vizir ayant à sa droite les vizirs Kasim et Ayas, ainsi que le
beglerbeg de Roumélie Behram-Pascha, et à sa gauche les deux kadiaskers, les
trois defterdars, et le secrétaire d’État. Lamberg adressa la parole au
grand-vizir en allemand, et répondit ainsi à ses questions sarcastiques,
jusqu’à ce qu’il fût introduit avec son collègue en présence du Sultan
par le grand-maréchal et le grand-chancelier. Il tint à Soliman un
discours en langue allemande, que l’interprète de l’ambassade traduisit en
latin, et l’interprète de la cour en turc. Après la présentation des
lettres de créance, Jurischitz prit la parole en langue croate, remit à
Soliman un écrit où leur demande était exposée en langue latine, et
termina en sollicitant une prompte réponse. Le Sultan fit un signe
d’assentiment, dit quelques mots, et le grand-vizir donna aux deux ambassadeurs
l’assurance qu’on se rendrait le plus tôt possible à leurs désirs. Deux jours
plus tard, ils furent invités à paraître devant Ibrahim, qui, revenant sur
ses premiers discours, se plaignit de nouveau amèrement de Hobordansky, et
allégua l'impossibilité qu'il y avait à ce que son maître rendît la
Hongrie deux fois conquise par ses armes; il ajouta que Souleïman avait entrepris la première expédition sur
les instantes prières du roi de France et de la reine-mère et avait promis au
rival de Charles-Quint de le secourir par terre et par mer, contre ses ennemis
(25 février 1526 — rebioul-sani 932).
Le grand-vizir et les ambassadeurs se refusant à toute concession
relativement à la Hongrie, Lamberg et Jurischitz demandèrent leur audience de
congé; six jours après, ils furent reçus par le Sultan qui leur donna sa
main à baiser, et des lettres pour Ferdinand.
Pendant que Lamberg et Jurischitz négociaient la paix à
Constantinople, le général de Ferdinand, Guillaume de Rogendorf, assiégeait
Ofen, et le jour même où Ibrahim se plaignait des demandes hautaines de
Hobordansky, celui-ci pénétrait dans la citadelle avec les soldats de
Zápolya, à leur retour d’une sortie, bien déterminé à en finir avec le
protégé de Soliman, même aux dépens de sa vie. Hobordansky fut reconnu, et
le poignard qu’on trouva sur lui fut une preuve suffisante du meurtre
qu’il avait projeté; il fut mis dans un sac et jeté dans le Danube. Telle
fut la fin misérable du brave défenseur d’Yaitzé, le
premier ambassadeur de Ferdinand près la Porte-Ottomane. La capitale
de Hongrie était défendue, sans parler des nationaux, par Kasim-Pascha, le Mouminaga et le mandataire de Soliman Âloisio
Gritti, et trois mille Turcs. Rogendorf poussa vigoureusement le
siège pendant six semaines, mais ce terme expiré, il fût contraint de se
retirer; les secours sur lesquels il avait compté n’étaient pas arrivés;
d’ailleurs il était menacé de la flottille de Mohammedbeg, montée
de troupes fraîches, bien pourvue de munitions de guerre et de
provisions de bouche, et il avait à redouter en outre l’arrivée de deux
mille cavaliers qui devaient suivre Mohammedbeg de près. Six semaines
avant le siégé d’Ofen par Rogendorf, Mohammed et Mourad, sandjakbegs
de Semendra et de l’Herzégovine, sous prétexte de faire des courses sur te
territoire de Ferdinand, avaient ravagé la moitié de la Hongrie. Mohammed
porta le fer et le feu dans la contrée située entre la Wag et le Neutre, et jeta l’épouvante dans les villes des montagnes. Mourad
brûla la place de Bainocz qui avait été abandonnée de ses habitants.
En moins de quinze jours, plusieurs districts, non seulement de Ferdinand,
mais encore de Zápolya avaient été dévastés, et dix mille Hongrois traînés
en esclavage. S’il faut en croire Istuanfi, Zápolya,
en voyant passer à Ofen ces malheureux prisonniers, versa sur leur
infortune de stériles larmes. Les akindjis étaient en même temps tombés
sur la Carniole; ils renouvelèrent jusqu’à quatre fois leurs excursions depuis
Noël jusqu’à Pâques, et en ramenèrent plus de trois
mille prisonniers.
Soliman à son retour de Brousa,
où il avait été se livrer aux plaisirs de la chasse, reçut la nouvelle de
la délivrance d’Ofen. L’hiver fut consacré aux
affaires d’administration intérieure; plusieurs gouverneurs contre
lesquels existaient des accusations furent destitués, d’autres déplacés. Le
beglerbeg de Roumélie, Behram-Pascha, ayant été assassiné par
ses esclaves, ses meurtriers furent exécutés, et son gouvernement revint
de nouveau aux mains du grand-vizir. Ibrahim s’occupa plus que le Sultan lui-même
des ambassades qui parurent à la Porte dans le courant de l’hiver. Un
envoyé du roi de Pologne, chargé d’offrir au Sultan de riches présents et de
lui renouveler l’assurance de l’amitié de Sigismond, fut congédié
avec une mission semblable de Soliman pour son maître; les ambassadeurs
des deux prétendants Zápolya et Pereny rivalisèrent entre eux pour capter
la bienveillance d’Ibrahim, et lui firent don chacun d’une large coupe
d’or d’une grande valeur; l’ambassadeur de Russie, porteur d’une lettre de
Wassili datée du mois d’avril 1531, vint demander ce qu’étaient devenus
les deux chargés d’affaires qui s’étaient rendus précédemment à Belgrade,
et exiger leur liberté, en menaçant la Porte du feu et du fer. Les
rapports de Soliman et de Wassili en restèrent là; mais sept ans plus
tard, ce dernier étant mort, son successeur Jean IV fit partir de Moscou
pour Constantinople, Adaschew, un des officiers de sa cour, avec des
lettres amicales pour le Sultan.
Soliman dirigea sa cinquième campagne, ainsi que nous
l’avons dit, contre l’Allemagne et Charles-Quint, et non contre Ferdinand,
auquel il refusait le titre de roi de Bohème et de Hongrie, ne le
considérant que comme un délégué du roi d’Espagne, et ne l’appelant jamais
dans ses lettres que gouverneur de Vienne. L’orgueil immodéré d’Ibrahim et
de son maître dédaignait de voir en Ferdinand un adversaire digne de leur
grandeur et de leur puissance, et ne pouvait accepter que Charles-Quint
comme rival dans la lutte qui s’était engagée pour la couronne de Hongrie.
Soliman ambitionnait la gloire de se mesurer avec le roi d’Espagne, qui,
par son gouverneur de Vienne, inquiétait les frontières du royaume de
Hongrie, récemment constitué en fief de l’empire ottoman en faveur de
Zápolya; mais tout en voulant faire à Charles-Quint l’honneur de le
combattre, il ne le reconnaissait pas pour cela comme empereur;
c’était un titre qu’il ne voulait partager avec personne,
parce qu’ainsi que le disait souvent Ibrahim, il ne devait y avoir
qu’un seul empereur au monde comme il n’y avait qu’un Dieu dans le ciel.
Charles-Quint, le vainqueur de Pavie, le conquérant de Rome, Charles-Quint qui,
l’année précédente, dans la diète de Ratisbonne, avait cherché à ébranler toute
l’Allemagne contre les Turcs, et dont la puissance et les
vastes projets avaient excité la jalousie de François Ier, était le
seul ennemi digne de tomber sous les coups de Soliman, qui s’intitulait le
schah des schahs, le grand padischah, et le dominateur du monde
Soliman partit de Constantinople le 25 avril 1532 (19
ramazan 938). Son armée, suivie d’un parc d’artillerie de trois cents
canons , comptait deux cent mille hommes, parmi lesquels seize mille
des troupes de Roumélie, trente mille de celles d’Anatolie, douze mille
janissaires, vingt mille cavaliers réguliers et soixante mille akindjis.
Soliman sut faire régner la plus sévère discipline parmi ses troupes, en
punissant ou en récompensant à propos. A son passage à Nissa, il reçut une
nouvelle ambassade de Ferdinand, composée des comtes de Lamberg et de Nogarola,
envoyés pour demander la prolongation de la trêve conclue à Wissegrade
avec Zápolya. L’ambassadeur français Rinçon, qui
était venu chercher le Sultan à Belgrade (5 juillet 1532 —
1er silhidjé 938), obtint une audience dans laquelle on suivit le
cérémonial observé pour Zápolya lors de la dernière campagne. Les envoyés de
Ferdinand furent loin d’être aussi bien traités que celui de François Ier,
lequel repartit avec de nouvelles assurances d’amitié du Sultan pour son
maître. A Essek, Pierre Pereny et son fils furent admis à baiser les mains, non
pas du Sultan, mais du grand-vizir. Gritti ayant, peu de temps
après, conseillé leur arrestation, deux des compagnons de Pereny qui
voulurent se défendre furent massacrés, deux autres purent se racheter, et
Pereny lui-même fut obligé, pour recouvrer sa liberté, de lasser
comme étage son fils âgé de sept ans qui fut remis entre les mains de
Zapolya. Cet enfant ayant été circoncis par la suite et envoyé à
Constantinople ne revit jamais son père. Depuis son départ de Belgrade,
l’armée ottomane s’était renforcée de quinze mille Tatares, conduits par Sahib
Ghiraï, frère du khan de Crimée; à Essek, Khosrewbeg, gouverneur de
Bosnie, la joignit à la tête de cent mille hommes. Soliman prit
sur sa route les châteaux-forts de Siklós, Egerszeg, Babocsa, Belovâr, Berzencze, Kápolna, Csicsó, Safade, Kapornak, Wutusch, Pœlœské, Rum, Hidwég, Kœrmendvâr, Ykervâr, Mesteri,
Szombathely. Mais il ne triompha pas aussi facilement de la petite place
de Güns, dont le commandant Nicolas Jurischitz s’immortalisa par sa
brillante défense.
Le 9 août, le grand-vizir vint camper sous les murs de
Güns, et trois jours après Soliman arriva par un temps pluvieux. De tous
côtés on braqua de petits canons, faucons et fauconneaux, dont le plus
fort lançait des biscayens de la grosseur d’un œuf d’oie; cependant au
bout de trois jours les créneaux des remparts avaient disparu; en même
temps des mines furent pratiquées, et l’attaque commandée sur
toute la ligne. Jurischitz compte dans son rapport au roi douze
assauts, dont quatre sont mentionnés avec leur date par le journal de
Soliman et les historiens turcs. Les murs furent minés en treize endroits,
et on ouvrit une brèche de huit toises de largeur. Soliman fit amonceler
des fascines, en forma deux espèces de monticules qui dominaient les
remparts, et du haut desquels les assiégeants, munis
d’excellentes armes, inquiétaient beaucoup la garnison.
Jurischitz réussit à y mettre le feu, qui fut presque
aussitôt éteint. Le dix-neuvième jour de l’arrivée du Sultan devant
Güns (38 août), Jurischitz venait d’écrire son rapport au roi,
lorsqu’Ibrahim le fit sommer de rendre la ville, de se reconnaître tributaire,
ou bien de se racheter moyennant deux mille ducats hongrois, dont il
serait fait présent aux capitaines des janissaires. Jurischitz répondit:
que Güns n’était point à lui, que par conséquent il ne pouvait obliger à
un tribut une ville sur laquelle il n’avait aucun droit, et en
outre que les habitants ne possédaient pas les deux mille ducats
demandés. Trois autres sommations d’Ibrahim n’ayant pas obtenu d’autre
réponse, l’attaque fut immédiatement résolue. Ibrahim, pour stimuler le courage
des troupes, fit annoncer une augmentation de solde et la création de
nouveaux fiefs. « Chacun, dit Petschewi, prit son âme sur sa
langue et s’écria: J’aurai la tête de l’ennemi, Ou il aura la mienne.
» Déjà huit drapeaux avaient été plantés sur les murs par les
janissaires et les azabs, lorsque les
vieillards, les femmes et les enfants, qui attendaient leur dernière heure
blottis derrière un retranchement d’arbres, poussèrent des cris si perçants et
si lamentables, que les assaillants effrayés s’enfuirent,
abandonnant même deux étendards à l’ennemi. Ce résultat parut assez
extraordinaire aux assiégeants et aux assiégés, pour qu’ils crussent
devoir lui donner une interprétation merveilleuse. Les premiers prétendirent
avoir vu un cavalier céleste qui les menaçait de son épée flamboyante, et
les seconds se persuadèrent avoir été secourus par saint Martin, le grand
patron de Szombathely (Stein sur l’Anger). Trois heures s’étaient écoulées
depuis la retraite des Ottomans, lorsque quatre parlementaires se présentèrent
sur la brèche pour inviter Jurischitz à se rendre au camp sur la
parole du grand-vizir, car, disaient-ils, sa valeur avait
trouvé grâce devant le Sultan, qui le verrait volontiers et auquel il
devrait rendre hommage. Jurischitz, blessé dans le dernier assaut,
n’aurait pu tenir encore une heure, si on eût repris l'attaque; il lui
restait à peine la moitié des sept cents braves qui composaient la
garnison lors de l’investissement de la place. La poudre manquait à
l'artillerie, et le courage commençait à défaillir aux soldats. Jurischitz
accepta donc la proposition, mais non sans exiger un sauf-conduit, et
la remise entre ses mains de deux étages. L'un des quatre députés lui
présenta un sauf-conduit qu'il tira de son sein, et deux d'entre eux se
constituèrent prisonniers. Jurischitz fut conduit par l’aga des
janissaires devant Ibrahim, qui se leva à son approche, lui tendit
les mains, et le pria de s’asseoir. Après s’être enquis s’il était
entièrement rétabli de la maladie dont il avait souffert à Constantinople,
et si sa blessure était grave, le grand-vizir lui demanda pourquoi il ne
s'était pas rendu comme Bathyany et Pierre d'Eberaus, et s'il attendait encore des secours de son
maître. Jurischitz, éludant cette dernière question, lui répondit qu'il
ne se ressentait plus de son ancienne maladie, que ses deux blessures
provenant, l’une d’une arme à feu, l’autre d’un coup de pierre, ne présentaient
rien dé dangereux, et enfin que son honneur ne lui permettait pas de
rendre hommage à l’ennemi de son maître, à moins que d’y être forcé.
Ibrahim lui répliqua qu’il devait se prosterner devant le Sultan, qui lui
faisait don de la ville et de la citadelle. Mais Jurischitz
avait appris, pendant son ambassade à Constantinople, que le meilleur
moyen d’obtenir une grâce d’Ibrahim était de flatter ses passons
ambitieuses; il lui répondit qu’il était trop faible pour paraître devant le
Sultan, qui, du reste, sanctionnait toujours les décisions de son
grand-vizir. Ibrahim, que cette réponse prit par son fiable, accepta
gracieusement l’excuse de Jurischitz, et se rendit en outre à la demande qu’il
lui fit de placer à l’entrée de la brèche douze soldats turcs pour en
interdire l’accès au reste des troupes. L’aga des janissaires désira voir
la citadelle, mais Jurischitz, aussi prudent que brave, prétexta,
pour se dispenser de l’y recevoir, que la garnison était composée
d’Epagnols et d’Allemands indisciplinés, que d’ailleurs il n’avait pas
engagé sa parole pour la citadelle, mais seulement pour la ville. Ayant fait
agréer cette réponse à Ibrahim, il lui offrit de riches
vases d’argent, ainsi qu’aux autres grands de l’armée, et il fut
lui-même revêtu d’un habit d’honneur. Un détachement de Turcs vint occuper la
brèche au son de la musique et drapeau déployé; sur cé drapeau, de couleur
pourpre, se lisait en lettres blanches : Il n’est point d‘autre Dieu que
Dieu, et Mohammed est son prophète. Ces paroles furent répétées à
haute voix par les Turcs, et cette glorification de leur religion en
présence des chrétiens fut regardée par eux, à défaut du pillage de Güns,
comme une satisfaction suffisante donnée à l’honneur du Sultan. Le mouteferrika (fourrier), qu’Ibrahim envoya le jour
suivant (29 août — 26 moharrem) annoncer à Soliman la reddition de
Güns, reçut un kaftan d’honneur, et eut son traitement augmenté de dix
mille aspres par an à titre d'argent d'orge; le Sultan témoigna sa
satisfaction au grand-vizir en lui donnant de splendides vêtements et un turban
garni de plumes de héron. Le lendemain Soliman tint un diwan, dans
lequel les vizirs, beglerbegs et begs de
l’empire vinrent lui offrir leurs félicitations. Le jour suivant, arriva
la nouvelle de la soumission d’Altenbourg, et furent congédiés les
ambassadeurs de Ferdinand, Lamberg et Nogarola, qui, à leur retour de
Belgrade, avaient été chargés d’une nouvelle mission auprès du
Sultan à Mohacz, mais avec aussi peu de succès que la première fois. Dans
la dernière audience que Soliman leur donna, il leur remit, avec des
présents, une lettre dans laquelle il menaçait Ferdinand de la dévastation de
ses États et lui portait le défi de venir se mesurer avec lui en bataille
rangée. Cette lettre était écrite en caractères d’or et d’azur, et renfermée
dans une bourse d’écarlate. Ainsi Güns dut à l’héroïsme de Jurischitz de
soutenir, comme Vienne, pendant trois semaines, le choc de toutes les
forces de l’empire ottoman sous les ordres du Sultan lui-même.
Vienne s’attendait d’autant plus à voir reparaître
Soliman, que les akindjis, sous la conduite de ce même Kasim qui, lors du
dernier siège, avait pénétré jusqu’à l’Enns, saccageaient alors les
districts de la basse et de la haute Autriche. Cependant on reçut
bientôt la nouvelle inattendue que l’armée ottomane, prenant à gauche de Güns,
s’était jetée sur la Styrie. La saison avancée, le manque de vivres,
et surtout l’expérience récemment faite devant Güns de la résistance
que peuvent opposer à de grandes armées de faibles murs défendus avec
courage, durent provoquer cette détermination de Soliman, plus encore que
l’annonce des troupes espagnoles et italiennes venant renforcer celles de
Ferdinand. Soliman étant entré en campagne à peu près sans artillerie de
siège, il est à croire que le but primitif de cette
expédition n’avait pas été la prise de Vienne, mais une bataille
en rase campagne avec Charles-Quint. On en trouve une nouvelle preuve
dans la lettre apportée de Güns par les ambassadeurs autrichiens, Lamberg et
Nogarola. Mais l’armée de Charles-Quint et de Ferdinand se tenant
renfermée dans Vienne, et la place forte de Neustadt se trouvant entre les
Ottomans et cette ville, cette campagne qui s’était annoncée d’une manière
si gigantesque, se réduisit à des excursions en Styrie, les plus
désastreuses qu’eût encore éprouvées cette province
Cependant Kasimbeg, reprenant à travers l’Autriche les
chemins qu’il avait déjà battus lors de la dernière campagne, passa l’Enns à la
tête de quinze à seize mille akindjis, mit tout à feu et à sang, massacrant les
vieillards et les enfants, et liant aux croupes de ses chevaux
les jeunes filles et les jeunes garçons. A Ernsthofen,
une division traversa l’Enns , et se rendit par Kleink, Disbach, Stadtkirchen à Wolfern et Losensteinleithen.
Ce dernier bourg fut défendu seulement par quelques hommes, et, dit-on
même, par un seul, qui avait placé des fusils à toutes les
fenêtres; le premier coup tiré ayant heureusement frappé un des chefs
ennemis, les assiégeant, au nombre de cinq cents, retournèrent sur leurs
pas. La ville de Steyer dut le départ des akindjis bien moins à l’arrivée
dans ses murs de mille hommes de grosse cavalerie qu’à la retraite de
Soliman. Ce corps de douze mille akindjis, après avoir menacé Steyer,
brûla sur son passage le bourg de Weyer, mais il échoua dans
son attaque sur Waidhofen; les habitants firent
une sortie, lui prirent trois cents chevaux, et délivrèrent quatre cents
prisonniers. Kasim ne suivit pas les bords du Danube, et revint par le
Wienerwald, chaîne de montagnes couverte de forêts, d’où il comptait sortir
aux environs de Baden, pour aller rejoindre Soliman en Styrie. Mais
les défilés conduisant dans cette province avaient été occupés dès le 19
septembre par les troupes impériales sous les ordres du comte palatin
Frédéric. Les Turcs en arrivant à Pottenstein, trouvèrent la position de
Loibersdorf occupée par Schærtlein de Burtenbach, capitaine du contingent
d’Augsburg, avec vingt-deux bannières de lanciers impériaux. Schærtlein de Burtenbach, se détachant à la tête de dix
bannières, attaqua l’ennemi fort de huit mille hommes avec cinq cents
arquebusiers, le délogea de Pottenstein, et, le poussant devant lui, le
conduisit sous le canon du comte palatin Frédéric. Kasim, sentant
la difficulté de se frayer un passage à travers les impériaux avec les
prisonniers qui embarrassaient ses mouvements, fit massacrer quatre mille
d’entre eux. Puis profitant d’une nuit orageuse, à la faveur de
laquelle il espérait se sauver, il divisa ses troupes en deux corps:
le premier sous les ordres de Feriz, gagnant au sud, s’ouvrit un chemin à
travers les bois, et parvint heureusement à entrer en Styrie, où il suivit
les traces du gros de l’armée; le second, conduit par Kasimbeg en
personne, attaqué d’abord par le capitaine du contingent d’Augsburg, tomba sous
le feu du palatin Frédéric, en débouchant de la vallée
de Starhemberg. Kasimbeg ayant été frappé un des premiers, Osman prit sa
place, et s’avança hardiment dans la plaine, où il trouva les troupes du
comte Lodron et du margrave Joachim de
Brandebourg. Ce fut moins une bataille qu’une boucherie, car les cavaliers
ottomans, dont les chevaux étaient exténués de fatigue, et dont les lances
s’étaient rompues dans les précédentes rencontres, ne pouvaient opposer de
résistance; quelques-uns de ceux qui purent s’enfuir furent massacrés par
les paysans dans la gorge de Priggliz, d’autres
furent précipités du haut d’un rocher près de Sebenstein.
Les débris de ce corps d’armée ayant été ralliés par Osman entre Bade
et Traiskirchen, rencontrèrent d’abord les
troupes impériales, puis une division hongroise; Paul Bakics courut sur
Osman la lance en arrêt, le désarçonna, puis saisissant le poignard
suspendu au pommeau de sa selle, lui donna le coup de mort, et le dépouilla de
sa brillante armure. Le casque de Kasim, orné d’incrustations d’or et de
pierres précieuses, et surmonté de plumes de vautour, fut présenté à
Charles-Quint par le comte palatin Frédéric, par allusion au vautour ottoman
vaincu par l'aigle d'Autriche.
Ainsi des seize mille akindjis de Kasimbeg, quelques-uns
seulement, sous la conduite de Feriz, parvinrent à entrer en Styrie; cette
province était sillonnée par l'armée de Soliman qui passa par les vallées
de Friedberg, Kirchberg et Hartberg, pour venir camper devant Grætz. Les
habitants de Friedberg, de Kirchberg et de Hartberg s’étaient
réfugiés dans leurs églises transformées en citadelles; ils
purent sauver leur vie, mais non leurs habitations qui furent livrées
aux flammes. Près du fort de Weissenbourg, situé
sur les frontières de Hongrie et de Styrie, les Ottomans furent obligés de
laisser un de ces canons-monstres dans lesquels un homme pouvait
entrer. Cet abandon forcé prouve que les chemins, pour nous servir de
l'expression du Journal de Soliman, étaient « pénibles comme le
jugement dernier », et que l'armée n'était pas entièrement dépourvue
de grosse artillerie, quoiqu’elle n’en eût pas au siège de Güns. Le
châtelain de Poltau tenta de surprendre près de Gleisdorf une division ottomane, et engagea une lutte
acharnée (10 septembre), dans laquelle il fut fait prisonnier après avoir
vu périr quatre cents des siens. En même temps le khan des Tatares
dévastait la rive gauche de la Murr. Enfin l'armée arriva devant
Grætz, « cette belle et grande ville, dit l'historien Ali, dont les
jardins et les vignes ressemblent au paradis, et dont les maisons et les
édifices sont le séjour des riches. » Il est possible que Soliman ait essayé de
s’emparer de Grætz; du moins on serait fondé à le supposer d’après la
tradition qui affirme que les Ottomans avaient pénétré jusqu’au pied du
château, près de l'ancienne porte de la ville, ou on a représenté, en foi
de cet événement vrai ou non, la figure d'un Turc. Ce qui paraîtrait
justifier cette opinion serait l'assertion de tous les historiens turcs qui ne
craignent pas d'affirmer la prise de Grætz , avec autant de vérité
toutefois que celle de Güns. Mais cette prétendue conquête est démentie par
le Journal même de Soliman, qui ne dit pas un mot de la soumission de
Grætz, et qui ne mentionne que le passage de l'armée sur la Murr, au-dessous de
cette place, avec quelques pertes en hommes et en bagages (19 septembre).
Si les Turcs eussent été maîtres de Grætz, ils y auraient passé le temps nécessaire
pour jeter un pont sur la Murr, et Soliman ne se serait pas exposé
à se noyer dans une rivière de Styrie. Jean Katzianer, après avoir
repoussé les akindjis qui étaient entrés dans la province du côté de
Neustadt, se réunit aux troupes de Grætz, tomba à Ferniz sur l'arrière-garde ottomane forte de huit mille hommes, la
battit complètement, et en rapporta plusieurs trophées, entre autres la
tête d'un pascha. Le 14 septembre, Soliman campa devant Sekau, où il trouva des
provisions en abondance, et quelques jours plus tard sur les rives de la Drave,
près de Marbourg. Le commandant de cette place, Sigismond Weixelberger,
qui avait anéanti un corps de deux mille Turcs dans les champs de
Leibnitz, repoussa trois assauts qui lui furent livrés. Soliman resta quatre
jours sur les bords de la Drave, jusqu'à l'entier établissement d'un
pont; les vizirs et les agas activaient les travaux le bâton à la
main. Lorsque le pont fut achevé, les troupes s’y précipitèrent pêle-mêle,
et il fallut la présence du grand-vizir et des paschas pour maintenir
l'ordre, et arrêter cet empressement qui aurait pu avoir des
suites fatales. Enfin l’armée ayant effectué son passage vers midi du
septembre, le Sultan ordonna de livrer le pont aux flammes, et récompensa
le zèle déployé en cette occasion par Ibrahim, en lui faisant
don d'un cheval richement enharnaché et d'une somme d'argent. L'armée
continua sa marche le long de la Drave par le Pas de Vinicza sa retraite de la Styrie lui présenta autant de difficultés que son entrée
dans cette même province, et chaque jour était signalé par la perte
d’une partie des bagages. Les akindjis brûlèrent Feistriz et Gonoviz, et ravagèrent toute la Contrée entre
Cilli et Neuhaus. Une de ces hordes, ayant franchi les monts dits Backalpes, était descendue dans la vallée de
Saint-Lavant, où elle avait saccagé Saint-Léonard, et de là avait pénétré
par les monts Weidealpes en Carinthie jusqu’à Huttenberg mais Veit Welzer, capitaine des milices du pays,
la battit et la força à la retraite. Au-dessous de Warasdin, une
balle partie du château de Rassina tua Schaaban, frère du defterdar; la vengeance des
Ottomans fut prompte et terrible: le château fut incendié et les habitants
massacrés. Au nombre de ceux qui furent conduits en esclavage, se trouvait
George Hust, que sa destinée poussa jusque dans les Indes, et qui,
comme Schiltberger et le maître d’école de Muhlenbach, nous a laissé la description de ses
voyages. Le Sultan et le grand-vizir se séparèrent à Herbartie :
le premier, avec les janissaires et les sipahis, prit à gauche et
alla par Caproncza et Verœcze à Poschega; Ibrahim tourna à droite avec
l’arrière-garde de l’armée, et passa successivement sans commettre de ravages
par Kreuz, Gudovecz, Chasma, Velica,
et le château des aïeux de Zapolya. A Lugovich,
le grand-vizir renvoya le prisonnier André Stadler, avec une lettre en
langue italienne pour Ferdinand. Dans un style fanfaron, Ibrahim
dissimulait les véritables causes de la retraite de l’armée sous le
ridicule prétexte de la disparition de Charles-Quint, et il terminait en
disant que « les pays du roi étaient comme ses femmes » ; injure
grossière et véritablement turque, signifiant qu’il était également impossible
de trouver Charles-Quint auprès de ses épouses et dans ses royaumes. La
ville de Poschega, qui comptait quarante à cinquante
mille habitants, fut livrée aux flammes. Les châteaux -forts de Podgaracz et de Nassicz, situés au-dessous d’Essek,
envoyèrent les clefs de leurs portes en signe de soumission; Soliman donna
ces châteaux en fief à Ibrahim. L’armée ramena de la Hongrie, de la Styrie
et de l’Esclavonie trente mille esclaves; mais après qu’elle eut passé le Bossut, un ordre du jour lui défendit de faire de
nouveaux prisonniers, parce qu’on entrait dans les États du Sultan. En
face de Belgrade, le corps d’armée de Soliman fut rejoint par celui
du grand-vizir (12 octobre — 12 rebioul-ewwel) ; ce
dernier, suivi des paschas et des begs, alla
rendre ses hommages à son maître. Les deux divisions réunies traversèrent le
Danube et campèrent sous les murs de Belgrade. Le jour suivant, Soliman
passa ses troupes en revue, et tint le lendemain un diwan, dans lequel les
vizirs, les defterdars, le secrétaire d’Etat, les beglerbegs d’Anatolie et de
Roumélie, furent revêtus d’habits d’honneur. Le même jour, des courriers
furent expédiés dans toutes les directions pour annoncer aux gouverneurs
des provinces et au doge de Venise les victoires remportées dans la
dernière campagne.
Younisbeg, l’interprète de la Porte, qui, après le siège
de Vienne, avait été envoyé de Belgrade à Venise pour notifier au doge Andrea
Gritti l’installation de Zápolya sur le trône de Hongrie, partit de nouveau de
cette ville pour la même destination. La lettre dont Younis était porteur
s’efforçant de présenter sous un jour honorable la retraite du Sultan, qui
n’était due, à l’entendre, qu’à la lâcheté de l’empereur. On
y remarquait ce passage où le Sultan disait : qu’il était allé sous
les murs de la grande ville de Grætz, l’ancienne résidence de ce prince maudit
qui avait fui pour sauver sa vie, et avait ainsi abandonné les infidèles
engagés avec lui dans le sentier du diable. Il ajoutait qu’après avoir
détruit l’hérésie, il était revenu, et avait pris, chemin faisant, les
châteaux-forts de Kharboutie (Harbart), de Poschega et plusieurs autres. Deux jours après le départ
d’Younisbeg, le grand-vizir passa le pont de la Save drapeaux
déployés et musique en tête, pour remettre entre les mains de Sultan
les insignes de la dignité de serasker, qui expirait avec la campagne (9
novembre —10 rebioul-akhir). A Philippopolis,
Soliman conféra en plein diwan, à Sahib Ghiraï, oncle d’Islam Ghiraï, la
dignité de khan de Crimée; Sahib Ghiraï avait accompagné avec
ses Tatares l’armée dans la dernière expédition, et s’était fait
remarquer par ses courses sur la rive orientale de la Murr. Son frère
Seadet Ghiraï, qui avait espéré être investi de nouveau du souverain
pouvoir en Crimée, reçut en dédommagement une pension annuelle
de trois cent mille aspres, et de vastes domaines d’un produit de
cinq cent mille aspres par an.
Pendant sa marche, Soliman reçut l'ambassadeur polonais,
Pierre Opalinski, alors châtelain de Ledz et plus tard de Gnesen; Opalinski était
chargé par son souverain de demander la prolongation de la trêve
conclue avec la Pologne trente-trois ans auparavant par Bayezid, et confirmée
en 1595 par Soliman. Sigismond voulut assurer ainsi là tranquillité de son royaume du côté de la Moldavie. Les négociations d’Oppalinski eurent un plein succès, et Sahib Ghiraï,
khan de Crimée, fut invité à vivre en paix avec le roi de Pologne et à le
considérer comme l'ami de la Porte. Le 18 novembre (19 rebioul-akhir),
le Sultan rentra à Constantinople, après une absence de sept mois.
Pendant cinq jours consécutif, une fête triomphale célébra les victoires de la
dernière campagne appelée par les historiens ottomans la guerre
d’Allemagne contre le roi d’Espagne. Constantinople, les faubourgs de
Scutari, d’Eyoub et de Galata, furent allumés cinq nuits de suite, pendant
lesquelles les bazars et les boutiques du Beœstan restèrent ouvertes; ce ne fut qu’une succession continuelle de festins et
de réjouissances publiques. Le conquérant de Belgrade et de Rhodes,
le vainqueur de Mohacz avait déjà conduit en personne cinq expéditions; il
avait entrepris la dernière contre Charles-Quint, dont il ne
pouvait s’empêcher de reconnaître intérieurement les hautes qualités,
bien qu’il ne voulût pas lui rendre publiquement justice. Charles-Quint avait
quitté l’Italie pour venir se mesurer avec Soliman, qui n’osa pas
l’attendre. Il put donc considérer la retraite des Ottomans comme un aveu
tacite de leur infériorité.
Pendant que Soliman ravageait les rives de la Drave, le
jour même où l’ancien commandant de la flottille du Danube, Kasimbeg,
succombait dans la vallée de Pottenstein sous les coups des troupes impériales,
l’amiral de Charles-Quint, le célèbre Andrea Doria, s’emparait de la ville
de Coron en Morée. Ce port, l’un des mieux fortifiés de l’empire ottoman,
fut emporté après un siège d’un jour. La batterie dirigée contre le
côté de la ville qui regarde la terre n’avait que quatorze canons; mais
les trois autres côtés que baigne la mer étaient battus en brèche par plus
de cent cinquante bouches à feu; la flotte de Doria
comptait trente-cinq vaisseaux de haut bord et quarante-huit galères.
Cependant cette rapide conquête ne laissa pas que de coûter du monde aux
assiégeants. Le corps d’Italiens débarqué du côté de la terre eut trois
cents morts et plus de mille blessés; les soldats des galères du pape
furent plus heureux, ils pénétrèrent dans la ville par la mer après un combat
assez chaud, mais de peu de durée. Doria accorda à la garnison une
libre retraite avec femmes, enfants et biens. Il laissa deux mille
Espagnols dans la place sous les ordres de François Mendoza, et fit voile pour
Patras qu’il conquit aussi promptement que Koron, et se porta devant Lepanto. Les deux châteaux construits par Bayezid II à
l’entrée des Dardanelles tombèrent au pouvoir de Doria: celui qui
s’élevait sur la côte de la Morée se rendit volontairement, et l’autre qui
défendait le rivage opposé fut emporté d’assaut. Un corps turc
ramassé à la hâte en Morée fit mine de vouloir se remettre
en possession du fort qui avait été pris de vive force, mais à
l’approche de quatre mille arquebusiers espagnols sous les ordres de Jérôme
Tutavilla, comte de Sarno, il se replia sur Lepanto.
Le fort sur la terre ferme appelé Molineo avait
vu périr toute sa garnison composée de trois cents janissaires; Doria
donna deux des grands canons couverts d’inscriptions turques, qu’on y
trouva, aux généraux Sarno et Salviati, et transporta les autres à Gènes ;
ils servirent à élever un trophée dans l’église que l’illustre marin avait
construite avec les sommes considérables qu’il avait retirées du butin frit sur
les corsaires vaincus. Ayant ravagé toute la côte de Sycion et de Corinthe, et voyant la saison s’avancer, Doria s’en retourna avec sa
flotte.
L’issue de la campagne d’Autriche, les conquêtes de Doria
en Morée, et des projets de guerre contre la Perse dont il sera parlé dans
le livre suivant, rendirent l’esprit guerrier de Soliman plus accessible
à des propositions de paix; aussi s’empressa-t-il d’accorder les
sauf-conduits que Ferdinand lui fit demander avant la fin de cette même
année pour une nouvelle ambassade.
L’arrivée d’Younisbeg à Venise, qui eut lieu dans les
premiers jours de janvier, coïncida avec celle à Constantinople de
l’envoyé de Ferdinand, Jérôme de Zara, frère aîné du brave défenseur de
Güns. Cinquante nobles vénitiens, parmi lesquels l’historien Marini
Sanuto, furent députés par le sénat pour aller à la rencontre d’Younis.
Jérôme de Zara, qui n’avait qu’une suite de douze personnes, fut reçu sans
tous ces honneurs; le second jour de son arrivée, il obtint une
audience du grand-vizir, et le quatrième, il fut introduit auprès du
Sultan (14 janvier). Il était chargé de négocier la paix; Soliman
n’accorda qu’une trêve, qu'il ne tiendrait, disait-il, qu'à Ferdinand de
changer en une paix définitive, en envoyant à la Porte, en signe de soumission,
les clefs de Gran. Il ajouta qu'il reconnaissait Ferdinand et
Charles-Quint comme ses frères, qu'il était prêt à conclure la paix avec
ce dernier pour cinq ou sept ans, même avant la reddition de Gran, et
qu'il dédommagerait Ferdinand de la perte de cette place par un équivalent
en Hongrie. Un tschaousch ou messager d'Etat,
accompagné de Vespasien de Zara, fils de Jérôme, partit pour
Vienne avec une lettre écrite dans ce sens (1er février
1533). Le premier ambassadeur ottoman qu'eût encore vu Vienne, fut
reçu avec de grandes solennités. Ferdinand lui donna audience sur un trône
couvert de drap d'or et couronné par un dais magnifique; il avait à sa
droite vingt magnats hongrois, parmi lesquels trois évêques (ceux de Warasdin, de Fünfkirchen et Paul Verday qui avait livré
Gran); à sa gauche se tenaient les grands de Bohême. Quelques jours après,
les conditions de la trêve proposées par les Ottomans furent communiquées
aux Hongrois et aux Bohèmes, à chacun dans sa langue respective. La
demande des clefs de Gran inspira aux premiers les plus vives craintes;
mais Ferdinand leur dit qu’on pouvait en faire fabriquer de fausses,
que du reste le grand-vizir n’avait pas demandé la remise entre ses mains
de la forteresse, mais seulement les clefs en signe de soumission,
et avait juré que tel était le véritable sens de sa demande. Le 29 mai, le tschaousch fut congédié avec une réponse
favorable; il fut suivi de près par Cornelius Dupplicius Schepper, à la fois
ambassadeur de Ferdinand et de Marie, veuve du dernier roi
de Hongrie. Schepper devait remettre au Sultan les clefs de Gran et
deux lettres: l’une était de Charles-Quint qui interposait sa médiation
entre Soliman et son frère, en demandant pour celui-ci la tranquille
possession de la Hongrie; l’autre était de Ferdinand qui promettait à la
Porte son intervention auprès de Charles-Quint pour la restitution de
Koron, et qui terminait en disant que le fils accepterait avec joie
la paix que lui offrirait son père. Pendant ces négociations, Jérôme de
Zara, se rendant aux désirs d’Ibrahim, avait envoyé de Constantinople une
circulaire au gouverneur de Vienne, au sénéchal de Carniole, aux et à
l'amiral Andrea Doria, pour les informer de la signature de l’armistice.
Soliman mit à profit les loisirs que lui laissait la
conclusion de la trêve, pour faire de nouveaux arméniens, et opérer quelques
changements dans l’administration intérieure; il investit son fils aîné,
Moustafa, du gouvernement de Saroukhan, et lui
assigna un fief d’un revenu de quarante mille ducats. Le jour même où
le tschaousch ottoman fut reçu par Ferdinand, le
prince Moustafa, beau jeune homme de quinze ans, fut admis à baiser en un
diwan solennel la main de son père; le vizir Ayaz-Pascha lui tint l’étrier,
et le grand-vizir, le kaftan. Les fils de plusieurs princes de Syrie et de
Perse partagèrent à cette occasion l’honneur réservé au fils du Sultan.
Peu de temps après mourut la mère de Soliman, Hafssa Khatoun, dont la
beauté avait été justement célèbre (4 ramazan — 30 mars). Son tombeau
s’élève â côté de celui de son époux, Sélim Ier.
Vers la fin d’avril, Aloisio Gritti, par qui tout se
faisait en Hongrie, arriva d’Ofen à Constantinople. Dans une conférence
qu’il eut par ordre d’Ibrahim avec Jérôme, il agita la question tant de
fois débattue, des prétentions de Soliman à la couronne de Hongrie. Le tschaousch précédemment envoyé à Ferdinand revint le 25 mai
avec Vespasien de Zara, et Cornélius Dupplitius Schepper qui avait qualité
pour arrêter les clauses définitives de la paix. Jérôme de Zara et
son fils Vespasien présentèrent au grand-vizir les clefs de Gran et les
magnifiques présents de Ferdinand. A la vue de ces clefs que Ferdinand
d’Autriche lui offrait en signe de soumission, Ibrahim-Pascha sourit
avec orgueil, et fit signe à Jérôme qu’il pouvait les garder. Il reçut non
moins gracieusement un médaillon que le roi le priait d’accepter, et qui
était orné d’un diamant de deux mille ducats, d’un rubis du double de
cette somme, et d’une perle en forme de poire estimée la moitié de la
valeur du diamant. Ibrahim voulut, pendant cette même audience, ouvrir la
discussion sur les articles du traité à conclure; mais Jérôme allégua
qu’il ne pouvait rien arrêter sans la participation de son collègue, et on
fixa au surlendemain la première conférence à ce sujet. Les négociations durèrent
sept semaines. Les documents dans lesquels sont consignés les sept
entretiens des ambassadeurs de Ferdinand avec Ibrahim et Gritti, sont des
plus précieux, non seulement en ce qu’ils sont pour ainsi dire les pièces
justificatives de la diplomatie du temps, mais encore en ce qu’ils définissent
parfaitement le caractère et la position d’Ibrahim, et achèvent ainsi le
tableau que nous avons ébauché dans le cours de cette histoire. Le lecteur
nous pardonnera d’autant mieux de nous appesantir sur ces pourparlers, et de
citer les paroles de cet homme d’État, que ce seront les dernières que
nous recueillerons de sa bouche. Le 27 mai, les ambassadeurs
autrichiens, escortés d’une suite nombreuse, se rendirent de nouveau au
palais du grand-vizir, en passant par l’Hippodrome, où ils purent voir les
statues prises à Ofen, et de nombreux gibets en permanence,
toujours prêts à seconder la justice expéditive du pays.
Ibrahim, revêtu d’un magnifique kaftan de drap d’or qui laissait voir un
habit de dessous de couleur bleue et tout brodé d’or, reçut Schepper et
Jérôme sans se lever de son siège; il les laissa longtemps debout, et
ceux-ci purent examiner à loisir sa personne. Ibrahim était de taille
moyenne, avait le teint brun, la figure ovale; sa mâchoire inférieure se
faisait remarquer par cinq ou six dents très aiguës et assez distantes les
unes des autres. Enfin les plénipotentiaires baisèrent ses vêtements, et
le saluèrent frère de leur souverain Ferdinand et de la reine Marie.
Ibrahim commença aussitôt un long discours sur les fatales conséquences de
la guerre et sur la puissance du Sultan: « Dans l’origine,
dit-il, la solde des janissaires n’était que d’un demi-aspre
par jour, depuis elle s’est successivement élevée à deux, trois, quatre
et cinq aspres; mais il n’est point de simple soldat qui en reçoive plus
de huit. Le pied de guerre de la marine nécessite des frais
énormes, mais le trésor est si riche qu’il s’en ressent à peine. Hier
encore j’ai pris en aspres mille charges de chevaux , c’est-à-dire deux
millions de ducats, pour équiper une flotte contre l’Italie. Cinquante
mille Tatares suffiraient pour dévaster le monde. — J’ai
fait conduire plusieurs milliers de femmes et d’enfants dans les
forêts, pour les préserver de l’esclavage; nous avons agi ainsi, moi et
beaucoup d’autres; tous les Turcs ne sont pas aussi barbares, aussi cruels
et inhumains qu’il plaît aux chrétiens de le dire. —C’est moi qui gouverne
ce vaste empire; ce que je fais reste fait, car toute puissance est en
moi; je confère les charges, je distribue les provinces; ce que je donne
est donné, ce que je refuse est refusé. Lors même que le
grand Padischah veut accorder ou a accordé quelque chose, si je ne
sanctionne pas sa décision, elle reste comme non avenue, car tout est
entre mes mains, guerre, paix, richesse, puissance. Je vous parle ainsi
afin de vous donner le courage de vous expliquer librement. » Là-dessus
Cornélius ayant dit d’après ses instructions que Ferdinand saluait
l’empereur des Turcs comme son père et Ibrahim comme son frère, celui-ci
répliqua : « Ferdinand fait bien de rechercher l’amitié d’un
aussi grand empereur que le mien; car sans cela, il aurait pu être
frappé d’un double malheur. » Puis Cornélius, prenant la parole, s’exprima
ainsi : « Le roi Ferdinand nous a adressés aux conseils et aux bons
offices de son frère Ibrahim, pour pouvoir se mettre en possession de la
partie de la Hongrie qui n’est pas en son pouvoir. » Sans répondre à
l’insinuation de Cornélius, le grand-vizir lui demanda, en recevant de
sa main la lettre de Ferdinand, s’il n’avait pas aussi une lettre de
Charles-Quint. Cornélius lui ayant présenté l’écrit dans lequel
Charles-Quint intervenait en faveur de son frère, Ibrahim se leva: « C’est
un grand souverain qu’il fout honorer» dit-il. Et il prit la lettre, la
baisa, la pressa sur son front, et la mit à ses côtés avec les plus
grandes marques de respect. Cornélius poursuivit: « Le roi Ferdinand a
instruit son frère, l’empereur Charles, des sentiments d’amitié du
Sultan. L’empereur Charles regarde le Sultan comme son frère, et il
est disposé, sans qu’il soit besoin de dresser pour lui un traité spécial,
à être compris dans celui de Ferdinand sous les conditions suivantes :
Koron sera restituée, si la Hongrie est rendue à Ferdinand, et l’île
d’Ardjel remise entre les mains dès ses premiers possesseurs; les habitants de
Koron pourront se retirer avec leurs biens. Le pape, Venise, le roi
de France et toutes les autres puissances chrétiennes seront admises au
bénéfice de la paix. — Si Charles, répliqua Ibrahim, veut sincèrement la paix,
mon maître ne la refusera pas; d’ailleurs je lirai sa lettre. » Et
examinant le sceau impérial de Charles-Quint, il ajouta: « Mon maître a
deux sceaux, dont l’un reste entre ses mains, et l‘autre m’est confié, car
il ne veut pas qu’il y ait de différence entre lui et moi; s’il fait faire
des habits pour lui, il en commande de semblables pour moi; il se
refuse à ce que je dépense rien en constructions; cette salle a été élevée par
lui.—Quant à Koron, c’est un fort comme nous en avons des milliers, et
dont la possession nous importe peu; nous aimons mieux le reprendre par la
force que l’obtenir par des négociations; nous pouvons le brûler, quand
cela nous conviendra.—Mon empereur a donné la Hongrie au roi Jean, et
rien au monde ne pourra la lui enlever; l’île d’Ardjel est le sandjak de
Barberousse. J’aurai soin de faire restituer à la reine Marie ses domaines
et sa dot; si elle fût restée une heure de plus à Ofen, elle serait
tombée entre mes mains, et elle aurait été traitée par mon maître comme
une sœur; la gloire des grands souverains consiste à pardonner aux
vaincus. » — En congédiant les ambassadeurs, Ibrahim les renvoya
à Aloisio Gritti , avec lequel ils devaient discuter la question
de la Hongrie. Cette entrevue avait duré six heures. Cornélius et Jérôme
eurent deux conférences avec Gritti, qui, suivant ses propres expressions,
joua dans cette affaire le double rôle de partie et
d’arbitre. Soliman, disait Gritti, tiendrait la promesse faite à Zápolya;
quant à lui, il voulait mourir comme un chien, s’il était vrai qu’il eût,
ainsi qu’on l’en accusait, des prétentions à la couronne de Hongrie. Puis
il s’épuisa en injures contre les Hongrois, qu’il qualifia de peuple
perfide et ingouvernable. Il ajouta que la fierté des Turcs s’accommodait
mieux de conquérir Koron que d’en négocier la restitution; qu’en
conséquence, soixante galères bloquaient déjà ce port, que vingt bastardes étaient sur les chantiers de Constantinople, que
dix galères tout équipées attendaient à Gallipoli l’ordre de mettre à la
voile, que dix autres avaient été envoyées en croisière contre le corsaire
de Syracuse, Beluomo; que Kourdoghli avait à Rhodes trente-six navires, plusieurs petites flûtes et
galiotes, prêtes à débarquer des troupes d’expédition sur les côtes
de la Pouille, dès que Charles-Quint tenterait de reprendre l’ile
d’Ardjel; enfin que le Sultan ne pourrait rendre le sandjak de Barberousse à
l’empereur Charles, lors même qu’il le voudrait,
et qu’il ne le voudrait pas lors même qu’il le pourrait. Après la
conclusion de la paix, disait-il, les Espagnols pourraient se retirer de
Koron en toute liberté; du reste, lui Gritti, ne demandait pas mieux que
d’intercéder auprès du Sultan en faveur des transfuges grecs. Il
s’étonnait cependant que Charles voulût faire comprendre dans le traité en
question les autres puissances chrétiennes sans avoir préalablement sondé leurs
dispositions â cet égard, sans avoir attendu qu’il y fût autorisé.
Le matin même du jour où il leur parlait, il avait reçu de
l’ambassadeur et du baile de Venise une déclaration portant que les clauses de
Charles-Quint étaient entièrement oiseuses en ce qui concernait Venise,
puisque la république vivait depuis longtemps en parfaite intelligence
avec la Porte. — Cornélius lui répondit que l’empereur avait dû stipuler
la grâce des transfuges, parce qu’il eût été déloyal de faire la paix
en sacrifiant ses amis, que d’ailleurs cette conduite avait été
dictée à Charles-Quint par des raisons que Gritti lui-même connaissait
aussi bien que personne, et dont la principale était la crainte de
paraître mépriser les Grecs, s’il eût agi autrement. Puis venant à
l’article relatif aux puissances chrétiennes, il dit que Charles-Quint,
désirant la paix de toute l’Europe, avait obéi dans cette circonstance à
son devoir de chrétien et d’empereur.
Le lundi de la Pentecôte, les ambassadeurs eurent avec
Ibrahim un second entretien, plus curieux encore que le premier, et nous
révélant mieux l’homme dont l’ambition joua un si grand rôle dans le règne
de Soliman. Gritti, Younisbeg, interprète de la Porte, et Moustafa Djelalzadé,
secrétaire d’Etat et historiographe de l’empire, assistèrent à cette
entrevue. Entre autres questions indifférentes qui furent échangées avant
d’entrer en matière, Ibrahim fit celle-ci: « Pourquoi l’Espagne n’est-elle pas
aussi bien cultivée que la France? » Cornélius répondit qu’il fallait en
attribuer la cause à la sécheresse du pays, à l’expulsion des juifs et
des Maures, et à la fierté des Espagnols qui aimaient mieux manier
les armes que la charrue. «Cette fierté, remarqua Ibrahim, est dans le sang; il
en est de même des Grecs qui sont pleins d’orgueil et de générosité.»
Enfin il ouvrit la conférence par une parabole: «Le plus terrible des
animaux, le lion, ne peut être dompté par la forcé, mais par la ruse, par
la nourriture que lui donne son gardien, et par l’influence de l’habitude;
le gardien doit porter un bâton pour l’intimider; aucun étranger ne
pourrait lui servir à manger. Le lion est le prince, les gardiens sont ses
conseils et ses ministres; le bâton est la vérité et la justice, qui
seules doivent guider les princes. Moi, je conduis mon maître, le grand
empereur, avec le bâton de la vérité et de la justice. Le roi Charles est
aussi un lion; il faut donc que ses ambassadeurs le domptent de la même
manière. » Puis se mettant à parler de sa puissance : « Ce que je
dis, dit-il, est fait; je puis changer un palefrenier en pascha; je puis
donner des pays et des royaumes à qui il me plaît, sans que mon maître
aille seulement s’en enquérir; s’il ordonne quelque chose que je désapprouve;
sa volonté reste sans effet; si au contraire c’est moi qui ordonne et lui
qui désapprouve, mes dispositions s’exécutent et non les siennes. La paix
et la guerre sont entre mes mains; je dispose des trésors de
l’empire. Mon maître n’est pas plus richement habillé que moi; ma
fortune reste constamment intacte, car il prévient toutes mes dépenses.
Ses royaumes, ses pays, ses trésors me sont confiés, et j'en fais ce qu’il me
plaît. J’ai vécu avec le Sultan depuis ma première jeunesse; je suis
né la même semaine que lui. Lorsqu’il monta sur le trône, il envoya un
ambassadeur en Hongrie, dans l’espérance d’établir avec les Hongrois des
relations de bon voisinage, et de recevoir leurs condoléances sur la
mort de son père et leurs félicitations sur son avènement, mais ils
s’emparèrent du messager et le jetèrent en prison. Un second tschaousch ayant reçu la même mission subit le même
sort, probablement parce qu’il fut pris pour un grand personnage;
tout cela irrita fort le grand Padischah. Peu de temps après, le roi
de France fut vaincu à Pavie, et la reine sa mère écrivit à mon maître les
paroles suivantes : Mon fils le roi de France a été fait prisonnier par
Charles, roi d’Espagne; je croyais que Charles aurait eu la générosité de
le mettre en liberté, mais loin d’agir ainsi, il l’a traité indignement.
Je viens te supplier, grand empereur, de montrer ta magnanimité en délivrant
mon fils. Le Padischah, ému des malheurs de François et irrité de la
conduite de Charles-Qtiint, chercha par quels moyens il pourrait venir le plus
efficacement au secours de la suppliante; alors il pensa à venger
l’indigne traitement infligé à ses envoyés par le roi de Hongrie , d’autant
plus que la femme du roi Louis était sœur de Charles-Quint. Louis marcha à
la rencontre du Padischah, et ils défendirent tous deux leurs prétentions
au trône, le sabre à la main. Le sabre trancha la question, et nous
conféra le droit de régner. C’est moi qui ai vaincu les Hongrois, car le
Padischah n'assista pas à la bataille de Mohacz; il allait monter à cheval pour
venir nous joindre, lorsque je lui envoyai la nouvelle de la victoire.
Puis nous primes Ofen, et notre droit prévalut. » Ibrahim s’étendit longuement
sur la conquête d’Ofen, sur le meurtre des prisonniers, qui n’avaient
été massacrés ni par ses ordres ni par ceux du Sultan, mais par leur
propre faute. Puis il revint de nouveau sur les demandes exagérées de
Hobordansky, sur le siège de Vienne, en faisant remarquer qu’il avait souvent
été reconnaître les fortifications sous un déguisement, et avec un turban
non blanc mais de couleur. « Pendant ce temps, dit-il, Charles-Quint
était en Italie, menaçant les Turcs de la guerre, et les luthériens d’une
conversion forcée â leurs anciennes croyances; il est venu en Allemagne et
n'a pu réussir en rien. Il n'est pas digne d’un empereur de commencer quelque
chose et de ne pas le terminer, de dire et de ne point faire. Ainsi il a
annoncé un concile qui n’a pas eu lieu; il a assiégé Ofen et ne l’a pas
pris; il aurait dû rétablir la paix entre son frère Ferdinand et le roi
Jean, et ne l'a pas tenté; si je voulais aujourd’hui convoquer an concile,
je placerais Luther d’un côté et le pape de l’autre, et je les
forcerais tous deux à ramener l'unité de l’église le Sultan et moi nous
ferions ainsi ce que Charles-Quint aurait dû faire. Si le roi de Hongrie était
mort dans son lit, Ferdinand aurait eu peut-être quelques droits à sa
succession ; mais comme il est tombé sur le champ de bataille, son royaume
nous appartient, parce qu’il a été conquis par nos sabres; nous
avons envahi la Hongrie, nous avons rendu à ton frère son château
(s’adressant à Jérôme), nous avons reçu les hommages de tous les
gouverneurs; nous sommes restés en Hongrie, tant qu’il nous a convenu, et
nous n’avons trouvé personne qui pût nous résister. » Ce n’est
qu’après ce préambule et quelques autres digressions , qu’Ibrahim passa à
l'objet spécial de cette conférence, la lettre de Charles-Quint: « Cette
lettre, dit-il, en la prenant dans sa main, n’est pas d’un souverain
prudent et modéré; Charles-Quint y énumère avec orgueil ses titres et d’autres
encore qui ne lui appartiennent pas; comment ose-t-il se dire roi
de Jérusalem? Ne sait-il donc pas que le grand
empereur est maître de cette ville? Pense-t-il enlever au Sultan ses
Etats, ou bien veut-il par-là lui montrer son mépris? J’ai bien entendu dire
que des seigneurs chrétiens font le pèlerinage de Jérusalem en habits de mendiants;
Charles-Quint croit-il que pour visiter Jérusalem en mendiant, il en sera roi?
J’interdirai à l’avenir l’accès de cette ville à tous les chrétiens.
» Cornélius chercha à excuser du mieux qu’il put le titre que s’était
arrogé Charles, en disant que c’était du style de chancellerie, qui
n’avait aucune espèce de signification. « De plus, continua Ibrahim,
Charles-Quint met Ferdinand et mon maître sur la même ligne; il a raison
d’aimer son frère, mais il ne doit pas pour cela abaisser la dignité du
grand Padischah en le comparant à ce frère. Mon maître a un grand
nombre de sandjakbegs plus puissants et plus riches en terre et en
hommes que Ferdinand. » S’adressant alors à Jérôme: «Ton parent, lui
dit-il, et celui de ton frère Nicolas, le sandjak de Kara Amid, a plus de
terre et d’administrés que ton roi. Cinquante mille cavalière lui
doivent le service de guerre; ses sipahis et ses feudataires sont plus nombreux
que ceux de Ferdinand; mon maître a encore beaucoup d’autres de ces
sandjaks. L’empereur Charles-Quint aurait dû avoir honte d’écrire une semblable
lettre. Mais combien est différente et vraiment royale la lettre que le roi
François nous a envoyée pendant la campagne de Hongrie, et dans là il
signe simplement François roi de France ! Aussi le grand Padischah,
voulant rendre honneur au roi François et lutter de noblesse avec
lui, n’a point fait non plus l’énumération de ses titres dans sa
réponse, et lui a seulement écrit comme à un frère tendrement aimé ; aussi
c’est pour cette raison que Barberousse a reçu l’ordre d’obéir à François
comme au grand Padischah. Si Charles-Quint fait la paix avec nous,
alors seulement il sera empereur, car nous le ferons reconnaître comme tel
par les rois de France et d’Angleterre, le pape et les protestants.
Croyez-vous que l’amitié qui unit Charles-Quint et le pape soit
bien réelle, surtout si ce dernier se rappelle le sac de Rome et les
indignes traitements qu’il a essuyés dans sa captivité? J’ai acheté pour
soixante mille ducats un diamant enlevé de sa tiare. Ce rubis (montrant
une bague à son doigt) était à la main du roi de France, lorsqu’il fut
fait prisonnier; il est depuis passé en ma possession. Et vous voulez que le
roi François aime Charles-Quint! » Ibrahim termina en disant qu’il ne
montrerait pas l’inconvenante lettre de l’empereur au Sultan, de peur de
l’irriter; que si Charles-Quint désirait conclure un traité de paix, il devait
envoyer un ambassadeur; qu’en attendant on signerait un armistice de trois
mois, et enfin que Barberousse suspendrait pendant cet intervalle toute espèce
d’hostilités sur mer contre les chrétiens.
Le soir du même jour, Ibrahim et Soliman se rendirent
chez Gritti et restèrent trois heures à converser avec lui; une pareille visite
ne scandalisa pas peu les Musulmans qui traitèrent le Sultan de fou ensorcelé
par Ibrahim et Gritti. Le 11 juin, Gritti invita les ambassadeurs à une
conférence; il leur reprocha surtout la lettre de Charles, dont les expressions
faisaient supposer que le Sultan avait fait les premières avances pour la
paix; il n’oublia pas surtout de s’indigner de l’inconvenante comparaison qui
assimilait Ferdinand à Souleïman. Il ajouta que le Padischah avait fait
don de la Hongrie à Zápolya et à ses héritiers, que lui-même (Gritti)
devait aller l’hiver suivant, avec les pleins pouvoirs de la Porte, fixer
les limites de ce royaume. Puis faisant un éloge pompeux de la puissance
de Soliman : « Dans la dernière guerre de Hongrie, dit-il, Soliman avait
pour sa suite particulière dix-huit-cents gardes-du-corps, le grand-vizir
mille, et les autres paschas cinq cents. L’obéissance des esclaves est telle,
que ri le souverain envoyait en ce moment un de ses cuisiniers pour mettre
à mort le tout-puissant Ibrahim, cette exécution se ferait sur-le-champ et
sans difficultés. Lui seul peut donner la paix au monde. Jamais la
chrétienté n’a été aussi divisée qu’en ce moment. » Sa conclusion fut que
Charles devait envoyer un ambassadeur pour négocier la paix, et qu’en
attendant on lui accorderait un armistice. Mais Cornélius et Jérôme lui
répondirent que, si le Sultan refusait la paix, Charles n’avait pas besoin
de la suspension d’armes. Dans un troisième entretien qu’Ibrahim eut
avec les ambassadeurs (22 juin 1533), il les félicita d’avoir pu obtenir
ce que tant d’autres de leurs prédécesseurs avaient vainement
recherché: la paix fut conclue non pour un nombre déterminé d’années,
mais pour tout le temps que Ferdinand voudrait la garder. Aux termes de ce
traité, Ferdinand conservait en Hongrie ce qui lui appartenait
encore en ce moment, et le Sultan se réservait la ratification des
arrangements que Ferdinand et Zapolya pourraient passer entre eux. Le document
ajoutait que l’esclave Gritti serait chargé par la Porte de la
fixation des limites du royaume; que Charles devait envoyer un
ambassadeur pour faire sa paix particulière; qu’en attendant l’arrivée de
son plénipotentiaire, on suspendrait les hostilités contre lui, à moins qu’il
ne les commençât lui-même, et qu’en ce cas on était prêt à le combattre
lui et le monde entier.
Le jour suivant avait été fixé pour la réception des
ambassadeurs par le Sultan. Us furent préalablement invités à un repas par
le grand-vizir, qui leur posa les termes dans lesquels ils devaient parler
à Soliman. Voici qu’elles furent les instructions d’Ibrahim: «Le
roi Ferdinand, ton fils, considère tout ce que tu possèdes comme sa
propriété, et tout ce qu’il possède comme la tienne, parce que tu es son
frère. Il ignorait que tu te fusses réservé la Hongrie, car, s'il l’avait
su, il n’aurait jamais fait la guerre pour la garder. Mais puisque toi,
son père, tu désires l’avoir en ta puissance, il te souhaite toute sorte
de bonheur dans cette possession et une bonne santé, car il ne doute pas
que toi, son père, tu ne l’aides à acquérir ce royaume et d’autres encore.
» Les ambassadeurs prièrent l’interprète de la Porte Younisbeg d’exprimer
leur reconnaissance de ce qu’Ibrahim, frère du roi Ferdinand (car ses
services avaient été offerts et acceptés en cette qualité), s’intéressât ainsi
aux affaires de son frère. Ils furent ensuite introduits par le tschaousbaschi en présence du Sultan, dont ils eurent
l’honneur de baiser les vêtements. Cornélius répéta textuellement les
paroles d’Ibrahim Younisbeg, les transmit au grand-vizir, qui les traduisit au
Sultan, en brodant sur ce fond toutes les fleurs de sa rhétorique.
Cornélius s’excusa de n'avoir pas de présents à offrir , et pria le Padischah
de restituer la dot de la reine Marie et de permettre au frère de
Ferdinand, Ibrahim, de paraître à la Porte en qualité de mandataire du
roi. Jérôme exprima le désir qu'avait le fils du grand
Padischah, Ferdinand, de vivre toujours en paix avec son père, d'être
en correspondance suivie avec lui, et d'avoir un batte ou un consul à
Constantinople; il répéta encore ce qui avait déjà été répété cent fois, à
savoir : que le fils n'avait rien qui ne fût au père, et le père rien
qui ne fût au fils. Soliman répondit en s’interrompant souvent, afin
qu’Younisbeg interprétât immédiatement chaque partie de son discours:
«Le Padischah vous accorde la paix que les six ambassadeurs précédons
n'ont pu obtenir. Il ne vous l'accorde pas pour sept ans, pour vingt-cinq ans,
pour cent ans, mais pour deux siècles, trois siècles, pour l’éternité, si
vous ne la rompez pas vous-mêmes. Le Padischah se conduira envers
Ferdinand comme envers un fils; les royaumes et les sujets du
Padischah sont à la disposition de son fils Ferdinand, comme ceux de
Ferdinand sont à la disposition de son père; le Padischah rend à la reine
Marie sa dot et ses autres biens et domaines. » Cornélius et Jérôme baisèrent,
au nom de Marie, le premier la main, et le second les vêtements du Sultan.
Ibrahim ajouta en présence de son maître : « Les conventions qui seront passées
entre les rois Ferdinand et Jean seront confirmées par le grand empereur; mon
esclave Gritti recevra des ordres à ce sujet. Le grand empereur sera l’ami des
amis de son fils Ferdinand et l’ennemi de ses ennemis.» Le grand-vizir
demanda de nouveau à Cornélius la justification de la lettre de Charles, et
celui-ci s’efforça de l'interpréter dans un sens
entièrement inoffensif. «Charles, dit-il, n’avait jamais eu
l'intention d'insulter qui que ce fût ; du reste, on ne
pouvait empêcher personne de se méprendre sur l'esprit de cette
lettre, et Charles approuverait sans nul doute la paix conclue par son
frère avec la Porte. » Ibrahim, après avoir questionné à plusieurs
reprises les ambassadeurs sur ce qu'ils pouvaient avoir à ajouter,
leva l'audience, qui avait duré trois heures, et que ni lui ni le
Sultan ne paraissaient avoir trouvée trop longue Le lendemain,
Cornélius et Jérôme furent mandés au palais d’Ibrahim, où ils trouvèrent
aussi Gritti. « Vous êtes de nos amis, leur dit le grand-vizir, depuis
qu'hier vous avez mangé avec nous de notre pain et de notre sel. Il
vous sera confié deux lettres pour Ferdinand : l'une du Sultan, l'autre de
moi, seul dépositaire de la puissance de mon maître, et gouverneur de
son empire, car c'est ainsi que j'ai l'habitude de signer; nous vous
chargerons aussi de deux lettres pour l’empereur Charles. » Les ambassadeurs
ayant demandé qu’on leur donnât communication de l’original du traité, au
du moins qu’on leur en remit une copie, Ibrahim leur répondit que tel
n'était pas l’usage, que chaque peuple avait ses coutumes, et par conséquent les
Ottomans les leurs. Mais Gritti s’offrit à leur lire le traité, et Ibrahim
continua: «Gritti vous nommera les puissances que nous avons comprises
dans la paix, et que nous voulons voir bien traitées par Ferdinand. » Une
discussion animée s’engagea entre Cornélius et Gritti au sujet de la dot
de la reine Marie, que la veille on avait promis de restituer; Ibrahim dit
à Jérôme en langue esclavone que la parole
donnée serait observée religieusement. Là-dessus les ambassadeurs
prirent congé du grand-vizir (14 juillet 1533), qui les chargea de
présenter ses amitiés à son frère Ferdinand. Cependant Younisbeg ne leur
remit les lettres pour Ferdinand et Charles-Quint que trois semaines
plus tard ils partirent deux jours après les avoir reçues. Ainsi
sous prétexte de la communauté de biens qui devait exister entre le père et le
fils, Souleïman cacha son usurpation de la Hongrie; et la prétendue fraternité
de Ferdinand et d’Ibrahim ne servit qu’à déguiser l’humiliation du premier qui
était placé sur la même ligne qu’un vizir de l’empire. C’est par de
pareils sacrifices d’intérêt et d’honneur que l’Autriche acheta sa
première paix avec les Ottomans.
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