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EL VENCEDOR EDICIONES

HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST

LIBRAIRIE FRANÇAISE

 

 

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

 

LIVRE CINQUANTIÈME.

JUSTIN II.

An. 565.

Justinien laissait trois neveux, fils de sa sœur Vigilance et de Dulcissime; Justin le curopalate, ou grand-maître du palais, Baduaire et Marcel, et deux petits-neveux, fils de Germain, nommés Justin et Justinien. Baduaire et Marcel ne méritaient de considération que par leur naissance; mais les fils de Germain, héritiers de la valeur de leur père, s’étaient déjà signalés dans les guerres contre les Perses. Justin le curopalate, fort inférieur en mérite, avait sur eux un avantage qui ne suppose point les talents, mais qui les éclipse presque toujours : assidu auprès du prince, il avait profité de ses faiblesses pour lui faire sa cour; et, afin de s’appuyer de l’amour de l’empereur pour Théodora, qui régna toujours, même après sa mort, sur le cœur de son mari, il épousa Sophie, nièce de cette princesse, plus chaste, mais aussi impérieuse que sa tante , avec moins de ressources dans le génie. Cette politique vulgaire fixa sur lui la préférence d’un prince qui n’était pas assez , habile pour connaitre les hommes. Dès que Justinien eut les yeux fermés, Callinique, selon l’ordre qu’il en avait reçu, conduisit Justin au sénat. C’était au milieu de la nuit, et l’on ignorait encore dans la ville la mort de l’empereur. Les sénateurs, assemblés en diligence, firent la lecture du testament, et s’empressèrent à l’envi de se jeter aux pieds de Justin et de le prier d’accepter le pouvoir suprême. C’était là le seul droit qu’ils avoient conservé à l’élection des empereurs. Justin, proclamé par le sénat sans aucune opposition, retourna au palais pour préparer les obsèques de Justinien. Dès qu’elles furent achevées, il reçut avec sa femme la bénédiction et la couronne des mains du patriarche Jean le Scholastique.

Revêtu des ornements impériaux, il se rendit à l’Hippodrome, où, s’étant assis sur le trône, au bruit des acclamations réitérées, après avoir fait le signe de la croix , dont il portait l’image sur le front, il harangua ce peuple innombrable, promettant tout ce que les princes à leur couronnement ne manquent jamais de promettre. A peine eut-il cessé de parler, qu’il se vit environné d’une foule de femmes qui demandaient à grands cris la délivrance de leurs maris ou de leurs enfants détenus dans les prisons. Touché de leurs larmes, il fit grâce aux criminels, et relâcha tous les prisonniers. Cette action de bonté fit espérer un soulagement général. Aux acclamations de joie se joignaient de toutes parts des gémissements et des plaintes : Justinien, pour fournir aux frais immenses de ses bâtiments, avait sucé le sang de ses peuples, et ne s’était fait aucun scrupule des exactions les plus injustes. Après avoir épuisé toutes les ressources des impositions, il avait emprunté de grandes sommes aux particuliers sur des obligations signées de sa main. Tout le peuple, tendant les bras vers le nouvel empereur, lui présentait ces billets dont il demandait le paiement. Justin, ayant fait faire silence, excusa son prédécesseur sur sa vieillesse, dont ses ministres avoient abusé. Il fit aussitôt dresser des comptoirs et ouvrir le trésor. On vit en un moment, dans tout le Cirque, briller des monceaux d’or et d’argent. L’empereur écoutait les plaintes et recevait les billets, qu’on acquit toit sur-le-champ et qu’on jetait dans un grand feu. Les héritiers furent payés de ce qui était dû à leurs pères; et dès ce premier jour il y eut un grand nombre de torts redressés et de dettes payées ; ce qui fut continué les jours suivants, jusqu’à ce que les injustices du règne précédent eussent été pleinement réparées.

L’empereur songea ensuite à rétablir la paix dans l’Eglise, troublée depuis longtemps par l’indiscrète présomption de Justinien, toujours occupé de discussions théologiques. Plusieurs évêques étaient exilés; d’autres, en grand nombre, se trouvaient à Constantinople, soit qu’ils y eussent été appelés pour rendre compte de leur foi, soit qu’ils y fussent venus d’eux- mêmes pour faire leur cour au prince, ou pour solliciter des ordres rigoureux contre leurs adversaires. Justin rappela les exilés, à l’exception du patriarche Eutychius, qui ne rentra en possession du siège de Constantinople qu’en 577 , après la mort de Jean le Scholastique. Il renvoya dans leurs diocèses tous les prélats qui se trouvaient à la cour, et leur ordonna de vaquer à leurs fonctions, d’entretenir la paix et la concorde, et de ne rien innover dans la foi; ce qu’il confirma par un édit adressé à tous les chrétiens de l’empire. Cet édit fut reçu avec joie; et l’hérésie, qui se nourrit de contestations, laissa enfin reposer l’empire pendant plus de cinquante ans. L’abbé Photin, ce beau-fils de Bélisaire; dont nous avons parlé, fut revêtu d’un plein pouvoir pour pacifier les troubles qui agitaient les églises d’Egypte.

De si heureux commencements promettaient un règne plein de douceur et de justice. On croyait voir un prince libéral sans profusion, habile sans artifice, attaché à l’orthodoxie, mais ennemi de toute violence. Il ornait les églises, il dotait des monastères, il faisait bâtir un palais hors de la ville, un port dans la ville même, mais sans fouler les peuples; il mesurait ses dépenses sur ses revenus. En un mot, tout annonçait en lui une âme vraiment digne de commander aux autres hommes; et les grâces de son extérieur semblaient encore rehausser le prix de tant de belles qualités. Mais bientôt toutes ces vertus disparurent. C’était un prince faible et sans caractère, que la séduction de la puissance souveraine n’eut pas de peine à corrompre. Comme il n’était grand que par effort, dès qu’i crut n’avoir plus besoin de se contraindre, il tomba dans la bassesse. Il s’abandonna aux plus infâmes plaisirs; fanfaron et timide, aussi prompt à s’effrayer qu’à s’irriter; sans ressource comme sans prévoyance. Il devint avare et ravisseur, méprisant les pauvres, dépouillant les riches, vendant tout, jusqu’aux dignités de l’Eglise, dont il faisait publiquement un trafic sacrilège. Après l’avoir admiré dans les premiers jours de son règne, ses sujets se trouvèrent heureux de le voir tomber en démence; ils regardèrent comme une ressource pour eux la nécessité où il fut réduit de remettre en d’autres mains les rênes de l’empire.

Un an avant la mort de Justinien, un phénomène étonnant avait alarmé l’Italie. On vit tout à coup sur les murailles, sur les portes des maisons, sur les vases, sur les vêtements, paraitre des taches livides, et plus on les lavait  plus ces taches devenaient sensibles. C’était l’annonce d’une contagion cruelle qui se déclara l’année suivante. Des charbons enflammés, accompagnés d’une fièvre ardente, faisaient périr les hommes en trois jours. Les précautions de Narsès, aussi actif dans la paix que dans la guerre, ne purent arrêter le cours de cette peste meurtrière. Tout le pays n’était rempli que de morts et de mourans; et les campagnes furent tellement désolées, qu’il ne resta pas assez d’habitants pour faire ni la moisson ni la vendange. L’hiver étant venu, on croyait jour et nuit entendre dans l’air le bruit d’une armée qui marchait au son des trompettes. Ce fut à Rome et en Ligurie que la maladie fit de plus grands ravages; elle se renferma dans les bornes de l’Italie, et ne passa ni en Allemagne ni en Bavière.

Dès que Justin fut sur le trône, il envoya, selon la coutume, un ambassadeur au roi de Perse pour lui notifier son avènement à la couronne, et lui demander son amitié. Jean, fils de Domentiole, chargé de cette commission, avait ordre de redemander la Suanie, qui, faisant partie du royaume de Lazique, rendu depuis peu aux Romains, devait revenir à l’empire: ce que Pierre, avec toute son adresse n’avait pu obtenir. Jean, beaucoup moins habile, ne devait pas être plus heureux. Chosroès, pour se mettre en droit de ne lui rien accorder, le prévint en demandant lui-même ce qu’il n’espérait pas obtenir. Il fit de nouvelles instances en faveur d’Ambrus, chef des Sarrasins attachés au service de la Perse, et demanda pour ce prince la pension annuelle que Justinien avait refusée. Jean lui fit la même réponse que Pierre avait faite, et déclara hautement que l’empereur, résolu de soutenir la majesté de l’empire, croirait la déshonorer en gratifiant ses ennemis. Il exposa ensuite sa demande au sujet de la Suanie; et, selon les ordres qu’il avait reçus, il offrit d’entrer en négociation, si le roi voulait rendre cette province. Chosroês, après avoir fait valoir ses titres de possession, ajouta qu’après tout il permettait à Jean de sonder la disposition des Suanes; qu’il ne voulait pas les retenir malgré eux; mais que, s’ils redoutaient le joug des Romains, il ne les abandonnerait pas. Il était bien instruit que les Suanes, partie par aversion pour les Romains, partie par crainte de la puissance des Perses, ne consentiraient pas à changer de maître. Jean donna dans le piège; il envoya au roi des Suanes, qui répondit conformément aux intentions de Chosroês. L’ambassadeur se retira donc sans avoir rien fait, et fut fort mal reçu de Justin, qui le blâma d’avoir passé ses ordres. L’empereur, piqué du refus de Chosroês, reçut avec arrogance l’ambassade que le roi de Perse lui envoyait à son tour. Il s’était mis dans l’esprit que, pour relever la dignité de l’empire, il fallait traiter avec fierté les nations étrangères. Mais, comme ses actions soutenaient mal ce ton de supériorité, il ne fit qu’irriter ceux qu’il prétendait intimider; et cette hauteur empruntée ne lui attira que le mépris. Mébodès, un des plus grands seigneurs de la Perse, fut le jouet de la cour de Constantinople : l’empereur prit toutes les occasions de l’humilier; il refusa d’admettre à son audience les princes sarrasins dont il était accompagné, et le renvoya fort mécontent. Les Sarrasins de Perse se vengèrent en faisant des courses sur les terres de leurs compatriotes alliés de l’empire; et Chosroês garda dans son cœur un profond ressentiment, qu’il fit éclater quelques années après.

An. 566

L’empereur, qui prit le consulat l’année suivante, ne traita pas moins fièrement les députés des Abares, lorsqu’ils vinrent lui demander les pressens dont Justinien avait établi l’usage. Ils prétendaient même en mériter encore de plus grands, parce qu’ils servaient de barrière contre les autres barbares. Ils faisaient entendre assez clairement que la libéralité des empereurs serait la mesure des égards qu’ils auraient pour l’empire. Justin se fit un honneur de les insulter : Oui, leur dit-il , je ferai pour vous plus que n’a fait mon père (c’est ainsi qu’il nommait Justinien); je vous donnerai une leçon plus utile que tous les pressens ; je vous apprendrai à vous connaitre: retirez-vous. L’empire n’a pas besoin, de vos armes; c’est à vous à respecter ses frontières; nous saurons bien les défendre. Les gratifications de mon père, que vous osez apparemment regarder comme un tribut, n’étaient que des gages qu’il payait à ses esclaves. Ce ton de maître imposa d’abord aux ambassadeurs; mais bientôt la crainte fit place à l’indignation. Les Abares faisaient alors la guerre à Sigebert, roi de la France austrasienne. Résolus de tourner toutes leurs forces contre les Romains, ils offrirent à ce prince de se retirer de ses états dans l’espace de trois jours, s’il leur fournissait les vivres dont ils manquaient. La condition fut acceptée, et le traité de paix conclu entre Sigebert et les Abares; mais en même temps le roi français, ne voulant pas se déclarer ennemi de l’empire, envoya des ambassadeurs à Justin pour demander son alliance. Ces députés, s’étant rendus par mer à Constantinople, furent mieux reçus que ceux des Perses et des Abares; ils obtinrent ce qu’ils demandaient. Les fréquentes irruptions des Français en Italie les rendaient redoutables à l’empire.

Justin, fils de Germain, commandait quelques troupes vers Danube pour observer les mouvements des Abares. Son mérite faisait ombrage à l’empereur, et surtout à Sophie, qui sentait encore mieux l’avantage que ce guerrier avait sur son mari. Avant la mort de Justinien, les deux Justins, se trouvant dans une égale considération à la cour, et revêtus des mêmes titres pour prétendre à la succession de leur oncle, étaient secrètement convenus qu'ils vivraient dans une parfaite union; que celui des deux qui obtiendrait la couronne donnerait à son cousin la première place après lui, et que l’autre se contenterait du second rang. L’ambitieuse Sophie, jugeant du fils de Germain par elle-même, ne pouvait se persuader qu’il demeurât fidèle à cette convention. Elle fit passer ses craintes et ses défiances dans le cœur de son mari. Justin fut mandé à la cour, où il se rendit avec empressement pour jouir des honneurs qui lui étaient promis. Il y fut reçu avec toutes les démonstrations d’une étroite amitié. Mais les courtisans qui servaient la jalousie de l’impératrice, vinrent bientôt à bout de noircir sa conduite, et de rendre suspectes toutes ses démarches. On lui ôta ses gardes; il était condamné sans le savoir. Enfin il reçut ordre de se retirer à Alexandrie; et, pour lui cacher encore sa sentence de mort, déjà prononcée en secret, on lui donna le titre de gouverneur d’Egypte. A peine y fut-il arrivé, qu’il fut assassiné dans son lit. La mort de ce prince aimable n’apaisa pas la rage de Sophie et de l’empereur; ils se firent apporter sa tête, et la foulèrent aux pieds.

Cette fureur barbare leur attira l’indignation publique. Ethérius et Addée, deux des principaux sénateurs qui avoient occupé sous le règne de Justinien les places les plus éminentes, conspirèrent contre l’empereur. Le complot fut découvert. Ethérius, sur qui tombèrent les premiers soupçons, avoua dans la torture que, de concert avec Addée, il avait formé le dessein d’empoisonner l’empereur; et qu’à cet effet il avait gagné par argent le médecin de la cour. Addée soutint avec serment jusqu’à la mort qu’il n’avait eu aucune connaissance de ce crime. Mais, sur le point de mourir, il déclara qu’innocent de ce forfait, il reconnaissait cependant qu'il avait mérité le dernier supplice pour avoir fait périr Théodote, intendant du palais. Tous deux eurent la tête tranchée, et personne ne plaignit leur sort. Ils étaient également odieux, Addée par ces exécrables débauches qui outragent la nature; Ethérius par ses rapines, qu’il colorait du prétexte de faire valoir les droits du prince.

Les habitons de l’Osroène, de la Mésopotamie et de la province euphratésienne, s’étaient corrompus par le voisinage des Perses et des Sarrasins. A l’exemple de ces peuples, ils épousaient leurs plus proches parentes, ne connaissant plus de degrés prohibés. Justinien avait tâché d’arrêter ce désordre par des lois qui, sans casser les mariages déjà contractés, défendaient, sous de grèves peines, d’en contracter désormais de semblables. L’abus avait continué, et Justin se crut obligé de renouveler la même indulgence pour le passé, et la même défense pour l’avenir. Ce qui le détermina surtout à interdire toute recherche sur les mariages antérieurs, ce fut la rapacité des traitants. Justinien avait imposé de grosses amendes; il avait même prononcé la confiscation des biens contre ceux qui désormais formeraient ces alliances illégitimes. Il s’était en conséquence établi une sorte d’inquisition, qui était devenue une ferme publique. Une compagnie composée de ces âmes viles et mercenaires qui s’enrichissent des délits et des contraventions d’autrui, pour une somme médiocre qu’elle donnait au fisc, achetait le droit de désoler ces provinces, de porter le trouble dans toutes les familles, et de les réduire à l’indigence, en contestant la validité des mariages les plus légitimes. Justin abolit ces vexations. Mais la louange qu’il méritait pour cette loi fut effacée par une autre, publiée cette même année, par laquelle il portait atteinte à l’indissolubilité de l’union conjugale. Justinien l’avait solidement établie en déclarant que le consentement mutuel ne suffisait pas pour rompre un mariage. Justin, importuné, dit-il, par les plaintes de quantité d’époux et d’épouses devenus irréconciliables, permit le divorce, pourvu que les deux parties y consentissent, et que les formes judiciaires fussent observées. La raison qu’il apporte de sa loi est aussi mauvaise que la loi même. C’est, dit-il, que, si l’affection mutuelle forme la société des deux époux, la haine réciproque doit avoir autant de force pour la dissoudre. Cette Constitution, tout-à-fait contraire aux maximes du christianisme, causa sans doute des désordres encore plus grands et plus fréquents que ceux auxquels elle prétendait remédier.

An. 567.

L’année suivante, Sophie, devenue l’objet de la haine générale par l’assassinat du fils de Germain, regagna l’affection des peuples par une de ces actions de générosité qui font pardonner les plus grands crimes. La misère publique avait grossi les usures et multiplié les dettes. L’impératrice fit payer à tous les créanciers ce qui leur était légitimement dû, autant qu’il fut possible de démêler les créances réelles au milieu de ces détours où l’usure a toujours su s’envelopper. Elle fit rendre aux débiteurs leurs billets ou leurs gages. Aussitôt les éloges et les témoignages de reconnaissance succédèrent aux malédictions.

Mais bientôt l’arrogance de cette princesse replongea l’empire dans de nouveaux malheurs, et lui fit perdre sans retour la plus belle partie de l’Italie, qui avait coûté tant de sang à reconquérir sur les Goths. Pour développer cette fameuse révolution, il est à propos de faire connaitre ceux qui en furent les auteurs. S’il faut en croire Paul, diacre, sur l’histoire de ses compatriotes, les Lombards étaient sortis de la Scandinavie, qui fut, selon cet auteur, la mère de tous ces peuples barbares dont on vit l’Europe inondée. Strabon, Velléius Paterculus et Tacite les représentent comme une nation germanique faisant partie des Suèves, peu nombreuse, mais célèbre par sa valeur, et ardente à défendre sa liberté. Ils furent vaincus par Tibère encore César. Ce peuple guerrier et inquiet changea souvent de demeure. Tantôt sujets des Vandales, des Gépides, des Hérules, tantôt ennemis et vainqueurs de ces nations, on les voit en différents temps entre le Rhin et l’Ems, entre le Veser et l’Elbe, entre l’Elbe et l’Oder, dans le Palatinat, dans le Mecklembourg, dans la marche de Brandebourg, sur les confins de la Livonie et de la Prusse, et enfin dans la Moravie. C’était ce dernier pays qu’ils habitaient lorsque Justinien, pour arrêter leur ravages, et pour les opposer aux autres barbares, surtout aux Gépides, leur abandonna le Norique et la Pannonie, c’est-à-dire la Hongrie au midi du Danube, avec partie de l’Autriche et de la Bavière. Après avoir obéi à des chefs qui marchaient à leur tête dans leurs diverses migrations, et qui les commandaient dans la guerre, ils se soumirent au gouvernement monarchique. Algilmond fut leur premier roi. Ces princes ne s’occupèrent que des guerres de Germanie jusqu’au huitième roi, nommé Vacon ou Vacès, qui, s’étant approché du Danube, commença de porter ses vues sur les affaires de l’empire. Il se lia d’amitié avec l’empereur, et refusa des secours à Vitigès. Cette alliance, qui subsista sous ses deux successeurs Valtharis et Audoin, n’empêchait pas cette nation barbare de faire de fréquentes courses sur les terres des Romains. Ils ne purent même se contenir après que l’empereur leur eut cédé la Pannonie; ils ne cessaient encore de piller la Dalmatie et l’Illyrie. Selon les anciennes chroniques, les Lombards habitèrent quarante-deux ans la Pannonie, où ils avoient été établis sous le règne d’Audoin. Mais ce calcul ne peut s’accorder avec Procope, auteur contemporain, qui fait encore régner Vacon en 539, lorsque Vitigès eut levé le siège de Rome.

Les Lombards étaient ainsi nommés à cause de leur longue barbe ou de leurs longues javelines : la langue germanique se prête également à ces deux étymologies. Ils étaient en effet fort curieux de leur barbe. Lorsque Charlemagne, maître de l’Italie, rendit à Grimoald la principauté de Bénévent, il exigea de lui qu’il obligeât ses Lombards à se raser, afin qu’ils ne fussent pas différents des autres sujets de l’empire d’Occident : mais les Lombards ne purent se résoudre à se défaire d’un agrément qu’ils tenaient de leurs ancêtres; il fallut que Charlemagne se relâchât sur cette condition. A leur arrivée en Italie, ils étaient mêlés de chrétiens et de païens. La plupart de ceux qui professaient le christianisme étaient ariens : c’était la secte dominante parmi les peuples de Germanie. Plusieurs de leurs princes se convertirent, et leur exemple entraîna le reste de la nation. Mais, après leur conversion même, ils conservèrent longtemps des restes de leurs anciennes superstitions : ils honoraient les arbres, et ceux de Bénévent rendaient un culte divin à l’image d’airain d’une vipère. Il y eut même parmi eux des païens fanatiques et persécuteurs. Le martyrologe romain célèbre, le 6 de mars, la fête de quatre-vingts martyrs mis à mort en Campanie l’an 579, parce qu’ils refusaient de manger le la chair des animaux immolés aux idoles , et d’adorer me tête de chèvre. Antharis, leur troisième roi en Italie, prince arien, défendit aux Lombards de faire baptiser leurs enfants par des catholiques. Rien n’était plus bizarre que leur extérieur. C’étaient des hommes la plupart de grande taille, et d’une figure niaise; ils avoient le derrière de la tête rasée. Ce qui leur restait de cheveux se partageait sur le front, et venait pendre à droite et à gauche jusqu’à la hauteur de la bouche. Ils étaient vêtus, comme les Anglo-Saxons, d’un habit de toile, court, mais fort ample, chamarré de larges bandes de diverses couleurs. Leur chaussure, qui laissait le pied à découvert, s’attachait par des courroies entrelacées l’une sur l’autre. Leur séjour en Italie leur fit changer quelque chose dans leur habillement, qui se rapprocha de celui qu’ils y trouvèrent en usage.

Après la mort de Vacon, son fils Valtharis, encore en bas âge, régna sous la tutelle d’Audoin, seigneur lombard des plus distingués. Le jeune prince ne vécut pas longtemps, et la couronne, par droit de succession appartenait à Ildige. Mais Audoin avait acquis assez de puissance pour exclure Ildige et pour s’emparer du trône. Justinien lui fit épouser Rodelinde, fille d’Hermanfroi, roi de Thuringe, et d’Amalberge, nièce du grand Théodoric. Rodelinde, ayant été conduite à Constantinople avec Vitigès, était entre les mains de l’empereur. Audoin ne cessait de faire la guerre aux Gépides, sur lesquels il remporta plusieurs victoires avec le secours des troupes romaines. Il en fut récompensé par la concession de la Pannonie, et il reconnut ce bienfait en servant fidèlement l’empire. Un corps de cavalerie lombarde était prêt à marcher en Italie à la suite de Germain, lorsque ce vaillant capitaine mourut à Sardique. Audoin étant mort l'année suivante 551, Alboin lui succéda; et d’abord, à l’exemple de son père, il parut vouloir entretenir l’amitié des Romains. Ses troupes furent d’un grand secours à Narsès dans la guerre contre Totila; et, lorsque ce général se crut obligé de les éloigner à cause de leurs cruautés et de leurs débauches, il les congédia honorablement, après leur avoir fait part du butin.

Mais le roi des Lombards, capable de concevoir les Biciar plus grands desseins, de les conduire avec prudence, et de les faire réussir par son activité et par sa valeur, avait formé celui de s’emparer de l’Italie. Ses soldats, à leur retour, lui avoient apporté des fruits de ce pays fertile, dont ils lui vantaient les charmes et l’abondance. Les désastres d’une longue guerre, et ensuite ceux d’une peste cruelle, avaient désolé cette contrée. Odoacre et Théodoric, dans des conjonctures moins favorables, n’avoient eu que la peine de se montrer pour s’y établir. Ces considérations encourageaient Alboin. Mais, avant que de manifester ses projets, il commença par écarter les obstacles. Il s’assura de l’amitié des rois français, les plus puissants d’entre les princes voisins. Il y avait déjà des alliances entre les Français et les Lombards. Théodebert, roi de la France austrasienne, avait épousé Viségarde, fille de Vacon; Alboin obtint en mariage Clotsvinde, fille de Clotaire. Nous avons encore une lettre de saint Nicet, évêque de Trêves, par laquelle il exhorte cette princesse à travailler sur l’esprit du roi, son mari, pour lui faire abjurer l’arianisme. Il ne parait pas qu’elle ait réussi dans cette pieuse entreprise.

Les Gépides, qui occupaient une contrée de la seconde Pannonie, entre la Save et la Drave, donnaient de l’inquiétude au roi lombard. Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, mais toujours ennemis, ils pouvaient le troubler dans son expédition, soit en ravageant son pays en son absence, soit en tombant sur ses derrières lorsqu’il serait en marche. Il résolut de se délivrer de ces voisins incommodes; et, pour s’assurer du succès, il offrit au kan des Abares de partager ensemble les terres des Gépides, s’il voulait se joindre à lui pour les exterminer. Il lui représenta que les Abares, maîtres de ce pays, seraient à portée de mettre à contribution toute l’Illyrie, de s’emparer de la Thrace, et d’aller jusqu’à Constantinople se venger de l’insolence de Justin. Le kan, habile politique, écouta froidement les députés d’Alboin; et, pour les amener à des propositions plus avantageuses, il témoigna peu d’empressement de les satisfaire. Enfin, après beaucoup de feintes, de délais, de refus, qui laissaient toujours quelque espérance, il consentit à la ligue proposée, à condition que les Lombards lui enverraient actuellement la dixième partie de tous leurs troupeaux, et qu’après la destruction des Gépides, les Abares auraient la moitié des dépouilles, et demeureraient seuls possesseurs de tout le pays. Alboin, disposé à tout sacrifier pour la conquête de l’Italie, voulut bien acheter à ce prix le secours des Abares.

Cunimond, fils de Torisin, régnait alors sur les Gépides. A la nouvelle de l’orage près de fondre sur ses états, il eut recours à l’empereur, dont il ne put obtenir que la neutralité. Les Abares enroient déjà sur ses terres du côté de l’Orient, tandis que les Lombards venaient en attaquer la partie occidentale. Enfermé entre deux armées ennemies, il marcha contre les Lombards. Le combat fut sanglant et opiniâtre. Enfin la victoire se déclara pour les Lombards, qui ne firent aucun quartier aux vaincus. Alboin tua Cunimond de sa propre main, et fit faire une coupe de son crâne pour y boire dans les festins solennels, selon la coutume barbare de ces nations septentrionales. Les habitants du pays, sans distinction d’âge ni de sexe, furent réduits en esclavage. Mais une captive subjugua son vainqueur. Alboin, veuf de Clotsvinde, devint éperdument amoureux de Rosemonde, fille de Cunimond, et l’épousa : mariage fatal, cause unique de sa perte, comme on le verra dans la suite. Le butin fut immense; mais les trésors du roi échappèrent aux Lombards. Trasaric, évêque arien, et Reptilane, neveu de Cunimond, trouvèrent moyen de les enlever et de les faire passer à Constantinople, où ils furent déposés entre les mains de l’empereur. Ainsi fut éteint le royaume des Gépides, après avoir duré cent quinze ans. Les faibles restes de la nation détruite, esclaves des Lombards ou des Abares, perdirent jusqu’à leur nom. Mais celui d’Alboin devint célèbre  ses exploits et sa gloire faisaient encore  plusieurs siècles après le sujet des chansons des Bavarois, des Saxons, et des autres nations germaniques. Les Abares s’emparèrent de tout le pays. Cependant Sirmium, place forte et importante, ne tomba pas sous leur pouvoir; les habitants se donnèrent à l’empereur, qui, leur ayant envoyé une nombreuse garnison, les mit en état de se défendre. 

Il ne restait plus au roi des Lombards qu’un obstacle à la conquête de l’Italie; mais c’était le plus insurmontable. La sagesse de Narsès maintenait depuis treize ans dans l’obéissance et dans la paix cette province, que sa valeur avait si heureusement réunie à l’empire. Quoique cet illustre général fût parvenu à l’âge de quatre-vingt-quinze ans, son âme avait conservé toute sa vigueur; le vainqueur des Goths, des Français, des Allemands et des Hérules, était toujours redoutable, et, sur le bord du tombeau, il pouvait encore y précipiter avant lui Alboin et ses Lombards. L’impératrice Sophie prit soin elle-même de délivrer Alboin de cette inquiétude. Les courtisans, jaloux de Narsès, avaient persuadé à l’empereur que, la guerre étant terminée en Italie, il fallait faire venir à Constantinople tout l’argent qu’on en retirerait : qu’au lieu de laisser Narsès s’enrichir des tributs de ce pays, comme s’il en était le souverain, il était plus raisonnable de remplir le trésor épuisé. En même temps ils pratiquèrent des intelligences avec les principaux de Rome, déjà mécontents de la sévérité de Narsès, qui, accoutumé au commandement militaire, gouvernait peut-être avec trop d’empire. Ceux-ci écrivirent a la cour pour se plaindre de la tyrannie sous laquelle, disaient-ils, on les tenait opprimés : qu’au lieu de les rendre libres, on les avait asservis à la domination d’un eunuque, et qu'ils avaient été plus heureux sous le gouvernement des Goths. Ils menaçaient même d’appeler les barbares à leur secours, et de leur ouvrir les portes de Rome, si on ne les délivrait d’un gouverneur avare et impitoyable. Ces calomnies, appuyées par l’impératrice, qui depuis longtemps haïssait Narsès, trouvèrent crédit dans l’esprit du prince. Mais, craignant de révolter un général assez puissant pour ne pas obéir, il se contenta d’envoyer ordre à Narsès de faire passer à Constantinople, sans aucune retenue, tout le produit des impositions levées sur l’Italie. Narsès répondit qu’il était prêt à exécuter tout ce qu’ordonnerait l’empereur; mais il représentait en même temps que, retirer tout l'argent de l'Italie, sans y laisser les sommes nécessaires pour l’entretien des places et des troupes, c'était en ouvrir l’entrée aux barbares voisins, toujours prêts à envahir; qu'en cas d’irruption, il serait bien long d'attendre les secours de Constantinople; que c'était la lenteur de ces envois qui avait prolongé pendant tant d’années la guerre contre les Goths. Il ajoutait qu’après tout, il était bien informé des plaintes qu’on avait envoyées contre lui à la cour; qu'il était prêt à rendre compte de sa conduite; et que, s'il se trouvait coupable, il consentait à subir la peine des concussionnaires. Ces raisons dévoient faire impression sur l’empereur; mais la malignité des envieux sut bien les empoisonner: c’était, à les entendre, un refus formel d’obéir, et le rebelle Narsès se déclarait maître absolu de l’Italie.

Sophie, craignant de manquer l’occasion de satisfaire sa haine, se chargea malheureusement du soin de réduire un homme qui méritait les plus grands égards. Cette princesse, violente et précipitée, envoie aussitôt à ce général une quenouille avec un fuseau, et lui mande: Revenez incessamment à Constantinople: je vous donne la surintendance des ouvrages de mes femmes. C’est la place qui vous convient; il faut être homme pour avoir droit de manier les armes et de gouverner des provinces. A la lecture de ce billet, Narsès lance sur le courrier des regards étincelants, et lui dit : Va dire à ta maîtresse que je lui file une fusée qu’elle ne pourra jamais dévider.

Aussitôt il sort de Rome, et, n’écoutant plus que sa vengeance, instruit des projets d’Alboin, il lui mande de venir en Italie; qu’il ne trouvera aucun obstacle à la conquête de ce pays. S’étant retiré à Naples, dès qu’il fut rendu à lui-même, il éprouva dans son cœur des combats plus violents que ceux qu’il avait livrés aux ennemis de l’empire. Déchiré tour à tour par la colère et par les remords, tantôt il brûle d’impatience de voir les Lombards au milieu de Rome, d’entendre les gémissements de cette ville ingrate, et de jouir du désespoir de l’impératrice; tantôt honteux d’avoir détruit le fruit de ses victoires, et d’emporter dans le tombeau le nom de traître, après avoir acheté par tant de travaux celui de défenseur de l’empire, il voulait aller à Constantinople porter sa tête à l’empereur, mais lui faire connaitre, avant que de mourir, la malignité de ses envieux. Telles étaient les agitations de son esprit, lorsque le pape Jean III vint le trouver à Naples. L’habile pontife, lié avec lui d’une étroite amitié, écouta ses plaintes, entra dans ses sentiments, et vint à bout de le calmer. Mais, comme Narsès persistait à vouloir partir pour la cour: Gardez-vous bien , lui dit-il, de vous mettre à la merci de vos ennemis; demeurez dans ce pays que vous avez sauvé, et dans lequel ils ne peuvent vous nuire; si vous avez besoin d’apologie, j’irai plaidez votre cause. Revenez à Rome; vos accusateurs sont aussi odieux aux Romains qu’à vous-même. Le peuple pleure votre absence; il vous recevra avec des transports de joie. Rome est le trophée de votre valeur; elle sera votre plus sûr asile. Narsès consentit enfin à retourner à Rome : le peuple accourut au-devant de lui; tous, se prosternant à ses pieds, le conjuraient avec larmes de leur pardonner et de détourner la tempête qui menaçait l’Italie. Touché lui-même de repentir, il écrivit au roi lombard pour l’engager à se désister de son entreprise. Mais Alboin avait déjà sur pied une nombreuse armée : il n’attendait que la fin de l’hiver pour passer les Alpes; et le désordre où la disgrâce de Narsès jetait l’Italie était pour lui un nouvel encouragement. Narsès mourut peu après dans un regret amer d’avoir flétri sa gloire, en déshonorant ses derniers jours. Il mourut coupable sans doute, mais ses ennemis l’étaient encore plus que lui. Le plus grand crime de l’envie n’est pas de persécuter la vertu, c’est de l’éteindre, en poussant à des extrémités criminelles les âmes les plus innocentes, et en les rendant par désespoir coupables des crimes dont elles étaient faussement accusées.

La certitude de cette histoire a été ébranlée de nos jours par de savants écrivains. Mais les raisons qu’ils allèguent ne me semblent pas assez fortes pour détruire une opinion établie depuis tant de siècles, et adoptée par des critiques tels que le P. Petau et le P. Pagi. Le cardinal Baronius n’en a paru douter que parce qu’il confond le Narsès vainqueur des Goths avec un autre général de même nom qui vécut jusque sous l’empire de Phocas, et qui, selon la conjecture du Petau, était fils de l’autre Narsès, frère d’Aratius, mort à la bataille d’Anglon en 543. D’autres, apparemment à dessein d’épargner la mémoire de Narsès, n’apportent que des conjectures qui ne suffisent jamais pour détruire des faits attestés quand ceux-ci ne portent aucun caractère de fausseté. Ils disent que les Lombards connaissaient assez l’Italie pour n’avoir pas besoin d’être invités à en entreprendre la conquête; que l’état du pays ravagé par une longue guerre, désolé par la peste, privé par un commandant tel que Narsès qu’on rappelait, suffisait pour les attirer; que Narsès pouvait bien se mettre à couvert des fureurs de l’impératrice sans s’appuyer du secours des Lombards. Toutes ces réflexions sont vraies; mais Alboin était bien aise de n’avoir pas à combattre Narsès, fameux par tant de victoires; et Narsès ne cherchait pas seulement sa sûreté; il voulait se venger, et ne pouvait porter à l’empereur un coup plus sensible que de livrer l’Italie à un roi puissant et belliqueux, qui serait en état de s’y maintenir. On ajoute encore, pour décréditer ce récit, qu’à l’exception de Constantin Porphyrogénète, auteur peu exact, nul historien grec ne parle de la disgrâce ni de la trahison de Narsès, et que c’est une fable imaginée par les Italiens, toujours mécontents du gouvernement de Constantinople. Mais quels écrivains doit-on consulter sur l’histoire de l’Italie plutôt que les Italiens mêmes? Les historiens grecs gardent le même silence sur l’entrée d’Alboin en Italie : faudra-t-il, pour cette raison, rejeter comme une fable la conquête des Lombards ? Il est donc raisonnable, pour le fait dont il s’agit, de s’en rapporter à Paul diacre, auteur lombard, suivi sur ce point de toutes les chroniques les plus estimées, pourvu qu’on retranche de son récit quelques circonstances fabuleuses, qu’il y mêle selon sa coutume.

Longin, nommé par l’empereur pour succéder à Narsès, n’arriva qu’après la mort de ce grand capitaine. Il était revêtu d’un pouvoir très-étendu, sous le titre d’exarque; c’était le nom que portait aussi dans ce temps-là le gouverneur général de l’Afrique. Ce gouvernement prit une forme nouvelle, qui subsista pendant cent quatre-vingt-quatre ans. Les exarques possédaient tous les droits de la souveraineté, hormis qu’ils étaient à la nomination de l’empereur, révocables quand il le voulait, tenus de lui payer chaque année une certaine somme qu’il avait stipulée en leur conférant cette dignité. Au reste, ils disposaient des charges et des emplois; ils étaient maîtres de lever des troupes, et d’imposer des tributs; ils jugeaient sans appel. Ils avoient en Italie la même autorité que les satrapes dans les provinces de la Perse. Au lieu des consulaires, des correcteurs et des présidents, Longin établit un duc dans chaque cité, tant pour le commandement des armes que pour l’administration de la justice et des finances. Il était venu par mer à Ravenne, où il fixa sa résidence, pour être plus à portée de fermer aux barbares l’entrée de l’Italie, et de recevoir des secours de Constantinople. Il avait amené quelques troupes; mais, ne se croyant pas assez fort pour résister aux Lombards, il en leva de nouvelles, dont il garnit Ravenne et les places de la Vénétie. Il fortifia la Césarée, qui, étant située entre Ravenne et Classe, ne faisait avec ces deux places qu’une seule ville. Depuis ce temps les exarques entretinrent des garnisons perpétuelles dans toutes les grandes villes d’Italie.

An. 568.

On eût dit que l’empereur était d’intelligence avec le roi des Lombards. Longin n’avait ni usage de la guerre, ni forces suffisantes pour combattre un prince vaillant, expérimenté, suivi d’une armée formidable. La réputation d’Alboin, et l’espérance d’une riche et brillante conquête, avaient attiré sous ses étendards des Suèves, des Bavarois, des Bulgares, des Sarmates. Plus de vingt mille Saxons vinrent se donner à lui, traînant avec eux toutes leurs familles; tant ils étaient assurés de se faire par leur épée de nouveaux établissements. Alboin manda les chefs des Arabes, et leur déclara qu’il leur abandonnait la Pannonie tout entière, à condition de la rendre, si jamais les Lombards étaient forcés d’y revenir. Il n’est pas certain qu’il leur ait cédé  le Norique. Il envoya ordre a tous ses sujets de quitter leurs demeures, de charger leurs bagages sur des chariots, et de marcher à sa suite, femmes, enfants et vieillards. Tout étant prêt pour le départ, cette troupe innombrable se mit en marche le second d’avril, lendemain du jour de Pâques, l’an 568. Arrivé au pied des Alpes juliennes, Alboin trouve les passages ouverts; du haut d’une montagne, qui fut depuis appelée Mont royal, il contemple avec joie ces campagnes riantes et fertiles dont il va se rendre maître. La ville, nommée Forum Julii, bâtie par Jule César, fut la première dont il s’empara : c’est aujourd’hui Cividad di Friuli, qui a donné son nom à la province de Frioul. Alboin ne trouva point de résistance dans toutes les places voisines. Les habitants se sauvèrent dans les îles de la Vénétie, comme ils avoient fait aux approches d’Attila. Aquilée était sans défense. Paulin, archevêque schismatique, se retira dans l’île dé Grado avec le trésor de son église. Félix, évêque de Trévise, vint au-devant du roi lombard jusque sur les bords du fleuve Piavé; Alboin, aussi généreux que vaillant, le reçut avec bonté, prit la ville sous sa protection; et, tout arien qu’il était, il confirma par lettres-patentes à l’église de Trévise la propriété de ses possessions. Il se rendit en peu de temps maître de Vicence, de Vérone, de Trente, de Bresce, de Bergame, et de toute la Vénétie, qui dès-lors s’étendit jusqu’à l’Adda. Mantoue, Padoue, Crémone et Monselice, qui étaient garnies de soldats, furent les seules villes qui se mirent en défense. Mantoue fut prise l’année suivante. Les trois autres se maintinrent longtemps contre toute la puissance des Lombards, et ne furent prises que plus de trente ans après par Agiluf.

Dès qu’Alboin se vit maître du Frioul, il en donna le gouvernement à Grasulf, son neveu et son grand-écuyer, avec le titre de duc. Grasulf ne consentit à l’accepter qu’après que le roi lui eut permis de choisir les familles qui habiteraient ce canton, et il choisit les plus nobles de sa nation. Il obtint aussi les cavales de la meilleure race pour peupler ses haras. Le duché de Frioul fut le premier des trois principaux que les Lombards fondèrent en Italie. Ces ducs n’étaient d’abord que de simples gouverneurs amovibles à la volonté du prince. Nous les verrons dans la suite devenir plus puissants, et ériger leurs duchés en fiefs héréditaires. Tels furent les commencements d’un royaume qui dura plus de deux siècles, et qui dut sa naissance autant à la faiblesse des empereurs qu’au courage d’Alboin. Justin ne sut opposer à ce conquérant qu’une poignée de mauvaises troupes, et un général incapable de les commander. Ce génie étroit et frivole s’occupait pendant ce temps-là à bâtir des palais et des églises, et à pacifier les factions du Cirque, que toute son autorité avait peine à contenir.

On rapporte que, dans l’hiver de cette année, les plaines de l’Italie furent couvertes d’autant de neige qu’il a coutume d’en tomber sur le sommet des Alpes, et que, dans l’été suivant, la moisson fut plus abondante qu’elle n’avait été de mémoire d’hommes. Les Garamantes, peuple de l’intérieur de l’Afrique, au midi de la Gétulie, envoyèrent des ambassadeurs à Constantinople pour négocier un traité d’alliance; ils demandaient aussi des missionnaires pour se faire instruire dans la religion chrétienne. Ils obtinrent l’un et l’autre. On ne sait pourquoi des nations si éloignées et comme perdues dans les sables de l’Afrique, dont l’histoire ne parle plus depuis le règne de Vespasien, s’avisèrent de se souvenir des Romains, dont le nom devenait de jour en jour moins imposant, et la décadence plus marquée. Il est moins étonnant que les Maures, beaucoup plus voisins de Carthage, aient repris les armes. Ils venaient d’embrasser le christianisme; mais leur conversion ne put étouffer le ressentiment qu’avait laissé dans leur cœur la mort de leur roi Cuzinas, indignement massacré cinq ans auparavant. Ils se vengèrent sur Théodore, exarque d’Afrique, qu’ils surprirent et massacrèrent. Ils défirent ensuite en bataille rangée et tuèrent Theoctiste, général des troupes romaines dans la province. Amabilis, successeur de Théoctiste, n’eut pas un sort plus heureux.

Après la prise de Mantoue, Alboin entra en Ligurie. Lodi, Côme, et les autres places jusqu’aux Alpes cottiennes, se rendirent sans résistance. Presque tous les habitants du pays avaient pris la fuite; les uns s’étaient retirés à Gênes, avec Honorât, archevêque de Milan; d’autres dans l’île de Comacine sur le lac de Côme, où ils se retranchèrent; la plupart dans les îles d’un autre lac que le débordement des rivières avait formé depuis peu entre Crémone et Lodi. Comme les Lombards n’avoient point de barques, ces fugitifs, s’y trouvant en sûreté, bâtirent la ville de Crème, qui subsiste encore, mais qui n’est plus dans une île, parce que le lac se dessécha dans la suite, lorsque les eaux furent écoulées. Milan, rétablie par Narsès, mais alors presque abandonnée, ouvrit ses portes le 5 septembre. Alboin, se voyant maître de cette ville importante, se fit proclamer roi d’Italie. Déjà les Lombards possédaient la Ligurie entière, à l’exception de Pavie et des places maritimes. Pavie était devenue célèbre depuis que Milan avait été réduite en cendres par Attila. On y voyait un superbe palais, ouvrage de Théodoric. Elle était forte par ses remparts et par le Tésin qui baignait ses murailles. On comprit alors que la rapidité des conquêtes des Lombards n’était due qu’à la terreur de leurs armes et au mauvais état où la disgrâce de Narsès et la négligence du gouvernement impérial avoient réduit l’Italie. Ces barbares n’entendaient rien aux sièges; une seule place arrêta ce torrent. Alboin, ayant été repoussé devant Pavie, prit le parti de l’assiéger dans les formes. Il plaça son camp du côté de l’occident, et cette ville tint contre ses attaques pendant trois ans.

An. 570.

Pour ne pas perdre au siège d’une seule place un temps précieux, Alboin laissa devant Pavie une partie de ses troupes; et, ayant passé le Pô avec le reste, il se rendit maître de l’Emilie jusqu’à Bologne. Tortone, Plaisance, Parme, Berselle, Rhége, Modène n’osèrent  lui résister. Il réduisit presque entièrement sous sa puissance la Toscane et l’Ombrie. Spolète, capitale de cette dernière province, ville ancienne, et colonie romaine ruinée par les Goths, rétablie par Narsès, fut érigée en duché. Faroald en fui le premier duc. Son district s’étendit dans toute l’Ombrie, et reçut dans la suite divers accroissements. La famine, qui avait succédé à l’abondance de l’année précédente, faisait encore en Italie plus de ravage que les Lombards, et contribuait à leurs succès. Cependant Rome se maintint dans l’obéissance de l’empereur, et Longin conserva Ravenne et la Flaminie. Pendant le cours des conquêtes d’Alboin, et sous le règne de ses successeurs, Rome fut souvent attaquée sans être jamais prise. Les Lombards s’avancèrent plusieurs fois jusqu’aux portes de la ville; ils ravageaient les faubourgs; ils détruisaient les églises dont elle était environnée, mais ils n’y entrèrent jamais. Les Romains, ne se flattant pas de pouvoir se défendre par les armes, prenaient toujours le parti d’éloigner les rois lombards à force d’argent.

L’année suivante une maladie épidémique affligea l’Italie et la Gaule. C’était un cours de ventre avec des pustules enflammées, qui faisaient périr les hommes et les animaux, surtout les bœufs. Plus Alboin s’éloignait de Ravenne, moins il trouvait de résistance. Après avoir brûlé Pétra-Pertusa, forteresse impénétrable située en Ombrie, proche d’Urbin, il continua sa marche par le Picénum, et, s’éloignant de Rome, qu’il laissait sur sa droite , il pénétra dans le Sammum jusque sur les frontières de la Campanie. Zotton était déjà établi à Bénévent avec une troupe de Lombards. C’était un détachement de ceux qu’Alboin avait envoyés à Narsès dix-neuf ans auparavant. Le général romain , ayant congédié les autres après sa victoire, comme je l’ai déjà dit, avait retenu les plus braves et les mieux disciplinés, à dessein de les employer dans ses expéditions. Il leur avait donné pour demeure la ville de Bénévent, ruinée par les Goths, à la charge sans doute d’en relever les murailles. Zotton, qu’ils avaient choisi pour chef, les gouvernait depuis dix ans, lorsque Alboin pénétra dans ce pays. Le roi lombard lui confirma le commandement, et érigea Bénévent en duché : il y réunit quelques villes des environs, dont il se rendit maître. Des trois duchés principaux établis par les Lombards en Italie, celui de Bénévent devint le plus considérable par l’étendue de ses limites et par la puissance de ses ducs, qui prirent le titre de princes après la destruction du royaume de Lombardie. Le duché de Frioul servit de barrière contre les barbares septentrionaux; celui de Spolète, placé au centre de l’Italie, était à portée d’arrêter les entreprises des garnisons de Rome et de Ravenne. Bénévent devait tenir en bride la partie méridionale, et servir de place d’armes aux Lombards pour achever la conquête. En effet, un siècle après l’établissement de ce duché, il s’étendait d’une mer à l’autre depuis l’embouchure du Liris, aujourd’hui le Gariglian, dans la mer de Toscane, jusqu’à celle du fleuve Aterno dans le golfe Adriatique. De là tout le pays jusqu’à Cosenza d’un côté, et de l’autre jusqu’à Otrante, dépendit du duché de Bénévent, à l’exception de Cumes, de Naples, de Surrente et d’Amalfi, qui demeurèrent au pouvoir des empereurs. Les Grecs, chassés de toutes parts, se maintinrent dans les deux extrémités méridionales, depuis Cosenza jusqu’au détroit du Fare, ce qui commença dès-lors à porter le nom de Calabre ultérieure, et depuis Otrante jusqu’à la pointe nommée le promontoire de Salente; en sorte que le duché de Bénévent comprenait presque toutes les provinces qui composent aujourd’hui le royaume de Naples. C’est ce qu’on appelait la seconde Lombardie. La première s’étendait depuis les Alpes jusqu’au-delà du Pô. Outre ces trois duchés, les rois lombards en établirent d’abord un grand nombre d’autres qui se bornoient à une ville avec son territoire : mais, ayant reconnu dans la suite que ce partage de leur puissance ne contribuait qu’à l’affaiblir, ils les supprimèrent presque tous. Il n’est pas inutile de remarquer qu’à l’occasion des conquêtes des Lombards, le nom de Calabre passa d’une province à l’autre. L’ancienne Calabre commençait aux montagnes qui bornent l’Apulie au midi, et, se renfermant dans la péninsule où sont les villes de Brindes, de Tarente, d’Otrante et de Gallipoli, elle se terminait à la pointe méridionale. Ce pays perdit son nom, qui passa de l’autre côté du golfe de Tarente à la contrée nommée auparavant Brutium, et qui se divisa en deux parties, sous la dénomination de Calabre citérieure et ultérieure. Le savant Camillo Pérégrini , qui écrivit vers le milieu du dernier siècle, est le premier auteur qui ait donné la raison de ce changement. Les Lombards, dit-il, s’étant rendus maîtres de la plus grande partie de l’Italie il ne restait plus aux empereurs que les places maritimes de la Campanie, le Brutium, l’ancienne Calabre et la Sicile. Ils firent de ces contrées deux provinces, qu’ils nommèrent Thèmes, suivant le langage alors reçu dans l’empire d’Orient. L’un de ces thèmes comprenait la Sicile, l’autre tout ce que l’empire possédait encore en Italie; et comme la Calabre en faisait la principale partie, à cause des villes célèbres de Brindes, de Tarente et d’Otrante, ce thème fut nommé le thème de Calabre, dans lequel était compris le Brutium. Dans la suite, l’empire ayant encore perdu l’ancienne Calabre jusqu’à Otrante, ce nom resta au seul Brutium, dont une grande partie continuait d’être soumise à l’empire de Constantinople. La pointe de l’ancienne Calabre ne méritant plus le nom de province, s’appela seulement terre d’Otrante.

Tandis qu’Alboin étendait ses conquêtes, Justin, renfermé dans son palais, se livrait à la mollesse d’une vie voluptueuse. Enflé d’un vain orgueil, ce prince, qui laissait perdre l’Italie, prétendait porter la majesté du diadème plus haut qu’aucun de ses prédécesseurs; il ne pouvait souffrir aucune opposition à ses volontés. Lorsque Anastase avait été élu patriarche d’Antioche, Justin lui avait demandé une somme d’argent pour lui procurer l’agrément de Justinien, qui vivait alors : Anastase n’avait point voulu se prêter à cette horrible simonie. D’ailleurs ce patriarche n’avait pas approuvé l’élection de Jean le Scholastique à la place d’Eutychius, que Justinien avait dépouillé du patriarcat de Constantinople, parce que ce savant et vertueux prélat combattait ses erreurs. Lorsque Justin fut sur le trône, Jean et les autres ennemis d’Anastase tâchèrent d’aigrir le ressentiment du prince. Ce saint évêque, respecté de tout l’Orient, ils le lui dépeignirent comme un dissipateur qui ruinait l’église d’Antioche par ses profusions; c’est ainsi qu’ils nommaient les pieuses libéralités d’Anastase. Ils lui imputaient même des paroles injurieuses contre l’empereur. Ils n’eurent pas de peine à réussir dans leur mauvais dessein. Anastase fut chassé; on lui substitua Grégoire, abbé du mont Sinaï, qui s’acquitta si dignement des fonctions épiscopales, qu’on ne peut lui reprocher que d’avoir accepté la place d’un prélat injustement dépossédé. Anastase ne fut rétabli dans son siège que vingt- trois ans après, sous le règne de Maurice, après la mort de Grégoire.

L’exil d’Anastase affligeait l’Eglise sans causer aucun trouble dans l’empire. Mais on vit dans ce même temps se rallumer une guerre qui, pendant le cours de vingt années, désola les plus belles provinces de l’Orient. La paix conclue avec les Perses après une longue et pénible négociation devait durer cinquante ans; elle fut rompue la dixième année. Plusieurs causes y concoururent; mais elles n’auraient pas exclu un accommodement si la fierté de Justin eût pu se soumettre aux conditions que Justinien avait acceptées. Pour développer l’origine de cette guerre, il est nécessaire d’exposer en peu de mots ce qui se passait depuis quelque temps sur les frontières septentrionales de la Perse. Les Turcs, sortis du mont Altaï, près de la source de l’Irtis avaient poussé leurs conquêtes vers l’Occident. Après avoir chassé les Ogors, ainsi que je l’ai raconté, ils avoient subjugué les Nephtalites, et s’étaient établis sur les bords du Jaxarte, dans la contrée qui , de leur nom, fut appelée Turkestan. Ayant ensuite passé le Jaxarte, ils s’étaient rendus maîtres de l’ancienne Sogdiane, située entre ce fleuve et l’Oxus. Ces deux fleuves sont aujourd’hui connus sous les noms de Sihon et de Gihon; et le vaste pays qu’ils embrassent se nomme le Maûerennahar et la grande Bucharie. L’année même qu’Alboin entra en Italie, les Sogdiens, devenus sujets des Turcs, obtinrent du grand-kan la permission de députer à la cour de Perse pour y traiter du commerce de la soie, dont ils s’offraient d’être les facteurs. Les Perses, qui tiraient directement cette marchandise de la Chine par les ports qu’ils avoient sur la mer des Indes, ne pouvaient, sans une perte considérable, la recevoir de la main des Sogdiens. Chosroès amusa longtemps les députés; enfin , pressé de s’expliquer, il ne le fit qu’en achetant toute la soie dont ils avoient apporté une grande quantité, et la faisant brûler en leur présence.

Le grand-kan, nommé Disabul par les historiens grecs, et Mo-kan par les auteurs orientaux, désirait ardemment de se lier d’amitié avec le roi de Perse pour assurer ses conquêtes. Quoiqu’il fût mécontent du procédé de Chosroes, il lui envoya en 56o des ambassadeurs pour lui proposer un traité d’alliance. Chosroès, persuadé qu’il ne devait former aucune liaison avec des barbares sur la foi desquels il ne pouvait compter, entreprit de les éloigner pour toujours de ses états. Dans ce dessein il fit secrètement empoisonner les ambassadeurs, et répandre le bruit que les Turcs, accoutumés à vivre dans un pays froid et humide, n’avoient pu soutenir les ardeurs du climat de Perse. Le grand-kan ne se laissa pas tromper par ce rapport; il découvrit la vérité, et résolut de se venger. Pour être plus en état d’y réussir, il crut devoir traiter avec les Romains, ennemis naturels des Perses. Il envoya offrir à Justin le secours de ses armes contre tous ceux qui attaqueraient l’empire, et lui proposer le commerce de la soie. L’alliance fut conclue et confirmée par des serments c’est le premier traité entre les Romains et les Turcs.

L’empereur, pour donner au grand-kan les dernières assurances de son amitié, fit accompagner les ambassadeurs turcs à leur retour par Zémarque, comte d’Orient, suivi d’un nombreux cortège. Zémarque, après un long voyage, arriva dans la Sogdiane, où il trouva sur sa route quantité de marchands turcs qui vendaient du fer: c’était une ruse de cette nation pour persuader à l’envoyé romain que, loin de manquer de fer, comme on le publiait avec vérité, ils en possédaient des mines abondantes. A son entrée dans le pays, il lui fallut essuyer une cérémonie bizarre et incommode, qui se pratiquoit encore longtemps après chez les Mogols. Une troupe de fanatiques se saisit de sa personne; et, murmurant des paroles magiques dans les transports du plus violent enthousiasme, avec un grand bruit de sonnettes et de timbales, au milieu d’une épaisse fumée d’encens, ils le firent passer entre deux feux, lui et toute sa suite. C’était, disaient-ils, pour le purifier et le préserver de tout danger. Il continua son voyage jusqu’au mont Ectag ou Altaï, demeure ordinaire du grand-kan : ces deux mots signifient l’un et l’autre montagne d’or. Ils trouvèrent ce prince dans un vallon, sous une tente de soie. Il était assis sur un trône d’or, soutenu sur deux roues, et traîné par un cheval. Zémarque, après lui avoir mis entre les mains les pressens de l’empereur, lui parla en ces termes : « Puissant chef de tant de nations, notre grand empereur, voulant répondre à votre amitié pour les Romains, vous souhaite une prospérité inaltérable. Puissiez-vous dompter tous vos ennemis et revenir chargé de leurs dépouilles! Que la jalousie, ce poison mortel des liaisons les plus étroites, ne désunisse jamais les deux empires. Nous mettons au rang de nos frères les Turcs et leurs sujets : prenez envers les Romains les mêmes sentiments. » Disabul, après avoir répondu par des vœux et des protestations semblables, traita Zémarque et sa suite avec magnificence. Au lieu de vin, que les Turcs ne connaissaient point, leur pays n’étant pas propre à la culture de la vigne, ils faisaient usage d’une boisson que les Romains trouvèrent fort agréable; c’était apparemment cette espèce de breuvage nommé cosmos, dont usent encore les Tartares, qui se fait de lait de jument fermenté, et qui enivre comme le vin. Le lendemain on les introduisit dans les autres tentes du kan, où tout brillait d’or, d’argent et de pierreries. L’art égalait la richesse; on y voyait des statues d'argent qui représentaient diverses sortes d’animaux; et les Romains convenaient que ces ouvrages n’étaient point inférieurs, pour la beauté du travail, à ceux qu’on admirait dans les différentes villes de l’empire. C’étaient les dépouilles de tous les pays que les Turcs avoient ravagés depuis le Tanaïs jusque bien avant dans la Chine.

Le grand-kan se préparait à entrer en Perse. Dans cette expédition il voulut être accompagné de Zémarque, et de vingt hommes de sa suite. Il congédia les autres avec de riches pressens, et leur ordonna d’aller attendre l’ambassadeur dans le pays des Choliates, nommé depuis le Captchac, au nord de la mer Caspienne. Pour rendre à Zémarque le séjour moins ennuyeux, il lui fit présent d’une belle prisonnière de la nation des Cerchis; c’est ce même peuple qui, ayant changé de demeure, porte aujourd’hui le nom de Circasses, sur les frontières de la Géorgie, et où les femmes sont encore renommées pour leur beauté. Disabul, s’étant mis en marche à la tête de son armée, vint camper à Taraz, au nord de Sihon. Il y reçut un ambassadeur de Perse, qu’il renvoya après lui avoir reproché la cruelle perfidie de son maître. Il renouvela le traité d’alliance avec l’empereur, et permit à Zémarque de retourner à Constantinople. Cette expédition du grand-kan, qui semblait menacer la Perse d’un affreux ravage, ne fut pas d’un grand effet. Il entra dans le Maûerennahar, et battit les Huns Nephtalites, qui avaient pris dans cette guerre le parti des Perses. Mais, s’étant avancé jusqu’à Samarcande, à dessein de se jeter dans le Khorasan, première province de la Perse de ce côté-là , il n’eut pas plus tôt appris que Chosroès approchait à la tête d’une nombreuse armée, qu’il lui fit faire des propositions de paix, qui furent acceptées. Le grand-kan donna une de ses filles à Chosroès, et se retira à Kashgar, dans la petite Bukarie, dont les Turcs étaient les maîtres.

Zémarque était accompagné de quelques Turcs, et d’un ambassadeur nommé Tagma, que le grand-kan envoyait encore à l’empereur. Arrivé dans le Captchac, il y retrouva les gens de sa suite. Après qu’ils eurent passé le Volga, qui portait alors le nom d’Atel, ils furent avertis par les Ogors, habitants du pays, qu’il y avait quatre mille Perses cachés dans les forêts voisines du fleuve Cuban. Ces Ogors, sujets des Turcs, leur donnèrent des outres remplis d’eau, qui leur furent d’un grand secours pour traverser de vastes déserts de sables arides. S’éloignant toujours des forêts où les Perses étaient en embuscade, ils se rendirent en hâte dans le pays des Alains pour éviter la rencontre des Mosques, peuple barbare qui habitait les montagnes. Chosroès avait offert à Saros, roi des Alains, une grande somme d’argent, s’il voulait faire périr les ambassadeurs romains lorsqu’ils passeraient par ses états. Mais ce prince eut horreur d’une si noire trahison: il reçut les Romains avec bonté. Il ne fit pas le même accueil aux Turcs qui les accompagnaient : comme il se défiait de ces barbares, il ne voulut leur permettre de paraitre en sa présence qu’après avoir quitté leurs armes: ils n’y consentirent qu’au bout de trois jours de contestation. Le chemin le plus court et le plus facile était par le pays des Misimiens, le long de la Suanie. Mais Saros avertit Zémarque qu’un nombreux parti de Perses l’attendait dans ce passage. Sur cet avis, Zémarque prit sur la droite vers le Pont-Euxin, et, ayant traversé l’Apsilie, il s’embarqua à l’embouchure du Phase, arriva au port de Trébizonde, et de là vint par terre à Constantinople. Depuis ces ambassades, Justin eut soin d’entretenir la paix avec les Turcs, et Chosroès de se tenir en garde contre cette nation puissante et guerrière. Pour arrêter leurs courses, il fit bâtir ou réparer la ville de Derbend, qui sert de barrière au royaume de Perse, dans le passage étroit entre la mer Caspienne et les montagnes à l’occident de cette mer. Ce fut dans le même dessein qu’il fit construire une large muraille flanquée de tours, qui, fermant toutes les gorges du mont Caucase, s’étendait entre les deux mers dans l’espace de cinquante lieues. Selon quelques auteurs, celte muraille était beaucoup plus ancienne : elle avait été bâtie plus de mille ans auparavant par Darius, fils d’Hystaspe, pour arrêter les courses des Scythes dans la Médie. Chosroès ne fit que la réparer. Les voyageurs en trouvent encore des restes dans quelques vallées.

Çette liaison des Romains et des Turcs donnait de l’inquiétude à Chosroès; il la regardait comme une ligue formée contre lui. Pour rendre la pareille à l’empereur, il se tourna du côté du midi, et voulut détacher les Homérites de leur alliance avec l’empire. Ses intrigues n’ayant eu aucun succès, il eut recours aux armes, et résolut de subjuguer cette nation. Elle avait pour roi Sanaturcès, petit de corps, mais d’un grand courage. Ce prince, renfermé dans un coin de l’Arabie, méritait de gouverner les plus grands royaumes. Juste, réglé dans ses mœurs, religieux et vraiment philosophe, sans savoir peut-être le nom de la philosophie, il ne s’occupait qu’à rendre ses sujets heureux. Chosroès, un de ces conquérants nés pour troubler le repos de la terre, fit passer dans ses états une armée formidable. Sanaturcès combattit; mais, trop inférieur en forces, il fut fait prisonnier; sa capitale fut pillée, et ses sujets furent réduits en esclavage.

La révolte dés Persarméniens fut une nouvelle cause de rupture entre les Romains et les Perses. Ces peuples, faisaient profession du christianisme, et un article du dernier traité les mettait à couvert de la persécution; Il y était stipulé que les chrétiens sujets du roi de Perse ne seraient point troublés dans l’exercice de leur religion. Cependant Chosroès, toujours inquiet, craignant que la conformité du culte ne les tînt secrètement attachés à l’empire, leur envoya son principal ministre, qu’on nommait le suréna, pour leur déclarer que le roi ne se tiendrait jamais assuré de leur fidélité tant qu’ils n’adoreraient pas ce qu’il adroit lui-même. Les Persarméniens assemblés se récrient sur une proposition si peu attendue; ils protestent hautement que jamais ils n’adoreront le feu; et comme l’évêque, prenant la parole, faisait voir la folie de ce culte, le suréna l’accablant d’injures, le fait chasser de sa présence à coups de bâton. Le peuple indigné se jette sur le suréna; on le met en pièces, et aussitôt on députe à l’empereur pour implorer sa protection et lui déclarer que la Persarménie se donne à l’empire. Justin reçut avec joie une offre si avantageuse; il s’obligea par un serment solennel à défendre les Persarméniens, comme ses sujets. Les Ibériens suivirent leur exemple. On voit par les auteurs de ce temps-là que la ville de Tiflis, connue par les relations des voyageurs, était dès-lors capitale de l’Ibérie. L’empereur oublia bientôt ses promesses; et, sans songer à aucun préparatif de guerre, il ne s’occupa que de ses plaisirs.

An. 572.

Jamais Chosroès n’avait eu une si juste raison de prendre les armes; mais ce prince, avancé en âge, ne désirait plus que de passer en paix ses dernières années, et de laisser à ses enfants un royaume tranquille. Il comptait bien faire rentrer dans l’obéissance sans beaucoup de peine la Persarménie et l’Ibérie, pourvu que la révolte ne fût pas soutenue par les forces romaines. Pour sonder les dispositions de l’empereur, il lui envoya un seigneur de sa cour nommé Sébochthès, avec ordre de ne rien dire de ces deux provinces, et de rappeler seulement à Justin l’obligation contractée par son prédécesseur de payer tous les ans aux Perses trente mille pièces d’or. Justin reçut l’ambassadeur avec cette fierté dont il s’était fait un système; et comme Sébochthès, en se prosternant devant lui, laissa tomber par terre l’ornement de sa tête, les courtisans félicitèrent l’empereur de ce merveilleux événement: à les entendre, c’était un présage infaillible de la conquête de toute la Perse. Enivré de ces ridicules flatteries, il répondit, sur l’article de la pension due aux Perses, qu'il était bien résolu de n'en rien payer; que, si le roi de Perse voulait être son ami, l'amitié ne devait pas entrer en trafic; qu'il serait également honteux à Chosroès de la vendre, et à l’empereur de l’acheter. Etonné du silence de l’ambassadeur sur l’affaire de Persarménie, Justin lui demanda s’il n’avait rien à dire sur ce sujet. Le Perse répondit froidement qu'à la vérité le roi lui avait dit qu'il était survenu dans ce pays quelques désordres de peu de conséquence; mais qu'il y avait envoyé un officier en état d'apaiser ces troubles. Alors Justin, élevant la voix: Sachez, lui dit-il, que je prends les Persarméniens sous ma protection; ils professent la même religion que moi; si on ose les attaquer, je saurai bien les défendre. Sébochthès était homme d’esprit et chrétien dans le cœur; il se jeta aux pieds du prince, le suppliant de ne pas rompre la bonne intelligence qui faisait fleurir les deux empires. Il lui représenta que les succès de la guerre étaient incertains; que, supposé même que les Romains fussent vainqueurs, leur victoire serait funeste à la cause qu'ils prétendaient défendre; que la Perse était remplie de chrétiens qui seraient enveloppés dans le carnage. Justin, sourd à ces raisons, protesta qu'au premier mouvement de Chosroès, il ferait marcher ses armées: il ajouta, même avec arrogance qu’il s’attendait bien à rabattre l'orgueil de Chosroès, et à délivrer la Perse d'un tyran persécuteur.

Ces paroles outrageantes rallumèrent toute l’ardeur guerrière du roi de Perse. Cependant il prit le temps nécessaire pour faire ses préparatifs. Au contraire, Justin crut avoir tout fait quand il eut nommé un général. C’était Marcien, patrice, cousin de l’empereur, homme de mérite, mais qui n’avait d’autre talent militaire que celui de se faire aimer des troupes. Il partit sans soldats, sans armes, sans munitions de guerre, ramassant sur son passage les paysans et les bergers. Avec cette troupe mal armée, et encore plus mal disciplinée, il passa l’Euphrate, et arriva dans l’Osroène à la fin de l’été. Comme les Perses ne s’attendaient pas à une irruption si subite, leurs frontières étaient sans défense. Marcien détacha de son armée trois mille hommes, qui s’avancèrent dans l’Arzanène, où ils mirent tout à feu et à sang. Ce fut le seul exploit de cette année.

En Italie, Alboin enlevait tous les ans quelque province à l’empire. Pavie, assiégée depuis trois ans, réduite enfin à l’extrémité, fut forcée de se rendre à discrétion. Le vainqueur, irrite d’une résistance si opiniâtre, avait résolu de passer les habitants au fil de l’épée. Leur soumission désarma sa colère. Il entra dans la ville, non en conquérant, mais en roi pacifique, et défendit le meurtre et le pillage. Le peuple, d’abord tremblant et renfermé dans les maisons, où il n’attendait que le massacre et l’incendie, ne voyant faire aux Lombards aucun acte d’hostilité, se rassura, sortit en foule dans les rues, et courut en poussant des cris de joie au palais de Théodoric, où s’était rendu le roi lombard. Les paroles du prince , qui ne respiraient qu’humanité, leur firent concevoir les plus douces espérances. Alboin, charmé de la situation de cette ville, de la beauté de ses édifices et de la force de ses remparts, la choisit pour la capitale de ses états.

An. 573.

Les villes assujetties par Alboin se félicitaient d’avoir changé de maître. Mais ce prince, qui réparait par sa justice et par sa clémence la violence et l’injustice des conquêtes, ne jouit pas longtemps de sa gloire et de l’amour des peuples conquis. Sa douceur naturelle n’avait pu effacer entièrement le caractère de barbarie qu’il tenait de sa nation. A Vérone, au mois de mars de l’année 573 , dans un grand festin qu’il donnait aux seigneurs de sa cour, il se fit apporter la coupe faite du crâne de Cunimond, enchâssé dans de l’or; et, après y avoir bu, échauffé par le vin, il la présenta à la reine, en l’invitant à boire, dit-il, avec son père. Rosemonde, saisie d’horreur, jura dans son cœur la perte de son mari, et communiqua son cruel dessein à Elmige, écuyer et frère de lait du prince. Elmige lui conseilla d'en confier l’exécution à Péridée, renommé entre; les Lombards pour sa force et son courage. Péridée se refusant à cet horrible parricide, la princesse, déterminée à toutes sortes de crimes, pour commettre celui qu’elle méditait, engagea une de ses femmes, qui avait un commerce de galanterie avec Péridée, à lui laisser prendre sa place dans l’obscurité de la nuit. Ce malheureux, trompé par cet artifice, n’eut pas plus tôt satisfait sa passion, que la reine se faisant connaitre: Choisis maintenant, lui dit-elle, entre tuer ou mourir. Si tu laisses Alboin échapper à ma vengeance, tu n'échapperas pas à sa colère, Péridée, forcé d’ôter la vie au roi pour sauver la sienne, consentit à prêter son bras. Dès le lendemain Alboin s’étant jeté sur son lit pour prendre quelque repos pendant la chaleur du jour, Rosemonde écarte tous les domestiques, enlève toutes les armes, à la réserve de l’épée, qu’elle attache fortement, et introduit Péridée, qui plonge la sienne dans le sein du roi. A ce coup, Alboin s’éveille, il voit le fer sanglant, Péridée en fureur, et la reine, encore plus furieuse, qui anime le meurtrier. Il se jette sur son épée, et, ne pouvant la tirer, il saisit un escabeau avec lequel il se défend. Il tombe enfin percé de coups, et le vainqueur des Gépides et des Romains expire aux pieds d’une femme. Il n’avait régné que trois ans et demi en Italie. Les peuples vaincus le pleurèrent ; les Lombards, inconsolables, l’enterrèrent avec son épée et ses ornements royaux au pied d’un escalier du palais.

Elmige s’était flatté de lui succéder: il fut trop heureux d’échapper aux Lombards, qui, se doutant du complot, le cherchaient pour l’immoler à leur juste vengeance. Il se sauva vers la côte de Gênes avec Rosemonde, qui écrivit à Longin pour lui demander asile. L’exarque, délivré d’une continuelle inquiétude par la mort d’un si redoutable ennemi, envoya aussitôt un vaisseau, où Rosemonde s’embarqua avec sa fille Albsvinde, Elmige, devenu son mari, Péridée, et tous les trésors du roi qu’elle avait enlevés dans sa fuite. Cette princesse était aussi belle que méchante et perfide. Longin, homme sans esprit et sans mœurs, en devint amoureux, et lui promit de l’épouser, si elle pouvait se défaire de son nouveau mari. Le crime n’effrayait plus Rosemonde; il lui coutait peu de faire périr Elmige après avoir trempé ses mains dans le sang d’Alboin. Comme il sortit du bain, elle lui présenta un breuvage empoisonné. A peine en eut-il bu une partie, que, sentant dans ses entrailles l’effet du poison , il força Rosemonde, l’épée sur la gorge, de boire le reste, et tous deux expirèrent en même temps. Longin fut peu touché de cette scène tragique; il se consola en détournant une partie du trésor des Lombards, dont il envoya le reste à la cour, avec Albsvinde et Péridée. Justin lui en sut tant de gré; qu’il augmenta son autorité et ses revenus. Péridée, pour faire montre de sa force, combattit un lion d’une grandeur énorme dans un spectacle public en présence de l’empereur, et le tua. Il en attendait une récompense: mais Justin, craignant qu’un si méchant homme n’abusât de ses forces, lui fit crever les yeux. Ce traitement irrita la férocité de Péridée. Il résolut de tuer l’empereur; et, s’étant armé de deux poignards qu’il tenait cachés sous sa robe, il se fit conduire au palais, demandant à parler au prince, à qui, disait-il, il avait d’importants secrets à révéler. Justin, se défiant de ce meurtrier, envoya deux patrices pour l’écouter. Péridée, désespéré d’avoir manqué son coup, s’approche comme pour leur parler à l’oreille, et les perce tous deux en même temps de ses deux poignards. Ils tombèrent morts à ses pieds. L’histoire ne dit pas quelle fut la fin de ce scélérat.

Après la mort d’Alboin, les seigneurs lombards se rendirent de toutes parts à Pavie. Il ne laissait point d’enfant mâle, et l’intervalle de cinq mois que dura l’interrègne donne lieu de soupçonner qu’il se forma beaucoup d’intrigues et de cabales pour remplir le trône vacant. Enfin on élut un des plus nobles de la nation, païen de religion, aussi guerrier qu’Alboin, mais avare et sanguinaire. Il traita cruellement les vaincus, chassant les nobles de leur patrie, faisant mourir les riches pour s’emparer de leurs biens. S’étant rendu odieux à ses propres sujets, il fut assassiné par un de ses domestiques après dix-huit mois de règne. Ce prince ajouta de nouvelles conquêtes à celles de son prédécesseur. Il se rendit maître de Tanctum, entre Parme et Modène; il resserra de plus près Ravenne par la prise de Rimini. Il rétablit Forum Cornelii, place importante, bâtie par Sylla, ruinée par Narsès. Les Lombards élevèrent au voisinage le château d’Imola, qui donna dans la suite son nom à la ville.

Dans ce même temps l’empire avait à soutenir une guerre beaucoup plus sanglante. L’imprudente fierté de Justin l’avait allumée; l’incapacité de ses généraux soutenait mal l’orgueil de leur maître; et les Perses, plus puissants que les Lombards, mettaient en feu la Mésopotamie et la Syrie. Marcien, retiré à Dara pendant l’hiver, avait fait lever des troupes en Arménie. Les Lazes, les Abasges, les Alains, commandés par leur roi Saros, étaient venus grossir son armée. Se voyant si supérieur en forces, il attaqua un corps de Perses près de Nisibe, leur tua douze cents hommes, en fit soixante-dix prisonniers, sans autre perte que de sept soldats. Après avoir passé plusieurs jours à l’attaque d’une forteresse dont il ne put se rendre maître, il reprit ses quartiers d’hiver, et, dès les premiers jours du printemps, il entreprit le siège de Nisibe selon les ordres qu’il en avait reçus de l’empereur. Cette ville bien fortifiée, malgré la vaste étendue de son enceinte, et défendue par une nombreuse garnison, ne prit point l’alarme à la vue de l’armée romaine. Les habitants, pleins de confiance, laissèrent leurs portes ouvertes, accablant d’insultes et éloignant à force de traits, qui partaient d’une infinité de machines, une armée trop faible et trop mal commandée pour emporter une place de cette conséquence. Sur la nouvelle du siège de Nisibe, Chosroè’s, qui a voit passé l’année précédente à faire ses préparatifs, part de Ctésiphon à la tête de plus de cent mille hommes de pied, et de quarante mille chevaux. Ayant passé le Tigre un peu au-dessus de cette ville, au lieu de prendre le chemin de Nisibe, il traverse les déserts de la Mésopotamie pour cacher sa marche aux Romains, et s’avance jusqu’à cinq journées de Circèse, dernière place de l’empire sur l’Euphrate. De là il envoie Adaarmane à la tête de six mille hommes ravager la Syrie; et, tournant vers le nord, il marche droit à Nisibe pour en faire lever le siège.

Justin, ayant appris que Chosroès avoit passé le Tigre, se laissait endormir par ses courtisans, qui débitaient avec assurance, les uns que le roi de Perse périssait de faim avec son armée dans les déserts, les autres qu’il était déjà mort. Aussi impatient que présomptueux, il s’étonnait de n’avoir pas encore reçu la nouvelle de la prise de Nisibe; et il dépêcha des exprès avec ordre de lui apporter à plus tôt les clefs de la ville. A peine étaient-ils partis, qu’il reçut une lettre de Grégoire, patriarche d’Antioche, que l’évêque de Nisibe, affectionné aux Romains par intérêt de religion, avait instruit de l’état du siège. Grégoire mandait à l’empereur que Marcien ne pouvait ni prendre Nisibe avant l’arrivée de Chosroès, ni résister à l’armée des Perses. Justin  qui, selon le caractère des princes indolents et voluptueux, n’était pas disposé à croire ce qui aurait troublé ses plaisirs, fit répondre à Grégoire qu’il pouvait s’abstenir de donner de fausses alarmes ; que Chosroè’s n’arriverait pas assez tôt pour prévenir la prise de Nisibe; ou que, s’il la prévenait, on en serait quitte pour le battre. En même temps, persuadé par les ennemis de Marcien que ce général trahissait l’empire, il fait partir Acace, homme superbe et insolent, pour ôter à Marcien le commandement de l’armée, quand même il serait déjà dans la ville. Acace trouva le siège levé aux approches de Chosroès, et Marcien ne différa pas un moment d’obéir aux ordres de l’empereur. Mais cette nouvelle ne fut pas plus tôt répandue dans le camp, que toute l’armée, officiers et soldats, comme de concert, se débande, se disperse dans les campagnes; les troupes étrangères reprennent le chemin de leur pays; tout disparait en un moment. Acace, abandonné et couvert de honte, est obligé de reprendre le chemin de Constantinople.

Cependant Adaarmane, ayant passé l’Euphrate et grossi son détachement d’un grand nombre d’Arabes Scénites que le désir du pillage avait attirés sous ses étendards, faisait un horrible dégât dans la Syrie. Le pays était sans défense, car on devait compter pour rien une poignée de mauvaises troupes commandées par Magnus, plus instruit de la finance que de la guerre, et qui, de banquier était devenu intendant d’un des palais de l’empereur, et enfin général d’armée. Aussi, dès qu’il eut nouvelle de l’irruption des Perses, n’eut-il rien de plus pressé que de s’enfuir; ce qu’il fit même avec tant de maladresse, qu’il se vit sur le point d’être enveloppé avec tous ses gens. Adaarmane, pillant et brûlant tout ce qu’il rencontrait sur sa route, arriva devant Antioche. Jamais cette ville ne s’était vue dans un si grand danger. Une partie des murailles était tombée, et presque tous les habitants avoient pris la fuite avec l’évêque, qui avait sauvé avec lui les trésors de l’église. Ceux qui restaient étaient divisés entre eux, la plupart voulant se rendre aux Perses, auxquels on ne pouvait, sans la témérité la plus aveugle, entreprendre de résister. On peut dire qu’en cette occasion le nom d’Antioche fut son inique défense. Adaarmane, faute d'être instruit de l’état où se trouvait la ville, n’osa l’attaquer; il se contenta de détruire les faubourgs, et alla brûler Héraclée, qu’on nommait alors Gagalique. Il marcha ensuite vers Apamée, dont les murs tombaient en ruine. Les habitants, hors d’état de se défendre, lui envoyèrent de riches pressens, et offrirent de payer leur rançon, s’il voulait épargner leur ville. Le général perse reçut leurs pressens, accepta leurs offres, et, par une insigne perfidie, trois jours après il s'empara d’Apamée, y mit le feu, chargea de fers les habitants, et repassa l’Euphrate pour aller rejoindre Chosroès.

Ce prince était devant Dara, qu’il assiégeait avec toutes ses forces. Il avait coupé les aqueducs, détourné le cours du fleuve, environné la ville d’une circonvallation, élevé une terrasse qui joignait la muraille. Les catapultes et les batistes dont la terrasse était couverte foudroyaient les habitants; et les tours roulantes, aussi hautes que celles de la ville, portaient de tous côtés l’effroi et la mort. La garnison et les habitants se défendaient avec courage, quoiqu’ils ne fussent pas commandés. Le gouverneur, soit par lâcheté, soit qu’il fût d’intelligence avec les ennemis, se tenait renfermé dans sa maison et ne donnait aucun ordre. L’arrivée d’Adaarmane mit Chosroès en état de redoubler ses efforts et de multiplier les assauts. Cependant la ville tint contre toute la puissance des Perses jusque bien avant dans l’hiver; et ce ne fut qu’après six mois d’attaques continuelles qu’elle fut forcée l’épée à la. main. La plupart des habitants périrent dans le massacre, en combattant jusqu’à la mort. On fit prisonniers ceux qui mirent bas les armes; et Chosroès, laissant garnison dans cette place importante, qui depuis soixante-sept ans avait toujours été pour les Perses un objet de jalousie et d’inquiétude, retourna dans ses états.

L’empereur n’avait guère moins à craindre du côté de l’Illyrie. Les Abares, pour achever d’être maîtres de la Pannonie attaquaient Sirmium, et leur kan, nommé Baïan, avait commencé la guerre par violer le droit des gens. Ce prince, qui faisait sa résidence au-delà du Danube, avait fait mettre aux fers Vitalien et Comitas, que Justin lui avait députés pour se plaindre de quelques hostilités. Bon commandait dans Sirmium, et défendit la ville avec tant de valeur, que le kan lui proposa une conférence pour traiter d’accommodement. Le prince barbare se plaignait des insultes faites par Justin à ses ambassadeurs, et du refus de lui continuer la pension payée par Justinien. Il prétendait que Sirmium, appartenant à la Pannonie, cédée à sa nation par les Lombards, lui devait être remise. Bon s’efforça de justifier la conduite de l’empereur: Mais, ajouta-t-il, pour ce qui regarde vos demandes, il n’est pas en mon pouvoir de vous rien accorder; adressez-vous à Justin, qui est mon maître et le vôtre. Baïan, irrité de cette réponse, jura qu’il se ferait raison de l’insolence des Romains, et fit partir sur-le-champ dix mille Huns Cutrigours, avec ordre de passer la Save, et de porter le fer et le feu dans la Dalmatie. Il envoya cependant en même temps à Constantinople un ambassadeur, dont les propositions fières et hautaines furent rejetées avec mépris. Les prétentions du kan étaient encore plus exorbitantes qu’auparavant. Il demandait qu’on augmentât sa pension de celle que Justinien avait autrefois payée aux Cutrigours et aux Utigours, parce qu’étant vainqueur de ces deux peuples, il était, disait-il, substitué à tous leurs droits. Justin répondit qu’il enverrait Tibère, son général, pour traiter avec le kan. Après plusieurs conférences inutiles, Tibère consentit à céder aux Abares une certaine étendue de pays, pourvu que leurs principaux chefs donnassent leur enfants en otage. Le kan exigeait des Romains la même condition; mais Tibère la refusa, et l’empereur trancha la contestation sn déclarant qu’il ne voulait point de paix. Il mandait à son général qu’il était honteux de traiter d'égal à égal avec des barbares, avec lesquels des Romains ne dévoient faire usage que de leurs épées.

Tibère avait quelque expérience de la guerre, et Justin le chargea de la conduite de celle qu’on allait faire aux Abares. La négociation étant rompue, le général assembla des milices, et donna ordre à Bon de garder les passages du Danube pour empêcher les Abares d’au-delà de venir se joindre à ceux de la Pannonie. Malgré cette précaution, il en passa un grand nombre, et leur armée se trouva fort supérieure à celle des Romains. C’était la coutume de ces barbares de marcher au combat en poussant des cris affreux, et de faire un grand bruit de timbales pour effrayer les ennemis. Tibère en prévint ses soldats, et leur ordonna de répondre à ces vaines menaces par un bruit égal, en choquant ensemble leurs boucliers, et poussant le cri de guerre avec plus de force que jamais. Ses avis furent inutiles. Au premier aspect de cette nation féroce, les nouvelles milices, effrayées, prirent la fuite sans combattre, et Tibère lui-même aurait été pris si la Providence ne l’eût sauvé pour donner à ce malheureux siècle un exemple d’un empereur sage et vertueux. Cet échec rendit Justin plus traitable. On convint d’abord d’une trêve, qui fut bientôt suivie de la paix. On en ignore les conditions; mais Sirmium resta aux Romains. Les députés des Abares qui étaient venus conclure le traité à Constantinople furent attaqués à leur retour par des brigands nommés Scamares, qui leur enlevèrent leur argent, leurs chevaux et tout leur équipage. Sur les plaintes qu’il en firent porter à l’empereur, on donna la chasse à ces voleurs, et ce qui avait été pris aux Abares leur fut fidèlement restitué.